‹ Le marchand de chansons; vaudeville en un acteChapitre 5 sur 25 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

ANTÉNOR, BOURGUIGNON, en chanteur des rues, asse^ élégant, le col rabattu, la cravate en colin , un gilet rouge â boutons de hussards, redingote courte, le chapeau sur Coreille; devant lui son sac rempli de chansons , son violon sous le bras.

BuvRCViGNOR, entrant gaiment.

AiB : J'ai vu de notre roi (d'IItnii Dtrlon). Franc et joyeux garçon Que l'baimonie enchante !

Toujours gai comui' pinson , .1' suis heureux quand je chante!

Ënl'aut d'Aoacréun El soutien d' la chanson, J' suis hcuicnx quand je (hanici

KelVain vieux ou nouveau A tout ûg' nous réveille ; L'enfant chante au berceau , ■ÎS^ Le vieiiJard sous la treille ,

Moi chanteur Amateur, Eu chantant je m'évetile !

Franc et joyeux garçon, etc.

Tout r monde chante ici-bas.

Chez Bacchus , chez B.ellonne , L'indigent n* chant'-t-il pas En vous d'mandant l'aumùue!...

Moi chanteur Aopaleur, En chaulant je lui donne.

Franc c^ joyeux garçon , elc.

A?TE^pR. liqus,! pctte rencontre J.,p'$ï|t.;VOUf, Bourguignon r^beau cûanteur!.. ,, ; ,.,. ,

POUfîXïtJIGniON , lui donnant une petite tappe sur la tête. Eh! c'est: toi! fislon bltfoUin... une connaissance aux Petits Carreaux,! c'jle i'arce !..<;> '> > .'•ni,) [ .-av,

ANTÉNOR. i^U^est-be donc que vous venez faire par ici?

BOUKGUIGNOIV. Chanter, donc!..

ANTÉNOR. En plein vent?

BOURGUIGNON. C'est mon état,

ANTÉNOR. Je VOUS croyais ébéniste.

DOURGUIGNOIV. Fi donc! . fa ne m'allait plus... né harmonique et délicat du go.«ier, le bois de citronier me porte à la tête , U poussière de l'acajou me donne des crampes d'estomac, j'ui balayé les ni(ïubles cylindriques, ei les copeaux de l'atelier...il y en a des camarades qui me désapronvent, je le sais, qui se plaisent à déverser sur ma vocation le blâme et le cancan... rossignol libéré, je laisse sifller les merles... à moi le vaste! l'étendu ! la place du Caire !.. tenant en main l'archet de la folie, je chante l'amour, la gloire, à la portée de toutes les classes !.. j'ai des recueils de six, de huit, et de quatre sous!., demandez, faitesvous servir!..

ANTf^NOR. Trè.s bient je comprends!., vous vous êtes fait tout bonnemeni marchand de chansons.

BOURGUIGNON. Tu l'as articulé , bijou, un cahier de six

voilà!..

ANTÉNOR. Merci!., merci!., pas pour le moment... je ne suis pas en fonds...

lîOURGUIGNOM. Imagine-toi, Fiston , ce qui m'est arrivé... je chante avec agrément, j'oserais même dire avefc une certaine volupté, tu le sars, c'est connu de tout le monde, n'en parlons plus? si bien que chacun me disait : Comment, Bourguignon, avec ta belle voix, ta superbe voix, tu restes dans les épeluchures de sapin ! tu ne fais pas l'ornement des théâtres de la capitale!... bref, tout ça me monte la tête, je me présente....

ANTÉNOR. Et l'on vous accepte... •})

BOURGUIGNON. Du tout! on me rit au ncr ; on me dit qiic j*!i-' "vais une assez belle voix pour un menuisier, mais que ça riè' suffisait pas pour être acteur... ils me soutiennent qtiélVl. Nourrit et M. Levasseur, sont plus forts que moi; et Voh me co'nf*' »eillede débuter au Petit- Lazari... furieux! je retourne à l'atelier; les jobards de camarades se moquent dé moi!... alors Je résolus de me venger d'eux tous et de la société , en me faisant un nom célèbre sur la place publique où tu me vois en cç mitr jment altéré de gloire, et commençant mon immortalité ! , ,h

ANTÉNOR. 0! enfant naturel des muscs!... c'est commemoJ, absolument comme moi; me voilà aussi en plein vent coitime vpus..... je viens de louer un cabinet, mon oncle me chasse!.... un rococo d'oncle qui a l'esprit aussi étroit que ses pantalons colans, et dont lus idées ne vont pas plus lain que de son arrière-boutique à son comptoir... mais je me suis bien vengé! je suis gens de lettres!... j'ai fait une charade... tenez... insérée dans le Moniteur de la Banlieue... voulez-vous lavoir...

BOURGUIGNON. Non... non... pas à présent...

ANTÉNOR. Ton enthousiasme me subjugue, noble rival de Maycrbeer... et si vous voulez, Bourguignon, nous nous associerons ensemble tous les deux.

BOURGUIGNON. Qu'est-ce quc nous associerons?

ANTÉNOR. Notre popularité. .. votre beau talent m'est connu : je vous ai entendu chanter à la société des Bons Lapins et aux Bergers de Syracuse. Je vous accablerai de romances, de chants nationaux et erotiques ; vous les disperserez à profusion dans les 48 quartiers de la capitale, et nous récolterons une réputation européenne!..

BOURGUIGNON. Accompagnée d'nne multitude de pièces de dix sous!., ça va!..

AMtÉNOR. Ça y est-il , beau chanteur? '' ''^'

BOURGUIGNON. Ça y est.

ANTÉNOR. Dieu! est-ii artiste ! csl-il artiste!., ah ça mais, jd pense à une chose. ,. vous savez donc la musique?

BOURGUIGNON. Moi!... pas ce qui m'en tiendrait dans l'oeil^

ANTÉNOR. Bah!., mais vous jouez du violon?

BOURGUIGNON. Ouiî oui!., c'est-à-dire je sais faire un accord... et c'est tout ce qu'il en faut... teniez. .. (// fait an accord. ) Avec ça on accompagne tous les genres... le mousseux, le langoureux, et le sublime; depuis te Siège de Corynihe jusqu'à la mère Godichon... voulez-vous du pastoral!.. {Il donne un accord.) Voilà... voulez-vous vmc Andalouse au sein bruni?., deux bémols... (Il donne un accord. ) De la gloire?., quatre pétards à la clef... {Ildonne un accord, ) Vlan! v'ià delà gloire!..

ANTÉNOR. Homme étonnant!., de sorte que votre violon est une selle à tous chevaux.

BOURGUIGNON. Non!., à tous ctins!.. aussi, me v'ià lancé! j'ai la bride sur le cou, j' galoppe!.. je ne connais plus de barrière! faut que j'arrive à la renommée!., les concerts Musard,* et autres lyriques ont dédaigné mes chants... je ferai mon chemin tout seul !.. la chanson ! Dieu! la chanson ! c'est la vie ! c'est la passion de tout un peuple ! c'est l'histoire !. . En voulez-vous la preuve, jeune homme ? Crincrin!.. (// donne un accord avec son violon. ) Morceau de détails !. .

ylir nouveau de M. Blanchard.

La chanson prit naissance Dans ce joyeux canton ; Vive le vin de France I Et vive la chanson l

Au bon vieux temps, naïve et chevalière^ C'fdt lu romance avec le trouhadonr, Dans le castcl et dans l'humble tliaumiiTf , Contant la guerre et soupirant ramoiir.

Un peu phiH tard , hardie et sans vergngn*' , La chansonnette, nu coin d'un cul -de-sac , Attaque.cn face et le duc de Bourgogne Et monieigneur le comte d' Armagnac.

Car dans ce temps l:i ,|, ■,(), Il jiOn chantait déjii !

En France l'on chantait déj^ I

La (.hansun prit naissance , etc.

là

La Ligue meurt, Guise est à bas !

Gloire au marquis de Caribaâ \ Place, voici venir la Fronde, Couplet malin, joyeuse ronde, Carreaux cassés, bruit, bacchanal, A la barbe d'un cardinal.

Les Parisiens, en dépit d' leur misère , Chantaient tout le long, le long de la rivière. Car on chantait encor £t même un peu plus fort.

Tuis vient la complainte ingénue.

Fille indigente de la rue , Gourant de la ville au hameau. Le vieux pont-neuf toujours nouveau ; Le Juif errant et la Samaritaine ; Et puis mironton mirontainc Qui poursuit Mariboroug au-delà du tombeau. Chutl un grand peuple se réveille !

Sous la mitraille il a chanté L'hymne glorieux de Marseille

Et l'hymne de la liberté. ,.]

En avant, marchons Contre leurs canons!

Oui! oui 1... la chanson prit naissance, elr.

ANTÉNOR. Bravo!... oui bravo!... que je t'embrasse !... viens que je t'étreigne, grand homme !..

11 embrasse Bourguignon.

ROURGUIGNON. Eh bien ! eh bien ! est-ce qu'il est fou ce farèeur-là!...

ANTÉNOR. C'est renthousiasme... je ne te quitte plus , je m'attache à tes pas, comme le chien de l'aveugle, comme le cûDvoi du pauvre!... voulez-vous demeurer ensemble , Bourguignon?...

BOURGUIGNON. Tiens, au (ait, pourquoi pas?... ça pourrait s'arranger...

ANTÉNOR. Je vous prends au mot! voilà qui est convenu, nous formerons à nous deux une immense association ! vous faites valoir mes paroles, je prône partout votre musique, nous enfonçons tous les intrigans, les gymnasiens , les momusiens, les Italiens, le jardin Turc et la Courtille!... notre gloire est inséparable!... attendez-moi là, je vas chercher mon mobilier et ma bibliothèque...

BOURGUIGNON. Moi, pendant cci tems-là^ je vas toujours commencer ma séance.

ANTÉNOn, entrant dans ta bouticfue. Onclfe Booirdin , tu es enfoncé. {Rtvenant d Bourguignon.) Il est enfoncé l'oncle Bourdin,

Il entre dans la boutique.

SGÈIKE VI.

BOURGUIGNON, seul.

Il est drôle ce petit bonhamme... un peu fcbard, mais bon banquiste tout de même ; et puisqu'il dit qu'il ^ince la romance, nous verrons à voir ça... ah! ça mais, le populaire ne parait pas se presser beaucoup par ici... est-ce qu'il faudrait en venir à la grande fanfare...

Il donàe ttoîs acdords sur son violon.

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