INTRODUCTION
Stendhal avait trois fois raison de s’écrier en son Iiistoire de Napoléon : Le maréchal Davout, grand homme auquel onna pas encore rendu juslice^. Pins on vit dans rintiniité du maréchal et plus on s’étonne des calomnies bizarres dont (piehpies historiens trop légers ont chargé leur conscience. Ainsi le prince d’Eckmühl a été souvent accusé d’ahsorher à son profit la gloire des autres ; or, nul au contraire n’aimait autant louer ([uand il en avait le moindre sujet, et cela dès sa première jeunesse.
l.Ily a (les destinées vouées à la lutte. Louis Davout, dès l’adolescence, s’il a rencontré de géiiéreu.K dévouements, s’est vu méconnu et mal jugé. Le combat contre l’injustice a pour lui commencé dès l'érole. L’endroit où l’on a été élevé, plus que l’endroit où l'on est né, semble devoir être la vraie patrie de l'homme: le maréchal pensait ainsi puisqu’il avait adopté la ville d'Auxerre et y avait fondé le collège dont son ancien professeur bénédictin, Dom Laporte, devint le proviseur. M. Chalîe nous a raconté comment cet excellent religieux lui avait souvent dit que, dès le premier jour où Louis Davout lui avait été confié par sa famille, il avait compris qu'il serait un
LE MAHÉCHAL DAVOUT
Le 20 mars 1793, Louis Davoul écrivait aux adminisIraUMirs du déparleiuout de r\ oiiue : « Un de nos frères d’armes (uiiporte avec lui les regrets et l’estime de tout le bataillon, c’est le citoyeu Louis-Denys (îouré de Tonnerre, lieutenant à la cimpiième compagnie du bataillon. Un boulet de canon nous a privé de cet estimable camarade. Citoyens, nous n’omettrons point ici de parler de la conduite qu’a tenue son frère dans ce rnalbeiir. 11 est venu se jeter sur le corps qu’il arrosait d(' ses larmes pendant tout le temps que le bataillon est resté dans la même position, et lorsqu’on l’a averti ipio l’on était eu rnarebe pour en ])rendre une autre, il s’est levé et a été se mettre à la tète de sa compagnie et Ta commandée avec um' fermeté inouïe. Nous ne ferons aucune réllexion
homme, et comment il s’était attaché à cette nature ardente, généreuse, passionnée, comme ou s’attache à un lils : or l’affection gagne l’affection, et son élève l’a tendrement aimé.
Dom Laporte avait eu à défendre Louis Davout contre quelques inimitiés, et un jour de distribution des prix, celui-ci, ennuyé de ne s’entendre point nommer et le trouvant injuste, s’en fut dans le verger ravager les poiriers et les pommiers des pères qui lui étaient hostiles.
Armé d’un bâton, en vaillant batailleur il frappait d’estoc et de taille, quand il se sentit tout à coup saisi à bras le corps par Dom Laporte, qui lui dit toutessoufdé : « Ah ! malheureux, que faites- vous là"?... On vous cherche partout pour vous donner le prix de mathématiques et le prix d’anglais. »
Après le couronnement vint lé châtiment, que Pom Laperte, qui aimait de Louis Davout jusqu’à ses frasques capricieuses, adoucit de son mieux, et le maréchal paya largement plus tard la dette de l’écolier à l'excellent proviseur du collège d’Auxerre.
CORRESPONDANCE INIÏDIïE
sur cette coiuluite, (jui nous pénètre (l’iidiniratiou et (U estime. »
Un lionuue de cœur et d’esprit nous taisait remaiapier, dans le tome l\ de la publication de M. de Mazade, la grâce cliariuaiite avec laquelle 1(> prince d’Ecknuild, d(*s environs de Hambourg, écrivait an gi'iu'ral â andamme : « Faites-moi connaître le jxtint on vous serez de ^■olre personne. Je me porterai sur un antre point pour veiller à rpxécntion des ordres (pie vous aurez donnés et concourir à leur exécution... Je vous le répète, je ne serai qu’un de vos gènèraïuv. »
(Jnand on songe que c’est le béros d’Anerstaêdt, de Tbann, ipii parle ainsi, l’esprit s’étonne et le cœur bat pins liant. Ce[)endant écoutez encore le marécbal ajouter, avec une délicatesse peut-être unique : « Ne voyez dans tout ceci qu’une preuve de la plus liante conlianct' et nullement la pensée de rejeter sur vous la plus petite responsabilité : c’est moi qui commande, aussi est-ce moi qui dois la supporter. »
Je ne sais si je m’abuse, mais cette façon d’agir me semble plus digne d’admiration que le gain de la plus grosse bataille, et je reconnais, après vingt ans, l’àme généreuse du jeune clief de bataillon des volontaires de l’Yonne, seulement plus achevée, plus ('xipiise encore.
Les mémoires du maréclial devaient être pu-
LE MARÉCHAL DAYOUT
bliés par mon frère, passionné pour la gloire de notre père. J’ai clierclié à le remplacer dans la mesure de mes forces : les lettres suivantes montrent la pensée fidèle de la maréeliale et confirment mon assertion.
Le 22 janvier 1881, je recevais les lignes suivantes de mon cousin le baron Auguste d’Avout, qui venait de témoigner moralement de son droit à porter le nom de maréchal, en donnant sa démission de magistrat, afin de ne pas tremper dans une inique mesure d’oppression :
Pont-à-Mousson.
« Je viens de faire, chère cousine, une découverte à lacjuelle je m’empresse de vous faire participer. Parmi de nombreux autographes provenant de la succession du général Pelet, mon parent, les deux lettres ci-jointes me sont tombées sous les yeux. J’ai pensé que vous auriez plaisir à les connaître. Toutes deux sont bien caractéristiques et montrent de quel ;soin jaloux la princesse d’Eckmühl entourait la gloire de l’illustre défunt. Ce sentiment ne vous étonnera pas, chère cousine. »
La première de ces deux lettres est datée du 25 juillet 1835, et nous en donnerons les passages de nature à intéresser le lecteur.
(( J’ai reçu, Général, la lettre que vous avez bien voulu m’adresser, pour me demander s’il existe en ma possession quelque vue ou dessin de la glorieuse bataille d’Auerstaëdt. Malheureusement je suis encore moins riche
CORRESPONDANCE INEDITE
à cet égard que votre dépôt. Vous savez quel a été le caractère du Maréchal; vous savez (pi’ayant consacré toute sa vie à la vraie gloire, il n’attachait peut-être pas assez d’importance aux moyens (|ui la popularisent sous toutes les formes. C’est ce ([ui fait (pie je n’ai jamais eu de tableau représentant aucune des grandes actions où il a pris une part si personnelle et (pie je n’ai pu en commander moi-même dans la crainte de le surprendre peu agréablement.
(( Mais si le Maréchal dédaignait ce qu’il considérait comme frivole, il n’en était pas de même de ce qui devait servir à l’histoire et à la science de la guerre. Je possède donc un plan fort remanpiable de la bataille, indiciuant la configuration du terrain et les positions occupées par les combattants aux difiércutes heures de la journée. Je mettrais très volontiers ce jilaii à votre disposition. Général, et s’il permettait de reconnaître les beux dessinés par Bogetli et (pi’il fût possible de faire un tableau de la bataille d’Auerstaëdt, je serais bien heureuse, car le maréchal la regardait comme son plus beau titre de gloire, et en cela il était d’accord avec l’empereur qui, au retour de cette mémorable campagne, me félicitant des succès de mon mari, me dit en propres termes : (( Voire mari s'est tracé le plus beau chemin à l'immortalité )),etit ajouta en se tournant vers legroupe ((ui était présent : (( J'ai battu Mêlas en Italie avec des forces inferieures, mais j'avais divisé ses corps, et dans toute ma carrière je n'ai jamais en à combattre contre des forces si supérieures en nombre. »
(( Vous remplissez, Général, une bien belle mission, en recueillant ainsi les souvenirs (‘pars d’une si glorieuse épo(pie; le pays vous en aura obligation. Mais, parmi les personnes chez les([uelles au sentiment patrioli(pie
LE xMAHECHAL DAYOUT
viendra se joindre un sentiment particulier, croyez qu’il n’en est aucune qui apprécie plus que moi vos efforts et (pu en éprouve une plus vive reconnaissance. »
La M*' d’Eckmühl.
La Maréchale Princesse d’Eckjiühl a M. le général Pelet, DIRECTEUR DU DÉPÔT DE LA GuERRE, A PaRIS
(( Permettez-rnoi, mon cher Général, de profiter des offres obligeantes que vous m’avez faites pour vous demander l’autorisation de puiser à votre précieux dépôt. Voici ce dont il s’agit :
« Je m’occupe, comme vous le savez, à faire mettre en ordre les Mémoires du Maréchal, afin qu’à son retour, qui n’est plus très éloigné, mon fils puisse en commencer immédiatement la publication. J’aurais besoin que vous m’autorisiez à faire copier le journal historique des campagnes du 3'-’ corps en 1806 et 1807, journal adressé au ministère de la guerre parle Maréchal, le 19 janvier 1809. Ce travail ayant été remanié plusieurs fois, je tiens à en posséder la rédaction dernière et officielle, et c’est le l)ut de la demande ({ue je vous soumets. Je ne pense pas qu’elle rencontre des obstacles et je compte assez sur votre amitié pour moi et vos sentiments pour la mémoire du Maréchal pour les briser au besoin.
« C’est la personne qui vous remettra ma lettre qui sera chargée du travail de copie. Je n’ai jias besoin de vous dire qu’elle mérite toute confiance; un mot suffira pour vous en donner la mesure : elle a été honorée de celle du Maréchal et de sa bienveillance toute particulière L
t. M. James Gordon.
CORHESPONDANCE INÉDITE
« J’aurai successivement ({ueLfues autres coinuiuiiicatioiis à vous demander, mais d’une moindre étendue, je le ferai avec la même confiance. Tout ce (jui se rattache à cette grande épo;[uc est une espèce de patrimoine national, et c’est encore servir le pays ([ue le mettre eu valeur. Il faut bien vivre de souvenirs, (piand les événements nous ont condamné à un rôle si différent do celui (pfa joué la génération à hnjuelle nous aj)partenons, vous et moi.
« Je saisis, avec bien du plaisir, cette occasion de vous réitérer, mon cher Général, l’assurance de mes vieux sentiments pour vous, rajeunis par tout ce ([ue j’ai trouvé en vous d’amitié pour moi et de bon vouloir pour tout ce (jui me touche. »
La Maréchale Princesse d’EcKMÜm..
Savigny, le 8 ji*in I8il.
Ainsi parlait la veuve du niaréciial, vingt-eim| ans a[)rès avoir jjerdii l’époux dont le souveuiiétait pour elle uii eull(“ sacré, culte (pii était alors partagé par beaucoup.
IjO dO janvier 1881, le respectalile hililiolliécaire de la ville de Fontainebleau, M. Fbeuuevii're , in’éei-ivait pour me pri('r di' vouloir bimi (uivoyt'r à la bibliülbècpie , dont il était le conservateur : « Le Maréchal Barout raconté 'par les siens et par lui-même. » Je copierai selon ma roui mue le texte nièine de la lettre de riiouoridde vieillard :
« Voici, Madame, les raisons personnelles (lui m’ont enhardi à vous jirésentm’ cette demande.
« Originaire de Pontoise, j’ai eu, dans ma jeunesse, l’occasion de voir souvent M"’° Leclerc, en la demeure qu’elle occupait dans la grande rue.
(( Quelciues années plus tard, appelé pour donner un renseignement chez Ragon, notaire, j’eus l’honneur de me trouver en tiers avec votre illustre père; et, quoique soixante années se soient depuis écoulées, j’ai encore présent, comme au premier jour, le souvenir de ce grand homme, de sa mise modeste, de sa noble prestance, et surtout de la fermeté de ce regard, que je~ n’ai jamais oublié !
« A l’un des voyages du Maréchal, une (luerelle des plus violentes avait éclaté entre deux jeunes gens (dont l’ini avait servi), et toute la ville était inquiète des suites de cette rencontre probable. Le Maréchal lit appeler devant lui les deux adversaires et, avec la supériorité de son haut grade, le souvenir de ses grandes actions (pi’aucun de nous n’ignorait, par la sagesse et la haute portée de ses paroles, il parvint à rapprocher les deux adversaires. Ce fut un beau moment pour notre jeunesse iiKjuiète de voir sortir du salon du Maréchal les deux adversaires se donnant la main! »
Ayant nécessairement remercié M. Chennovière de cotte très intéressante communication , je reçus peu de jours après une nouvelle lettre, dont j’extrais encore ce passage : « Puisque le duel (jue votre illustre père a empêché a paru vous intéresser, permettez-moi de compléter mon récit par les noms des doux adversaires, MM. Barré et d’Ervillo, morts tous les deux depuis longtemps. »
cohhespondance inédite
M. Clionnevicre raconte ensuite connnent il y avait à Pontoise, vers 1820, une sorte de cliih où les jeunes gens se plaisaient à parler des gloires militaires de l’einjjire. L’un racontait connnent le maréclial, dans ses courts instants de résidence à Paris, faisait remplir ses poches de monnaie cl rentrait l’ayant distribuée aux pauvres ipii se trouvaient sur son chemin, conlirniant ainsi les récits de notre chère vieille Laforest, passionnée pour la mémoire de mon père.
M. Villemain, iidluencé sans doute par des amitiés hostiles au prince d’Eckmühl, s’est montré peu bienveillant envers lui dans ses Souvenirs. Ce brillant esprit n’était point positivement amoureux de la vérité et ne désirait nnllement s’éclairer. La lettre suivante le dit clairement pour (jui sait lire et comprendre.
Eu vérité, Madame, je ne puis trouver assez de remercimentset d’excuses. Une absence de ([uehpics jours a retardé ma réponse et, ce matin même, M. le général de Cissey m’est venu rappeler, de la manière la plus aimable, ce que je ne pouvais oublier, votre lettre que je relisais avec reconnaissance, et- sur laquelle je désirais vous donner les explications demandées. Ah! Madame, bien des choses doivent être précieuses dans ces vingt cartons de Hambourg! Mais je possède déjà des pièces histori({ues de celte époque, par exenqrle : les discours du premier président de la cour impériale, installée le 15 juillet 1811; le procès-verbal de l’établissement
(lu tribunal de commerce dans Hamlmurg, le M février 1813 ; les détails sur riusurrectiou du 12 mars 1813. Ce ([UC je souhaiterais, ce sont les autres pièces relatives àTaiméc 1813 et 1814 : rentrée du maréchal dans Hambourg', le 3 mai 1813 ; sou amnistie le 15 juin même année, dont il u’excepta ([uc dix personnes (absentes) ; les rigueurs qui suivent cependant h J’ai la belle et humaine réponse du maréchal, relativement aux moyens de défendre Hambourg sans détruire la ville et ruiner les habitants. Bien des choses sont à recueillir encore sur la reddition tardive de la ville, la sortie en bon ordre des troupes françaises, leur solde exactement payée, leur retour en Fi’ance.
Certainement, Madame, si j’étais autorisé à venir présenter mes respects à Madame la maréchale et à vous, j’épargnerais de la poussière à vos yeux trop brillants pour s’arrêter sur de vieux papiers. Je serais inliniment honoré de cette conflancc, sans en être aussi digne que M. T hiers.
]\Iou récit doit être court, mais je suis assuré d’y inscrire ([uchpies beaux et rares exemples de caractère, et je serais heureux de les compléter d’après des indices donnés par vous. Daignez, Madame, agréer de nouveau mes excuses, et me servir de protectrice près de la maréchale, en même temps que vous accucillei’ez mes respectueux hommages.
VlLLEMAl.N.
Paris, le lundi 10 octobre 1839.