CHAPITRE IX CONSULTATION
I.orsque DuPlessis eut quitté le pare du ‘'manoir mystérieux’, après sa rencontre avec Deschesnaux, il retourna à l'auberge de Léandre Gravel. Comme il traversait la grande salle, il aperçut Michel, alla droit à lui et, tirant de sa bourse une pièce d’or, il la lui remit en disant :
—Voici pour vous indemniser de la veine que vous avez eue de me servir de guide ce matin. Maintenant, vous avez assez de bon sens pour comprendre que, mon but étant atteint nous devons être désormais étrangers l'un à l’autre.
—Par le grand-père Adam ! s’écria Lavergne en mettant la main sur la garde de son sabre, si je crovais que vous eussiez le dessein de m'insulter..….
—Vous auriez la discrétion de e souffrir, interrompit tranquillement DuPlessis ; vous connaissez tron bien la distance qui nous sépare, pour me demander une plus ample explication. Je vous souhaite le bonsoir.
Et il se mit à causer avec l’aubergiste et ‘tourna le dos à Michel, qui s’assit en silence dans un coin, en méditant des projets de ven- &eance qu’il espérait accomplir pour son propre compte, tout en exécutant les ordres de Deschesnaux.
Le souper terminé, chacun se retira dans Son appartement.
DuPlessis était couché depuis quelque temps sans pouvoir trouver de sommeil, lors-
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eu'il vit un faible rayon de lumière passer sous la porte de sa chambre, qui aussitôt s’ouvrit. Un homme entra, portant une lanterne sourde.
—C'est moi, dit-il à voix basse, c'est moi, Léandre Gravel.
—Qu'y a-t-il, mon bon hôte, pour motiver “otre visite à pareille heure ?
SES AVE DuPlessis, d'abord, que mon Pendard de neveu vous a guetté toute la soirée, et qu'il a questionne mon fils pour savoir Quand vous partiez et de quel côté vous deviez vous diriger ; puis, vous vous êtes battu, soit avec lui, soit avec un autre, et je crains qu’il n'en résulte quelque danger pour vous.
—Vous êtes un honnîte homme, M. Gravel, et je vous parlerai avec franchise. Votre neveu et son ami, Thom Cambrai, sont les agents subalternes d’un scélérat plus puissant qu'eux, de Deschesnaux, aui est mon ennemi personnel, et avec lequel je me suis battu ce matin.
—Pour l’amour du ciel ! M. DuPlessis, prenez garde à vous. Deschesnaux inspire tant de terreur ici que c’est à peine si l’on ose prononrer SON nom. On parlera bien de Thom Cambrai, mais de Deschesnaux, jamais ! Chacun sait ici que c’est lui qui tient une dame prisonnière, mais nul n'oserait le dire.
—J'ai apnris, brave M. Gravel, sur cette infortunée dame des détails que je veux vous communiquer, car j'ai besoin d’un conseil.
—Je ne suis qu'un Pauvre aubergiste, M.
DuPlessis, mais vous Pouvez me parler à cœur oûvert, et si je puis vous rendre service, ce sera un plaisir pour moi de le faire. En tout cas, Ma discrétion vous est assurée,
—Je n'es doute Pas, mon bon M. Gravei.
Écoutez donc cette triste histoire.
DuPlessis parut réfléchir un instant, puis reprit :
. —1l faut que ie remonte un peu plus haut, afin que vous Puissiez mieux comprendre.
Vous avez entendu parler de la campagne conduite par M. de Saint-Denis, il y a une douzaine d'années, contre les Natchez de la Louisiane, campagne sanglante dans laquelle ces terribles Indiens furent presque tous détruits.
—Je me rappelle tout cela, interrompit l’aubergiste ; le bruit de ces exploits retentit jusque sur les bords du Saint-Laurent, et en l'honneur des intrépides Canadiens qui avaient pris part à cette guerre, on chantait la ballade, ajouta-t-il entre haut et bas :
De nos guerriers c'était la fleur, Au milieu du carnage ;
Tel un roc brave la fureur
Des vents et de l'orage.
DuPlessis fit observer que ce n'était pas le moment de chanter l'héroïque ballade, et continua :
—Je faisais partie de cette expédition avec plusieurs Canadiens des Trois-Rivières et des environs, entre autres un ieune M Pecurd de la Touche, fils du seigneur de Champlain.
C'était mon plus grand ami de cœur. J'eus la douleur de le voir expirer dans mes bras deux pes après avoir été morteïirment Llessé dans a dernière rencontre que nous avions eue avec si j'avais le bonheur de revenir Sain et sauf au Pays, d’allzr près de son
ère et de sa Sœur,—il avait perdu sa mère des
‘âge tendre,—de leur porter ses derniers adieux et de leur dire qu’il était mort en soldat et en chrétien. Aussitôt de retour aux Trois-Rivières, trois ans plus tard, je m'em- Pressai de m’acquitter de ma pémble mission.
J'arrivai un jour au manoir de M. Pezard de la Touche, à Champlain, et ma resscin] Jance frappante, paraît-il, avec le fils et le frère bienaimé dont on portait encore le deuil, faillit me faire prendre Pour un reÿenant ct faire
évanouir le pèreet la sœur inconsolables.
Après m'être fait connaitre et avoir raconté ma lugubre histoire, en y mettant autant d'adoucissement que possible, je voulus partir pour m'en revenir aux lrois-Rivières, mais je n’eus pas la force de résister aux instances du noble vieillard, qui m'implorait de rester avec eux jusqu’au lendemain, en disant que ma présence répandait un baume salutaire sur les blessures de son cœur, et qu'il lui sernblait avoir retrouvé son fils en moi. De mon côté, privé de mon père, tué dans une sortie contre les Iroquois, ainsi que de ma mère que le chagrin avait bientôt conduite au tombeau, j'éprouvais une sympathie, un attachement presqu'inexplicable pour ce vieillard étranger que je voyais pour la première fois. Comment ne pas aimer ceux qu'on surprend à nous aimer lorsqu'on se croyait à charge au monde entier ? Mile Joséphine, la sœur chérie de mon excellent ami, aui m'en avait parlé si souvent, il fallait voir comme elle était gentille et aimable lorsque, le coude sur le bras de son fauteuil; la joue cachée sous ses doigts d'ivoire comme pour empêcher que je n’y visse monter la rougeur, et ses beaux veux noirs fixés timidement sur moi, quand je faisais semblant de ne point la regarder, elle m’écoutait raconter les incidents de la guerre où avait péri son malheureux frère, et décrire la Louisiane et les vastes contrées qui nous &«\:#parent. Pour pouvoir partir le lendemain, j .: us promettre de retourner dans huit jours. Jc ne sais pourquoi, mais ces huit jours me parurent plus longs que de coutume. Je n’eus garde de manquer à ma promesse. Pour aller au plus court, je vous dirai que je devins bientôt l'ami intime de la famille. Au bout d’un an, j'étais chéri, choyé par M. Pezard de la Touche comme son fils adoptif, et je paraissais n'être pas tout à fait étranger, non plus, à mademoiselle
Joséphine. Pour vous avouer toute la vérité, je l’aimaiset je pense qu’elle ne me haïssait Pas trop. Le bon vieillard devina le secret de nos cœurs et, un jour, en sa présence, il nous fit fiancer l'un à l’autre. Notre mariage devait avoir lieu quelques années plus tard. Le bonheur que j'avais retrouvé depuis la perte de mes parents, était trop grand, je n'en étais point digne, il faut croire ; 1l ne dura pas aussi longtemps que je l'avais espéré. out cela maintenant m'apparaît comme un rêve doré, hélas ! trop vite dissipé | Mais ne voilà-t-il pas que je deviens sentimental |! Pour un homme de mon âge, ça ne convient guère. a
—Continuez, M. DuPlessis, continuez, fit l’aubergiste plus ému qu’il ne voulait le paraitre et très intéressé à ce récit.
DuPlessis poursuivit, après avoir passé sa main nerveuse sur son front comme pour en chasser des pensées pénibles :
—Dans l'intervalle, Deschesnaux,—que Dieu ait pitié de lui !—passant un jour, vers le soir, à Champlain, en compagnie de M.
Hocquart, intendant du roi à Québec, fut sur-
is par un violent orage. Ils entrèrent chez un
rave marchand du village et demandèrent à y passer la nuit. M. Pezard de la Touche, ayant appris bientôt après quels étaient ces étrangers, leur envoya dire que, connaissant que la maison de M. Ianouette,—c'était le nom du marchand en question,—n'était pas aussi grande que sa généreuse hospitalité, il avait l’honmeur, avec la permission de leur respectable hôte, de les inviter à lui faire le plaisir d'aller loger chez lui. L'offre fut acceptée avec reconnaissance. Quelques jours après, le même Deschesnaux, passant encore par là, seul cette fois, entra, au manoir présenter les respectueuses salutations de M. l’intendant, avec ses remerciements réitérés pour la cordiale hospitalité qu’il y avait reçue. Deschesnaux prétendit
avoir découvert, dans des papiers de famille, une parenté éloignée avec M. Pezard de la Touche. 11 lui fit des visites de plus en plus fréquentes, et... Mais à quoi bon des détails ! Qu'il vous suffise de savoir qu'au bout de quelques mois, et bien que mademoiselle Joséphine ne parût pas voir Deschesnaux avec affection, elle disparut soudainement de la maison de son père, et elle fut unie à ce misérable par un mariage secret !. C'est elle qu'il tient en une espèce d'esclavage dans cette maison maudite que vous appelez le ‘manoir mystérieux |!”
—Et voilà la cause de votre querelle ? demanda l'aubergiste. Cependant, M. DuPlessis, si cette dame a voulu épouser ce Deschesnaux, et que la chose soit faite, comment voulez-vous y remédier ?
—Sans doute, M. Gravel, je ne puis empécher que ce mariage n'ait eu lieu ; mais je puis, je dois empêcher ce misérable d'éloigner une ille de son père inconsolable. Je suis incapable de voir d’un œil sec le désespoir de M. Pezard de la Touche, et je veux tenter de déterminer Joséphine à revenir chez son père. Mon dessein est de retourner et d'essayer d’avoir avec elle une plus longue conversation que celle que j'ai eue.
Mois, M. DuPlessis, si la jeune dame refuse de vous écouter ? Si elle veut rester comme elle est ?
—Je me plaindrai à M. Hocquart de l'infamie de son favori ; j'en appellerai, s'il le faut, au gouverneur général, au marquis de Beauharnais lui-même.
—L'intendant pourrait bien être disposé à protéger son confident, car Deschesnaux paraît très puissant près de lui. Mais, M. Du- Plessis, faites mieux : qu’une requête de M. Pezard de la Touche, signée par les premières familles de Champlain, les Mullois, les d’Orvilliers, les Lanouette, les Saint-Romain, ainsi
que par les principaux citoyens des Trois- Rivières, etc., soit présentée au gouverneur général ; et cherchez, de plus, des amis qui puissent vous protéger auprès de la marquise de Beauharnais, cela ne vous nuira pas.
—Vous avez raison, M. Gravel ; votre conseil est bien trouvé. Le commandant des Trois-Rivières, M. Bégon, qui m'est très dévoué, m'aidera sans doute. Mais, j'y pense, il
a l'intendant, M. Hocquart, qui n'aime pas
. Bégon et qui, à cause de cela, me regarde peut-être avec méfiance et défaveur. Depuis qu'il est question de son mariage avec la nièce du gouverneur général, on dit que son .influence est considérable auprès de la marauise, C'est du moins l'opinion de M. Bégon, à qui j'ai entendu parler de la chose,
—Quelle est donc cette nièce ? demanda Léandre Gravel.
—D'après ce que j'ai entendu dire, répondit DuPlessis, ce serait la fille de M. Claude de Beauharnais. Comme vous savez peut-être, la marquise avait épousé en premières noces M.
de Lanaudière, et c'est une demoiselle de Lanaudière que le frère du gouverneur épousa à son tour, de sorte que le marquis, harles, s’est trouvé par son mariage avec dame veuve de Lanaudière, il y.a une vingtaine d'années, en WEST temps beau-père de son frère Claude. (1
—Et où demeure cette demoiselle de Leauharnais, M. DuPlessis ?
—Avec son aïeule, qui se trouve aussi être Sa tante, la marquise, dont elle est, de plus, l'enfant adoptive.
(1) C'est de l’union de ce dernier avec mademoiselle de Lanaudière que descendait Hortense Beauharnais, mère de Napoléon III, mariée à Louis Bonaparte, frère de Napoléon Ier, marié lui-même à dame veuve Joséphine de Beauharnais, mère d’Hortense,
—Et vous pensez, M. DuPlessis, qu'il est question de mariage entre cette demoiselle et M. Hocquart ?
—J'en suis certain, M. Gravel ; on en parle beaucoup dans le grand monde. Les malins vont même jusau’à prétendre que c'est un futur gouverneur du Canada, plutôt que M. Hocquart même, que l’ambitieuse demoiselle aime en lui, et que, auand elle croit voir son étoile décliner, elle ne désire plus que de passer, un jour ou l'autre en France, avec la marquise, dans l'espoir d'v épouser quelque noble.
ajoute que, de son côté, M. Hocquart recherche cette demoiselle parce qu’elle est la protégée du marquis et de la marquise, et qu'il espère en l’épousant se faire nommer gouverneur du Canada par le moyen de l'influence de cette famille. Quoi qu'il en soit, lorsqu'ils se rencontrent en société, dans les réunions de cérémonie, tout le monde remarque qu’il existe un singulier embarras entre eux. Ils doivent pourtant s'aimer, car tous les deux sont aimaibles. Mais que fais-je ? je vous raconte là des choses qui ne vous intéressent guère, ou que vous connaïissez peut-être aussi bien, sinon mieux, que moi.
—Au contraire, M. DuPlessis, c'est pour moi du nouveau fort intéressant. Mais je ne vois pas en auoi tout cela pourrait nuire à votre projet. C’est plutôt de la part de mon vaurien de neveu que j'appréhende du danger pour vous.
—S'il veut faire des siennes, M. Gravel, il trouvera en moi à qui parler. Cependant, par considération pour vous, je ne voudrais pas qu’il se passât rien qui pût faire jaser vos voisins ; je partirai donc à la pointe du jour.
—Croyez-m'en, M. DuPlessis, partez de suite. Je n'ai jamais autant désiré l’arrivée d’un voyageur que je désire votre départ ; car Michel Vous guette. Partez sur-le-champ, pour vo-