‹ Le maréchal Pélissier, duc de MalakoffChapitre 14 sur 37 · P È R E K N FA N T I X · texte numérisé non relu

P È R E K N FA N T I X

a lis iiknl la puissance

morale dos sens, et Ils ne comprennent point que sans parler, et seulement par mon regard, j'ai pu leur faire perdre le calme qui convenait à leur rôle. S'ils m'aimaient autant qu'ils me <!«•testent, ilssauraienlLien trouver dans mon regard autant d'inspirations d'amour qu'ils viennent d'y puiser de sentiments de colère; alors ils comprendraient la puissance morale de la eliair, des sens y de la Beauté. »

Le PfcUE, Procès en la Cour d'assises de ta Seine, 27-28 juin 1832, page 220).

Je ne suis pas saint-simonien. Mais si doctrine de Saint-Simon ne satisfait

Gc

complètement ni ma raison, ni ma foi, j aime les saint-simoniens. Ils sont humains, d'un commerce aimable et, de tous les sectaires, les moins dangereux. Ce ne sont pas ces apôtres de l'amour qui jamais armeront les citoyens les uns contre les autres. Artistes, ingénieurs, banquiers et journalistes, ils portent galamment la vie, et leur doctrine leur donne à travers la foule l'avantage de l'originalité. Ils ont imprime à notre industrie nationale, à nos banques, à nos chemins de fer, une impulsion considérable. Le pays leur doit des services réels, sérieux. Ils joignent, en affaires, à une véritable hauteur de vue, un grand sens pratique. Les saint-simoniens se sont enrichis parce qu'ils ont vu plus loin que d'autres dans l'avenir. Ils passent, d'ailleurs, pour se bien tenir entre eux. Ce sont, dit-on, après les israélites, les gens de Paris qui savent le mieux pra-

tiquer l'art de s'entr'aider dans les petits arrangements de la vie.

Élargissez ces pratiques fraternelles des israélites et des saint-simoniens , à tous les membres de la famille humaine, et vous aurez l'excellent principe de l'Évangile : aidez-vous les uns les autres.

Le saint-simonisme , dont nous esquisserons en quelques mots les phases principales , se manifesta sous forme apostolique et monastique aux yeux des Parisiens, le 6 juin 1832. Son Thabor fut la colline de Ménilmontant , où les ivrognes des barrières et les bourgeois de Paul de Kock vont se divertir le dimanche et le lundi.

Un ciel nuageux , coupé de rayons de soleil et de tièdes ondées, couvrait la vallée de la Seine. On entendait de temps en temps le sec pétillement de la fusillade et le grondement du canon.

Paris, à la suite des funérailles du gé-

néral Lamarque, s'était mis en insurrection. Spectacle, hélas ! si fréquent de 1789 à 1851!

Tandis qu'on se battait au centre de Paris, un groupe d'hommes attroupés devant une maison de Ménilmontant, contemplait avec étonnement et curiosité, une quarantaine de personnages à longue barbe et rangés en trois cercles symétriques.

Ils étaient là, en bon ordre, comme une compagnie de soldats. Le premier cercle était formé des gens de la maison, le ' second cercle était occupé par des femmes, le troisième , par des affiliés de l'extérieur.

Quoiqu à cette époque la longue barbe ne fût pas à la mode, ces hommes ne semblaient pourtant être ni des fous , ni des mendiants. Les principaux d'entre eux, malgré la gravité exagérée de leur maintien et la singularité du vêtement , étaient

Digi

évidemment des gens d'esprit, aptes aux affaires , aux arts et aux sciences. 11 y avait parmi eux un assez grand nombre d'anciens élèves de l'Ecole polytechnique. Les autres, moindres par l'intelligence, ne paraissaient pourtant pas apporter moins de componction à l'étrange cérémonie qui les réunissait.

Deux heures sonnèrent. On vit alors arriver deux hommes du nom de Bergicr et Pennekère. Ce dernier était un ancien ' courtier de librairie. Il dit à la compagnie :

« Le Père va venir. «

Celui qu'on nommait le Père parut bientôt, en effet. A côté de lui marchaient un ancien ingénieur des mines, M. Michel Chevalier , aujourd'hui conseiller

d'Etat; M. d'Eiehtal, le frère du banquier de ce nom; M. Holstein, actuellement syndic des agents de change de Lyon; un ex-garçon boucher, M. Deslo-

ges , et un ancien élève de l'École normale, M. Auguste Chevalier.

Le Père était un bel homme de trentesix ans, d'une physionomie intelligente, bienveillante. C'était le fils d'un banquier de Paris, qui avait joui d'une considération méritée.

Ses nom et prénoms étaient Barthélemy-Prosper Enfantin. Il avait passé par l'École polytechnique , en 1812, et s etait conduit en bon Français, en 1814, en défendant la barrière du Trône.

Le Père s'avança, dit une brochure saint- simonienne, aujourd'hui fort rare, à laquelle j'emprunte ces détails, « d'un pas lent, la tête nue. » Une majesté sévère régnait sur sa face.

Dès qu'ils le virent arriver , les trois cercles se mirent à chanter sur un air de la composition de Félicien David, l'un des adeptes de la nouvelle Église.

Salut, Père, salut.

Salut et gloire i\ Dieu.

Le père entra dans les cercles, et ceux qui l'accompagnaient y prirent place. Il regarda les trois cercles en silence. Ce regard parut les charmer, la brochure (1) le constate en ces termes :

" Les enfants, dont il avait été éloigné pendant trois jours, tressaillent d'une joie vive, grave, exaltée, profonde : une religieuse émotion se témoigne sur tous les visages et dans l'attitude de tous. »

Quand ils eurent fini de chanter, le Père, s'adressant à un des acteurs de cette scène, dit :

" Barrault (2), que s'est-il passé ici pendant mon absence ( »

Barrault. — "Père, voici devant vous

(1) Retraite de Mènilmontant .

(2) Ancien professeur à Sorrèze, et à Paris depuis.

vos enfants que vous aviez confiés pendant ces trois jours à mes frères Michel et Fournel, et à moi ; nous voici tous devant vous, et tous, j'ose le dire, ineilleurs, parce que la parole que vous nous avez laissée en partant , a commencé à germer en nous. Vous nous aviez dit :

travaillez et méditez; nous avons obéi. - M. Barrault, comparant ensuite la retraite de Menilmontant à une Bethléem nouvelle , dit que la domesticité sera abolie , que la famille saint-simonienne s'est étudiée aux labeurs qui composent la journée du peuple. 11 raconte ensuite que les allées du jardin ont été « nettoyées, alignées, ratissées, « que les réparations de la maison sont terminées, qu'on a balayé les chambres, lavé, frotté les cours , lu chaque soir un chapitre de la vie des saints. - La musique, ajoute-t-il, a aussi contribué, par un caractère de solennité sévère, à nous inspi-

rer de sérieuses réflexions sur la prise de Y habit apostolique que nous devons revêtir aujourd'hui. »

Cette cérémonie n'était, en effet, que la prise d'habit des moines saint-simoniens, voulant ajouter à la doctrine, à la théorie, à la parole, le culte, le travail, Y acte.

M. Barrault continua sa harangue en soulevant des points de doctrine sur lesquels nous aurons un mot à dire plus haut. Faisant ensuite allusion à l'insurrection, M. Barrault parlait des sympathies de la famille saint-simonienne pour le prolétariat, et de l'apostolat nouveau auquel allaient se livrer les frères, décidés à se jeter au milieu du peuple comme des proclamations vivantes.

H terminait en demandant , si le Père les en jugeait dignes, l'habit apostolique qui devait être le second symbole de leur

renoncement au monde : « Que l'habit •« attaché à notre corps, disait-il, en soit « l'étendard toujours présent de la mis- « sion que vous tenez de Dieu et que « vous nous confiez. »

Ici se place un dialogue que je reproduis textuellement :

« Le Père. — Où est Stéphane Fiachat?...

Barrault. — Père, il s'est retiré.

Le Père. — L y avez-vous autorisé ?

Barrault. — Oui, Père ; mais en se retirant. . . .

Le Père. — Assez, je te demande seulement si vous l'y avez autorisé.

Barrault. — Oui, Père.

Le Père. — Il a bien fait, et vous avez bien fait ; Stéphane reviendra.

Stéphane [dans la foulé). — Père, je suis ici.

Le Père. — Stéphane, tu as besoin de recueillement loin de nous ; ta vie n'est

pas en ce moment ici ; tu reviendras plus tard, je t'attendrai. »

(Le Père l'embrasse ; Stéphane, très-nbattu et soutenu par Péreire, laisse tomber sa tête sur la poitrine du Père).

Une autre scène du même genre succède à celle-ci. Le Père appelle Canel, rédacteur du Globe. Canel est sous la tutelle de Rigaud, son tuteur. Il n'entendra la voix du Père (jue lorsque Rigaud l'en jugera digne.

Le Père demande ensuite à Caboche s'il se sent la vertu nécessaire pour aller se montrer au peuple du faubourg Saint- Antoine qui se bat. Caboche répond affirmativement ; mais le Père voit bien qu'il n'est pas prêt. Caboche demande un homme pour l'accompagner. Il est suspendu de sa fonction et remplacé par Hoart, ex-élève de l'Ecole polytechnique, ex-capitaine d'artillerie.

Le bruit de la fusillade et du canon,

14 J.K PKK e enfantin

scande les diverses péripéties de cette scène singulière.

Le Père dit ensuite qu'il s'est absenté trois jours pour préparer ses enfants à revêtir l'habit d'apôtre. « J'ai hâte, ajoute-t-il, de porter ce costume, signe de paix et d'affranchissement. ... * Paris l'appelle de sa voix de mort. Il a pris trois jours, avant de revêtir l'habit, pour revoir sa vie passée.

— « Mon père était loin de moi, ditil, je lui ai écrit de revenir.

" Aglaé, qui est pour moi plutôt une sœur qu'une fille, prend en ce jour mon héritage maternel : mon père viendra près d'elle, et déjà près d'elle se trouve la fille que ma mère avait adoptée, sa nièce.

» Pendant ces trois jours, j'ai visité une femme qui avait été longtemps près de nous, qui s'était séparée de nous, et qui, aujourd'hui, est au milieu de nous, Cécile Fofrvrl.

LK PKKK ENFANTIN 15

« Ert elle, je ne me suis pas lait absoudre ; mais j'ai pu lui donner, à elle qui a tant souffert , pour toutes les femmes qui ne sont plus avec nous, ou qui souffrent encore près de nous, Y explication des douleurs que j'ai causées dans la marche rapide de notre mâle apostolat.

" Je suis allé chez une femme que je n'avais point oubliée, mais dont je m'étais éloigné : voilà son fils ! (Le Pkre prend dans ses bras un enfant qu'il embrasse, il traverse le cercle et le porte vers Holstein qui embrasse t enfant :

le Pkre le caresse encore et le remet à àglaé). Aglaé le rendra à sa mère qui est en ce moment chez Cécile ; l'affection de ces trois femmes rend mon passé léger; j'ai l'âme calme. »

Le Père prend ensuite l'engagement de ne plus signer d'actes en ce monde, voulant se préparer par ce renoncement

à gagner le pain de chaque jour et à recevoir le salaire: « Tel sera notre baptême, » dit-il.

Et, plus loin, il ajoute : « Enfants, ma vie ancienne est finie. Avec vous et pour vous, Dieu me donne une vie nouvelle. »

Il se retire avec MM. d'Eichtal, Holstein, Auguste, Desloges et Broc.

MM. Talabot (1) et Tourneux disposent l'habit apostolique. Le père et ses enfants reviennent. Après une petite allocution du Père à ses enfants :

Le Père dépose son habit du vieux monde, assisté d'Auguste, attaché à son service personnel ; il revêt l'habit apostolique.

Talabot lui présente une ceinture de velours; le Père l'essaie et dit :

(1) Mort pendant la retraite de Méniîmontant, le 17 juillet 1832.

— -Tu le vois ; je t'avais demandé une Peinture de cuir comme celles de mes enfants, et j'avais raison ; celle-ci ne me va pas. «

(Au moment où le Père achève de s'habiller, an pavillon aux couleurs ronge, blanche et violette, horizontalement disposées, esfr hissé au mât placé sur la terrasse.)

Le Père demande ensuite à Auguste s'il est prêt.

(D lui fait donner le costume et lui attache de *a main le premier bouton du gilet.)

Le Père. — - Ce gilet est le symbole de la fraternité. »

Ce gilet incommode, se laçant par derrière comme le corset des femmes, nécessitait l'emploi d'un valet de chambre ou d'un ami.

i — « Mais si ce gilet, dit le Père, a Tinconvénient de rendre un aide indispensable, il a l'avantage de rappeler

chaque fois au sentiment de l'association. "

— »Toi, Barrault !.. .je ne demande pas si tu es prêt. »

(Barrault prend l'habit.)

Le Père. — « Mes enfants, je ne vous embrasse plus ; désormais, nous avons à nous donner entre nous les signes caractéristiques de la paternité, du patronage, de la fraternité . «

« Viens Holstein. »

(Il reçoit dans la main droite la main droite d'Holstein,et il lui pose la main gauche sur l'épaule droite.)

«Voilà le signe de la paternité. >♦

(Il présente croisées , la gauche au-dessus de la droite, les mains à Holstein. Holstein les saisit de ses mains croisées dans le même ordre.)

«Voilà le signe du patronage. »

(Il unit sa main droite à la main droite d'HoLStein ; il pose sa main gauche sur l'épaule droite d'HoLSTEiN, dont il reçoit la main gauche sur son épaule droite.)

LE PKRE KXFAXTIX 19

«Voilà le signedela/ratermV^. *

Il appelle successivement MM. Michel, Fournel, d'Eichtal, Charles Lambert, et MM. Olivier, Simon, Rigaud, Holstein, Bruneau, Heniy, membres de l'ancien collège, qui prennent l'habit.

Pendant cette cérémonie, la pluie ne cesse de tomber.

Petit déclare que sa mëre, assise au cercle des femmes, ne consent pas encore à ce qu'il prenne d'habit. Rogé ne se sent pas la force nécessaire. Toché n'est pas prêt. Franconné veut attendre. D'autres prennent l'habit ; ce sont :

MM. Bergier, Brocé, Desloges, Pennekère, Terson, Ribes, Machereau, Rochette.

La pluie redouble; il tonne.

— «Voici le tonnerre, » dit le Père.

— » Il y en a deux , ► répond Michel . On entend, en effet, le canon. Michel a fait un jeu de mots assez mal

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placé dans un pareil moment. Les assistants sont émus pourtant.

David et Justus prennent l'habit.

Massol demande du temps. Pouyat prend l'habit.

— "Ajoute seulement à ta figure plus de gravité, dit le Père ; elle sied à l'habit que tu vas prendre. »

Il se composait d'une tunique bleue, ouverte en cœur; d un gilet blanc, d un pantalon rouge en hiver, blanc en été.

Le tout était complété par un toquet bleu et une ceinture de cuir verni.

Un véritable costume d'opéra (1).

Quand vient le tour de Raymond Bonheur, peintre , que le souvenir de sa femme et de ses enfants affaiblit un peu, le Père lui dit :

(1) Chose assez singulière, c'est que l'armée a adopté la ceinture, la tunique et le pantalon rouge des saint-simoniens, et qu'aujourd'hui beaucoup d'hommes du monde portent la barbe longue.

— - Qui sens-tu ici pouvoir ajouter à ta force ? »

— « Mon Père,Talabot, répond Bonheur; quand je regarde sa face, je me sens plus ferme. *

Massol ne veut pas renoncer à sa famille. Retouret et Bonheur prennent l'habit, ainsi que Talabot et Tourneux.

Sur l'ordre du Père, le cercle est rompu. On forme les rangs. Le Père

marche en tête et dit :

— « Le jour n'est pas éloigné où nous montrerons notre habit hors de cette maison. Dimanche, nous sortirons. Lorsque nous sommes venus à cette retraite, nous nous sommes arrêtés, dans notre route, à une tombe, celle de ma mère. Nous avons passé silencieux. Mais là où nous avons été muets, dimanche nous aurons une parole. Nous irons ensuite sur le chemin de Vincennes ; là où, en 1814, j'ai servi ma pièce sous

l'uniforme de l'École polytechnique.

C'est là que je donne rendez- vous à tous ceux qui nous aiment et veulent nous donner un témoignage de leur amour. De là, nous nous rendrons ensemble à Saint-Mandé. Nous irons visiter le berceau de cet enfant que j'ai mis au monde de mes mains ; j'étais seul auprès de la mère. Et quand j'aurai fait avec vous cette course, qui est une dernière revue de mon passé , nous reviendrons tous ici, afin de nous préparer tous ensemble à notre avenir. Marchons ! »

La famille, ayant le Père à sa tête, se met en marche ; elle entonne le chant: Peuple! si notre voix réclame, et consacre le jardin par une procession.

Elle rentre dans la galerie, dont les assistants occupent une partie.

Aglaé Saint-Hilaire prend la parole et s'exprime en ces termes d une voix émue :

u — Un homme a fait l'appel aux femmes : une des premières, j'ai répondu. Aujourd'hui, par lui, l'indépendance des femmes commence ; mais elles ne peuvent se dire vraiment libres.

« Cet homme, le voilà ! Je n'ai jamais accepté sa paternité, et j'ai trouvé, dans son appel même, la raison de ma résistance. Si j'ai bien compris l'affranchissement des femmes , les titres nouveaux

qui constituent la famille nouvelle ne seront donnés par nous à cet homme qu'à une condition de hiérarchie parmi les femmes , lorsque Tune d'elles pourra s'asseoir à ses côtés. Jusque-là , les noms continués de père, de frère et de fils se rattacheront aux anciennes affections, et c'est pourquoi le Père Enfantin ayant dit que j'avais été pour lui une sœur, qu'il me confiait les jours de son vieux père, je l'appelle encore maintenant mon frère. J'accepte l'héritage

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qu'il m'a transmis ; je m'en rendrai digne. Je vais aussi, avec toutes celles qui voudront se joindre à moi, faire l'appel aux femmes. *

Suit un appel à la femme forte, intelligente et aimante.

Le Père aperçoit Chéruel, un dissi- . dent du schisme OlindesRodrigues, et le charge de dire à celui-ci que puisqu'il a oublié sa promesse de traverser avec lui les boulevards tels qu'ils sont, il les a traversés seul.

Sur l'ordre du Père, on rompt enfin les rangs, et chacun retourne à son service, à son travail.

J'ai analysé longuement cette scène, dont les prétentions évangéliques n'échapperont à personne. Que des hommes d'esprit aient pu la jouer sérieusement jusqu'au bout, il y a là un fait frappant. Les esprits superficiels , s'arrêtant à la sin gularité dune pareille cérémonie, ne vi*

rent peut-être pas ce qui, selon nous, mérite bien plus d'attention, c'est que des hommes, sortis pour la plupart de celles de nos écoles où l'esprit, sollicité aux sciences exactes, est le moins sujet à s'égarer dans l'utopie; c'est que des personnes appartenant à des familles bourgeoises et faisant une certaine figure, aient eu le courage de braver le ridicule.

Une telle audace ne pouvait être puisée que dans des convictions, disons mieux, que dans une foi profonde.

Reprenons l'esquisse biographique de celui d'entre eux qui se nommait leur Père, et nous verrons par quelle série de faits et d'idées ces hommes se trouvèrent réunis, le 6 juin 1832, sur la colline de Ménilmontant.

M. Enfantin, né à Paris le 8 février 1796, abandonna l'Ecole polytechnique après 1814, et se tourna vers l'industrie. D'abord commerçant à Romans

(Drôme), où il était associé de M. Nugues, son parent, il se rend ensuite en Russie et y prend un intérêt dans la maison Martin D'André, de Pétersbourg (1821*1823) ; enfin, il revint en France où, jusqu'en 1825, il s'occupa de la liquidation de Chaptal.

Il fut ensuite employé à la Caisse hypothécaire avec un traitement de 5 , 000 francs, ce qui dénotait déjà, de la part d'un aussi jeune homme , une capacité peu commune.

A la Caisse hypothécaire, il se Ha avec le directeur, M. OlindesRodrigues, presque de son âge , et qui lui fit connaître un homme extraordinaire, héritier du beau nom de Saint-Simon.

Ce penseur, dont les doctrines ne sauraient trouver place ici, avait cherché et croyait avoir entrevu l'aurore dune société nouvelle. Il s'était efforcé lui-même d'en décrire les lois et d'en tracer les

formules. 11 rêvait Y abolition du régime

militaire , la régénération du Christianisme, la suppression >l(> la misère, de la fainéantise, de la prostitution et des travaux improductifs , et la reconstitution du monde sur les bases du travail et de la fraternité sociale. Ces théories incohérentes , mais remarquables par une grande hauteur de vues et par une critique souvent fort juste des vices sociaux, formaient l'objet d'un grand nombre d'essais et de traités, que M. de Saint-Simon, soutenu par une conviction merveilleuse, avait écrits et imprimés, au prix de souffrances et de privations sans nombre.

Sur la lin de sa carrière, ce philosophe avait groupé un certain nombre de jeunes adeptes que la hardiesse et la nouveauté de son système attiraient, La plupart de ces jeunes hommes ont laissé un nom dans les lettres et les sciences.

On cite parmi les premiers M. Augustin Thierry et M. Auguste Comte.

M Olindes Rodrigues fut du nombre.

Il amena M. Enfantin. Mais, peu de temps après, le comte de Saint-Simon tomba malade et mourut le 19 mai 1825. Les deux disciples recueillirent l'héritage des principes du maître, et songèrent à en former une école. Avec l'appui des banquiers Jacques Laffitte, Ternaux et Ardouin, qui, tous, avaient aidé Saint- Simon , ils fondèrent sous ce titre : Le Producteur, un recueil philosophique, industriel, scientifique et artistique.

M. Enfantin fut 1 ame de ce journal, auquel vinrent collaborer MM . Bazard (1 ) , Bûchez (2), Laurent (de TArdèche) (3},

{ 1 ) Fondateur de la Charbonnerie française ; mort le 29 juillet 1832.

(2) Président de l'Assemblée constituante, le 15 mai 1848.

(3) Directeur de la Bibliothèque de l'Arsenal,

Rouen et Armand Carrel. Ces deux derniers ne persévérèrent pas dans cette voie. Mais il y avait alors en France une soif excessive de nouveauté , jointe à un besoin d'action qui entraînait l'âme ardente de la jeunesse, dans toute direction où apparaissait le moindre symptôme de vie nouvelle.

On sait que ce mouvement des esprits fut universel à cette époque, et se manifesta, non-seulement en politique et en philosophie, mais encore dans les sciences, dans les lettres et dans les arts.

Le Producteur ne vécut pas. Il se tenait en dehors du courant politique.

Il ne put participer au bénéfice de son activité.

La doctrine ne périt pas cependant .

N'ayant point réussi à la produire par le journal, MM. Enfantin, Bazard, Olindes Rodrigues, ouvrirent des conférences rue Taranne. Elles eurent plus de suc-

ces. L'éloquence de M. Enfantin y attira beaucoup de monde.

Le professorat saint-simonien se répandit dans Paris et fut organisé sur une vaste échelle.

Bientôt l'école prit, sur l'initiative de M. Enfantin, une grave détermination.

Elle se transforma en Église.

Au nom de Saint-Simon , M. Rodrigues proclama Pères Suprêmes MM. Enfantin et Bazard. Un nouveau journal, Y Organisateur, fut l'organe de publicité de cette religion nouvelle.

La Révolution de juillet acheva , par ses excitations, de monter la tête aux apôtres du saint-simonisme. Les deux Pères Suprêmes déclarèrent qu'ils étaient la loi vivante.

Mais deux Pères Suprêmes dans une même Église, comme deux papes dans le catholicisme , ne pouvaient qu'engendrer un schisme. M, Bazard ne ressem-

LE PKRE ENFANTIN 1

blait aucunement à M. Enfantin. C'était un conspirateur , c'est-à-dire un homme d'action , qui n'avait vu que le sens politique des œuvres de Saint-Simon. Il eût voulu organiser militairement le saint-simonisme, comme il avait organisé la Charbonnerie.

M. Enfantin , au contraire , esprit moins politique, plus philosophe, plus contemplatif, gagnait les cœurs par une sympathie dont il aie don, par un esprit de conciliation et de reconfort qu'on rencontre quelquefois chez les prêtres et chez les médecins. Il retenait par l'affection, par l'espérance, des hommes qui, revenus du premier enivrement, se fussent peut-être éloignés.

Il toucha la corde la plus délicate des relations sociales : la femme et le mariage.

M. Enfantin avait observé, dans les rapports de l'homme avec la femme,

-te LE PKRR EXPANTIV

deux manières d'être, dont il fit une classification. Il trouva l'expression de sa pensée dans deux caractères dramatiques : Othello et Don Juan. Skakspeare, Molière et Byron ne se doutaient guère qu'ils prêteraient des armes à une religion.

Othello, dans la pensée de M. Enfantin, ne représentait plus la jalousie, mais le type des hommes qui s attachent par la possession.

Don Juan représentait, au contraire, les natures inconstantes et mobiles.

. Les premiers sont les profonds, les seconds les superficiels.

Contrairement aux moralistes qui peuvent regarder la mobilité comme un tort et la légèreté d'esprit comme un défaut, M. Enfantin ne chercha pas à combattre la nature de ces caractères , mais à les combiner avec leurs contraires, et crut trouver dans l'absolue liberté des

LE PÈRE ENFANTLN 33

affections , l'assiette sentimentale de

l'humanité. 11 supposait un prêtre et une prêtresse, ayant tous deux, non-seulement la domination des âmes par le confessionnal, mais encore celle de* personnes. Le couple prêtre devait , pour accomplir sa double mission , réunir les qualités de l'intelligence à celles de la beauté physique.

Sous ce double rapport, l'un des Pères Suprêmes , M. Enfantin , remplissait toutes les conditions désirables. M. Louis Blanc (1), qui Ta vu dans sa jeune virilité , le représente comme un homme d'une beauté rare , d'une incomparable sérénité. Il possédait l'art de justifier, parla dialectique la plus serrée, les plu? surprenantes théories.

La mission du couple prêtre consistait à " imposer la puissance de son amour

(1) Hutoirê de Dix ant.

aux êtres qu un esprit aventureux ou que des sens brûlants égarent , en^ece-

vant d'eux l'hommage d'une mystérieuse et pudique tendresse ou le culte d'un ardent amour. Connaissant tout le charme de la pudeur et aussi toute la grâce de la volupté, il aurait maîtrisé l'esprit des uns et les sens des autres. «

Il est évident , pour quiconque a plus ou moins participé aux passions dont parle ici la doctrine saint-simonienne , que le couple prêtre jouait un jeu à se faire assassiner vingt fois par jour.

Je ne veux mêler à cet aperçu aucun esprit de raillerie ni de malveillance.

Une théorie générale n'est pas chose si commune, ni d'un si petit effort, qu'on doive y répondre par des plaisanteries ou des injures. C'est malheureusement ce qu'on fait quotidiennement.

Parlant de hiérarchie et du classement des capacités par le Fère Suprême,

LE PKRE EMANTIX &5

M. Proudhon s'écrie : « Si j'étais saintsimonien, la première chose que je ferais serait de souffleter le Père Enfantin. Ceci est un soufflet, mais non un argument. Ce n'est pas tout de frapper, il faut écouter, et quiconque écoute est sommé de répondre .

Lorsqu'on songe aux polémiques envenimées auxquelles, malgré le célibat imposé aux prêtres catholiques et la chasteté que leur commande leur ministère, la confession auriculaire a donné lieu, il est permis de croire que la double mission du couple prêtre, telle qu'elle a été définie par l'Eglise saint-simonienne, soulèverait de bien autres orages.

Le Père Enfantin a lu , comme nous, un pamphlet de M. Michelet , intitulé : « Le prêtre y la femme et la famille. « L'auteur, avec un esprit voltairien trèsaccentué, recherche et groupe toutes les

circonstances ou l'immixtion du prêtre

dans la famille devient une cause de trouble , de désordre , de désunion. Le prêtre catholique , dans la pensée de M. Michelet, est fatalement mauvais.

D'où il suit que ce mauvais prêtre sème au logis des époux le grain de la discorde et de la mort.

Supposez, maintenant, l'immixtion du couple prêtre du saint-simonisme, connaissant toute la grâce de la volupté, dans ces affaires domestiques où l'ami lui-même ne doit pénétrer qu'avec la plus extrême réserve ! Nulle participation de haine religieuse ne se mêle aux sentiments que nous fait éprouver cette doctrine. Le Père Enfantin parle au nom de l'Amour, c'est au nom de l'Amour seul que quiconque a aimé peut répondre : - Votre couple prêtre me fait horreur ! » Qui donc , aimant ou ayant aimé, pourrait songer à cette intervention

sans éprouver une révolte intérieure ? Ce

ne sont pas seulement des ilôts d'encre, mais des Ilots de sang que ferait couler sur la terre le confessionnal saint-simonien. La patience humaine est sans bornes. On peut broyer la chair et les os des nations. Mais ne touchez pas au mystère de l'amour ! C'est là que toute misère trouve sa consolation, toute férocité sa tendresse, tout scepticisme sa foi. C'est là que se retrempe l'âme des peuples. Ne profanez ni les plaisirs ni les tortures de l'amour. Les uns et les autres sont nécessaires à ce grand jeu de la sympathie humaine d'où découle toute morale. On pardonnerait à l'Inquisition avant de pardonner au couple prêtre du saint-simonisme.

« Dans notre monde critique, nous avons oublié cette divine influence de la dame du moyen âge ou de la vierge chrétienne sur la vie du page ou du

chevalier ; nous ne savons plus ce que pouvaient commander le dévouement

sans espoir, une écharpe, un regard et à peine un sourire; mais nous oublions surtout la puissance d'une vertueuse caresse, d'un religieux baiser, d une sainte volupté ! il n'en est point pour nous. Notre chair est plus souillée encore que notre esprit, et cette seule idée épouvante un monde qui ignore encore le pouvoir social, religieux et moral ;*que l'avenir réserve à la beauté. »

Il y a dans un mauvais livre érotique du dix-huitième siècle, le Sopha, de Crébillon, un passage où un prêtre et une religieuse, oubliant leurs vœux de chasteté et se laissant entraîner à l'orgueil de délier la chair, ont un langage dans ce goût. On doit y parler aussi de vertueuses caresses et de religieux baisers.

Nous autres, gens du monde, nous n'y mettons pas tant de malice. Nous n'en-

LE PKRE KNTAXTIV 39

tendons pas, faire acte de vertu quand nous aimons, ni faire œuvre pie en donnant un baiser. L'amour nous charme, nous trouble et nous cuit. Nous l'acceptons tel que Dieu nous Ta dimné. La tromperie que nous subissons nous remplit d'amertume. Celle que nous infligeons nous inflige des remords. Nous ne croyons pas qu'il faille changer tout cela, ni que la chose soit possible.

Quiconque a aimé a cent fois voulu sans doute arracher son cœur de sa poitrine, et c'est par quelque sentiment de cette nature, j'imagine, que le Père Enfantin, qui est un excellent homme, aimant la jeunesse, aura voulu trouver le secret de nous laisser la rose en nous enlevant l'épine. Nous le remercions de sa bonne volonté. Mais nous croyons le remède pire que le mal. On est saoul de l'amour rien qu'à penser aux facilités que lui offrent les libres délices de l'É-

glisesaint-simonienne. Ceci ressemble à une honorable et poétique prostitution.

Pourquoi ne pas ressusciter le culte de Phallus et les prostitutions sacrées de llnde et de la Grèce ? On n ose penser à ce que deviendrait une nation submergée par l'océan du dégoût et de la satiété amoureuse.

Tel serait l'amour sans ses déchirements, sans ses luttes, sans ses tempêtes, qui émeuvent toutes les fibres du cœur, les secouent terriblement, pâlissent nos cheveux et nos visages, broient nos destinées et nous enseignent la sagesse par l'expérience du malheur.

Il a fallu un excentrique comme Fourier (1) pour systématiser ces rêves

(1) Je citerai à ce propos une anecdote instructive. Un vénérable père de famiUe , lauréat de l'Institut, mêlé avec inteUigence et bonne foi aux doctrines socialistes , avait pris Fourier en horreur. Un sien ami lui demandant le mo-

de la chair jusqu'à trouver un apaisement légitime des plus sales et des plus grossiers appétits. Le Père Enfantin îi'alla pas si loin.

Bazard, un esprit politique, recula épouvanté devant la doctrine du Père Enfantin. Ce dernier avait dit dans les Lettres (F un habitant de Genève à ses contemporains, que les femmes pourraient souscrire et être nommées. C'était l'œuf de ce système qui tomba comme un rocher sur ce politique fourvoyé.

M. Bazard était marié, aimait sa femme, avait des filles, venait d'en ma-

tif de cette aversion, il raconta qu'en un dîner où il se trouvait de compagnie avec Fourier, déjà fort avancé en âge, il vit ce vieillard, sans respect pour ses cheveux blancs et pour la mission dont il se disait chargé, pincer sous la table la jambe de sa voisine. C'était une jeune femme de la campagne ; elle n'osa bouger ni parler à cause du grand âge et de la célébrité de M. Fourier. Une honnête rougeur témoigna seule de sa honte et de son indignation.

42 LE PKRK ENFANTIN'

lier une selon les formes de notre constitution civile et du culte catholique.

Le Père Enfantin, comme beaucoup d'hommes convaincus, ne dédaignait pas de recourir aux artifices de la tactique et du langage pour arriver à son but.

Il se créa des disciples peu nombreux, mais passionnés. Il fit parler les femmes. C'était rueMonsigny que se tenaient les conciliabules. Il s y passa des scènes étranges où l'exaltation toucha au délire. Les portes étaient closes, et, comme en conclave, les discussions y étaient poussées sans relâche, nuit et jour, jusqu'à épuisement. Ceux qui s'évanouissaient étaient emportés. La discussion ne s'arrêtait pas pour cela. Cazeaux prophétisa. Olindes Rodrigues se crut doué de l'esprit saint, ce que niant Jean Reynaud, le premier tomba roide du grand chagrin que lui causait cette méconnaissance de sa spiritualité sainte.

LE PERE ENFANTIN 4.'i

J'ai eu l'occasion d'étudier, dans des réunions purement politiques, les effets

physiologiques de ces discussions à huisclos. Au bout de trente heures, il y a des hommes dont le cerveau ne résiste pas.

Les plus solides pourraient, en doublant la dose, arriver au vertige.

On essaya pourtant de s'accommoder.

Selon le plan, qui distinguait trois classes d'hommes : les artistes, les industriels et les savants, on imagina pour correspondre à ces trois divisions, une disposition générale comprenant la religion, le dogme, le culte, c'est-à-dire le sentiment, l'enseignement, le gouvernement.

Enfantin dirigea la religion, Rodrigues le dogme, et Bazard le culte. Mais ce dernier ne put accepter un pareil rôle. Son cœur et sa raison protestaient. Dans une discussion qu'il eut en présence d'un petit nombre d affidés avec le Père Enfantin, ce dernier l'enlaça dans un tel

réseau d'arguments, que Bazard, vaincu mais non pas convaincu, ne put répondre. Il tomba comme un bœuf. On l'emporta mourant. Enfantin, le regardant avec une sérénité qui ne l'abandonnait point, dit :

— « Non, il n'est pas possible qu'il meure ainsi ; il lui reste encore trop de grandes choses à accomplir, h

Il mourut, cependant, non de suite, mais peu après.

En même temps que Bazard, s'étaient retirés MM. Pierre Leroux, Jean Reynaud, Charton, Jules Lechevalier, Carnot, Fournel, Abel Transon. Olindes Rodrigues avait fait scission.

Le Père Enfantin assembla la famille le 19 novembre 1831. Il fallait vaincre ou périr. La réunion était considérable. Les dissidents entraient en lice.

Enfantin présida comme seul Père Suprême, exposa ses idées sur la réhabili-

tation de la chair, sur la mission du couple prêtre, sur l'égalité religieuse, politique et civile de la femme et de l'homme. Il jugea prudent, toutefois, de faire une concession. « Ce n'est pas, dit-il, une loi que je vous donne, une doctrine, un enseignement à faire ; c'est seulement l'opinion d'un homme que j'exprime La

loi morale ne peut être révélée dans l'avenir que par la femme. Jusque-là, je déclare que tout acte qui, aujourd'hui, dans le sein de la doctrine, serait de nature à être réprouvé par les mœurs et par les idées morales du monde qui nous entoure, serait un acte d'immoralité, car il serait funeste à la doctrine en général, et, pour moi, personnellement, je le regarderais comme la preuve de désaffection la plus grande qu'iui de mes enfant* puisse me donner. »

Cette réserve n'apaisa pas les dissidents. MM. Pierre Leroux, Jules Le-

chevalier, protestèrent; M. Abel Transon accusa le Père d'avoir abusé de la confession.

Jean Reynaud s'écria : \ — « Le Père Enfantin croit évidemment | que la femme viendra légitimer ce qu'il ■ a lui-même annoncé, et c'est pourquoi il \ marche la tête levée. Moi, j'ai foi que la femme lui écrasera la tête; mais il faut

attendre que la femme se lève Nous

avons amené des hommes à la doctrine ; c'est une responsabilité énorme pour nous. Je crains l'influence du Père Enfantin sur ces hommes; je resterai à côté de lui pour le leur montrer tel qu'il est. »

—« Reynaud, répondit-il sans s'émouvoir, Reynaud lui seul conçoit la mission de haut protestantisme ; il me sait grand , il me voit grand ; il veut protester là où Ton doit protester, à côté. C'est là que Bazard devrait être, au-dessus de Reynaud. «

Un grand tumulte suivit ces paroles.

Plusieurs femmes crièrent à l'immoralité.

— "Votre doctrine est la réglementation de l'adultère ! » s'écria M. Camot.

— « C'est la réhabilitation du vice ! dit un autre.

M. Michel Chevalier voit une séparation imminente et cherche à rallier les esprits. M. Duveyrier défend le Père Enfantin.

— «Cet homme est le chef de l'humanité ! m s'écria M. Talabot, montrant le Père Suprême.

M. Barrault rappelle au dissident Transon que sa place est près du Père.

Enfantin resta calme au milieu des accusations, et congédia la famille saintsimonienne en déplorant l'inanité de ces querelles.

— « Le fait évident, ajouta-t-il en fermant la séance, c'est qu'il y a des hom-

mes qui doivent momentanément se tenir à 1 écart et se reposer. »

Une autre réunion seulement eut lieu peu de jours après. A côté du fauteuil du Père Suprême, un fauteuil vide marquait la place de la femme. M. Ôlindes Rodrigues siégait, comme chef de culte, à la droite du Père Enfantin. Dans une allocution brillante, il développa l'idée de la puissance morale de l'argent et exposa les plans administratifs de la So^ ciété saint-simonienne. Le fonds social était composé des biens réunis de la famille.

M. Reynaud écoutait avec une impatience mal contenue.

— <♦ L'argent, s'écria- t-il, 'ne peut» pas avoir de puissance morale ! »

— « Que demandent donc, s'écria M. Henri Baud, ces hommes qui peuplent la plus industrieuse de nos cités? (il faisait allusion à l'insurrection de

LE PKRE ENFANTIN Af-)

Lyon, qui venait d éclater.) Quel cri se fait entendre sous cet étendard de mort, au milieu de la mitraille ? Reynaud, Reynaud, ils demandent du pain, et l'argent qui le donne est une puissance morale. *

(Montrant du £c^tc le Père Suprfm^.j

«♦Dieu n a pas permis, ajout a-t-il,qu un homme pût se placer en présence de?

hommes avec cette face calme et sereine, avec cette grandeur et cette1 beauté, pour qu'il s en servît afin de ta séduire et de les perdre. »

L'assemblée sb leva comme un seul homme. Quelques-uns s'étaient jeté* dans les bras du Pire Enfantin et L'embrassaient.

Le schisme eut une dernière phase.

M. Olindes Rodrigues rompit avec éclat et appela à lui la famille. Il regardait comme un? profanation de l'intimité d*s

époux la mission du couple prêtre, entendait qu'on put se dire fils de son père, souffrait le divorce, mais maintenait le mariage. On manquait d'argent.

Cette détresse mûrit la situation.

Des dix-sept principaux membres du saint -simonisme qui s'étaient groupés sous la bannière de MM. Bazard et Enfantin, et dont voici les noms : Pierre Leroux (1), Jean Reynaud (2), Transon (3), Cazeaux (4), Michel Chevalier ? Lambert, Fournel, d'Eichtal,Duveyrier, Margeron , Barrault , Laurent, Jules Lechevalier (5), Carnot (6), Dugied (7),

(1) Homme de lettres, membre de l'Assemblée constituante, en 1848.

(2) Homme de lettres, membre de l'Assemblée constituante, en 1848.

(3) Répétiteur à l'École polytechnique.

(4) Ingénieur hydrographe.

(5) Homme de lettres, employé aujourd'hui à la Direction de la presse, au ministère de l'intérieur.

(6) Fils du conventionnel, ministre de l'instruction publique, en 1848.

(7) Avocat.

LE PÈEiî :• ENFANTIN 51

Olindes Rodrigues et enfin Mme Bazard (2) , il ne resta, gtuâ que MM. Barrerait , Duveyrier, L&abert , Fournel, Michel Chevalier et d'Eichtal.

Nous ne parlons pas d'une foule d'autrès, moins connus alors, et dont quelques-uns devinrent célèbres dnns les arts, les lettres et la finance.

Le Père Enfantin possédait à Mrnilmontant une maison et un jardin; ii réunit ses disciples fidèles, au nombre de quarante, leur annonça qu'il essayait la publication du journal le Globe, et il leur dit :

— « Chers enfants, ce jour où je parle est grand depuis dix-huit siècles dans le monde. En ce jour est mort le divin libérateur des esclaves. Pour en consacrer l'anniversaire, que notre sainte re-

(1) Agent de change, mort.

<2) Aujourd'hui en religion.

traite commence, et que, du milieu de nous, la dernière trace du servage, la domesticité, disparaisse. »

Ceci se passait le 20 avril 1832. La cérémonie. de la prise d'habit dont le récit forme le début de cette notice, eut lieu environ deux mois après.

Cependant, la justice s'était émue de la hardiesse des doctrines nouvelles émi-

ses par les saints -simoniens. Appelés devant la cour d'assises pour infraction à l'article 291 du Code pénal, lequel interdit les réunions de plus de vingt personnes, ils étaient, en outre, accusés d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, et devaient répondre devant le tribunal de police correctionnelle à une accusation d'escroquerie. Une certaine veuve Robinet , prétendait que son mari, un juge suppléant au tribunal de Meaux, avait été entraîné, par le* saints-simoniens dans leur maison de

LK PKKK ENFANTIN Ô:ï

la rue Monsigny, où il (Hait mort léguant ses biens au Père Enfantin.

Les prévenus furent : Prosper Enfantin ; on l'appelle le Père; il est âgé de trente-six ans et ancien élève de l'Ecole polytechnique. Michel Chevalier (1), ancien élève de l'Ecole polytechnique , ex-ingénieur des mines et directeur du Globe y âgé de vingt -huit ans; Emile Barrault, ex - professeur à Rorreze et à Paris, âgé de trente-trois ans ; Charles Duveyrier (2), ex-avocat, ex-rédacteur du Globe, âgé de vingt-neuf ans ; il a été missionnaire saint - simonien en Belgique et en Angleterre.

Olindes Rodrigues,qui s'est séparé de la famille dont Enfantin est le chef, est le cinquième prévenu. Le Père seul n'a pas de conseil.

(1) Aujourd'hui conseiller d'État.

(2) VaudeviUiste, publiciste, homme d'esprit.

Les conseils de Michel Chevalier sont : Charles Lambert (1), ancien élève de l'École polytechnique, ex-ingénieur des mines, vingt-huit ans, et Léon Simon, docteur-médecin, trente-quatre ans.

Les conseils d'Emile Barrault sont :

Bruneau , ex - élève de l'Ecole polytechnique , ex-capitaine d'état -major, chevalier de la Légion d'honneur, trente-huit ans, et Hoart, ex-élève de l'École polytechnique, ex-capitaine d'artillerie, trente-sept ans (2).

Les conseils de Duveyrier sont : Gustave d'Eichtal (3), ex-rédacteur du Globe, qui a été missionnaire en Angleterre, vingt-huit ans, et Adolphe Rigaud (4),

(1) Depuis, Directeur de l'Ecole polytechnique du Caire.

(2) A dirigé, depuis, l'École d'artillerie d'Egypte.

(3) Mort.

(4) Fils d'un hanquier Israélite, frère d'un des

docteur-médecin, qui a été missionnaire dans l'Ouest, vingt-huit ans.

A leur suite marchent les autres membres de la famille de Ménilmontant, et qui sont :

Moïse Retourct, ex-professeur (1), vingt-deux ans ;

Antoine Olivier p agriculteur (2) , vingt-sept ans ;

Charles- Antoine Duguet, ex-avocat , missionnaire en Belgique (3) , trentetrois ans ;

Alexandre Massol , missionnaire à Lyon (4), vingt-six ans;

administrateurs du Crédit Mobilier, et rédacteur d'un journal d'histoire naturelle.

(1) Mort t\ Alger, enterré par ordre du général de Lamorieière, qui fit graver sur son tombeau : H n'y a de Dieu que Dieu, et le père est le père. ( Paroles favorites de Retouret ).

(2) C'est le premier qui ait vendu son champ pour la propagation de la foi saint-simonienne.

(3) Aujourd'hui avocat à Dijon.

(4) A voyagé en Angleterre, rédacteur du Cour-

5C IJ3 PERE i:\FA\TI\

Joseph Machereau, fils de portier, peintre , missionnaire en Belgique , trente ans ;

Félix Tourneux, ex-élève de l'Ecole polytechnique, ex-officier d'artillerie (1), vingt ans ;

Antoine Ribes, ex-avocat, mission-

naire à Lyon, vingt-neuf ans ;

Paul Justus, peintre, vingt-six ans ;

Jules Toché, ex-élève de Rovelle, exagriculteur (2), vingt-quatre ans ;

Charles Pennekère, ex-courtier de librairie, trente-six ans ;

Victor Mercier, ex-étudiant , ex-rédacteur du Globe, vingt- quatre ans;

rier de l'Europe; puis, en 1848, rédacteur de la Voix du peuple; aujourd'hui, employé dans une maison de commerce.

(1) Chef de division des chemins de fer au ministère des travaux publics.

(2) Dans Je commerce, h Bordeaux.

Dominique Tajan - Rogo, artiste-musicien (1), vingt-neuf ans ;

Auguste Chevalier, ex-élève de l'École normale, licencié ès-sciences;

Félicien David , musicien - composileur, élevé du Conservatoire (2), vingtdeux ans ;

Casimir Cayol, ex-négociant à Marseille, trente-deux ans ;

Louis Desessarts , ex- voyageur du commerce, vingt-trois ans;

Raymond Bonheur , peintre (3) , trente-six ans;

Victor Bertrand, de Metz, vingt ans;

Thomas Urbein, de Cayenne, homme de couleur, vingt ans;

Michel Desloges , ex - garçon boucher, ex-employé du Globe, trente-trois ans ;

(1) Professeur à l'École Beethoven.

(2) Auteur du Désert et de la Perle du Brésil.

(3) Père de Rosa Bonheur.

Jean Terson , ancien curé catholique (1), trente ans ;

Paul Rochette, ex-professeur, ex-rédacteur du Globe, vingt-sept ans ;

Alexis Petit, ex-avocat, ex-élève de Rovelle , vingt-sept ans ;

René Rousseau, ex-agriculteur, vingthuit ans ;

Edouard Pouyat, ex-étudiant, ex-rédacteur du Globe, vingt ans ;

Henri Fournel, ancien élève de TÉéole polytechnique, ex -ingénieur des mines, ex-directeur des forges et fonderies du Creuzot, demeurant à Paris, rue Monsigny , 6 (2) ;

René Holstein, ex-négociant, administrateur de la caisse d'épargne (3), trente-quatre ans (4).

(1) Transporté en Algérie, après les affaires de juin 1848.

(2) Ingénieur en chef des mines, en Algérie.

(3) Aujourd'hui, caissier du syndic des agents de change de Lyon.

(4) A cette liste déjà nombreuse des principaux

LE PKRE ENFANTIN

L'audience eut lieu le 28 août 1832.

Une foule considérable s'y porta. Le* saint-simoniens comparurent en costume. Quelques sifflets les accueillirent. Ils n'en témoignèrent nul souci.

Le Père Enfantin marchait le premier.

disciples de la doctrine saint-simonienne, nous pouvons ajouter les noms suivants, puisés dans les relations des différents procès faits à la Société et publiés à la librairie Saint-Simonicnne et dans une lettre adressée par le Père Enfantin, le 15 septembre 1849, à M. de Lamartine :

MM. Stéphane Flachat, ingénieur civil ;

Émile Péreire, directeur du Crédit Mobilier;

Decourdemanche, avocat;

Xavier Raymond, rédacteur du Journal des Débats ;

Brœt, idem ;

Jourdan, rédacteur du Siècle :

Bernard, idem ;

Guéroult, rédacteur en chef de la Presse : Clapeyron, ingénieur; Lainé, académicien; ;

Didion, Borrel, Bacaine, Parandier, Boucaumont, Boulanger, Job, Capella, ingénieurs.

Bac, Allègre, Arlès-Dufour, Denjoy, Freslon,

00 LE PKRK ENFANTIN

« Sa tùte est belle, dit la Gazette des Tribunaux. Sa longue barbe noire, ses cheveux flottants sur ses épaules nues, la bizarrerie, l'élégance de son costume, fixent tous les regards. »

On remarquait aussi le jeune Retouret, dont les cheveux blonds étaient coupés ras sur le front et longs par derrière. Lui seul était imberbe. Les novices portaient seulement la barbe et la ceinture à boucle de cuivre.

Un incident singulier eut lieu au début de l'audience. M. Olindes Rodrigues ne voulut pas s'asseoir auprès du Père. Le

membres de l'Assemblée constituante, en 1848. Général de Lamoricière ; Lachambeaudic ;

Perron , directeur de l'École de Médecine du Caire ;

Joncières, rédacteur de la Patrie ; Louis Bellet, idem ;

Charles Lemonnier, avocat, secrétaire-général du Crédit Mobilier.

LE PÈRE ENFANTIN fil

président l'y obligea. Le Père Enfantin lui fit place en souriant.

Les accusés ne voulurent que des conseils et non des avocats.

Le premier témoin appelé, le jeune Moïse "Retouret, invité à prêter serment, se tourna vers le Père Enfantin, et dit :

— * Père, puis-je prêter serment ! • Enfantin ne répondit pas. Le jeune

apôtre ne détachait point les yeux de lui . On conçoit l'impatience, l'irritation du président et du ministère public. Mais leurs ordres et l'amertume de leur parole ne pouvaient vaincre cette impassibilité.

— « H ne peut pas prêter serment \ dit enfin le Père Enfantin.

— « Lorsque l'on entend des religionnaires, fit observer un des conseils, Me Léon Simon, et qu'on leur demande de prêter serment, ils ont droit d«> prêter serment selon leur religion

62 LE PÈRE ENFANTIX

— «Vous vous trompez, » dit le président. (Marques d etonnement au barreau.)

Il y eut des conclusions prises, arrêt, etc.

La scène se renouvela pour les autres témoins. Lavocat-général, M. Delàpalme, requit pour que les témoins ne fussent pas entendus.

— «Mes enfants, dit le Père Enfantin, viennent de demander mon consentement pour prêter serment, le ministère public demande que ce fait soit constaté au procès-verbal; j en suis content. »

Les témoins, appelés en masse, saluèrent respectueusement le Père et ne prêtèrent point serment.

L'époque actuelle ne comporte pas ces choses. Elles étaient belles aux premiers temps chrétiens. La raison seule, la simplicité font des adeptes. Encore ne saurait-ce être dans le sens religieux.

Des hommes d'esprit purent seuls pousser aussi loin un pareil rôle et se tenir avec autant de fermeté. De simples sectaires eussent succombé.

Un fait inouï signala la défense d'Enfantin.

Au milieu de son discours, il s arrêta soudain et promena silencieusement ses regards sur l'assemblée. Le président lui demanda s'il avait besoin de repos.

— « J'ai besoin de m'inspirer, » répondit-il.

Il y eut encore une longue pause. Le Père regardait toujours.

— « Je voudrais, dit-il, vous apprendre quelque chose par mes regards. »

L avocat-général riait avec un peu d'irritation.

" — J'attache beaucoup d'importance au regard, » poursuivit le Père Enfantin.

Il parla , rendant hommage à la beauté, à la bonté, à la sagesse. Il fit

encore silence et regarda les jurés. Le président, hors de lui, suspendit l'audience . A la reprise, Enfantin exposa la théorie de la réhabilitation de la chair, combattit l'hérédité, soutint L'avantage du choix par capacité, et déclara les juges incompétents. Ainsi faisait M. Proudhon, à Besançon, au nom de l'économie publique.

Le Père Enfantin avait réclamé l'assistance de deux femmes ; la cour s'y était opposée , et il avait dit : « Il est bon que tous ceux qui nous entendent sachent que dans une cause qui intéresse spécialement les femmes, on n'a pas voulu que deux femmes fussent les conseils de l'accusé. "La fin de son discours fut une longue apothéose de la femme.

Ma parole est celle de l'homme précurseur de celle de la femme, messie de son sexe qui doit le sauver de l'esclavage (l'esclavage qui est sa prostitution^,

omme le Christ a sauvé 1* homme d'un aitre esclavage. J'ai à préparer l'affranchissement des femmes par les femmes, :omme saint Jean-Baptiste a préparé l'affranchissement des hommes par les hommes. »

Enfantin, Duveyrier et Michel Che- Talier furent condamnés à un an de prison, Rodrigues et Barrault à 50 fr. d'amende. Les saint-simoniens ne perdirent pas un instant leur sérénité.

Pour l'accusation de captation, le Père Enfantin et Olindes Rodrigues, comparurent le 19 octobre devant la septième Oiambre de la police correctionnelle.

Ils étaient accompagnés de ceux de leurs adeptes dont les apports financiers avaient été les plus considérables. Ces apports se montent, d'après une brochure saint-simonienne, à 387,000 fr., «savoir :

Alexis Petit. . . . 94,000 fr.

Di

66 LE PÈIÎE ENFANTIN

Fournel 80,000

D'Eichtal 50,000

Rigaud. ' 30,000

Olivier 30,000

Toché 20,000

Barrault 8,000

Le Père Enfantin. 75,000

Un fait remarquable se présenta à l'audience : tous les témoins assignés qui avaient fourni de l'argent, soit comme don volontaire, apport ou prêt à l'Église saint-simonienne, se réunirent contre le ministère public, et les accusés sortirent de l'audience avec les honneurs de la guerre et un jugement ainsi libellé : .« Attendu qu'il n'est pas établi que ce soit à l'aide de manœuvres frauduleuses que les prévenus ont obtenu les sommes qu'il est constant qu'ils ont reçues, le tribunal les renvoie des fins de la plainte, sans amende ni dépens. »

Xous retrouvons, le 8 octobre 1833, le Père Enfantin devant la cour d'as<i<es de la Seine : cette fois, c'est en prose rhythmée qu'il se défend.

• C'est probablement à cet étrange plaidoyer qu'est dû l'acquittement du Père, qui retourna en prison où une nouvelle défection l'attendait. Le 5 mai, jouianniversaire de la mort de l'Empereur, M. Michel Chevalier dit au Père : « Ce jour j'ai trouvé ma voie, et je cesserai d'avoir le moindre rapport avec vous. , Puis, sans annoncer ce qu'il voulait faire, il demanda sa grâce qui lui fut accordée, et, huit mois après, le Père reçut la sienne par surcroît d'indulgence.

En prison, le Père s'était isolé dans un travail incessant ; en seize jours, il composa une œuvre considérable. Rendu, à la liberté, il partit pour l'Egypte avec quelques disciples. Plusieurs d'entre eux réussirent dans ce pajs nouveau et ob-

tinrent du vice-roi des emplois lucratifs. L'exil de ces hommes vraiment remarquables, religion à part, fut signalé par d'importants travaux, notamment l'idée du percement de l'isthme de Suez, qu'un ancien diplomate remet aujourd'hui en circulation.

Le nom du Père Enfantin restera attaché à ces travaux ainsi qu'à ceux du barrage du Nil. Enfin , il revit la France trois ans après, et c'est d'abord chez le général Nugues Saint-Cyr, l'un de ses parents, qu'il se reposa à Romans . Quelques disciples essayèrent de l'arracher à sa solitude.

« — Je bêche mon jardin, leur répondit-il; pour vous, soyez libres. »

Il revint à Paris en 1841, et, parle crédit du duc d'Orléans et du général Nugues Saint-Cyr, pair de France, il fut nommé membre de la commission scientifique de l'Algérie et donna une intelli-

gente impulsion aux recherches relatives à la colonisation. Il publia avec MM. Carette, Varnier et Jourdan, le journal Y Algérie.

En 1845, le Père Enfantin se trouvait dans une position assez précaire ; il eut ridée de fusionner les dix ou douze compagnies qui briguaient les concessions des chemins de fer. M. de Rothschild, auquel il fit part de ce projet, lui fournit les moyens de le réaliser : par ses soins, la fusion de chacun des chemins de fer de Paris à Lyon , du Nord et de Lyon à Avignon, fut menée à bonne fin. En récompense de ce beau travail, il fut nommé secrétaire-général administrateur du chemin de Lyon. Il n'était alors que simple chef d école, et sa signature se trouve sur différents traités montant chacun à plus de deux cents millions, à côté de celles de MM. de Rothschild, Hottinguer et Lafïitte.

Il y a là un fait assez curieux. Du reste, un travail de M. Charles Lemonnier, daté du 7 juin 1832 (1) constate que le chef de la doctrine saint-simonienne avait deviné, en industrie et en économie, le mouvement qui devait se produire après lui. On y lit :

« Or nous, saint-simoniens , nous avons cherché un but qui fût dans l'intérêt de tous les partis ; notre Père Enfantin Ta trouvé, et notre vie est consacrée à le faire connaître.

« Ce but, ce n'est ni la souveraineté populaire, ni la légitimité de l'ancien régime, ni l'égalité, c'est le développement de l'industrie, l'organisation en grand du travail, l'affranchissement progressif et pacifique des travailleurs.

(1) Cette brochure , intitulée : les Saints-Simoniens ///a été distribuée dans Paris à plus de vingt mille exemplaires.

m Et nous avons indiqué les moyens actuels de l'atteindre.

m 1° En commençant immédiatement le chemin de fer de Paris à Marseille ;

« 2° En exécutant le projet depuis si longtemps présenté, d une distribution générale de l'eau dans Paris ; projet dont l'exécution permettrait en même temps à la ville celle d'un système général d'égouts;

« 3° En perçant une rue du Louvre à la Bastille ;

« 4° En envoyant dans les départements de l'Ouest, M. Mathieu deDombasle à la tête de dix mille hommes pour défricher et mettre en valeur les landes de Bretagne. »

La Révolution de février 1848 amena le rachat par l'Etat du chemin de Paris à Lyon, et M. Enfantin, dépossédé de son emploi, rentra dans la presse : il dirigea avec MM. Ch. Duveyrier, Gué rouit,

Jourdan et L'Habitant, le Crédit, journal quotidien, qui a cessé de paraître err 1850 ; il fit ensuite une revue intitulée la Politique nouvelle, avec MM. Amailr L'Habitant, Hameau, Rochery, Dupont, White et Guéroult ; depuis, il est rentré au chemin de fer de Lyon à la Méditerranée comme administrateur délégué r fonctions qu'il a remplies d'abord à Lyon et qu'il exerce maintenant à Paris.

Son nom est revenu dernièrement à flot de publicité, à propos du sermon du Père Félix condamnant les doctrines saint -simoniennes. M. Enfantin crut devoir répondre et soutenir les principes qu'il professa toute sa vie. Deux brochures lui donnèrent la réplique : l'une, d'un ton convenable; l'autre, signée d'un nom de femme, est écrite dans le style de M. Veuillot, ce qui, vu le sexe de l'auteur, est horrible à penser.

Le Père Enfantin exerce, par sa posi-

tion et par celle de la plupart de ses disciples, une certaine influence dansla presse et dans la finance. Parmi les saint - simoniens , nous trouvons, en effet : au Siècle, M. Jourdan ; à la Presse, M. Guéroult; à la Patrie, MM. Joncières et Louis Bellet, le premier dissident, il est vrai. Il y a ensuite aux Débats, M. Michel Chevalier, et, ailleurs, tant d'autres que j oublie. Dans la finance et l'industrie, nous retrouvons M. Péreire, à la tête du chemin de fer du Midi et du Crédit Mobilier ; M. Amail, directeur de la Caisse des Actionnaires - Aidé de quelques-uns de ses élèves, le Père Enfantin a refondu les éléments de la doctrine , dépouillée cette fois des aspects qui, en 1832, effrayèrent la justice et l'opinion publique. Ce n'est pas une concession , c'est une réserve. Il a écrit un très-bon livre sur la colonisation en Algérie; de 1835 à 1849, une Corres-

pondance 'politique où j'ai remarqué d'excellentes observations sur la question d'Orient; de 1843 à 1845, une correspondance philosophique et religieuse; en 1858, sa réponse au R. P.

Félix. Le style du Père Enfantin est à la fois noble et familier (1), lucide, original souvent, jamais cherché, excepté quand il dogmatise.

A l'époque ou j'écrivis quelques articles à la Presse, M. Guéroult , rédacteur principal de cette feuille et ancien

(1) Les saints-simoniens ont beaucoup écrit. La seule bibliographie saint-simonienne de M. Henri Fournel, forme un demi-volume in-3*. Ils avaient même inventé un calendrier saint-simonien ; les mois ont les mêmes noms que dans le calendrier ordinaire. Seulement les jours de la semaine ne s'appellent pas Dimanche, Lundi , etc. Mais bien Saint-Simon, Rodrigues, Bazard; les quantièmes ont aussi un nom d'adepte, de telle sorte que la date du lundi 8 janvier 1833, doit s'écrire de la fo- ^•on suivante : le Rodrigues, Cazeaux de janvier

saint-simonien, vint une fois me prier de raccompagner chez le Pore Enfantin.

Dans le salon d'un petit hôtel formant l'angle de la rue Léonie et de la rue Chaptal , je me trouvai en face de cet homme célèbre dont j'avais tant entendu parler. Le Père Suprême m'accueillit avec une grâce parfaite. C'est un homme de haute taille, de manières nobles et familières, comme son style. Il aime toujours la jeunesse, bien qu'il ne soit plus jeune. Je trouvai là bon nombre de mes amis, des femmes charmantes, des mères de famille, une partie du groupe saint-simonien; des hommes revenus de loin et qui ont déjà parcouru les deux tiers du pèlerinage de la vie, se retrouvaient encore une fois autour de celui qu'ils nomment du nom de Père, et qui est au moins leur vieil et lidèle ami.

« — Cet homme sera le Platon de notre •doctrine, « me dit en parlant de M. En-

fantin mon compatriote M. Lambert.

Platon, je le veux bien ; messie, je le récuse. Pour fonder à chaux et à sable ce qu'on nomme une religion, il faut y mêler le sang divin du sacrifice qui la cimente. Or, il faut avouer que, pour des apôtres , les saint-simoniens achèvent leur carrière par un assez doux martyre.

Le trait marquant du caractère de M. Enfantin est une grande bienveillance. Sa maison ouverte et hospitalière rappelle celle du baron d'Holbach telle que la décrit Diderot dans ses lettres à Mlle Voland. Ce n'est pas, sans doute, le temple d'un Dieu ni la retraite d'un cénobite ; mais, dans ce milieu parisien où tant d'âpres intérêts se livrent , jusque dans le monde, des combats occultes et acharnés, le salon de ce philosophe aimable et cordial , ressemble à une oasis dans le désert.

Si M. Enfantin, laissant les formules évangéliques, avait produit ses doctrines avec le sans-façon d un orateur américain, il eût, je crois, réuni un bien plus grand nombre d'adeptes. Car, c'est un fait à constater, quelques-unes des idées émises par cette école célèbre, sont aujourd'hui, sans qu'on y songe, passées dans le courant de l'opinion. Tout ce qui concerne les capacités, l'industrie, n'est plus en question et se produit de soi par le développement même de la civilisation .

Le côté moral de la doctrine est plus scabreux. Réagir contre les cruautés du moyen âge, était chose humaine. Mais il y a danger, en allant trop avant dans cette voie , de retomber dans le culte des divinités génératrices, qu'on trouve dans la plupart des sociétés à l'enfance.

C'est le reproche que j'adresserai au nouvel ouvrage que vient de publier

M. Enfantin sous ce titre : Science de l'homme. Je n'y aperçois rien de trèsneuf au point de vue physiologique. La forme en est souvent trop médicale, ce qui lui donne aux yeux des personnes du monde, un cachet rude et presqu'obscène qui alarme les oreilles chastes. Les analogies tirées du cerveau et du cervelet, me paraissent plus ingénieuses que solides, et cette exaltation des mystérieux outils dont se forge la race humaine n'est point de saison en ce siècle.

C'est, au contraire, la première chose que l'homme songe à voiler dès que l'idée du vêtement lui vient avec la pudeur. N'oublions pas , d'ailleurs , que si leurs fonctions peuvent, à un certain point de vue, les anoblir, elles ont aussi de quoi humilier les héros eux-mêmes, et ramener les plus beaux des hommes et les plus charmantes des femmes à des sentiments fort modestes.

LE PÈRE EXFAATJN 1(J

Cette réserve faite, je rends justice à M. Enfantin sur la pureté de ses intentions et je ne conçois point la dénonciation dont il vient d'être 1 objet.

Un écrivain catholique, se disant philosophe, M. Wallon, vient, par une lettre! circulaire, de désigner à la vindicte religieuse et civile et à la sévérité de l'Empereur, le nouveau livre de M. Enfantin. M. Wallon détache de cet ouvrage de physiologie des lignes qui, par leur isolement même, n'en paraissent que plus choquantes : « Je m arrête, s'écrie ensuite M. Wallon, demandant pardon à Dieu d'avoir transcrit ces infamies. - U fallait vous arrêter avant. Dénoncer, d'ailleurs, n'est point répondre. Appeler sur un livre les foudres d'un archevêque,-, d'un procureur impérial, du chef de l'État luimême, n'est point, comme vous le dites, d'un honnête homme, mais d'un homme en colère, oubliant la charité en même

Tant de fiel entre-t-il...., etc.

temps que la philosophie. En ces matières, convaincre est tout, frapper n'est rien. M. Wallon avait pourtant la partie assez belle vis-à-vis d'un homme assez u peu soucieux des lazzis du monde pour vous dire en plein dix-neuvième siècle : Q « Je suis l'Enfantin éternel . *

Le procédé de M. Wallon m'a fait sou- v venir de ce vieux vers français :

te

PORTRAITS HISTORIQUES AU XIXe SIECLE

EN VENTE

NAPOLÉON III

ALEXANDRE II

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