Allusion au récit qui précède de M. de Lamartine
public la vive impression qu'on pourrait se figurer : elle était trop prévue, le ressentiment qui poursuivait les auteurs du 20 mars était trop vif encore dans la plupart des esprits, et ceux que leurs opinions disposaient à s'intéresser à l'illustre victime étaient trop abattus, trop intimidés. Tandis que la presse royaliste applaudissait à ce qu'elle appelait « une grande justice accomplie, » et que le journal des Débats insultait à la mémoire du maréchal en lui reprochant d'avoir déshonoré une vie héroïque par une trahison sans exemple dans l'histoire et par un système de défense presque aussi déshonorant, d'avoir mis lâchement sa vie sous la protection de l'étranger, un seul journal, le Constitutionnel, osait joindre au récit de son exécution l'expression d'une timide sympathie, en proposant ces simples mots pour son épitaphe : «Il eut vingt ans de gloire et il eut un jour d'erreur. » Quelques jours après, un bonapartiste connu, Êvariste Dumoulin, publia une histoire complète du procès du maréchal Ney, qui, dans une forme très-contenue, tendait évidem* ment à appeler l'intérêt public sur lui et sur ceux qui avaient essayé de le sauver. « Ainsi périt, disait-elle, un guerrier dont les exploits retentirent pendant vingt- cinq ans dans toute l'Europe. Sa mort n'effacera point sa vie, et l'histoire conservera soigneusement le souvenir des hauts faits qiii l'ont illustrée. » Cette publication, dont M. Dupin avait fourni, dit-on, les matériaux, fut saisie, parce qu'elle révélait les délibérations secrètes de la Chambre des pairs.
Le supplice du maréchal, douloureusement ressenti dès le premier instant par une grande partie de l'armée, ne tarda pas à effacer dans les imaginations le souvenir de sa faute pour ne laisser subsister que celui de ses exploits et de son malheur. À l'époque de sa condamnation, les détails de la retraite de Russie, son principal, son incomparable titre de gloire, n'étaient encore que très -imparfaite ment connus. Lorsque des relations 1 inspirées par un légitima en-
1. Notamment le récit un peu amplifié, mais très- touchant, de la ■ampagne de Russie de M. de Ségur. :
thousiasme les eurent révélés à la France et à l'Europe, l'opinion, déjà bien refroidie pour les Bourbons,, s'émut douloureusement à la pensée qu'un tel homme avait expié par la mort des traîtres un moment d'erreur que l'on commençait à juger avec moins de sévérité. L'opposition s'empara avec autant d'ardeur que d'habileté d'un thème qui lui donnait des armes aussi puissantes contre le trône. Profitant pour exagérer, pour dénaturer les faits, de l'ignorance et de la crédulité du public, elle présenta le maréchal Ney, nonseulement comme un héros impitoyablement frappé, malgré ses grands services, pour un acte malheureux dont aucune préméditation n'aggravait la culpabilité, mais comme un grand capitaine immolé à la jalousie des étrangers et à la haine des ultra-royalistes, au mépris d'une capitulation qui protégeait sa vie, et pour le seul fait de ne s'être pas séparé pendant les cént-jours de sa patrie, menacée par l'Europe entière.
On ne se borna pas à rendre un juste hommage au cou>rage et à l'humanité du petit nombre des pairs qui avaient osé ne pas lè condamner à mort; on dénonça, ou peu s'en faut, comme des assassins, ceux qui, pour un acte commis à la face du ciel, lui avaient appliqué la peine prononcée par la loi, qui avaient pu penser, pour des motifs au moins spécieux, que la capitulation de Paris ne le couvrait pas, et dont le seul tort, au point de vue judiciaire, tort bien grave, il est vrai, consistait à n'avoir pas permis à ses défenseurs de plaider sur cette capitulation. On peut affirmer que le nom du maréchal Ney, incessamment répété sur le ton de l'admiration, de la douleur et de l'amer reproche, a puissamment contribué à frapper d'impopularité la branche aînée des Bourbons. Jamais on n'a mieux vu combien il est imprudent et dangereux pour un gouvernement, pour un parti vainqueur, de frapper, même justement, un homme que protège une giande gloire : c'est que la gloire est, pour ainsi parler, une royauté morale qui confère aussi à ceux qui en sont revêtus une sorte d'inviolabilité.
N'oublions pas, pourtant, en appréciant les faits de cette
époque, les différences qui la distinguent de celle où nous nous trouvons. Les mœurs politiques avaient encore une dureté que les générations élevées sous un régime de liberté légale ont quelque peine à concevoir. L'idée qu'un homme coupable du crime dont le maréchal Ney était convaincu, pût ne pas le payer de sa tête était si contraire à toutes les notions reçues, à tous les précédents, que, même en dehors du parti royaliste, elle devait difficilement être admise. A bien peu d'exceptions près, les plus modérés, tout en déplorant que le maréchal se fût laissé arrêter, l'avaient, dès le premier moment, considéré comme une victime expiatoire, dont l'immolation pouvait seule, en satisfaisant à la vindicte publique, donner au pouvoir la force de contenir la réaction.
La hardiesse même de ses avocats, qui peut paraître aujourd'hui médiocre à ceux qui lisent leurs plaidoyers, avait alors, aux yeux de bien des gens, comme à ceux de M. Bell art, le caractère d'une témérité criminelle.