INCIDENT DE VOYAGE
» il S’aperçut que son Cheval était déferré d'un pied de devant. Ren- Contrant deux paysans qui se rendaient à leurs travaux des champs, il leur demanda :
(1)Le fort d'Yamachiche était à environ une demi-lieue du village et de l’église actuels, à l'endroit appelé aujourd’hui le ‘ aubourg de la Grande-Rivière.”' C'est là les premiers établissements de colons. Ce nom de fort provenait de ce qur. °ans les commencements de la colonie, ceux qui allaient :'::ablir dans l'intérieur du pays, à dis-
quelles ils se réfugiuient au moment du danger. Au temps où se passaient les événements que nous racontons, ces lé-
re encore des vieillards dire :
‘! Je vais au fort,’ au lieu de : ‘‘ Je vais au village.” C'est
—Auriez-vous la bonté, messieurs, de m'indiquer où je pourrais trouver un maréchal-ferrant ? J'ai entendu dire qu'il y en avait un quelque part près d'ici. Vous voyez, mon cheval est déferré du pied gauche de devant.
Les deux paysans haussèrent les épaules d'un air de pitié et continuèrent leur chemin sans lui répondre, tout en paraissant se parler tout bas. Un peu plus loin, DuPlessis aperçut une maison. Rendu devant la porte, il demanda à une vieille femme qui balavait le perron, s’il y avait dans les environs un maréchal-ferrant.
—Maître Jacques, s'écria-t-elle, sans répondre à DuPlessis, maître Apollon Jacques, venez parier à Ce monsieur qui demande un maréchal-ferrant.
—*"Quid mihi cum caballo’’ (que me fait un cheval) ? dit une voix, et apparut sur le seuil un homme maigre et voûté, que son costume faisait aisément reconnaître pour un pédagogue. En apercevant DuPlessis, il ôta le bonnet qui couvrait ses longs cheveux grisonnants, et dit :
—‘""Salve, domine ; intelligisne linguam latinam’’ (salut, monsieur ; Comprenez-vous le latin) ?
—Peu familier avec le latin, je parlerai l’idiome vulgaire, répondit DuPlessis.
—I1 m'a compris, murmura le pédagogue ; ce n’est pas un rustre apparemment.
Et il s’intéressa sur-le-champ au vovageur et à son cheval d‘ferré ; puis il reprit d'un ton solennel :
. —"Doctissime domine’ (très savant monsieur), à environ dix arpents d'ici se trouve le meilleur ‘‘faber ferrarius’ (ouvrier-ferrant ) qui ait jamais ferré un cheval.
—Mais, s'{cria la vieille femime, c'est envoyer une âme à Satan que d'adresser une créature humaine à /l'aillefer le maréchal.
MR A on LS Lande
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—Soyez tranquille, la mère, observa le pédagogue, ce gentilhomme n'est pas de l’étoffe dont sont faits les étourneaux. Ainsi, mon- Sieur, vous seriez ‘‘bis terque felix’’ (deux et trois fois heureux}, si je vous indiquais la demeure du maréchal ?
—Mon bonheur et ma reconnaissance seront d'autant plus grands que sous me l’indiradis plus vite, répondit DuPlessis impatienue
—Savez-vous bien, monsieur, reprit le pédagogue avec flegme, ce que vous me demandez ? Juvénal a eu raison de dire: ‘‘Numinibus vota exaudita malignis’’ (vœux exaucés par des divinités ennemies }).
—5'il vous plaît, docte professeur, insista DuPlessis de plus en plus ahuri, laissez Juvénal et son siècle et revenez au maréchal-ferrant; veuillez me dire en français où je puis le trouver ? Ou bien dites-moi s’il y a une auberge dans les environs.
—C'est ce quisera facile, illustre voyageur ; car, bien qu’il n’v ait pas d'‘‘hospitum'’ (hôtellerie) dans cette humble maison, je puis vous affirmer que la maîtresse du logis saura Se montrer aimable envers vous. Reconnaissante du soin que j'ai mis à former son unique héritier, Cyriaque, enfant qui promet beaucoup, la mère Laforce vous servira à déjeuner par affection pour moi, dont vous êtes Sans doute le digne confrère.
DuPlessis pensa qu'il ferait bien d'accepter cette offre, espérant qu'après le repas le pédagogue lui enseignerait la demeure du maréchal. Il se mit donc à table avec Apollon Jacques, qui crut devoir lui expliquer que son prénom d’Apollon lui venait de ce qu'il enseignait le chant, en même temps que la lecture, l'écriture et le calcul, avec un talent qui l'avait fait comparer au dieu de la musique chez les païens de l'antiquité. Ce surnom l'entraîna
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dans une‘longue dissertation, laquelle finit par lasser la patience de son interlocuteur ennuve, qui lui fit observer vue tout cela n’avait guère de rapport au maréchal qui devait ferrer son cheval. Le bonhomme continua:
—‘‘Festina lente” (hâitez-vous lentement ) ; nous y arrivons. Ilest bon que vous sachiez qu’il y a quelques années il v avait un homme qui se nommait le docteur Degarde. Ouand il apparut dans le pavs, le bruit courut qu’il avait été obligé de s'enfuir de France pour éviter les poursuites de la instice, à cause du métier d'empoisonneur qu'il aurait cherché à exercer. Il se serait sauvé d'abord aux Pays- Bas, et de là à la Nouvelle-York, d'où il aurait passé ensuite au Canadz, ‘Tout cela ce sont des on-dit. Maïs ce qu'il v a de certain, c'est qu'il guérissait les blessures avec un onguent de sa façon, disait la bonne aventure au moyen de la chiromancie, et convertissait le plomb en argent : enfin, il pratiquait ce que le vulgaire anrelle la magie blanche.
—En un mot, dit DuPlessis, c'était un charlatan. Mais qu'a-t-11 de commun avec mon cheval déferré ?
—Avec de la patience vous le saurez. ‘‘Patientia’’ donc ; lequel mot, suivant Tullius Cicéron, signifie : ‘‘difficilium rerum diurna perpessio’”’ (l’art de supporter les tribulations journalières). Le dit Degarde, après avoir ébloui le peuple, commença à briller parmi les grands, et il fût parvenu à la renommée, si, d’après un bruit généralement répandu, le diable ne fût venu un jour réclamer son bien et n’eût emporté Degarde, qui évidemment ne s'était pas bien gardé. Ie fait est qu’on ne le revit plus. Maïntenant, voici sa ‘‘medulla'', la moelle de l’histoire qui vous concerne : le docteur Desarde avait un domestique qui lui succéda dans son dangereux métier, et qui avait un talent dû, sans nul doute, au démon. Il fer-
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re les chevaux mieux qu'aucun maréchal du Canada, et c'est même à cela qu'il borne son travail présent ; car il a renoncé à traiter les bipèdes sans plumes, vulgairement appelés le genre humain. “
— S'il ferre si bien les chevaux, j'ai hâte de lui faire ferrer le mien, interrompit Du- Plessis
læs choses n'allèrent pas aussi vite qu'il l'aurait désiré. I1 lui fallut encore subir une foule de citations de Virgile, de Cicéron et d'Horace, avant que le pédagogue, qui était lier d'avoir trouvé un homme assez instruit Pour apprécier sa connaissance du latin, l'eût assuré que son élève Cyriaque Laforce allait le conduire vers la demeure du maréchal. (1)
. Ainsi, dit le pédagogue, arrive ici, Cvyrlaque, mon drôle,
avait le nez camard et le menton pointu. $es veux gris avaient une obliquité de vision. Malgré tout, ce garçon de seize à dix-sept ans
(1) Apollon Jacques avait été nommé il y a vingt ans, par le gouverneur général d'alors, M. de Vaudreuil, avec six autres professeurs laïques, pour aller dans les campagres aider le clergé à répandre l'instruction parmi le peuple. Le uombre des personnes qui, à cette époque, savaient lire et écrire au Canada, était bien plus considérable que beaucoup n+ se l’imaginent de nos jours. C’est la conquête du pays par l'Angleterre qui, avec le gouvernement oligarchique et nuisible au progrès en tout genre qu'elle a im penda t près d’un siècle aux Canadiens, a retardé d’antant ce mou mont salutaire en faveur de l’éducation populaire, Heureusement, depuis que le pays jouit réellement d'institutions politiques libres, c’est-à-dire depuis 1847, ce progrès a repris son cours, un peu lent d'abord, il est vrai, mais aussi rapide aujourd'hui que dans la plupart des pays les plus avin és en civilisation j
Maître Jacques enseignait depuis la Pointe-du-Lac jusqu’à Maskinongé dans un grand nombre de families aisées,
avait un air spirituel qui éclairait sa physionomie. Il fit à DuPlessis un signe qui lui promettait son concours, et celui-ci ne mit pas de temos à seller son cheval, 11 remercia son hôte érudit de son hospitalité, en le forçant à recevoir une récompense qui parut fort agréable à la vieille, et il partit avec son guide.
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