‹ Le maréchal Pélissier, duc de MalakoffChapitre 31 sur 37 · C. DENTU, LIBRAIRE -ÉDITE UT · texte numérisé non relu

C. DENTU, LIBRAIRE -ÉDITE UT

I Al-AIS-ROTAT-, GALP.RIE D'OBLKAN», 13

Tous droite ré»ervés»

PARIS , LMP. DE L. TINTERLIX ET C«

KLK MiUVE-DES-BOSS-BKFASXS, 3

« N'avez-vous pas rencontré, dans l'escalier, un petit bonhomme que M. de Flaliault te* nait par la main ? »

— « Oui, prince. »

— « Eh bien ! souvenez-vous de ce que je vais vous dire : Cet enfant-là sera un jour ministre. »

(D'Véron, Mémoires d'un Bourgeois de Paris. )

Dans ce langage de comédie de Molière, moitié italien, moitié français, qui n'empêchait pas Mazarin de dire des choses fines et profondes/il interrompit, par cette singulière question, un jeune solliciteur qui lui demandait de l'emploi : — « Êtes-vous houroux, Mossu? »♦ Là, en effet, se résumait pour ce vieux

4 M. DE MOKKY '

politique italien, rompu à la pratique des affaires humaines, la qualité suprême. Il ne demandait pas à un jeune homme : Êtes-vous savant, loyal, courageux, spirituel, etc. Il lui disait :

« Êtes-vous heureux ? » c'est-à-dire , quand vous jouez, gagnez-vous? quand vous allez à la chasse, rencontrez-vous le gibier ? quand vous entreprenez quelque affaire, cette affaire tourne-t-elle à votre avantage? En guerre, en amours, en voyages, en spéculations, êtes-vous heureux? si vous êtes heureux, je suis votre homme. Le favori de la fortunées! marqué d'un signe sacré pour le politique. A Dieu ne plaise qu'il contrarie cette puissante déesse qui tient en main les destinées des empires. Place, au contraire, à l'homme heureux ! Et fût-ce le plus insuffisant des hommes, qu'on le serve et qu'on s'incline ; la fortune no doit pas mentir.

— « Quel sera le candidat de la France parmi les personnes qui aspirent au pachalick de*** ? >• demandait un curieux.

— « Celui qui réussira , » répondit un fonctionnaire.

Histoire éternelle et invariable.

M. de Morny est précisément l'homme heureux que cherchait Mazarin. Mais ce qui ôte ici tout le mérite de la théorie prestigieuse que nous venons d'indiquer, c est que chez lui le succès est justifié par des qualités supérieures qui dominent les circonstances, quelles qu'elles soient, et mènent celui qui les possède à la richesse et à la puissance.

Il y a deux espèces d'hommes d'esprit et de talent, les uns qui arrivent à tout, les autres qui n'arrivent à rien. Les premiers sont de la famille des Mazarin, des de Caze, desThiers, des Guizot ; les seconds de celle des Paul- Louis Courier,

b M. DE MORNY

à qui son père disait : « Tu ne seras jamais que Paul-Louis, idest rien. »

M. de Morny a le bonheur d'appartenir à la première de ces deux familles, à celle dont l'encens, comme celui des autels du fils aîné d'Adam, est agréable au Seigneur. H n'est pas de cette race de Caïn et de Prométhée pour qui le mérite n'est qu'un fruit amer et à qui les talents et les connaissances ne sont pour ellemême qu'une cause de regrets et d'affliction.

A douze ans, le jeune de Morny était déjà un enfant remarquable et que l'on remarquait. Talleyrand le rencontrant, dit : « Cet enfant-là sera un jour ministre. » Talleyrand, en pareille matière, était plus qu'un Nostradamus.

Ces vieux hommes qui ont pris part à tant d'affaires et qui se sont compromis de mille manières pendant soixante ans, finissent par devenir des papes de les-

prit mondain, tout en cachant dans leur pantoufle la griffe de Méphistophélès .

On les écoute avec une vénération sai generis, la vénération qu'on aurait pour un diable très-avancé en âge, ayant traversé le Tartare et l'Enfer, et accumulé une expérience infinie dans ces deux régimes infernaux.

Le jeune de Morny grandit sous cette parole, non à la manière de Macbeth après qu'il a reçu le sacrement terrible du mot des sorcières, mais comme Brummell ou d'Orsay, en élégance, en belles manières ou en beau langage. Sous ce rapport, d'ailleurs, M. de Morny avait dû recevoir dès sa plus tendre enfance d'ineffaçables principes.

Il était petit-fils d'une femme éminemment distinguée, qui a écrit des livres aimables et attendrissants, qu'on lisait encore il y a trente ans : Adèle deSènanges, Eugénie et Mathilde. L'auteur de ces

ft M. DE MOlîNY

jolis romans était veuve en premières noces du comte de Flahault, maréchalde-camp, intendant des jardins et du cabinet du roi Louis XVI. M. de Flahault mourut sur l'échafaud en 1792. Sa veuve se remaria à un Portugais, le comte de Souza Botelho.

Mme de Souza avait émigré pendant la Terreur. Retirée en Angleterre, elley prit l'habitude de parler l'anglais, l'enseigna à son petit-fils, qui parla cette langue aussi purement qu'un membre de la Chambre haute.

Cette précoce intelligence reçut la première façon à l'institution Muron et passa ensuite aux mains des professeurs du collège Bourbon. M. de Morny entra bientôt à l'école de Saint-Cyr et à l'école d'état-major, et fut nommé sous-lieutenant dans le premier régiment de lanciers.

Pour ce*i jeunes officiers favorisés de

M. DE MORXY 9

la fortune, le régiment n'est point la

triste chambre de garnison, la pension, 1? estaminet enfumé, les amours de grisettes et de bourgeoises compromises.

Les salons où se réunissent ce que la politique, la finance, les lettres, les arts et l'aristocratie ont de plus élevé, sont l'école brillante et agréable où ces privilégiés du sort font leur entrée dans la vie.

On a brisé les privilèges légaux en 1789, mais fissions-nous, comme disait Danton, un supplément de révolution, nous ne briserions jamais la roue légère de la fortune. Le privilège de fait est au-dessus des atteintes humaines. La destinée sera éternellement haïssable et charmante ; le génie révolté maudira éternellement ses entraves. Eternellement périront dans l'ombre des modèles accomplis de grandeur, de dignité, d'éloquence, de véritable et native élégance, qui n'ont jamais été grands que poijr

10 M. DE MORXY

quelques amis, dignes que dans les humbles relations domestiques , éloquents qu'à la tribune du coin du feu, et qui ont traîné dans les boues de Paris leur élégance humiliée et confuse d'elle-même.

Que j'en ai vu mourir de ministres anonymes! qui, pourtant, valaient bien les Gridaine, les Jayr, les Bastide et tant d'autres que je pourrais citer.

M. de Momy entrait par la porte d'or. Il y entrait gaiement, si j'en juge par cette parole que rapporte un de ses biographes. Pendant qu'il était en garnison à Fontainebleau, le jeune officier pensa que l'occasion était belle, irretrouvable, peut-être, de s'ennuyer radicalement et de prendre en s'ennuyant une teinture de certains ouvrages analogues à la circonstance. Il sollicita de M. de Montalivet l'autorisation de feuilleter la bibliothèque du château. Son choix se porta sur les livres de théologie. Et

M. DE MORXY

comme Mme de Souza lui en demanda la raison :

« J'étudie d'abord les livres de religion, répondit-il, parce que je veux tout de suite couler à fond cette questionlà (1). »

Homme d'action, de spéculation, de plaisir, M. de Morny s'ennuyait à Fontainebleau. Le séjour de Clermont ne lui plut pas davantage.

Mme de Souza venait de mourir (1836), rien ne le retenait en France. Il sollicita et obtint la faveur fort recherchée, dit-on, de partir pour l'armée d'Afrique. Il fit, en qualité d'officier d'ordonnance du général Oudinot, la campagne de Mascara, et, plus tard, celle de Constantine, sous le général TrézeL

Cette circonstance de la carrière de M. de Morny forme un trait de carac-

(1) Mémoires d'un bourgeois de Paris, parle docteur Véron.

12 M. DE MORXY

tère que ses amis aimeront à relever et que tout critique impartial devra constater. Riche, entouré de puissants protecteurs, traité en camarade par les fils du roi Louis-Philippe, M. de Morny navait pas besoin de quitter le parquet des salons des Tuileries pour arriver aux plus hauts grades. 11 eut le courage de sacrifier ses plaisirs pour les nobles émotions de la guerre, une douce et riante existence pour les misères et les fatigues de la vie de campagne, et de risquer des jours qui promettaient une suite (Vannées fort embellies par mille choses exquises.

Quand le dandysme est poussé jusquelà, il est complet en son genre, il atteint aux proportions héroïques, il est du domaine de l'histoire. L'antiquité grecque et l'Angleterre ont fourni deux ou trois types accomplis de cette race d'hommes d'Etat-dandys. Sans s'exagérer l'impor-

tance de leur rôlet on ne saurait, en donnant l'esquisse d une nation et d'un

siècle, les passer sous silence. Ils ont leur utilité aux époques trop bourgeoises, leur danger aux époques corrompues, comme sous le règne de Louis XV.

Par les circonstances exceptionnelles où il s'est trouvé mêlé, M. de Morny a d'ailleurs poussé ce rôle à des hauteurs inconnues jusqu'alors. L'instant d'en parler viendra plus loin.

Le départ du jeune officier fit sensation à la cour du roi Louis-Philippe. S'il faut en croire une parole plaisante échappée à la bonne humeur du duc d'Orléans, ce départ coûta même des larmes.

— «A propos de femmes éplorées, dit le prince, Morny part pour l'Afrique. "

Aimer un dandy et un militaire, c'est vouloir deux fois pleurer. Mais l'orgie des larmes plonge certaines femmes dans

un océan de délices, connu seulement des buveurs d'opium et des mangeurs de hatchich.

Vers cinquante ans, le drame de la vie individuelle est généralement lié comme une pièce arrivée à la fin de son troisième acte. Les personnages principaux qui gravitent autour du héros ont fait leur entrée en scène et fourni une ou deux péripéties. Les visages de vieillards qui planent sur toute enfance, Talleyrand, Mme de Souza, ont rejoint leurs aïeux. Ils ont disparu comme un souvenir à demi-effacé d un autre siècle, d'une autre société.

Voici venir maintenant, dans l'existence de M. de Momy, les personnages que l'histoire retrouvera a\i nœud le plus serré, au quart d'heure tragique et héroïque de sa carrière, le général Oudinot, qui plus tard (levait, au siège de £ome, mettre dans sa poche un pténi-

potentiahe aujourd'hui voué au percenient de l'isthme de Suez.

Ce fut en qualité d'aide de camp du général Oudinot, que M. de Morny prit part à l'expédition de Mascara. Un soir, au bivouac du siège, brisé de fatigue, mourant de soif, brûlant de fièvre, M. de Morny s'était couché à terre, roulé dans son manteau, un officiel* s'approcha de lui, et lui présentant une orange :

— « Vous avez la lièvre, Monsieur le comte, lui dit-il, voici le meilleur remède et la meilleure boisson. »

M. de Morny, reconnaissant de cette offre gracieuse, voulut savoir le nom de celui qui la lui faisait.

— « Je suis le capitaine Changarnier, » répondit l'officier inconnu.

Cet acte de bonne confraternité trouva sa récompense au siège de Constantine.

M. de Morny eut l'occasion d'y signaler au général Trézel la belle tenue du la-

U M. DE MUBXY •

taillon du 2e léger que commandait M. Changarnier.

Mais si Ton est presque ami entre militaires d un même corps d'armée, il s en faut qu'il en soit de même sur le terrain politique. On a revu au 2 décembre, MM. Oudinot et Changarnier, chefs tous deux de la résistance constitutionnelle, placés vis-à-vis de M. de Morny dans une situation bien différente.

La carrière militaire du comte de Morny fut courte, mais signalée par une action brillante où nous retrouvons les deux signes qui, pareils à deux constellations, planent sur toute sa carrière, et que nous avons notés à la première de ces pages : le bonheur réuni au mérite réel. Dans un combat, M. de Morny se jeta bravement en avant et dégagea son général.

Il eut la chance de recevoir quatre balle> arabes qui percèrent son képi, sa tunt-

M. DE MOBNY 17 ,

que, son pantalon et sa botte, mais qui respectèrent sa personne.

On le décora du ruban de la Légion d'honneur. Il l'avait bien gagné. Mais Mazarin lui-même l'eût complimenté sur son bonheur (1).

La fièvre fut moins courtoise pourtant, à l'égard de M. de Momy, que les balles arabes. Malade, il demanda un congé qui lui fut refusé. C'était peut-être la première fois qu'on lui refusait quelque chose. Il donna sa démission. Sa santé, fort altérée d'ailleurs, exigeait un long repos. Il s'y plongea avec délices et réfléchit à loisir sur ce qu'il allait faire dans ce monde où il rentrait à l'âge de vingt-sept ans. Apte à tout comme Lauzun, capable de faire un bon militaire, il l'avait prouvé ; un diplomate, un ministre, Talleyrand l'avait prédit ; un

(1) M. ta Morny fat d<?cor« en 1838.

industriel même et pourquoi pas;

l'aristocratie anglaise ne dédaigne pas l'industrie. Or, comme Lauzun, comme le comte d'Orsay , comme tous les dandys du dix-huitième et du dixneuvième siècle, M. de Morny aime fort les habitudes du grand monde britannique. L'industrie, d'ailleurs, entre manifestement dans les destinées de son temps. Être de son temps, pour ces élégants praticiens de la vie , est la première condition.

M. de Morny possédait des biens considérables dans le Puy-de-Dôme. Il y fonda une usine pour la fabrication du sucre indigène.

Règle générale : qu'un homme du monde se fasse agriculteur, manufacturier, industrie], il se mine. M. de Morny, déjà respecté par les balles arabes, lç fut aussi par les chances orageuses du commerce. Il est vrai que cette tête,

en apparence si peu disposée à cet ordre d'idées, entendait admirablement les affaires. Non-seulement M. de Morny augmenta sa fortune, mais encore il fit celle de la Limagne. Quand le sucre indigène eut à lutter contre le sucre colonial, M. de Morny, malgré sa jeunesse, fut élu président du premier de ces deux partis bien autrement puissants que le parti légitimiste et le parti républicain.

Le sucre indigène était alors un chemin plus sûr pour arriver à la députation que F étude des constitutions et des traités de paix. M. de Morny venait d'atteindre sa trentième année, âge avant lequel il était interdit, sous Louis-Philippe, de donner des lois à son pays. A point nommé, il se trouva une vacance à la Chambre. C'était en plein cœur do l'Auvergne ; le jeune et élégant courtisan, déjà connu dans la contrée sous le rapport industriel, se présenta, en 1842,

aux suffrages des électeurs du Puy-de-

— « H n'aura pas dix voix, » disait M. Duchâtel, reniant ses dieux et ses principes.

Le biographe de M. de Morny, M. Véron, place ici deux grosses choses que je me plais à ne pas croire. Entrant à Clermont, au cercle du Commerce, le jeune et élégant candidat eût été salué par un membre du Cercle de cette apostrophe prodigieuse qui, à elle seule, caractériserait le régime jacobino-bourgeois de 1830:

— « Savez-vous que vous êtes le premier comte qui mette le piçd dans notre Cercle. »

A quoi M. de Morny aurait, hélas !

répondu :

— « Les bons comptes font les bons amis. »

On reconnaît trop bien ici la touche

du docteur, pour attribuer le mot à 1 elève de Mme de Souza, de cette femme qui, toujours selon le docteur, savait si bien « les tressaillements les plus cachas du cœur humain. » A moins, pourtant, que M. Morny, par excès d'art, ait cru qu'à Clermont il ne fallait pas avoir trop d'esprit.

M. de Morny mit dans sa tournée électorale, en Auvergne, toutes les séductions qu'un esprit souple et fin, aimable et gracieux, peut déployer lorsqu'il est soutenu par une volonté très-énergique. Il visita un à un ses électeurs, les questionna sur leurs intérêts, et se montra pour ces bons bourgeois aussi plein de sollicitude que Don Juan pour M. Di-

Malgré la gravité et la dignité du maintien, il y a, dit-on, dans M. de Morny quelque chose des grâces félines la femme. Quand il ne convainc pas,

22 M. DE MORXY

il séduit. Il pénètre vos instincts, devine vos goûts et vos passions, les Hatte avec nne amabilité si délicate, que l'électeur le plus profondément pénétré de l'importance de son vote n'eût pas eu le courage de le lui refuser, alors même qu'il n'eût pas été certain d'en faire un bon placement.

L'Auvergne fut conquise. M. de Morny, élu député, vint siéger à la Chambre et fit partie de la Commission

du budget.

L'opposition s'égaya un peu de cette élection. On s'occupait beaucoup alors dans un certain monde des faits et gestes de M. de Morny. La petite presse citait ses mots, et au besoin lui en prêtait. Ses amours, comme ceux de Benjamin Constant, de Byron, de tous les hommes célèbres, occupaient les désœuvrés. M. de Morny, selon la chronique du temps, plus inventive que véridique , ne négli-

M. DK MORNY J3

geait pas de temps en temps de couper la queue de son chien. 11 avait inventé, prétendait-on , un gilet de soirée à liseré d'or, qui était connu à la cour sous le nom de Gilet à la iVforny. On l'avait vu en 1840, au bal costumé que donna le duc d'Orléans, revêtu d un étrange déguisement.

D avait choisi pour costume, celui du bourreau de Jane Gray dans le tableau de M. Delaroche. Ce costume lui allait fort bien. Il ht frissonner les femmes de la cour. 11 est fâcheux que ceci soit un conte.

Passant du plaisant au sérieux, M. de Morny resta pourtant lui-même. Positif comme un vrai dandy, il n'abusa pas de la parole. Il fut libéral en industrie, autoritaire en politique , combinaison très-sensée qui dénotait de sa part un sentiment net du caractère et des appréciations de la France. Cette politique, ù laquelle le National ne comprenait

malheureusement rien, il devait bientôt le prouver, attira à M. de Morny les railleries de M. Armand Marrast.

A propos de l'indemnité Pritchard, M. de Momy fut signalé comme « le plus jeune et le plus chauve des satisfaits. »

Ce fut, en effet, une des particularités de la personne de M. de Morny , que, dans la fleur delage, il montrât comme César, un front dépourvu de cheveux, ce qui faillit devenir à la mode.

M. de Morny était alors un des habitués du foyer de l'Opéra. On prêta à Tune de ces petites danseuses auxquelles on a donné le nom de rat, le propos suivant, qui manque de vraisemblance :

— « Est-ce vrai, Monsieur, que vous n'avez plus de cheveux parce que vous avez donné beaucoup de mèches ? »

— « Ma chère enfant, aurait-il répliqué, dans le monde on ne donne pas ses cheveux, on les perd. . . et ça va pres-

qu'aussi vite que lorsqu'on les vend. »

Quoique M. de Morny fût à la Chambre des députés très-ardent ministériel, ses discours avaient le sel et l'allure des discours d'opposition. L'esprit donne aux idées un relief qui leur prête des ailes. Le bon sens revêtu d'un langage élégant et incisif, convient doublement parce qu'il plaît. Or, M. de Morny appartenait à cette classe de brillants politiques qui se défendent en attaquant.

« Depuis que je suis dans cette Cham- « bre, disait-il en 1845, je résiste, je l'ait voue, à l'abus de certains mots ; je me « refuse à voir certain parti s'attribuer " particulièrement le monopole du patriote tisme, des sentiments nationaux (ap- « probation au centre) et de beaucoup « d'autres vertus civiques (hilarité).

« J'ai la prétention que la politim que que je suis est dans les résultats

26 M. DE MOBNY

<• tout aussi nationale qu'une autre. »

« Je voudrais bien aussi que, dans « cette enceinte, les questions librement «< discutées fussent résolues par des opi- « nions libres, sans y faire pénétrer les « passions ni les menaces du dehors (très- « bien). Nous y gagnerions tous. Les « injures qui frappent une partie quelcon- « que d une assemblée, abaissent l'as- *♦ semblée tout entière aux yeux du pays « (approbation au centre) et par cela « même diminuent la valeur individuelle « de chaque membre (très-bien). Pour » ma part, j'ai jusqu'ici cherché à faire « de la politique de très-bonne foi, et j'ai « cru souvent mettre plus de patriotisme « et de courage en évitant à mon pays « de graves complications à l'extérieur, » qu'en flattant ses passions généreuses « mais souvent aveugles (très-bien). Et « cependant, je me suis très- souvent dit, « comme beaucoup d'autres, qu'il serait

« très-agréable de participer à la prospé-

u rite générale du pays, en la laissant créer <« très-péniblement par d'autres, et qu'il « est très-doux de voir augmenter à la « fois ses revenus, ses loyers, ses baux, * * (murmures à gauche) et sa popularité.

»< Maintenant, je dois dire sincèrement ». ce qui m'a fait soutenir le cabinet dans » la politique qu'il pratique depuis deux » ans. ♦ ', ;

" D'une part, je trouve que notre si- .* tuation extérieure est meilleure qu'elle » n'a jamais été.

« M. de Cour fais. — Vous n'êtes pas a difficile!

« M. de Morny. Je ne demande pas « si vous le trouvez, mais je le trouve et « je le dis.

" D'autre part, je crois que les décla- *« rations de langage, l'attitude desper- » sonnes désignées à l'avance par leur « mérite et leur situation dans cette

« Chambre, pour former le eabinet qui <* succéderait à celui-ci, sont de telle na- « ture qu'ils compromettraient, malgré « elles peut-être, la paix que nous eher- « chons à contenir. (Rumeurs diverses). »

Quoique M. de Morny ne se fît aucune illusion, aux dernières années de la monarchie de Juillet, sur l'agitation des esprits en Europe, quoiqu'il discernât avec une sagacité remarquable les tendances de l'absolutisme et du radicalisme se disputant la dictature des peuples , il espérait que la pitié des classes opulentes en faveur des classes pauvres, que d'intelligentes réformes, d'habiles concessions, l'énergie du pouvoir, et surtout le bon sens et l'intérêt bien entendu, écarteraient les périls qui menaçaient l'ordre public. En un mot, il ne croyait pas qu'une révolution fût possible. Il croyait que la tribune et la presse suffisaient à l'expansion des idées, et il citait

à l'appui de son opinion, les meetings et les divers modes d'agitation légale de l'Angleterre. Il invoquait le respect de la loi , trouvait qu'on raisonnait trop avec

I elle, et agitait sur la tête des propriétaires le spectre du communisme.

Etait-ce habileté ? nous aimons à le croire. Car ici l'élégance de M. de Morny eût fait fausse route , ces accusations étaient d'une telle banalité que, pour con-

; sentir de gaieté de cœur aies ramasser,

i il fallait avoir des motifs bien puissants.

I M. de Morny était trop au courant des affaires de son pays pour ignorer que la secte dont il parlait ne comptait peut-être

| pas vingt mille adhérents en Europe, et

I que la France , sur trente - six millions

j d'habitants, n'avait pas deux mille par-

l tisans de la communauté.

j L événement trompa les espérances et la conviction de M. de Morny. La Ré-

j volution de février eut lieu. Elle remua

profondément les intérêts. Des fortunes disparurent dans ce choc ; d'autres s'élevèrent. Celle de M. de Morny souffrit, dit-on, beaucoup de la stagnation des affaires. A tort ou à raison, le bruit courut que son petit hôtel des Champs-Elysées et une galerie de tableaux qu'il y avait formée composèrent un moment la partie la plus disponible de son avoir. Comme beaucoup de personnes, M. de Morny vendit ses tableaux aux enchères publiques ; mais sa réputation de connaisseur, en donnant à cette vente une importance et un éclat considérables, maintint aussi la valeur vénale de sa galerie.

La fortune, que les poètes et les mythologues s'accordent à représenter comme une personne fort capricieuse, sembla un instant devenir infidèle à M. de Morny. La roue tourna, le clou tint bon. Déjà M. de Momy se voyait

M. DE MOKNY 3t

dédommagé de ses pertes industrielles par ses succès politiques.

Le département du Puy-de-Dôme ne l'abandonna pas. Désormais, M. de Morny pouvait compter sur cette puissante protection . L'homme politique qui jouit du patronage d'un département peut défier tous les changements de régime. Sa place à la bouillotte est toujours retenue. Monarchies, républiques, empires, peuvent s'écrouler autour de lui, il reste député, représentant du peuple, membre du Corps législatif, délégué demain ou au besoin fédéré.

Il y a des départements qui poussent si loin cet esprit de paternité à l'égard de certains individus, qu'on a vu à Paris, quelquefois pendant trente ans, siéger un imbécile de naissance qui, de session en session , arrivait au dernier degré de la décrépitude et de l'idiotisme .sans cesser de représenter son départe-

ment et de voter des lois à son pays.

Les départements se reposent sur Paris du soin de produire les gens de mérite; mais il advient que Paris ne trouvant pas ceux-ci d assez haut goût , a souvent nommé jadis des excentriques f des sauvages ou des banquiers. En 1792, les électeurs de Paris nommèrent Marat.

Les élections étaient pourtant alors à deux degrés.

M. de Morny fut nommé représentant du peuple à l'Assemblée constituante.

M. Jouve t, son ancien compétiteur à la députation , sous le règne de Louis-Philippe , faisait partie de cette députation dans laquelle on remarquait un avocat distingué de Riom, M. Eugène Rouher.

Le colonel Charras figurait aussi sur cette liste. Le hasard multipliait les antagonismes dans la députation d'un même département.

Quand vint l'Assemblée législative,

M. DE MOItNY 33

M. de Morny fut encore une fois élu.

Nous ne rappellerons pas ici les dissentiments qui éclatèrent entre le pouvoir exécutif et l'Assemblée. Cet étemel procès des sociétés humaines, si âpre, si envenimé depuis soixante ans , éclatait avec une violence nouvelle.

Le Prince-président de la République voulut en finir en consolidant son auto-

rité par un coup d'Etat. Il avait pour secrétaire intime un homme d'un esprit droit et fin, nourri aux fortes traditions politiques par une étude approfondie des écrivains de l'antiquité, M. Mocquard.

Quelques mois avant le 2 décembre, le prince s'ouvrit à son confident. On rechercha les hommes de dévouement et de caractère. M. de Morny, négociateur actif, tenta dans le mois d'août quelques démarches vis-à-vis des chefs d'opinion de l'Assemblée. Elles n'eurent point de succès.

Au mois de septembre 1851 , un premier projet de coup d'Etat eut lieu- Il fut discuté parle Prince-président, M. de Morny, M. de Persigny, M. Carlier et M. Rouher, que M. de Persigny avait présenté au prince comme un ministre sur le dévouement duquel on pouvait compter.

Les députés étaient alors en vacance.

Leur présence dans les départements pouvait, comme aux époques critiques de la Révolution, engendrer des périls redoutables et amener le soulèvement des provinces.

Le coup d'État fut ajourné.

Le 18 novembre, le projet de loi sur la réquisition directe précipita les événements. Il y eut à six heures du soir une réunion à l'Elysée : MM. de Morny et Saint- Arnaud s'y trouvaient. Mais pendant qu'ils délibéraient, l'extrême gauche votait avec le centre. 408 voix

contre 300 rejetaient la proposition.

Il n'y avait plus à reculer. Le coup d'État fut fixé au 2 décembre.

C'est ici qu'apparaît sous son jour le plus vif le caractère de M. de Morny.

L'homme d'État-dandy va se trouver placé au milieu même des circonstances où ce genre de caractère déploie soudainement une fermeté puisée peut-être dans le dédain des sottises et des agitations humaines.

Il importe ici à la clarté des lignes dont l'ensemble constitue ce portrait, qu'on ne se méprenne pas sur les intentions de l'auteur. Il y a des personnes pour lesquelles un dandy est un animal de la pire espèce. Mal instruits du sens réel qu'il faut attacher à certains mots empruntés aux langues étrangères, elles n'en comprennent souvent ni l'esprit ni la portée, prennent pour un vice une qualité, une grâce pour un ridicule. Les

préjugés jacobins qui dominent en France dans la partie la moins éclairée de la classe moyenne, préjugés dont M. Proudhon a fait si bonne justice, les vices inhérents à notre orgueil égalitaire, font que des catégories entières de citoyens apportent à juger certains hommes et certaines choses un esprit obtus et malveillant.

Pour ces personnes, par exemple, un merlan ridicule et endimanché sera un dandy.

A notre sens, au contraire, un dandy est un être rare, complexe, qu'on ne rencontre que dans les plus hautes classes et qui, dans ces régions même, peut être considéré comme un des phénomènes d'une civilisation très-avancée. Il n'y a qu'un homme de lettres ou un grand seigneur qui puisse aspirer à cette excentrique distinction.

Georges IV, Chesterfield, Byron,

Sheridan, Richelieu furent des dandys.

Une nation en produit au plus deux ou trois dans un siècle. Et il faut avouer qu'un peuple de dandys serait insupportable.

Mais un peuple dépourvu de dandysme, vous pouvez être certain qu'il ne tient pas une grande place dans les fastes de l'humanité, qu'il ne s'est distingué d une manière supérieure ni dans la politique, ni dans les lettres, ni dans les arts.

Au coup d'Etat du 2 décembre, M. de Momy resta dandy jusqu'au bout des ongles, et ce fut peut-être pour ce motif qu'il fut l'homme véritablement supérieur de ces terribles journées où les destinées de la France oscillèrent entre les passions et les intérêts des partis.

« Le dandysme, a dit l'auteur ingénieux d'un essai sur Brummell (1), intro-

(1) M. Barbey d'Aureullv, •

duit le calme antique au sein des agitations modernes. »

En reprenant le fil interrompu des faits de cette notice, nous verrons qu'en réalité jamais M. de Morny ne fut plus calme, plus libre d esprit et d'allures que dans ce moment solennel. Il semble même qu en ces jours de péril, ses facultés se soient élevées à une puissance d énergie inaccoutumée.

N'est-il pas merveilleux pour l'obser?

vateur désintéressé qui ne prétend faire ici qu une étude psycologique et non porter un jugement politique sur ce fait considérable, n est-il pas merveilleux, dis-je, de voir un homme plus connu jusqu'alors par ses succès de salon que par sa vie publique, apporter au bruit du ca^ non, au milieu des déchirements de la guerre civile, l'imperturbable flegme d'un vieux général d'armée livrant une bataille décisive ?

M. DE MORNY 3à

C'est même plus qu'une bataille, c est

une de ces parties formidables telles qu'on en vit à la fin du dernier siècle, au 9 thermidor, au 18 brumaire, où l'honneur et la vie des joueurs sont en jeu, et où il s'agit de ponter avec sa tête.

Les Mémoires cl un Bourgeois de Paris ont un caractère trop confidentiel pour qu'on puisse les révoquer en doute. Et s'ils sont souvent d'un maladroit ami, on ne saurait, du moins, suspecter leur authenticité.

L'analyse rapide de quelques-unes de ces pages suffira pour montrer avec quelle humeur insouciante et libre M. de Morny entra au cœur de ce drame qui tint l'Europe attentive et en suspens.

La veille du coup d'État, un membre du Jockey -Club\\\\ demande deux billets pour la séance de la Chambre du lendemain. M. de Morny les lui remet en souriant et ajoute :

— « Si, par hasard, on vous faisait des difficultés, recommandez - vous de moi ou faites-moi appeler. »

Une dame, et probablement elle appartenait à l'un des partis dissidents, lui disait :

— « Qu'est-ce que vous allez devenir, monsieur de Morny, on dit qu'on va balayer la Chambre? »

— « Je tâcherai de me mettre du côté du manche . »

Un ami lui demandait de recommander son fils au ministre de l'intérieur.

— « Je te promets d'y aller, »» lui répondit M. de Momy.

L'ami insistait ; il voulait un mot d'écrit.

— « J'irai moi-même, demain; attends-moi à deux heures et demie à la porte du ministère; j'enlèverai ton affaire. «♦

Le 1er décembre, au soir, on jouait,

à l'Opéra-Comique, la première représentation d'une pièce de M. de Saint- Georges. M. de Morny y rencontra les généraux Cavaignac et de Lamoricière.

Il est évident que ces deux derniers désiraient faire à M. de Morny ce qu'il leur fit la nuit même.

Ces représentants se saluèrent gracieusement ; tout fut dit.

Du reste, l'idée des arrestations appartient à M. de Morny.

— « Us nous remercieront, disait-il; un homme arrêté ne peut pas nuire : il est à l'abri de ses mauvaises passions et des mauvaises passions des autres. »

Après la soirée passée à 10péra-Comique, il se rend à l'Elysée : il y avait grande réunion ; amis et ennemis étaient en présence dans le salon officiel du premier magistrat de la République. M. de Morny, pétillant de saillies et d'ardeur, gourmandait les uns, gouaillait les au-

très, et personne ne s'aperçut qu'il commençait une partie où il allait risquer sa tête.

En effet, à la fin du dernier conciliabule tenu à l'issue de la soirée officielle:

— « Il est bien entendu , dit simplement M. de Morny, que chacun de nous y laisse sa peau. »

— « La mienne est déjà bien usée, répliqua spirituellement M. Mocquard, et je n'ai pas grand'chose à perdre. »

M. de Thorigny, ministre de Tintérieur, était couché quand arriva M. de Morqy, suivi de M. Léopold Lehon et d'un secrétaire. A la vue de l'ampliation du décret qui lui donnait un successeur, M. de Thorigny s'empressa d'installer le nouveau ministre, auquel incombait la responsabilité des mesures à prendre.

M. deMorny se trouva, un moment, seul ministre avec M. de Saint- Arnaud.

Le ministère, on le sait, ne fut organisé que dans la soirée du 4 décembre.

Installé dès le matin au ministère de l'intérieur, M. de Morny, protégé par un seul bataillon de chasseurs à pied, donnait tranquillement ses ordres, comme il eût pu le faire en temps ordinaire. Les trembleurs ne manquaient pas autour de lui; il les rassurait par sa contenance. v

M. Léon Faucher et M. de Montalembert se plaignirent vivement de l'arrestation de quelques-uns de leurs amis.

M. de Morny resta ferme et poli, mais n'en continua pas moins de dicter ses ordres. Il n'eut pas un quart d'heure d'indécision.

Fort modéré, d'ailleurs, envers les personnes qui ne lui inspiraient point d'inquiétudes , il écrivait au préfet de police de ne point arrêter MM. René de Rovigo, Vidal, Victor Hugo, Ducoux,

Hetzel , Émile de Girardin , Bixio , d'Alton-Shée.

— « N arrêtons pas légèrement \ »

écrivait-il au préfet de police, qui lui annonçait des arrestations en masse.

A propos de la fermeture des réunions légitimistes :

— « Que cet ordre, disait-il, soit exécuté avec beaucoup de politesse. »

— « Faites fermer avec douceur la réunion des Pyramides, » ajoutait -il une heure plus tard.

On voit que le dandy, l'homme du monde, restait lui-même. Un sentiment d'humanité donne à cette élégance dans le péril une distinction plus haute encore.

' « Il me revient, écrit-il à M. de Maupas, que vos agents arrêtent légèrement. . . Faites un triage très-sûr pour ne pas retenir inutilement de pauvres diables. »

Cependant, le préfet de police, plus menacé peut-être, beaucoup moins calme à coup sûr, demandait sans cesse du canon, des renforts, des secours. Les dépêches se ressentaient de l'état de son âme. L'impatience gagnait M. de Morny.

M. de Maupas ayant signalé le bruit de l'arrivée du comte de Chambord, et di-

sant : .

— « J'y crois peu. »

— « Et moi, je n'y crois pas, » répliqua M. de Morny.

— « On tire par une grille, que faire? »

— « Répondez en tirant par votre grille. "

Et comme les dépêches alarmées du préfet de police se multipliaient :

— m Ne faites rien, » dit M. de

« J'ai à rassurer bien du monde contre les faux bruits qui circulent et me

4tf M. DE MORNY

viennent surtout de la préfecture, » éerivait-il au général Magnah.

Il ouvrait en même temps à M. Jamès Odier et à sa fille la prison de Ham où était détenu le général Cavaignad.

Dans aucune circonstance de ce genre on n'a vu des hommes d'État montrer peut-être autant d'audace, d'énergie et de fermeté. Mais on chercherait vainement dans l'histoire de nos révolutions et des crises terribles qui les accompagnent, une physionomie aussi profondément originale. On remarquera que ce qui la distingue c'est surtout la plus grande simplicité. Jamais positivisme plus complet et plus absolue liberté d'esprit ne furent mis au service de tels événements.

Le coup d'Etat terminé, réussi, M. de Morny mit selon moi le dernier cachet à cette suprême élégance. Le péril était passé, il remit aux mains du Prineé-pré-

sident de la République le portefeuille de ministre de l'intérieur. S'il est permis d'employer ici une expression de théâtre, il était impossible de faire une sortie d'un tact plus exquis.

L'art d'un homme du monde consiste souvent à se retirer d'un cercle dès qu'il y a produit son effet.

Ici finit le dandy chez M. de Morny.

Jamais homme ne poussa plus loin ce rôle, ne garda plus avant dans le drame des affaires humaines, ce caractère merveilleux, mal compris en France, mais dont les Anglais connaissent bien la portée. Il existe en Angleterre une école d'hommes d'Etat, dont lord Palmerston est un des types les plus parfaits. Examinez-la, étudiez-la , il vous sera aisé d'y reconnaître ce flegme, cette imperturbable élégance, ce positivisme, ce nil mi~ ravi uni à cette grâce qui constituent le dandysme.

18 M. DE MOKKY

M. de Morny quitta le ministère de l'intérieur le 23 janvier 1852, c'est-àdire peu de jours après l'inauguration du nouvel Empire. En récompense des services éclatants qu'il avait rendus en décembre 1851 , l'Empereur le nomma grand'croix dans Tordre de la Légion d'honneur.

Depuis qu'il s'est retiré du ministère de l'intérieur, M. de Morny a été nommé par l'Empereur président du Corps législatif, lorsque M. Billault, qui avait été primitivement mis à la tête de ce grand corps de l'Etat, est passé au ministère de l'intérieur.

A chaque session M. de Morny a été maintenu dans ces importantes fonctions, qu'il exerce d'ailleurs à la grande satisfaction de MM. les membres du Corps législatif, qui trouvent dans les salons de leur président la compagnie du meilleur ton et en même temps les plaisirs

les plus varies et les plus relevés.

On sait quelle brillante campagne firent les capitalistes et les industriels à la

suite du coup d'Etat. Les contes des Mille et une Nuits furent réalisés. On vit des gens qui, la veille, usaient les heures et les coudes de leurs manches sur la table oisive des estaminets littéraires, qui n'avaient au soleil que des dettes, comme perspective que l'hôtel garni, l'obscure table d'hôte, le dîner du jour tiré au jour le jour par le plomb de l'expédient; on vit des infortunés pareils, depuis vingt ans, au cerf dans les forêts, courant dès l'aube devant le créancier, comme le daim devant le chasseur ; on vit des rêveurs, des gobe- mouches, des Cadet-Roussel, monter tout à coup en carrosse et non pas dans l'ombre d'un carrosse, se pavaner sur la voie Appienne des Champs-Elysées, remplir Paris du bruit de leur faste et de leurs millions,

ï) M. DK MOUNY

conquis par quelque opération magique à la manière de Robert-Houdin. Tandis que les peintres ratés se faisaient photographes, les fruits secs du journalisme et de la littérature se faisaient financiers. Rester homme de lettres devint le signe d une grande bêtise ou dune grande vertu, puisqu'il suffisait d un mauvais journaliste pour faire un bon banquier.

Tout homme appartenant à ce monde fantastique et qui resta pauvre quand même, pût être jugé du coup : c était certainement un Thiberge en personne ou la fleur des imbéciles.

M. de Mpnrv, déjà mêlé au mouvement des grandes affaires sous le dernier règne, devenu en outre l'un des personnages les plus considérables de l'État, n'eut qu a laisser soulever par le flot de la marée montante l'esquif désemparé de sa fortune pour le remettre à flot. Les chemins de fer, les grandes entreprises

industrielles se disputèrent son nom pour leurs conseils de surveillance et d administration.

Donnant peu au hasarçl, -rien à l'enthousiasme, M. de Mo rn y -porta dans cette mêlée industrielle un coup d'œil sûr. Il favorisa la création de plusieurs établissements financiers, entre autres le Crédit mobilier. Il a été Y intermédiaire de plusieurs solutions , notamment dans l'affaire du Grand Central. Bref, M. de Morny passe aujourd'hui pour l'un des plus riches propriétaires fonciers de France , et aussi pour l'un des hommes les mieux doués du génie des affaires.

Sur le terrain de l'industrie comme sur celui de la politique et des salons, on cite des mots de M. de Morny qui caractérisent à la fois cet esprit, ce bon sens aiguisé, dont il donna si souvent des preuves. En voici un exemple, dont nous ne garantissons pas l'authenticité,

Digitiz

mais que nous raéonteris par la raison qu'une anecdocie inventée a prèsque toujours une vérité relative qui sert à faire comprendre le caractère d'un homme :

Un industriel vient lui proposer dacheter une mine.

« Combien ? «

-f* u 150,000 fr. n

. — «150,000 fr. ! répondM. deMorny.

Qu'est-ce que vous voulez que je fasse d'une mine de 150,000 fr. Si on sait que cette mine a été vendue 150,000 fr. , on ne pourra jamais croire qu'il y ait quelque chose dedans ! »

A l'occasion du couronnement de l'empereur Alexandre II, M. de Morny fut envoyé à Pétersbourg en qualité d'ambassadeur extraordinairô. Rien de plus éternel, dit-on, que le provisoire. Le bruit courut un moment, en effet, que M. de Morny ne reviendrait plus en

France. Il s était acclimaté à 1 existencé

orientale et hyperboréenne de Pétersbourg. Entouré d'officiers, déjeunes secrétaires élégants et charmants, tels que les eût souhaites M. de Maistre pour l'usage de sa rude politique , M. de Morny éblouissait par son faste et son esprit cette cour où l'on aime tant à copier de la France ce qui n'en est que la brillante écorce.

Un usage diplomatique donne le pas, dans un corps d'ambassadeurs extraordinaires en vue d une circonstance spéciale, au premier arrivé.

M. de Morny eut soin de devancer ses collègues, et la France, qu'il représentait, eut tous les honneurs pendant la cérémonie du couronnement de l'empereur Alexandre. Des ennemis de M. de Morny ont prétenu qu'il se soumit au vieux cérémonial russe et sortit à reculons : on citait à ce sujet l'attitude bien différente du duc de Choiseul près du sultan. On

.sait que les portes du sérail sont si basses, qu'il faut, pour entrer chez le sultan, se courber en deux et rendre ainsi au Grand-Seigneur un hommage forcé.

M. de Choiseul, éludant la difficulté, se plia en sens inverse, montrant ainsi, au lieu d'un front humilié, le fier post-face de la France personnifiée dans son ambassadeur. La calomnie toute gratuite qui attribue à M. de Morny une conduite si peu en rapport avec son caractère, n'eut même pas le bénéfice du succès. Personne n'y ajouta la moindre créance.

Pour caractériser sous un autre rapport le sens de l'ambassade de M. de Morny à Pétersbourg, il faudrait entrer dans des considérations diplomatiques qui ne sauraient trouver place dans ces légères ébauches. Nous serions d'ailleurs force de faire de l'histoire en avant. Or, c'est de l'histoire en arrière que nous

M. DE MORNY dé

voulons tracer ici. Mais, en vérité, les amitiés de Pétersbourg et de la cour de France sont un beau sujet d'entretien pour les gens du métier, et c'est avec regret que nous y renonçons.

De retour à Paris, M. de Morny a repris la présidence du Corps législatif. 11 a ramené avec lui nue jeune épouse, la princesse Troubeskoï.

M. de Morny paraissait voué au célibat. Il semble que les héros, que les artistes, que les dandys ne doivent jamais prendre femme. C'est un point d'esthétique difficile à expliquer , mais qu'on sent. La vestale, le prêtre et même le soldat (quoique ce dernier soit libre de se marier) sont dans le même cas. Toucher au feu sacré, à l'amour divin, au droit légal de tuer, aux poésies de l'art, à risolement du dandysme et de l'héroïsme parmi la foule, constitue un état différent du troupeau des humains et

56 M. DE MOENY

qui éloigne toute pensée des humbles choses du foyer domestique.

Le Don Juan de Molière se marie ; il est vrai, mais « il épouserait toute la terre. » Retournant le mot de Néron :

" Je voudrais que le genre féminin n eût qu une bouche de rose, etc., » dit le Don Juan de Byron, ce qui équivaut aux épousailles universelles de son aîné. Lovelace périrait plutôt sur la roue que d'épouser miss Clarisse, l'honneur de F Angleterre, miss Clarisse qu'il aime pourtant, s'il est permis d'aimer sans cesser d'être parfaitement dandy.

M. de Morny s'économise beaucoup dans les circonstances indifférentes de la vie publique. Un ancien sténographe du Moniteur assurait que, depuis 1848 jusqu'en 1851, il ne l'avait jamais vu monter à la tribune; — mais, dans les occasions où il lui semble qu'il doit se montrer, il ne marchande pas son dévouement , et

nous en avons eu la preuve au commencement de l'année dernière , à l'occasion de l'attentat du 14 janvier 1858.

Son discours fut marqué au coin d une énergie singulière. Ce fut peut-être la seule fois que M. de Morny ait quitte le caractère qu'on lui connaît.

— « Nous avons tenu à vous voir, « dit-il à l'Empereur, afin de vous dire « combien nous remercions la Providence « d'avoir préservé vos jours et ceux de « l'Impératrice ; mais nous avons pensé « que vous nous permettriez un langage « dicté par une légitime indignation et « par un profond attachement à votre « dynastie. — Nous ne pouvons pas vous «< le cacher, Sire, les populations que « nous venons de visiter s'inquiètent des « effets de votre clémence , qui se mesure a trop à la bonté de votre cœur; et, « lorsqu'elles voient d'aussi abominables « attentats se préparer au dehors, elles

« se demandent comment des gouverne- •« ments voisins et amis sont impuissants « à détruire ces laboratoires d'assassi- « nats, et comment les saintes lois de « l'hospitalité peuvent s'appliquer à des « bêtes féroces.

« Sire, votre gouvernement, qui s est m fondé sur deux principes : l'autorité et « la protection des honnêtes gens, doit, « à tout prix, faire cesser ces convul-

sions périodiques. Pour atteindre ce *» but, le concours du Corps législatif « vous est assuré.

« Vous n êtes ainsi attaqué que parce .« que vous êtes la clef de voûte de Tor- »< dre public ; aussi nous vous supplions « de ne pas suivre seulement les inspira- ♦< tions de votre courage et de ne pas ou- « blier qu en exposant votre couronne, « vous exposez le repos de la France. "

En même temps que M. de Morny se montre dune fermeté inébranlable sur le

terrain politique, nous le trouvons, conformément au double principe que nous signalions en lui, très-libéral sur le terrain économique.

Dans son discours d'ouverture du Conseil général du Puy-de-Dôme, session de 1858, il donna l'adhésion la plus complète aux doctrines de la décentralisation administrative, critiquant vivement l'appareil législatif que nous a légué le passé, et qui, pour les moindres manifestations de l'activité individuelle en matières dusines, de mines, etc. , oblige à recourir à la permission et à subir le contrôle du pouvoir central.

Non moins libéral en matière de censure, M. de Morny, comme le duc d'Orléans, passe pour un ami éclairé des arts. On raconte à ce sujet une anecdote qui fait honneur à son esprit et à sa courtoisie.

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