PAU
HIPPOLYTE CASTILLE
Auteur de la Seconde République ( 1848 à 1852 )
AVEC PORTRAIT ET AUTOGRAPHE ■Prix : 50 centime»
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS- l'.O Y A L, 13, GALERIB D'OULÉMAS
PORTRAITS HISTORIQUES
Au dix-neuvième siècle.
M. YILLEMAIN
PAR HIPPOLTTE CASTILLE.
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR
FALAT8-BOYAT,, GAIERIE d'OIU-iSaNS , 13
lH-79
Ta.i8 droits réservés.
Digi
PARIS, LMP. DE L. TINTERLIN ET C«
RUE NECVE-DES-BOSS-EMFAKXS, 3
M. TILLEMAIN
Au moment où la classe moyenne, si magnifiquement représentée à la Constituante, renversait les privilèges féodaux et posait les bases de la Révolution française , naissait à Paris, d une famille obscure, un enfant qui devait plus tard prêter à cette classe, devenue à son tour privilégiée, l'appui d'un immense talent.
Digitiz
M. Villemain (Abel-François) , naquit à Paris le 10 juin 1791, aux grands jours des fédérations.
Son enfance n'offrit rien dextraordinaire. Il fit ses études dans une institution dirigée par un de nos plus savants hellénistes français, M. Planche. Nul n'a plus fait que M. Planche pour renseignement du grec dans les collèges. Le grec semblait enseveli sous la raillerie des femmes savantes. M. Planche rehabilita le grec dont la médecine et la parfumerie ont tant abusé depuis. Il fit un dictionnaire dont nos doigts se souviennent, hélas ! mieux que notre mémoire.
Cet ouvrage, d une rare perfection et que J'on estime à juste titre, est toujours en usage dans les collèges.
Elevé sous la constellation du grec, M. Villemain devint un écolier exceptionnel. A douze ans, lorsqu'on n est ordinairement qu'aux premiers éléments
de cette langue morte, M. Villemain était déjà d'une force supérieure et traduisait à livre ouvert les poètes grecs les plus difficiles. On sait qu'il était autrefois d'usage dans les institutions, de représenter de petites comédies devant les parents réunis à l'occasion de la distribution des prix, M. Planche , voulant faire de cette coutume une occasion d'enseignement de cette langue qu'il chérissait, choisit Philoctète pour pièce de distribution des prix. Chaque élève devait traduire luimême son rôle. Le rôle d'Ulysse échut à M. Villemain , alors élève de 6e, et il s'en acquitta , au moins comme traducteur, de la manière la plus remarquable.
Il y avait là quelque chose de tout à fait exceptionnel qui n'était pas seulement le résultat d'un fort enseignement, mais qui dénotait des facultés singulière-
ment étonnantes. Traduire et réciter Sophocle à un âge où d'autres ânonnent l'alphabet ou écorchent un peu de latin, dénotait de la part du jeune Villemain une évidente prédestination pour renseignement.
En même temps qu'il étudiait sous M. Planche, M. Villemain suivait les cours du collège Louis-le-Grand. Il y eut, dit-on, pour condisciple, M. Mocquard, aujourd'hui secrétaire et chef du cabinet de l'empereur Napoléon III.
L'amour que M. Villemain portait à la langue grecque , M. Mocquard le vouait à la langue latine ; l'admiration que le premier accordait à Sophocle, le second la donnait à Tacite, dont peu de personnes ont mieux compris le génie politique et littéraire.
M. Villemain fit sa rhétorique sous MM. Castelet Luce de Lancival. A dixhuit ans, il suppléait ces deux célèbres
professeurs de façon à ne les point faire regretter. Malgré son incontestable supériorité, malgré ses succès de collège, M. Villemain n'obtint qu'un accessit au concours général. Il acheva sa classe de philosophie en 1809, quitta l'institution de M. Planche, et se disposa à suivre les cours de l'Ecole de droit.
M. Villemain entrait dans le monde à une époque exceptionnelle, où la Révolution, débrouillée du chaos des discordes civiles, triomphante à l'extérieur, ouvrait enfin à la jeunesse toutes les voies nouvelles que le régime des privilèges lui fermait autrefois. Quiconque, dans ces jours de reconstitution, sentait en soi remuer le génie littéraire, administratif, scientifique ou militaire, était certain de trouver sa place. On devenait à vingt- cinq ans général ou membre de l'Institut, pourvu qu'on en fût digne par la valeur ou le talent.
a M. V1LLEMAIN
A la tête de l'Université, nouvellement reconstituée, l'Empereur avait placé un homme né pour les rôles officiels , homme du monde, littérateur médiocre, mais panégyriste élégant et varié, M.
de Fontanes. A une époque où les sciences exactes et la carrière militaire offraient tant de débouchés à la jeunesse, les hellénistes et les latinistes étaient rares. M. de Fontanes songeait à répondre aux vues de l'Empereur en réorganisant sur de solides bases, l'enseignement des collèges. Il avait besoin de jeunes professeurs qui devinssent en quelque sorte des modèles pour cette pacifique armée de l'enseignement qu'il s'agissait de recruter. Les rares dispositions de M. Villemain frappèrent M. de Fontanes. Il lui fit quitter les bancs de l'École de droit et lui confia la chaire de rhétorique au collège Charlemagne.
Peu de temps après, M. de Fontanes organisait l'Ecole normale , établissement spécial destiné à former des professeurs, comme au séminaire on forme des prêtres. Sans ôter à M. Villemain sa chaire de rhétorique, il le nomma maître des conférences à l'Ecole normale. Son enseignement fit sensation à Paris. Il y mettait un esprit rare partout, et particulièrement dans les collèges.
Le bruit de cet esprit se répandit dans le monde. M. de Narbonne, aide de camp de l'Empereur, voulut voir et entendre le jeune professeur. Une dédaigna pas d'assister à une de se sconférences. M. Villemain a raconté lui-même dans ses Souvent?^ contemporains, l'impression que produisit dans son auditoire l'entrée de ce personnage, mêlé à tant d'événements , et qui apportait au dix-neuvième siècle, dans les relations du monde, quelque chose de l'esprit et des
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grâces de l'ancienne société française.
Mais, où quiconque sait un peu d'histoire ne sera plus d'accord avec M. Villemain , c'est lorsqu'il pare cet ancien roué, compagnon de plaisir de Talleyrand, encore abbé, de Laclos et de Lauzun, des qualités qui feraient honneur au plus austère des sages delà Grèce.
Un jeune homme placé à vingt ans dans la situation où se trouvait M. Villemain, remarqué du ministre de l'instruction publique et de hauts personnages de cour, pouvait viser à la gloire et aux plus hautes fonctions- Il allait bientôt, en effet, faire de nouveaux pas dans cette double voie.
L'usage de prononcer un discourslatin à la distribution des prix du concours général venait d'être établi. D'après les règlements de la nouvelle Université, le plus jeune des professeurs de rhétorique était chargé de prononcer le discours.
Celui que M. Villemain prononça, écrit en fort bon latin , eut beaucoup de
succès.
M. de Narbonne le rencontra peu après dans un salon, le félicita et le questionna sur ses Vues relativement à Y Université. Les vues de M. Villemain étaient alors que l'Université avait surtout pour mission de former une jeunesse dévouée à l'Empereur et à sa dynastie.
Elles étaient exprimées dans le discours latin qu'il venait de prononcer. M. de Narbonne pria son jeune protégé de transcrire ce passage, d'y mettre en regard sa traduction, promettant de le mettre sous les ye.ux de l'Empereur.
Il tint promesse, et M. Villemain eut l'honneur detre désigné par l'Empereur pour faire l'éloge de Duroc (1813).
L'année précédente, M. Villemain avait obtenu un succès non moins important. Dans la séance de l'Académie
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du 23 mars 1812, M. Villemain avait remporté le prix d'éloquence. Il avait, en concurrence avec MM. Gay, Droz, Victorin Fabre et Biot, envoyé un éloge de Montaigne, où le génie de ce grand moraliste était apprécié avec autant d'esprit que de clarté. C'était un morceau académique dans toute la force de l'expression. L'élégance, la sobriété, la pureté, la lucidité, qui distinguaient l'ouvrage de M. Villemain, lui valurent les suffrages les plus éclairés. Il avait même trouvé moyen d'être quelquefois original, sans choquer ce qu'on nomme les règles du goût. Le seul défaut qu'on reprochât à cette œuvre était de manquer d'harmonie dans les proportions. Quelques parties avaient besoin de plus de déve loppement.
Une légère disgrâce troubla un moment l'heureuse carrière de M. Villemain. L'enseignement universitaire, tel
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qu'il était alors pratiqué, donnait lieu à une perpétuelle apothéose des Brutus, des Mucius Scœvola. On lit observer à M. Villemain, que l'effet de ces exemples et de ces éloges sur les jeunes têtes des collégiens de la France impériale n était pas de nature à leur inspirer des sentiments fort dynastiques.
M. Villemain reçut avec un peu d'humeur et de brusquerie, l'observation qui lui était faite.
— « César, dit-il, ne faisait point expurger, pour les jeunes Romains, les œuvres de Cicéron. »
M. de Narbonne trouva mauvais qu'un aussi jeune homme montrât aussi peu de déférence. Il cessa de s'occuper de son protégé.
M. Villemain, dans ses Souvenir fi contemporains, rapporte différemment le même fait, quoique le résultat en soit le même. Après avoir rappelé qu'il était
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chargé de renseignement à l'École normale, sous la direction de M. Gué rouit, avec M. Burnouf et l'abbé Mablini, que ses premiers élèves, MM. Cousin, Augustin Thierry, Patin, de Serres, Royer- Collard, Dubois, Damiron et Poirson, étaient plus âgés que lui, passe à la visite de M. de Narbonne.
Lorsqu entra l'aide de camp de l'Empereur, le cours roulait sur le dialogue d'Eue rate et de Sylla, sur Marc-Aurèle, sur Fénélon et Vauvenargues.
Quelques jours après, chez la princesse de Yaudemont, M. de Narbonne dit à M. Villemain que ses sujets de conférence déplaisaient à l'Empereur. Telle est du moins la version de M. Villemain. On remarquera qu'ici sa disgrâce n'est aucunement motivée, ce qui donne à l'empereur Napoléon Ier, l'air d'un tyran fantasque, n'obéissant qu'à l'inspiration d'un caprice du moment*
N'y eut-il aucune allusion fâcheuse dans la conférence de M. Villemain ?
Doué de bonne heure d une ambition , très-naturelle d'ailleurs avec ses talents, M. Villemain réfléchit beaucoup à sa disgrâce. Il se fît dans sa jeune tête un travail considérable. Le coupd'œil qu'il jeta sur la marche des affaires humaines fut très-juste. Il comprit que le mérite seul ne suffisait pas pour faire son chemin.
Quoique ses Souvenirs contemporains ne s'expliquent pas à ce sujet, un mot qui lui échappa bien des années après dans la conversation, éclaire un peu cette partie du portrait que nous traçons.
M. Villemain était ministre alors. Un professeur de l'Université, M. Jacques, allait être éloigné de Paris. Il se présenta chez M. Villemain et sollicita un poste voisin de la capitale.
— « Mon cher monsieur, lui dit M.
Villemain en le congédiant, il faut deux
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choses pour avancer : du mérite et des amis. Vous avez du mérite, vous avez en moi un ami, mais un ami ce n'est pas des amis. »
— « Il aurait pu ajouter, dit à quelqu'un M. Jacques, avoir des amis et savoir les conserver. »
Ce que ne sut pas toujours faire AL Villemain.
M. Villemain pressentait la chute de l'Empire. Elle devenait, après une coalition de vingt-cinq années et tant de trahisons accumulées , une conséquence inévitable. Par pur entraînement d'esprit»
nous aimons à le croire, M. Villemain „ dès 1813, recherchait l'amitié des hommes hostiles au gouvernement impériaL Il se liait avec Benjamin Constant, et l'année suivante avec Mme de Staël.
M. de Fontanes ne fut point fidèle à l'Empereur. A l'exemple de son maître, M. Villemain oublia qu'il avait jadisr
voulu former des hommes pour la défense de la dynastie napoléonienne.
Il devint un des habitués du salon de Mme de Staël. On sait que cette femme était laide et fort spirituelle. M. Villemain n'est pas non plus un Antinous, il est de plus un peu bossu et il a énormément d'esprit. Un mauvais plaisant, voyant ces deux personnages vis-à-vis l'un de l'autre et causant, dit :
— « Ils peuvent tous deux se croire devant leur miroir. »
Le mot était plutôt plaisant que juste, car Mme de Staël ressemblait à un gros Turc, et M. Villemain a, au contraire, le masque maigre des railleurs du dix-huitième siècle.
Les alliés étaient à Paris quand M.
Villemain remporta une seconde fois le prix d'éloquence, décerné par la classe de la langue et de la littérature françaises de l'Institut. Son discours roulait sur lê
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avantages et les inconvénients de la critique.
Contrairement aux usages établis, M.
Villemain fut invité à lire lui-même son discours devant les classes de l'Institut réunies et les souverains étrangers.
La coterie politique et littéraire de Mme de Staël n'avait pas été étrangère à cette dérogation. L'ovation qui fut ménagée à M. Villemain, sous le prétexte d un cérémonial extraordinaire , était d'ailleurs plus dangereuse qu'enviable.
Si M. Villemain avait eu l'âme vraiment française, il eût décliné cet étrange honneur, ou il se fût du moins borné à lire son discours. Alors même que ses opinions l'eussent séparé du régime impérial, le patriotisme et la dignité lui commandaient de ne point ajouter aux humiliations de la France, en venant glorifier ses barbares vainqueurs.
Mais lui mit, au contraire, devoir
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faire précéder son discours d éloges à l'adresse du roi de Prusse. » Ce vaillant héritier de Frédéric, et de l'empereur de Russie, ce magnanime Alexandre, ce héros à l'âme antique et passionnée pour la gloire. »
Tout a été dit sur ce discours. Les uns en ont vanté la noblesse. Pour nous, nous préférons la race des Carnot, des Jean-Bon Saint-André, des Merlin (de Thionville), à celle des Villemain, des Guizot et des Benjamin Constant. Il n'y a pas de carrière publique dans laquelle un pareil acte ne fût une tache. On peut n'avoir point la religion des partis, ils ne méritent guère un culte si profond, mais la religion de la patrie est le premier des devoirs de l'homme ; Louis XVIII, luimême, fut plus Français que M. Villemain, quand il menaça de faire porter son fauteuil sur le pont d'Iéna, le jour où l'étranger oserait le faire sauter.
Il faut que le temps modifie singulièrement l'optique de l'histoire, car ce discours, objet d'un blâme universel, ^fut considéré parle groupe de Mme de Staël, de Benjamin Constant et de M. de Chateaubriand, comme un acte de libéralisme, d'une noblesse et d'une dignité remarquables.
La récompense ne se fit pas attendre.
M. Villemain fut nommé suppléant d'histoire moderne à la faculté des lettres, en remplacement de M. Guizot, qu'absorbaient les fonctions de secrétaire-général au ministère de l'Intérieur. M. Villemain dut abandonner alors sa chaire de rhétorique au collège Charlemagne, mais il garda sa position de maître des conférences à l'École normale. Il aimait avec passion l'enseignement scolaire. Il lui répugnait de l'abandonner entièrement.
En 1819, M, Villemain obtint ua
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nouveau prix d'éloquence à l'Académie française, pour son éloge de Montesquieu. Ce travail contenait une analyse remarquable de Y Esprit des lois. Le mérite seul ne fit pas tout le succès de cette productign. Elle emprunta aux circonstances, ou plutôt à la manière dont l'auteur envisagea son sujet, un caractère spécial que nous allons essayer . de définir.
A l'époque où M. Villemain entra dans la carrière des lettres, l'attention de l'Europe était absorbée par les grands actes militaires de l'Empire. Depuis 1791 , la France était en guerre. Le procès de la Révolution devant l'Europe n'appartenait plus, depuis longtemps, à la parole et à la plume. Comme on dit aujourd'hui, la parole était au canon.
La force des choses avait amené le débat sur les champs de bataille. Les publicistes avaient en quelque sorte col-
lationné, rassemblé les pièces du procès de la Révolution contre le principe féodal.
Les tiibunes l'avaient discuté devant trois assemblées consécutives. La parole avait grandi dans ces luttes mémorables, mais elle s était en même temps enflammée de toutes les passions qu une telle cause devait enfanter. Les échafauds étaient venus au secours de ces plaideurs impuissants. L'horreur et le dégoût s'étaient emparés de la nation.
Alors était arrivé le régime militaire avec ses inconvénients et ses principes rigoureux; mais qui, du moins, rachetait par l'éclat de la gloire, ce qu'il ôtait à la plume et à la parole, devenues impuissantes par leurs propres excès. Ce régime était transitoire et Napoléon Ier n'avait d'ailleurs fait que répéter la note des membres du comité de Salut- Public : « La liberté est ajournée jus-
qu après le triomphe de la Révolution. »
Or, c était le triomphe de la Révolution que nos armées soutenaient en Europe, tandis qu'elle s'affermissait ici dans nos institutions et dans nos codes.
Tandis que ces grandes choses s'accomplissaient, un petit groupe de beaux esprits qui n'avait su s'accommoder ni de l'ancien régime ni du nouveau, qui avait pris la route de l'exil après le 10 août, quoiqu'il eût cabalé contre la monarchie depuis 1788, voulant sauver le roi après lavoir mis en péril ; un cercle aussi exclusif en son genre que celui de Mmc Roland, plus impossible parce qu'on y avait plus d'esprit et moins de principes , un petit Sunderbund de salon étroit, exclusif à l'excès, vivant d'isolement et d'incompatibilité, s'était formé en dehors de tout ce qui avait lutté,
triomphé, vécu, souffert pour la France et la Révolution.
Et , au retour de Louis XVIII le groupe avait relevé dans son salon de Paris son canapé renversé , ranimé les tisons du foyer et repris le cours de ses causeries malveillantes.
Or, il s était trouvé que ce roi sceptique et impuissant, ce roi voltairien que reniait la légitimité elle-même dans le secret de son cœur, il s'était trouvé que ce roi qui ne croyait à rien avait encore plus de patriotisme que le groupe dont nous parlons. Ce fut dans ce cercle où M. Benjamin Constant avait introduit M. Villemain, qu'on trouva nobles et dignes les paroles du jeune professeur aux monarques étrangers.
Tel fut le berceau de la politique allusionnelle dont M. Villemain devait devenir le chef.
Depuis vingt-cinq ans on y vivait de
bons mots et d'allusions colportées sous le manteau, de Coppett à Berlin, de Berlin à Pétersbourg.
La Secte avait eu son martyr : Mme de Staël.
Elle revenait enfin en France et commençait par s'emparer de l'Académie, son château-fort. Elle avait adopté M.
Villemain dès les derniers temps de l'Empire. Le triomphe du jeune adepte devant les monarques étrangers fut l'œuvre de son influence. Il était de cette école qui voulut mettre la liberté dans une boîte comme une jolie petite bête et la regarder travailler, la montrer au public pour de l'argent, des honneurs et des places.
L'auteur de Y Éloge de Montesquieu regardait cet écrivain comme le préparateur du système représentatif. Fort bien, jusque-là; mais M. Villemain se hâtait d'ajouter : « Système qui ne de-
Digitiz
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vait trouver d'obstacle que dans la tyrannie militaire, n Ici M. Villemain oubliait que le système représentatif, ou, comme nous disions plus haut, le procès de la Révolution contre la féodalité, n était pas le moins du monde liquidé quand survint le régime militaire ; que ce régime ne succéda à celui de la presse et de la tribune que lorsque celles-ci eurent souvent démontré leur impuissance à soutenir la lutte, se furent déshonorées par la cruauté , l'injure , l'abaissement du langage, les mesures draconiennes, l'oubli de toute garantie, de toute dignité, de tout sentiment d'ordre et par l'absence de toute capacité gouvernementale.
C'est ainsi que l'école de la Politique allusionnelle sophistiquait l'histoire , comme un droguiste qui altère les substances.
L'éloge de la Charte se mêlait ingé-
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nieusement, quoique un peu ridiculement, à 1 éloge de Montesquieu. M. Villemain fut porté aux nues. L allusion couronnée des lauriers académiques régna un moment sur la France, grâce aux chimères de la Restauration.
M. Villemain fut nommé à la chaire d éloquence. Il écrivit alors son histoire de Cromwell qu'il publia en 1819 :
C'était encore un sujet approprié aux doctrines de l'école. On n'a pas oublié qu'un des membres les plus influents de cette secte publiait en 1852, pendant la présidence décennale, un travail sur le même sujet et lui donnait pour titre : « Cromwell sera-t-il roi ? »
L'étude sur Cromwell, remarquable d'ailleurs comme tout ce qui sort de la plume de M. Villemain, par l'étude des documents et par les qualités du style, fut traduite en italien et en allemand.
M. Villemain parcourait alors d'un
pas rapide la carrière des honneurs et des fonctions. Il fut nommé en 1819, chef de division de la librairie et de la presse au ministère de l'Intérieur. L'année suivante, à la chute de M. de Cazes, il quittait le ministère, gardant seulement le titre de maître des requêtes.
Nommé en 1820 chevalier de la Légion d'honneur, M. Villemain remplaça Tannée suivante M. de Fontanes à l'Académie française. Dans la séance du 28 juin, il prononça l'éloge de celui qui avait été son protecteur et son premier patron.
L'année suivante, il publia un manuscrit palimpseste, découvert en 1820 par M. Mai, bibliothécaire du Vatican; c'est un entretien attribué à Cicéron et intitulé : de Republica. Il publia peu de temps après (1823), les Discours et mélanges littéraires, et en 1825, un roman intitulé : Lascaris , ou les Grecs au
onzième siècle, suivi de l'essai sur l'état des Grecs depuis la conquête musulmane. On sait qu'un souffle de philellénisme passait alors sur l'Europe occidentale. Les hétairies avaient, depuis 1819, fait d'immenses progrès. L'heure de l'indépendance du Péloponèse approchait. Il régnait en France le même engouement pour les insurgés pâlykares qu'il en avait régné en 1788 pour les insurgeais de FAmérique. On faisait des collectes, des souscriptions. On dansait pour les Grecs comme nous avons dansé depuis pour les Polonais .
Ce n'était donc pas l'actualité qui manquait au roman de M. Villemain, mais lès qualités natives qui constituent le romancier. Il prouva une fois de plus qu'on peut fort bien enseigner aùx autres les règles de Fart, les observer pour son propre compte et n'en être pas moins impuissant à en exprimer les beautés.
Di
Le résumé valait mieux. C'était un appel à la délivrance des chrétiens d'Orient.
Le cours de M. Villemain valait mieux aussi que son roman. Il était fort suivi. Des personnages célèbres y assistèrent.
Dans un opuscule intitulé : Souvent?^ de la Sor bonne en 1825, M. Villemain rapporte lui-même un des incidents de ce cours.
Il a pour nous ceci de curieux, que nous y retrouvons la tendance ordinaire de l'auteur à faire de Tà-propos et de l'allusion aux personnages célèbres :
« La leçon commençait à peine....
u Soudainement un immense cri est ré- « pété coup sur coup : Place au général « Foy! Vive le général Foy ! La foule, " debout dans les corridors, se presse et m se resserre; la foule assise se lève « pour saluer ; et, entre deux rangs épais « qui se fendent à grand peine, porté, " soutenu par les bras, le général Foy
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« arrive dans l'hémicycle et est déposé « sur le banc d'honneur, à la place où « siège, à certains jours solennels, M. le « préfet de la Seine, tout cela au milieu « d'un tonnerre d'applaudissements et « d acclamations.
« Le professeur , assez déconcerté de « cet incident (1), je m'en souviens, « après quelques efforts inutiles pour « obtenir un moment de silence et apai- « ser cette tempête d'enthousiasme, « réussit enfin à dire, de manière à être « entendu : « Messieurs, ici nous ne « devons applaudir que les orateurs an- « tiques, et nous n'avons de couronne à « décerner qu'à Démosthènes. » Puis, - se raffermissant, le moins mal qu'il m peut, contre le choc subit d'une popu- « larité si éclatante, dont la présence m accablait la parole pacifique de la Sor-
(1) C'est de lui-inÊme dont il parle.
« bonne en même temps qu'elle la com- « promettait, il reprend son discours «« interrompu et sa thèse du jour. »
Cette réserve faite, M. Villemain, qui, par une habile transition jetée au commencement de la séance, avait trouvé moyen de placer le nom de Démosthènes à côté de celui du général Foy, continua si bien l'allusion, que son jeune auditoire s'enflamma et fit éclater son enthousiasme pour le général.
M. Villemain fut blâmé. Le général Foy crut devoir une visite au professeur victime de son admiration pour lui.
H y a beaucoup d apprêt daîis cette narration de M. Villemain. Le récit vise à une sorte de solennité. L'enseignement dé la Sorbonne était alors entaché de ce défaut. Sous la rubrique variétés, le Moniteur universel reproduisait les cours delà Sorbonne. Les professeurs ne parlaient pas à la jeunesse, mais au monde
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entier. La chaire devenait une tribune.
M. Villemain publia beaucoup à cette époque. Il fit paraître les Nouveaux Mélanges historiques et littéraires, son Essai sur f Oraison funèbre , des Notices sur Milton, Pascal, Fênêlon, Lhospital, Pope, Shakspeare, Lucrèce, ses discours d'ouverture de son cours d'éloquence, des Réflexions sur le système de traduction de Paul- Louis Courier, une Réponse au discours de M. Fourier, succédant à M. Lemoutey, son remarquable tableau de l'affaissement du polythéisme romain, des efforts de la philosophie stoïque des Antonins, et des progrès du Christianisme et de l'éloquence chrétienne. Ces études sont fort belles et remplies de citations puisées dans les Pères de l'Église, de portraits historiques , d'aperçus philosophiques nets, substantiels. On peut les considérer comme des modèles du genre.
L'espèce d'ovation que M. Villemain avait ménagée au général Foy, n'était pas l'effet d un sentiment spontané. Une nouvelle modification venait de se produire, sinon dans ses idées au moins dans son attitude vis-à-vis du pouvoir. Il est juste d'ajouter que, de son côté, le pouvoir, sentant son existence minée par la savante opposition qu'on a nommée la comédie de quinze ans, se disposait à des mesures rigoureuses.
Ce qu'il faut pourtant constater ici, c'est que M. Villemain n'avait encore été l'objet d'aucune persécution, lorsqu'il inclina vers le parti libéral. Son évolution date de 1827. C'est alors que son cours prit une tendance au libéralisme.
Le projet de loi sur la censure ne fut mis en avant que sous le ministère suivant.
Faut-il conclure de là que M. Ville-
main n avait pas foi dans l'avenir de la monarchie de 1815, et que , sentant la maison brûler, il faisait prudemment ses bagages ? Ceci ne serait qu'une supposition malveillante. Elle a été faite souvent. Dans un portrait de M. Villemain, publié en 1847 dans un petit journal (1), je rencontre cette phrase : « Il semble que M. Villemain ait eu pour Egérie le Journal des Débats ; il a toujours su se retourner à temps. »
Nous nous bornons, quant à nous, à constater le fait et à le dater. Le lecteur tirera lui-même les conclusions.
Les nôtres sont, que M. Villemain, comblé de bienfaits par la Restauration , prit dans ses convictions le courage nécessaire pour les oublier, comme il avait eu le courage d'oublier les bienfaits de l'Empereur. Il se souvenait de ce mot
(1) Dan» le Corsaire.
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d'un girondin : « La reconnaissance est la perte des nations. » Comme tel de ces illustres Romains dont il avait étudié rhistoire, M. Villemain sacrifiait au devoir l'un des plus doux sentiments de la nature.
Il fut blâmé par le ministère.
Alors, il se retira dans le sein de r Académie, devenue pour le gouvernement de Charles X, le plus dangereux des conciliabules. Le Club des immortels, où siégeaient quelques uns des chefs d'emploi de la comédie de quinze ans, préparait une manifestation solennelle contre les projets du gouvernement.
Le ministère avait imaginé de restaurer le règne de Charles X, en rétablissant la censure.
L'Académie, sortant de ses attributions, mais poussée par un sentiment tout à fait louable s'il eût été parfaitement, désintéressé de toute passion de
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parti et de compétitions individuelles, conçut le projet d'adresser au roi une supplique, afin de lui exposer les dangers qui menaçaient les lettres (1).
Dans la discussion qui eut lieu à ce sujet, M. Villemain prit plusieurs fois la parole. Il parla violemment et fut chargé, conjointement avec M. de Châteaubriandet M. de Lacretelle, de la rédaction de l'adresse.
Le gouvernement s'étonna qu'un fonctionnaire, c'est-à-dire un des instruments du pouvoir, cherchât ailleurs que dans le sein même du pouvoir à modifier la ligne de conduite du gouvernement.
M. Villemain perdit ce jour même son emploi de maître des requêtes au Conseil d'État.
Mais on lui laissa sa chaire en Sorti) Séance de P Académie française, du 11 janrier 1827.
bonne. Il y parut le lendemain. La jeunesse salua de ses applaudissements enthousiastes cette victime de la liberté.
Un ministère libéral, celui de M. de Martignac, offrit à M. Villemain la direction des Beaux- Arts au ministère de rintérieur. M. Villemain refusa. Le temps n était plus aux fonctions. Il était à la parole. Ainsi que MM. Guizot et Cousin, M. Villemain s'adonnait* entièrement à son cours. Ce triumvirat professoral sentait l'avenir et s y préparait.
En 1829, M. Villemain se présenta aux élections devant le collège d'Evreux, et fut élu député ; il siégea à l'extrême gauche et signa l'adresse des 221.
Nommé, en 1831, membre du conseil royal de l'instruction publique, et Tannée suivante vice-président de ce conseil , M. Villemain ne fut pas réélu
député. Le roi Louis -Philippe le dédommagea de cet échec en le nommant pair de France (1). L'Académie venait de perdre M. Raynouard, son secrétaire perpétuel ; elle lui donna pour successeur M. Villemain.
Cette élection offrit la singularité suivante : au premier tour de scrutin , M. Droz obtint onze voix, M. Villemain onze voix, M. Lainé une voix.
Au second tour de scrutin, même résultat.
Il s'agissait de procéder au scrutin de ballottage.
— « Il y a ici une personne bien obstinée, dit un des votants. Qui donc vote pour Lainé? » ^
— « C est moi, répliqua M. Lemercier. Je désire que M. Villemain sache bien que c'est à moi qu'il doit sa nomi-
nation , car, au prochain tour, je lui donnerai ma voix. Voilà comment je me venge de son opposition à ma nomination au collège de France. »
Le 13 mars 1839, M. Villemain fut nommé ministre de l'instruction publique. Ce ministère tomba sous le poids de la dotation du duc de Nemours. Le 29 octobre 1840, M. Villemain revint aux affaires avec son ancien collègue, M. Guizot. Il y déploya cette énergie pour l'étude dont ses travaux attestent l'ardeur, et présenta un projet de loi sur l'instruction publique.
Mais il avait demandé à la force humaine plus qu'elle ne peut donner. Pris en plein conseil des ministres d'un accès de fièvre chaude, il sauta par une fenêtre du château des Tuileries, tomba heureusement sur un massif de lilas et ne se fit point de mal.
Le lendemain, sa démission fut an-
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noncée dans les colonnes du Moniteur, ainsi que son remplacement par son ami et collègue, M. Cousin.
Le maréchal Soult était président du conseil ; il proposa d accorder une pension à l'ancien ministre et pair de France , qui comptait trente ans de services effectifs. M.Villemain fut blessé de cette proposition. Il trouvait qu on lui avait bien précipitamment retiré son portefeuille.
M. Villemain a laissé dans les bureaux de l'instruction publique des souvenirs peu agréables ; il était brusque et fantasque avec ses subordonnés. Les employés de l'administration centrale de l'instruction publique étaient alors les moins rétribués de tous les ministères existants. L'avancement y était à peu près nul.
Le savant, chez M. Villemain , a conservé sa rude écorce de collège et ne
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s est jamais complètement adouci au frottement du monde. Le style est plus poli que l'homme.
On en cite un exemple assez récent :
Lors du dernier concours académique, le sujet était : X Éloge de Regnard. Le docteur Véron avait envoyé un manuscrit, et malgré le secret qui doit présider aux délibérations du conclave académique^. Sainte-Beuve, qui soutenait le travail du Docteur, et qui le présentait pour le prix, laissa entrevoir à ses collègues qui était le véritable auteur. M. Villemain combattit de toutes ses forces la candidature de M. Véron au prix, et triompha. Dans son discours, faisant allusion à cet envoi, il dit : "Qu'un JRamassis d'anecdotes ne devait jamais passer pour de la véritable éloquence. »
Il y a pourtant des circonstances où cette complexion sèche et nerveuse se distend. Alors M. Villemain cède à de
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nobles sentiments, à des inspirations généreuses.
Nous en savons deux exemples que nous sommes heureux de citer.
En 1824, quand M. Cousin était illégalement retenu prisonnier en Allemagne, M. Villemain profita de l'occasion de l'ouverture de son cours pour appeler T attention du gouvernement sur la captivité du jeune philosophe. Il rappela au roi de Prusse l'accueil qu'il avait reçu en 1815, devant l'Académie française.
L'autre exemple est de plus récente date.
Au mois de décembre 1851 , M. Villemain ayant appris que M. Victor Hugo était forcé de s'expatrier, il offrit à Madame Victor Hugo, bien qu'il n'eût jamais partagé les errements politiques de son mari, toutes ses économies (environ 10,000 fi\), pour aider le premier établissement du poëtedans l'exil.
44 M. VILLEMÀIN
Mais ici la générosité de M. Villemain est -elle bien exempte de toute préoccupation allusionnelle 1 Cet acte de générosité n'était-il pas un de ces petits moyens d'opposition sans péril , tels que les affectionnait le cercle ingénieux de M™ de Staël ?
Depuis qu'il est rentré dans le silence de la retraite, M. Villemain n'a pas uniquement profité de ce qui lui restait de jours pour songer à Dieu. Son dernier livre, auquel il a donné pour titre : La Tribune moderne, et qu'il consacre à M. de Chateaubriand , démasque les dernières batteries d'une intelligence intellectuelle qui, pour ne point sortir des murailles, n'en espère pas moins remporter des victoires. C'est l'honneur même de l'esprit français que M. Villemain espère engager dans cette polémique, dont, il veut bien fournir le thème, mais à laquelle il n'est pas probable qu'il
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prenne une part directe. Ici M. de Chateaubriand, M. de Narbonne et M. de Fontanes, ne sont qu'un prétexte. Après les Mémoires d Outre-Tombe , que pouvions-nous apprendre de nouveau sur la vie publique et privée du solitaire de Marie-Thérèse?
Au surplus, M. Villemain s'explique lui-même à ce sujet : « Pourquoi recoin- « mencer une œuvre inutile \ diront quel- " ques sages du temps ; à quoi bon reu prendre cette trame qui se tisse pen- « dant de longues années et se brise en un « moment? Ailleurs, nous le savons, une m liberté conquise pied à pied par des « sectaires assez obscurs, des légistes du « droit coutumier, des bourgeois opi- <* niâtres, s'est maintenue, s'est agran- « die et subsiste encore. Mais, en France, « des hommes de génie, à partir de Mon- « tesquieu, ont célébré, ont accrédité, « comme des théories d'abord , puis
Di
comme des droits acquis, ces mêmes « principes, ces mêmes formes de li- « berté politique : et rien de tout cela « n'a tenu, malgré les philosophes et les « beaux parleurs, tant ce régime est peu « fait pour la France. — Cette objection, « si commode pour l'apostasie et la ser- « vilité , trouvera plus dune réponse <« dans Técrit que nous publions. Mais, « quelque grave que soit une polémique « où l'honneur même de l'esprit français « serait engagé, nous avons à considérer « ici une question plus générale encore, « question de vérité absolue..,, etc. » A quoi bon achever le déroulement d une phrase dont la pensée réelle est formulée? C est l'honneur de Y Esprit français qui est engagé, prétend M. Villemain.
Voilà le terrain sur lequel il amène la critique et dans lequel il circonscrit la réponse qu'il compte trouver à l'écrit qu'il publie. Mais comment veut-il que
la critique accepte ce terrain choisi par lui... et pour lui?
Ne nous est-il pas permis de lui répliquer, quand il veut identifier sa cause avec celle du public : Non, nous n acceptons pas cette règle de combat. Ce n'est pas l'esprit français qui est en jeu, car s'il en était ainsi, tous, de quelque idée que nous relevions, nous serions tenus, sur cet honneur que vous invoquez, de prendre part à cette polémique. Ce n'est que de l'honneur de lesprit parlementaire dont il s'agit. Et vainement, avec les ressources de votre admirable talent, avec l'autorité de votre nom, prétendriez-vous précipiter dans votre cause l'opinion tout entière et donner le change aux intelligences.
L'esprit parlementaire ifa, depuis la Constituante, représenté qu'une fraction de l'esprit français. Il est même douteux qu'on puisse réellement considérer cet
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esprit comme de provenance française, lorsqu'on remonte aux sources où les publicistes du dix-huitième siècle ont puisé cette doctrine. C est aujourd'hui une vérité banale que l'Angleterre et le protestantisme , que l'anglomanie , qui s'est introduite en France depuis le Régent, nous ont inoculé cet esprit, dont les Parlements, ne fût-ce que par affinité de nom ou par simple ambition de corps constitués, se sont emparés avec ardeur. Quand les antiques dissidences entre la monarchie et le Parlement de Paris éclatèrent pour la dernière fois ; il se trouva donc en France un groupe de parlementaires, de fait ou de principes, hommes « passionnément raisonnables, »
comme disait Mme de Staël, à la tête desquels on distinguait les Duport, les Mounier, les Malouet et quelques autres. Ces hommes formèrent dans la Constituante un parti puissant. La France
à ce parti une reconnaissance à laquelle elle n'entend pas se soustraire.
Elle sait ce qu'il apporta de courage raisonné, d esprit de suite dans l'œuvre de 1 émancipation commune. Mais que ce parti prétende à lui seul personnifier le génie de la Révolution française et j Thonneur de l'esprit français, voilà ce que nous nions, l'histoire en main, et ce I que M. Villemain ne nous persuadera 1 jamais.
Passons maintenant à l'appréciation du rôle et de l'œuvre de M. de Chateaubriand par l'ex-ministre du roi Louis- Philippe. Il a choisi le nom de M. de Chateaubriand par orgueil de Français et par amour des lettres. « Mais, ajou- " te-t-il, ce que j'ai prétendu, avant " tout, rappeler, c'est une époque à ja- « mais illustre pour la France ; c'est un « noble exemple qu'elle a donné au « monde, que le monde n'a pas oublié,
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" et dont la puissance est visible autour * d'elle? »
Nous ne pouvons que nous étonner de voir trente années de notre histoire réunies en une même période et dans une même sympathie enthousiaste par M. Villemain, quand nous savons, comme tout le monde, que les quinze premières années de cette période ont été employées, par ses admirateurs actuels, à la destruction du gouvernement qui l'inaugurait. Les articles du Joimial des Débats, les discours en Sorbonne, les remontrances de T Académie, l'opposition des 221 qui eut l'approbation de M. Villemain, ne furent-ils pas l'acheminement vers la Révolution de juillet 1 Quel gouvernement n'a-t-il pas plus ou moins directement combattu, lorsqu'il n'était pas ministre î
M. Villemain a fait choix de M. de Chateaubriand pour ouvrir la première
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série de la Tribune mod-érne. Rien de plus légitime ; car, disoris^e aveo franchise, nul mieux que M. de Châteaubriand ne personnifia ces princes- de l'intelligence qui errèrent à travers là moitié du dix-neuvième siècle, objet de l'admiration des siècles et qui, en réalité* ne furent que des individualités que leur or* gueil, la hauteur de leurs aspirations et le vague de leurs idées politiques, ne rattachaient à aucun régime particulier.
Nous avons lu l'œuvre de M. de Châteaubriand. Cette belle prose charma la mélancolie de notre adolescence.
Les pamphlets de l'illustre écrivain séduisirent notre jeunesse politique; ses mémoires apaisèrent notre curiosité.
Qu'est-il resté de ces lectures de positif dans notre esprit \ Quel sédiment fécond ont-elles déposé dans notre intelligence? Hélas! avouons-le humblement, nous qui avons trop admiré ces grands soli-
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taires, il n'est rien resté qu'une brillante poussière, bonne à jeter sur notre style informe, afin de le rendre, s'il se peut, moins insupportable au lecteur.
M. de Chateaubriand nous a sans doute encore initié à la volupté de l'ennui. Il nous a peut-être appris à porter avec élégance la lassitude des hommes et des choses. Il a jeté sur nos épaules de poètes incompris un manteau de grand seigneur. Avec la fantaisie d'un génie funèbre, il s'est couronné de cyprès mêlés à des immortelles, nous initiant ainsi au romantisme, delà gloire. Grâce à lui, les artisans de style, les habiles dans l'art de tuer par la parole, ont pu tordre et aiguiser une phrase comme un poignard de fantaisie. Ajoutons qu'il a lancé dans la mélodie amoureuse du siècle une note exquise, parce qu'il s'y mêle un raffinement de dévotion, de retenue, dont les poètes érotiques du dix-huitième
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siècle avaient tari la source en France.
Voilà le plus clair de son influence.
Elle est bien inférieure à celle que Goethe exerça sur l'Allemagne. Elle ne dépasse même pas, parmi nous, l'influence si éphémère de lord Byron sur la société anglaise. Depuis Voltaire et Rousseau, nul homme de lettres, en France, ne peut se flatter d avoir tenu le sceptre des esprits. Ces deux grands génies planent sur la Révolution française. Comme Aristote et Platon, ils se sont longtemps partagé le royaume des intelligences. Jusqu'en 1825, ils ont été le dernier mot de l'esprit français. Mais ce n'était pas aux gens de lettres proprement dits qu'appartenait le secret de l'avenir.
On se tromperait singulièrement, si Ton s'imaginait trouver dans le livre de M. Villemain un panégyrique de M. de Chateaubriand. La phrase de la préface : « Par orgueil de Français, etc., » n'est,
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comme la plupart de celles qui tombent aujourd'hui de la plume de M. Villemain, qu'une parole à double entente.
Cet orgueil de Français et cet amour des lettres ne se rapportent point à M. de Chateaubriand, mais à ce qu'on pourra dire à propos de lui. M. de Châteaubriand est, au contraire, traité avec une incroyable amertume dans ce livre, qui n'est qu'un énorme pamphlet, où le fiel, mal dissimulé sous l'urbanité de la forme, altère trop souvent le charme de la lecture. Presque tous les actes, presque toutes les pensées de M. de Châteaubriand y sont présentés sous un jour fâcheux pour sa mémoire. On sent le mauvais vouloir du bourgeois contre l'homme de naissance, du littérateur contre le littérateur, de Tex-ministre de Louis-Philippe contre l'illustre et malin vieillard qui, du fond de sa solitude, se borna à regarder gouverner, pendant dix-huit
années, ceux qui avaient chasse son roi.
J'ai pris la peine de noter, en lisant, quelques-uns des reproches que M. Villemain adresse à M. de Châteaubriand, et j'ai été frappé de leur dureté. M. Villemain l'accuse & orgueil, d'affectation, d'ambition, de prétention, de faiblesse, de sécheresse, de hauteur, d'oisiveté t d'intrigue, de mensonge, d'insensibilité, de rancune. Il lui reproche ici, je ne sais quoi de théâtral] là, sa joie âpre du succès, plus loin sa conduite tortueuse. Il suspecte, tantôt ses sentiments religieux, tantôt, à propos de sa sœur Lucile ou de Mrae de Beaumont, ses sentiments particuliers. Avec quel malin plaisir ne cite-t-il pas certaines lettres de M. de Châteaubriand, à l'époque où il était secrétaire délégation à Rome ! Avec quelle joie, non moins âpre que celle du succès, ne l'humilie-t-il pas un moment devant l'habileté gasconne de M. de Villèle !
Quelle perfidie dans la façon dont il raconte les ennuis de M. de Châteaubriand lors de son ambassade à Rome, sous le ministère Martignac! Tout cela, bien entendu, mêlé d'éloges, d epithètes flatteuses & illust re publiciste , de grand écrivain, $ admirable talent. Il y a, il faut le reconnaître, une part de vérité à travers ces analyses, mais c'est de la vérité malveillante. On pourrait nommer cela de la satire rétrospective, à propos de mémoires posthumes.
Les derniers paragraphes de ce livre, où les larmes et le fiel se combinent, s'attendrissent un peu cependant. La mort brise la rhétorique elle-même. Le plus dur des sentiments, le sentiment de la personnalité littéraire, résiste à tout, excepté peut-être à cette dernière épreuve. Encore, n'est-ce pas sans réserve qu'il est permis d'avancer une telle proposition.
Les poëtes chantent leurs morts les
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plus proches. Et c'est marquer, selon nous, bien peu d'émotion que de trouver des rimes pour pleurer sa maîtresse ou son ami.
M. Villemain ne va pas jusqu'à 1 emotion. Mais son style fleurit un peu lorsqu'il arrive à la mort du grand écrivain dont il vient de raconter la vie. Les fleurs de la rhétorique croissent volontiers sur les tombes littéraires.
Son cœur ne se dilate pas tout à fait, mais la contraction scolastique se détend un peu et l'âcreté du fiel diminue d'intensité.
On en jugera par les fragments suivants : « L'imagination, cette compagne « de la jeunesse, avait été pour beau- « coup dans son caractère et son génie. « Elle ne lui manqua jamais; mais elle m parut, dans ses derniers écrits, sou- ♦< vent subtile et recherchée. »
La même main, cependant, conti-
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« nuait alors ou corrigeait les Mémoires « d Outre-Tombe, et y jetait quelques- « uns de ces tons excessifs et faux, qu'on « voudrait en retrancher. Affaibli par « une langueur graduelle mêlée de vives « douleurs , presque privé de mouve- « ment, engourdi et irrité par sa souf- « france, M. de Chateaubriand n'avait « plus pour trêve à sa tristesse que de « courts efforts de travail et de tendres « soins d'amitié. Les billets de ses der-
« nières années, que nous avons sous « les yeux, sont tristes comme la vieil- « lesse malade et déchue. « J'ai beau- « coup souffert la nuit dernière. — J'ai « eu une nuit déplorable; je vais m'en - « fermer chez moi, étant incapable de « sortir. — Je suis aux médecins et aux " eaux-bonnes ; Dieu sait la foi que j ai « en tout cela. Le mal est que je net « puis sortir, que je ne vous verrai pas. » ! Et, le lendemain de sa fête, la saint j
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François, que célébraient quelques amis : « Voilà le triste 4 octobre passé. Ma « nuit a été bien mauvaise ; mais je vais « renaître avec le vieux soleil, pour être « tout à vous. »
« Elle était, on le voit, devenue bien « habituelle et bien profonde cette tris- « tesse , que le grand écrivain avait tou- « jours mêlée à ses rêves. Elle était « main tenant toute sa vie. Il ne faut pas « taire cependant ce qui lui restait en- « core de consolations. La première était « cette amitié déjà rappelée, délicate « dans son enthousiasme, fine et gra- « cieuse dans sa prévoyance, opposant « surtout au chagrin amer de ce grand « esprit une sereine et ingénieuse dou- « ceur. Mme Récamier, tant admirée, « lorsqu'au bras de M. Fox, elle éblouis- « sait de son premier éclat et de sa blan- * chë parure les foules élégantes qui « remplissaient le parc de Kingston, ne
« parut jamais plus noble et plus aima- « ble que dans le salon où elle attendait « chaque jour M. de Châteaubriand. Elle « donnait à ce génie découragé de tout « et de lui-même la dernière joie qu'il « pût sentir. Elle soutenait , elle dis- « trayait par l'admiration affectueuse « celui qui avait tant aimé la gloire. . . »
« 11 avait, de son vivant, accepté de m sa ville natale , le don d un coin de * rocher, le Grand-Bey, en avant de « Saint-Malo, pour servir au jour de sa « sépulture.
« C'est là que le corps de M. de Chn- •< teaubriand, transféré de Paris avec « un pieux cortège, fut déposé, le 19 « juillet 1848, après la présentation au « curé de Saint-Malo par le curé des « Missions étrangères de Paris , et la « célébration du service funèbre dans la « cathédrale de la ville, disposée en cha- •« pelle ardente. Plus de cinquante mille
« âmes assistaient à cette pompe natio- « nale et sainte ; et, c'est au milieu du « plus religieux silence, coupé seulement « par le bruit du canon , devant des « foules de spectateurs entassés sur les « remparts, sur les récifs qui font face à « la ville, et sur des barques amarrées, « que le cercueil fut porté par quelques « marins à l'extrémité du Grand-Bey, « pour être enseveli au tombeau creusé « dans le granit , que vient battre la « marée montante, mais qu'elle ne dé- « passe jamais, pas plus que le flot des « âges ne couvrira la gloire de Château- « briand...
« En essayant de décrire cette vie « avec une étendue que ne comportent « pas d'autres biographies ^toutes poli- « tiques, nous rendons hommage à l'as- « cendant réel du génie et à son action «< sur les âmes. Ce que n'eût fait ni ♦« Fox, ni Burke, ni Canning, M, de
«2 M. VILLEMA1N
* Châteaubriand Ta fait. Il a changé, « dans Tordre moral, une partie des opi- « nions de son siècle, il a ramené la litté- « rature à la religion et l'esprit religieux « à l'esprit de liberté. Une influence, à " la fois si forte et si variée, ne s'exerce » pas sans un don supérieur, sans une « puissance originale. M. de Château- « briand, il faut le reconnaître, a été ré- « novateur dans l'imagination, la critique « et l'histoire. Par là une grande place « lui sera conservée, malgré ses propres « erreurs et les vicissitudes du temps. « De Byron à Augustin Thierry, de nos ♦< éclatants lyriques aux poètes étran- « gers, une empreinte du génie de Châ- « teaubriand se retrouve sur presque « tous les talents de notre siècle; et, ♦* par là même, elle a pénétré dans l'es- « prit de ce siècle. Car le rapport entre « le goût et les opinions est plus intime « qu'on ne le croit, et se retrouve à tous
M. VTLLEMAIN (>3
4* les degrés. En ce sens, un maître élo- « quent de la jeunesse a pu récemment *. dire, avec justesse et sans orgueil, « que la littérature de la Restauration éi était la dernière littérature de la
France ; c'est-à-dire que, si la liberté « politique suscitée à cette époque, et " qui la continua, disparaît entièrement « des lois et des esprits, cette littéra- « ture ne sera pas remplacée ; et le « monde verra ce qu'il a vu déjà, l'ex- *« tinction de la pensée et de l'art sous « le développement excessif de la ma- « tière et de la force. »
Par la publication de ce livre et par les deux ouvrages qui l'ont précédé, M. Villemain a uniquement prouvé, une fois de plus, une vérité qui a été dite avant nous et qu'on peut généraliser : Certains hommes n apprennent ni n'oublient.
Je me ligure volontiers M. Villemain, les deux mains croisées derrière le dos,
ttf M. V1LLEMAIN
se promenant dans son cabinet et considérant mélancoliquement deux gravures qui doivent certainement orner sa retraite : « Souvenirs et regrets. »
FIN
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PORTRAITS HISTORIQUES AU XIXe SIECLE
IAP0LÉ0N III.
*LEX AND RE II. iÉNÉRAL CAVAIGNAC IUCHESSE D'ORLÉANSi ) ELC ARRETTQ, ex-ministre du roi de Naples 3R0UYN OELHUYS.
.EDRU-ROLLIN.
PALMERSTON
MONTALEMBERT
LOUIS BLANC
MANIN.ex-présid. dola république de Venise MICHELET.
VICTOR HUGO
SAINT- ARNAUDetC AN- ROBERT.
ESPARTERO et O'DON-
NELL
TALLEYRAND
EN VENTE
A. BLANQU1 METTERNICH.
LOUIS-PHILIPPE
FRÉDÉR. GUILLAUME,
roi de Prusse.
LAMENNAIS
COMTE DECHAMBORD
GUIZOT
MADAME DE STAËL
CHANGARNIER
BENJAMIN CONSTANT LE PRINCE A. GHIKA CHATEAUBRIAND
BÉRANGER
M. THIERS
ARMANDCARREL.
LAMARTINE. RÉCHIDPACHA.
PAUL-LOUIS COURIER DUCHESSE DE BERRY
NAPOLÉON 1^.2 vol.