CHAPITRE V
Le général Beker avait satisfait à son devoir envers l'honneur et envers la France. Il reprit le chemin de la capitale, pour rendre au Gouvernement un compte verbal des événements qui avaient signalé le cours de sa mission.
On se rappelle l'incident survenu à St-Maixent. Le comte Beker, à son passage dans cette ville, apprit, par l'officier municipal qui visa son passeport, que la calèche avait été fort heureuse de précipiter son départ, et de se dérober au rassemblement tumultueux qui, une fois formé, pouvait se porter à quelques excès, ou créer des obstacles qui auraient isolé l'Empereur au milieu de la Vendée. Le général remercia l'officier du zèle qu'il avait déployé dans cette circonstance, et poursuivit sa route jusqu'à Orléans, dans la voiture de voyage dont Napoléon se servait aux armées, et qu'il lui avait donnée lors de leur séparation.
Un poste de Prussiens, établi aux portes de cette ville 5 ne permettait pas de délivrer des chevaux aux voyageurs, sans l'autorisation du général commandant.
Celui-ci ayant eu connaissance de l'arrivée du commissaire chargé d'accompagner Napoléon à Rochefort, l'envoya prendre par un officier d'ordonnance, et le fit amener dans son hôtel. Pendant ce temps, le commandant prussien annonçait, par une dépêche, au feld maréchal Blucher la capture qu'il venait de faire, capture qu'il regardait comme assez importante pour faire escorter son prisonnier jusque dans la capitale.
Un aide de camp se plaça dans la voiture, et le général Beker arriva de la sorte chez le général Muffling, gouverneur de Paris.
Ce dernier était dans un étonnement extrême; il ne pouvait croire que l'Empereur se fût livré lui-même aux Anglais; il accablait son interlocuteur de questions, auxquelles celui-ci se défendit souvent de répondre ; il voulait même faire conduire le général chez le duc de Wellington pour informer Son Excellence de cette nouvelle extraordinaire.
Néanmoins, le gouverneur prussien, appréciant les motifs qui ne permettaient au comte Beker de rendre compte de sa mission qu'à son Gouvernement, lui rendit la liberté qui lui était si
nécessaire pour se remettre de tant de fatigues.
Dégagé des entraves qui avaient arrêté sa marche, le général Beker se rendit chez le nouveau ministre de la guerre, le maréchal Gauvion- Saint-Cyr, chez le prince Talleyrand et chez le duc d'Otrante, pour leur confirmer les termes du rapport qu'il avait expédié de Rochefort sur l'accomplissement des destinées de l'Empereur.
Toute sa conduite fut approuvée par le Conseil des ministres.
On ne savait pas encore comment la Sainte- Alliance disposerait de la personne de Napoléon. Ce fut chez le marquis de Jaucourt, alors ministre de la marine, que le Général eut connaissance des dispositions arrêtées à cet égard. Un des chefs de l'amirauté anglaise vint annoncer que les souverains alliés avaient résolu de faire transporter Napoléon à Sainte-Hélène, pour y être détenu sous la garantie et sous la protection des empereurs de Russie, d'Autriche et du roi de Prusso.
Cette nouvelle, éclatant subitement dans Paris, y répandit l'étonnement et le deuil.
On se demandait partout quel traitement plus cruel eût pu être infligé à l'illustre captif dans le cas où il eût été saisi en pleine mer.
La présence de celui qui avait été initié aux derniers actes de l'Empereur, qui avait reçu sa
dernière accolade . excitait dans les salons de Paris un vif intérêt.
Le comte Beker ne pouvait qu'avec peine se soustraire à cette curiosité universelle. Il dînait chez le duc d'Otrante, alors ministre de la police, qui prêtait une vive attention au récit que le général lui faisait de son voyage avec l'Empereur, lorsque le Ministre, dans un moment d'épanchement, arrêta la conversation sur les négociations secrètes qu'il avait liées avec le prince de Metternich, au sujet de l'abdication de Napoléon et de la reconnaissance du roi de Rome.
En présence d'un autre membre de la Chambre des représentants, il assura que le Prince n'avait exigé que l'abdication de l'Empereur, formulée en peu de mots : « tout^ excepté V Empereur, »
Frappé de cette disposition de la cour de Vienne, le général dit au duc d'Otrante : « Pourquoi, monsieur le Duc, n'avez-vous pas signalé ces mémorables paroles aux deux Chambres?
Vous saviez pourtant que si la France, après une année d'expérience, pouvait n'être plus disposée à sacrifier son avenir à la conservation d'un homme, elle pouvait du moins nourrir encore des sympathies pour son lils. » Le Ministre s'aperçut qu'il s'était trop avancé dans ses révélations, il détourna la conversation et rentra dans les grands appartements encombrés
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par les notabilités politiques et militaires de l'Europe.
Paris était alors un affligeant théâtre. La douleur de ceux qui portaient le deuil de leur pays envahi contrastait avec la gaîté dont les accès bruyants se manifestaient dans le jardin des Tuileries.
Là, dans des chants injurieux, outrageant la mémoire de l'Empereur, dansaient sous les fenêtres du Roi, avec des soldats étrangers, des femmes qui avaient tout renié, jusqu'à la gloire de leur patrie.
Ce spectacle, qui scandalisait même les officiers des armées alliées, produisit une impression bien pénible sur l'esprit du général Beker, qu'attristaient d'autres souvenirs encore si récents.
Il avait consacré quelques jours à la capitale, il eut hâte de s'en éloigner.
Il alla demander au Ministre de la guerre, son ancien ami, l'autorisation de rentrer dans ses foyers.
Le Maréchal avait rendu compte au Roi de la manière dont le comte Beker avait rempli sa mission : il proposa au général, au nom de Louis XVIII, le commandement d'une division militaire.
Cette proposition, toute honorifique et toute flatteuse qu'elle paraissait être à celui qui la recevait, ne convint pas néanmoins à son caractère.
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il remercia le Ministre de ses offres en ajoutant que, la moitié de la France étant occupée par les armées étrangères et l'autre moitié livrée aux discordes intestines, il ne se sentait pas la force nécessaire pour faire exécuter les ordres du Gouvernement.
Le Maréchal, cédant à ces motifs, lui fit expédier aussitôt l'autorisation qu'il sollicitait.
LE MINISTRE DE LA GUERRE AU GÉNÉRAL BEKER
Paris, le 24 juillet 1815.
Général,
J'ai l'honneur de vous annoncer que, conformément à la demande que vous en avez faîte, vous êtes autorisé à vous rendre dans le département du Puy-de-Dôme pour V attendre de nouveaux ordres.
Signé : le Ministre Secrétaire d'État de la guerre,
Gouvion-Saint-Cyr.
Libre enfin de suivre son impulsion, le général Beker retourna dans le département du Puy-de- Dôme, alors occupé par le corps du maréchal Suchet, licencié depuis, avec les débris de l'armée (le la Loire.
Il revit sa retraite de Mons, pour y goûter un repos si nécessaire, après tant d'émotions cruelles,
H après tant de jours d'agitation physique et morale *.
i. L'honorable général Beker, rentré à Paris, demeura jusqu'à sa mort un des habitués fidèles du prince d'Ëckmûhl; puis ensuite, de ma mère, chez laquelle je Tai vu pendant toute mon enfance. Un cruel 'malheur, la mort de son fils unique, le fit entièrement renoncer à la vie du monde et à Paris.
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