‹ Le marchéChapitre 60 sur 65 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

GERMAINE

Monsieur Forou. si vous abusiez de la reconnaissance qui nous lie à vous pour me j)arler comme jamais vous ne vous l'êtes permis jusqu'ici, ce ne serait pas le fait d'un galant homme!

Ne me dites pas tout de suite des mots comme ceux-là! Comment voulez-vous que je garde le cœur d'aller jusqu'au bout?... Et pourtant, y a des choses qu'c'est votre intérêt de savoir... Je vous le jure... Vrai, Madame, jvois pas en quoi je vous manque de respect... J'n'ai jamais pensé à vous sans respect... sans quelque chose de plus que du respect... Alors comme je pense à vous tout le temps, n'est-ce pas, c'est sans intention si je vous ai manqué!... J'trouve pas, moi. que ce soit mal parler, que de dire à une femme qu'on l'aime... En tout cas, belle et splendide comme vous l'êtes, y en a certainement d'autres qui vous ont fait le même aveu, et, dans le tas. y en avait, bien sur, qui étaient moins sincères que moi... et c'est pas une raison parce que j'ai pas toujours été ce que je suis maintenant pour que vous me traitiez plus durement qu'eux!...

GERMAINE

Mais, mon cher monsieur Forou, il ne s'agit pas du tout de votre condition passée ou présente... Vous m'adressez une déclaration si précise que...

FOROU

Oh! Madame, c'est pas une déclaration qui m'amène ici!... C'est quelque chose de rudement plus grave... Les déclarations, je laisse ça aux beaux messieurs de votre société!... Eux, ils savent vous dire entre deux plats tout ce qu'ils sentent!... Mais moi. si je devais vous raconter ce que j'ai dans le cœur pour vous, qui s'amasse depuis des mois, il m'en faudrait des jours et des jours!... Et même alors j'suis pas assez malin pour expliquer ces choses-là !

GERMAINE

Enfin, monsieur Forou, vous vouliez un conseil...

86 LE iMAHCHE

Je VOUS demande pardon... Je me laisse aller... Pensez que j'ai tout ça qui me pèse sur la poitrine depuis si longtemps!... Et de songer que la première fois que j'ose me confesser à quelqu'un, c'est justement à vous, c'est comme le paradis qui s'ouvrirait tout grand!... J'ai peur de vous regarder... Mais comme ça, si vous riez j'vois rien... Et je parle!... Ça me soulage!...

GERMAINE

Je ne ris pas du tout, et même je ne peux pas admettre...

FOROU

Oh! Madame, ne m'arrêtez pas!... Ce serait l'espoir qui s'en irait de moi à tout jamais!... Ecoutez! J'ai beaucoup réfléchi... Vous n'avez pas dans l'existence un seul ami, un vrai... excepté... Mais je vous dirai ça tout à l'heure... J'vous parlerai, pas de votre mari... Ça vous fâcherait!... J'en pense pas moins!... Les autres hommes que j'ai connus autour de vous, y a des jours où moi, qu'ils avaient des airs de mépriser, j'aurais voulu leur crier mon mépris dans la figure!... Je comprends tout, excepté la lâcheté!... Homme contre homme, tout est franc jeu! Tant mieux pour le plus malin!... Mais un bougre qui abuse une femme, parce qu'elle ne peut ni se plaindre, ni se venger, c'est de même que dans la rue un charretier qui assomme un enfant!... Eh bien! les gaillards qui vous ont leurrée au sujet de vos affaires avec leurs promesses menteuses, pour vous lâcher au moment où il est trop tard pour rien tenter, j'dis que c'est des charretiers, moi, l'ancien charretier!

GERMAINE

Je ne vous comprends plus

FOROU

Si, Madame, vous comprenez parfaitement !... Vous sentez très bien que j'plaide pas le faux pour savoir le vrai... Tout ce qui vous touchait de près ou de loin, je me suis arrangé pour le connaître... et ce que je n'ai pu apprendre, eh bien !... je vous aimais tant que ça m'a fait deviner !...

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