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Lettre de Sa Grandeur Monseigneur Adelard Langevin, O.M.I., Archevêque de St. Boniface, | adressée au Docteur Brisson, à l’occasion du | Congrès de Colonisation tenu à Montréal le 22 novembre 1898.
Cette lettre vraiment éloquente, pleine d’élans religieux et patriotiques, vient de faire le tour de la presse canadienne. Elle jette une vive lumière sur le sujet que j’ai à traiter dans cette brochure. Je suis convaincu qu’elle gagnera les sympathies de tous mes lecteurs à la cause de l’émigration au Manitoba, que l’éminent prélat a tant à cœur, pour l’avenir de ses compatriotes et de sa chère province d’adoption.
ARCHEVÊCHÉ DE ST. Bon1FAcE, MAN.
le 15 novembre 1898.
A M. le docteur Brisson, agent général de la Société de Colonisation et de Rapatriement,
MoN CHER DOCTEUR,
Vous m'avez fait un immense plaisir et un grand honneur en m'’invitant à assister au Congrès de Colonisation qui doit être tenu à Montréal le 22 du courant, et je vous en remercie beaucoup.
Comme évêque et comme Canadien-français, je ne puis être indifférent à ce qui se fait dans notre chère patrie canadienne pour l’extension de la foi catholique et l’expansion de notre nationalité. Il faudrait que toutes les forces vives de la nation fussent ralliées autour de votre société de colonisation comme autour d’un drapeau, car il s’agit ‘d’assurer notre avenir national, et la religion y est
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tout particulièrement concernée et intéressée. Pour ne parler que du Manitoba et aussi du grand Nord- Ouest, où deux autres provinces se formeront bientôt, il serait à désirer que tous les catholiques et surtout nos compatriotes fussent amenés à bien comprendre que jamais moment n’a été mieux choisi pour nous envoyer des colons sérieux. Le sol qui est très fertile coûte encore peu de chose, et l’on peut en acquérir aisément une grande quantité. Il y a encore beaucoup de lots gratuits ou ‘6 homesteads ” concédés par le gouvernement. Je ne crains pas d’aflirmer qu’en général, tout travailleur sérieux et économe est certain de réussir dans nos régions où la culture est plus facile et le marché excellent. Seulement les extravagances, les dettes et la nonchalance n’enrichissent pas plus au Manitoba que sous d’autres cieux.
Des flots de population étrangère nous envahissent de toutes parts, et bien que nos groupes canadiens soient déjà trop organisés et trop compacts pour être sérieusement entamés ou déracinés, néanmoins, il nous faut du renfort pour mieux résister, progresser plus vite, dilater nos tentes, et rendre la position à jamais imprenable dans les vallées fertiles de la Rivière Rouge et de lAssiniboine, aussi bien que sur les bords de la Saskatchewan, à Edmonton et à Prince Albert.
Faut-il dire que notre pays n’est malheureusement pas assez connu, ou qu’il est parfois repré. senté sous un mauvais jour ? On nous croit noyés ou dispersés, sans cohésion, sans force, sans avenir ; rien de plus faux. Il y a vingt ans, nous n’avions que six paroisses canadiennes en formation, aujourd’hui, il y en a plus de trente-cinq bien organisées, et dix autres se forment en ce moment! Deux nouvelles colonies prêtes à recevoir un prêtre se sont formées depuis deux ans! Dans certaines paroisses, on a acheté jusqu’à quarante
propriétés depuis à peu près un an. Il y a vingtcinq ans, quelques églises seulement existaient dans le pays, et le nombre des prêtres était bien restreint ; aujourd’hui, l’on compte quarante-six églises ou chapelles, où des prêtres résident, et près de cinquante postes visités par les missionnaires, trente-quatre prêtres séculiers, quarantesept religieux, six communautés d'hommes, sept communautés de femmes dont six vouées à l’enseignement. Depuis cinq ou six ans la population de certaines paroisses a plus que doublé ! A Notre- Dame de Lourdes, par exemple, il n’y avait que six ou sept familles, il y a six ans, et elles étaient comime campées dans les bois de tremble de la montagne ; aujourd’hui le vénérable Dom Benoit des Chanoines réguliers de l’fmmaculée Conception compte près de deux cents familles de langue française. Il y a cinq ans, M. l'abbé Gaire arriva d'Europe et planta son bâton de missionnaire au milieu d’une grande clairière déserte ; aujourd’hui, il y a deux paroisses et une mission qui ont surgi comme par enchantement. ‘ Pinguescent speciosa deserti”” (devise du diocèse). Et l’arrivée de nouvelles familles de France, de Belgique, d'Irlande, des Etats-Unis, d'Allemagne, d'Autriche et d’ailleurs, nous ont fait espérer de plus rapides progrès pour l'avenir. Depuis six ans nous avons construit dans le diocèse, malgré notre misère, deux églises en pierre, deux églises en briques, trois églises et sept chapelles en bois, outre quatre couvents ; et si l’ennemi du bien ne renverse pas nos espérances, nous aurons bientôt plus de cent vingt-cinq écoles catholiques. Je n’ai pas à parler ici du progrès accompli au milieu des sauvages, qui sont au nombre de plus de 14,000 ; mais tout en faisant appel aux colons, je tiens à rappeler que nous sommes un pays de missions secourues par l’œuvre admirable de la Propagation de la Foi de Paris et de Lyon ! (c’est la digression bien pardonnable de l’Evêque-missionnaire qui n’oublie pas les petits et les faibles toujours chers à son cœur).
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Les récoltes ont été généralement bonnes ces années dernières, et nos industries laitières enrichiront bientôt plusieurs de nos vieilles paroisses, Le froid légendaire de POuest-Canadien n’est pas aussi redoutable qu'on se l’imagine ; il est salubre et plus supportable que le froid moins intense mais plus humide de la province de Québec ; la gelée n’est pas à redouter ici plus qu'ailleurs. La distance ne peut effrayer que ceux qui n’ont pas l’expérience du trajet. On se rend de Montréal à St. Boniface en deux jours et deux nuits. Autrefois, il fallait soixante jours en canot pour se rendre de Lachine à la Rivière-Rouge ; aujourd’hui, on y arrive en cinquante-deux heures, dans les chars autrement commodes que les frêles et étroits canots d’écorce du bon vieux temps passé Un enfant peut franchir seul cette distance aussi aisément que l’on va de Québec à Montréal. Nous ne voulons pas certes dépeupler la chère province de Québec! Ce serait bien mal comprendre nos meilleurs intérêts et payer d’ingratitude cette province-mère, à laquelle nous devons tout ce que nous sommes, au double point de vue religieux et national, car c’est elle qui nous a envoyé nos premiers hommes instruits, nos premiers législateurs, nos premiers évêques, beaucoup de nos premiers missionnaires, presque tous nos prêtres séculiers et la plupart de nos bons colons.
Cependant il me semble que, sans être infidèle à Québec, chaque homme influent, chaque curé de paroisse, devrait se faire un devoir de diriger vers nos prairies ceux de nos compatriotes qui veulent absolument quitter Québec pour des pays étrangers, aussi bien que ceux qui désirent se procurer à meilleur marché de grandes étendues de terre pour y établir leurs enfants, ou enfin ceux qui ont goûté à la vie des villes, qui reviennent des Etats- Unis et qui désirent une culture plus facile que celle d’une terre couverte de bois touffu—en bois debout,
Même j'ose dire que c’est l'intérêt vital de la province de Québec de ne pas se concentrer en ellemême, et de ne pas s’isoler ; puisque sa représentation à la chambre des communes devant être toujours la même, elle aura besoin un jour de trouver dans une autre province, un point d’appui nécessaire ; ce sera la récompense de sa générosité, au jour de sa plus grande force d’expansion ; et ce serait vraiment méconnaître un devoir, que de rester même indifférent à notre appel, ‘‘ Au secours ! ” à l’heure critique de notre histoire.
Loin de désespérer de lavenir, nous aïmons à croire que le ‘Christ qui aime les Francs ” veille ur nous, et qu’il se souvient des grandes œuvres et des sacrifices héroiques des chrétiens intrépides et illustres, des incomparables missionnaires, qui ont donné comme une sorte de consécration à nos terres encore vierges. Nous croyons qu’il nous sera donné de recouvrer bientôt tous nos droits, et nous pouvons, dès maintenant répondre à tous les prophètes de malheur qui seraient tentés de désespérer de nous: ‘Non moriar, sed vivam et narrabo opera Domini.” ‘Je ne mourrai point ; mais je vivrai pour chanter les œuvres du Seigneur.”
Je vous remercie, mon cher docteur, de m'avoir fourni l’occasion de dire ces choses à mes chers compatriotes, et je vous prie d’excuser la longueur de ma réponse qui a pris, à mon insu, les proportions d’un petit mémoire, que votre patriotisme 1 voudra ne pas trouver trop long, il est très incomplet.
Mon rêve serait de faire grande et belle, l’œuvre Ë de Dieu, aussi bien que l’œuvre du progrès intel- : lectuel et matériel dans ces nouveaux pays que tout Canadien-français devrait regarder comme sa patrie. Je regrette vivement de ne pouvoir me rendre à votre invitation. Cen’est pas la distance, mais le
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manque de temps qui m’arrête. Québec et Montréal sont à quelques heures seulement de Saint-Boniface.
Le Révérend Père Blais, O.M.I., missionnaire colonisateur, est chargé officiellement de me représenter au Congrès.
J'ose compter sur la bienveillance et le patriotisme désintéressé des honorables membres de votre grand Congrès, afin que le Manitoba et le Nord-Ouest ne soient point laissés dans l’ombre, et que cette réunion distinguée fasse époque dans les annales de notre histoire,
Veuillez, mon cher docteur et confrère de collège, croire à mon respectueux et fidèle souvenir.
Je vous bénis bien volontiers,
+ ADELARD, O.M.I., Archevêque de Saint-Boniface.
PEU | [TETTF-ÈURSS
CLR LE DEV
WINNIPE