‹ Le marchand malgre lui comedie en cinq actes en versChapitre 33 sur 80 · ACTE II, SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VII

J’ai de l'ambition : — pour toi, — j’eusse été fièrc D’un mari plus habile à se mettre en lumière.

Et si docilement tu m’avais écouté,

Peut-être avant cinq ans serais-tu député !

Moi, j’irais jusqu’au bout si j’étais à ta place.

Tu ne le veux pas ?

CLAUDE

Non !

LAURE

Alors regarde en face . Notre situation; nous devons marier Nos filles au plus tôt.

CLAUDE, vivement.

Sans me faire prier.

LAURE

Oh! je m’en doutais ! — Brise un joug qui t’importune En étourdi, bien vite, au prix de ta fortune !

Grand enfant, qui n’a pas encor considéré Le moyen d’arriver à ce but désiré.

Qui choisir? — Tu ne sais? — Eh bien ! moi, dans ma tète. J’ai bâti pour Victoire un mariage honnête.

Son prétendu, qu’elle aime, est jeune, sans esprit,

Mais riche : — ce qu’il faut pour faire un bon mari, —

Le fils de ton banquier, Molinot.

CLAUDE

Et Claudine

A son futur aussi tout prêt, je m’imagine?

LAURE

Oh l quant à celui-là nous l’avons sous la main.

Et l’on peut, si tu veux, les marier demain, '

Car, c’est la récompense unique qu’il souhaite Pour vingt ans de travaux et ta fortune faite.

CLAUDE

Eustachc! mais il a cinquante ans, il est laid !

Ses cheveux sont partis, son ventre vient, il est Sans grâce, il est...

LAURE

Eh! oui, sans doute il est sans grâce,

Mais c’est un commerçant probe et de vieille race.

CLAUDE

Qu’a le commerce à voir encore là-dedans?

LAURE

Attends, tu vas le voir.

c LAU DE.

, Doit-on à dix-huit ans Épouser un vieillard sous prétexte qu’il aime Le commerce, et sait mieux compter que feu Barème! Non, morbleu !

(il s'assied.)

LAURE

Sois droguiste alors! — c’est ton devoir.

A trois cent mille francs s’élève ton avoir,

lit dans ce chitrre— ht ton fonds compte ceqt mille ;

Deux cent mille placés en coupons sur la ville ,

C’est là tout. Tu comprends que monsieur Molinot Exige tout au moins cent mille francs de dot :

C’est donc cent mille francs à donnera chacune De tes filles. — Et reste une maigre fortune !

Or, tu dois travailler encor cinq ou six ans,

Car, ton fonds qui, pour nous, vaut net cent mille francs, N’en vaut que la moitié pour l’acquéreur vulgaire.

Mais Eustache épousant ta Claudine au contraire,

(Elle s’assied.)

Prendra pour dot le fonds dont il sait la valeur.

Et c’est cent mille francs qu’elle a comme sa sœur.

Alors tu peux, avec cinq mille francs de rente,

Tes enfants établis d’une façon décente.

Vivre paisiblement peu riche, mais heureux.

— Tu ne raisonnes pas, je raisonne pour deux I

CLAUDE

Marier nos enfants est la fin de l’histoire?

Boni — Mais il faut savoir si Claudine et Victoire Voudront...

LAURE

Elles voudront toutes nos volontés.

Sois tranquille!

C LAURE, se levant.

Et leurs cœurs... les as-tu consultés?

Elles n’ont pas vingt ans, et c’est l’àge où l’on rêve Plus d’un rêve doré — qui rarement s’achève !

Car lorsqu’on est si jeune on peut innocemment Faire, — et l’on fait toujours quelque polit roman.

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