‹ Le maréchal de camp Desandrouins, 1729-1792 [microforme]Chapitre 96 sur 109 · partie, précé · texte numérisé non relu

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que le colonel, fut victime d’un vol considérable. Un de ses fourgons fut ouvert : « une malle, de « laquelle il avoit l'habitude de tirer chaque jour, « fort imprudemment, de l'argent en présence de « ses vagoniers, » fut enlevée, portée dans un pré voisin, forcée et fouillée. On lui prit 7.195 francs sur quoi il y avait 101 francs à son domestique Charles. Mais on lui laissa « ses papiers, livres, « porte-feuilles, lunettes, écritoire, rubans de « Saint-Louis, et même un petit sac contenant « une cinquantaine de louis d’or » que les voleurs sans doute n'avaient pas vu.

Malgré sa plainte, malgré même l'intervention du général, Desandroüins ne put parvenir à faire poursuivre par le Prévôt de l’armée. le vagonier Américain soupçonné avec raison d'avoir commis ce vol.

On quitte Canterbury le 8, le colonel fort ennuyé d'être ainsi dévalisé, et on va coucher à Waluntown ; et le lendemain à Waterman's-tavern « où il est logé chez Joathan Knigt dans une maison « assez apparente mais pauvre ; et comme il y « avoit deux ménages, dit-il, j'y ai été fort « resserré et fort mal quoique les gens fussent « honnêtes. » De Waterman's-tavern à Providence, les chemins sont mauvais, sauf aux approches de la ville. L'armée tout entière y est réunie le 10 et le 11. Desandroüins y retrouva son hôte de l’année dernière, M. John Clarke qui lui fit fête et l'invita à diner. Ce logis était destiné à un officier général :

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mais M. Clarke refusa absolument de recevoir une autre personne que son colonel.

Providence est une ville de ressources, où l'on devait faire un long séjour, Desandroüins en profita pour donner un diner.

« J'ai eu, dit-il, un grand diner auquel mon hôte et mon hôtesse m'ont fait l'honneur d'’assister : ce sont les meilleurs gens du monde et les plus obligeans. Comme je faisois compliment à mon hôte sur ce que sa maison avoit augmenté, depuis l'année dernière, du plus joli enfant du monde, quelqu'un demanda à mon hôtesse dans quel mois elle étoit accouchée ? Sur sa réponse, on crut faire une plaisanterie à la jrançoise sans conséquence de lui dire, en riant, qu'étant né à cette époque, il n'étoit pas impossible que son enfant fut François. On eut trouvé cette belle saillie sans doute très agréable à Paris : mais mon hôtesse baissa les yeux, rougit et montra par son trouble qu'on lui tenoit là un propos qui l’embarrassoit et choquoit sa modestie. Les mœurs de ce pays-ci ne permettent aucun équivoque ni discours licencieux. »

Quelques jours après ce diner, le comte de Rochambeau donna à son tour un grand bal où furent invitées toutes les dames de New-Port et de Providence.

Mais au milieu de ces divertissements, il y eut, pour nos officiers, quelques chagrins. Le vaisseau

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la Danaë, armé pour l'Amérique, ayant eu sa destination changée, avait remis une multitude de lettres, pour l’armée française, à un vaisseau Américain excellent voilier. Mais malgré cette bonne qualité, ce vaisseau avait été pris par un croiseur Anglais, à 20 lieues des côtes de France, « ce qui nous prive, ajoute Desandroüins, de « notre consolation J: plus désirée et prolonge « nos ennuis. »

Cependant, on a quelques nouvelles d'Europe, où il est question de Gibraltar.

Gibraltar appartenait aux Anglais depuis 1704. Depuis trois ans, les Espagnols bloquaient par terre ce roc formidable. En 1782, profitant de la supériorité de leur flotte réunie à celle de France, ils mirent le blocus du côté de la mer. Gibraltar serait tombé s'ils avaient eu la patience d'attendre : ils brusquérent l'assaut.

« On annonce qu'au commencement de sep- « tembre, il y avoit trois brèches faites à Gibraltar, « qu'on se préparoit à donner l'assaut, et que « l'évènement en seroit décidé vrayÿsemblablement « avant l’arrivée du secours conduit par l'amiral « Howe qui ne peut guère y paraître qu'à la fin « de septembre...

« Gibraltar a capitulé le 17 septembre : la « nouvelle en a été apportée le 26 novembre par « un bâtiment venant de Ténérife…

Mais le lendemain « une nouvelle arrivée de « Boston annonce le contraire... On assure que

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« le vent d'Ouest, ayant rejeté la flotte combinée « dans la Méditérannée, avoit amené en même « temps celle de Howe qui avoit ravitaillé la « place sans obstacle, pris 5 où 7 bâtimens ou batteries flottantes et quelques galiotes. »

Enfin, les deux brigades de l’armée française quittent Providence le 1er et le 2 décembre, et arrivent le 3 et le 4 à Boston où elles prennent place immédiatement sur les vaisseaux. Cependant elles ne doivent partir que le 22. En attendant, « vent violent qui souffle du Nord. Froid très « àpre avec un temps couvert et menacant la « neige. Nos soldats souffrent beaucoup à bord « en ce moment, d'autant plus qu'ils sont mal « couverts. »

Le colonel Desandroïüins fut logé fort convenablement chez M. Edouard Tukermann qui habitait une belle maison à l'entrée de la ville, et en possédait d’autres encore à l'intérieur. Aussi passait-il pour très riche. Il était boulanger de son état; et le pain et le biscuit avaient fait sa fortune. Au demeurant, « c’est un galant « homme. »

Pour charmer ses loisirs et utiliser son séjour à Boston, Desandroïüins se met en relation avec les principaux personnages et les sommités intellectuelles de la ville. Le décousu de son Journal n’est pas sans intérêt ni sans charme :

« J'ai vu, dit-il, le consul de France, M. de « l'Etrombe, homme de bon sens, qui se comporte

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avec sagesse et grande circonspection dans un pays où il survient, à chaque instant, des discussions qui pourroient compromettre ses fonctions et les intérêts de sa nation. Il est chez

« lui très honnête et représente.

« J'ai vu aussi le fameux docteur Cooper qui à tant contribué à la Révolution, et qu'on prétend avoir été le souffleur du Président Hancok proscrit par les Anglois. C'est un homme caché qui paroiït très fin dès le premier aspect, et dont le langage est toujours médité, ce qui fait qu'on s’en défie. Il à beaucoup d’esprit, de scavoir et d’éloquence. Mais il a des

jaloux et des ennemis, même parmi les partisans

de la cause qu'il défend avec tant de chaleur... « Boston est une très grande ville: et elle le dispute à Philadelphie par la population, le commerce et les richesses. Les habitants sont plus tumultueux, et parconséquent plus dangereux que partout ailleurs. Is firent querelle avec les matelots de M. d'Estaing dont un des officiers fut tué, quoiqu'il n'eut accouru que pour appaiser l'émeute, et contenir ses gens. Il y eut de même une grande rixe entre eux et les matelots de la frégate l'Æersnione en 1780. D'après les informations faites jurid'quement, dans l'une et l’autre occasion, les juges du pays déchargèrent les François de tout blâme ;

« ce qui prouve combien il faut user de prudence

avec ces gens-ci. Le Consul nous a encore

rapporté plusieurs autres histoires qui viennent à l'appui de cette observation.

« Je me suis présenté avec mes camarades inutilement chez le gouverneur Hancok : il ne « voit que des gens de son choix : c’est le personnage invisible à tout autre...

« J'ai vu M. Baudouin, homme considérable dans l'Etat, président du Collège et de l’Académie de Cambridge, qui avoit concouru avec Hancok pour être gouverneur lors de la première élection qui s’est faite en 1780. C’est un homme aimable et scavant.…

« J'ai vu lancer à l'eau un bâtiment de 18 canons avec ses mâts….

« J'ai été l'un des convives d’un diner splendide qu'a donné le consul de France à M. de Vaudreuil et à plusieurs officiers de la marine, à M. de Viomenil, à nos généraux, aux colonels, aux chefs des corps des états-majors, à l'intendant, au lieutenant gouverneur de l'Etat, au général Heath américain, à M. Adams un des proscrits, au docteur Cooper, autre proscrit… « Le 11, les magistrats ont harangué le baron de Viomenil et tous les officiers supérieurs qui, étant à terre, lui faisoient cortège pour recevoir cette harangue, qui a été prononcée par M. Samuel Adams, dans la salle de la maison où est logé le Baron. il y a répondu fort noblement, et a remis son discours, avec la traduction à mi-marche, aux députés qui doivent

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faire imprimer l'un et l’autre dans les papiers publics. Tout cela s'est passé d'une manière touchante et noble.

« Le Gouverneur et le Conseil ont donné un splendide diner aux deux généraux de terre et de mer, à quelques officiers de marine, à notre intendant, au consul, à tous les officiers généraux et supérieurs de l'armée de terre. M. Hancok étoit à la tête de la table, M. de Vaudreuil à sa droite, et M. de Viomenil à sa gauche. C'étoit une grande question parmi Messieurs du Conseil de scavoir lequel des deux commandans on placeroit à la droite. Il fut décidé qu'on les laisseroit se faire des complimens entre eux ; et la persévérance du baron a obligé le marquis à se mettre à la place d'honneur. Les autres officiers se sont placés sans ordre. C'étoit un fort beau diner à l’Américaine, où l'on n'a pas bu plus de tosts qu'il ne convient à des François, c'est-à-dire 5 ou 6. On y à servi du café à la fin du repas, pour se conformer à notre usage ; et on y a bu du très bon vin de Bordeaux. Cependant beaucoup de gens se sont plaints de la dûreté ou du mauvais état des viandes. Pour moi, j'ai trouvé tout fort bon...

« Le 12, grand bal donné par une Société d'ahonnés, auquel ont été invités tous les officiers supérieurs de l’armée et plusieurs autres avec les aides-de-camp. Il y avoit une centaine de femmes et demoiselles dont plusieurs fort

belles, et toutes mises très proprement. On a dansé par numéros.

« Un vaisseau marchand, estimé 600 mille livres, brûle avec toute sa cargaison.

« Un autre se brise par la violence des vents... « Il pleut, il neige, il gêle tour à tour. Le vent est impétueux, M. de Viomenil qui, le 13 au matin, étoit allé à l’escadre faire visite aux capitaines de vaisseaux, est revenu très difficilement à terre, ayant son manteau tout chargé de glacons.… « Le 18 : on presse l'équipement de la flotte. Grand repas chez M. Hancok.

« Le 19 : beau temps. Le quartier général s’em- « barque demain. Grand repas d'Américains et des colonels de l'armée, auquel le marquis de Vaudreuil assiste, chez le baron de Viomenil. « Le 20 : Je m'embarque sur la Bourgogne Le feu a pris à bord de la Couronne, ce qui peut retarder le départ d’un jour ou de deux. Le marquis de Vaudreuil a quitté terre, et s’est embarqué définitivement.

« Le 21 : tout le monde a ordre de s’embarquer : pourtant M. de Viomenil est encore à terre (1). « Le 22 : le plus beau temps possible, ni trop « chaud ni trop froid, et bon vent modéré. Ordre « d'appareiller demain à la marée, à moins de vent contraire...

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(1) Le comte de Rochambeau avait quitté l’armée le 1° décembre avec son fils, pour aller à Philadelphie, Le baron de Viomesnil avait pris le commandement de l’armée,

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« Le 23 : signal de lever les ancres le matin, et de se préparer à appareiller. Mais le vent étant devenu {/rop près pour que les vaisseaux mouillés près de la ville ne courussent pas risque d'être entraînés par les courans dans la passe, sur les rochers, on a annulé les signaux.

« La nuit, il est entré plusieurs bâtimens américains dans le dessein de se mettre à la suite « de l'escadr2....

« Le 24, à une heure de l'après-midi, toute « l’escadre est sous voiles. »

Une foule immense s'était portée vers la rade, sur les quais, partout enfin d’où l’on pouvait apercevoir la flotte francaise.

Quand tonnèrent les salves d'adieu, la grande voix du peuple américain se mêla à la grande voix du canon, pour saluer de ses hurrahs frénétiques cette glorieuse petite armée de Rochambeau et de Viomesnil qui venait de l'aider à reconquérir sa liberté.

Il y a à peine un siècle que ces évènements sont passés ; il y a à peine un siècle que l'Amérique vit de sa vie propre; et déjà sa puissance est telle, qu’elle deviendrait facilement une menace pour notre vieux monde.

Le peuple Américain n'a pas eu de jeunesse ; d'un bond, il est arrivé à l’âge d'homme fait : aura-t-il une vieillesse prématurée ?

C'est le secret de la Providence.

Je ne sais si pendant cette campagne de l'Amé-

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