‹ Le maréchal Ney - 1815. Portraits d'après GérardChapitre 20 sur 45 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Les fils du maréchal Ney devaient se montrer dignes de sa mémoire. Trois sur quatre devinrent généraux et l'autre consul de France. L'aîné, nommé pair en 1831, ne cessa, avec ses frères et sa mère, de réclamer la revision du procès de 1815 (1). Dès 1830, il avait obtenu une première satisfaction : la réintégration du nom du maréchal sur les registres de la Légion d'honneur. La maréchale Ney, grâce à la bienveillance de Dupin, qui fit partie du premier cabinet de Louis-Philippe, avait reçu une pension viagère de vingt-cinq mille francs. « Triste lucrum, remarque Dupin, mais indemnité juste et nécessaire accordée à une grande infortune. »

La cassation de l'arrêt du 6 décembre était la principale préoccupation de la noble veuve et de ses enfants. Le prince de la Moskowa, comme on va le voir, voulut y consacrer sa ténacité et tous ses efforts. Il était en cela servi par l'opinion publique. Parmi les griefs reprochés à la Restauration et qui avaient été une des causes de la révolution de 1830, figurait naturellement le procès du maréchal Ney. Les partis opposés à la monarchie légitime s'en étaient servis comme d'une arme puissante. Mais il ne faut pas croire que le renversement de

(1) Le cadet, Michel Nej^, duc d'Elchingen, avait défendu son père sans colère et sans aigreur, malgré l'àpreté des souvenirs, « cherchant la vérité avec la conscience d'un historien » . {Le duc d'Elchingen, par Cuvillier-Fleury.)

la branche aînée des Bourbons avait calmé les esprits. L'émotion qu'avait causée l'exécution du maréchal et qui, depuis 1815, était allée grandissant d'année en année, n'avait point perdu de son intensité. Le 22 octobre 1831, le commissaire de police Deroste notifiait, au nom du préfet de police, à M. Langlois, directeur du théâtre des Nouveautés, l'opposition formelle de l'autorité à la représentation de la pièce de MM. Fontan et Dupeuty, intitulée le Procès d'un may^échal de France. lies auteurs avaient taillé en quatre tableaux le procès du maréchal Ney. Le premier se passait aux Tuileries, le second dans la chambre du conseil, le troisième dans la cellule de Ney au Luxembourg, et le quatrième sur la place de l'Observatoire. Le public aurait eu sous les yeux les personnages eux-mêmes : Ney, Bellart, le duc de Richelieu, Wellington, Dambray, Gauchy, la maréchale Ney et ses enfants. Le ministère se fit communiquer le manuscrit et, après lecture, redouta que le drame ne créât des agitations propres à troubler la paix publique et n'excitât les citoyens les uns contre les autres. Il est certain que devant une foule passionnée, lancer tous les soirs des tirades virulentes contre la monarchie légitime , mettre en scène les pairs de France qui avaient voté la mort, donner en spectacle les dernières heures du maréchal et l'exécution elle-même, le tout entremêlé de déclamations et de railleries amères, c'était inévitablement provoquer des manifestations regrettables au moment où le gouvernement nouveau avait tant de difficultés à faire respecter son pouvoir. Déjà au mois de décembre 1830, le ministre de l'intérieur, M. de Montalivet, instruit que MM. Fontan et Dupeuty s'apprêtaient à faire représenter à la Porte-Saint-Martin un drame tiré du procès de 1815, avait prié les auteurs de se rendre chez lui pour causer de cet ouvrage. C'était l'heure où l'on jugeait les ministres de Charles X. « Au nom de la paix publique compromise par le rapprochement naturel de la conduite des

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pairs à deux époques différentes, rapportèrent Fontan et Dupeuty dans une lettre au rédacteur de la Tribune, en présence de rindi{jnation générale soulevée par le jugement d'indulgence qui formait un si douloureux contraste avec le jugement de sang de 1815, M. le ministre Montalivet, sans employer les menaces, et nous déclarant même que, quelle que fût notre résolution, il n'aurait jamais recours à des mesures arbitraires, nous demanda instamment de renoncer, quant à présent, à la représentation de notre drame (1). «

Les auteurs, qui auraient résisté à une intimation, cédèrent à un désir, et la représentation fut ajournée. Mais lorsque, dix mois après, le directeur des Nouveautés voulut jouer la pièce, il se heurta à une opposition formelle. Il chercha à démontrer que la Charte de 1830 avait, par son article 7, aboli toute censure et toute autorisation préalable. Il protesta de toutes ses forces, déclarant qu'il donnerait sur son théâtre le Procès d'un maréchal de France, malgré la défense de la police. Le soir même, le commissaire fit apposer sur les affiches des bandes qui contenaient ces mots : « Par ordre de l'autorité, défenses ont été faites de jouer la pièce ayant pour titre : le Procès d'un maréchal de France. » Le directeur obéit à la force, tout en faisant les réserves les plus positives et avec l'intention de se pourvoir contre le préfet de police pour obtenir réparation du dommage qui lui était causé. Le public, qui était venu en foule place de la Bourse, se retira, non sans protester, sur les invitations qui lui furent faites par le commissaire et la force armée. Le 23 octobre, le directeur des Nouveautés annonça encore la pièce pour le soir même. La police plaça devant la foçade du théâtre des officiers de paix, des sergents de ville et des gardes municipaux qui empêchèrent le public d'entrer. Le directeur renou-

(l)Le 24 octobre 1831.

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vela ses protestations contre ce qu'il persistait à appeler un abus de pouvoir ; le public n'ayant pas voulu accepter un changement de spectacle, on ferma le théâtre. La pièce ne put être jouée ni ce soir-là, ni d'autres. Les auteurs la firent imprimer avec cet avis : « On a répandu le bruit que la pièce dont le ministère a défendu la représentation était un appel aux passions. Qu'on lise et qu'on juge!... » Eh bien, après une lecture attentive, il est impossible de ne pas reconnaître, vu les passions qui grondaient alors, que le ministère a bien fait de s'opposer à la représentation du Procès d'un maréchal de France. On se serait battu dans la salle et dans la rue; le palais du Luxembourg eût subi le contre-coup de ces agitations et de ces violences. Les auteurs assignèrent le préfet de police et le ministre de l'intérieur devant le tribunal de police correctionnelle. Malgré une plaidoirie éloquente de Garnier- Pagès, le tribunal se déclara incompétent.

Mais du théâtre, l'affaire du maréchal Ney allait bientôt passer au Parlement. Une séance lui fut consacrée d'abord à la Chambre des députés, le 12 novembre 1831. Les habitants de la Moselle avaient demandé par une pétition l'érection d'une statue à la mémoire du maréchal Ney et le transfert de ses cendres au Panthéon (1). « La France, disaient-ils, ferait-elle donc moins pour ce héros que ne l'a fait l'administration ombrageuse d'un gouvernement voisin, qinjie^sjist point opposé à ce que l'autorité municipale de Sarrelouis décorât d'un marbre et d'une inscription la façade de la maison où naquit le maréchal? « Dupin prit la parole lorsque s'ouvrit le débat. « J'adhère, dit-il, avec empressement à toutes réparations qui seraient accordées aux mânes illustres du maréchal Ney; mais la meilleure réparation, c'est la revision et la cassation de l'arrêt qui l'a condamné. » Ce fut un

(1) Déjà les libéraux avaient porté au Panthéon les bustes de Ney et de Manuel.

tonnerre d'applaudissements. Les acclamations couvraient la voix de l'orateur. Et lorsque Dupin s'écria : « Les moyens ne manqueront pas! — Non, non ! « lui répondirent une foule de voix. Ces moyens étaient, entre autres, l'acte d'accusation porté au nom de l'étranger en armes, l'interdiction de plaider un moyen que la défense avait justement considéré comme légitime et décisif. Le célèbre avocat rappela les terribles paroles qu'avait prononcées le président du conseil : « C'est même au nom de 1 Europe que nous venons vous conjurer et vous requérir à la fois de juger le maréchal Ney! » Un mouvement d'indignation les accueillit sur tous les bancs, ainsi que le constate le compte rendu.

Dupin expliqua à la Chambre, qu'avaient déjà remuée les précédents discours de M. de Corcelles, du général Lamarque (l) et du maréchal Clauzel, que la convention du 3 juillet avait mis à couvert les personnes, les propriétés et les monuments. « Lorsque ensuite, dit-il, on est venu prendre en détail les chefs qui avaient ainsi traité à la tête de cent mille hommes, chacun d eux a donc pu dire comme l'amiral de Coligny :

Je n'ai pas prétendu céder par un traité

Le droit de m'égorger avec impunité. {Bravo! bravo!)

« Voilà le moyen que nous voulions faire valoir devant la Chambre des pairs : je crois qu'il aurait été victorieux. Mais nous ne fumes pas entendus; il y a eu violation du droit sacré de la défense : la condamnation est illégale et nulle. Il n'y a pas seulement eu mal jugé; on peut dire en réalité qu'il n'y a pas eu arrêt. {Nouvelles marques d'une éclatante approbation.)

« Si on nous avait entendus, et qu'on eût condamné, il aurait pu y avoir mal jugé; mais, je le repète, les droits de la

(1) Le général Lamarque avait demandé qu'on inscrivît sur la tombe de Ney ces mots : « Assassiné juridiquement, lorsque ses ennemis commandaient dans Paris ! »

défense furent isolés, il n'y a pas eu de véritable arrêt. Quant au moyen tiré du traité du mois de novembre, qu'on ne s'y méprenne pas, qu'on se dispense de jeter à ce sujet un doute désobligeant dans les esprits : c'est préciséqcient pour montrer le vice d'un arrêt qu'il n'était pas en notre pouvoir d'empêcher de rendre, que nous avons constaté jusqu'au dernier moment l'impossibilité dans laquelle les défenseurs du maréchal avaient été de le défendre contre une accusation portée au nom de l'étranger. C'est de concert avec le maréchal et pour mieux mettre en évidence le refus obstiné des juges d'entendre la défense, que j'ai rédigé moi-même cette protestation, qui fut écrite de ma main et copiée par le maréchal Ney. Je l'ai conservée : il appartient à ses fds de la relever, comme ils m'en ont exprimé le désir. [Mouvement.) J'aurai l'honneur, puisque c'est leur dessein, de m'en constituer encore le défenseur. [Bien ! très bien ! — Bravos universels .) — J'appuie le renvoi. » Le renvoi de la pétition au conseil des ministres fut prononcé sans opposition. Après la séance, les fils du maréchal accoururent chez Dupin, le remercièrent de sa généreuse intervention et le prièrent, en leur nom et au nom de leur mère, de rédiger la requête en revision. Dupin y consentit. En voici le texte, que je tiens à donner presque intégralement, à cause de sa haute importance :

« Paris, 25 novembre 1831.

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