‹ Le maréchal Pélissier, duc de MalakoffChapitre 17 sur 37 · NAPOLÉON BONAPARTE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON BONAPARTE

PAR HIPPOLYTE CASTILLE

Auteur de la Seconde Républicrue (1848 à 1852)

AVEC PORTRAIT ET AUTOGRAPHE

Prix : 50 centimes

PARIS

E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR

PALAIS-ROYAL, 13, GALERIE d'ORLEAISS.

PORTRAITS HISTORIQUES

Au dix-neuvième siècle.

LE

BONAPARTE

PAR HIPPOLYTE CASTILLE

PARIS

IL DENTU, LIBRAIRE -EDITEUR

FALA1S-ROÏAL, GALERIE D'ORLIiANH , 13

Tous droiis r&ervés.

rARl*. — LMP. DE L. TINTEltLIN ET C«

RUE NEDVE-DES-BON&-KNFANT8, 3

LE

« L'Aima fut traversée au pas de charge. Le prince Napoléon, à la tête de sa division, s'emparait du gros village d'Alma, sous le feu des batteries russes. Le prince s'est montré digne, en tout, du beau nom qu'il porte. »

( Rapport du maréchal Saint-Arnaud à ïEmpsrcur, sur la bataille de l'Aima.)

L'épopée napoléonienne , qui a tant de fois exercé la plume des poètes, jette sur l'Europe moderne un reflet des grandeurs et des prodigieuses péripéties du drame antique. Cette famille de rois que la Révolution, comme une autre Pallas, fait surgir tout aimés d'une île de la

Méditerranée, que deux et trois fois la fortune précipite, relève, disperse et ramène encore au sommet de la puissance et de la richesse, après trente-cinq années d'oubli, répand dans l'histoire contemporaine l'intérêt et le pathétique d'un roman. Chacune de ces figures, accentuée comme celle de Lucien ou gracieuse comme celle de Pauline Borghèse, semble destinée à s'enchâsser, à mille ans d'ici, dans quelque drame shakspearien !

Deux points de ralliement serviront de base à la vaste charpente de cette future conception basée sur la légende historique : Paris et Rome. Paris aux jours de gloire et de puissance; Rome, la ville des ruines et des contemplations, aux jours de revers.

Une puissante figure, une âme et une physionomie romaine qui rappelle l'austère Cornélie, Laetitia Ramolino, mère de

LE PRIXCK NAPOLEON 5

cette famille de rois, domine le drame et

en relie l'action. Impassible dans le succès comme dans l'infortune, nulle gloire, nulle puissance ne l'émeut, nul désastre ne brise son courage. Elle reste toujours femme et toujours mère. Vainement l'Empereur veut-il l'obliger à semer l'or, elle administre sa fortune avec l'économie d'une matrone des vieux temps et dit rudement, au moment des plus hautes splendeurs du régime impérial :

— « Qui sait si un jour je ne serai pas obligée de donner du pain à tous ces rois. »

Quand la discorde se met dans la famille, elle intervient pour le plus faible.

— « Celui que j'aime le plus, dit-elle, c'est toujours le plus malheureux (1). »

Quand arrivèrent les désastres de 1814 et de 1815, on la vit, aussi ferme

(1) Rahbe, Biographie des Contemporains.

qu'aux meilleurs jours, s'efforcer de rassembler à Rome, autour de son giron maternel, sa royale lignée secouée, dispersée, broyée par ces furieux coups du destin.

Le prince Napoléon, fils du prince Jérôme Bonaparte et de la princesse Sophie-Dorothée de Wurtemberg, est issu d une des branches de cette famille. Le prince Jérôme, le plus jeune des frères de l'Empereur Napoléon Ier, après avoir porté une couronne, est le dernier des Bonaparte qui, en 1815, ait combattu pour la France. Commandant une division du corps de Reille, à Waterloo, il fut blessé à la tête dans la terrible attaque du château d'Hongoumont, et porté auprès de son frère. Quant à la princesse Sophie, devenue Française depuis son mariage, elle a fait l'admiration de l'Europe par son dévouement envers son époux et son amour exclusif pour les in-

teVêts et l'honneur de sa patrie d'adoption.

En 1814, le prince Jérôme, livré par la police de Fouché, était prisonnier des Autrichiens à Trieste, avec sa femme, la princesse de Wurtemberg. Au retour de l'île d'Elbe, le frère de Napoléon Ier n'eut plus qu'une pensée, celle daller rejoindre l'Empereur abandonné de tous et seul contre l'Europe. Un vaisseau napolitain était dans le port ; le Prince, trompant l'œil de ses gardiens, s'y embarqua; mais , retenu par les vents contraires , le navire resta quatre jours sans lever l'ancre ; il fallut, pendant ce temps, faire croire à la présence du prince. Alors, là Princesse , avec une merveilleuse adresse , supposa une maladie de son mari, et fit même entrer le comte Stadion, gouverneur de la ville , et qui avait l'éveil, dans la chambre du Prince , où un mannequin couché dans son lit, lui fit

prendre le change. Apres le désastre de Waterloo, l'abnégation de cette noble femme ne se démentit pas.

L'histoire a enregistre la lettre touchante qu elle écrivit au prince Régent d'Angleterre pour implorer la faveur d aller adoucir, à Sainte-Hélène, les souffrances de son auguste beau-frère. Les titres de gloire de cette princesse se trouvent résumés dans ces lignes tracées par Napoléon à Sainte-Hélène : « Par sa belle conduite en 1814 et 1815, cette princesse s est inscrite de ses propres mains dans l'histoire. » Le prince Napoléon, quia toujours conservé auprès de lui le buste de sa mère dans l'exil comme sur les marches du trône, a consacré le souvenir de ce dévouement et de cette reconnaissance en faisant graver en lettres d'or sur le socle de la #

statue, ces mots si simples et si grands. C'est à Rome, où étaient réunis la plu-

LE PRINCE NÀPOLfiOX S

part des membres de son auguste famille, que le prince Napoléon passa les premières années de sa vie. Né a Trieste (Illyrie) le 9 septembre 1822, le Prince subit le sort commun aux hommes de sa race, et, il faut le dire, à la plupart des familles royales de France depuis 1789.

Il mena dès l'enfance cette vie de périls et d'incertitudes qui, d'ailleurs, par sa nature même et par sa diversité, doit élever et développer les facultés intellectuelles.

Du mariage de Jérôme Bonaparte, prince de Montfort et ancien roi de Westphalie, avec la princesse Sophie- Dorothée-Frédé ri que- Catherine, fille du roi de Wurtemberg, naquirent deux princes et une princesse. L'aîné des princes est mort en 1846. Les survivants sont : le prince Napoléon -Joseph - Charles - Paul Bonaparte, et la princesse Mathilde-Lretitia-Wilhelmine sa sœur.

Après la seconde abdication, Jérôme Bonaparte avait longtemps erré en Suisse. Il eut beaucoup de peine à rejoindre sa femme qui, elle-même, avait été victime d un coup de main hardi et dépouillée de ses diamants et de son trésor, tandis qu'elle se retirait chez son frère. Les époux se rejoignirent enfin au château de Geppingen. On les traita en prisonniers d'État , et ils furent transférés au château d'EUevangen. Deux ans après, ils purent aller vivre à Trieste où ils possédaient un palais. Tel est T enchaînement de circonstances qui fit naître si loin de la France le prince Napoléon.

Elevé à Rome, il fut obligé, en 1831, de quitter les États du Pape à la suite de l'insurrection de la Romagne, dans laquelle furent compromis deux membres de sa famille. Il habita Florence jusqu'en 1835. Le roi Jérôme souhaitait pour son fils une éducation libérale et aussi fran-

çaise que possible. Il le mit en pension à Genève. Le 28 novembre de la même année, le Prince perdit sa mère ; il avait alors treize ans ; le moment était venu de donner à ses études une direction plus spéciale et plus conforme au nom qu'il portait.

Son père l'envoya à l'école militaire de Louisbourg, dans le royaume de Wurtemberg. Il y resta jusqu'à sa dixhuitième année. M. Thiers était alors ministre en France et dans des dispontions belliqueuses qui firent un moment ent revoir la possibilité d'une guerre européenne. Élevé dans une école militaire du pays de sa mère, le prince Napoléon pouvait se trouver dans le cas de porter les armes contre la France. Le frère de sa mère régnait en Wurtemberg, il fallait ou quitter le royaume, ou subir les conséquences de sa situation.

Le prince Napoléon préféra s'éloigner.

Cosmopolite dès le berceau , il reprit le

chemin des nations, voyageant tantôt en Allemagne, tantôt en Angleterre, tantôt en Espagne, étudiant les mœurs, les arts et la politique des peuples européens, assistant à Londres au spectacle de la Ligue; à Madrid, à la comédie héroï-comique de la Régence d'Espartero ; à Vienne, à l'élaboration de ces plans despotiques et ambitieux dont M. de Metternich tressait le réseau; dans le Nord, aux excentrieitésdespiétistes, au romantisme germanique, aux premiers tâtonnements du régime constitutionnel dans ces pays bureaucratiques et féodaux.

La seule contrée qu'il eût voulu connaître, dans laquelle il eût voulu pénétrer pour n'en plus sortir, la France, semblait à jamais fermée aux princes de la famille de Napoléon. Il obtint pourtant , en 1845, d'y faire un séjour de quat re mois. C'était juste ce qu'il fallait pour en gar-

der des regrets éternels. Avant l'expiration des quatre mois, il fallut quitter cette aimable , cette chère et glorieuse nation française, où déjà le Prince avait noué des relations affectueuses. Ses rapports avec quelques personnes du parti démocratique avaient inquiété le gouvernement de Louis-Philippe. Le dévouement du Prince pour son cousin Louis- Napoléon Bonaparte était connu. Le gouvernement lui intima Tordre de quitter le territoire dans les huit jours.

Il fallut retourner dans les brouillards de la Tamise, reprendre la tâche ingrate (pie Jérôme Bonaparte poursuivait avec une constance qui témoignait de son amour pour la France : l'abrogation de la loi d'exil contre la famille de l'Empereur.

En 1817 , Jérôme-Napoléon Bonaparte adressa aux deux Chambres une pétition pour la rentrée de la famille en France,

Cette pétition fut discutée à la Chambre des pairs dans la séance du 13 juin.

M. Victor Hugo, alors pair de France, prit la parole en faveur de la pétition: ■ — " Je suis de ceux, dit-il, qui aiment Tordre d'idées qu'elle soulève et qu'elle ramène. »

L éloquence de M. Victor Hugo ne persuada pas la Chambre des pairs. Vainement s'écria-t-il : — « C'est un vieillard, c'est un ancien roi ; il n'a eu qu'un désir : mourir pour la France ; il n'a eu qu'une pensée : mourir en France! »

Les honorables pairs se bouchèrent les oreilles.

La Chambre des députés fut plus sensible aux glorieux souvenirs du passé.

Le fils aîné de Jérôme, frère du Prince dont nous traçons le portrait, venait de mourir en exil. Les médecins avaient déclaré que les eaux du Vernet, dans les Pyrénées-Orientales,pouvaientle sauver.

LE PBINCE NAPOLÉON 15

Le gouvernement de Louis-Philippe avait obstinément refusé de permettre au jeune et infortuné malade d aller puiser la vie à ces eaux de la patrie.

Malgré le rejet de la Chambre des pairs , où siégeaient tant d'hommes comblés jadis des bienfaits de l'Empereur, la Chambre des députés prit en considération la pétition de Jérôme Bonaparte.

Le ministère se vit forcé d'autoriser, au moins provisoirement, Jérôme Bonaparte et son fils le prince Napoléon à séjourner en France. La révolution de Février, qui dénoua tant de nœuds en apparence inextricables, les y surprit au bout de quelques mois. La fortune allait donner de nouveaux spectacles à la France.

Le prince Napoléon se rendit à l'Hôtel-de-Ville le 24 février. Un grand nombre de personnes s efforçaient alors

iiy LE PRINCE NAPOLÉON

de se grouper autour du fragile pouvoir issu de la révolution même, et d'apporter leur concours au rétablissement de Tordre. Le 26 février, le prince Napoléon (Jérôme) écrivit en ces termes au gouvernement provisoire.

— « Citoyens, au moment de la victoire du peuple, je me suis rendu à l'Hôtel-de- Ville. Le devoir de tout bon citoyen est de se réunir autour du gouvernement provisoire de la République, et je tiens à être un des premiers à le faire , heureux si mon patriotisme peut être utilement employé. »

Faible, inconsistant, divisé, le gouvernement provisoire était surtout persuadé de sa propre impuissance. Mais, jaloux en même temps de sa fragile autorité, le nom de Napoléon lui causa plus d'effroi que de sympathie.

Le mouvement électoral commença le mois suivant. Quatre départements nom-

LE PRINCE XAPOLÉOX 17

nièrent représentant du peuple le prison-» nier de Ham. Deux autres princes Bonaparte furent également élus et vinrent s'asseoir sur les bancs de l'Assemblée constituante à côté de leur cousin.

L'un des deux était le prince Napoléon (Jérôme). Il avait été nommé par 39,229 électeurs de la Corse, auxquels il venait d'adresser une profession de foi remplie des sentiments les plus patriotiques et les plus généreux. — « Élevé dans la persécution et les malheurs de l'exil, disait le prince Napoléon, j'ai consacré mon temps, mon intelligence, à étudier, à connaître les pays étrangers, et à ne pas démériter de la France, cette patrie absente, qui m'a toujours été si chère.

Notre dernière révolution a fait cesser ma proscription. Ce souvenir restera gravé dans mon cœur. «

A l'Assemblée nationale le rôle du prince Napoléon fut conforme à ce qu'on

devait attendre d'un prince dont la jeunesse s'était écoulée dans l'exil et dans ces voyages, où il avait appris à connaître les questions internationales autrement que par la lecture des brochures et des journaux. Il eut pour la Pologne et pour l'Italie de généreuses paroles, et ne consentit point à s associer au vote qui exilait la branche cadette des Bourbons.

La proposition qu'il déposa à ce sujet, le 2 octobre 1849, sur la tribune de l'Assemblée nationale, concernait aussi les insurgés déportés sans jugement.

On sait quelle colère excitaient alors les insurgés de juin. La proposition du prince Napoléon, mal comprise par l'£7nion et par l'Opinion publique, fut vivement attaquée. La Gazette de France demanda un ordre du jour d incompétence.

La Commission nommée pour examiner cette proposition, était présidée p*r

M. Piscatory. Elle conclut au rejet, à l'unanimité.

Le prince Napoléon crut devoir s'expliqucr. 11 déclara que le but de sa proposition ne s'appliquait pas aux coupables régulièrement jugés et condamnés (1).

La proposition, divisée en trois propositions distinctes, ne réussit pas mieux. On lui opposa la proposition Creton, qui parut plus opportune.

C'est auprès de son cousin que le prince Louis a toujours trouvé les encouragements les plus actifs. Ce fut devant ses sollicitations pressantes, sa conviction inébranlable du succès , que durent se taire les conseils timides qui assiégeaient, avant le 10 décembre, le futur président. Une fois la candidature décidée, ce fut encore le prince Napo-

(1) 6 octobre 1849,

léon qui se mit à la tête du grand mouvement électoral. Ceux qui l'ont vu à cette époque n'oublieront jamais combien il montra un instinct profond des sentiments populaires. Entouré des représentants d une bourgeoisie hostile à sa cause, qui répondaient par des sarcasmes et des dédains à l'expression de ses espérances, il n'eut pas un seul moment de doute, et l'on peut dire que c'est le seul Français qui n'ait éprouvé ni surprise ni émotion quand le nom du prince Louis fut proclamé par quatre millions de voix. *

— « Je suis son parent, son ami, disait-il dans la séance du 12 juin 1848, alors que le prince Louis-Napoléon, encore en Angleterre, était l'objet des plus odieuses calomnies. Je n'ai pas voté; mais si j'avais voté, je le déclare, le nom de Louis Bonaparte eût été le premier

sur mon bulletin. Je l'aurais montré ici franchement, hautement... Je demande pourquoi on a laisse accréditer des bruits aussi absurdes (1). »

Il s'était rendu avant la séance chez le ministre de l'intérieur , chez le préfet de police , et leur avait demandé compte des bruits infâmes qui circulaient alors.

— « Quelles que soient les haines que nous ayons subies en 1815, ajouta-t-il, jamais jusqu'ici on n'avait accusé les Bonaparte de répandre en France l'argent de l'étranger. »

Le sentiment dynastique est fortement accentué dans la famille Bonaparte.

Il domine toutes les autres considérations individuelles.

Les adversaires du prince Louis, effrayés de la force que la famille Bona-

(1) Moniteur universel du 13 juin 1848.

parte puisait dans son union, cherchèrent à semer la division parmi ses membres.

Un ancien ministre de Louis-Philippe, qui devint un des chefs de parti de la Constituante, essaya, à propos des candidatures à la présidence, d'entamer cette solide union. 11 fit une démarche auprès de Jérôme et de son fils. Mais cette tentative resta sans résultat.

Cette élection de trois Princes du nom de Napoléon , les cris incessants du peuple attroupé le soir aux portes Saint- Martin et Saint-Denis, la multitude des feuilles napoléoniennes qui s'imprimaient à Paris et dans les départements, alarmèrent le pouvoir. On arrêta MM.

Fialin de Persigny et Laity. On a vu avec quelle chaleur, dans la séance de l'Assemblée nationale du 12 juin 1848, le prince Napoléon, prenant la parole à propos de la lecture du procès-verbal, protesta contre les bruits calomnieux

LE PRINCE XAPOLfcOX 23

qu'on ne cessait de répandre sur le compte du Prince son cousin.

Mais loin de rechercher les occasions de prendre la parole et de se mettre en avant, le prince Napoléon parut au contraire les fuir. Le rôle providentiel du Prince, son cousin, s'accomplissait. Plein de joie et d orgueil, le Prince suivait des yeux cette étoile des Napoléon, qui reparaissait à l'horizon et qui allait bientôt briller de tout son éclat.

Lorsque l'Empire succéda à la République, la première pensée de l'Empereur et le premier besoin de la nation qui restaurait un pouvoir unique et fort, fut de constituer une dynastie. Plusieurs membres de la famille Bonaparte entouraient le trône ; à l'exception du prince Jérôme et de son fils, ils appartenaient à la branche de Lucien, prince de Canino, frère aîné de l'Empereur Napoléon Ier.

Les lois du premier Empire avaient,

en raison de la nature du mariage du prince de Canino, déclaré ses enfants déchus de leurs droits éventuels au trône. Aprfes de solennelles conférences entre l'Empereur Napoléon III, le Sénat et les hommes éminents qui l'aidaient alors à fonder le nouveau régime , il fut décidé que la branche du prince Jérôme aurait seule des droits à l'héritage impérial. Le Senatus-consulte qui établit la constitution de l'Empire, a consacré ces dispositions. Le prince Jérôme et son fils sont déclarés seuls Princes français et Princes du sang, déclarés seuls aptes à succéder à la couronne. Ils commencent donc la lignée des Princes du sang. En dehors d'eux, aucun droit héréditaire ; les autres membres de la famille Bonaparte ou Murât reçoivent le titre de Princes de la famille impériale, qui les distingue seul des autres citoyens.

LE PftlNCE NAPOtfcOS

Le Prince avait été nommé par l'Empereur, général de division. Il tenait à justifier cette haute faveur et à montrer qu'il en était cligne par son mérite, au>si bien que par sa naissance. Il s'empressa donc d'écrire à l'Empereur une lettre dans laquelle ces sentiments étaient exprimés de la manière la plus noble.

« Sire, écrivit-il, au moment où la guerre va éclater, je viens prier Votre Majesté de me permettre de faire partie de l'expédition qui se prépare. Je ne demande ni commandement important, ni titre qui me distingue ; le poste qui me semblera le plus honorable, sera celui qui me rapprochera le plus de l'ennemi. L'uniforme que je suis si fier déporter m'impose des devoirs que je serai heureux de remplir, et je veux gagner le haut grade que votre affection et ma position m'ont donné. Quand la nation prend les armes, Votre Majesté trouvera, j'espère, que

i-e, qut

ma place est au milieu des soldats; et je la prie de me permettre d'aller me ranger parmi eux, pour soutenir le droit et l'honneur de la France (1). »

Le 10 avril, il quitta Paris accompagné de l'ambassadeur de la Sublime Por te, Vély Pacha, qui le conduisit jusqu'à Toulon. S. A. L le prince Napoléon s'embarqua le 17 sur le Roland, et débarqua à Constantinople le 1er mai. Au palais de Defderdar-Bernou, destiné à l'habitation du Prince pendant son séjour à Constantinople , il eut l'insigne honneur de recevoir la visite du Sultan.

Cinq divisions avaient d'abord été formées pour aller en Orient sous les ordres du maréchal Saint- Arnaud.

L'Empereur donna au prince Napoléon le commandement de la 3e. Les généraux Canrobert, Bosquet, FQrey et

(1) Lettre «lu 25 février 1855.

Di

Morris commandaient les quatre autres.

Ce fut le noyau de cette glorieuse armée qui, par ses sacrifices, ses exploits et ses fatigues, a égalé, sinon surpassé, la gloire des anciennes armées impériales.

Le Prince ne fit qu'un court séjour à Constantinople. Il revint à Gallipoli, où sa division arrivait, bataillon par bataillon. Il la constitua, l'établit d'abord au camp de la grande rivière, puis plus tard en avant des lignes de Boulayr.

Cependant les Russes prenaient sur le Danube une attitude menaçante ; le siège de Silistrie était commencé. Le maréchal Saint-Arnaud prit la résolution, regardée à cette époque comme trèshardie, d'envoyer la division du prince à Constantinople, couvrir la capitale de l'Empire que l'on croyait menacée. Le Prince, à la tête de sa division, marchant sur deux colonnes, traversa en quinze jours la plus grande partie de la Turquie

d'Europe, et bientôt les soldats français saluèrent ce dôme de Sainte-Sophie, que leurs ancêtres avaient vu pour la dernière fois cinq siècles auparavant. L'émotion produite par cette apparition courut aussi vite parmi les descendants de Mahomet II et ceux de Comnènes , que dans les rangs de nos soldats. La grandeur et l'étrangeté de ces circonstances n'éclata nul jour d une manière aussi sensible que lorque le Sultan vint passer la . division du Prince en revue sur l'immense plateau de Daoud-Pacha, dominant la ville de Constantin, la mer de Marmara et les lieux les plus célèbres de l'histoire et de la Fable, par un de ces soleils qui prêtent leur éclat aux grands tableaux de l'histoire. Le neveu de l'Empereur Napoléon présenta au successeur de Mahomet II les régiments accourus pour le défendre.

De nouveaux progrès des Russes né-

cessitent un mouvement en avant. Cette fois, la division entière du Prince est embarquée dans Y Arsenal, et trois jour? après elle débarque à Varna. Le Prince y resta sous la tente pendant une partie de Tété. Cette période fut employée à des manœuvres et à des marches continuelles. On peut dire que l'admirable discipline, l'aplomb et l'homogénéité de la 3e division datent de cette époque, ainsi que sa glorieuse destinée.

Au mois de juillet , eut lieu l'expédition de la Dobrutcha, fameuse par le coup terrible qui frappa l'armée et qui faillit l'anéantir avant qu'elle eût combattu.

Les divisions Canrobert, Bosquet et Napoléon étaient échelonnées dans les plaines immenses de l'ancienne Mœsic, quand tout à coup, à la suite d'un orage, un choléra foudroyant vint les frapper ; les hommes tombaient dans les rangs comme s'ils avaient marché sous le feu

30 LE P1UNCE NAPOLÉON

ennemi. Le Prince , dans ces moments difficiles, fut admirable. Il ne quitta pas l'ambulance, et pas un seul convoi de malades ne fut organisé par un autre que par lui. L'amour que lui ont porté les soldats date de cette époque. Il ramena sa division décimée à Varna, et ce ne fut qu'après l'avoir installée dans un campement salutaire et l'avoir entourée de tous les soins propres à la refaire, qu'en proie lui-même à une fièvre dévorante, il consentit à quitter cet air empesté pour aller prendre quelques jours de repos à Constantinople.

Vingt jours après , sur l'appel du maréchal de Saint- Arnaud, il s'embarquait de nouveau pour venir trouver sa division à Varna. L'expédition de Crimée était décidée. Encore malade, il se fit porter au camp et y fut reçu par les rris enthousiastes de ses soldats.

On sait quel rôle la 3e division, sou*

LE PRINCE NAPOLfcOX 31

les ordres du Prince, a joué à l'Aima ; c'est elle qui enfonça le centre russe. Au moment où la bataille allait s'engager, et quand le prince Napoléon, les généraux Canrobert, Bosquet et Forey venaient prendre les derniers ordres du maréchal : — *« Des ordres, leur répondit-il en leur montrant l'armée russe, je n'en ai pas à donner à des hommes tels que vous, je n'ai qu'à leur montrer l'ennemi. Allez ! *

Après la bataille, le Prince se rendit à l'ambulance, puis visita à pied, suivi d'un seul aide de camp, les bivouacs où s'établissaient ses troupes, au milieu des morts et des mourants. A mesure qu'il se présentait devant chaque bataillon, les soldats se précipitaient autour de lui avec des cris d'enthousiasme et d'amour.

Dans les premiers jours de novembre, après le commencement du siège, le Prince, déjà malade, demanda au gé-*

néral en chef ( le général Canrobert ), le commandement des colonnes d assaut qui devaient être lancées sur Sébastopol. A ce moment, l'attaque régulière ayant échoué par le feu du 17 octobre, on en était venu au projet de tenter sur la ville un coup de main vigoureux . Le 5 novembre au matin, la furieuse attaque des Russes sur le plateau d'Inkermann changea toutes ces dispositions, et fit entrer les opérations dans la phase de langueur où elles se sont continuées pendant plus d'un an. Dans cette journée mémorable, et dès le point du jour, le Prince reçut Tordre d'envoyer sur le champ de bataille d'Inkermann sa lre brigade, commandée par le général de Monet. Bientôt le Prince sortait luimême de son camp, à la tête de la 2e brigade, pour se porter à la défense de nos ligues, qu'une terrible sortie des Russes menaçait. C'est dans cette cir-

constance que périt le brave et infortuné de Lourmel. Aussitôt que la sortie eut été repoussée, le Prince envoya solliciter Tordre de marcher, avec sa 2e brigade, sur le canon d'Inkermann. Sans attendre ces ordres, il se mit en marche et arriva à temps pour réunir toute sa division sur le plateau et prendre part aux derniers incidents de ce terrible combat. Ce fut une de ses batteries, la batterie Lainsecq, qui du haut des berges qui dominent la Tchernaïa , foudroya les Russes en déroute et entassa leurs cadavres dans cette vallée funèbre.

Deux jours après, le prince Napoléon, à bout de forces, dévoré par la fièvre, fut obligé de s'embarquer pour Constantinople, sur laquelle l'énorme quantité de malades et de blessés de l'armée était évacuée. Il y resta un mois, et sa santé ne se rétablissant pas, les ordres de l'Empereur le rappelèrent en France.

^wee.

La calomnie s'est emparée de ce retour du prince Napoléon, pour en faire line arme contre le nom qu'il porte, nom qui est le désespoir des partis hostiles. L'histoire impartiale n'aura, pour y répondre, qu'à enregistrer ces deux seuls faits : le premier, c'est que le prince Napoléon ne s'est embarqué pour la France qu'après que le duc de Cambridge se fut embarqué pour l'Angleterre et que les grands-ducs de Russie eussent quitté leur armée; le second, c'est que sans ordres, sur le champ de bataille d'Inkermann, il se rendit là où l'appelaient le danger et son instinct militaire.

L'Empereur, avant le départ du Prince pour la Crimée, l'avait nommé président de la Commission de l'Exposition. A son retour, le prince Napoléon trouva les travaux mal engagés et fort compromis.

Avec son admirable esprit d'ordre et

sa puissante faculté d'organisation, il comprit que l'insuccès provenait d'un manque de direction ; aussitôt, il se mit à la tête de sa petite armée d'employés; il s'adjoignit pour lieutenant un homme connu pour ses aptitudes comme organisateur, M. Leplay , et, en peu de jours, il fit pénétrer la lumière au milieu de ce cahos. En cette circonstance, le Prince ne dédaigna pas de descendre dans les plus infimes détails, car, à ses yeux, il n'y a pas de petites choses.

L'Exposition terminée, le prince Napoléon en dressa le tableau qui forme trois volumes considérables. Cet ouvrage sera dans l'avenir, pour l'industrie française au dix-neuvième siècle, ce qu'a été jadis la Maison rustique, un véritable monument historique des progrès de l'esprit humain appliqué au bien-être.

Le prince Napoléon attache avec raison une très-haute importance à son

Rapport sur l'Exposition universelle.

Deux qualités recommandent, à notre sens, ce vaste travail à l'attention des hommes spéciaux et des économistes :

l'élévation des idées et la franchise avec laquelle elles sont exprimées.

Le rôle du Prince, dans cette circonstance, avait cela de. délicat que le caractère officiel dont il était revêtu créait à la libre expansion de sa pensée personnelle un obstacle presque insurmontable.

Rien poin tant dans le Rapport sur l'Exposition ne témoigne de cette gêne. Les idées les plus neuves, les plus larges sur l'avenir de l'art et de l'industrie au dixneuvième siècle, y sont émises avec un tact, une convenance qui les feront accepter par les esprits les plus sages.

« Votre Majesté, dit le Prince au début de son rapport, reconnaîtra qu'il a fallu surmonter bien des difficultés pour que cette œuvre, entreprise et réa-

lisée au milieu des préoccupations les plus graves, prît rang parmi les faits mémorables de notre époqùe. »

Le fragment le plus considérable, selon nous, ou du moins celui qui offre le plus d'intérêt au publiciste, traite des considérations générales sur l'Exposition universelle. Quelques citations bien courtes et appropriées à notre cadre en donneront une idée. De l'examen de l'Exposition, considérée dans son ensemble et comme expression de la puissance créatrice des divers peuples, il résulte que : « la supériorité industrielle d'une nation dépend, par dessus tout, de sa moralité et de son esprit & initiative individuelle, »

Quant au caractère de la France dans ces admirables tournois du génie industriel, il est apprécié à sa réelle valeur, avec ses qualités et ses défauts. « Si la France se laisse trop souvent devancer

-il IV. v.

dans la réalisation des idées que son génie fait éclore, elle leur donne, quand elle les applique, un caractère particulier qui les élève et les grandit. »

Les conclusions du Rapport définissent avec beaucoup de clarté le rôle des Expositions universelles dans le mouvement de la civilisation. L'opinion du prince Napoléon est que : « les Expositions universelles doivent remplacer les Expositions nationales, inaugurées, il y a soixante ans, par la France... Il faut se féliciter de ce fait, qu'une nation ne forme point un tout isolé, mais que tous les peuples tendent à être unis au point de vue industriel, par un lien de solidarité. »

Le devoir des nations que leur génie place à la tête de la civilisation, consiste donc à développer ce principe. Xous devons, « tout en ménageant les transitions et les changements trop brusques, marcher à la véritable organisation indus-

tri elle et commerciale du monde, à celle j

qui vient de la Providence et qui con- |

siste à laisser chaque groupe de la grande j

famille humaine se développer dans la ;

branche de travail à laquelle le destinent ! son climat, son sol, ses richesses minéraies, ses voies de communication, son

tempérament et son génie national (1). » !

L'avantage des Expositions universelles est d'apprendre aux peuples à se : connaître et de favoriser ainsi le progrès économique. Elles ont aussi l'avantage de mettre en rapport tous les savants i du globe, et de réaliser ce qui sembla jadis une utopie, quand Saint-Simon, ; dans une forme singulière, en émit le vœu S 1

Le Prince ne se dissimule pas, d'ail- ! leurs, les difficultés que présenteraient

de fréquentes Expositions universelles. j

Mieux que tout autre, il a pu en juger. j

Il sait les frais énormes qu'entraînent ;

(1) Rapport sur V Exposition universelle, page 130.

ces immenses exhibitions. Aussi, est-il partisan, dans Tordre normal, des Expositions par catégories appropriées aux besoins du moment. L'Etat doit-il toujours se charger de l'entreprise des Expositions ? En principe, le Prince ne l'admet pas. Il croit que l'initiative individuelle serait préférable ; mais, ne pouvant se soustraire à cette évidence qu'en France on croit l'Etat seul capable de mener à bien ces grandes et difficiles affaires, il propose pour solution mixte une commission spéciale à la nomination de l'Empereur et prise en dehors des personnes attachées aux administrations publiques.

Le Rapport indique ensuite les conséquences douanières des Expositions universelles. Elles tendent, selon l'auteur, ii substituer les droits fiscaux à la protection.

Reste la question du jury, la plus dé-

licate, celle qui, à chaque Exposition, cause tant d'émoi parmi le peuple artiste et le peuple industriel. La pensée du Prince est ici fort nette et fort accentuée. Il se déclare pour la suppression ou, du moins, pour la profonde modification des jurys de récompense.

A son avis, le véritable rémunérateur c'est le consommateur. Guidé par son intérêt, le consommateur saura bien, sans qu'on le lui désigne, discerner le meilleur produit et rémunérer, en Tachetant, celui qui Ta créé.

La théorie du prince Napoléon peut se résumer ici d'un mot :

» Le jury cest tout le monde. »

Les périls et les fatigues de la campagne de Crimée n'empêchèrent pas le prince Napoléon de concevoir et de mettre à exécution le plan d'une expédition d'un autre genre.

Le projet du prince Napoléon était de

42 LE 1TJNCE NAPOLÉON

visiter l'Ecosse, l'Islande, le Groenland,

les contrées Scandinaves, les mers polaires arctiques. Désintérêts maritimes, ethnographiques et d'histoire naturelle donnaient à ce voyage un caractère d'utilité tout à fait conforme aux goûts du prince Napoléon. Un navigateur illustre, le célèbre sir John Franklin, avait péri dans ces régions désolées, qu'osent seuls affronter des baleiniers, familiarisés avec les privations et les périls qui attendent le navigateur dans ces formidables parages.

Mais ce danger fut pour le Prince un attrait de plus. 11 groupa autour de lui des savants, des artistes, et partit du Havre, le 15 juin 185(5, Siiï la corvette la Rcine-IIorlense. C'était un élégant navire à hélice, réunissant la voile à la vapeur, construit en fer, mais plus apte à une marche rapide qu'à supporter le choc des glaçons des mers polaires.

L'intérieur du bâtiment était muni d'ailleurs de tout ce qui peut rendre supportable la solitude des flots. Rien n'y manquait de ce qu'il faut pour l'étude et pour la vie confortable. Un aviso, le Cocyte> devait suivre la Reine-Hortense et lui venir en aide, le cas échéant. Le Don Juan de Byron eût voulu courir les aventures parmi les Lapons et les Esquimaux, qu'il n'eût pas fait choix d'un plus joli navire.

Ce rude voyage d'exploration commença comme une simple partie de plaisir. On parcourut l'Ecosse ; on visita ses ruines, ses sites pittoresques. Le prince Napoléon, oubliant les tristes injures de Walter-Scott contre l'Empereur et ne se souvenant plus que des œuvres admirables du grand romancier, eut le bon goût d'inscrire son nom sur l'album des visiteurs d'Abottsford.

La Reine-Hortense suivait les tou-

ristes par mer, s arrêtant çà et là dans les ports des côtes dentelées de l'Ecosse. Le 21 juin, elle quitta les eaux du Leith et, après quatorze heures de navigation, elle entrait dans le port de Péterhead.

Jusque-là, le voyage ressemblait à une simple excursion de touristes. Mais, à Péterhead , le Prince et ses compagnons de voyage eurent un avant-goût des dangers qu'ils allaient bientôt affronter.

Le port de Péterhead ne ressemble guère aux autres stations maritimes de l'Angleterre et de l'Écosse. Les marins et les navires qu'on y rencontre ont une physionomie spéciale. Ce port , taillé dans le roc, peuplé de bâtiments à la membrure formidable, cuirassés de madriers en chêne et montés par des marins baleiniers aux formes athlétiques, aux traits audacieux et accentués, donne à lui seul une idée de l'énergie que l'homme est capable de déployer dans sa

lutte contre les éléments. Chaque année, navires et matelots partent pour les mers du pôle, pénètrent dans la banquise et livrent une guerre acharnée aux phoques et aux baleines.

On piit à Péterhead les informations nécessaires, et la Reine- Hortense fit choix d'un maître de glace (ice master), célèbre dans la contrée, M. Arbutnoth.

C'était un ancien compagnon du capitaine Collington. 11 avait passé cinq années consécutives dans les glaces.

Tandis que le prince visitait les Highlands, la corvette gagnait le golfe de Murray. On la rejoignit dans la baie de Cromarty, non loin d'Inverness. Il fallut relâcher à Thurso. La tempête grondait avec fureur.

Les navigateurs dirent ensuite un dernier adieu au sol européen.

Par un temps froid et pluvieux, par une mer houleuse, la Reine-Hortense

cingla vers cette île désolée qu'on aperçoit au sommet de la carte comme uri lieu d'exil, et qui porte le nom d'Islande. Par un bon vent, la Reine-Hwiense parcourait quatre-vingt-dix lieues dans les vingt-quatre heures. Le 29 juin, les falaises volcaniques de ces plages solitaires apparurent au bout de l'horizon .

Le ciel était pur alors, la mer immobile. Les baleines et les poissons monstrueux , qui viennent durant l'été cherche]' la fraîcheur des pôles, se jouaient sur la surface de l'Océan. LTn monde inconnu, merveilleux, s'offrait, sous un ciel pâle et froid, aux regards des passagers de la Reine-Horteiise. La corvette doubla le cap Portland, le cap Reykianes, traversa les îlots des Hommes de l'Ouest, et entra le 30 juin dans la rade de Reykiawik.

Un village de sept cents âmes, derrière lequel se dressent au loin des mon-

tagnes de lave, des glaciers aux neiges éternelles, telle est la capitale de l'Islande. Les souvenirs qu'éveillent ce pays sont des souvenirs de mort. Il y a là une légende éternelle et toujours la même, celle des navires perdus dans les glaces et dont on n'a plus entendu parler. Là vit une population douce, pauvre, résignée, que semble accabler le poids d'un froid perpétuel, et qui six mois vit dans la lumière, six mois dans une nuit profonde. Le blé ne croît point sur ce sol ingrat. On n'y trouve ni arbres ni charbon, et le combustible manque dans ce pays, où il pourrait du moins offrir une compensation aux rigueurs du climat.

Le seul plaisir de ce peuple silencieux est la lecture. Le prince Napoléon fit don à la bibliothèque de Reykiawik d'une collection d'ouvrages français.

Lorsqu'on eût visité l'Islande , ses sources d'eau chaude, ses volcans, ses

glaciers, ses pâles et silencieuses prairies, le prince Napoléon prit la résolution d'explorer la banquise et les côtes sinistres du Groenland.

Mais, avant que la Reine- Horteme levât l'ancre, le commandant de la frégate YArthémise, frégate de guerre chargée de protéger les pêcheurs français répandus dans les mers polaires arctiques, voulut offrir un bal au prince Napoléon. La fête eut lieu à bord de la frégate, le 6 juillet, à neuf heures du soir, sur le pont du navire, transformé en salle de bal. Des faisceaux d'armes, des fleurs, des lumières firent l'ornement de la salle, où l'on avait produit une nuit factice. L'orchestre de la Reine-Hwtense joua des quadrilles et des polkas de Paris. La fête se termina parun souper servi dans l'entrepont, dont on avait fait une élégante salle à manger. Les dames islandaises invitées à ce bal purent se faire un moment l'idée des

plaisirs des capitales de cette Europe, qu elles ne verront sans doute jamais.

On quitta le bal à la clarté du soleil, comme on y était entré, et I on revint à bord de la Reine-Hortense, dont la machine chauffait. Le Prince venait de décider que Ton partirait immédiatement pour l'île Jean-Mayen, roche aride perdue dans les glaces, à plusieurs centaines de lieues au Nord, et que trois ou 4iiatre navires, jusqu'aujourd'hui , ont seuls osé visiter.

Les phoques et les ours marins sont les seuls habitants de cette île affreuse. Un petit navire de plaisance, un simple yacht, le Foam, monté par un Anglais, lord Dufferin( il y a toujours un Anglais partout), suivit audacieusement la Reine- Hortense.

Les passagers de la Reine-Horiense avaient rencontré, dans la rade de Reykiawik, ce jeune lord, qui venait cher-

cher des émotions jusque dans le cercle arctique. On amarra le yacht à la Reine- H or terne, que suivait en outre un bâtiment de transport chargé de charbon.

. On sortit de Reykiawik le 7 juillet.

L'île de Jean-Mayen, vers laquelle voguait la Reine-Hortense , est pourtant moins près des glaces éternelles que le Spitzberg ; mais la persistance du froid dans les régions polaires la rend néanmoins fort souvent inabordable, même au cœur de l'été.

Une muraille de glace, muraille flottante ou immobile, dont la situation est variable, s étend quelquefois du cap Farewell sur toute la longueur de la côte du Groenland, et va s'appuyer aux rochers de l'île de Jean-Mayen, qu'elle enveloppe alors dans ses glaces jusqu'à vingt lieues à la ronde. On nomme cette muraille la banqvise.

LE PRINCE XAPOLEOX 51

Rencontrerait - on la' banquise? Là était la question.

On entrait, d'ailleurs, dans/une mer de tempêtes, de neiges, de bfiunçs, où flottent des montagnes de glace hautes de cent cinquante mètres, et dont» la base mesure sept fois cette hauteur, J*a fieine-Hortense naviguait sur des flotsdont nulle sonde n'a mesuré le fond. La Lilloise, en 1833, disparut dans ces parages. La Reine- Hortense était bien frêle pour affronter de tels dangers. Mais son compagnon le Saxon et le yacht de lord Dutferin n'étaient pas dans de meilleures conditions.

On franchit enfin la ligne du cercle arctique. Les matelots en célèbrent gaiement le passage par une cérémonie burlesque, dans le goût de celle qu'on pratique en passant la ligne de l'équateur.

Le temps se maintenait calme, et l'on

rie perdit pas l'espoir d'arriver à l'île de Jean-Mayen. Au dix - septième siècle, sept matelots avaient essayé de passer un hiver dàns l'île. On les trouva morts l'été suivant, quand on vint pour les chercher. Après six mois passés dans les ténèbres et les tempêtes polaires, ils étaient morts au premier souffle du printemps, au moment de leur délivrance.

Le mot mourir fut la dernière parole inscrite sur leur journal. Mais rien n'arrête l'homme, tant est grande sa soif de connaître.

Le 10 juillet, la température baissa tout à coup, une brume impénétrable enveloppa le bâtiment. Un troupeau de phoques vint jouer autour du navire. Il était deux heures du matin : le prince Napoléon, déjà sur le pont, fait éveiller les passagers. Une voix goguenarde de matelot français crie dans la brume :

— « Messieurs les voyageurs pour la banquise! ->

Tout à coup, le soleil déchire le brouillard, et l'on voit la mer couverte de blancs glaçons, comme une prairie de moutons. Bientôt les glaçons grandissent, prennent des formes bizarres, fantastiques, passent silencieux près de la corvette et rentrent dans la brume. Au sein de glaçons flottants, on entrevoit la muraille de glace. La neige tombe épaisse, tourbillonnante. On ne distingue plus les objets à cent mètres devant soi. Le Prince persiste pourtant à naviguer dans la direction de l'île Jean-Mayen. La Meir^e- Hortense s'engage dans des golfes de glaces, dont elle n'a souvent que le temps de sortir pour ne point s'y trouver enfermée. On avance toujours plus avant vers ce pôle, dont Dieu n'a point encore permis que l'homme sondât les sombres mystères.

La Reine-Horteme , obstinée dans sa recherche, côtoya pendant trois jours la banquise, qui, à chaque instant, grandissant et prenant des attitudes formidables, semblait dire : — Tu n'iras pas plus loin. Les morsures du froid devenaient plus âpres. La neige redoublait.

Les glaçons dépassaient en hauteur le navire. Le Prince, n'interrompt pas ses observations. On avait perdu de vue le Saxon. Le charbon s'épuisait. Le yacht le Foam se sépara de la Reine-Horteme.

Cette marche rapide le fatiguait. Il n'y avait pas à hésiter, il fallait se hâter de sortir des glaces, s'il en était encore temps. L'île de Jean-Mayen était inabordable cette année.

A travers mille dangers, la Reine- Horteme regagna pourtant les côtes de l'Islande et visita quelques-unes de ces anses profondes et dentelées qui bordent les côtes des régions arcti-

LE PRINCE NAPOLÉON ôô

ques et qu'on nomme des Jiords. Le Prince conféra ensuite avec le commandant La Roncière. Il fut déc idé que la corvette prendrait la direction du Groenland. Chemin faisant on rencontra le cadavre d un navire qui flottait abandonné sur les flots, ballotté au gré du hasard, et qui semblait jeté là comme un avertissement aux imprudents navigateurs qui osent affronter les côtes inhospitalières du Groenland.

Elles apparurent enfin le 21 juillet.

Leurs pics gigantesques et mornes se dressent à l'extrémité du cap Farewell.

La grande banquise, qui, à quatre cents lieues de là, s'attache aux roches de l'île de Jean-Mayen, reparut plus menaçante que la première fois. La corvette franchit une zone de glaces flottantes, et l'on découvrit enfin ce continent de neiges et de rochers sur lequel vit le pauvre Esquimau.

La Reine-Horteiise navigua dans le détroit de Davis et la mer de Baffin.

Elle doubla le cap de la Désolation. Le prince Napoléon avait décidé que l'on irait à Gothaab. On approcha de la côte. Les Esquimaux , pareils à de grands poissons, arrivèrent dans leurs kayaks.

On mouilla non loin de la principale factorerie du Groenland, Gothaab.

La capitale de ce continent , plus grand que l'Europe, se compose de cinq maisons en bois et de quelques huttes en terre, où vivent, comme des taupes, des familles d'Esquimaux, de race mongole, sans tradition historique, qui disputent leur vie aux éléments, dépassent rarement la cinquantième année, et préfèrent poin tant leur sauvage patrie aux plus belles contrées de la terre.

Un pasteur danois et quelques Européens habitent ce lugubre pays. Le prince Napoléon leur laissa de sa bonté des

souvenirs qui, plus tard, formeront légende. Au bout de quelques jours, la fieine-Horlense reprit la direction du cap Farewell.

Nous ne suivrons pas les passagers de la Reine-Horlense dans les péripéties du retour.

Le prince visita quelques points de la côte du Groenland, les sécheries de Fiskerness, les mines decriolithe d'Arksukfiord, revint le 13 août à Reykiawik où la corvette se ravitailla de charbon , partit le 16 pour les îles Feroë, les Shetland, gagna ensuite la Norwége, s arrêta à Stockholm et visita Copenhague.

Le 6 octobre, laBeine-Horlense rentrait au Havre .

Avant d'entreprendre son voyage dans les mers Polaires, le prince Napoléon avait conçu le plan et commencé la construction d'une habitation particu-

lière, devenue fameuse dans les annales de l'art , et dont le souvenir sera insé-

parable de son nom. Epris des beautés classiques de l'école grecque , formé dès l'enfance par la vue des chefs-d'œuvre de Rome et de Florence, ramené vers le goût des choses antiques par le mépris exagéré peut-être des médiocrités de l'âge présent, le prince Napoléon a voulu réaliser au milieu de Paris l'idéal dune maison grecque , avec son architecture, ses décorations, son ameublement; il a voulu, en un mot, reconstruire la Grèce, et vivre familièrement avec elle. L'exécution était difficile, il fallait adapter le goût de l'antiquité aux exigences de la vie moderne, et vivre comme un Français et un prince dans un palais athénien. Secondé par les premiers architectes de notre temps, le Prince, à force de soin, de travail et de persévérance, est parvenu à résoudre ce pro-

blême. Le succès a été complet, la maison du Prince est devenue , pour les étrangers, les artistes, une des curiosités de Paris. Le soin et la vérité des détails ont été poussés jusqu'à leur dernière limite , au milieu de tous les raffinements du confortable empruntés aux habitudes anglaises. Une précieuse collection d'objets d'art, anciens et modernes orne cette magnifique demeure. A l'exemple des Romains, le Prince en a consacré la pièce principale, l'atrium, aux bustes en marbre des membres de sa famille. Le profil antique des Bonaparte confond, aux yeux du visiteur, l'illusion avec la réalité ; il peut se croire dans la Rome des Césars, quand il se trouve au milieu des Césars de la France. Debout, sur l'autel autrefois consacré à la Divinité protectrice, l'Empereur Napoléon Ier, vêtu de la toge et ceint du glaive, semble abriter sous sa grande

ombre les images de ses frères et de ses neveux.

C est dans cette demeure que le prince Napoléon a passé deux années de sa vie, se consacrant au culte des arts, de la science , dans le commerce d'une société délite, étrangère aux passions politiques, adonnée tout entière au goût du beau, et à la recherche du vrai. Des membres de l'Institut, Ingres, Delacroix, Lpngpérier, Saulcy; des hommes de lettres, de Vigny, Ponsard, Mérimée, Augier, Villot ; des soldats, des hommes d'Etat, de Monet, Morris, Cler, Bixio, La Guéronnière, Leplay, Girardin, composaient ces réunions, où chacun apportait l'indépendance de son caractère , la liberté de ses opinions.

En 1857, une importante mission de l'Empereur arracha, pour un moment, le prince Napoléon aux loisirs de la vie

privée. Une affaire de minime importance, mais qui blessait l'amour-propre personnel d'un monarque puissant, la question de Neufchâtel, divisait l'Europe et semblait sur le point de troubler la paix du monde. Ce n'était pas sur un pareil terrain que la France pouvait consentir à se laisser entraîner par un parti ou par l'autre , pour faire prévaloir par les armes sa politique traditionnelle et nationale.

L'Empereur avait résolu de faire accepter par la Prusse un compromis propre à rendre la paix à l'Europe ; les négociations avaient échoué. Le prince Napoléon, porteur des instructions et d'une lettre de son Auguste cousin, partit pour Berlin. On sait quel fut le succès décisif et prompt de cette mission, dans laquelle l'habile négociateur eut l'art d'obtenir satisfaction par la persuasion. Mais ce que Ton ignore peut-être en

62 LE PRINCE NÀPOLÈOX

France, c'est l'immense effet produit dans l'Allemagne du Nord par l'apparition du Prince. Dans toute la Prusse, le premier Empereur est passé à l'état de légende ; la gravure populaire a répandu à un nombre immense d'exemplaires les scènes diverses auxquelles donna lieu le séjour de Napoléon Ier à Berlin, et les nombreux épisodes qui se produisirent alors font encore aujourd'hui le sujet des conversations dans les villes et les chaumières. Le prince Napoléon, en s'appliquant en quelque sorte à visiter les lieux qu'avait jadis visités son oncle, vint réveiller ces vieux souvenirs et donner le mouvement et la vie aux scènes que le burin avait consacrées. L'effet produit sur les masses par l'envoyé de Napoléon III avait quelque chose de magique ; le peuple qui accourait en foule sur ses pas était saisi d'un pieux étonnement en contemplant ses traits historiques, et

rendait toute sa pensée en criant unanimement : Vive l'Empereur! On sentait que ces cris sortis de 1 âme étaient un hommage rétrospectif rendu au chef de la dynastie française , et qu'aucun souvenir amer ne se mêlait à ces témoignages.

Le sentiment que réveillait la présence du Prince, se révéla avec plus c!e vivacité encore lorsqu'il alla visiter le tombeau du grand Frédéric. Le sépulcre ro}-al était éclairé par de pâles lumières qui projetaient leurs rayons affaiblis sur la figure de Son Altesse , et donnaient à son teint une nuance terne et mate qui était, on le sait , particulière au visage du grand Empereur. Le Prince, ému et recueilli, la tête inclinée , contemplait dans un silence respectueux la dernière demeure du plus grand roi qui ait gouverné la Prusse. Un témoin de cette visite nous disait : « En voyant le prince

français, il nous semblait que c'était l'ombre impériale elle-même qui venait rendre hommage au véritable fondateur de la monarchie prussienne, et l'on ne pouvait se défendre d une émotion qui faisait perler la sueur sur nos fronts et , qui humectait nos paupières. » Le succès du Prince fut donc complet : il remplit rigoureusement les instructions de son cousin, et les populations saluèrent en sa personne , par leurs acclamations sympathiques, le descendant du grand homme qui était entré victorieux dans leur capitale.

Cependant, l'Empereur conçut le projet d'utiliser les qualités éminentes de son cousin et de le faire entrer dans les conseils du gouvernement. Le ministère de l'Algérie et des colonies fut créé pour le Prince. L'Empereur remit entre ses mains les destinées de nos possessions doutre-mer, un peu sacrifiées jusqu'à ce

jour, comme des dépendances du ministère de la guerre et de celui de la marine. Le Prince a cherché à donner à ces intérêts lointains une vie qui leur fût propre en les affranchissant des entraves que la centralisation administrative leur avait imposées. Par lui, les préfectures de l'Algérie furent constituées dans les mêmes conditions que nos préfectures de France , et les conseils généraux fonctionnèrent pour la première fois à Alger, Oran et Constantine. A proprement parler, la constitution civile de l'Algérie date du mémorable décret qui a institué ces conseils généraux, et pour lequel le Prince a dû lutter contre des résistances et des préjugés obstinés. En ce qui concerne les colonies-, le Prince a poursuivi la réforme d'un système économique emprunté aux plus vieilles traditions du passé, qui, liant d'une manière indissoluble la production agricole de nos colo-

nies avec la production industrielle de la métropole, enlève à Tune et à l'autre leur liberté d'action et leurs véritables éléments de progrès.

Quelques jours après rétablissement du ministère, le Prince se rendit à Limoges pour présider à la distribution des récompenses que le jury de l'Exposition du département de la Haute- Vienne avait accordées aux fabricants de la France centrale. On peut dire que ce fut à Limoges que le Prince inaugura son ministère en proclamant les principes d'économie politique qu'il voulait faire prévaloir ; le discours qu'il prononça dans cette circonstance est devenu célèbre et constitue, en quelque sorte, un véritable programme.

Le séjour du Prince à Limoges fut marqué par divers incidents dignes d'intérêt ; dans un toast qu'il porta à l'Empereur, il glorifia en termes magnifiques

la création de la médaille de Sainte-Hélène, qui décore la poitrine de son vieux père. Le Prince montra, en cette circonstance, qu'il avait l'esprit d a-propos, et, en quelques jours, il acquit dans ce pays une popularité qui se manifesta au moment de son départ, par les plus chaleureuses démonstrations.

Le prince Napoléon vient d'épouser la princesse Clotilde de Sardaigne , fille du roi Victor-Emmanuel, qui n'a pas encore accompli sa seizième année et qui joint dit-on à toutes les grâces de la jeunesse, les qualités sérieuses de l'âge mûr. Ce mariage a été salué par l'Italie avec des transports de joie, et les Parisiens ont, de leur côté, témoigné à la jeune princesse les plus franches sympathies. « Heureux le prince qui l'aura pour époux ! » dit en la' voyant la veuve de l'Empereur de Russie, à l'époque de son voyage en Italie.

Orpheline depuis l'âge de douze ans,

la princesse Clotilde a passé une adolescence assez retirée. Son cœur et son intelligence ont su mettre à profit ces heures solitaires. Ainsi vécut, dans sa première jeunesse , Maximilienne-Wilhelmine, à la cour de son père, le grandduc de Hesse, quand le prince Alexandre la vit,, l'aima et lui offrit sa main. Accueillie par S. M. l'Impératrice Eugénie avec une grâce et une bonté touchantes, la princesse Clotilde entre à la cour de France blonde comme un rayon de ce printemps italien que son jeune et charmant visage semble symboliser.

Être Italienne, princesse et n'avoir pas seize ans, voilà bien des charmes réunis!

Mais il en est un autre encore, un plus intime, plus profond, qui s'attache à cette jeune princesse. Qui donc la verra passer ici sans songer à cette pauvre Italie, couronnée à la fois de tous les rayons du martyre et de la gloire ? Sur

les pas légers de cette noble et belle enfant, marche, le doigt levé au ciel, une figure symbolique : l'Espérance. Et dans l'air qu'elle traverse comme un parfum de roses des Apennins, une voix mystérieuse, grave, dit en passant : « Souviens-toi de Celle qui a tant pleuré ! »

Mais je m'aperçois qu'en retraçant les actes principaux de la vie du plus cosmopolite de tous les princes, je finis, comme dans les romans d'autrefois, par un mariage.

Qu'il me soit pourtant permis, avant de terminer, d'ajouter à cette notice quelques traits de caractère. Ils éclaireront le reste du tableau et en feront mieux saisir l'ensemble.

Les nombreux voyages du prince Napoléon et les observations qu'il en a recueilli, n'ont pas été sans influence sur son caractère et sur ses opinions.

Les théories économiques du Prince, si éf

nettement exprimées dans son Rapport sur l'Exposition universelle, sont évidemment le fruit de ses études sur l'Angleterre. Le Prince se montre, dans ce Rap-

C'est aussi dans ses voyages que le Prince a sans doute puisé son amour pour les nationalités méconnues ou op-

de cette sympathie , le prince Napoléon est moins favorable aux intérêts de r Autriche. Sur ce point, l'instinct chez lui dépasse en quelque sorte la raison. C'est avec un sentiment inaccessible à la controverse, qu'il juge la politique de cet Empire.

Et pourtant nul dialecticien, nul orateur n'apporte dans la discussion plus d'ardeur, plus d'abondance, plus de passion. Discuter à fond de hautes matières politiques et économiques, est pour le Prince le plus vif des plaisirs. Il y ap-

porte les lumières d un esprit nourri de l'étude des hommes et des choses, une grande hauteur de vues, une précision, une propriété d'expressions étonnantes, une lucidité rare. Un peu myope, il ne se rend pas toujours bien compte de l'effet que produit sa parole, et rien n'altère ainsi la ferme expression de sa pensée. Le prince Napoléon appartient en philosophie à la grande école française du dix-huitième siècle .

Ennemi de l'éclectisme en art comme en philosophie, le prince Napoléon croit à la nécessité pour l'artiste d'un vigoureux et exclusif parti pris. En architecture il est partisan de la ligne droite. Le Louvre lui fait horreur. Ce monument, sans égal dans le monde entier, choque trop vivement son goût en architecture pour qu'il en puisse parler impartialement. Il déteste le style du moyen âge, et chez lui ce sentiment artistique se rat-

tache à ses opinions sur les matières sociales. Il regarde le moyen âge comme la honte de l'humanité.

Conséquent avec ses principes, il n'admire et n'aime que deux formes sociales, celle de l'antiquité romaine et la forme positive et scientifique des sociétés industrielles du dix-neuvième siècle.

En peinture, il admire surtout M. Ingres. Il préfère la chirurgie à la médecine, croit peu aux novateurs dans ces voies. Comme la plupart des princes de sa famille, le prince Napoléon n'a pas un goût très-vif pour la musique .

Le prince Napoléon devait rencontrer de vives sympathies dans l'Académie.

L'institut, section des beaux-arts, l'a nommé, Tan dernier, pour occuper le fauteuil vacant de M. de Pastoret.

Peu de personnes royales réunissent au même degré que le prince Napoléon , le goût et le sens de la vie intime. Il dé-

teste l'étiquette et ne s y conforme que

par la nécessité de sa condition.

Ce besoin d'intimité a doué le prince Napoléon d'une qualité bien rare chez ceux de sa naissance : c'est la constance dans ses affections. Aussi son entourage ne change guère, et cette fidélité envers ses amis lui a gagné de bons et solides dévouements.

Avec ses doctrines positives, le prince Napoléon ne montre aucune forfanterie dans le danger. Mais ses compagnons de voyage et de guerre, qui l'ont observé dans les circonstances les plus critiques, l'ont toujours vu affronter le péril avec cette gaieté des gentilshommes français des derniers siècles. Le danger passé , il reprend son allure ordinaire , ne livrant rien au hasard, pesant ses paroles et ses actes, apportant même dans les choses de la vie un soin méticuleux. Aussi, chez le Prince, l'exécution est rarement

spontanée. Il ne se décide à agir qu'après de longues et mûres réflexions.

Le détail paraît, en effet, le frapper plus que l'ensemble, et il apporte dans les petites choses autant d'énergie que dans les grandes, ne croyant le succès possible qu'à ce prix. Philosophe, il eût procédé par l'analyse pour arriver à la synthèse.

Cette faculté de pouvoir descendre dans lies détails les plus infimes des choses était une des qualités transcendantes de son oncle, et l'on peut affirmer qu'elle n'avait pas peu contribué à lui assurer une incontestable supériorité sur les hommes qui l'entouraient. Le prince Napoléon a hérité de ce don précieux : dans l'administration comme dans la gestion de ses affaires, il descend dans les plus humbles détails, et fait preuve, en toute circonstance, d'un esprit d'ordre et d'économie qui eût fait l'admira-

tion de Paul-Louis Courier. Le prince Napoléon est un prince suivant le vœu de l'illustre pamphlétaire de la Restauration.

FIN

LIBRAIRIE DE E. DENTU

Palais-Royal, II, galerie d'Orléans .

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