CHAPITRE XIX L'ASTROLOGUE
Ouvrant la fenêtre de sa chambre, l'intendant considéra les étoiles avec attention. La nuit était fraîche et clair.
Je n'eus jamais plus grand besoin, se ditil, de l'assistance des constellations célestes, Car mon chemin sur la terre est obscur et em. barrassé.
Après avoir retiré de sa cassette un parchemin sur lequel étaient tracés des signes planétaires et l'avoir examiné pendant quelque temps, il ouvrit la porte de sa chambre et appela Deschesnaux. Celui-ci ayant répondu à l'appel, il lui dit de faire entrer Théotarus. Un instant après ce dernier était dans la c'iambre de l’intendant.
C'était un homme de petite taille qui paraissait très vieux. Sa chevelure était blanche, ainsi que sa longue barbe. Ses sourcils épais ombrageaient des yeux noirs et vifs, dont l'expression maligne avait quelque chose de farouche, Ses manières ne manquaient pas d’une certaine dignité, et il paraissait parfaitement à l’aise avec l’intendant du roi. Celuici entama la convérsation:
—Vous vous êtes donc trompé dans vos pronostics, Théodorus, puisque celui que vous Savez est complètement guéri. Je ne désire pas Sa mort, je ne voudrais pas faire tomber un cheveu de sa tête avant le temps fixé par le Très-Haut ; mais sa mort eût enlevé un si grand obstacle dans mon chemin à l'heure présente.
—Mon fils, je n'ai point garanti sa mort.
n ne peut tirer des corps cé estes aucun pro-
nostic qui ne soit subordonné À la volonté de Celui qui les gouverne. À -
‘Astra reyrunt homines, sed regit astra Deus.'”'(1)
— J'avais prévu qu'il serait très malade, et de fait il l'a été tellement, ainsi que vous avez « dû l'apprendre avant moi, qu’il est étonnant qu'il ait pu en revenir. En examinant l'horos- QOPE que vous m'avez soumis, vous verrez que Saturne, étant en opposition à Mars, rétrograde dans la maison de vie, ce qui est le signe certain d’une maladie dont l'issue est dans les mains de la Providence, quoique la mort en soit le résultat probable.
Avez-vous de nouveau tiré mon horoscope, demanda M. Hocquart, et pouvez-vous me découvrir ce que les astres me prédisent ?
—Voilà, mon fils, la carte de votre brillante fortune. Toutefois, elle n’est pas exempte de difficultés et de dangers.
—S"'il en était autreinent, remarqua M.
Hocquart, ce ne serait pas la fortune d'un mortel. Mais je suis déterminé à agir et à Souffrir, comme il convient à un homme appelé à jouer un rôle dans le monde.
—Votre courage, reprit l’astrologue, doit S'élever laut. Les étoiles annoncent un titre plus élevé que celui que vous portez maintenant. Je m'arrête, c'est à vous de découvrir le sens de cette prédiction.
—Dites-le-moi, insista l’intendant, les yeux
étincelants d’une vive curiosité, dites-le-moi.
—Je ne le puis et ne le veux, répondit le
vieillard. Le courroux des grands est comme la colère du lion. Mais voyez vous-même, Ici la planète Vénus, montant dans la maison de
(1) Les astres &ouvernent les hommes, mais Dieu gouverne les astres.
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vie et conjointe avec le soleil, répand ses flots de lumière où l'éclat de l'or se mêle à celui de l'argent, présage de pouvoir, de richesses et de dignités. Jamais César n’entendit, dans la puissante Rome, sortir de la bouche de ses aruspices la prédiction d’un avenir de gloire tel que celui que ma science pourrait révéler à mon fils favori, d'après un texte si riche.
—Vous vous raillez de moi, vieillard ! s’écria l’intendant.
—Convient-il à celui qui a l'œil fixé sur le ciel et:le pied sur le bord de la tombe, de plaise ? répliqua l’astrologue d’un ton solennel.
—Mais, reprit M. Hocauart, votre art peut-il me dire d’où viendra le danger qui me menace ?
—Voici, mon fils, tout ce que je puis vous dire : le malheur annoncé par les astres sera causé par un homme, ni très jeune, ni très vieux, qui viendra d’occident.
—D'occident ! Ah ! c'est par là que se forment les tempêtes Ni très jeune ni très
i ce doit être'lui, le mauvais génie qui poursuit mon bonheur et qui aujourd’hui encore a failli me perdre auprès du.....C'est bien, mon père, acceptez ces quelques écus, et soyez fidèle et discret. Holà ! Deschesnaux, reconduisez ce vieillard.
L’astrologue salua en s’inclinant et passa avec Deschesnaux dans la chamibre de celui-ci.
—ÉEh bien, Théodorus, a-+-il accepté son ‘horoscope sans difficulté ?
— Il a d’abord fait quelques façons, puis a fini par accepter avec confiance.
—Parlons maintenant de vos affaires, sage interprète des astres. Je puis vous apprendre votre destinée sans le secours de l'astrologie. Si vous ne voulez pas vous séparer de votre tête à présent, il faut partir d'ici.
MYSTERIEUX 129 Te
Le vieillard pâlit. Deschesnaux continua :
—Une récompe-se a été offerte pour l'arrestation d’un certain herboriste dont les épices précieuses aura-nt rendu malade le commandant des ‘':ois-Rivisirs, Vous tremblez, Théodorus ? Ve ve-vous druc quelque malheur dans la maison de vie ? L'assurez-vous ; nous vous enverrons i::° ne maison retirée à la Campagne, qui m'appartient. Vous y ferez de la chimie, quoique, à vrai dire, je n’aie guère bonne opinion de votre chimie depuis votre peu de succès dans l’assaisonnement du bouillon du commandant des Trois-Rivières.
—L'horoscope du commandant des Trois- Rivières annonce que le signal de l’ascendant est combustion...
—Trève de ce bavardage, Théodorus ; vous n’avez pas affaire à l’intendant ici.
—Je vous jure, s’écria l’aichimiste, qu’il n'y ,a qu'un seul remède capable d’avoir sauvé la vie au commandant, et nul autre homme vivant en ce pays ne le connaît que moi. Je dois donc croire qu’il a été sauvé par une organisation spéciale des poumons, dont jamais corps humain n'avait été doué avant lui.
—C'est un charlatan, dit-on, qui l’a soigné.
Peut-être possédait-il votre secret.
J'ai eu autrefois ‘un omestique qui aurait pu me le dérober ; mais il a été enlevé au ciel Sur les ailes d’un drawon de feu, avec mon aide... La paix soit avec lui ! Dans la retraite où vous allez me confiner, aurai-je un laboratoire ?
—Oui, et vous pourrez fondre, souffler, allumer et multiplier tout ce qu'il vous plaira. Mais rappelez-vous que votre premier soin doit être de me préparer une certaine quantité de manne du Liban.
—Je ne veux plus faire de cette drogue, dit le vieillard d’un ton résolu.
— Alors, mon vieux sorcier, je vous ferai débarrasser de votre tête en récompense de cque vous avez déjà fait. Croyez-moi, bon père, soumettez-Vous à votre destinée et composez quelques onces de cette drogue. Ne m’avez-vous pas dit qu’une petite dose de manne du Liban ne peutêtre mortelle, et qu’elle produit seulement un abattement passager, et cela sans danger pour la vie ?
—Oui, pourvu qu’on ne dépasse point une certaine dose, et qu’on surveille les symptômes, afin d’administrer l’antidote au besoin.
—C'est bien, Théodorus ; vous réglerez vous-même la dose et en surveillerez les effets, et vous recevrez en retour une récompense magnifique, à condition qu’elle n'ait rien à craindre pour sa vie.
—Elle ? répéta l’alchimiste ; c’est donc une femme ?
—En effet, c'est une femme. Comprenez bien. Elle peut d'un moment à l'autre être appelée aux Trois-Rivières, et il faut qu’elle n'y paraisse pas. Or, comme ses propres désirs pourraient ne pas s’accorder avec la raison, il importe de la retenir à la Rivière-du-Loup.
Voilà le service que l’on attend de vous.
—J'ai compris, fit le vieillard avec un étrange sourire.
—Parfait. Soyez prêt à partir demain à la pointe du jour. Michel Lavergne vous conduira à votre nouvelle demeure, et je ne serai pas lent à vous y rejoindre.
Quand Théodorus fut parti, Deschesnaux appela Lavergne, qui entra d’un pas chancelant.
—Tu es ivre, coquin ! dit Deschesnaux.
—Certainement, noble maître, j'ai bu toute la soirée à la santé de l’illustre intendant du roi. Mais n'importe, j'ai conservé assez de bon sens pour comprendre vos ordres.
—Tu vas partir de grand matin pour la Rivière-du-Loup, avec le docteur respectable auquel je t'ai présenté hier. Sois pour lui plein d’égards. Je te donnerai une lettre pour Cambrai. Tu attendras à la Rivière-du-Loup mes ordres. Mais prends garde au cabaret, car rien de ce qui se passe au manoir ne doit transpirer eu dehors. Fais ton devoir et mérite mes récompenses, elles ne te manqueront pas.
Lavergne se retira, et Deschesnaux, resté seul, but un verre de vin.
Cest étrange ! se dit-il, personne moins que moi n'est dupe de son imagination; et,
ourtant, je ne puis parler une minute à ce fhéodorus sans que ma bouche et mes poumons me semblent infectés des vapeurs de l’arsenic calciné !
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