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Le mari de la couturière

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Tous droits de traduction et de reproduction

réservés pour tous les pays.

by Ernkst Flammarion.

— Monsieur Gilles Reygnould ?

Une voix de femme répondit, au fond du petit café obscur :

— Il va venir. Ces Messieurs ne sont pas encore là. Eusèbe, allumez!

Le garçon qui sommeillait, se leva, frotta une allumette sur son pantalon et la clarté d'un bec de gaz jaillit. Marcel Landrieu jeta à terre sa mauvaise valise de toile et s'assit.

— Je vais l'attendi-e.

— Que faut-il servir à Monsieur ?

— Un grog, bien chaud.

Dehors, une bruine tombait. Marcel dont le regard encore plein des splendeurs de son Midi natal cherchait rêveusement le Ciel, ne vit que

la silhouette de l'affreux sapin de gare qui l'avait amené. Sur la galerie, sa malle assujettie avec des cordes, une malle de bonne, attendait le gîte où il réfugierait son ambition, la soif de gloire rapide et de lucre immédiat qui l'amenait, fils de poète-paysan, tenu à sa terre lumineuse par les liens vigoureux de l'atavisme, dans ce Paris triste et frileux, mouillé de pluie. Ses vingt ans solides le cuirassaient d'ailleurs contre toute tristesse. Puis, l'humble café aux glaces moisies, a "la moleskine éventrée. lui rappelait l'estaminet de là-bas où les mauvaises tètes du pays mélangent, non sans gloriole, la bière aigre à la limonade sucrée. Cela ne lui déplaisait pas de commencer la conquête de la grande ville par ce coin sombre et ignoré. Ce serait un souvenir qui l'amuserait, plus tard. Et il suivait avec sympathie le garçon qui dépliait un petit tapis de jeu, préparait les caries et les jetons.

— Deux heures et quart. M. Reygnould ne tardera pas à arriver. Quel temps !

Marcel commença la conversation. 11 eût désiré que la caissière s'en mêlât; mais, austère et junonienne, elle s'absorbait dans une dentelle

au crochet; on ne voyait d'elle que des bandeaux d'un blond gras sur son front pur. Elle ne consentit à se dérider que lorsque le jeune homme conta gaiement son arrivée à la gare de Lyon, sa détresse de provincial au milieu du tumulte et la mauvaise impression quU avait produite sur les cochers de fiacre; ceux-ci se l'étaient repassé jusqu'à ce qu'il tombât enfin sur un carrosse antédiluvien dont personne ne voulait et qui l'avait cahoté pendant trois quarts d'heure.

Mais la porte s'ouvrit; une haute silhouette parut; le nouveau venu, dont on ne voyait que le dos, égouttait soigneusement son parapluie; le garçon s'écria :

— Monsieur Reygnould, il y a un jeune homme qui vous demande.

Reygnould se retourna.

— Ah ! Ah ! C'est vous. Monsieur ?

Marcel, ému, se leva et fit oui de la tête. Il avait sorti de sa poche une enveloppe.

— Donnez ! Vous prenez quelque chose ?

— J'ai commandé un grog.

— Eusèbe, mon pot et ma pipe. Asseyons-nous.

— Monsieur, dit Marcel en remettant sa lettre, je viens de la part de mon oncle Estève, Estève Landrieu que vous avez connu à Auvenargues.

— Je me souviens. Et que veut-il, ce brave Estève ?

— Mon Dieu, Monsieur, c'est pour moi. J'arrive à Paris, seul, pas riche, sans recommandations. Je vous avouerai franchement que je ne connais que vous.

— Diable!

Tandis que Reygnould lisait la lettre, Mai'cel l'observait. C'était un homme de trente-cinq ans, d'une beauté massive et régulière; il devait soigner particulièrement sa forte et longue moustache, d'un roux sombre, et ses mains qui étaient très belles, l'annulaire droit alourdi d'une énornle chevalière, des mains étonnamment fines, aux ongles brillants. ^Marcel ne put s'empêcher de comparer sa tenue maladroite, son pantalon chocolat, sa jaquette noire toute déformée, avec le complet sobre et bien coupé de Reygnould. Il notait ces détails avec un soin scrupuleux, parce qu'il ignorait complètement la situation sociale de son interlocuteur. L'oncle Estève lui avait

dit : « Quand tu seras à Paris, tu iras voir ce garçon-là; il te trouvera une bonne place, c'est un débrouillard. » De la gare, il s'était donc fait conduire, 3, rue Demours, au domicile de Reygnould, d'où on l'avait envoyé au café. C'était tout ce qu'il savait.

Le garçon apportait un pot de grès fermé par un couvercle d'étain. Reygnould huma la bière en fermant les yeux; puis il bourra sa pipe et enfin :

— Que voulez- vous faire, mon ami ? interrogea-t-il, de l'air d'un monsieur qui a là, sous la main, des situations importantes à distribuer.

Marcel se mit à rire, d'un bon rire ingénu qui fit éclater la blancheur des dents superbes dans la matité du visage :

— Je ne sais guère; je suis fils de poète, vous savez; papa n'a jamais voulu écrire qu'en patois, mais c'était un rude et fier génie. Je suis bachelier. Tant que papa a vécu, je suis resté auprès de lui, je m'occupais des champs, des bêtes et puis j 'écrivaillais ; mais, lui disparu, il a fallu vendre; maman n'avait plus que de toutes petites rentes, la bouchée de pain,

quoi! Elle m'a donné mon viatique, m'a embrassé sur les deux joues et à Dieu vat... Mais je suis énergique, je ne demande qu'à travailler.

— Commerce?

— Peut-être. J'aimerais mieux écrire, mais pas des romans, ni des pièces de théâtre, non, je préférerais encore le journalisme; il me semble que je ferais un bon reporter; j'ai 'des jambes, du bagout comme tous ceux du pays, et puis je sais un peu écrire; j'ai collaboré à de petites revues, là-bas; mais ce n'est rien; oh! je ne m'en targue pas! Vous avez ici des hommes d'un si grand mérite !

Reygnould haussa les épaules :

— Des moules, oui, des moules, et je m'y connais peut-être : je lis dix joiu-naux par jour, de la manchette à 'la signature du gérant. Des moules ou des maîtres-chanteurs!... Etes-vous honnête ?

— Certes, mais pas une honnêteté d'imbécile, par exemple, dit Marcel en riant. Je ne tue pas et je n'ai jamais volé; voilà.

— Alors n'entrez pas dans cette carrière. Il

y a tant d'autres champs ouverts à une activité comme la vôtre! On peut mener tant de choses à la fois! Ainsi, en ce moment, je m'occupe d'élevage, chez moi, rue Demours, au cinquième...

— L^essentiel est de réussir, interrompit Marcel. Moi je suis sûr que je réussirai. J'ai foi en mon étoile; j'ai bon estomac et puis je veux arriver.

Ils parlèrent d'eux-mêmes avec une ardeur singulière; ils faisaient semblant de s'écouter mutuellement et chacun attendait le moment où l'autre aurait fini pour reprendre un discours où revenaient en leit-motiv les « moi » et les «je». Eusèbe, le front plissé par l'attention, écoutait ces messieurs, et la caissière, abandonnant sa dentelle, suivait les monologues, marquant un intérêt plus vif à ceux de Reygnould. Elle eut, bientôt, un pâle sourire pour des gens qui entraient et auxquels Reygnould distribua des poignées de main protectrices. Un bridge s'organisa. « S avez- vous jouer au bridge ? » demanda Reygnould à Marcel. Celui-ci répondit négativement. A la manille non plus; il ne

connaissait aucun jeu. « Vous vous préparez une vieillesse malheureuse », dit Reygnould, et il ajouta, a l 'adresse ^des nouveaux venus : « Commencez sans moi. » Marcel se récria. Il ne voulait àr aucun prfx être une gêne et il se préparait à payer sa consommation, songeant aussi à la voiture qui attendait: « Je reviendrai plus tard », mais Reygnould le força à se rasseoir : « Vous avez bien le temps », et il ajouta, en confidence :

— Tenez, Monsieur Marcel, vous allez voir des gens impayables. Sérieusement, pour quelqu'un qui fait des études de mœurs, il y en aurait des types à prendre, au café Vilbert ! Des bonshommes étonnants ! Restez, vous ne le regretterez pas. Mais vous avez terminé votre pot. Eusèbe, un « pot » pour monsieur.

— C'est que, risqua Marcel, j'ai fait un long voyage; je voudrais bien trouver une chambre.

— On vous dénichera ça dans le quartier. Bonjour, monsieur de Préjannes. En costume de cheval ?

Un long individu s'inclinait, d'une jeunesse usée; c'était, dans cet être sec et dégingandé,

au nez eu bec d'aigle, uu mélange surprenant de distinction et de négligence. Il fouetta ses leggins d'une mince branche de sureau, et prit une chaise, sans façon.

— Un rappel de ma jeunesse... Avant-hier en allant chez un client, à Moret, je vois un pursang <: claqué », monté par un collégien. Je m'informe et j'apprends que le pur-sang appartient à un loueur. J'ai trouvé au fond d'une malle ce costume et je me suis payé, à "2 fr. 50 l'heure, deux heures de luxe ! Et je me disais que nos sorts étaient pareils, à cet ancien cheval de courses et à moi : tous les deux claqués, fourbus, mais gardant l'Allure... J'ai demandé au loueur le nom du cheval : Escobar. Pauvre Escobar! Il sentait bien qu'il portait sur son idos quelqu'un de son monde; il encensait, il faisait des grâces, et je me disais : <£ Demain tu serviras à 'des mazettes fraîchement sorties du manège et moi je placerai des manchons incandescents chez des bourgeois de banlieue. » Je l'ai ramené chez le loueur, je l'ai embrassé sur les naseaux et puis nous nous sommes séparés. Mais ça m'a fait du bien, positivement!

Et, à califourchon sur sa chaise, allongeant ses jambes maigres, M. de Préjannes simulait sa promenade à cheval : « Pull up, boy ! Oh ! là! ». tandis qu'un vieux monsieur, d'une saleté invraisemblable, levait le nez de son papier qu'il griffonnait fébrilement : « Avez-vous fini de crier?» M. de Préjannes s'arrêta, salua ironiquement : « Père Mouton, je salue en vous le poète; — quant à l'homme, il me rase. »

— Il faut que je vous mette au courant, dit Reygnould à l'oreille de Marcel. Celui-ci. le père Mouton, est un poète — il prononçait poitte — il a rimé beaucoup de couplets pour les petites pièces en un acte que l'on donnait jadis dans les cafés-concerts. Il est l'auteur de la Grenouille et le Brésilien; mais vous ne pouvez vous rappeler cela, vous êtes trop jeune... Maintenant il a pris sa retraite, il versifie, pour nous, des petites pièces charmantes; oh! il a de l'esprit, ce bougre-là, jusqu'au bout des ongles...

— De l'esprit noir, alors, remarqua Marcel...

— Les gens de lettres sont tous malpropres. Il a épousé récemment une toute jeune femme qui aime la littérature. Elle peint sur porcelaine.

LE MARI DE LA COUTUiUEUE JÔ

Quant à M. de Préjannes, sa femme, née de Monthuron. s'est mise piqueuse de bottines; c'est comme je vous dis; elle se cache pour travailler, à cause de leurs anciennes relations. Lui, c'est la boisson qui l'a perdu; il ne sait pas s'arrêter et il dégoise des bêtises quand il est ivre, il fait des moulinets avec ses grands bras ! Il a cassé la grande glace d'ici, vous voyez, on ne l'a pas remplacée. Il la paie trente sous par mois.

— Et celui-là ? demanda Marcel en montrant un petit monsieur au museau effilé.

— C'est Cardepéquois, il a épousé une sagefemme. On l'appelle Chou à cause de l'enseigne qu'il a fait poser sur sa porte cochère. C'est un ancien notaire de campagne; il cherclie une place depuis dix-sept ans. Je vous le disais qu'il y avait ici des études de mœurs à faire... Et voilà Moillien, ce grand à barbe brune qui a l'air inquiet et qui remue des petits papiers; c'est un bookmaker, sa femme est blanchisseuse; plus loin Torterelle, celui qui a des palmes académiques, sa femme est institutrice.

— Et là-bas ? interrogea encore Marcel.

Il désignait un homme à blouse bleue qui venait de demander un verre de vin chaud « avec de la cannelle, Marne Vilbert » . Mais Reygnould esquissa une grimace dégoûtée :

— C'est un marchand des quatre-saisons. Il essaie de se mêler à notre groupe. Je ne comprends pas qu'on le serve...

Reygnould appela: « ...Eusèbe! » Et le garçon, devinant ce qu'on allait lui demander : « C'est au sujet de Lochard; qu'est-ce que vous voulez ? il paie, on est bien forcé de l'admettre. Mais si c'est pas malheureux^ monsieur est là. à faire le gentil, pendant que sa femme pousse la petite voiture, sous l'averse, »

Lochard considérait les joueurs de bridge avec un respect hébété : « Voilà un beau jeu! », se permit-il de dire à Moillien; mais celui-ci, le toisant : « De quoi vous mêlez-vous ? Nous jouons au bridge. Vous ne connaissez pas le bridge ? Alors je vous le demande : de quoi vous mêlezvous ? » Les autres approuvaient. Lochard reprit sa place, avec une consternation de chien battu. Evidemment il ne connaissait pas le bridge; ces messieurs avaient raison. Et un

silence tomba que le « poitle » interrompit d'un cri triomphal : « Ça y est ! Je viens de terminer des vers dédiés à Chou. » Tout le monde cria: « Lisez !» Et le père Mouton assujettit sur son gros nez une paire d'énormes besicles. « C'est une épigramme, annonça-t-il. » Et il expliqua : « Une épigramme est une petite pièce de vers qui se termine par un trait piquant. » Il lut posément, avec des nuances :

Ici, chacun de nous est fier de son ménage Mais l'amour. Dieu malin, userait son carquois S'il voulait attrister Monsieur Cardepéquois Celui-là dont la femme est, certes, la plus sage...

On applaudit; on riait, surtout, très fort, Lochard plus que les autres, histoire de montrer qu'il avait compris et de se réconcilier avec ces messieurs. Marcel sentit un commencement de migraine lui serrer le crâne. Il faisait trop chaud; une vapeur sortait des vêtements et des parapluies trempés; les cigarettes et les pipes avaient mis dans l'étroite salle une vapeur si dense que le bec de gaz était entouré d'un halo. Et il semblait que toute la sottise ambiante se matérialisait en cette fumée opaque où la lai-

deur des hommes prenait une violence de cauchemar. Il voulut se lever; Reygnould le ras sit à nouveau, de sa poigne impérieuse : « Restez, je suis rentrant; regardez-moi bien et apprenez à jouer. » Le cocher avait entr 'ouvert la porte pour s'assurer de la présence de son client. Celui-ci, résigné, tourna ses yeux veloutés, où le Midi avait mis tout son rêve et toute son ardeur, vers le pan du ciel, avarement découpé, que laissaient voir les hautes maisons. Il ne pleuvait plus. Entre deux loques de nuages, un bleu tendre, adorablement lavé, apparaissait. Il y avait tout de même du printemps à Paris et de l'azur! Le jeune homme en fut ravi. Reygnould qui l'examinait du coin de l'œil poussa le coude du père Mouton : « Allez donc parler au petit, là-bas, c'est un confrère. » Le père Mouton se glissa près de Marcel. « Eusèbe, commanda-t-il, un pot! » En entendant cette voix, le jeune provincial ramena sur terre un regard chargé encore de langueur bleue. Le père Mouton lui souriait, et il y avait dans ce sourire navré, dans ce sourire lâche et déchu, une telle douceur obséquieuse, que Marcel fut

touché de pitié : « Vous permettez que je boive un petit bock à votre table ?. . . Vous faites des vers, m'assure M. Reygnould ? » Marcel protesta : « Moi ? Oh ! ce n'est guère la peine d'en parler; mais je porte un nom illustre; je suis le fils de Baptistin Landrieu. » Le père Mouton savourait sa bière : « Elle est excellente, pas trop froide et sans mousse. Ah! Ah! Baptistin Landrieu ! Un poète du Berri, n'est-ce pas ? >> Marcel eut un sursaut. Pauvre père ! « Non, Monsieur, Baptistin Landrieu était élève de Mistral. » «Oui! oui! Alors monsieur est venu à Paris pour se lancer dans la littérature? Dur métier! Ma jeune femme voulait s'en mêler, je lui ai dit : « Peins ta porcelaine, ma fille, on aura toujours besoin de tasses à café, tandis que la poésie est un objet de luxe, » J'ai du talent, n'est-ce pas ? Eh bien à quoi cela m'avancet-il ? Je suis célèbre, bon, mais je ne suis pas arrivé à mettre un sou de côté et je puis, si vous le voulez, vous aligner trois cents vers sans souffler, vous allez voir. Eusèbe, repassez-moi le buvard. » Le garçon rechignait : « Quoi ? On le sait que vous payez le papier. N'ayez pas

peur! J'écris fia! » Et Mouton, s'absorba : « Attention! Je commence; il est quatre heures moins un quart. Je vais appeler ça : Conseil à un néophyte et je débute ainsi :

Jeune homme que je vois rêveur, main contre lempe, Prends garde au papillon qui se brûle à la lampe, Je te sais envieux de ma célébrité.

Contente-toi plutôt de ta médiocrité. . .

Marcel sommeillait à moitié. Dans quel milieu bizarre était-il tombé ? Comment ces genslà pouvaient-ils gagner leur vie ? N'étouffaientils pas d'oisiveté! Mais non, ils paraissaient heureux, ils respiraient largement dans cette atmosphère empestée. Seul, M. de Préjannes semblait triste; il dévisageait Marcel avec sympathie. Ce fut lui qui le tira des griffes du fabricant d'épigrammes. Il s'assit près du jeune homme : « Nous devons vous faire l'effet de jolis crétins. Ah! si j'avais seulement la possibilité de vivre à la campagne, de gérer des fermes, c'est moi qui enverrais promener leur bridge et leur café Vilbert! Mais le matin je place mes marchandises, l'après-midi je suis désœu\Té. je viens ici, et comme la vie est un

perpétuel échange, j'échange mes inepties contre celles des autres. Quels idiots ! Quels fantastiques et abjects idiots ! Et prétentieux ! Voyons, vous voulez écrire, n'est-ce pas, eh bien ! je vais vous épauler, mon vieux. Et tenez, voilà quelqu'un qui vous servira. »

« Bonjour. Messieurs ! » clamait un petit homme chevelu qui, dès la porte close, jetait sur la table un lot de journaux et de paperasses. « Paimblot! » cria M. de Préjannes. — Une minute seulement, dit Paimblot, j'ai mon article à rédiger. — Je vous présente Monsieur... ]\Ionsieur... — Landrieu, dit Marcel. — Parent du poète? interi'ogea Paimblot. — Je suis son fils. — Bah ! — Pourriez- vous, demanda M. de Préjannes, le faire entrer dans la rédaction de Y Oriflamme? — Qu'il vienne me voir demain, nous arrangerons cela... » Après de rapides poignées de main, Paimblot se plongea dans ses journaux qu'il sabrait de bleu, rageusement. ^larcel exultait. Il remercia M. de Préjannes avec une telle chaleur que celui-ci dut refroidir son enthousiasme : « Vous savez, V Oriflamme était un grand journal... il y a trente ans; à l'heure

actuelle c'est un canard... un canard sans plumes... mais vous pourrez y apprendre voire métier... » Le café Yilbert apparaissait maintenant aux yeux du futur rédacteur de V Oriflamme comme l'endroit élu de toutes les délices. La caissière n'était-elle pas jolie, d'une blondeur flamande? M. Cardepéquois, au museau de rat, avait l'air espiègle, simplement; le garçon était bon enfant, et le vieux poète, un homme de génie méconnu. Le père Mouton soufflait sur son poème en trois cents vers. Voyant Marcel radieux, il poussa son papier. « Ça ne vient pas. Monsieur Landrieu, il faut vous dire que je vais sur mes soixante-six ans et Pégase sent bien que j'ai les genoux fatigués. Monsieur Landrieu. excusez ce détail, mais nous ne sommes pas toujours heureux à la maison. Si quelquefois vous pouviez m 'obliger de quarante sous, trois francs ? » Marcel, secoué de commisération, lui glissa cinq francs sous la table. Le vieux, les yeux mouillés de reconnaissance dans sa grosse face rasée de l'avant- veille, où des poils blancs, durs et brillants, avaient poussé, bégayait des remerciements émus. « Je lui dois bien cela.

se dit Marcel, pour la vivante leçon de choses qu'il me donne. » Il voulut expliquer à Reygnould qu'il venait de trouver une situation, mais celui-ci, de la main, lui fit signe de se taire : il risquait un coup difficile, il avait besoin de toute sa lucidité. « Jusqu'à quelle heure resterai-je ici ? se demanda Marcel, je vais bien avoir vingt francs à payer au cocher. » Mais il gardait une appréhension de la solitude, dans la grande ville inconnue. Reygnould l'aiderait à trouver une chambre. Il n'y avait qu'à patienter.

Cinq heures sonnèrent, puis six heures, puis sept heures. M. de Préjannes et le père Mouton étaient partis. Seuls restaient les joueurs de bridge : Reygnould, Cardepéquois, Torterelle et Moillien. L'heure qui fuyait les laissait insensibles. Le garçon Eusèbe, avachi sur sa table favorite, ronflait. La fatigue du voyage aidant, Marcel ne tarda pas à tomber dans un profond sommeil d'où Reygnould le tira en le frappant sur l'épaule.

— Eh bien, jeune homme, y sommes-nous ? Vous avez attendu, hein ? Sacré bonsoir de sort,

il fait nuit. Et le fiacre qui vous attend toujours... Excusez-moi. Vous dînerez à la maison. Ma femme sera enchantée de faire votre connaissance. Je vous présenterai à Quitte, notre fille.

Et comme Marcel ajustait sa cravate.

— Inutile; elle a huit ans!...

Lochard, qui fumait sa pipe, s'étant permis de saluer d'un sourire le trait plaisant, Reygnould s'écria, avec sa bravacherie de gros homme musculeux : i

— Il y en a qui boivent du vin chaud pendant que leur femme trime. Quand on est fainéant à ce point-là on devrait se cacher.

Et poussant Marcel devant lui :

— Passez ! Passez ! Ça pue la rossardise par ici. Vous savez, Monsieur Landrieu, la soupe 5t le bœuf!

JJ

Symphonie en sombre majeur! La malle et la valise de Marcel ornèrent un « cabinet » obscur du prix de 20 francs par mois, loué meublé au septième d'une caserne bourgeoise des Batignolles. On montait cinq étages confortablement recouverts d'un tapis rouge, puis un étage de marches proprement cirées; enfin un « colimaçon » gris de poussière menait à une chambre étroite, éclairée par une tabatière et meublée d'un lit de fer, d'une chaise et d'une toilette de bois blanc. La concierge, pour six francs par mois, se chargeait de transformer cet intérieur sordide en un petit bijou. Elle l'affirma, du moins, car l'affaire fut menée avec une rapidité

tout américaine par cette concierge-gérante qui portait le patronyme inattendu de Nelson, bien que n'ayant aucun lien de parenté avec le vainqueur de Trafalgar. Reygnould et Marcel arrivèrent dans ce nid d'aigle à sept heures trois quarts. Mme Nelson leur affirma qu'ils ne trouveraient rien de mieux. Au reste, elle paraissait inquiète; elle appela sa fille, afin que celleci donnât un coup de balai indispensable dans cette chambre, où le précédent locataire avait laissé généreusement trois chromolithographies épinglées au mm', une boîte à couvercle de coquillages et un amas de poussière et d'objets hétéroclites : un vieux compas, une lampe cassée, un dessin à carton hoi-s d'usage :

— Eh ! Emélie ! criait la concierge, tandis que Marcel, vaguement attristé, considérait le ciel d'encre par la fenêtre à tabatière. Emélie! A n' viendra pas, vous verrez! J 'voudrais m'en aller, vu qu'il y a un Monsieur d'en d'ssous qui vient d'trépasser. Il était dans les automobiles. Faut même que j'aille y faire sa petite toilette. Il est mignon, c'pauv'monsieur, avec sa grande barbe. Il s'est miné les sangs, faut dire. Eh!

Emélie! Où qu'elle est donc passée? A galopine; a trouv'des amusements comme une grande personne; l'aut'jour est-c' qu'elle s'était pas mise sous la gouttière? L'eau y dégringolait dessus; elle faisait sa princesse. « Attends un peu! » qu'j'y dis. J'I'ai séchée avec deux calottes! Ça n'a pas treize ans et c'est futé! Eh! Emélie ! Où qu'elle se cache ?... J'suis pas autrement pressée, le voisin mattendi'a... L'ennuyant, c'est la figure qui commence à se prendre.

« Coucou ! » Eclairée par la bougie que tenait la mère Nelson, Amélie se montra; elle se traînait comme une larve, avec de petits rires pointus, des espiègleries d'enfant arriérée, et sur sa face vieillotte, toute secouée d'hilarité, coulaient des larmes de crasse. « Mon chérubin, dit la mère Nelson, fais vite un beau serviteur à ces messieurs. » Marcel paya et s'enfuit, suivi de Reygnould qui répétait : « Ce n'est pas le luxe, mais c'est confortable. Du moment qu'on a des jambes et qu'on peut monter! » Mais le jeune homme avait entrevu en une seconde toute l'horreur de la misère parisienne et compris le vieux père qui avait préféré à la lutte ses beaux

champs dorés tout bruissants de cigales et ses rêveries de poète sur le vieux banc de la maison où tant d'êtres s'étaient assis pour le repos du crépuscule, qu'il était doux au corps et accueillant comme un fauteuil.

Chez Reygnould, son impression se dissipa à la chaleur d'un foyer familial qui lui rappela sa propre maison. Il reconnut le parfum tiède, le parfum de calme et d'ennui du pot-au-feu et, dès la porte, le tic-tac de la pendule qui rythme les heures paisibles.

— Ma femme est couturière, avait dit négligemment Reygnould dans l'antichambre. Elle ne peut pas rester oisive, faire des visites, comme les autres... Alors vous l'excuserez, n'est-ce pas, le commerce est le commerce...

Et, la porte ouverte, dans la bouffée chaude des pièces trop closes, trop chauffées et oii trop d'êtres ont séjourné, Marcel ne vit rien d'abord que, sous deux lampes aux abat-jour verts, deux têtes de femmes penchées sur une étoffe bleu-clair... Un des chignons était noir, alourdi de gros peignes prétentieux, l'autre d'un, blond pâle.

— Madeleine, dit Reygnould, je t'amène un convive. M. Marcel Landrieu, un parent de M. Estève, tu sais, M. Estève, d'Auvenargues.

Ce fut le chignon d'or pâle qui se releva et une voix infiniment douce et grave, la voix aux inflexions masculines des femmes qui travaillent, répondit :

— Tu fais entrer monsieur dans un atelier en désordre! Vraiment, Monsieur, je suis confuse, nous finissions un travail pressé, le couvert est mis au bout de cette table.

Marcel s'excusa, suppliant qu'on ne se dérangeât pas pour lui; il n'avait pas faim, il se sentait très fatigué par son long voyage. Mais Mme Reygnould se levait, plaçait une des lampes dans la suspension. Et Marcel put la voir. Vêtue sans coquetterie, sa stricte robe noire semée de fils blancs, elle lui parut jolie, d'une joliesse fine et fanée; elle avait, à son gré, trop peu de cheveux, trop peu de sourcils et elle négligeait ses mains piquées par l'aiguille. Marcel, habitué aux toisons du Midi, aux yeux frangés de cils sous les arcs bien dessinés, la jugea vraiment trop Parisienne, d'une délicatesse ané-

mique qui contrastait avec les fortes santés des femmes de là-bas.

Tout en assurant au jeune homme que sa venue ne la dérangeait aucunement, souriante, d'une activité adroite et silencieuse, elle débarrassait l'immense table des menus objets qui Tencombraient et des deux couverts sommaires qui étaient disposés dans un coin. Elle retira la robe de gaze bleue sur laquelle se penchait l'ouvrière qui resta les mains ouvertes, montrant un visage interrogateur et moustachu, au nez chevauché d'un lorgnon sévère.

— Mademoiselle Reboissé, je vous remercie, c'est assez pour aujourd'hui.

— Il fera jour demain, affirma Reygnould qui avait allumé sa cigarette et s'enfonçait dans un fauteuil.

Mlle Reboissé prit sur la cheminée une toque noire où s'érigeait une blanche aigrette; elle jeta sur Reygnould, vautré dans son repos de gros homme paresseux, un regard indicible et d'un « à revoir » assez sec. prit congé, laissant derrière elle ce vague relent de fourmi que Ralzac attribue à la cousine Bette.

— Vous savez, Monsieur Landrieu, dit Madeleine, le menu est simplet : bouillon aux œufs pochés, bœuf bouilli avec pickles et un fruit. Je n'ai pas le temps de faire de cuisine.

Tandis quelle préparait le dîner, Rej'gnould s'excusait : ils n'avaient guère que cette piècelà, ce grand atelier et le salon d'essayage dans lequel on ne pouvait entrer, le soir venu, parce qu'il était jonché d'épingles. Ils auraient bien pris un appartement plus grand, mais où trouver le loisir de déménager? Et d'un geste familier, il faisait miroiter sous la lampe ses ongles éblouissants qu'il frottait ensuite dans la paume de sa main. Cette vie parisienne était dévorante, surtout pour un homme dont le cerveau bouillonnait d'idées et qui entendait les mener toutes ensemble à bonne fin. « Vous avez des compatriotes ici! », dit-il à Marcel. Il lui avait pris la main et le mena dans un couloir obscur. « Chut ! Ecoutez! » C'était un bruit d'ailes meurtries, des gloussements étouffés. Et Reygnouid s'expliqua : Il s'était fait envoyer d'Auvenargues des poulets vivants, achetés « pour rien ». Et il les engraissait méthodiquement, selon un pro-

cédé connu de lui seul : de la farine d'avoine pétrie dans du lait : une pâtée qui transformait une bête étique en un animal de concours; on leur enfournait cela de force. « Vous verrez, un de ces jours; c'est amusant! » Dame! on avait mis les poulets où l'on avait pu. dans un cabinet noir et jusqu'à présent les expériences n'avaient donné aucun résultat concluant; mais il fallait que la volaille s'habituât...

Et Marcel, du fond de son cœur sensible, son cœur resté paysan, ému aux souffrances des plantes et des bêtes, plaignait les pauvres poulets d'Auvenargues, arrachés au soleil bienfaisant pour être remisés là, dans ce cabinet obscur où ils se meurtrissaient les ailes, gavés jusqu'à la suffocation.

— Je n'ai pas grande confiance, ne put-il s'empêcher de déclarer, comme Reygnould le ramenait dans l'atelier, les volailles de chez nous, ça a besoin d'air et de lumière.

— N'est-ce pas, Monsieur, dit Madeleine en posant la soupière sous la table, avec son doux sourire résigné, je l'ai dit à Gilles, qu'il faisait souffrir inutilement ces bêtes...

Mais Reygnould s'emporta. Sa femme ne concevait que les gains étroits, les rognures de sous du petit commerce. Il achetait ses poulets un franc vingt-cinq; il dépensait pour les engraisser quatre-vingt-dix centimes, ce qui faisait deux francs quinze « si je sais compter > et il les revendait trois francs, soit un bénéfice net de quatre-vingt-cinq centimes. Avec ce procédé-là et une heure de travail « amusant » par jour, il payait son loyer, simplement. Et de colère d'être contredit, il oubliait de s'asseoir, parcourait l'atelier en enjambées furieuses.

— Gilles, nous t'attendons ! dit Mme "Beygnould.

Il consentit à prendre place et à déplier sa serviette; il avait, chez lui, l'air d'un grand seigneur fourvoyé qui empoigne noblement, de sa main patricienne, le litre cacheté et boit son bouillon en sauvegardant l'ordonnance de sa belle moustache calamistrée. Madeleine continua, d'un ton paisible : « Moi, je trouve que ces poulets sentent terriblement mauvais. N'est-ce pas. Monsieur Landrieu, on les sent jusqu'ici ? » Mais Marcel, craignant d'avoir déplu à son hôte^

affirmait le contraire, ajoutant qu'après tout ce procédé d'élevage pouvait parfaitement réussir... Mme Reygnould finit par se ranger à son avis, comme on concède quelque chose à un enfant: « Et puis ça fait tant ;de plaisir à Gilles », dit-elle. Et Marcel remarqua qu'elle avait à ce moment, pour son mari, un regard de vraie tendresse. En quelques secondes elle s'était arrangée coquettement. Ses cheveux bien lissés lui donnaient l'air d'une petite servante anglaise fragile et svelte; elle avait un col masculin, gentiment fermé par une cravate de taffetas noir, et elle portait un tablier rose à bavette qui achevait de lui donner l'air d'une enfant précocement sérieuse dont les traits graves s'épanouissent d'un sourire. Elle riait du couvert si mal mis — la nappe ne couvrait pas un tiers de la grande table; — elle avait placé Marcel à côté d'elle, et son mari, de l'autre côté, semblait perdu : « Nous ne recevons jamais, vous pensez, dans ce désordre, mais pour vous, Monsieur Landrieu, c'est bien différent; votre couvert sera toujours mis. J'aimais tant votre oncle Estève! Quand nous étions là-bas, à Auvenargues, il

m'appelait sa bergeronnette. J'étais fiancée à ce moment avec Gilles et votre oncle me taillait des sifflets, me tournait des totons qui portaient mes initiales; il s'imaginait que j'avais douze ans! Et si brave homme! Toute l'imagination du Midi et de la loyauté. — Mais moi aussi, Madame, j'en ai de la loyauté, s'écriait Marcel. — C'est que c'est rare chez un homme, plus rare qu'on ne le pense. » La conversation s'égaya quand Marcel parla de ses projets d'avenir. Il ne concevait pas une carrière, ni un avancement possible, sans l'étranglement de ses rivaux, des gens en places, un assaut farouche, et il faisait, de ses deux mains, des gestes meurtriers, tandis que ses yeux gardaient leur langueur poétique, leur nostalgie veloutée. Reygnould était de cet avis. On ne fait pas une omelette sans casser des œufs et les gens qui occupent des situations sont, les trois quarts du temps, des crapules ou des imbéciles. Pour lui il ne s'embarrassait pas de vains scrupules ah ! mais, et quand quelqu'un le gênait (il faisait le geste de jouer des coudes) : « Ote-toi de là que je m'y mette, mon vieux ! » Là-dessus, il but avec com-

ponction. Le moindre de ses mouvements était celui d'un homme qui a réussi et Marcel qui avait l'habitude de juger la fortune des gens sur leur extériorité, remarquait d'exquis boutons de manchettes en opales, le mouchoir fin, l'épingle de cravate en or ciselé, les menus détails de toilette qui symbolisaient pour lui la richesse. On sonna. Reygnould et sa femme se regardèrent. Elle alla ouvrir, ferma la porte sur elle et parlementa pendant que Reygnould, préoccupé, ne répondait que distraitement à Marcel. Enfin Madeleine revint :

— C'est de chez Courburan, dit-elle.

— Quoi ? de chez Courburan ? répéta Reygnould.

— Oui, tu sais, pour le compte...

— Laisse donc la porte ouverte.

Et de sa place, il cria :

— Vous venez de la part de M. Courburan?

— Oui, Monsieur.

— Vous avez votre facture acquittée ?

— Oui, Monsieur.

— Et vous croyez que je vais me déranger, au milieu de mon dîner, pour aller à mon

coffre ? Prenez vos cliques et vos claques et revenez une autre fois.

L'homme, intimidé, grommelait quelque chose: ... même histoire... pas toujours revenir... » Reygnould rossa la table, de son poing fermé: — Avez-vous entendu, tonnerre de bonsoir ! Et l'homme parti, sur la porte claquée brutalement, Gilles se tourna vers Madeleine dont le front se barrait d'une ride soucieuse : « Tu ne prendras plus rien chez ces gens-là; ma parole, ils ne vous laisseraient même pas dîner tranquilles. » De sa main fermée^ il chauffait un petit verre de vin fin : « Quand nous avons un dîner bien simple, je me paie le parfum de ce vin-là; goûtez-en, vous qui êtes d'un pays vinicole; c'est doux au gosier et chaud à l'estomac... Quand vous reviendrez, Madeleine vous cuisinera un gentil dîner. C'est que nous sommes gourmets tous les deux. Je vais le matin aux Halles avec mon filet — tant pis pour les snobs auxquels cela ne plairait pas; le soir on peut tout de même mettre son smoking et faire aussi bonne figure qu'un autre! — j'achète du poisson et du gibier... Ah! ah! le perdreau bien rôti,

avec une pointe de truffes et de la salade de scarolle. Hon! Ça vous fond dans la bouche... Et quand nous avons tous les deux bien travaillé, nous nous payons d'autres friandises : des huîtres bêlons, grasses et blondes comme Mme Vilbert, la patronne du café, et des glaces à la framboise; vous verrez, vous verrez... Pour le moment, nous avons un peu de gastralgie tous les deux, alors nous nous mettons à un régime plus simple... » Marcel approuvait; il ne soupçonnait même pas la gêne profonde du ménage; il avait cru de bonne foi, tout à l'heure, que Reygnould n'aurait eu qu'à se lever et à puiser dans son coffre pour solder la facture réclamée. Il ignorait la Dette dont il avait une horreur sacrée, transmise par des générations honnêtes et économes, toute une chaîne d'aïeux attachés durement à leurs devoirs. Et il se trouvait bien, là, sous la lumière de la suspension qui faisait un rond sur la table comme chez lui, dans cet Auvenargues quitté la veille, et où la vieille maman était seule maintenant, le cœur bien gros, ne mangeant pas, sans doute, et regardant sur la nappe de toile cirée ses pauvres

vieilles mains flétries. Cette évocation lui fit jaillir les larmes des yeux : « Eh! bien, s^écria Reygnould, qu'avez- vous donc ? » Marcel tirait un mouchoir de sa poche, se tamponnait les paupières : « C'est stiipide! mais votre accueil si charmant, cette table de famille qui me rappelle Auvenargues... excusez-moi... » Madeleine le regardait, avec une curiosité à la fois maternelle et ironique et Marcel sentit que c'était la première fois qu'elle le regardait vraiment, en face : « Je vous demande pardon, ^Madame, fitil; vous savez, d'habitude, je suis très courageux. » Mais elle était près de lui, et d'un mouvement spontané lui prenait la main : « Vous reviendrez souvent ici, n'est-ce pas, Monsieur Marcel ? Je vous consolerai, moi ; vous savez je connais bien la vie; il s'agit d'être plus fort qu'elle et rien n'est plus facile que l'énergie, mais voilà, il faut en prendre jeune l'habitude... T> Deux coups de sonnette vifs et pressés l'interrompirent : « Va ouvrir à Guitte », dit Reygnould et il ajouta : « Monsieur Landrieu, vous allez voir ma fille. » Déjà ■Marguerite était au cou de son père : elle lui tira la moustache

et l'embrassa, puis elle salua Marcel, cérémonieusement. Elle avait un drôle de petit visage, moqueur et gai, sous un canotier de cuir bouilli. Sa natte couiie et poisseuse, terminée par un nœud bleu ciel, son sarrau d'écolière contrastaient avec son allure décidée.

— Mademoiselle, dit Marcel vaguement intimidé, Mademoiselle est grande déjà pour son âge et elle grandira encore...

— Pour sûr. Monsieur, si les petits cochons ne me mangent pas, riposta Quitte sans sourciller.

— Marguerite! reprocha sa mère, es-tu mal élevée, mon enfant!

Et Marcel, qui était susceptible, sentit remuer en lui comme une haine. Mais la petite retirait vson canotier : « Elle a dîné chez maman qui habite en face, expliqua Mme Reygnould. Elle va bien, ta grand'mère ? Que t'a-t-elle dit ? » Guitte, l'index sur la tempe, réfléchissait : « Voyons... ah! Elle m'a dit qu'elle vivait avec vingt-trois sous par jour, parce qu'elle ne mangeait jamais qu'à sa suffisance et beaucoup de pain, sans beurre; elle m'a dit qu'on me donnait des habitudes de luxe en ne mettant pas

de clous à mes souliers, et qu'on ne ferait jamais de moi qu'une fainéante... elle m'a dit... » — « Assez! coupa net Reygnould. Vraiment cela manque d'intérêt pour M. Landrieu. Ta grand*mère est une vieille femme; il faut l'écouter avec respect et oublier ce qu'elle te dit... » Guitte, sur les genoux de sa mère, la câlinait. Elle fit, plaisamment : « Tu as été sage pendant qiie ta petite fille n'était pas là 1 Tu n'as pas ouvert la porte du cabinet noir aux poulets ? Tu n'as pas renversé d'encre sur ta jupe. Allons ! je suis bien contente de ma petite maman. » Marcel restait stupéfait. A Auvenargues, jusqu'à dixhuit ans, les jeunes filles n'étaient pas capables d'aligner six phrases. Et cette mioche!...

— Voyons, dit Reygnould en jetant sa cigarette, je descends faire un tour au café. Venezvous, Monsieur Marcel ?

Marcel se leva : « Il n'est que dix hem-es moins cinq, dit Madeleine, une autre fois Monsieur Landrieu restera avec nous et tu iras seul à ton café. Guîtte, laisse-moi tranquille. » Elle faisait sauter l'enfant à terre et souriait à Marcel, la main tendue. Le jeune homme s'inclina pour

baiser cette main qpue Madeleine retira vivement, n'ayant pas l'habitude de cet hommage, gênée. Il serra deux doigts que lui tendait avec dédain Mlle Guitte — celle-là, par exemple, il la détestait — et suivit Reygnould qui, joyeux, chantait, en faisant craquer l'escalier sous son poids. Il fallut que Marcel entrât de nouveau au café Vilbert, assistât à une partie de bridge interminable entre ces mêmes êtres qu'il retrouvait là, comme s'ils n'avaient jamais quitté les banquettes et les chaises.

M. de Préjannes était ivre. Il le confessa des l'entrée de Marcel et de Reygnould : « Je suis en état d'ébriété; c'est mon estomac qui n'est pas solide; alors, la moindre chose que j'absorbe, vloum! ça me renvoie au cerveau, et puis j'vais vous dire, je ne puis supporter la tête du garçon Eusèbe; vraiment il a un profil de homard gâté qui me tourne sur le cœur. » Eusèbe prenait la chose très mal, pâle de colère : « Possible, Monsieur, que j'aie un profil de homard, mais je ne suis pas plus gâté que vous; on a beau n*être qu'un garçon, on est un homme et il y a des choses qu'on n'aime pas à enten-

dre. » Ces messieurs calmaient Eusèbe : « Vous voyez bien qu'il ne sait pas ce qu'il dit. » Mais M. de Préjannes insistait : ; Je dis la vérité : quand je suis sous l'influence de la boisson, la tête d'Eusèbe me rend malade; oui, mon ami, vous avez beau me regarder avec vos yeux cuits, vous avez une tète de faux témoin, et je ne vous l'envoie pas dire. » « Faux témoin! » Eusèbe bondissait, empoignait le grand diable à bras-le-corps, le traînait, tandis que l'autre s'accrochait aux tables, envoyait de grands coups de pied dans le vide, c Mettez-le dans une voiture », ordonnait Mme Vilbert, très calme. Le couple disparut. Eusèbe revint seul; il s'éi>oiissetalt avec sa sersiette, tout pâle. < Il n'a même pas bu ici », protestait-il. Et un petit monsieur allègre, cliauve et glabre, apparaissant: Msieur Vilbert m'approuvera. > Le propriétaire du café se frottait les mains et distribuait des bonjours. Il avait été aux courses et parlait de ses gains à Reygnouid : « Adressez- vous à ma femme... ditil au garçon qm quêtait son approbation, moi je ne m'occupe pas de tout ça... »

A onze heures, Marcel, exténué, s'esquiva. Il

grimpa à son septième, alluma la bougie, se déshabilla, s'étendit dans ses draps râpeux et souffla la lumière. Ce qu'il avait vu et entendu lui inspirait confiance. Paris, à travers les prismes provinciaux, lui paraissait peuplé d'êtres d'élite. Une première journée avait suffi à dissiper cette illusion. Avec du travail, de la persévérance et de l'audace il vaincrait; il se le promit, il le promit mentalement à sa vieille bonne femme de mère qui s'éteindrait tout illuminée de sa gloire, dans un bonheur douillet. Que lui importait le présent? L'avenir était à lui. Et il s'endormit en songeant que parmi les laideurs de cette journée d'automne, une seule vision lui avait été douce, celle de Madeleine lui souriant, Madeleine fine et forte, qui lui rappelait sa mère et aussi ses petites camarades de jeu. Madeleine un peu méprisante et qu'il forcerait au respect, à l'admiration peut-être, par la force victorieuse de sou intelligence. Avant de fermer les yeux, il regarda une dernière fois par la fenêtre à tabatière le ciel de velours criblé d'étoiles dont la splendeur amie palpiterait sur son sommeil et il se livra, confiant, aux ténèbres.

— Mère, une cliente !

Guitte, son cartable sous le bras, s'effaça dans le couloir pour livrer passage à une belle personne froufroutante. « Madame Leuriot! » s'exclama Mlle Reboissé, tandis que Madeleine enlevait rapidement son tablier et rejoignait la cliente au salon. Ce salon était une grande pièce couverte d'un tapis crème et meublée sommairement d'une psyché et d'un canapé similioriental. Mme Leuriot était exigeante. De son père, maquignon normand, elle avait hérité des mains puissantes et grossières, malgré le secours des manuciu*es et des pâtes onctueuses. Elle était si riche, elle gérait si habilement sa for-

tune qu'on ne se préoccupait guère des moyens qu'elle avait employés pour la réaliser. Quand les femmes sont si fortes, on oublie qu'elles sont légères. Et Mme Leuriot. huit fois millionnaire à trente-six ans, avait l'estime, la sympathie, l'amitié des financiers et des hommes de sport. Des hommes de sport, surtout; par ces temps d'automobile, elle était restée fidèle au cheval; elle trafiquait avec les marchands des alentours du Bois, opérant des échanges avec un instinct averti, une science atavique, ouvrant, sans crainte de salir ses gants blancs, la bouche des bêtes afin de reconnaître leur âge, vérifiant l'état des sabots et employant des termes d'écurie avec un à-propos qui désarmait les palefreniers.. Il n'eût pas fallu lui voler un sou sur la paille, ni sur l'avoine. Et elle avait choisi une toute petite couturière des Ternes qui lui faisait réaliser des économies considérables sur les notes que lui présentaient jadis les grands fournisseurs de l'élégance parisienne. Mme Leuriot buvait sans soif et rudement du Champagne très cher, comme son père, sans y trouver de plaisir, trinquait avec les maqui-

gnons, ses confrères, pour conclure un marché. Elle avait gardé l'accent du terroir qu'elle exagérait môme, par forfanterie. Amie, par l'éternelle loi des contrastes, de petits messieurs chétifs. rien ne lamusait tant que de voir leur grimace quand elle s'empiffrait, devant eux, de viandes rouges et de légumes solides. Nulle cliente n'était plus difficile à habiller; elle voulait « être à son aise ■' et garder néanmoins une sveltesse, une élégance de ligne contre lesquelles luttait, victorieux, un embonpoint naissant. Levée à six heures du matin, elle débarquait souvent rue Demours dès huit heures, comme ce jour-là; le groom tenait, en bas, les deux admirables chevaux de son phaéton quelle conduisait elle-même, d'une poigne de fer. Et dès l'entrée, elle éclatait en reproches saugrenus : c R 'gardez-moi donc! C'que j'suis fagotée! Ça n'tient pas! J'ai l'air d'une cuisinière! C'quy manque? J'sais-t-y, moue? C'est pas mon métier. Voyez à vouer, vous-même, ma petite dame ! » Madeleine, si douce, si patiente, lui en imposait pourtant un peu. calmait d'un geste sa mauvaise humeur. Mais ce jour-là Mme Leu-

riot ne décolérait point. Un corsage en Irlande avait craqué à TrouviUe; elle le rapportait, le brandissait sous le nez de la couturière. « J vous avais-t-y commandé un corsage en toile d'araignée ? » Elle entendait qu'on lui rendît un corsage parfaitement neuf et bien conditionné : « C't'entendu, pas, Madame Reygnould ? » Et Madeleine consentit, accepta même un rabais. c< Seulement, je vous demanderais un petit acompte, Madame Leuriot. » Celle-ci demanda, le front plissé : « Ça ne marche donc pas, les affaires ? » ^Madeleine se récria. Si cela marchait ? Admirablement ! Mais les rentrées étaient difficiles à cette époque de l'année et elle avait maintenant doublé son personnel, elle avait seize ©uvrières.; Elle pataugeait dans son bluff ingénu. Mme Leuriot tira d'un énorme sac en or une petite bourse enrichie de saphirs qu'elle vida. Il n'y avait dedans que trois louis. Madeleine, le cœur gros, n'osa pas protester, et, Mme Leuriot partie, elle rentra dans l'atelier, malade d" angoisse. Elle seule avait le souci des échéances; Gilles s'en désintéressait, superbement. Et il fallait payer les ouvrières qui étaient

LE MARI DE LA COUTURIÈRE 't^

quatre, dirigées par l'austère Mlle Reboissé. C'était Charlotte qui chantait intarissablement, des refrains d'opérettes surannées et rêvait, laide et sordide, la gloire du théâtre; Julienne et Rose, deux jumelles insignifiantes et gentilles; enfin. le trottin Eugénie, dévorée par la passion des crevettes et qui mettait dans sa poche, à même, ses salicoques bien aimées qu'elle dégustait sournoisement, sans les éplucher. Comme Madeleine se remettait au travail, l'apprentie courut ouvrir à un coup de sonnette timide, trop timide pour être celui d'une cliente ou d'un créancier. C'était, déclara Eugénie en revenant, une dame pas trop bien habillée et qui avait tout l'air d'une solliciteuse. Madeleine fit entrer l'inconnue dans le salon : « Vous désirez, Madame ?» Et l'autre, d'une voix tremblante : "- Je suis Mme de Préjannes. > Ce nom ne rappelait rien à Madeleine, Mme de Préjannes dut préciser : elle était la femme de Roland de Préjannes, un ami de M. Reygnould qui le rencontrait chaque jour au café Vilbert. « Asseyez- vous, Madame », dit Madeleine pressentant une infortune plus grande que la sienne. Son interlocutrice n'avait pas

quarante ans, mais elle portait dans sa mise négligée, dans la détresse de son visage bouffi de larmes, les stigmates de la misère qui s'avoue, qui n'en peut iplus. Et Madeleine frissonna. Le jour viendrait, peut-être, où, abattue d'un revers de main de la destinée, elle serait ainsi, vieillie sans avoir connu de jeunesse, flétrie sans avoir fleuri comme les autres, au grand soleil. Mme de Préjannes, d une traite, la voix blanche, dévida sa monotone histoire. Elle venait demander du travail à faire chez elle, n'importe quel travail, à n'importe quel prix, et elle ajouta : « C'est pour manger ;>, dans une défaite de tout amour-propre, de toute dignité, étalant son malheur avec une impudicité qui fit rougir Madeleine. M. de Préjannes n'était pas responsable... Il ne connaissait rien de la vie; il avait été élevé par son père, dans un château de province, loin de toute lutte. Au reste, il était encore riche quand il l'épousa : <; C'était une espèce de mésalliance, n'est-ce pas. Madame; je suis de toute petite noblesse, une noblesse de robe et sans fortune; il commençait mal... » Elle baissa le ton, jusqu'à la confidence : « Et puis

ce café Vilbert, madame! Il a pris l'habitude de boire. Un homme de son rang! De l'amer et du curaçao, madame ! Oh ! c'est la désolation ! Pensez que nous avions trois salons, et, dans le plus petit, une tapisserie des Gobelins que nous avons vendue trente-deux mille francs quand les mauvais jours sont venus... Ainsi!... Je me suis mise à piquer des bottines, mais le bruit de la machine énerve M. de Préjannes; j'aimerais mieux trouver du travail à la main; je peux faire ça la nuit, quand il dort... Entre femmes on peut bien s'avouer ces choses, n'est-ce pas. Madame ? Je ne vous connais pas, mais j'ai entendu parler de vous. Je suis sûre que vous ne refuserez pas de m'aider... » Madeleine répondit, évasivement : «Je verrai, je ferai ce que je pourrai, plus tard; je vous donnerai peut-être des fonds de jupe... mais c'est si mal payé... »

Mme de Préjannes ne se décidait pas à s'en aller. Plus tard! Que lui importait plus tard! Elle avoua finalement, avec un léger effort :

— C'est tout de suite qu'il me faudrait...

Madeleine, bouleversée, lui tendit une pièce

de cinq francs <• à titre d'avance ». Mme de Préjannes empocha, sans remercier : « Quelle misère, quand on a été dans notre situation ! » Elle tournait à une pleurnicherie de mendiante professionnelle. Madeleine dut la congédier. Et toute la journée fut douloureuse. A raidi, débarquèrent trois Espagnoles, la mère et les filles, des perruches jacasseuses qui traînaient leur oisiveté et leur caquetage dans le salon, mettant trois heures à commander un jupon de vingt francs. Elles déjeunèrent là, assises par terre, avec des cacahouettes, des gâteaux à la crème et des citrons qu'elles mordaient à même le zeste. Lola fit une grande tache sur le tapis et elle tentait de faire disparaître cette tache en frottant dessus, de sa semelle crottée, quand Madeleine, révoltée, les pria de laisser le salon libre. Elles se montrèrent froissées, débitant en espagnol des choses sans doute peu aimables qu'elles ponctuaient de rires forcés. La mère, obèse, à figure bourbonnienne. et qui s'exprimait difficilement en français, consulta son lexique de poche pour déclarer que puisqu'on n'était pas < bienfaisante avec elles, elles aller dans une

autre maison ! » Irritée, leii nerfs crispés, Madeleine les congédia, ouvrit les fenêtres derrière elles, pour chasser leur odeur de musc et le dernier écho de leurs rires. Mlle Reboissé vint la rejoindre. Cette étrange vieille fille s'était prise d'affection pour sa patronne, une affection bourrue et maladroite de vierge au cœur maternel. Tout d'abord elle gourmanda Madeleine. Les Espagnoles étaient parties furibondes; elles ne reviendraient pas; ce n'étaient point au demeurant de mauvaises clientes; elles payaient sans compter quand elles recevaient de l'argent, régalant, en outre, les ouvrières de babas au rhum et de muscat, de frontignan. « J'irai à leur hôtel ce soir, proposa Mlle Reboissé; j'arrangerai cela : elles reviendront demain et elles vous embrasseront; elles ne sont pas méchantes et, dame ! quand on est dans le commerce!...» Madeleine la remercia, machinalement. Puis, d'un geste opposé à ses habitudes actives, elle s'assit sur le canapé oriental, lasse soudain et songeuse. Mlle Reboissé l'interrogea. Elle se permettait de lui porter beaucoup d'intérêt. Les plaies d'argent ne .sont pas

mortelles et si les échéances étaient un peu difficiles, la saison ne s'annonçait pas trop mal; il y aurait des rentrées magnifiques, le mois prochain. Madeleine songea à la phrase de Mme de Préjannes : « C'est tout de suite qu'il me faudrait... » Et elle ouvrit son cœur à l'ouvrière; elle lui dit tout, dans un besoin d expansion qui la torturait, étouffant de souffrir seule, sans une amie, sans la plainte même indifférente de quelqu'un qui connaîtrait ses transes. Mlle Reboissé avait pris sa main qu'elle gardait dans les siennes. « Allez, madame Reygnould, allez! » disait-elle. Et Madeleine conta sa vie. dans le grand salon banal, sur le canapé où pour s'asseoir toutes deux elles avaient dû repousser une robe jaune à volants, d'une légèreté irisée de papillon...

— J'ai épousé M. Reygnould... je ne savais pas, moi... je l'aimais... Maman était veuve depuis longtemps; elle tenait une mercerie à Vaugirard. C'était l'ennui... oh! un ennui tuant, un ennui d'arrière-boutique. Je lisais, je passais ma vie à attendre... quoi? Je n'en aurais rien pu dire; mais les femmes sont si malheu-

reuses qu elles consument ainsi à attendre la meilleure partie de leur jeunesse. J'étais ignorante, Mlle Reboissé. Je vivais dans un quartier de prêtres, de vieilles dames, dans une rue où il semble que les pavés sont feutrés et oi^i les voitures passent avec précaution. Je ne voj^ais personne qu'un vieux prêtre qui posait son index sur sa bouche quand je lui parlais des choses de ce monde. L'univers était borné pour moi à celte rue provinciale où le soir n'était pas même mélancolique, parce que les matins étaient sans gaîté. De l'ombre et de la poussière, voilà pour mon enfance et ma jeunesse... jusqu'à seize ans. Et puis M. Reygnould entra dans ma vie. J'avais un tel besoin d'être bercée, d'être protégée! Il était fort, il me sembla bon. D'acheteur, de simple client aimable, il devint ami. Il nous conseillait, nous étions si seules... Un jour, il parla de s'en aller très loin, en Algérie, pour toujours. Je devins si pâle que maman s'en iperçut. Le soir elle me parla, longuement, de 1 avenir. Elle avait toujours vécu dans des sou- Qs tels que son seul désir était de mourir tranquille. Alors, dès le lendemain, elle s'habilla

et, bravement, alla trouver M. Reygnould chez lui pour lui offrir ma main. J'eus quinze mille francs de dot; de quoi acheter quelques meubles et vivre pendant trois mois. Au bout de ces trois mois je m'installai ici. Ma pauvre maman me croit heureuse. Pour elle, les fiançailles continuent : le bouquet blanc sur le piano et ces conversations où l'on prépare son avenir avec une confiance idiote... Mon mari...

Mlle Reboissé interrompit violemment : « Eh ! on le connaît! Si ce n'est pas malheureux de voir un homme oisif à ce point! » Mais Madeleine secouait la tête : « Ne l'accusez pas; il a trop d'idées qui se pressent dans son cerveau; c'est comme les gens qui veulent parler trop vite : ils bégaient; lui, bégaie sa vie. J'aimerais mieux qu il fût très sage, très médiocre, mais je ne me plains pas... c'est pour Quitte surtout, quoiqu'elle ne soit guère sentimentale; je crois | qu'elle saura se défendre... » Mlle Reboissé assura sur son nez son lorgnon qui tombait :/ « Voyons, vous êtes très ennuyée pour voti fin de mois? — Oui. — Vous avez besoin?. — De six cents francs. — Je vous apporter^

cinq cents francs demain matin; ne me remerciez pas, c'est sur mes petites économies; qu'elles dorment chez vous ou chez moi!... Vous me rembourserez par mensualités, avec l'intérêt...»; Madeleine pressa nerveusement la main de son ouvrière. « Mais il faudra être sage, madame Reygnould. vivre de peu... — Sojez tranquille. »i Toute la confiance maintenant lui était revenue,- Une échéance dépassée était pour elle une \'ic-' toire définitive, et, craignant d'en avoir trop. dit : « Pas un mot à M. Reygnould: il travaille beaucoup en ce moment ; une affaire étonnante qui nous sortira bientôt d'embarras. » Mais Mlle Reboissé venait d'acquérir son droit à la franchise : « Je connaissais un monsieur dans son genre. M. Delbion, le mari de ma précédente patronne. Seulement elle n'était pas aussi commode que vous. Elle lui faisait paj-er son gîte et sa nourriture; il courait toute la matinée aux rassortiments et, l'après-midi, il piquait à la machine! » Madeleine ne put s'empêcher de rire à la pensée de M. Reygnould piquant à la machine, comme une petite jeune fille bien sage: « Mme Delbion. dit-elle, ne devait pas être bien

r)8 LE MARI DE LA COUTURIÈRE

fière de son mari. — Aussi ne le monlrait-elle pas! Quand les clients se plaignaient d'un travail mal exécuté, elle disait : « Je sermonnerai Isabelle ! » Parfois elle entr 'ouvrait la porte de l'atelier : « Isabelle, vous me chercherez demain matin un ruban assorti à cet échantillon. » Isabelle était devenue légendaire. Nous n'appelions plus le patron qu'Isabelle; il en était furieux, mais n'en osait rien dire ! Ah ! Mme Delbion ! C 'était une maîtresse femme ! »

A sept heures, quand Reygnould rentra, apportant avec lui l'odeur de cigare froid du café, mêlé au Chypre dont il se parfumait généreusement, il avoua une faim de loup. Madeleine, radieuse, lui tendit son front à baiser; elle gardait sa main derrière son dos : « Moi aussi, ditelle, je ferais bien un dîner fin! » Elle montra son poing fermé que Gilles ouvrit par jeu; il ti'ouva deux louis. « Ah ! ah ! fit-il, nous avons touché une facture ! » Guitte sautait de joie, prévoyant une de ces ripailles qui l'amusaient tant. Reygnould s'offrit à aller chercher les provisions, suivi de Guitte qui tenait le iilet. Il excellait dans ce genre de recherches, connais-

sant les bons endroits, des fournisseurs « à lui », disait-il, et qu'il excédait de ses marchandages. Guitte revint, portant avec peine son filet plein. Reygnould s'était chargé des comestibles les plus lourds. Il y eut des cris de joie au déballage. Le menu était exquis : du caviar, des huîtres, un faisan auquel étaient destinées trois truffes dont l'odeur mit dans la cuisine un parfum de repas luxueux, un ananas, un Saint-Honoré, régal de Guitte, et, pour couronner le tout, une bouteille de vin fin, achetée dans un déballage et qui, avait, sinon le goût, du moins la couleur pelure d'oignon du très vieux vin. Pour le comble, deux roses, dans un vase de cristal, donnèrent à la table un aspect de fête. "■ C'est dommage, dit Madeleine attendrie, que nous n'ayons pas pensé à inviter ce monsieur de la province, M. Landrieu. Pauvre garçon! Quand il a pleuré hier soir, il m'a fendu le cœur. » Mais Reygnould trouvait que l'on était bien mieux ainsi, tous les trois, à déguster de bonnes choses. Quand Madeleine apporta le faisan, il se leva et, brandissant sa serviette : « Hip ! bip ! hurra ! » cria-t-il. Guitte faisait au gibier bien doré et

entouré de croûtons et de cresson en bouquets de petites révérences comiques...

Alors, Madeleine, soudain, sans savoir pourquoi, se sentit étrangère et fut triste à mourir.

Ce fut la petite qui s'en aperçut la première « Manouche, dit-elle, — elle l'appelait souvent ainsi, plaisamment, parce que toutes les autres disaient « maman » à leur mère — pourquoi ne manges-tu pas ? — Tout à l'heure, ma chérie, tiens, prends cette aile... :> Reygnould élevait son verre plein, en admirait la couleur : «C'est superbe, hein, du rubis rose! » Madeleine se reprochait comme un mauvais sentiment ce froid subit qui l'avait pénétrée. C'était sa fille, pourtant, qui était là; cet homme qui buvait, c'était son mari. Pourquoi se détachaitelle ainsi, brutalement ? Pourquoi cette anxiété qui l'étranglait au point qu'elle ne put toucher au dessert et qu'elle prit seulement, parce que Quitte l'en suppliait, un peu de crème du Saint-Honoré... Pourquoi?

Reygnould avait tiré de sa poche un gros cigare bagué : <: J'en avais pour vingt-neuf francs

quarante, alors je me suis offert un < Senor » de soixante centimes; tout largent y a passé, mais je ne regrette rien, c'était rudement bon, n'est-ce pas, ma Guitte ? » Guitte avait son francparler; elle se retourna vers Madeleine. « Je te remercie, maman! » Madeleine passa une main froide sur le front de sa fille : < Il faut remercier aussi ton papa, ma jolie. » Reygnould, gêné, fit un geste vague. Un silence tomba.

Madeleine se leva avec effort pour desservir la table.

— Tu ne sais pas, Mado, fit Reygnould, j'ai bien envie, ce soir, de ne pas aller au café.

— Mais si ! mais si !

— Oh ! maman, nous ferions un loto ! proposa Guitte.

Madeleine consentit. On joua. Guitte, de sa voix pointue, appelait les numéros : « Mère, disait-elle, le 11! le 17! Tu les as ! Tu oublies de marquer! » Et Madeleine songeait qu'il lui serait impossible de continuer à vivre, avec un ennui si lourd sur le cœur. Reygnould, très gai, trichait faisait semblant de pleurer quand, sur son exclamation : « J'ai gagné! > Guitte se

récriait : < On va contrôler, c'est pas possible ï c'est trop vite ! »

Pour Madeleine toutes les soirées avaient et? semblables, d'une fadeur tiède. Pourquoi cellelà lui pesait-elle si affreusement ? A neuf heures et demie, elle se déclara lasse; elle encouragea Gilles à retrouver ses partenaires de bridge. Guitte, un peu ivre, chantait à tue-tête. On dut la déshabiller et la coucher.

Madeleine revint dans l'atelier. Elle ouvrit une armoire où dormaient quelques livres que personne n'avait le temps ni le goût d'ouvrir. Elle eût voulu le contact d'une intelligence fine et profonde; elle avait soif de beauté, de poésie; mais elle ne s'y connaissait guère en littérature et les premières lignes du roman qu'elle prit au hasard, la firent bâiller; elle en choisit un autre et s'y intéressa. Quand Reygnould revint à minuit, il trouva sa femme plongée dans la lecture ; la lampe agonisait. « Tu es folle > , dit-il.

Elle ferma le livre nerveusement.

— Folle ! Parce que je lis ? Tu devrais en faire autant quelquefois, mon ami. Cela me ré-

pugne un peu de ne vivre que pour boire et pour manger.

— Il n'y a pourtant que cela de vrai ? dit Reygnould.

Et il se pencha pour embrasser sa femme; elle se déroba; puis un repentir tendre la suspendit à son cou; il la dominait de sa carrure imposante de bel homme; pourtant il sentait qu'elle lui échappait et il en eût souffert, s'il n'avait pas été sûr de la reprendre. Il lui sourit, comme à une enfant. Mais elle le regardait toujours, et ce regard désespéré cherchait sur ce visage quelque chose quil n'y trouvait plus.

Marcel se faisait soigneusement la barbe. Une lumière éclatante baignait sa mansarde qu'il avait parée de son mieux, avec des japonaiseries à bon marché et même deux moulages de Tanagra dont la grâce harmonieuse mettait sur sa pauvre table à écrire un peu de beauté. Son instinct le préservait de toute tristesse et de tout découragement : il savait que les choses sont fugitives et changeantes sur terre et qu'il n'y a pas plus de raison pour qu'on reste toute sa vie l'hôte d'une mansarde que d'un palais. Il avait, comme beaucoup plus d'artistes qu'on ne l'imagine, un vif souci de l'ordre, une entente des choses pratiques; il pensait avec M. de

Voltaire, dont il était nourri, qu'il faut regarder la poésie « comme un amusement qui ne doit pas vous dérober à des occupations plus utiles. » Il possédait cette admirable raison méridionale qui n'empêche ni l'enthousiasme, ni la pitié, ni l'amour des grandes choses, ni même la générosité, mais atténue de vérité pratique les sentiments et les passions : son âme était éclairée par un soleil froid. Il ne regrettait pas de commencer sa carrière de façon aussi mesquine et il étudiait la misère ambiante comme s'il y restait étranger. Son imagination lucide, assouplie à sa volonté, lui permettait d'augurer dans un avenir prochain les plus heureux changements et il prenait en riant son parti des petites incommodités passagères dont un autre eût souffert jusqu'à la plus cruelle mélancolie.

A huit heures, au moment où il se préparait à travailler, on frappa à la porte. C'était la jeune Amélie, déléguée aux soins de son ménage par la femme Nelson que sa paresse attardait au lit, Amélie aux cheveux embroussaillés et qui réalisait ce miracle d'être plus sale à son lever, sa toilette faite, que le soir; elle tendit au jeune

homme une lettre de Mme Rej^gnould, une invitation à dîner pour déguster « un lièvre que nous a envoyé un de nos amis ». Marcel n'avait pas osé retourner là-bas, depuis huit jours, et il souffrait de n'entretenir de relations qu'avec ses camarades de bas journalisme, pauvres hères ignorants et mal vêtus. Il avait beaucoup pensé à Madeleine ces derniers jours : il lui dédiait ses efforts, avec ce besoin inné de sa nature tendre d'avoir dans sa vie une femme, quelle qu'elle fût, même indifférente, mais dont le suffrage, l'admiration lui constituassent un but. 11 se regarda dans la glace. Paris l'avait déjà un peu pâli, affiné, Paris faisait de lui un autre homme, changeait le lazzarone qui sommeille au cœur de tout habitant d'Auvenargues en un lutteur aux nerfs d'acier.

— Eh bien, petite, dit-il à Amélie, que fais-tu là?

— J'vas baliyer, histoire de ne pas redescendre les sept étages...

Elle avait déjà les expressions, la voix rauque, le déhanchement des vieilles ménagères. Marcel lui demanda sérieusement si elle se lavait

quelquefois. « Pensez-vous! dit Amélie vexée, on se débarbouille tous les jours. » Il lui donna un sou: «Qu'en feras-tu? — J'achèterai une surprise oùs qu'il y a une petite bouteille de liqueur. » Elle s'assit sur l'unique chaise, dans un désir de conversation qui lui démangeait la langue : < On est mieux ici qu'en bas, vu qu'en bas i'fait jamais clair. J'vous ai apporté vot' lait et vot' croissant, M'sieur Landrieu..., moi, l'matin, j 'bouffe une soupe, avec la mère, et puis on boit du vin pur pour se mettre un velours sur l'estomac avant de commencer le turbin. » Marcel, de bonne humeur, l'interrogea. « Et ton père? — C'était un English, M'sieur; il est mort et enterré. — Que faisait-il ? — L'était cloune. — Hein? — Oui, clown, au" cirque quoi! Il avait trouvé un bon truc... Vers la fin i jouait même dans un vrai théâtre, près du lac Saint-Fargeau. C'était une pièce où à un moment donné, i sautait par la fenêtre. Y'avait deux machinisses qui mettaient tous les soirs un petit matelas pour qu'il s'fasse pas trop de mal en tombant. L'père leur z'y donnait quat'sous. V'ià qu'un soir il avait bu un

d'mi s'tier de trop; i n'avait pas les quat'sous; les autres se fiichent. « Puisque c'est comm'ça. fait papa, eh bien ! vous n'aurez plus jamais rien. > Le lendemain les machinisses ne mettent pas le matelas. Papa, qui n'en savait rien, saute par la fenêtre et rasibus. L'était mal tombé à c'qu'i paraît; deux heures après il était mort. » Elle riait, inconsciente : « On peut dir' qu'il est mort, faut'de quat'sous. Mais c'est pas tout ça, j'vas faire vot'chambre, M'sieur Landrieu. »

Le moyen de continuer un sonnet commencé la veille au soir ! Marcel, après avoir bu un bol de lait, descendit et se promena en flânant, attendant onze heures, moment oii se réunissait la rédaction de l'Oriflamme. Il faisait dans ce journal qui traînait lamentablement son agonie, une besogne forcenée, acceptant tout : d'écrire lies articles que signait le rédacteur en chef, d'interviewer les ministres et les concierges, d'assumer le grand reportage qui consiste à attendre des heures dans les antichambres; le petit, qui vous conduit à une heure du matin quai de la Râpée oii vient d'éclater un incendie, puis à

deux heures aux Gobelins où une vieille femme vient d'être assassinée. Marcel travaillait avec une ardeur qiïi dépassait son but. Rien ne le retenait, ni le billard dont les rédacteurs se montraient friands, ni la partie de baccara qui sévissait en pleine salle de rédaction, la banque étant tenue souvent par Paimblot lui-même, rédacteur en chef. Marcel pénétra dans l'antre infâme sur la porte duquel on avait crayonné Salle de rédaction. De l'antichambre il entendit : « J'en donne. — Neuf! — Quelle poisse! — Je mets l'œuf sur le plat (l'œuf sur le plat, c'était une pièce de dix francs : le jaune, posée sur une pièce de cent sous : le blanc). Egalité sur les deux tableaux. — Il fait paroli !» — et autres phrases techniques du baccara. Paimblot, gagnant, profita de l'arrivée de son rédacteur pour lever le siège : « Allons, messieurs, il faut maintenant songer à faire le journal. » Et il s'enfuit en coup de vent : « Charlemagne, pardon!... » grommela Loquet, le secrétaire de la rédaction et, se retournant vers un pauvre diable qui penchait sa calvitie sur un feuillet qu'il couvrait de caractères microscopiques :

« Dites donc, vous, eh ! l'ahuri de Chaillot. tâchez d'écrire plus gros, les typos ne veulent plus accepter votre copie. » L'homme hocha la tète, bouche bée; c'était un long individu, maigre à faire peur, chauve, la figure osseuse, portant une moustache aux crins jaunes pendants, d'énormes lunettes et qui tenait du professeur râpé, du nihiliste et du vagabond. Il était un peu de tout cela. On ne le connaissait que sous son pseudonyme féminin de Sélika, choisi on ne savait trop pourquoi. 11 faisait d'obscures traductions et ne quittait pas cette salle; on prétendait même qu'il y couchait, se cachant à l'heure où les garçons s'en allaient. Sa redingote noire portait, en tout cas, les plis suspects des vêtements qui ont couché à l'asile de nuit et il exhalait une insupportable odeur de misère. Un jour, Marcel, rentrant à l'improviste vers deux heures, l'avait surpris dévorant avec une avidité de chien à jeun les restes de deux rédacteurs qui avaient mange là; Sélika avait trouvé de la mie de pain, la croûte du fromage, une mandarine pourrie et il absorbait ces immondes reliefs. Marcel, le cœur serré, lui

dit : « Sélika, si vous étiez embarrassé, je pourrais vous prêter quelque chose. » Mais l'autre, avec son accent extraordinaire où il y avait du ïiisse, de l'allemand, voire des consonnances anglaises : « Non, non, missié, je né puis rendre, je n'accepté rien. » Et il était vraiment très sympathique, ce meurt-de-faim. On s'acharnait contre lui, on aurait voulu percer le mystère de sa vie qu'il gardait fièrement. Une seule fois il s'égaya, quand on organisa un faux duel, pour voir sïl avait peur. Il le racontait à Marcel avec des hoquets d'hilarité, des lueurs étranges dans les yeux. « Peur, moi! hi! hi ! S'ils avaient passé où j'ai passé, missié! Par les flammes de l'enfer, oui, missié, j'ai passé par les flammes de l'enfer ! » Et ses maigres épaules frissonnaient.

Quelque baroques que fussent les êtres qui l'entouraient, Marcel les préférait néanmoins aux habitués du café Vilbert, bourgeois rancis dans l'oisiveté! La plupart des rédacteurs de V Oriflamme prenaient avec l'orthographe et la syntaxe des libertés anarchiques, mais c'étaient de braves gens, vivant mal de tâches ingrates. Ro-

gnal, le « préfecturier », l'interrogeait volontiers sur des points délicats : « Avaler, Landrieu, ça prend-il deux 1?...; moi, vous savez, il y a si longtemps que je n'ai pas fait de littérature!... » et il se plaignait : « Je n'ai pas toujours exercé ce sale métier de chiens écrasés; jadis j'étais chargé du reportage littéraire. » — Ah ! disait Marcel intéressé, vous avez dû voir des gens célèbres! — Je te crois... Renan, par exemple. Vous avez lu ses ouvrages ? — Si j'ai lu Renan! s'exclamait Marcel. Et vous l'avez vu ? Dites, dites vite. — C'est même une histoire amusante. Un matin (je débutais), le secrétaire de la rédaction me donne une coupure de journal et ajoute; « Allez vivement demander à Renan ce qu'il pense de ça. — Renan, moi, je ne le connaissais guère... Je suis de Limours, n'est-ce pas... Je prends la coupure, je file ventre à terre et je débarque chez le Renan eu question. Il me fait entrer tout de suite : un gros, avec des bras trop courts et des cheveux trop longs; il me souriait et il faisait des efforts pour se lever : « Restez assis ! » lui dis-je et je lui tends ma coupure.! Il la regarde et me la rend, en souriant toujours :

« Vous devez vous tromper! » Et je lis : Constipation opiniâtre! Les malheureux, victimes de cette infirmité, jouissent mal des bienfaits de la vie. Un généreux philanthrope, etc. » Je m'étais trompé de coupure! J'ai fait un bond au journal et je suis revenu. Mais en général il vaut mieux véritier... Oh! je l'ai interviewé tout de même... » Rognai, dans le compte rendu d'un enterrement, avait écrit : « Le cercueil était jonché de roses crémières. De véritables agapjes humaines étaient suspendues aux arbres » et, dans un fait-divers où il mettait en scène un conducteur d'omnibus qui avait eu les deux jambes coupées : « Le malheureux restera ingambe toute sa vie. » Il portait néanmoins, avec une belle tête hirsute de poète romantique, l'orgueil d'être un écrivain...

A midi, on se réunissait chez un marchand de vins qui empoisonnait à crédit les travailleurs de la pensée : camelots, typographes et rédacteurs. On se montrait là un ancien fonctionnaire de la Commune qui criait des feuilles à un sou et avait pris Marcel en amitié : « Je préfère votre conversation à celle des ouvriers... J'ai

horreur des ouvriers, ils sont bêtes et prétentieux. » Il s'égosillait, les pieds dans la boue, à la place même où il avait désarmé, en 1871, trois gendarmes. « Le plus vieux me dit : « Je voudrais garder mon sabre, il m'a suivi en Crimée. » Je lui ai permis de garder son « bancal » et il m'a serré la main ! » Marcel mettait à épreuve son cœur et son estomac. Il vit là des alcooliques et des extravagants : un camelot, sur l'offre d'un petit verre de rhum, buvait le rhum, brisait le verre avec ses dents et le mangeait, sans en paraître incommodé. C'était, dans ce coin, un reliquat de la Bohème journalistique, emportée au vent furieux du progrès,

Marcel aspirait à l'intérieur calme des Reygnould, à la lueur de la suspension sur la grande table de l'atelier. Tout le jour il y pensa. ]Mais il eut, en arrivant, une déception. Il était sept heures. Guitte le reçut cérémonieusement dans le salon oii des chaises étaient alignées : « Maman n est pas encore prête. Il y a du monde. » Elle convia Marcel à s'asseoir, avec des gestes de grande personne : « Maman a dit que je vous tienne compagnie. » Marcel était intimidé par

cette enfant précoce, aux yeux rieurs. « Quant à papa, il se baigne le nez; il a eu une dispute avec la marchande de poissons, au marché; elle lui a jeté un outil à la figure; on a été au poste, toute une histoire! C'est un grand dîner, figurezvous : M. de Préjannes; M. et Mme Cardepéquois; M. et Mme Mouton; Mme Esquita et ses filles, Lola et Nina, et Mlle Reboissé. Vous mangerez du turbot, du lièvre et des petites meringues glacées au café et au citron. Vous aimez tout ça ? — Mais oui, mademoiselle. — Tant mieux ! (elle lui parlait avec la condescendance d'une grande dame s'adressant à un poète famélique). Elle continuait: «Il ne viendra personne avant huit heures. A Paris on ne dîne guère avant huit heures; mais vous ne me dérangez pas. je n'ai plus rien à faire : le couvert est mis, le lièvre mijote... » Marcel était partagé entre l'envie de rire et celle de gifler gentiment ce joli visage mutin, éclairé de moquerie. « Ah ! mademoiselle, dit-il, que ferait-on chez vous, si l'on ne vous avait pas ? » Mais Guilte, aussitôt: « Etes-vous riche, monsieur ? — Non, mademoiselle, répondait le jeune homme stupéfait de

cette question. — Parce qu'il faudrait posséder un peu plus d'argent pour vous payer ma figure. »

Mais Mme Reygnould entrait. Marcel se leva. Il sentit une commotion profonde au cœur et en fut surpris. Allait-il se laisser aller à ce sentimentalisme ridicule dont il s'était gardé jusqu'alors ? Madeleine avait un gros bouquet de roses à la ceinture, une robe blanche qui lui donnait l'air d'une toute jeune fille; elle gardait sa blondeur correcte d'Anglaise et cette sorte de gaieté réfléchie qui prolongeait chez elle la jeunesse, l'enfance presque : la gaîté de Guitte, adoucie de bienveillance. Et Marcel restait debout, gauche, affreusement gêné : « J'aurais dû me mettre en habit, murmura-t-il enfin. Mais elle haussa les épaules. On ne se mettait jamais en habit chez elle; quant à sa robe, c'était tout simplement un laissé-pour-compte de Mme Leuriot, qui l'avait renvoyée la veille, avec une lettre que Madeleine montra, pour son orthographe extraordinaire : « Vous pouvé la gardé, je n'axepte pas se rossignolle. » Marcel affirma que certains de ses confrères n'écrivaient pas

beaucoup mieux, ce qui fit se récrier Madeleine, laquelle croyait que tous les hommes qui faisaient profession d'écrire possédaient la science infuse. Marcel parla de sa vie, de ses compagnons, avec une gaieté entraînante. Madeleine lui dit : « Vous n'engendrez pas la mélancolie, vous ! » Il s'imagina lui déplaire et lui confia qu'il avait une volonté de fer et cachait ses peines secrètes avec une pudeur que bien des hommes devraient imiter. Elle lui demanda : «Vous avez des peines secrètes?», une sorte d'ironie jalouse dans ses yeux clairs. Il répondit : « Qui n'en a pas ?» Et il y eut un silence qui les rapprocha : « Vous me conterez ça plus tard, dit-elle. J'aurais bien désiré avoir un fils, j'aurais fait une confidente admirable. — Vous n'avez pas l'âge. — Pas l'âge ? Mais j'ai trentetrois ans ! Dans sept ans je serai une vieille blonde toute fripée, vous verrez. — Vous aurez éternellement dix-huit ans; vous vous êtes arrêtée là, vous y resterez. » Mlle Reboissé s'insinuait, dans le bruissement d'une robe de soie feuille-morte. Depuis l'emprunt, elle était entrée dans l'intimité de la famille; son pince-nez

LK MAIU Di: LA COUTURIÈRE 79

sévère terrorisait Quitte et troublait de cauchemars les siestes de Gilles. Dans son désir d'ordre, Mlle Reboissé eut bien voulu mettre un peu de méthode dans ce ménage pour rire, où Madeleine montrait une imprévoyance de moineau. Mlle Reboissé n'adressait jamais la pai'dle à Reygnould, 1 e méprisant de toute la force de son vieux cœur fier et laborieux. Lorsqxie des nécessités absolues la contraignaient à lui parler, elle s'adressait à une personne imaginaire, dans le vide. Par exemple, Reygnould, vautré sur le divan du salon, y fumait rêveusement d'interminables cigai'es. Or, les robes terminées étaient étalées auprès de lui. Mlle Reboissé survenait et, sans avoir l'air de le remarquer : « Quelle tabagie! s'écriait-elle, les robes sont imprégnées de l'odeur du tabac. Les clientes se plaignent! » Gilles se levait, d'un bond furieux, et allait terminer son cigare dans la chambre à coucher. D'autres fois, il dormait encore sur un fauteuil de latelier après le repas de midi, quand elle reprenait son. travail. Il ronflait et elle sifflait pour faire cesser ce ronflement. Ce sifflet éveillait Gilles, rouge de colère et de congestion :

« Vous sifflez, Mademoiselle? — Ou ronfle, moi je siffle! » Mlle Reboissé était une tache noire dans la vie quiète et capitonnée de Rej'gnould. Elle lui inspirait une horreur mitigée de crainte. Il avait peur qu'elle le diminuât aux yeux de Madeleine et il voulait surtout garder dans son ménage cette autorité qu'il prônait comme une condition essentielle du bonheur: <; Les hommes qui ne sont pas les maîtres chez eux sont des imbéciles. » Il imposait dans ce modeste intérieur, voué aux travaux humbles, éclairé chichement, au milieu de pauvres meubles, sa carrure impérieuse de bel homme.

Marcel fut heureux de voir le visage noble et régulier de Reygnould abîmé par la violence de la harengère. Son nez était rouge et enflé. II s'expliqua, violemment : « J'ai déposé une plainte. Ces dames ne veulent pas qu'on les marchande ! Le commissaire de police prenait la chose en riant; ma parole, un peu plus c'était contre moi qu'il verbalisait. Je lui ai montré ma carte de rédacteur à V Oriflamme — oui, Paimblot m'a donné une carte — et je lui ai dit que la presse marcherait. Si vous l'aviez

VU ! Ah ! Il n'a pas tardé à changer son fusii d'épaule. Moi je considère qu'un sou est un son et je déteste me laisser voler. » Madeleine essayait de changer de conversation; Reygnould interrogé sur l'enflure et la rougeur de son appendice nasal recommençait son antienne... « Elle me traite de rapiat; je lui dis: « Madame, soyez polie! Alors... » M. de Préjannes arriva élégant, dans un habit impeccable : « Nous sommes entre nous, dit-il, je viens excuser ma femme; elle n'a vraiment pas une robe mettable. J'ai été le premier à lui conseiller de ne pas venir; pourquoi êti'e humilié quand on peut si bien rester chez soi ?» Et Marcel vit Mme Mouton, femme du poète, simplette et attendrissante, avec sa timidité conventuelle, son air de petite sainte résignée, au profil pur. Elle s'était trompée en épousant cet homme; eik gravissait son erreur comme un calvaire, ne regardant ni devant elle, ni derrière, ni à ses côtés, claustrée dans son devoir étroit comme dans une cellule blanche, où nul bruit du dehoris ne lui parvenait. Il semblait que ses oreilles, à demi-cachées sous de chastes bandeaux, étaieni

sourdes, aveugles ses j'eux tristes. La vie était pour elle une tâche, elle la mènerait à bonne fin et l'on devinait que l'heure la plus douce serait celle où elle allongerait pour toujours ses mains douloureuses, à peine plus blanches et plus froides. On la complimenta sur un bouquet de fleurs, des violettes de Parme, qu'elle avait peintes à l'aquarelle pour Madeleine et qui ornaient le salon. Pour une fois elle s'était départie des modèles qu'elle copiait mécaniquement, des tulipes roides et des lilas en zinc découpé que le commerce lui achetait; son bouquet avait une grâce humide et dénouée, le charme sensuel du bouquet de corsage dont une femme vient de se séparer. Et elle en rougissait, comme d'une faute : « Cécile, dit son mari sentencieusement et sur un ton de protection condescendante, Cécile, tu es une artiste, tu le sais bien. Est-ce qu'elle ne voulait pas quitter la peinture et se mettre à écrire, pour les enfants ? » Mais elle, de cette voix tremblante et argentine des religieuses inhabituées à parler : « Je cro^s que je les comprends. J'aurais voulu écrire des contes fabuleux, des histoires d'ogres et de bonnes

fées. » Et toute l'imagination désordonnée qui palpitait sous ce front limpide, qui battait dans cette poitrine de fillette, lui montait aux lèvres: «J'aime tant les contes! J'aurais amusé les petits... » Mouton haussait les épaules, sa grosse figure bouleversée d'indignation : « Elle veut écrire et elle n'a même pas fait ses études... Avant de me permettre d'écrire une ligne, j'avais passé onze examens, onze, tu entends, et tous magnifiques, avec félicitations des jurés. — Oh! mais je ne vais pas me comparer à toi. — Aujourd'hui, remarquait Mouton amèrement, on voit arriver des gens qui prendraient Périclès pour un sculpteur et Phidias pour un homme d'Etat, Contente-toi donc de tes petites machines... » Et Cécile se taisait, avec un sourire de crucifiée. Marcel savait qu'elle travaillait de l'aube à la nuit, sans une plainte, étant de celles qui se vouent à un homme, comme d'autres se vouent à une idée. « Elle doit être bien malheureuse », dit-il a l'oreille de Madeleine, qui était assise devant lui. Madeleine se retourna, et, lentement :

— Vous ne comprenez pas ça, vous les hom-

mes. qu'on puisse ne plus aimer un être qu'on garde cependant par pitié et par souvenir d'un ancien amour...

Puis, comme si elle n'avait pas voulu que le jeune homme pût croire qu'elle avait fait allusion à sa propre vie, elle se leva, prit le bras de son mari avec un geste tendre et gamin qui lui était familier : « A table ! Nous sommes au complet maintenant. »

On passa dans l'atelier. Mme Esquita et ses deux filles avaient revêtu des oripeaux flamboyants. Sur une démarche de Mlle Reboissé elles étaient revenues rue Demours; la réconciliation avait été affectueuse; pour la sceller, Madeleine les avait invitées à dîner, attendrie par une remarque de la mère : « Ah ! oui, nous ne devrions pas faire des estatioas chez vous pour manger des gâteaux, mais la nourriture d'hôtel, ma chère, nous n'ea pouvons plus; on nous donne vraiment de la nourriture de poison! » Lola et Nina, belles filles dégingandées, d'allures garçonnières, étaient de ciiaque côté de Marcel. Elles entreprirent sa conquête. Le père, humble fonctionnaire de Pampelune, avait

învoyé sa famille à Paris, dans l'espoir de ma- 'ier richement ses filles. Prises tout de suite )ar la rue de la Paix, le Bois de Boulogne, les héâtres, elles ne voulaient plus retourner là- >as; elles eussent épousé des sergents de ville K)ur rester dans ce Paris qu'elles adoraient omme un nègre aime un bouton de strass. Le ►ère, furieux, parlait de couper les vivres, leur aisait attendre des semaines la pension tou- Durs insuffisante. La mère avait vendu ses bi- 3UX, ses pauvres bijoux de fiancée; elle redoulit, en revenant, des scènes terribles, aggravées ar l'hostilité de ses deux grandes filles qui lourraient d'ennui à Pampelune, loin de ce 'aris qu'elles avaient adopté avec leur frénésie e belles sauvagesses. Elles interrogeaient Marb1 sur ses travaux, lui versaient à boire, riant chaque mot qu'il prononçait et lui, ravi de 2s attentions féminines et ne se doutant pas de 'ur but, trouvait tour à tour Lola splendide et lina spirituelle. « Etre homme de lettres, mais est une faveur du ciel, monsieur! », disait ola, et Xina implorait : « Oh! un poète! C'est L première fois que je vois un poète ! Vous me

donnerez votre signature pour mon album, monsieur ! » Elles se laissaient parler l'une et l'autre, en adversaires courtoises, prenant chacune son tour. Marcel, sous cette averse de compliments, souriait d'aise. Il but plus que de coutume. Lola et Nina ne le quittaient pas du regard; tout le reste de la table n'existait pas pour elles; elles l'interrogeaient avec des frémissements d'impatience : « Voyons, il ne s'est pas encore décidé. Est-ce elle ? Est-ce moi ? » Et le repas fut très gai. Puis on traîna les chaises dans le salon. Les lampes à pétrole fumaient, on dut ouvrir les fenêtres. Les Espagnoles imploraient Marcel : « Monsieur, dites-nous des vers, vous ne nous refuserez pas cela. » Il accepta, se mit à la cheminée et commença, d'une voix flexible:

Le soir, trouble et sournois, tombe sur les maisons, Met sur les toits ol).scurs le drame d'un mystère ; Ses voiles, loui"ds d'ennuis, ferment les horizons ; Le ciel n'est qu'un haillon qui pèse;^sur la terre,

Et la nuit sur nos cœurs verrouille ses prisons. iNulle lueur ne rompt cette ombre délétère Et les bouches d'enfant sont closes aux chansons Et les cris des vaincus ne peuvent plus se taii-e.

Fuyons, si tu le veux, cette nuit de tombeau. Allons où l'ombre est claire, où le jour est plus beau. De ne mourir jamais qu'en des clartés d'aurore.

Allons vers la cité du soleil éternel, Du matin puéril et du jour solennel Qu'un crépuscule ardent fait refleurir encore.

Les hommes applaudirent vaguement, par poesse, mais les femmes entourèrent Marcel d'un rcle admiratif. Elles n'avaient pas prêté grande tention aux paroles, mais elles avaient goûté musique de cette voix chaude et prenante. Dmme elles se seraient volontiers évadées à la lite de cette voix qui leur dépeignait les délices une cité de féerie où l'on ne faisait pas, sans )ute, de comptes avec sa bonne et où toute la isse monotonie de l'existence serait muée en îauté. On vanta les charmes de la campagne, adeleine ne goûtait guère que le Bois de Bougne. « Je vous le ferai connaître, dit-elle à arcel. Je vais quelquefois, le matin, au Bois; i dis bonjour aux roses de Bagatelle... Cela me Dnne du courage pour toute une journée. » Lola : Nina surenchérirent. Ce fut une soirée très

poétique. Quitte elle-même, silencieuse et ré servée, dut dire Après la bataille. Quant au pèn Mouton, il se récusa avec un sourire supérieur i ces jeux n'étaient plus de son âge.

Marcel soupçonnait obscurément le grand sens oïste et cruel de la vie. Il devinait qu'un être, >ur arriver à son total épanouissement, avait soin d'utiliser d'autres êtres, amis et maîtress, dont l'amitié ou l'amour forment autant étapes sentimentales au bout desquelles les ibles seuls se retournent avec des regrets. A l'aube de cette existence nouvelle, Madeine s'offrait, prête à réaliser les rêves indisicts de l'enfance et les chaudes ambitions de idolescent. Elle avait été mise sur son chemin, [rce qu'elle lui était nécessaire. Aussi, ne sonait-il jamais à elle seule; il l'unissait, dans le cret de son cœur, à tous ses projets; il faisait

de cette femme, qu'il connaissait si peu, uni» sorte de compagne idéale dont rassentimeni étancherait sa soif de conquête. D'une idyll| ébauchée avec une cousinette d'Auvenargues, i avait gardé une frayeur sacrée de la vierge : h fillette avait souri, s'était détournée de lui, s sûre d'elle que l'orgueil du jeune mâle en aval souffert jusqu'à l'amour.

Une autre fois, au cours d'une soirée provin ciale chez le sous-préfet, il s'était retiré dan un coin et avait longuement médité. Quoi! I pouvait participer à cette joie, jouir de cetti lumière, de ces parures, de ce luxe, quand, i quelques mètres de là, dans l'humble cimetièn d'Auvenai^gues, son père, une sœur qu'il avai chérie, dormaient d'un sommeil tragique et glac^ dans le froid, dans l'horreur ignoble de la mort dans l'oubli! « Allons, se dit-il, je serai désorj mais de ceux qui ne peuvent jouir sans remordi d'un plaisir. » Et il se laissait aller à une affreusii tristesse, quand une jeune femme vint s'asseoLj à côté de lui et lui demanda l'objet de sa peinei Elle avait des yeux compatissants, une bouch< de bonté et sa gorge nue éblouissait ^Marcel. I

épondit cvasivement. Cette femme était une onnOte femme. Elle comprit que sa présence vait chassé de l'esprit du jeune homme une ensce importune et chère et elle eut l'adorable Dugeur, la honte exquise des timides qui vicnent de commettre une bonne action. Quand elle it partie, quand elle eut retrouvé, sous un. rélexte, son mari lourd et médiocre, Marcel :ait transformé. Il ne put retrouver la douleur ni l'avait étreint. Une femme venait de passer, vec ses mains fleuries d'espoirs et de consolaons...

Ce fut quelque temps après que Marcel vint à aris. L'ambition et l'amour l'attiraient égalaient. Le sentimental était mort; un homme aissait, qui garderait, au cours de la lutte, l'imaination ardente et chaste du passé, comme les oètes qui se consacrent à la prose conservent s sens du rjihme, un besoin de cadence et 'harmonie qui laissent un reflet de leur jeuesse sur les œuvres rudes et graves de leur laturité.

Marcel restait un enfant, dans sa précocité iborieuse d'ambitieux. Seul un geste maternel

92 LE MARI DE LA COUTURlÈRK

pouvait le conquérir; Madeleine s'était penchée sur lui quand il pleurait. Il lui voua de suite, avec sa fougue de spontané, un culte respectueux. Son désir de la revoir fut tel qu'il passa dix fois dans sa rue. inutilement.

Alors il se décida à lui écrire. Elle lui avait parlé de Bagatelle; il prétexta le besoin d'une documentation urgente pour laquelle un cicérone lui était indispensable. La réponse lui arriva une heure après, portée par l'apprentie. « Mais volontiers, cher monsieur, et croyez-moi votre bien amicalement dévouée, Madeleine Reygnould. » Marcel s'étonna de ce nom : Reygnould. accolé à celui de Madeleine, qu'il s'était si souvent répété depuis quelques jours. C'était vrai, elle s'appelait bien Madeleine Reygnould, et le paraphe de la signature hérissait la lettre d'une défense et d'un défi. D'ailleurs, Marcel ne tarda pas à se moquer de lui-même. Il n'allait pas l'arracher à son mari, ni à sa fille, bien sûr. Et il ne réclamait d'elle qu'une camaraderie voluptueuse.

Ce fut une escapade. Quitte à l'école, Rey- } gnould accaparé par le café Vilbert et prétex-

LE MARI DE LA COUTURIÈRE 9b

tant des travaux, Madeleine et ^larcel allèrent à Bagatelle. Gênés d'être tous les deux seuls, ainsi, ils montèrent dans un fiacre. Et la voiture les déposa vers quatre heures à la grille de la Porte Dauphine. La vue des arbres transporta Marcel et lui rendit un peu d'assurance. Jamais il n'aurait cru à cela, si près des maisons de Paris. Maintenant il paillait haut et fort, gesticulant avec sa canne, en proie à un bonheur indéfinissable et dont il ne voulait pas chercher la source. D'abord, il s'amusa à détailler les ridicules des invités du dernier dîner, sans épargner personne, pas même Lola ni sa sœur. « Vous savez, dit Madeleine, avec son tranquille sourire de sœur aînée, elles ont l'air de vous trouver très bien! » Il haussa les épaules. « Je ne vous conseillerai pas un mariage de ce genre, poursuivit Madeleine. D'ailleurs, à quoi bon vous mettre la corde au cou ? Restez donc garçon ! Un poète ne se met pas en cage, c'est bon pour nous autres. » Et elle ajouta : « Moi j'aurais été très malheureuse de rester vieille fille. Un enfant, c'est notre raison d'être, j'étais née pour la maternité et puis Gilles est très gentil, vous

savez, très intelligent; il se réserve quand il y a du monde, par une sorte de timidité, mais c'est vraiment un homme supérieur; il a de très larges conceptions; malheureusement il ne vit pas dans un milieu favorable. Il étouffe dans ce cercle étroit, je vous assure; non seulement, il sait beaucoup, mais encore il n'est point paresseux; il cherche tout le temps; son , cerveau est en activité; oh! on ne l'apprécie ! pas à son mérite. Et puis c'est un délicieux mari, vous savez, pas un mari de roman; il est si bon, si sérieux!... » 'Marcel approuvait de la tête, mais les paroles de Madeleine résonnaient étrangement, dans le vide, eût-on dit. Elle se tut. Marcel se contenta d'ajouter : <■ Oui, je crois que M. Reygnould n'a guère été servi par la chance; mais il ne faut pas désespérer. » Et il ajouta, très vite, pour changer de conversation, maintenant qu'il avait été bien établi,' par la résonance involontairement ironique du dithjTambe de Madeleine, que Reygnould n'était qu'un pauvre imbécile, au cerveau sordide : « Vous savez que vous m'emmenez dans un mauvais lieu!... » Elle s'étonnait; il se com-

ilut à lui expliquer lentement, savoureusement, i passé galant de Bagatelle. Et des noms, au >assage. faisaient rougir Madeleine; ils évouaient par leur grâce harmonieuse tout ce U'elle savait du xyiii^ siècle, qui, pour elle. L'avait été qu'un long baiser dans une vapeur e poudre de riz : la maréchale d'Estrées, 111e de Charolais et le comte d'Artois qui fit onstruire le château en soixante-quatre jours KDur y offrir un déjeuner à Marie-Antoinette, iille crut à une gageure amoureuse et dit :

Voulez- vous bien vous taire! », ennuyée mainenant d'avoir accepté de venir là toute seule, vec ce grand garçon. Puis, elle devint si rouge [ue Marcel s'excusa : Je vous raconte des listoires, aussi!...» Mais elle avait rougi davantage, parce que, sous le soleil cru, ses botines lui étaient apparues misérables, toutes cra- [uelées, et qu'elle en éprouvait une honte...

Ils étaient arrivés. Entre deux platanes, le )avillon éclatait, d'une blancheur nette, avec a façade délicate surmontée d'un vase de bronze lux fines guirlandes, son perron de poupée et, \n lettres d'or, au fronton, la devise : Parva

sed apta. « Vous allez me dire ce que cela signifie, vous qui êtes un savant. — Petite, mais confortable. » Elle fit une moue : « Ah! ce n'est guère poétique! » Il expliqua : « L'époque!... » Le décor était si propre, si bien découpé en tranches vert tendre sur les pelouses, rouges, bleues, jaunes, sur les massifs, que Marcel en était ravi, séduit dans son âme de bourgeois raffiné, épris de décors, de soleil et de luxe. El il riait, de toutes ses dents éclatantes : « Vous savez, Madame Reygnould, moi j'avale goulûment les derniers rayons de soleil. Je fais ms provision pour l'hiver. Hélas! que je vais souffrir ! Vous aimez passionnément les fleurs, n'estce pas ? Tenez, il y a chez nous une glycine qui fait le tour de la maison; eh bien! quan^ ses belles grappes se fanaient, j'aurais voulï les réchauffer, les sauver! Mais elles pleuraient toujours leurs grosses larmes violettes et j'avais belle envie d'en faire autant. Ah oui, j'ai aim^ les fleurs, plus que maintenant, je l'avoue; i] ne s'y mêlait aucune préoccupation artiste; j€ les avais toutes en moi, comme un bouquel vivant et quand j'étais seul, dans un coin, dans

LE MARI DE LA COUTURIÈRE î)7

ombre, je les resi)irais... Les fleurs, voyez- vous, ladamc Reygnould, c'est à vous consoler d'être n homme. > Souriant de son lyrisme, elle mariait, de son beau pas grave, et l'harmonie de îs gestes, la douceur pénétrée de son regard a faisaient comme une grande dame qui eût abité cet endroit divin et eût repris naturellelent, sans surprise, la possession de son domine. Il la regardait, à la dérobée; l'air vif vait coloré finement ses joues et les parfums es roses proches faisaient palpiter ses narines, 'était une vraie joie pour elle qui ne sortait imais de la rue Demours, et le passé galant de agatelle ajoutait au mystère de l'escapade : Je voudrais avoir des paniers, une robe gorge- B-pigeon, un fichu de dentelle, un grand chaeau de paille et les cheveux poudrés. — Vous e pourriez pas être plus jolie. » Elle trouva ', compliment brutal et pinça les lèvres, fâchée, [aintenant elle pensait à Reygnould, à Guitte L se reprochait de jouir de ce soleil, de ces eurs, de tout ce luxe embaumé, quand son mari ; sa fille restaient au fond du Paris humide et oir. — ; Il ne faudra pas nous attarder. — Oh !

Madame, nous arrivons seulement. — C'est que j'ai des livraisons importantes à faire pour Mme Leuriot et elle ne plaisante pas, vous savez... » Elle parla de Mme Leuriot, dans son désir de ramener la conversation vers sa vie de tous les jours, vers les choses banales et terre-à-terre. Ils arrivaient devant le petit pavillon où des amours de bronze chevauchent des sphinx de pierre. Un vieux gardien leur sourit : « Si monsieur et madame veulent voir quelque chose Se bien joli, ils n'ont qu'à suivre l'allée à droite, ils arriveront aux plantes aquatiques. »

« Monsieur et Madame ! » Ils se turent, amusés et timides soudain. Mais Marcel voulut qu'elle montât sur la pelouse humide pour voir de plus près, avec leurs larges feuilles semblables, dans l'eau, à des remous figés, les nymphéas d'Egypte dont la fleur d'un bleu d'acier sort de quatre pétales aigus et lisses comme des lames de poignard. Madeleine s'était inclinée pour les mieux regarder, et sa nuque blonde s'irisait au soleil. Elle était si jeune, vraiment, que lorsqu'elle se releva, trébuchant sur la terre grasse, Marcel

la retint et la pressa contre lui en riant, comme il faisait pour ses petites camarades d'Auvenargues. Mais il sentit en elle quelque chose qui lui était hostile encore, une sorte de défense rancunière : « Je passe une admirable journée, ditil, et grâce à vous. » Elle lui fit signe de se taire et d'écouter le bruit frais d'une cascade. Leurs regards caressaient les choses avec une sorte d'ivresse : les cèdres, les cyprès, un if pyramidal et les saules romantiques qui laissaient tomber dans l'eau leur chevelure désespérée. L'eau morte et ces arbres funèbres n'arrivaient pas à mettre une note mélancolique dans le gai jardin fouillé de retraits, de grottes, de coins mystérieux. Un peu plus loin, Madeleine poussa un cri d'épouvante parce qu'un gros cygne noir, affamé sans doute, après avoir nagé droit sur eux, frappait d'un bec furibond contre la grille. « Il me fait peur, "dit-ellé, ce"! oiseau noir qui fond sur nous, ainsi... Heureusement que je ne crois pas aux présages. — Vous n'êtes pas superstitieuse ? — Je crains tous les malheurs, mais je n'y crois pas ! — Des fleurs ! des fleurs encore ! criait-il, regardez ces dah-

( bi3lîothk:a j

lias blancs rayés de l'ouge; on dirait des pantalons de sans-culottes ! » Il lui fit remarquer qu'un écriteau portait que toutes ces choses étaient placées sous la protection des citoyens — On n'a envie de toucher à rien, répondit Madeleine, on a peur de respirer, de marcher... Les gens qui ne peuvent voir une fleur sans avoir envie de la cueillir me paraissent semblables à ceux qui ne peuvent voir un insecte sans avoir envie de l'écraser. Quel instinct que celui qui veut à toute force supprimer la vie ! » Marcel approuvait, avec enthousiasme. Elle annonça tout bas : « Nous allons entrer dans la roseraie. »

Ce mot enchanta Marcel. Mais quand il vit. ce fut un éblouissement. Les roses se multipliaient à l'infini, d'une gaieté de fête, et ils étaient saisis d'une grande admiration silencieuse. Elles vivaient : les « reines-Marguerite d'Italie », les « Friedrischruhe », les « princes de Sagan », les « Perles des songes », d'une vie ardente et sombre. C'étaient les roses noires au cœur desquelles il semble que se déroule une tragédie secrète, les roses de deuil, à l'odeur pro-

fonde et musquée. Un peu plus loin, défilait une procession de roses puériles : les roses des enfants de Marie; les polyanthas d'une blancheur innocente de cierges; les petites roses « bouquets de la mariée », faites pour les autels ingénus; les « Bougainville » et les « Maréchal Niel », d'une blancheur cireuse, les « prince d'Arenberg » à la chair lumineuse. Les rosiers sarmenteux épandaient un parfum de thé si grisant que Madeleine et Marcel se penchèrent pour respirer ces roses jusqu'au cœur. Ils goûtèrent ainsi à tous les parfums, ceux des rosiers de noisettes, mordorés, qui marient l'automne des feuilles au printemps candide des fleurs et ceux ?ies « Clembing captain Christi » dont la gloire rose les étourdit. Ils virent des roses chevelues, frisées; des roses fermées comme des poings; des roses ouvertes comme des mains. Ils en virent qui portaient des noms de vaudeville : « M^'s Peter Blair, Emma Loussétard, Thomas Bourredebeuf » et d'autres qui avaient des noms simples et harmonieux, comme des noms de fiancées mortes : « Grâce-Amélie, Blanche, Marie » ; ils en virent de conquérantes comme les

« Triumph », d'un rouge sonore, d'humbles comme les « Ma Thérèse » ; ils en virent qui agonisaient à terre, d'autres qui naissaient le long d'arceaux exquis où montait leur troupe enfantine...

A la fin, lasse, Madeleine s'écroula sur un banc, jouissant de ce grand silence apaisé et transparent qui est l'aube du crépuscule. Ils : avaient marché très longtemps sans s'apercevoir de l'heure. Il fallait rentrer et voilà qu^'elle était découragée, les jambes gourdes, dans un grand désir de rester là. sans pensées, envahie par la douceur des choses. Et pourtant elle devait continuer à lutter. Elle faillit dire tout haut ce mot : recommencer, qui lui paraissait lourd et long comme la vie. Pour d'autres, certainement, cette vie était faite d'heures aussi suaves et aussi légères, d'heures qu'elle voyait se matérialiser devant elle en guirlandes fleuries. Pourtant, elle était venue souvent à cet endroit. La présence de ]\Iarccl lui apportait donc autre chose? Madeleine s'interrogea. Mais non! En dehors de toute idée de devoir, Reygnould était plus séduisant que ce provincial qui jouait de

sa voix chaude et de ses yeux veloutés comme un cabotin joue de son instrument. Alors ?... Elle sortit de sa rêverie : « J'ai été une compagne insupportable; mais que voulez- vous, j'ai si peu d'occasions de me recueillir! Maintenant il faut revenir à Paris. »

Ils rentrèrent à pied jusqu'à la porte Maillot. Là, elle tendit la main au jeune homme: « Nous nous reverrons bientôt, je vous remercie... » La nuit était tombée. Elle courut à une station d'omnibus. Au moment où elle montait, le conducteur cria : « Laissez descendre ! » et elle se sentit tirée par la jupe. Elle aperçut alors, sur le marche-pied, un horrible cul-de- jatte qui riait de la voir si distraite : « Eh ! là ! un peu plus vous me marchiez sur la tête!... »

La nuit elle eut un songe absurde. Le cul-dejatte cueillait, avec une dextérité merveilleuse, toutes les roses de Bagatelle; il en emplissait des paniers qui s'amoncelaient et il sortait des roses comme une plainte sourde, le glou-glou des pigeons serrés dans les caisses, et Madeleine insulta t le cul-de-jatte qui lui envoyait des baisers en ricanant. Puis le monstre se volatilisait,

remplacé par les belles dames d'autrefois, au bras de seigneurs vêtus de velours. Et ellemême suivait, au bras de Marcel, joyeuse, jusqu'au moment oii elle croyait s'apercevoir que c'était un enterrement qu'ils suivaient ainsi, un corbillard de pauvre qui dansait là-bas, tout au bout de l'horizon, dans une poussière d'or.

Un soir, avant dîner, Reygnould dit :

— Maman est morte depuis combien de temps, hein? C'était tout au début de notre mariage : onze ans... Eh bien! si elle revenait dans ce monde et qu'elle me demandât comme jadis, tu sais, de sa bonne grosse voix : « Rien de nouveau, fieu?», je lui répondrais: « Non, mère, rien de nouveau. »

Madeleine frissonna :

— Et tu trouves cela bien ?

— Oui. Préférerais-tu les aventures ?

— Ton existence est bien monotone, mon pau-i vre ami.

— Je ne m'en plains pas.

— Tu devrais te chercher une petite place fixe.

— Cent cinquante francs par mois ?

— Pourquoi pas?... On commence ainsi et puis...

— Non, plutôt rien. Evidemment, si tu n'as pas la patience d'attendre...

— J'attendrai.

— Tu vas te reposer un peu, maintenant que nous avons une bonne. Elle est là ? Elle te plaît ? Appelle-la donc, que je l'interroge un peu.

— Mon ami, cette fille vient d'arriver...

— Alors je vais aller dans la cuisine. Et, la porte de la cuisine ouverte :

— Bonjour, ma fille, s'écria Rej^gnould.

— Bonjour, monsieur.

La bonne est une Morvandiaute de seize ans. au nez de Kalmouk dans une face terreuse.

— Vous vous appelez ?

— Mathilde.

— Ah! ah! Mathilde... Vous ne connaissez pas Paris ?

— Non, monsiem*.

— Vous trouvez cela beau, hein ?

— C'est selon, monsieur.

— Peste, vous êtes difficile. Il faudra être propre et économe, Mathiide, et ne jamais écouter les autres, au sixième; ce sont des effrontées; à chaque instant, il y a un gendarme qui vient en prendre une. Ah ! ah ! vous n'en saviez rien, n'est-ce pas ? Oh ! oh ! Mathiide, montrez-moi vos ongles. Faudra les curer bien proprement; vous demanderez une lime à madame ou bien vous pliez un morceau de papier en quatre... Bigre! ne pleurez pas, maintenant; je ne vous fais pas "de reproche; il faut bien que vous preniez l'air et les manières de Paris. Quel est votre nom de famille ?

— Delestembicot.

— Que faisiez- vous là-bas, dans votre pays ?

— J'étais servante chez M. et Mme Maromme.

— Des rentiers, M. et Mme Maromme ?

— Oui, monsieur; ils ont des popiétés en Normandie, qu'ils louent pour la belle saison, comme qui dirait, ils se sont retirés là-bas; c'est le pays de Mme Maromme. Autrement, j'y aurais resté.

— Vous soigniez le jardin et les bêtes ?

— Jpluchais aussi la légume et j'pouiUais l'chien de Madame. Y avait à travailler.

— Evidemment vous ne savez faire aucun plat compliqué...

— Gilles !

C'est la voix suppliante, énervée de Madeleine qui appelle. Ce dialogue la crispe.

Gilles revient en sifflotant, avec l'air satisfait et souriant d'un homme supérieur qui s'est abaissé à un détail domestique.

— Elle n'a rien d'extraordinaire, ta bonne, dit-il.

Guitte, qui écrit silencieusement ses devoirs. Ijève le nez :

— Pour trente francs par mois, s'écrie-t-elle, dis donc, papa, tu ne veux cependant pas qu'elle te réponde en vers.

Reygnould rappelle sa fille au respect. Il frappe sur la table, de son poing puissant, et il regarde sa femme du coin de l'œil; elle doit prendre sa part de l'algarade; il découvre je ne sais quel dédain dans son silence.

— Je suis le maître ici, déclare-t-il.

Personne ne proteste. Quitte a remis le nez dans ses devoirs. Madeleine lit un roman. Reygnould, qui n'écrit jamais et qui déteste lire, rouvre la porte de la cuisine :

— Mathilde, qu'y a-t-il à dîner ?

— Du veau et des nouilles, monsieur, et des œufs brouillés.

— Vous servirez les œufs brouillés d'abord, bien liquides. Et dites donc, Mathilde, est-ce qu'on mettait du parmesan dans les nouilles, chez M. et Mme Maromme?...

vu

La veille au soir Madeleine avait dit à Marcel: « Si mes clientes consentaient à me payer, nous pourrions passer quelques semaines au bord de la mer, cet été. La bonne a ses anciens maîtres qui louent des villas dans des conditions très avantageuses. »

Dès quelle fut habillée, Guitte prit son cartable et offrit au baiser de sa mère son petit front entêté : »

— Jolie maman, dit-elle, as-tu confiance en moi ?

Madeleine sourit.

— Cette question ! Certainement, j'ai confiance.

— Alors, pourquoi ne me confies-tu pas tes chagrins ?

— D'abord, parce que je n'ai pas de chagrins et ensuite parce que, si j'en avais, je te dispenserais de les partager. Tu as bien le temps.

— Moi, je suis sûre que je serai heureuse, tu sais. Je connais la vie.

— Alors, dépêche-toi d'aller à l'école.

— Je gagnerai de l'argent, beaucoup d'argent. Ecoute, j'aime mieux te le dire : je n'aime pas le chocolat. Bien sûr, je m'en contente quand tu en fais, mais ça me dorme envie de pleurer, parce que je sais bien que si tu avais des sous, tu nous donnerais de la viande.

— De quoi te mêles-tu ? C'est malsain de manger de la viande tous les jours.

— Malsain pour la bourse. Et tes pauvres souliers qui prennent l'eau ? Et ta vieille jupe que tu rafistoles tant que tu peux! Tu t'imagines que je ne vois pas tout cela ? Tu me prends donc pour une sotte, petite mère jolie ?

— Mais qu'est-ce que tu me racontes là ? Mademoiselle fait de la philosophie ce matin ? Sauve-toi vite, grosse bête. Te voilà gourmande

et coquette maintenant! J'ai honte de ma fille.

— Tu seras fière d'elle, je te dis.

Et Guitte s'en fut sur ces mots mystérieux. C'était une petite âme tendre et pratique, active et affectueuse. Rien ne vaincrait l'obstination de ce front entêté, corrigé par la douceur limpide des yeux bleus. Il lui semblait que son père et sa mère étaient ses propres enfants, — elle aimait mieux sa mère. La maîtresse d'école s'étonnait de la voir si sérieuse; elle lui ordonnait de s'amuser, gênée par la précocité grave de cette petite femme. D'ailleurs elle osait à peine la réprimander depuis le jour où à sa demande. < Reygnould. le participe passé d'un verbe impersonnel est-il invariable ? », Reygnould avait riposté froidement : « Je n'en sais rien ! Le participe passé ! Vous avez de la chance, de ne pas avoir un autre souci dans la tête ! ;> Et Guitte n'en faisait qu'à sa guise, traitant ses camarades et sa maîtresse avec le même dédain souriant, apportant des devoirs propres, écrits d'une écriture singulièrement nette et énergique, préférant le calcul aux devoirs de style qu'elle jugeait des amusettes d'un

goût inférieur. D'ailleurs elle réglementait tout autour d'elle : c'était elle qui avait montré à Mme la Directrice les plaies de la pauvre petite Frédérique Houillard : « Madame, je vous amène une gosse qui est martyre de chez elle ! » Et quand la mère Houillard, ivrognesse mélodramatique, était venue chercher sa fille, c'était Guitte qui lui avait dit, de sa voix claire : « Vous pouvez aller tout de suite chez le commissaire; il vous dira trois mots de ma part, vilaine femme. » Ainsi, elle régnait sans conteste, bien que n'employant jamais les expressions triviales dont les autres gamines se servaient, avec je ne sais quelle basse volupté. Elle prenait la défense des faibles, quitte à les gifler ensuite quand elles lui avaient manqué. Et elle détestait les hommes, croyant que tous, à l'exemple de son père, ne savaient que boire, manger, dormir, se limer les ongles et fumer la pipe.

Elle posa sa cartable chez la concierge et lui dit :

— Vous préviendrez Mlle Anna que je ne viendrai pas ce matin. Maman m'envoie faire des courses.

Deliors, elle sortit un petit paquet de factures et lut sur la première : Mme Esquita. Hôtel de l'Univers et des Pays-Bas, rue des Petits- Champs.

Et elle gagna d'un pas décidé la rue des Petits-Champs où l'Hôtel de l'Univers et des Pays-Bas alignait sa façade njeutre. Elle demanda Mme Esquita, de la part de Mme Reygnould. sa couturière. Une bonne répondit :

— Tu n'as pas peur! "Ces dames ne se réveillent jafnais avant midi. Je me ferais jeter à la porte si je les dérangeais.

— Eh bien j'irai moi-même. Quel numéro?

— Quarante-neuf, au quatrième, à droite. Guitte était trop petite pour lire les numéros,

mais elle reconnut les souliers de l'Espagnole à une porte et ceux de ses filles devant une porte voisine. Elle frappa à la première d'abord doucement, puis plus fort; enfin, comme elle ne recevait aucune réponse, elle tourna la clef et entra dans la nuit d'une petite pièce étroitement close où flûtait un ronflement.

— Mme Esquita, dit-elle, je viens de la part de Mme Reygnould.

La grosse dame continua de ronfler. Guitte alla délibérément à la fenêtre, l'ouvrit, ouvrit les volets et un jour cru pénétra, qui réveilla la dormeuse :

— G est vous, Augustine ? Que voulez-vous ? Attendez que je vous sonné, misère de moi!

Guitte esquissa une petite révérence :

— Ce n'est pas Augustine, Madame, c'est Quitte, la fille de Mme Rej'gnould.

— Vous n'avez pas dé toupet dé venir réveiller les personnes à six heures del matino. Et qu'y a-t-il ?

— Il nest pas six heures, mais huit heures et demie.

— Qûé voulez- vous ?

— Je viens pour la note.

— J'ai donné un acompte.

— On est embarrassé. Madame. Voulez- vous me payer la facture tout entière, s'il vous plaît ?

Insensiblement, la voix de Guitte montait, s'aigrissait, choquait douloureusement les oreilles de la grosse dame, encore baignées du silence de la nuit.

— Eh ! allez au diable ou je vous calotte.

Guitte se mit à rire :

— Vous ne me calotterez pas et vous me paierez. Voilà la facture, ça fait deux cent cinquante-sept francs vingt-cinq; c'est acquitté.

— Voulez- vous que je sonne et que je vous fasse chasser ?

— Payez-moi, je m'en irai.

Lola, en chemise, montra, par l'entrebâillement de la porte de communication, une tignasse ébouriffée et des yeux emplis de sommeil.

— C'est la petite Reygnould qui fait tout ce bruit ?

Dans le lit, Mme Esquita râlait de colère, bégayait des <•' que... que... que... » sans signification.

— Je ne partirai pas sans être payée, déclara Guitte simplement...

Et elle s'assit sur le rebord d'une chaise. Lola parut, traînant des mules avachies.

— Né donné pas un sou; c'est ouné misérable ! hurlait la mère.

Mais la jeune fille tirait d'une boîte à gants, des vieux bas, des bobines de fil, des rubans; elle en sortit enfin une pièce d'or.

— Tiens, voilà un louis; nous n'avons pas autre chose, file; on ne te demande pas de reçu.

Mme Esquita, entièrement éveillée, défilait de son lit. tout un chapelet d'injures caverneuses. Guitte n'en avait cure; elle fit un petit salut sec et s'en fut.

Avenue de l'Opéra, maintenant, chez Mme Escluze. Guitte monta les cinq étages, sonna vainement et descendit :

— Elle est chez elle, affirma la concierge; seulement elle n'ouvre plus, par rapport aux créanciers, allez-y carrément, n'ayez pas peur de lui casser sa sonnette, puisqu'elle n'a pas peur de porter préjudice au pauvre monde. Elle viendra vqus ouvrir elle-même, vu qu'elle n'a pl|US de bonne; elle ne pouvait pas en garder une. pensez-vous ! on ne mange pas dans sa boîte !

Et Guitte, qui n'en était pas à cinq étages près, carillonna pendant cinq bonnes minutes. Puis elle frappa en cadence, de son petit poing, en chantant sur l'air des lampions ! « Ouvrezmoi! Ouvrez-moi! » Des gens se montrèrent.

LE MARI DE LT COtJTURlÈRE 110

Un valet de chambre se mit à crier: <' Ouvrira! Ouvrira pas ! > Quand Guitte était lasse de frapper, elle sonnait et tout cela sans perdre son sérieux. « Attendez ». fit le valet de chambre; il donna sournoisement un coup de pied dans la porte et s'enfuit. La porte s'ouvrit brutalement. Un homme paraissait. Il s'élança et resta interdit en voyant la petite toute seule, sa facture à la main.

— C'est vous qui menez un tintamarre pareil ? J'ai bonne envie de vous faire arrêter.

— Je suis la fille de Mme Reygnould. la couturière. Je viens pour la facture. Je veux voir Mme Escluze.

Mais l'homme, ajustant sa robe de chambre, haussait les épaules :

— Vous allez nous laisser tranquilles et plus vite que ça! Ma femme passera chez vous.

— Je ne m'en irai pas, dit Guitte, tant que vous ne m'aurez pas payée. Je m'assiérai sur le palier et je ferai du scandale. Je veux voir votre femme.

M. Escluze, un gros homme à figure méchante,

î20 LE MARI DE LA COUTURIÈRE

se disposa à fermer la porte, mais Guitte interposa rapidement son pied.

— Allez-vous retirer votre pied, mille tonnerres ?

— Emile, fit une voix, je vais lui donner trente francs. Entrez, mademoiselle.

Et Guitte ne fut pas peu surprise d'entrer dans un assez bel appartement, sans meubles. Pas de meubles dans l'antichambre, pas de meubles dans la salle à manger. Emile avait disparu. Guitte restait seule avec Mme Escluze. Gelle-ci était douce; elle avait les paupières ïouges.

— Vous 'direz à votre mère que je m'excuse de ne pas lui donner davantage; mais nous ne sommes pas heureux; nous venons d'être vendus, vous voyez : plus un meuble; mon mari cherche une place.

— On connaît ça, dit Guitte en signant le reçu d'acompte, mais ce qui est dû est dû.

Et elle continua sa tournée, recommençant «haque fois : « Je ne m'en irai pas avant d'être payée », priant, menaçant, ameutant les voisins. Elle rentra rue Demours à sept heures du soir.

— D'où viens-tu ? demanda Madeleine, tu nous mets dans une inquiétude folle.

Sans mot dire, Guitte déposa sur la table de l'or et des billets de banque.

— Qu'est-ce que c'est?

— C'est trois cent soixante-dix-neuf francs quatre-vingts. J'ai fait moi-même la tournée des clientes pour que tu puisses aller à la mer cet été.

— La tournée des clientes ?

— Oui. Dame, elles n'étaient pas toutes très contentes, mais on s'en moque, n'est-ce pas ? On ira à la mer.

Marcel les accompagna. On emmena la bonne et on déjeuna dans le wagon. Trois semaines au bord de la mer! Au fur et à mesure que le train s'avançait dans les grasses campagnes normandes, Paris, la rue Demours, la salle de rédaction de V Oriflamme s'effaçaient au point de n'être plus que des souvenirs imprécis. Et Marcel était la seule ombre à la joie de Guitte. Pourquoi l'avait-on emmené, celui-là? Elle était jalouse de l'amitié que lui témoignait Madeleine. Dans le wagon elle affecta de ne parler qu'à Mathilde qui considérait d'un oeil morne la fuite ivre des fils télégraphiques. Reygnould avait revêtu un de ces costumes sordides dont s'affu-

blaient jadis les bourgeois en voyage. Il se déclara enchanté de se reposer, après les fatigues de l'hiver. Ses poulets d'Auvenargues étaient morts un à un, de nostalgie et de suffocation. Il était maintenant sur la piste d'un trésor, en Algérie, une affaire étonnante qui se chiffrerait par des millions, mais dont il refusait de parler, puisque sa femme était incrédule.

Une vieille diligence vint quérir les voyageurs à la gare. Les deux biques qui la traînaient, l'une énorme et osseuse, l'autre minuscule et rebondie, avaient l'air du cheval de Don Quichotte et de l'âne de Sancho Pança, terminant leur héroïque destinée entre Onfreville et Billesec-sur-Mer.

On s'installa. Les colis chargés, les biques, cinglées, partirent au galop : « Ça sent déjà bon » , dit Reygnould en ouvrant ses narines avec la gourmandise d'un monsieur décidé à bien profiter. Puis, se tournant vers la bonne :

— Eh bien, Mathilde, dit-il, vous allez voir la mer.

Mathilde avait une jupe rouge passé, un corsage oii le jais tombé d'une passementerie avait

laissé des fils poussiéreux; son couvre-chef était fait d'une sorte de petit melon bas. en paille noire, couverte de cerises jaunes; ses pattes rouges protégeaient deux énormes paniers; sa face de Kalmouk, rongée de taches de rousseur, au nez écrasé, aux pommettes saillantes, était hébétée de servitude.

— Je suis curieux, ajouta Reygnould, de savoir ce que Mathilde dira de la mer.

— J'ai dans mon panier, dit la bonne, le restant du veau froid. On pourra le servir àMîner.

Silence. Au détour d'une route, la mer apparaît, barre bleu sombre soulignant le ciel bleu clair.

— Mathilde, crie Guitte, voilà la mer!

— C'est pas la mer, dit la bonne, c'est le ciel.

On rit. Mathilde rit aussi.

— C'est la mer, explique Reygnould. Voyez ces petites crêtes blanches... Ça vous change de la rue Demours, hein ?

Mais Mathilde se défend contre la plaisanterie. Voilà qu'on veut lui faire prendre le ciel pour la mer, maintenant. Comme on insiste, elle

finit par hocher la tête, ébranlée, se demandant si, après tout, la mer qu'elle croyait une vaste étendue d'eau n'est pas seulement un nuage sombre qui se déploie très loin. Puis elle détourne les yeux, lasse de penser à ces choses formidables, soulève le couvercle d'un de ses paniers et contemple les victuailles : « Pour sûr, dit-elle, il restera assez de veau. »

Ils furent d'abord aux choses et aux gens qui les entouraient, amusés par la \ie factice et niaise de la plage que la mer accompagnait d'un ronronnement résigné où passaient de brèves colères.

Le bain des enfants les ravit. Les enfants, dans Tonde, ont des grâces onduleuses de dauphins. Mais au moment où les petits commencent de s'ébattre, voilà, spectacle inattendu, qae les enfants du pays se déshabillent et entrent tranquillement dans la mer, tout nus.

Et les petits bourgeois, à côté de ces gamins râblés, musclés, aux poitrines larges, à la peau saine, apparaissent d'une pâleur suspecte, trop

maigres ou trop gras, les omoplates saillant sur les dos déjà voûtés; et les gestes menus, étriqués, sont craintifs. Les autres nagent courageusement, avec des cris de triomphe; ils s'ébrouent et font jaillir autour d'eux des cascades de lumière. La mer ne les effraie pas; ils la caressent de la caresse rude dont on flatte un gros animal et la mer les lèche amicalement, arrondit sous leur léger poids ses vagues berceuses. Et les petits citadins reviennent en hâte, comme si la mer était salie ou parce que, déshabillés, ils font pitié à côté des autres. Mme Tournelle en est offusquée, vexée dans son amour-propre de caste. « Ces voyous, ditelle, ils pourraient bien laisser nos enfants tranquilles; ils ont la mer toute l'année, eux! » Et comme son Gaston revient, grelottant, une larme de terreur au bord des cils, elle le gifle copieusement : « Capon! s'écrie-t-elle, tu ressembles à une fille. »

Et Gaston, sournois, tire la langue à Guitte, qui éclate de rire.

On a promis à celle-ci de l'emmener au bal d'enfants, quoiqu'elle ne sache pas danser. Le

LE MARI DE LA COUTURIÈRE 12!l

Casino resplendit. Le parquet s'étend, interminable, ciré à aveugler, sous la gloire d'énormes lustres en cristal. Serré dans un smoking à taille, chauve, la moustache correctement coupée en brosse à dents, agile et ventru, voici le maître à danser. En frappant dans ses main» gantées, il commande aussi bien la sèche pianiste aux épaules humiliées que la troupe des petits hommes corrects et des filles qui savent supporter déjà avec un sourii-e la double torture du corset trop serré et des mules trop étroites. « C'est des chipies! » déclare Guitte, péremploire. On valse. Deux ou trois garçons, obèses, ont des bedaines de douze ans qui font remonter leurs pantalons, la lippe pendante et l'œil abruti, des gros mangeurs; ils dansent avec maussaderie; d'autres ont la tête trop grosse, une mine blasée, le souci de ne pas abîmer leurs vête-: ments. Et il y a des musaraignes qui seront des laiderons à forte dot.

'Mais une fillette est exquise : six ans, peutêtre, de blonds cheveux bouclés, un air de santé et de force dans le gracieux visage bruni. Une farandole s'organise où Guitte elle-même est cm-

portée. Les hydrocéphales font de belles révérences aux musaraignes. La petite, elle aussi, voudrait participer à la farandole, mais personne ne l'invite.

C'est que sa mère n'est pas loin, une jeune et jolie femme, mince, souple, aux beaux cheveux d'or. Autour d'elle, autour de sa Germaine, le vide s'organise. Germaine s'en console en suçant son pouce, mais sa mère sangloterait de rage. Elle est puissante, elle est aimée, que lui importe ! Ce qu'elle voudrait, c'est Festime de ces gens fades, assemblés au Casino. Elle y met de l'entêtement et elle pousse sa ïille contre un des gamins obèses qui souffle sur un canapé : « Monsieur t'invitera bien, lui, pour 'la farandole, n'est-ce pas, monsieur ? » Monsieur lève un œil de poisson mort : « Si je ne l'invite pas, c'est que je n'ai pas envie de l'inviter! » Et le maître de danse, tourbillonnant dans cette atmosphère de vertu, objurgue sévèrement Germaine: « Ne soyez pas tout le temps dans nos jambes, mon enfant, asseyez- vous près de votre mère. » Et Germaine, prise à la fin d'une envie de pleurer: « Maman.je suis pourtant bien z'habillee», dit-elle.

Guitte n'a qu'un ami, une sorte d'innocent. Quand on a su qu'il s'appelait Grammérac, une explosion de joie a secoué la torpeur générale. Dès qu'on l'aperçoit, sordide, avec sa tignasse jaune, mettant sur le sable une note de misère romantique, les enfants se précipitent et l'entourent avec des hurlements. Les petits qui savent à peine marcher viennent jusqu'à lui en écartant le monde de leurs mains écarquillées, avec des gestes précautionneux de vieilles personnes qui souffriraient beaucoup des jambes. Ils l'appellent «Ga-mé-ac». Il sourit, hirsute, haillonneux, splendide, avec ses vêtements qui semblent faits d'algues, une vieille pipe en sucre d'orge qu'il fume gravement, malgré ses quinze ans bien comptés, et il danse une bourrée sauvage en murmurant une chanson à laquelle personne ne comprend rien. C'est l'idiot de la plage. Les personnes qui cherchent la couleur locale disent : « Est-il assez Normand, celui-là ? » Le soir, dans un creux de roche, il fait cuire son dîner, des coquillages étranges, des poissons répugnants. Il fabrique, à l'aide d'un feu de bois vert qui enfume les environs et d'une marm'ite

démesurée, sa cuisine de sorcière qu'il surveille avec des yeux ronds, une bouche gourmande, des tressaillements boulimiques qui mettent les spectateurs en joie.

A sept heures on va voir Grammérac manger. Un monsieur altruiste lui a apporté un jour un petit pain doré, en lui disant : « Avale ça, vieux, moi je ne me contente pas de te regarder; je t'en apporterai tous les jours autant si tu l'avales d'un coup : une, deux, houp ! » Mais Grammérac a pris le pain et l'a jeté dans la marmite en roulant des yeux sanguinolents et en abaissant l'épaule gauche, ce qui lui donne vraiment l'air de Quasimodo. « Il dégoûterait de faire la charité », a dit une jolie dame blonde.

Jamais, jusqu'à présent, personne n'a parlé à Grammérac et n'a obtenu de lui de réponses autres qu'un grognement de fauve. Cependant Reygiiould réussit à le faire sortir de son mutisme. 0 stupeur !

— Grammérac, lui dit-il cordialement, je crois que tu mourrais s'il te fallait quitter ta Normandie.

Alors Grammérac, méprisant, avec un accent inattendu où roulent toutes les rocailles faubouriennes :

— Non, mais pensez- vous ? L'hiver j'suis employé dans une crémerie de la rue des Martyrs.

Madeleine se promenait seule au bord de la mer quand elle pressentit, derrière elle, Landrieu. Il lui dit d'un ton de voix changé, où il y avait autre chose que leur camaraderie, encore resserrée par la vie intime de la petite villa où l'on vivait en popote :

— Je ne trouble pas votre rêverie ?

— Je ne rêvais pas.

— Vous ne rêvez jamais ?

— Non.

— Alors pourquoi êtes-vous si triste, parfois ? Elle ne répondit pas.

— Si nous nous asseyions un peu ? proposât-elle. Il n'y a personne; nous pourrions admirer la mer tout seuls, sans les belles phrases de ces imbéciles.

Le ciel s'empourprait d'un crépuscule tragique où traînait du sang parmi de longs voUes

i34 LE MARI DE LA COUTURIÈRE

ténébreux et tout un pan était resté d'un bleu candide, d'un bleu d'imagerie religieuse, sur une mer verte, au vert tendre et transparent d'émeraude pâle.

— Cela vaut mieux que tout, dit Madeleine.

— Vous avez de la peine? interrogea Marcel.

— Peut-être. Cela n'a aucune importance.

— Cela en a pour moi, qui ai beaucoup d'affection pour vous.

— Je vous remercie, mon ami.

— N'allez pas croire que j'insiste par curiosité, au moins. Mais j'étoufferais à garder ainsi mes secrets pour moi.

— Parce que vous êtes du Midi. Et vraiment, raconter ses petites histoires, devant un spectacle pareil... je les sentirais si ridicules... et moi aussi. Taisons-nous.

— Et cependant, je pourrais sans doute vous soulager.

— A quoi bon? Il faudrait recommencer...

— Je vous en prie.

— Monsieur Marcel, j'ai lu, dans un livre que vous m'avez prêté, une bien belle phrase. Elle s'applique à mon cas...

— Dites-la.

— Voici. Victor Hugo proposa un jour à une vieille lavandière basque de remettre son lourd panier de linge sur sa tête : « Merci, Monsieur, répondit la femme, personne ne m'a aidée hier, personne ne m'aidera demain, il vaut mieux que personne ne m'aide aujourd'hui. >

La villa des Reygnould et une demi-douzaine d'autres se cachaient humblement au pied de l'orgueilleux château de M. et Mme Maromme. Ceux-ci faisaient très peur à Guitte. C'étaient ce que l'on appelle, en style de romans-feuilletons, de hideux vieillards. Elle, toute menue, toute ratatinée, toute frileuse, s 'emmitouflait dans des châles compliqués, traînait des robes prétentieuses qui laissaient toujours quelque lambeau de dentelle sale aux buissons. Elle avait dit à Madeleine, dès l'arrivée : « On fera un inventaire sérieux; nous n'aimons pas beaucoup les enfants; ils cassent tout. » Et Guitte, prise de terreur, s'était cachée sous le lit. M. Maromme, corpulent et la trogne enluminée, portait son ventre. Ils étaient riches. On disait couram-

ment: M. et Mme Maromme possèdent tout le pays. » Mathilde professait à l'égard de ses anciens maîtres comme une crainte superstitieuse. On citait sur leur avarice des traits stupéfiants. Au surplus ils respiraient à l'aise, dans l'antipathie ambiante. Cent fois par jour, M. Maromme, débordant de graisse, suant et congestionné, ramenait quelque coin de fichu, quelque bout d'écharpe sur la maigre poitrine de son épouse. « Tu n'as pas froid? Ne va pas attraper froid. » Elle minaudait sortant de sa mantille un visage pointu, grimaçant de mille rides où la bouche, rehaussée de fards, essayait un sourire pénible : « Je n'ai pas froid, mais il y a dix minutes je ne me sentais pas très bien. Maromme, ce pays est plein de courants d'air. »

Ils s'étaient installés deux ans auparavant dans ce grand cube de pierre, sévère et nu, bâti pour eux et d'où ils dominaient la vallée, surveillant leurs fermes et leurs villas, attentifs aux dos courbés des paysans, à ce labeur éternel dont ils sortaient tant d'or qu'ils enfouissaient avec l'âpreté sordide de gens qm ont été ttialheu-

reux et redoutent toujours de mourir de faim, malgré leurs millions. Nulle rumeur ne sortait de cette maison lugubre; le chien, édenté, y restait silencieux; les portes s'ouvraient sans bruit.

Ils haïssaient les enfants et les automobiles qui ne passent guère à Billesec, la route étant mauvaise, M. Maromme y disposait lui-même des clous de tapissier qui crevaient gentiment les pneumatiques. Quand il regardait au loin, avec sa lorgnette, la grosse machine immobilisée, il en riait d'un rire méchant qui faisait tressauter son ventre. « Charbonnier, disait-il, est maître chez lui >, et Mme Maromme l'approuvait : la pensée que des êtres pouvaient ainsi filer dans le vent et dans la poussière la glaçait d'horreur; elle avait froid pour eux et elle s'intéressait à la bonne farce, se montrant sincèrement navrée quand l'automobile, par un hasard inouï, évitait les fâcheux clous, s'envolait, fumante et trépidante, dans un tourbillon de poussière.

Un jour Madeleine descendait avec eux la côte qui menait à la vallée d'Ingeville. La bonne

portait les pliants, le livre, la chancelière, les mille objets dont Mme Maromme ne se séparait pas. M. Maromme suppliait Madeleine : « Que la petite demoiselle ne fasse pas trop de bruit surtout; et qu'elle ne coure pas trop dans le jardin; on a si vite fait de monter sur une pelouse... », mais il s'arrêta, suffoqué: « Eh! qui est-ce qiii monte là-bas? Dieu me pardonne! Un petit manège de chevaux de bois ! Elisa, courez vite, dites-leur qii'il n'y a pas d'enfants par ici, qu'ils passent leur chemin. Merci! Un manège de chevaux de bois. Et avec de la musique encore! Et ils s'arrêtent! Courez vite, Elisa! »

Mais la bonne parlementa en vain. Ils arrivèrent et virent une vieille, aussi vieille que Mme Maromme, un vieux, aussi \àeux que M. Maromme. Ils calaient une voiture à bras qu'ils avaient amenée péniblement jusque-là. Sur la voiture, c'était un lamentable manège de chevaux de bois. La housse enlevée montra quatre pauvres petits bidets qui portaient autour du cou des colliers où se lisait leur nom : Adolphe, Mors-aux- Dents, Isabelle et Rageur.

Adolphe ne possédait plus qu une oreille. Morsaux-Dents avait eu son chanfrein brisé; un bifteck avait été tranché dans la cuisse d'Isabelle et un étrier manquait au harnachement de Ragem-.

— Eh bien, dit M. Maromme! Il faut déguerpir, mes bonnes gens.

L'homme leva vers le monsieur qui parlait si fort ses yeux d'eau trouble.

— C'est-t-y vous I "maire ?

— Non.

— Alors ? En avant la musique, mère Mathieu.

La vieille tourna une petite manivelle semblable à celle des anciens montreurs de marmottes. Des sons d'harmonica pleurèrent. C'était un « Marlborough s'en va-t-en guerre > qui semblait sourdre des profondeurs du temps, avec la gaîté macabre des squelettes-marionnettes. Mironton mironton, mirontaine... Au moment où l'air expirait dans un soupir, il renaissait sur une note aiguë. Les champs étaient immobiles, les oiseaux se taisaient, tout semblait écouter, — avec pitié.

— Avez-vous entendu? hurla M. Maromme.

Voulez-vous que je casse votre boutique à coups de canne!

— Faudrait voir, dit l'homme.

— Chut, dit Mme Maromme, laisse-les.

— Et si je ne veux pas, moi ? En voilà des mendiants !

Le vieux, s'appuyant sur la croupe d'Adolphe, donna l'impulsion nécessaire et Adolphe qui n'avait plus qu'une oreille semblait courir après le chanfrein de Mors-aux-Dents, dont la bouche ouverte menaçait d'une morsure affamée la cuisse blessée d'Isabelle, laquelle galopait à la recherche de l'étrier de Rageur. L'atmosphère était limpide; un vent apaisé soufflait, si doux que les arbres avaient des tressaillements de volupté; un bouquet de coquelicots, d'un rouge claironnant, mettait sa touffe lumineuse sur un tas de pierres. Tout était joie.

— Tonnerre, continua M. Maromme, je vais vous faire rédiger un joli petit procès- verbal, tas de gueux.

Mme Maromme fouillait dans la poche de son jupon. Quelque chose de nouveau la remuait

d'une émotion imprévue et toute sa vieille figure tremblait.

— Qu'est-ce que tu as donc ? interrogea M. Maromme.

Enfin elle sortit ce qu'elle cherchait, un portemonnaie dont elle extirpa cent sous qu'elle mit dans la main de la vieille, trop interdite pour remercier. M. Maromme, étranglé de fureur, prenait Madeleine à témoin : « Cinq francs ! Elle donne ciniq francs à ces pouilleux! » Et il disparut en gesticulant. Le petit manège vide tournait toujours.

— Quand on n'a pas d'enfants, dit Mme Maromme, on tourne de même dans la vie, inutilement.

Elle s'accrocha au bras de Madeleine.

— Vous permettez, ma petite dame... Voyez le vieux fou, là-bas, qui étouffe de rage. Tout l'argent est à moi, vous savez... je l'ai gagné dans le temps; j'étais danseuse, la Fiesquini, vous avez peut-être entendu parler... de l'argent durement gagné, je vous prie de le croire, à parcourir le monde... Monsieur, lui, n'a eu que la peine de le ramasser. Un fainéant... Il

était danseui^ aussi, mais il a été forcé de s'arrêter à dix-huit ans, il était trop gras. Il a soixante-deux ans aujourd'hui; et depuis quarente-quatre ans il ne fait rien, rien, rien; il ne lit même pas le journal. Madame; 11 y a quarante-quatre ans que j'ai ce gros bourdon-là dans ma vie, et s'il m'avait rendue heureuse! mais il m'a fait pleurer toutes les larmes de mes yeux. Ah! les femmes! Les femmes! Tenez, asseyons-nous là, ma chère madame... nous sommes des bêtes, oui, des bêtes. Sacrifice ? Dévouement? ouiche! 'Des bêtes je vous dis. Tenez j'ai une amie...

Elle s'écroulait sur un tanc, tout heureuse de bavarder, loin de M. Maromme.

— Oui, une amie qui est venue me voir récemment. Oh ! jeune, toute jeune, votre âge, tenez. Elle aimait un égoïste que j'avais surnommé le. Vous connaissez ces gens ? Pour ma part, je les flaire à quinze pas. Ils ont des gestes menus, rétrécis, un air ''Se toujours se préserver de la contagion ou des mauvais coups. Ils n'ont de fréquentation assidue que chez leur médecin, leur dentiste et leur pédicure; leur égoïsme

éclate si bien à chacun de leurs mouvements, à chacune de leurs phrases que c est, pour moi, comme s'ils portaient sur leur poitrine un écriteau : « Je suis capitonné. »

Et puis voilà le bonhomme qui s'en va, qui p,art pour toujours, on ne sait où, on ne sait avec qui. Mon amie m'arrive, exténuée — mais sans colère. Il l'avait tellement habituée à ne s'occuper que de lui, qu'elle ne voyait que lui encore, dans son chagrin: « S'il revenait demain le reprendrais-tu ? — Certes ! — Imbécile. » Làdessus un silence. Prise d'impatience, j'interroge : « A quoi pehses-tu? » Et elle me répond: « Je pense qu'il a laissé chez moi les semelles de liège qu'il avait fait venir d'Angleterre et que, par ce temps abominable, il doit avoir froid aux pieds I »

Reygnould, vêtu de jaune clair, son panama posé en bataille, entra dans la petite chambre à coucher où Madeleine finissait de s'habiller.

— Tu ne sais pas, s"écria-t-il, Mme Leuriot est là.

— Tant pis.

— Pourquoi tant pis ? Je me promenais avec Marcel, elle nous a arrêtés; elle s'ennuie ici, elle est venue avec une de ses amies, une dame très bien, Mme Ernonville, la veuve du grand sculpteur, m'a-t-elle dit. Moi je ne connaissais pas, mais j'ai fait semblant. Je suis sûr que Mme Leuriot serait ravie si tu consentais à la voir. Après tout, j'ai horreur des préjugés et c'est une bonne cliente...

— Oui, sans doute; il y a un mais : elle m'ennuie.

— Je t'assure qu'elle est charmante. Elle nous a invités à déjeuner.

— Je la connais mieux que toi et je te le répète : elle m'ennuie. Si elle vous agrée, à M. Marcel et à toi. déjeunez avec elle, je ne vous en empêche pas; j'aime mieux rester avecGuitte ou avec un livre.

Reygnould haussa les épaules, furieux. Bourgeoise! Sa femme ne serait jamais qu'une bour- ^ geoise. Il essaierait en vain de l'affranchir, d'en faire une créature de ce temps. D'ailleurs, il ■ était convenu qu^à la mer on ne se montrait pas | si intransigeant sur le choix de ses relations. Mme Mompré, femme d'un notaire, avait parlé l'autre soir, en plein casino, à "Mlle Maud Fretin, une chanteuse de l'Eldorado; niême eîle lui avait dit : « Mademoiselle, vous êtes charmante et je suis très heureuse de trouver l'occasion de vous le dire, depuis si longtemps que je vous applaudis. » Et quelle différence, quel abîme entre Maud Protin et Mme Leuriot, que ses millions classaient et dans l'automobile de laquelle

on pourrait faire de si agréables promenades! Non! Madeleine ne voulait pas! Fille de mercière! Il la regardait d'un regard nouveau, un regard si dur, si glacé! où il ne restait plus rien de la tendresse ancienne.

Ah! le ciel d'un bleu mourant, cette mer d'une douceur expirante, ce décor de gaieté douce, de charme jeune et pénétrant, I\radeleine le maudissait de toute son angoisse, de toute sa tristesse, de tout isolement.

Car elle était seule, bien seule et elle resterait seule. C'était sa croix et sa fierté. Est-ce que Guitte, aimante, mais pratique, roublarde, étant de celles qui rient toujours, d'un rire plus fort que tout, est-ce que Guitte lui ressemblait ? Estce qu'elle avait un sentiment commun avec son mari, jouisseur, égoïste et brutal, fat, cruel et paresseux ? Elle était seule, toute seule. Et sans le secours même de Marcel. Celui-ci, selon un conseil jovial, « prenait la vie par la taille » ; il ne serait jamais aimé : il réussirait auprès des femmes. Et la douceur languide de ses yeux était celle du bon commis qui se présente sous son aspect le plus agréable et le plus séduisant,

histoire de plaire à sa cliente. Il y a des minutes, ainsi, où l'on juge avec une clairvoyance aiguë les êtres qui vous entourent. Après, la vie fait retomber un voile indulgent sur toutes ces vérités. Madeleine eût l'orgueil de sa conscience. Jamais elle n'avait faibli; jamais un faux pas sur cette route effroyable où elle avait avancé sans un guide, sans un soutien, sans ce maître que les femmes appellent de toute leur faiblesse implorante.

Une seule fois...

A Bagatelle, dans le charmant jardin, une sorte d'élan, d'impulsion, vers cet homme jeune, élégant, intelligent. Mais quelle victoire ensuite, quand elle était arrivée â une indifférence vraiment complète. L'amour! Il y avait des gens qui osaient parler de l'amour! Ils ne luttaient pas pour vivre, ceux-là; ils ne combattaient pas contre toutes les forces mauvaises, ils ne présentaient pas à cet amour des doigts piqués de couturière, des yeux brûlés par le travail ou des bouches flétries par les basses préoccupations matérielles. L'amour, loisir des sots, divertissement des heureux, passe-temps des oisifs. L'a-

mour, Madeleine le sentait autour d'elle, dans cette cité de la Bêtise que constitue une plage mondaine. Et c'était à crever de rire, vraiment: Mme Maromme, monstrueuse, bossue, creusée de rides, boursouflée de poches, Mme Maromme aux gencives violettes et qui répandait une haleine de mort, Mme Maromme, faisant son espiègle, avait susurré à Madeleine : « Je ne mets pas mon beau chapeau pour sortir, Maromme est si jaloux! » Il y avait, dans la rue, d'avantageux garçons bouchers qui faisaient la cour aux bonnes. Des flirts s'organisaient, entre couples mariés, tout un manège de vile et sale débauche, prenant comme excuse le grand air, le ciel et la mer. On parlait aussi naturellement de Mme d'Entraygues qui remplaçait le lundi son mari, dès le départ de celui-ci, par un jeune et suspect gentleman, que de Mlle Protin, de l'Eldorado, et de ses trois compagnons qui s'étaient cotisés pour lui offrir son voyage. Bourgeoise ? Non ! Depuis que les bom'geois tolèrent tout cela, depuis qu'ils ont remplacé les principes par les préjugés, la pudeur par la pruderie et l'honnêteté par loe convenances, l'épithèle

de bourgeois devient trop insultante vraiment. Et la lassitude de Madeleine s'aigrissait, tournait à l'amertume.

Marcel entra. Il avait une voix tendre et chaude. C'était un charme de l'écouter; il jouait de cette musique avec une virtuosité de tzigane et cette voix, on ne savait jamais si elle tremblait d'un mensonge ou d'une émotion. Tandis qu'il parlait, Madeleine songeait qu'il avait, involontairement, modifié sa vie et ses pensées. Elle n'^avait aucune confiance en lui, elle ne l'estimait guère, mais elle l'admirait. C'était plus dangereux. D'une intelligence souple et avisée, il avait reconnu bien vite qu'un des meilleurs moyens de séduction était de contenter cette soif d'apprendre qu'ont toutes les femmes. Longuement, il (parlait de littérature, d'art, de science à Madeleine. Et c'était tout un univers nouveau qui s'ouvrait à ses yeux naïfs d'ignorante. 11 eût été joyeux comme d'un triomphe s'il avait su avec quelle ardeur Madeleine lisait « pour s'instruire » , dévorait les livres des auteurs dont il lui avait parlé la veille, avec son enthousiasme méridional d'amoureux de la forme :

LE MARI DE LA COUTURIÈRE loi

« Cette phrase, cette phrase, mais c'est à s'agenouiller devant; je baiserais les mains de celui qui l'a écrite! » Et elle s'acharnait à trouver la Beauté, tenant à vaincre l'ennui, la fatigue, à ouvrir les portes épaisses qui lui cachaient encore le radieux horizon, visible seulement pour les yeux élus.

Et maintenant elle se demandait « à quoi bon ? » Il y a des heures décisives où les vies s'abandonnent au fil de la destinée, avec un renoncement plus terrible que le suicide, 'i. Ne resterais-je honnête, se dit-elle, que par orgueil ou par lâcheté ? » Mais elle n'eut pas lé temps de répondre à cette interrogation secrète; Marcel la grondait amicalement : « Vous ne m'écoutez pas, vous vous plongez dans votre tristesse avec je ne sais quelle joie qui me fait plus mal que des larmes. »

— Vous aimez, lui dit-elle, jouer les confidents, les amis.

— C'est un jeu que l'on ne joue pas avec les indifférents.

— Mais ne vous serais- je pas indifférentes! j'étais un homme, ou bien si j'étais vieille et laide ?

— Quelle question!

— Elle est pourtant importante, surtout si vous m'y répondez franchement.

— Eh bien ! je serai franc. Non je ne m'intéresserais pas à vous si vous étiez un homme ou bien si vous étiez vieille et laide.

— Vous voyez!

— Et après ?

Ce fut elle qui resta embarrassée.

— Nous ne pouvons rester seuls deux minutes, remarqua-t-elle, sans que notre conversation s'égare. Pourquoi parler de vous et de moi ? Vous finiriez par me parler de nous deux, par nous réunir dans je ne sais quelle idée à laquelle je ne veux pas même m'arrêter. Il ne faut pas me plaindre, il ne faut pas essa^'^er de me comprendre. Je manque d'intérêt. Il faut d'autant moins le faire que, c'est vrai, je ne suis pas heureuse. Vous êtes content ? Je l'ai dit, le grand mot. Mais je neveux ni être plainte, ni être consolée. Petite fille, j'étais de celles dont on dit qu'elles ont le cœur dur parce qu'elles ne pleurent pas quand elles ont cassé leur poupée ou quand elles se sont écorché le

genou. Ce que l'on ne savait pas, c'est que je sanglotais des nuits entières parce que papa avait la migraine ou parce que maman avait oublié de m 'embrasser. Et quand on me conduisait au théâtre, je gâchais mon plaisir en songeant à tous ceux que j'aimais, et qui n'étaient pas là. Tenez, je vais être sincère jusqu'au bout, oui, vous avez joué un rôle dans ma vie, vous avez précisé des regrets. Je crois que je vous fais la part belle ? Et maintenant il faut me laisser. J'ai un mari, j'ai une fille, je tra:vaille; cela met un triple bouclier.

Marcel se tut. Aimait-il Madeleine ? Il n'en savait rien. Son ambition avait choisi cette femme. Ainsi, les enfants, pour bien travailler, rêvent de la récompense. Il ne l'eût pour rien au monde arrachée à sa vie médiocre et, quand il se trouvait seul, il se reprochait, comme un crime, de tenter la séduction de cet être sensible et malheureux. Auprès d'elle, il ne songeait plus qu'à la conquérir, d'autant que le jec était difficile et flattait sa vanité de jeune mâle. Bien des fois il songeait aux dangers et aux multiples désagréments que comporterait la vie-

toire. Mais une sorte d'instinct le poussait, et, avec une inconscience sauvage, il mettait le doigt sur la plaie vive, faisant semblant de généraliser, de parler de cas psychologiques qui se rapportaient tous au cas de Madeleine. Elle écoutait, silencieuse. De quelle âme Marcel plaignait celles qu'il appelait les victimes ! Etait-il possible à un écrivain de s'en désintéresser, alors qu'il y avait là un des plus douloureux problèmes de l'heure présente? Les malentendus psychologiques s'aggraveraient d'autant plus que les femmes se créaient une personnalité, se façonnaient une âme, dans une société où leurs plus magnifiques facultés étaient perdues irrémédiablement. Pas une jeune fille ainsi, pas une, dont l'imagination n'ait embelli d'un rêve son prosaïque mariage. Et à ce mot de mariage, Madeleine s'inquiétait, faisait de la main un geste qui arrêtait le jeune homme. Celui-ci paraissait ne point s'en apercevoir. Il continuait; il dépeignait la chute terrible, dans la réalité. Malheureuses femmes! De celui qu'elles paraient de vertus romanesques : bravoure, génie, désintéressement, il ne restait plus bientôt qu'un

homme, et quel homme! Un mari qui entre dans la vie conjugale comme dans ses pantoufles, avec un obscur égoïsme, un besoin douillet de paix, de bonheur confortable, de jouissances personnelles. Il ne s'apercevra jamais de cette désillusion première qui pèsera sur toute une vie déçue et sacrifiée. Il y a, ainsi, des tendresses qui sont des reproches, des fidélités qui sont des résignations. Etrange martyre où le bourreau est inconscient, où la victime s'obstine à sourire, et que la foule regarde sans voir. Mais Guitte, d'un coup de pied, poussait la porte. Elle était toute rose et décoiffée, secouée d'indignation :

— Qu'y a-t-il, ma chérie ?

— Je faisais un fort, un fort magnifique, tu sais, haut comme ça, avec des meurtrières et des petits canons; j'avais creusé un fossé, je m'amusais bien, quand vojlà le petit Leynard qui passe, le rouquin, avec ses taches de rousseur dans la figure. Il ne dit rien, il regarde mon fort et tout à coup, il donne un coup de pied dedans; oh! ce qui s'appelle un coup de pied, tout mon fort s'est écroulé.

— Mademoiselle Guitte, proposa Marcel, j'irai tirer les oreilles à ce galopin.

— Inutile, Monsieur, repartit Guitte, candide, je lui ai administré deux gifles et pour lui montrer que j'étais la plus forte, je l'ai jeté par terre et je lui ai fait manger un peu de sable. Il est en train de pleurer, comme un idiot!

Guitte riait maintenant, satisfaite de sa vengeance; elle était vraiment solide et saine, avec son gentil visage fouetté par le grand air, ses mollets nus, ses bras fermes. Quand elle fut sortie, Madeleine dit à Marcel :

— Au fond toute votre psychologie se résume à une question d'hygiène et de vigueur. Guitte administrant une raclée à ce jeune imbécile, mais c'est un symbole, ne trouvez-vous pas ? Les pensées troubles et mauvaises viennent à la suite des mélancolies. Voyezrvous Guitte mélancolique, avec ses bras frais, son bon rire ? Quelle leçon! Pour revenir à des choses plus matérielles, déjeunez-vous ici, Monsieur Marcel ?

— Non. Je crois que nous allons chez cette dame de vos clientes, Mme Leuriot

— Ah !

— Vous ne nous accompagnez pas ?

— Non.

— Si j'avais su, vraiment, je n'aurais pas accepté.

— Mais il y aura là Mme Ernonville.

— Oui, une dame languissante et artiste. Elle m'a dit aimer à la folie mes reportages. Cela ne prouve pas en faveur de son goût.

— Vous vous amuserez très bien. Mme Leuriot vous parlera de ses chevaux et de son argent. Cette femme, c'est le manuel du parfait boursier. Elle m'épouvante. Si c'est cela, :e qui détourne nos fils et nos maris ! Il me semble qu'à la place des hommes je chercherais Lin peu d'imprévu, de fantaisie. J'en suis restée ï Mimi Pinson et à Musette. Mais une perïonne de cette condition mettant des besicles ie notaire pour consulter la cote des valeurs, :ela dérange toutes les idées que je m'étais 'aites sur l'irrégularité !

— Et Rej'gnould va chez elle ?

— Oui; il a raison du' reste. A quoi sert de nécontenter une cliente ? Il peut bien essuyer •ette corvée.

Un silence tomba. Madeleine avança la main pour atteindre un livre posé sur une petite table posée à côté d'elle.

— Madeleine ! supplia Marcel.

Ce nom, son nom, prononcé pour la première fois par le jeune homme, la troubla d'une douceur infinie. Elle tressaillait et sa main caressait machinalement le livre. Marcel prit cette main qui se défendit un peu; il la contempla longuement :. c'était une gentille main de petit garçon, aux doigts courts, aux ongles carrés, une main nette et honnête où luisait le mince anneau de fiançailles, où brillaient de pauvres diamants. Jamais Marcel n'avait tenu dans ses doigts caressants une main pareille. — Abandonnée, non, découragée, main noble et lasse où toute une vie s'inscrivait.

Il porta à ses lèvres, lentement, cette main qu'il avait saisie d'un geste emporté et il la baisa avec respect.

Et la main retomba, lourde, le long de la robe. ! ] !

— Alors, dit-il, je vous verrai cet aprèsmidi ?

Elle ajouta, avec un sourire forcé :

— A qui ferez-vous la cour ? A Mme Leuriot m à votre admiratrice, Mme Ernonville ?

— A toutes les deux, pour qu'il n'y ait pas 3e jalouses!

— Vous surveillerez mon mari ?

— Bah ! Ce sont des dames assez mûres.

— Mme Leuriot n'a que quarante-cinq ans.

— A tout à l'heure, mon amie.

— A tout à l'heure.

Quand Madeleine fut seule, elle regarda sa nain. La vue de cette main d'honnête femme ivait suffi pour faire comprendre à Marcel tout :e qu'elle-même lui disait si mal, avec elle ne îavait quelles réticences, quelles défaillances. Mais Madeleine croyait que tout le pauvre [X)nheur auquel on pouvait aspirer venait des malheurs évités et des mauvais désirs vaincus.

Reygnould attendait Marcel au casino. Il avait trouvé, à côté de la salle des petits chevaux, un coin de café d'où la mer ne dérangeait pas ti'op le bridge, et où l'on respirait quand même le bon air, en méditant des coups savants.

La pensée du fin déjeuner qu'ils allaient faire chez Mme Leuriot emplissait Gilles d'une joie profonde. Il se hâta de terminer la partie, tout en chantonnant : « poum ! poum ! poum ! » Et, les cartes jetées sur la table : « Garçon, enlevez tout ça, j'ai perdu >, il frappa sur l'épaule de Marcel : « Nous avons vingt minutes à tuer, je vous propose une petite promenade, en fumant une cigarette. » Il semblait plein d'un bonheur

puéril, fier de son beau costume, de ses ongles éclatants, de sa moustache et de sa robustesse.

— Je ne suis pas fait, dit-il, pour le traintrain médiocre où je m'enlise à Paris. Je suis une bête de luxe, comprenez-vous ? Alors je meurs dans cet atelier oii nous prenons nos repas. J'aime les belles choses et les jolies femmes. Un aristocrate, quoi ! Ah ! comme vous devez me comprendre! Depuis l'âge de vingt ans, j'ai dans la tête une idée fixe : en sortir, en finii' avec tous ces ennuis. Mon ami, je puis vous le confier, nous sommes au bout de nos peines. J'ai reçu ce matin, d'un de mes vieux amis, une lettre que je veux vous montrer. Lisez.

Et Reygnould tendit à Marcel une lettre écrite sur le papier quadrillé des petits cafés, d'une écriture impersonnelle, à la signature fioriturée:

« ^lon cher Gilles,

€ Depuis fort longtemps je ne t'avais envoyé de mes nouvelles. Je menais en Afrique une existence très dure qui ne me laissait guère de loisirs et, d'autre part, je jugeais inutile de te manifester mon existence avant d'avoir à te

oomiiiuiiiquer quelque chose d'intéressant. J'ai fait un peu tous les métiers dans ce gueux de pays où les fruits poussent mieux que les affaires. Je ne dois môme pas te cacher que j'ai 3onnu des moments bien pénibles : jai vécu tout un jour avec un sou de figues de Barbarie; :^la tombe comme du plomb dans un estomac ride. !Mais mon imagination est comme la tienne, îlle ne se repose pas facilement. J'ai donc supjorté ces ennuis passagers avec une gaieté reative et une confiance inébranlable.

« J'en arrive à l'objet de ma lettre : il y a, lans l'humble maison que j'habite, une famille l'Espagnols qui m'a mis en rapport avec un rieil indigène. Celui-ci s'est pris d'amitié pour noi et il m'a communiqué un secret qui peut aire notre fortune à tous les deux., mon cher jilles. Et quelle fortune ! Des millions !

« Mon vieil Arabe possède un grimoire qui ui a été légué par son père. Ce grimoire révèle 'existence d'un trésor fabuleux, enfoui par Bar- )erousse au pied d'une montagne, dans un ter- •ainquise trouve être la propriété d'une famille lui n'a jamais voulu le vendre. Le dernier

descendant de cette famille s'est ruiné au jeu. Il ne demanderait pas mieux, paraît-il, que de céder la bicoque de ses ancêtres et le champ où se trouve le trésor dont il ignore, bien entendu. î l'existence. On aurait le tout pour dix mille francs. Remarque l'avantage de cette opération: au cas même où l'on ne trouverait rien, pas ; un sou ne serait perdu : le terrain et la maison '. resteraient. Mais je suis sûr de mon vieil Arabe, ' c'est un patriarche dont la parole vaut de l'or.

« Je n'insiste pas, mon vieux; si tu ne possèdes pas ces dix mille francs^ trouve-les de suite dans ce Paris où l'on n'a qu'à se baisser pour ramasser des commandites moins intéressantes. Il est entendu que les bénéfices de l'opération seront partagés entre l'Arabe, toi, moi et le commanditaire. Je suis à ta disposition pour te donner toutes les explications. Ta fille, ta petite Guitte, aura une dot de millionnaire américaine. Quant à nous, mon bon vieux, nous prendrons notre revanche et le rang auquel nous avons droit.

« Ton affectionné ami,

« Fernand-Manuel d'Anablia. »

— II faut connaître, dit Reygnould en remettant soigneusement la lettre dans son portefeuille, il faut connaître mon ami dAnablia pour ionner toute la valeur qu'elles méritent à ses révélations. Fernand est un garçon froid, pondéré, [l ne chevauche pas de chimères, il est praique et il ne perdrait pas son "temps à m^'écrire me lettre s'il n'y avait derrière une gigantesque combinaison dont je serais bien béte de ne pas profiter. J'ai envie de constituer l'affaire en iix parts de mille francs. En voulez-vous me?

— Vous savez bien que je n'ai pas d'argent. \XL surplus, êtes-vous sûr qae votre ami ne soit pas victime d un mirage ?

— Vous ne le connaissez pas. Tenez, je vais parler de cela à Mme Leuriot et à Mme d'Eraonville; elles sont colossalement riches.

Là-dessus, il établit son plan. L'argent ranassé, il ferait construire à Billesec, au bord ie la mer, un château médiéval où il serait jervi par des domestic^ues à perruque poudrée îfin d'être transporté d'un coup de baguette magique, dans les siècles antérieurs : < Ceux qui

ont des millions savent si mal en profiter ! » Il am'ait un yacht et consacrerait son temps au parachèvement d'un dirigeable auquel il songeait depuis très longtemps. La misère prenait fin. D'aiUeurs il l'aurait parié et, somme toute, le sort lui donnait raison de ne pas avoir enfermé sa belle jeunesse dans quelque bureau obscur et puant où il eût ^agné cent cinquante francs par mois et compromis son avenir.

Ainsi, ils arrivèrent à la villa « Monplaisir ». vaste et cossue. Mme Leuriot achevait de s'habiller. Ce fut Mme Ernonville. qui les reçut, dans une robe d'intérieur soufre où elle avait piqué la gloire échevelée d'un chrysanthème artificiel, jaune à hurler. Elle les accueillit d'un sourire négligent et se déclara bien heureuse de faire la connaissance de Marcel qui mettait un tel souci littéraire dans ses interviews.

Mme Ernonville, d'une quarantaine fatiguée, se targuait de goncourtisme. Ses yeux avaient des besoins artistes; elle s'entourait de couleurs rares. Félicitée sur sa robe, elle regretta de ne pouvoir, comme jadis la Païva, dépenser huit cent mille francs chez un fabricant de Lyon,

afin d'obtenir ces admirables tentures pourpres qui faisaient si bien ressortir, dans l'hôtel des Champs-Elysées, le plafond de Baudry. Elle avait cherché, longtemps, une couverture pour y faire jouer ses petits chats et elle avait trouvé, dans une infâme boutique de Caen, un châle du plus beau gris, un gris velouté japonais^ à faire pâmer une personne sensible. Elle parla longuement de ses robes qui avaient des douceurs de pastels; certaines se mariaient au bleu de la mer, d'autres à sa fureur sombre, d'autres enfin à cet azur argenté qui met sous le ciel, au crépuscule, une nappe miroitante de clarté. Ses ombrelles et ses chapeaux arrêtaient les peintres extasiés.

A Billesec, elle n'appréciait guère que la pierre à poissons, avec l'arc-en-ciel des plies, des congres, des équilles, des admirables harengs, des homards de bronze, auprès des bleus électriques, des blancheurs soyeuses et des roses de fleurs qu'étalent les agonies palpitantes.

Avant de prendre possession, associée avec Mme Leuriot, de la villa Monplaisir, elle avait donné l'ordre, expliqua-t-elle, de faire changer

tous les papiers de la villa : le vert épinard de la salle à manger, le rouge du salon, les personnages des chambres à coucher, et de les remplacer par un papier qui perpétue le soleil dans une chambre et que l'on expédie à grands frais d'Amérique; dans la salle à manger ces mes- ^ sieurs apprécieraient une tenture inédite qiii] avait la fraîcheur de ia porcelaine.

— Mais vous permettez ?

Elle enlevait la tlcelle d'un paquet que lui!

apportait la femme de chambre.

— Des bibelots pour ma sœur qui est restée ' à Paris, pour une petite cousine qui n'est pas heureuse et pour ma sœur de lait.

Et elle sortit : une crevette en nacre, portant 5ur la queue en lettres marron : Souvenir de Billesec-sur-Mer ; un pêcheur de terre cuite peinte : pantalon rouge, veste chamois (le pêcheur avait une pipe à la bouche); enfin un cadre en coquillages sur fond de peluche bleu de ciel.

Mme Ernonville contemplait ces horreurs avec àes yeux complaisants et, de sa voix la plus esthétique où les voyelles prenaient elles aussi

des couleurs : <; Je suis sûre qu'elles trouveront cela adorable », dit-elle.

Mme Leuriot, d'autant plus massive qu'elle était vêtue de piqué blanc, un feutre jaune planté sur le sommet de la tête, arrivait, dans le tumulte de ses chiens. II y en avait quatre: un colley, un lox-terrier, un loulou de Poméranie et un toy-terrier. Elle ne s'occupait guère que d'eux, se contentant d'adresser à ses invités un petit salut souriant : « Ces gamins ! Ces gamins ! Us ne me laisseront pas vous dire bonjour ! » Et tout de suite, un peu pâle : « Mme Reygnould ne vous a pas accompagnés ? — Ma femme reste avec la petite fille, se hâta de répondre Reygnould. Marcel admirait l'énergie sereine de Mme Leuriot. Elle reçut le coup sans broncher, avec son sourire de femme bien portante sur laquelle les années ont glissé comme des caresses. Elle s'installa dans un rockingchair, vérifia le fermoir de son collier de perles et dit à Gilles, avec une sorte de condescendance affectueuse : « Venez près de moi et laissons Lélia parler littérature avec notre jeune poète. > Mme Ernonville s'appelait Lélia! Elle bavardait

intarissablement. Sa carrière longue et aventureuse lui fournissait de copieuses anecdotes qu'elle prodiguait sans compter. Elle avait joué un rôle partout et dans tout; elle appelait les rois jDar leur petit nom et s'intéressait vivement à la politique. Car elle avait eu un salon politique jadis, et puis elle s'était lassée. Pensez donc! mettre d'accord tant de gens de nuances opposées ! Elle recevait des révolutionnaii-es aux mains noires, parfaitement, et des présidents de clubs royalistes, renommés par leur élégance suprême. Elle donna quelques conseils à Marcel, qui s'ennuyait avec une ferveur polie. Cette irrégularité méthodique, austère et compassée renversait un j)eu ses idées provinciales sur le demi-monde.

Un vieux domestique aux favoris de magistrat annonça que « Madame la baronne » était servie. Quelle baronne ? La baronne Leuriot ? Oh ! jeunes gens d'Auvenargues, qui rêvez d'orgies parisiennes, qu'eussiez-vous dit de ce valet de chambre d'archevêque, ce laquais digne et sévère, donnant de la baronne à cette grosse dame solide et respectable, plantée sur sa for-

tune comme sur des jambes massives. Et un déjeuner douillet, hygiénique: viandes blanches, légumes verts; fioles de médicaments sur la nappe, un déjeuner où les questions les plus ardues furent traitées : du domaine pratique, à savoir comment on épuce les chiens^ comment on soigne les chevaux morveux, comment on peut faire rendre du huit pour cent à des capitaux avantageusement placés...

Quand on servit le café, Reygnould profita d'un tête-à-téte pour parler du trésor. Mme Leuriot, assise gaminement sur le rebord de la fenêtre, roulait une cigarette : << Le tabac est dénicotinisé et simplement aromatisé de quelques gouttes de thé. C'est une débauche permise par les médecins. > Elle regardait Gilles avec sjTnpathie, le sentant un peu de sa race, trouvant, en outre, qu'il ne manquait pas d'esprit et qu'un flirt, soigneusement entretenu avec lui, contrarierait certainement cette pimbêche de couturière. Reygnould, surexcité par les vins généreux et par l'absorption de deux verres de liqueur, se montra éloquent et persuasif; Mme Leuriot le fixait, .de ses yeux clairs.

— Attendez un peu. Lélia!

I^me Ernonville parut.

— C'est mon associée, expliqua Mine Leuriot. Lélia, veux-tu mettre cinq mille francs dans une affaire que nous propose M. Reygnould ? Je serai de moitié, bien entendu. Un billet de loterie, tu sais; une pièce de cent sous qu'on jette en l'air : pile ou face.

— Mais noUj protesta Re^'gnould, mon ami d'Anabliâ. est très sérieux; on peut prendre des renseignements.

— Tu m'expliqueras cela plus tard, dit Mme Ernonville sans enthousiasme à Mme Leuviot. Je participerai peut-être.

Et elle reprit avec Marcel une conversation interrompue sur l'amour chez les poètes maudits. Gilles ne se sentait pas de joie. Il avait au bout des doigts le frémissement d'un monsieur qui va toucher beaucoup d'or. Ah ! il était fait pour les grandes affaireSj décidément, et pour la grande vie, pour tout ce ^qu'il y a de grand en ce monde. Mme Leuriot lui parut adorable, d'une jeunesse charmante, d'une grâce accomplie. Et Madeleine qui n'était pas

venue! Mme Leuriot parut deviner cette pensée.

— Elle ne veut pas venir chez moi, votre femme; allons, soyez franc; je ne vous tiendrai pas rancune.

— Quelle idée! Mais elle est très sauvage, il n'y a pas moj^en de la faire sortir. Ainsi comprenez-vous qu'elle déteste le casino ? Un casino, c'est cependant amusant : on y chante, on y danse, on y regarde jouer. Non, elle reste dans la villa, à regarder la mer, sans jamais se promener.

— Elle aurait certainement bien plus de clientes si elle était aimable.

— Qu'importe, maintenant! Dans quelques mois elle n'aura plus besoin de travailler.

— Ah!

— Oui... l'affaire...

— Bon! J'avais oublié déjà. Voulez- vous que nous ne parlions plus de tout cela ?

Reygnould acquiesça avec empressement et parla de lui-mêmej de ses projets, de ses inventions. Il se présenta, en touches discrètes, avec des réticences, comme un incompris qui souf-

frait de ne trouver chez sa femme que des idées mesquines. « C'est une gagne-petit», répétait-il. Et insensiblement leur conversation revint à l'argent. Assis tous deux sur l'entablement de la fenêtre, ils tournaient le dos à la mer et, bas, avec une sorte de tendresse complice, ils échangeaient des chiffres. C'était, chez Reygnould, un étalage fantaisiste de bénéfices improbables; il jonglait avec des millions en bulles de savon; Mme Leuriot, précise et pratique, souriait froidement, ripostait avec des gestes mesurés qui semblaient aligner les lourdes et vieilles pièces de cent sous du négoce sûr. Et cette conversation les rapprocha. « A nous deux, s'exclama Gilles enthousiasmé, moi qui suis 1 imagination, vous qui êtes la pondération, à nous deux, chère Madame, nous ferions de belles choses! » Elle ne le quittait pa^ du regard; elle le trouvait séduisant, il amusait cette villégiature oii, loin de ses amis habituels, elle faisait une cure de sileixce et de solitude. L'entretien devint plus tenùre : « Du soixante pour cent », murmurait Gilles d'une voix pénétrée quand Marcel, surgissant du fond de la pièce, exprima son désir de

rentrer. Mme Ernon ville paraissait assez mécontente de son interlocuteur.

— Avez- vous assez bavardé ? lui demanda Mme Leuriot.

— Oui. mais M. Landrieu est un méridional impénitent; moi j'aime les brumes, les brouillards, les fumées, l'obscurité, non pas de la nuit si vous voulez, mais de cette heure imprécise dont les gens disent qu'elle est entre « chien et loup » ; j'aime ce que je ne saisis pas bien du premier coup.

— Et notre affaire. Madame ? s'écria Reygnould avec une fausse jovialité, y avez-vous pensé ?

— Nous verrons.

Mme Leuriot entraînait de nouveau Gilles vers la fenêtre où ils s'étaient entretenus si gentiment : « Tu permets. Lélia ? et vous aussi, M. Landrieu? Un mot à dire à M. ueygnould.

— Vous êtes assez intelligent, dit Mme Leuriot à l'o.-eille de Gilles, pour comprendre que je ne puis vous commanditer, maintenant.

Gilles ouvrit une bouche navrée.

— Et pourquoi ? Non, vraiment, je ne comprends pas. Vous avez changé d'avis ?

— Bêta! Il faut donc vous mettre les points sur les i. Est-ce que vous ne vous êtes pas aperçu qu'un sentiment plus vif qu'une banale sympathie venait d'éclore en moi ? Revenez ici me voir., demain matin, et sachez ceci : que j'attendrai ce lendemain avec plus d'impatience que vous ne le méritez, sans doute...

Reygnould s'inclina sur la main qu'on lui tendait et y déposa un baiser qui dépassait de quelques secondes les limites du respect.

Puis, il reprit, tout songeur, en compagnie de Marcel, le chemin de la villa. Il répondait à peine aux questions de son compagnon de route, Enfin, n'y tenant plus, il lui fit sa confidence. Rien n'était plus facile que de trouver les dix mille francs nécessaires. Mais il ne les chercherait pas chez Mme Leuriot et il en dit la raison. Il aimait!

Et tout de suite, Marcel vit Madeleine plier sous une peine plus grandCj sous un fardeau plus lourd. Une pitié profonde, jaillie du meil-

leur de lui-même, lui mit des larmes aux yeux. Reygnould exposa sou cas :

— Vous êtes un ami, je puis bien vous l'avouer, j'étouffe chez moi. Madeleine ne fait rien pour me plaire : elle s'habille comme une gouvernante. Et triste, avec cela, triste! Des journées entières sans parler...

— C'est bien, coupa net Marcel; je vous en prie...

— Oh ! oh ! dit Reygnould.

Et il coula, en-dessous, un regard d'ironie sournoise. Ce petit monsieur gui prenait la défense de sa femme ! Puis il haussa les épaules. Madeleine était l'honnêteté même. Et d'ailleurs ne lui était-elle pas attachée passionnément ?

Le lendemain, Madeleine manifestait son désir de rentrer à Paris. Elle avait besoin de travailler. Puis, cette cohabitation à trois dans la villa étroite et incommode^ lui devenait insupportable. Son caractère s'aigrissait; elle se surprenait à remuer des meubles avec une violence de ménagère. Et surtout., elle ne voulait plus entendre parler de 'Mme Leuriot ni de

Mme ErnonviUe, ni de leurs robes, ni de leurs chapeaux, ni de leurs bijoux. Elle le dit à son mari qui se récria :

— Te voilà jalouse, maintenant!

Madeleine nia. Elle n'était pas jalouse, elle ne serait plus jamais jalouse. Mais il y avait dans le regard de Marcel une pitié qui la révoltait.

— Quelle heure est-il ?

— Six heures et demie.

Reygnould mâchonnait d impatience son cigare éteint. Sous la lueur de la lampe, Madeleine, après le départ de ses ouvrières, travaillait> selon une expression tragique, comme s'il y avait en elle quelque chose à tuer. Après l'entr'acte lumineux des vacances, la vie recommençait, compliquée de soucis nouveaux. Quitte, profitant de la lueur, lisait les Aventures du baron de Munchausen et, de temps en temps, son bon rire fusait.

— Alors tu as trouvé les dix mille francs ? demanda Madeleine.

— Oui, oui, oui; encore oui, combien de fois faudra-t-il te le répéter ?

— C'est bien, je ne t'interrogerai plus,

— Oh ! pour l'amour de Dieu, ne joue pas à la victime. Tu veux des détails? En voilà. M. Vilbert, le propriétaire du café Vilbert, me verse mercredi les dix billets de mille francs que j'expédierai le même jour à mon ami d'A- 1 nablia. Es-tu satisfaite maintenant ? Guitte., astu fini de rire ? ,

Guitte ferma son livre avec une violence qui fit sursauter Madeleine, et elle remarqua :

— Il n'y a plus moyen de rire, il n'y a plus moyen de lire ici. Ah! ^a devient gai!

— Veux-tu que je te gifle?

— Tu peux, tu es le plus fort. Qu'est-ce que cela prouverait ?

Reygnould reprit son cigare et cracha furieusement les feuilles qu'il avait mordues; puis il jeta le cigare avec rage et se polit les ongles en les frottant alternativement sur chaque paume de ses belles mains paresseuses. Enfin il étala ces mains sous la clarté de la lampe et les considéra avec tendresse. Il portait, à l'annulaire,

une bague nouvelle, dont le chaton était fait d'un scarabée. Madeleine détourna la tète. Elle savait! Elle savait que, si d'une pointe d'épingle elle avait ouvert le bijou, elle y aurait vu, encastré dans l'or vert, l'ovale impérieux de Mme Leuriot. Si elle avait ouvert le portefeuille de Reygnould, elle aurait trouvé des lettres de cette femme; sa montre, elle y aurait vu une mèche de ses cheveux. Il pensait à elle en ce moment, Madeleine en était sûre. Et il était bien pris, fier de cette liaison qui flattait sa vanité. Elle eût insisté un peu qu'il eût tout avoué; il ne cachait pas son double orgueil de futur millionnaire et d'homme aimé.

Madeleine souffrait. Et elle se penchait si ardemment sur son travail, dans son désir de s'y annihiler, qu'elle se relevait avec des éblouissements. Surtout, elle se plaisait aux robes heureuses, à ces rêves de mousseline et de dentelles qui enveloppent les jeunes filles. Sa jeunesse à elle avait été attristée par des robes noires^ une sorte d'uniforme sévère, grâce auquel elle se confondait avec la triste boutique maternelle. Tant d'amertumes et de désillusions avait for-

tifié sa bonté, développé son sens profond et subtil de la pitié! Oui, il y avait quelque chose de touchant dans cet instinct de la pauvre femme à vouloir être belle, à demander aux parures une arme et une défense. Son aiguille courait dans les douces étoffes comme un poisson d'argent sous l'eau brillante. De l'atelier mélancolique sortaient des chefs-d'œuvre de grâce et de fraîcheur. Un cœur ému et palpitant baltrait sous ce corsage, si, en revanche, le bas de cette jupe était destiné à traîner parmi les poussières. Chacun de ces costumes serait un peu de la vie d'une femme, car il y a des robes qui sont des morceaux d'existence, des robes que l'on regrettera, auxquelles on ne songera pas sans verser des larmes. Et les passés féminins, lugubres ou joj'eux, fortunés ou misérables, sont peuplés de ces robes qui pendent dans les souvenirs comme des haillons, ou resplendissent comme des tuniques de fées.

Mlle Reboissé leva la tête :

— Il me semble qu'on sonne. Je vais voir.

Elle revint et, de cet air éternellement maussade qui agaçait Gilles :

— C'est une revenante, la mère Leuriot. Reygnould s'était levé et arrangeait sa cravate.

— Cela vous écorcherait la langue, de dire Mme Leuriot ?

Mlle Reboissé, qui restait fidèle à son habitude de ne jamais s'adresser directement à Reygnould, répondit, dans le vide :

— Que je l'appelle mère ou Madame, ça ne lui enlèvera pas les vingt années qu'elle a de trop.

— C'est bien, dit Madeleine, un peu pâle, j'y vais.

Mme Leuriot attendait au salon; elle traçait sur le tapis de grandes arabesques avec son ombrelle.

— Je reviens chez vous. Et pourtant j'ai été très mécontente de la dernière livi-aison.

— Je m'efforcerai de faire mieux, Madame, mais je ne sollicite rien, de personne.

— Je sais, je sais, vous êtes fière; vous n'avez pas tort; j'aime beaucoup la fierté.

Julie semblait, malgré sa superbe, assez embarrassée. Elle avait obéi, en venant^ à une sorte

de curiosité maladive. Dans sa liaison avec Reygnould, c'était surtout Madeleine qui l'intéressait. Elle lui en voulait, elle ne savait trop de quoi, de sa douceur hautaine, de sa réserve, de sa distinction. C'était une haine qui l'eût poussée, les ongles en avant, vers ce visage pur.

Tandis qu'elle faisait sa commande^ Reygnould entra, d'un air faussement détaché. Il s'empressa, avec une manière de familiarité respectueuse.

— Votre fille va bien ? demanda Mme Leuriot.

— Très bien.

— La mer a dû lui donner des couleurs. Je voudrais la voir.

— Mais c'est très facile. Quitte!

Guitte montra son museau.

— Bonjour Mademoiselle.

— Bonjour Madame.

— Je vous demande pardon, interrompit Madeleine d'une voix tremblante, mais je suis un peu pressée.

— C'est bien, je m'en vais. Vous avez une façon assez bizarre de recevoir la clientèle, ma petite.

Reygnould accompagna Mme Leuriot et resta longtemps sur le palier. Quand il revint dans l'atelier, Madeleine était seule. Il allait éclater en récriminations aigres, mais elle l'arrêta d'un geste emporté :

— Assez ! va-t'en.

— Tu dis!

— Je te dis de t'en aller. Va dîner ailleurs, n'importe où, avec cette femme. Laisse-moi.

Elle lui jeta son pardessus, son chapeau.

— Va-t'en.

On entendait, dans la cuisine, Mlle Reboissé en train de consoler maternellement Quitte qui sanglotait.

Marcel, qui aimait le tumulte de la rue et ne se rassasiait pas du spectacle de Paris, vaguait faubourg Montmartre. Les marchandes des quatre saisons s'enfuyaient, pourchassées par la vigilance policière. Une d'elles, très vieille, s'obstinait à vendre une livre de raisin à une bonne qui marchandait, choisissant les grappes d'un air dégoûté. Un homme, à côté, s'impatientait, et Marcel reconnut la trogne rougeaude de Lochard, l'habitué du café Vilbert. Les agents s'approchaient.

— Vas-tu te dépêcher ! criait Lochard à sa femme.

Un agent se détacha :

— Voulez-vous que je vous emballe ? Dites, décamperez-vous, à la fin ? |

— Vous avez raison, M'sieu l'agent, protesta Lochard. La consigne est la consigne.

Et tandis que la pauvre femme, affolée, renonçant à la vente. ..poussait la voiture dans un ahan douloureux, Lochard continuait, en ôtant respectueusement sa casquette : « On s'en va, la consigne est la consigne, M'sieu l'agent. » Et il encourageait sa femme: «Hue! Dia! Hue!»

pour faire rire le monde.

Dans la salle d'attente de r Oriflamme, Marcel trouva Reygnould installé, l'attendant. Gilles donna des nouvelles du trésor algérien. Tout allait pour le mieux ; le terrain acheté, on commençait les fouilles. Mais d'Anablia n'avançait que lentement, la mise de fonds étant trop modeste. Cette affaire ne pouvait suffire plus longtemps à l'activité débordante de Reygnould; iJ s'occupait d'une invention géniale : un monsieur dont il avait fait la connaissance au café Vilbert avait trouvé le moyen de supprimer le pain, tout bonnement j il le remplaçait par une sorte de tablette qui réalisait. ,à peu de chose

près, la pilule alimentaire de Berthelot. Deux tablettes suffisaient à l'alimentation quotidienne d'un homme. Reygnould avait essayé et s'en était fort bien trouvé. Il s'agissait, maintenant, d'apprendre à l'univers civilisé que la question sociale était résolue. On y arriverait. Au surplus, Reygnould n'avait pas besoin des idées d autrui :

— J'ai confiance en vous, murmura-t-il à l'oreille de Marcel, un rédacteur étant entré, qui pouvait écouter. Vous savez que les choses les plus simples ne viennent à l'esprit de personne. C'est l'œuf de Christophe Colomb. Or, j'avais été frappé depuis longtemps de l'inutilité des squares et des parcs parisiens. Des fleurs, oui, qui sont gentilles pendant huit jours et qui se fanent ensuite, sans profit pour personne, de grands arbres bêtes. <^ Il y a là quelque chose », pensai- je. Et j'ai trouvé! Je vous demande tout d'abord de mettre de côté les vieilles rengaines p>oétiques. Xous sommes au vingtième siècle, n'est-ce pas, entre gens modernes et pratiques. Je dis au gouvernement et à la ViQe : « Vous dépensez des centaines de miBe francs pour l'en-

tretien de vos jardins. Je vous propose de prendre tout à ma charge et, par-dessus le marché, de vous remettre des bénéfices. Ah ! « Quel est votre plan? », me demanderez- vous. Je vous l'ai dit, c'est simple : je supprime les gazons anglais, les géraniums, les fuchsias, les roses et les reines-marguerite; je sème à la place du blé. du colza, des graines utiles. Cela donnera d'abord à Paris un aspect champêtre et cela instruira les enfants. On fera la moisson; rien ne sera perdu et je réaliserai, les mains dans les poches, des bénéfices considérables.

Marcel, écrasé, s'en tira par une réponse vague.

— Avec vous, s'exclama Reygnould, on n'avancerait jamais d'un pouce!

Mais il n'était pas venu à V Oriflamme j)our exposer ces projets-Là. Il se décidait à entrer dans le journalisme et il venait demander quelques conseils techniques : « J'ai les idées, mais je ne saurais pas encore les exposer bien nettement. Cela se brouille dans ma tête^ et puis la main n'est pas à la hauteur du cerveau. » Cette formule lui plut, il la répéta, à la grande joie du

rédacteur qui, le dos tourné et semblant absorbé dans ses paperasses, ne perdait pas une bribe de la conversation. Et Reygnould voulait surtout trouver un travail immédiat, afin de se libérer. Là il fit une pause. Et il poursuivit, non sans mélancolie. Marcel pouvait, par pure galanterie, affirmer le contraire, il s'était cependant mésallié. Madeleine restait incapable de le comprendre. Le hasard avait mis sur son chemin une femme supérieure, Mme Leuriot. Il l'appelait par son prénom : Julie. Julie était de taille à partager la vie d'un homme supérieur. Et puis elle vivait dans le luxe et Reygnould confessait que les beaux décors, les riches costumes, les beaux bijoux exerçaient sur son âme une influence incomparable. Il fallait voir Julie, le. matin, montant à cheval dans la cour de son hôtel, bottée, gantée, le bicorne crânement posé sur ses beaux cheveux : « On jurerait la Grande Mademoiselle. » Celle-là domptait la vie avec la poigne de fer dont elle menait une jument que personne avant elle n'avait pu maîtriser. Reygnould, vigoureux cependant, et d'âme énergique, se sentait auprès d'elle tout petit garçon.

f92 LE MARI DE LA COUTURIÈRE

Sans Guitte, il aurait demandé à Julie de partager sa vie. Ce n'était pas Madeleine qui le retenait; elle devenait insupportable...

Marcel, voyant le dos de son camarade secoué d'hilarité, eut honte : « Perniaud, dit-il, tu serais bien gentil de me laisser une seconde avec Monsieur. »

Reygnould allumait un cigare. Marcel le laissa aller jusqu'au bout de cette opération. Puis :

— Vous ne m'en voudrez pas, lui dit- il, si je vous parle avec franchise ? Non. Alors il faut que vous sachiez toute ma pensée. Jusqu'à présent vous avez gâché votre existence en tentant de mettre à réalisation des projets insensés. Votre femme a travaillé, courageusement, tandis que vous perdiez votre temps. Voilà les faits. Je veux bien vous aider dans la mesure de mes forces, mais je tiens à ce que vous connaissiez mon sentiment.

Reygnould souriait, amèrement. Baste ! une personne de plus le méconnaissait! L'avenir se chargerait de le venger. En attendant, il voulait travailler. Paimblot l'avait char^gé des faitsdivers, moyennant cent vingt-cinq francs par

mois. II s'agissait d'aller à la Préfecture de police, de copier le compte rendu succinct des crimes et de le développer selon le goût du lecteur. Cette troisième partie de sa tâche était la plus embarrassante. Et il montrait piteusement sur son carnet cette phrase : Le sieur Derion, vingt-cinq ans, plombier, a été surpris par les agents au moment où il cambriolait une chambre de bonne. » Grâce à quel artifice de rhétorique pourrait-on changer cette phrase sèche en un compte rendu palpitant ? Marcel se mit au travail : " Je vais vous fabriquer ça. -> Et il le fit avec d'autant plus de soin qu'il lui semblait maintenant travailler pour Madeleine. Il retraça l'existence aventureuse et mouvementée de cet être mystérieux, issu d'une des plus nobles familles du centre de la France et qui s'appelait authentiquement de Rion. Il en faisait un personnage à la Eugène SCiCj une sorte de cambrioleur mondain, au jabot de dentelle^ qui, entre deux vols avec effraction, courait les bals et les garden-parties. La montée de l'ouvrier plombier, transformé en gentleman, dans la chambre de bonne prenait des allures d'épopée. Il y avait

un incident à chaque marche. L'arrivée des agents constituait un drame, et l'arrestation, une tragédie. Bref, l'aventure de cet ordinaire voyou se transforma sous la plume Imaginative de , Marcel de telle sorte qu'il ne put s'empêcher de dire en riant : « C'est le sieur Derion qui serait abasourdi s'il lisait ça. »

Et Reygnould fit ses débuts dans le journalisme. Les cent vingt-cinq francs mensuels furent consacrés à l'achat de i>ouquets que Mme Leuriot examinait froidement et remisait dans ce qu'elle appelait sa bibliothèque, une | pièce charmante d'ailleurs, où il y avait beaucoup de soie, de coussins, un abus de chandeliers et de coupes et une dizaine de livres qui s'ennuyaient, sous une religieuse poussière. Reygnould l'amusait. Elle le considérait comme un homme supérieur, étouffant de projets. Elle l'apaisait en lui mettant ses doigts calmes sur le front et lui permettait de humer le parfum de son luxe, avec la condescendance d'un cuisinier laissant un meurt-de-faim se griser de la bonne odeur culinaire exhalée par un soupirail. Reygnould, ingénu, connaissait à quarante ans les

LE iMARI DE LA COUTURIÈRE 105

enivrements de l'adolescence. II participait un peu au bien-être de Julie et sortait de chez elle avec la difficulté langoureuse qu'on éprouve à se lever d'un fauteuil moelleux.

Ainsi se préparait un de ces drames bourgeois dont nul ne se préoccupe et qui se déroulent paisiblement, dans l'énorme vacarme parisien où l'on perçoit les cris, mais où les plaintes se confondent. Marcel était secrètement heureux de rester en marge, il gardait une reconnaissance à Madeleine dont la sagesse l'avait écarté. Il était dévoré maintenant de cette ambition qui jette hors du lit, dès l'aube, les jeunes gens attachés à la vie comme à une proie. Tout lui semblait devoir s'incliner devant cette image fabuleuse qui lui représentait son avenir. Peu à peu son renom grandissait; il était le premier dans ce monde médiocre et falot où il essayait ses ailes. Aucune tentation perfide ne l'assaillait.

D'ailleurs, il songeait à établir un foyer^ à se marier. La jeune fille l'attirait et lui faisait peur. Il n'avait fait que l'entrevoir depuis son aventure d'Auvenargues; il la connaissait par ces ouvrages littéraires où on la couvre de louan-

ges qui sont des outrages. Il n'y avait pour lui que les femmes et plus loin, l'énorme fossé franchi, une femme, la sienne, qu'il élirait entre , toutes pour le servir. Il se la représentait comme : une ombre fidèle dont l'unique destinée était de ! le suivre.

Peu à peu il se façonna ainsi une compagne idéale et imaginaire. Il lui voua son ambition et lui dédia légitimement ses travaux. Elle remplaçait Madeleine. Car Marcel craignait tout de sa propre pitié. Il savait que les résolutions les iplus fortes vacillent sous le souffle impérieux de la bontéi et que des existences furent détournées de leur but par une larme versée à propos. Il s'imaginait d'une sensibilité maladive et entendait se guérir.

Et pourtant.^ il avait parfois la vision fugitive dune tête blonde penchée sous la lampe, d'un front incliné par la peine et par le labeur et il songeait qu'il serait bon de relever doucement cette tête, pour la récompense de lire dans des yeux ressuscites cette reconnaissance quj est le commencement et la fin de l'amour^ son excuse, sa raison d'être et son but.

Jamais la salle de rédaction de l'Oriflamme n'avait semblé si morne à Marcel. C'était par un de ces soirs jaunes d'hiver où la nostalgie tombe comme une pluie fine sur les cœurs transis; les plus pauvres des rédacteurs, chassés par la tristesse glacée de leurs taudis, venaient là lire les journaux et attendre l'heure du déjeuner problématique. C'étaient de braves gens, accourus 'des q[uatre coins de la France, de leur province où ils eussent vécu sans souffrir; ils connaissaient le plus atroce des dénuements, vivaient en commun presque et tentaient de se réchauffer à ce qu'il leur restait d'illusions, comme au maigre feu de coke qui brû-

lait économiquement dans la cheminée. Des ami- j tics fleurissaient parmi cette misère. Ces malheureux qui avaient tenté de surprendre Paris, d'attraper au passage un peu de son rire, de sa lumière et de son or, parlaient en ce jour funèbre de leur coin natal, comme les Bretons exilés à la caserne s'entretiennent intarissablement de leur paj^s. Celui-ci, Basque, évoquait la souplesse des pelotaris s 'exerçant au fronton pour la joie des belles filles amoureuses de leur force et de leur adresse; sa petite maison. SI loin, si loin, portait comme une inscription de gloire, entre deux noms, cette date : 1841, qui était celle des fiançailles de ses grands-parents et il parlait de ces vies humbles, resserrées au pied d'une tnontagne, des vies où l'arrivée d'une lettre constitue un événement, des vies cachées au; point que le mauvais destin les oublie et qu'elles coulent toutes droites, comme un clair ruisseau, sans ïleurs ni pierres. Cet autre parlait du logis paternel, dans une petite ville du Nord. Dame ! le soleil n'y pénétrait guère, mais quel chaud appartement où toute l'histoire des siens s'était déroulée, neutre et paisible, où les

meubles avaient des sourires d'amis, où son enfance heureuse sui;;gissait à chaque coin...

D'habitude, les conversations de ces jeunes gens étaient violentes; ils affichaient le scepticisme exagéré des naïfs, ils aimaient les mots qui crachent de la boue et les plaisanteries qui mordent. Mais c'est mal juger les gens que les entendre seulement; il faudrait les écouter.

Marcel, tout en crayonnant sur une feuille de papier blanc, songeait à Auvenargues et toutes ses résolutions ^'amollissaient, son ambition fondait de tendresse et de nostalgie. Il se leva. « Maintenant, dit- il, nous voilà marchands de virgules. Peut-être avons-nous subi jusqu'à présent Terreur de ce qu'on appelle la vocation. Mais réussir, cela s'appelle aller jusqu'au bout, avec un entêtement de brute, surtout quand on se trompe. Et aujourd'hui que nous ayons sucé le poison de Paris, nous ne pourrions nous en débarrasser. Recevoir les journaux le lendemain de leur apparition ? Hein ? Sélika lui-même ne le voudrait pas ? » Mais Sélika, plus épouvantablement émacic que jamais, croisait ses jambes

squelettiques en frissonnant : « Plein le dos, baragouinait-il dans son charabia, plein le dos ! J'ai un frère dans la Suisse, du côté de Genève; il veut me faire cent cinquante francs par mois, à condition que je renonce à la politique. J'ai envie! N'est-ce pas? J'ai envie... Je mangerais de la tripaille et je boirais du vieux vin. Ça ne s appelle pas être lâche... On est peu à avoir faim aujourd'hui. C'est plus la mode... » Et rien n'aurait pu exprimer la détresse de ce vaincu, ployé par la famine.

Reygnould se colletait avec un fait-divers de dix lignes. On le méprisait, il restait isolé dans son orgueil de bel homme bien vêtu, bien nourri, bien soigné, fleurant des essences rares et fumant des cigares 'bagués. Seul, Marcel le protégeait, n'oubliant pas, tout de même, qu'il avait trouvé me Demours, en arrivant d'Auvenargues^ une table ouverte et un foyer tiède où il avait pleuré en songeant à sa mère. La vue des réfractaires, les difficultés lugubres au milieu desquelles ils se débattaient, fortifiaient ce régulier dans ses résolutions. Il bénissait le sort qui lui avait permis de descendre dans l'abîme où se confon-

LE MARI DE LA COUTURIÈRE 20i

dent pêle-mêle les derniers héros de Vallès el de Murger, les révoltés haineux et les révoltés joyeux, Vingtras et Schaunard, et aussi les victimes, les timides, ceux qui rampent éternellement en marge, parce qu'ils ont peur de marcjier sur la grande route où il faudrait combattre.

Reygnould n'était pas de cette confrérie misérable où Ja paresse est trop souvent sœur du talent. Il était entré là parce qu'il avait trouvé la porte ouverte, mais rien ne l'unissait à ces pauvres gens que relevaient au moins Tillusion première, leur foi et leur probité. Il vivait, d'ailleurs, parfaitement à l'aise dans Tanimosité ambiante, protégé par Paimblot qui le trouvait séduisant, agréable à regarder et si bien vêtu qu'il relevait le prestige du journal, au milieu des nippes sordides des camarades.

Donc, Reygnould se battait contre une phrase. Il demandait à Marcel : « Dites donc, cher ami ne pourriez-vous pas me donner un renseignement ? »... quand le garçon arriva : « Monsieur Reygnould, votre dame vous demande. — Qu'elle entre », dit Reygnould.

Et Madeleine, dans cette salle basse et crasseuse où les hommes fumaient, celle salle souillée d'encre et d'inscriptions baroques, Madeleine pénétra dans un tel rayonnement que Marcel fut frappé au cœur, comme s'il la voyait pour la première fois.

Pourquoi venait-elle ? Rougissant sous les regards d'hommes, elle ne pensait même pas à lui dire bonjour. Reygnould grogna : « Qu'y a-t-il encore ? Tu vois bien que je travaille. » Elle répondit : « C'est bien, je t'ai vu; je m'en vais » ; alors il se décida à la prendre à part, dans l'embrasure d'une fenêtre. Marcel perçut des mots : « J'ai travaillé ici, très tard... Suis- je le maître, à la fin ? » Puis Gilles mit son pardessus, prit son chapeau. « Vous descendez avec nous, Landrieu ? » Au pied de l'escalier, Gilles éclata : « Voyons, Landrieu, ma femme ne veut pas croire que nous avons travaillé toute la nuit à l'Oriflamme. Je l'avais prévenue cependant. C'est ça, le journalisme. Il faudra bien qne tu t'y habitues. » Marcel, ennuyé de cette complicité forcée, balbutiait : « Oui, nous avons beaucoup à faire en ce moment, toutes ces complica-

lions diplomatiques ! Il faut attendre les dépêches. Et puis il y a eu des faits-divers importants. » Madeleine se taisait. ReygnouJd. la figure empourprée par la colère des gens qui ont tort, héla une voiture . Ecoute, tu me raconteras tout cela ce soir! je suis pressé, il faut que je travaille. y> Il n'avait que ce mot de travail à la bouche; il le prononçait avec une emphase comique : « Je te laisse avec Landrieu, dit-il, décide-le à venir déjeuner chez nous. » Puis il grimpa lestement dans la voiture. Marcel demanda à Madeleine : « Voulez-vous que je vous accompagne ? Vous avez des courses à faire dans le quartier ? — Oui, chez mon marchand de soieries et chez une ouvrière, mais cela va vous ennuyer. — Du tout, du tout. — Pourquoi ne venez-vous plus jamais à la maison ? — Parce que vous ne m'invitez pas. — Votre couvert est toujours mis. Il faut croire que vous ne vous amusez pas chez nous. D'ailleurs je comprends ça. Un jeune homme est attiré par d'autres divertissements ! » Mais Marcel relevait cette accusation; il haïssait les plaisirs ou plutôt les corvées que l'on a affublées de cet euphémisme.

S'amuser! Seigneur! Mais il était trop paresseux pour ça ! Son seul plaisir était d'allumer son feu, de se couvrir d'une chaude robe de chambre, et de lire ou d'écrivailler. Il venait de déménager, de s'installer chez lui. Un jour qu'il était remonté à l 'improviste dans ga petite chambre des Batignolles, il avait découvert la fille de la concierge glissée dans ses draps; oui, elle faisait là sa grasse matinée, trouvant le sommier moelleux à son gré et échappant ainsi aux criailleries de sa mère. Son congé donné, il avait déniché à deux pas de là, dans le quartier de < V Oriflamme, un gentil rez-de-chaussée, une pièce et une cuisine, mais une grande pièce qu'il avait meublée de son mieux, avec ses petites économies.

— Oh ! vous êtes un sage, dit Madeleine en souriant. Vous finirez par quelque grosse bêtise !

La rue était étroite; à chaque instant on les bousculait; ils pouvaient à peine parler au milieu du vacarme. Pour traverser, il dut lui prendre le bras; elle eut d"alx»rd un geste pour s'échapper, mais elle se domina : « C'est stupide,

une Parisienne qui ne sait pas traverser ! » Et de nouveau elle rougit. Il la regardait, avec une pitié tendre. C'était gentil de se promener comme cela, avec elle. D'abord elle s'intéressait à ses travaux; il ne cherchait pas chez elle autre chose qu'une grosse affection et cette affection réchauffait délicieusement son cœur d'isolé. II eût voulu presser Madeleine chastement et virilement contre lui, pour qu'elle eût confiance, pour qu'elle sût à quel point il lui était dévoué. Et il était fier aussi d'être vu avea elle, d'une élégance si fine, depuis le bout verni de ses petites bottines jusqu'à son chapeau où s'arrondissait une noire plume d'autruche. Evidemment, elle avait soigné sa toilette; elle portait même au corsage une touffe de violettes de Parme qu'elle avait peut-être placée là pour lui... ou pour Reygnould.

— Pourquoi avez- vous menti tout à l'heure? demanda Madeleine.

— Mais je vous assure...

— Je suis allée à V Oriflamme hier soir. Ils n'y avait personne, pas plus vous que Gilles.

— Pourtant... ' (

— D'ailleurs tout ceci est sans importance. Une femme n"a jamais un seul enfant, elle en a deux : le sien et son mari. Allez, je ne pousse rien au tragique. Seulement, j'étais inquiète; Gilles maintenant est amené par sa profession à aller dans des quartiers terribles, j'ai toujours peur qu'on me le ramène assassiné.

— Et après ? ne put s'empêcher de s'écrier Marcel.

— Voilà ce qu'il ne fallait pas dire. Je n'ai pas le courage d'en vouloir à quelqu'un, pas même à lui. J'attends la vieillesse, notre vieillesse. Cela vient beaucoup plus vite qu'on ne croit et l'on ne doit plus avoir qu'un sourire pour le passé, quel qu'il soit.

— Croyez-vous ? Et les regrets ?

— On les étouffe d'un sourire comme les dévots étouffent une mauvaise pensée en faisant le signe de la croix. Voilà mon marchand de soieries. Entrez. Il ferait trop froid dehors.

Madeleine choisit rapidement des étoffes. Puis en sortant : << Nous allons dans un endroit moins luxueux, je vous en préviens, chez une ouvrière;

je lui donne de l'ouvrage parce que je n'ai plus d ouvrières à la maison. Je n'ai gardé que Mlle Reboissé. »

Après un corridor noir, ils montèrent en trébuchant un escalier lugubre. Marcel suivait Madeleine, dans un fin sillage parfumé; elle sentait la violette et l'iris; c'était du printemps dans l'hiver sombre de cette masure de pauvres. Au cinquième, ils s'arrêtèrent, essoufflés. On entendait une plainte : ; C'est là », murmura Madeleine; elle frappa; une femme vint ouvrir: «Ah! c'est vous, Madame Reygnould; je devine bien que vous allez me gronder. Entrez, Monsieur, entrez ! Et mon ménage qui n'est pas fait! Faut dire que j'ai mon mari et un enfant malades. » Elle débarrassa deux chaises, les offrit : Et on na que deux pièces, vous pensez! Le petit a la fièvre scarlatine, c'est une affaire de quinze jours, ma affirmé le docteur. Mais mon mari a attrapé une drôle de maladie, une paraphasie, disent les médecins. Vous connaissez ça, monsieur? Moi, je n ai jamais entendu parler d'un mal pareil. Il est bien portant, il mange beaucoup, trop, même, mais il ne

trouve plus ses mots. Voulez- vous le voir ? Auguste, vUà M. et Mme Reygnould. »

Et ils trouvèrent, à côte, près d'un petit lit oiî se distinguait vaguement la forme d'un enfant, un homme d'une cinquantaine d'années, coiffé d'une sorte de bonnet de police à gland, vêtu d'une houppelande marron. Il amusait l'enfant en agitant devant lui un petit drapeau d'un sou. L'homme leva poliment son bonnet.

— Eh bien, demanda Madeleine, vous sentezvous mieux, monsieur Liévin ?

— Il ne souffre pas, dit la femme. Seulement il ne peut pas s'expliquer. Vous allez voir.

Elle lui prit des mains le drapeau.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

Liévin haussa les épaules, d'un air goguenard :

— Ce n'est pas difficile. Je ne connais que ça. Il y en avait à la maison. On en mettait partout. C'est un drap, on le trouve dans une saucière pour qu'il fasse clic-clac avec des pans. C'est un pal qu'on enfile dans une aiguille. C'est un pal-drap. Ah! sacredié, voilà qui est

bête! Ça s'échappe! On en avait à la maison. Voyons! C'est un rat. C'est un i)as. C'est un palan. Oh! je vais trouver': je vais trouver...

— Croyez-vous ! dit Mme Liévin en se tournant vers Marcel qu'elle s'obstinait à appeler Monsieur Reygnould, croyez- vous qu'il ne faut pas être maudits, Monsieur Reygnould ! Toute la journée il réclame quelque chose, et il se met en colère quand je ne lui apporte pas de suite. Et le petit, avec ses potions ! Je travaille bien la nuit, mais je n'avance guère. Je vous ai mise en retard, Madame Reygnould ? Vous aurez tout, sans faute, après-demain matin. Envoyez chercher, parce que je ne veux pas que Liévin aille tout seul dans les rues. Le pire est qu'il va perdre son emploi. Vous ne le voyez pas répondre à la clientèle comme il vient de vous répondre ? On est maudits, faut croire.

Ils s'échappèrent de cet enfer, où planait une insupportable odeur de choux. Et au sortir du corridor obscur, ils furent éblouis. La neige tombait. Le tumulte, l'affairement de cette rue commerçante en étaient comme figés. Et c'était d'une gaieté candide : une surprise de joujou,

cette blancheur tombant en flocons généreux sur tout ce noir, sur toutes ces laideurs. Les gens riaient. Ils avaient craint la hideur boueuse de la pluie, on leur offrait une sorte de fête, d'entracte blanc. Il neigait sur cette rue obscure comme sur les champs sUencieux. Il neigeait; c'était une clarté surnaturelle; toute la lumière dont on était privé depuis quelques jours tombait du ciel avec les flocons.

Madeleine voulait continuer son chemin à pied; la neige la ramenait toujours à ses plus vives sensations d'enfance, là-bas, au fond de la mercerie où l'été n'apportait qu'une torpeur lourde, sans rayons; mais la neige, elle, cou\Te tout, elle met un tapis lilial sur le pavé des cours en puits, elle est la seule blancheur des enfances pauvres. '

Comme elle glissait sui- le trottoir, Marcel fut forcé de lui reprendre le bras : « A la fin, ditelle, vous allez me compromettre! Déjà cette malheureuse, tout à l'heure, vous appelait i M. Reygnould. » Il ne répondit pas, gêné. Elle ne s'était jamais senti avec lui plus à l'aise, ! plus confiante. La neige couvrait aussi les pen-

sées troubles. « Si ça tenait, observa-t-elle gaminement, nous ferions des boules. — En attendant, dit Marcel, vous allez être trempée et pas une voiture! » Il ajouta, hésitant: « Il est à peine onze heures; nous allons passer devant ma maison... Si nous entrions? Nous attendrions la fin de la tourmente et j'irais ensuite déjeuner chez vous. Je vous montrerais mes fastueux appartements et ma collection de tableaux. » Madeleine secouait la tête. Sa voilette était trempée; elle avait de la neige dans les cheveux, dans le cou : « Nous y sommes; je ne veux pas que vous fassiez un pas de plus », commanda-t-il. Elle le suivit, gravement.

C'était, au rez-de-chaussée, une grande pièce, la cheminée rougeoyait : « Mettez-vous près du feu, dit-il, enlevez votre chapeau. » Mais elle refusa, engourdie soudain par la chaleur, elle prit une chaise, s'assit, et regarda autour d'elle: « Je suis curieuse, vous savez ! > Il annonça : « Ceci est mon salon, ma chambre à coucher, ma salle à manger et mon cabinet de travail. » Elle dit, sincère : « C'est ravissant! » Et il s'enorgueillit. Il ne lui fit grâce de rien. Ce divan

c'était son lit, sur lequel il jetait simplement une étoffe orientale. Et avec quel soin il avait choisi son papier, d'un vert de mousse qu'égayait une frise moderne où l'on voyait des ifs sur un fond de ciel automnal. Une bibliothèque basse courait autour de la pièce; il y avait un fauteuil, deux chaises, des moulages posés sur l'entablement de la bibliothèque. La chambre restait obscure, dans le rougeoiement du feu de coke et le jour s'arrêtait aux fenêtres. Madeleine essaya le fauteuil de bureau qu'elle

trouva confortable; elle admirait l'encrier, les

j plumes d'oie, la rigidité glacée du beau papier

qui était un des luxes de Marcel. Elle regarda avec attendrissement une photographie de Baptistin Landrieu, appuj'é sur une bêche, en costume de jardinier; avec sa barbe blanche, son gros nez, il prenait un faux air de Tolstoï...

Marcel comprit alors que cette présence, si douce soudain, manquait à sa vie. Ah ! si Madeleine avait pu, avec ses gestes tranquilles, enlever son chapeau, sa jaquette, planter son bouquet de violettes dans ce vase vide — et rester* là. Elle n'eût pas tenu beaucoup de place.

Elle aurait été celle qui, par un baiser savoureux, récompense d'une journée de travail et de peine, la compagne humble et caressante dont les cheveux blonds éclairent un foyer. Il ne verrait plus jamais ce fauteuil et ce bureau sans évoquer l'émotion avec laquelle Madeleine avait demandé : <i C est votre père ? » Son dé- .sir de la garder était si violent qu'elle le comprit : "• Dès qu'il neigera moins, dit-elle, nous partirons. - Il tint à lui faire une tasse de thé. Elle plaisanta, les hommes selon elle, n'y entendant rien. Mais Marcel lui défendit de bouger et quand le thé fut prêt, il lui en servit une tasse, heureux qu'elle le trouvât bon, admirant ses gestes. Il eût voulu retenir son parfum, le son de sa voi.xv Jamais, non jamais il ne lui montrerait assez quel était son respect. Et depuis qu'il l'aimait vraiment, car l'amour venait de s'engloutir dans son cœur avec une violence de marée, il était auprès d'elle sans idée mauvaise, la chair froide, comme un frère affectueux... Et pourtant, ils étaient émus tous les deux; ils dissimulaient le tremblement de leurs mains et de leurs voix; ils s'attachaient, comme là-

bas, dans le jardin fleuri de Bagatelle, à s'entretenir des choses bien plates, bien insigni- ; fiantes de leur vie quotidienne. Madeleine vint à parler de Quitte. La curieuse petite fille, vraiment, si bien organisée pour la lutte, avec ses réparties qui cinglaient et qui clouaient. Les épreuves fortifiaient sa petite âme valeureuse. « Mais quelles épreuves ? » demanda Marcel. Elle hésita d'abord à répondre, puis elle fit, douloureusement : « Le caractère de Gilles a beaucoup changé; il devient ti^ès irritable. Mon Dieu, il ne faut pas exagérer et je ne vais pas lui faire un crime de quelques calottes appliquées à Guitte qui est souvent désobéissante. Mais elle se révolte, elle rumine des projets, des vengeances, elle déteste son père, j'en suis certaine. Songez donc! Battre Guitte! « D'abord ça ne se fait que chez les concierges, m'a-t-elle dit l'autre jour. » Elle ajoute des choses méchantes dont elle ne comprend pas toute la portée... Oh! je ne m'attriste pas trop. C'est très difficile de comprendre qu'il faut s'aimer, bien s'aimer, se défendre, se serrer les uns contre les autres, gens de la même famille, dej

LE MAiU DE LA COUTURIÈRE 215

la même patrie ou êtres humains simplement. Toute discorde nous ravale au rang des animaux qui luttent sans cause, mais qui ont au moins l'excuse de ne pas savoir, eux, qu'il faut mourir... » Marcel contemplait Madeleine, surpris de l'entendre prononcer de telles piirases. C'était une de ces minutes où les mots indifférents, les mots de tous les jours, s'éteignent d'eux-mêmes, où il n'y a plus de place que pour ces mots simples et solennels qui engagent deux êtres. Ils comprenaient que ce qui allait se passer, et qui ne dépendait pas entièrement d'eux-mêmes, orienterait définitivement leur destinée. Il balbutia :

— Restez!

D'un geste immense et violent, elle se couvrit les yeux de ses mains et laissa retomber ces mains, comme si elle repoussait ainsi la vision brusque d'un bonheur possible.

— Ma fille... dit-elle. Et même, même si elle n'était pas là ? Plus un mot, mon ami, non, plus un mot. Je n'aurais pas dû venir ici, mais je me croyais si sûre de moi, et je m'imaginais que vous aviez oublié... Non, plus un mot. Je vous

écrirai longuement, je vous expliquerai ce que je vous dii''ais très mal aujourd'hui. Il y a pour nous quelque chose qui est plus puissant que le Devoir; ce ne sont pas des mots, mais des faits. Je suis une ignorante, je n'ai rien lu; ma ligne de conduite, c'est moi qui me la suis tracée. J'aime mieux gâcher ma vie que gâcher ma conscience. Ce n'est rien, non, non, ce n'est rien, une vie gâchée, je vous assure; cela a tout de même sa part de joies. Ah ! je ne tiens pas à ma jeunesse, je la regarde passer comme on regarde couler l'eau. J'essaie de m'oublier. Il faut m'ai- (]er et ne plus faire attention à moi.

Elle avait retiré ses gants, elle les remit, elle rabattit sa voilette sur sa bouche défendue.

— Il ne neige plus ? demanda-t-elle.

— Non. La neige n'a pas tenu, ajouta Mai'cel en écartant légèrement le rideau.

— Nous allons patauger, à moins que nous ne trouvions un fiacre. Nous dirons à Gilles que nous sommes venus ici. A quoi bon nous cacher ?

Et dans le fiacre, ils eurent un bavardage insignifiant. Déjà, Marcel n'était plus le même homme que tout à l'heure. Il s'était ressaisi,

se reprochant une faiblesse qui eût pu le rendre victime d'une minute d'émotion.

Guitte et Reygnould étaient déjà à table quand Madeleine et Marcel arrivèrent. Le père et la fille se disputaient. Reygnould conclut : '< Je te materai et je te prie de croire, ma chère enfant, que c'est moi qui aurai le dernier mot. — Non, répondit Guitte placidement. » Reygnould leva la main: « Je ne veux pas ennuyer M. Marcel, mais tu ne perdras rien pour attendre, péronnelle ! » Guitte se leva. « Tu peux aller pleurer, maintenant. » Mais elle, atteignant un livre sur une étagère : « Je ne vais pas pleurer, je vais chercher le dictionnaire. Voyons, péronnelle, péronnelle: <; Femme sotte et babillarde. » Et Reygnould se tournant vers Marcel : « Asseyez-vous, Landrieu, je me demande où cette enfant a pu prendre son entêtement de brute. Elle est à tuer ! » Madeleine revenait, tête nue, recoiffée, avec ce sourire qui est le plus divin et le plus coûteux des mensonges. D'un mot, elle réduisit au silence Guitte qui allait reprendre la discussion. Reygnould se montra mécontent quand elle lui apprit qu'ils s'étaient réfu-

giés chez Marcel : « Bien entendu, je ne vous adresse aucun reproche, mais il y a le monde. Vous n'avez pas pensé au monde ? Rien de plus innocent; il y aurait vu du mal. Mon cher Landrieu, n'allez pas croire que je sois sottement jaloux; ce sont des préoccupations d'ordre inférieur et j'ai d'autres chats à fouetter. N'en parlons plus... » Marcel observait Madeleine. Il était impossible qu'elle aimât toujours Reygnould; pourtant elle regardait son mari comme si elle guettait sur son visage la crispation de cette jalousie dont il parlait si légèrement. Et Marcel se demanda s'il n'était pas une dupe dans tout ceci. Il avait hérité de ses aïeux paysans une méfiance telle que tous les soupçons lui venaient. Madeleine était une femme trahie, abandonnée...

Jusqu'au moment où elle partit, Guitte, si réservée d'habitude, se montra aimable et câline avec lui. Elle l'accompagna dans l'antichambre et lui fourra un objet dans la poche de son pardessus, en murmurant :

— Je l'avais brodé pour lui, mais je vous le donne.

Marcel n'y songea plus. Il retrouva, le soir, dans sa poche, un morceau de toile grise, ingénument brodée de rouge. C'était le cadeau de Quitte, le seul souvenir qu'il garderait de cette journée... Marcel le jeta au feu. Il se préservait ainsi contre les attendrissements possibles, les retours dangereux, la sentimentalité bébête qui perdait tant d'hommes de son âge, sanglotant devant une fleur sèche, devant un morceau de papier, un gant. Il y a des enfants de vingt ans, ainsi, qui ont un passé, et qui, jusqu'à la fin de leurs jours, sont destinés à mourir plusieui's existences, sans songer au ridicule des résurrections. Et Marcel avait la religion de la force. C'était un sensible insensible.

Une lettre de Madeleine :

« La voici donc, cette lettre que je vous avais annoncée il y a quinze jours. J'ai manqué de temps pour l'écrire et j'ai attendu une longue journée vide, comme celle de ce dimanche où je suis seule chez moi, pour vous donner les explications qui sont nécessaires entre deux amis tels que nous.

€ N'avez- vous jamais vu un homme acoquiné à une compagne indigne ? On a beau lui faire tous les sermons possibles, lui montrer la vérité, essayer de le dégager, il reste inébranlable. On dit de lui : '< Il n'est pas intéressant. » Et pourquoi ? Il aime. Souvent il s'en défend contre lui-

même : « Je ne l'aime plus; si elle mourait à l'instant, je n'en éprouverais, peut-être, qu'un sentiment de délivrance. » Et il sanglote et il est livide d'inquiétude, d'angoisse, de terreur, parce qu'elle a un quart d'heure de retard au rendezvous. Et puis il serait trop facile de n'avoir pitié que des victimes intéressantes. Elles n'existent, je le crois bien, que dans les romans et dans les pièces de théâtre : il entre toujours un peu de boue dans le pétrissage des créatures humaines.

« Je suis comme les autres, ni meilleure ni pire : une femme trop simple pour ne pas être compliquée, et mon cas est à peu près celui de l'homme dont je vous parle plus haut. Pourtant, je connais mes qualités, je ne suis ni artificielle ni coquette et il faut me pardonner si j'ai pu, grâce à quelques inconséquences, vous donner le change sur ma vraie personnalité.

« Je veux donc être franche. Je ne crois pas que je puisse être aimée. Il me manque, peutêtre, de la faiblesse, ce je ne sais quoi d'attendrissant et de vaincu qui fait la grâce et la séduction des autres. J'ai vécu repliée sur moi-

même, ne connaissant que des êtres trop frustes ou trop préoccupés pour se pencher sur ma peine. D'ailleurs qui m'eût comprise ? Vous, peutêtre. Et cest pour cela que je vous adresse ma confession. Après avoir ému l'ami, elle pourra sans doute servir à l'homme de lettres. Nous portons tous en nous un roman, m'avez-vous dit, le tout est de l'exprimer. Et c'est parfois difficile.

« Nous avons, en général, horreur du vrai pour nous-mêmes.

< Donc, je ne suis pas bien sûre de ne plus aimer Gilles. Je sais combien cette phrase, à vous adressée, peut être cruelle; je sais qu'elle peut me diminuer à vos yeux et qu'il y a des choses que l'on ne de\Tait jamais dire, mais il ne faut pas s'arrêter sur la voie de la vérité. Mon ami, je suis une honnête femme et pourtant, quand je m'examine, je me trouve plus noire que la dernière des filles perdues. Quoi? Je vous li abandonné ma main. L'autre jour, quand vois m'avez dit : « Restez ! » une telle joie m'a eivahie que j'ai eu peur de moi; or, le soir, le soir même, vous m'entendez, Gilles

a eu avec moi un entretien sérieux, définitif : i

— « Je sens, m'a-t-il dit, que tu m 'échappes. ^

— « Allons, lui répondis-je, tu emploies un . procédé bien féminin, tu fais des reproches pour qu'on ne t'en adresse pas...

— « Non! Non! J'ai eu des torts envers toi, c'est possible, mais tu m'échappes, il me sen^ble que quelqu'un s'est interposé entre nous. »

« Je lui ai juré qu'il se trompait. J'étais sincère. Il y aurait eu quelque chose de comiqiie à écouter notre conversation, pour un tiers q\fi. eût été au courant de notre situation réciproque. C'était lui qui me faisait les remontrance? qu'en bon droit j'eusse été fondée à lui opposer moimême.

« Et cela me paraissait très juste, /car nos mères nous ont habituées à être des |servantes et à obéir, sans rien réclamer en éqliange de notre servilité et de notre esclavage. /

« J'ai eu vers vous un mouvement coupable, mon ami. Il faut me le pardonner. Je ne suis pas habituée à cette escrime dangereu/e qne connaissent si bien les oisifs et les oisiv/s et où ils ne perdent ni leur orgueil ni leur hqtineui'. Mais

LE MARI DE LA COUTURIÈRE 22s

je suis femme, c'est-à-dire impulsive et sujette à l'erreur.

« Si j'étais restée comme vous m'en avez priée n'aurions- nous pas changé de peine, tout simplement ? Malgré tout vous resteriez Vétranger, comprenez- vous. Et je serais l'intruse.

« Voilà ce qu'il faut nous dire et nous répéter. J'ai besoin de toute ma raison, de toute ma froideur logique. Faites appel, vous aussi, à votre raison et non à vos sentiments. Vous reconnaîtrez que nous avons bien fait de nous dompter, non au point de vue de la morale divine ou bourgeoise, mais dans notre mutuel intérêt.

« Pardonnez-moi cette lettre sèche, théorique, elle tmane d'un cœur vieilli et désabusé. Pour vous, mon ami, vous avez vingt-cinq ans; vous avez devant vous une longue carrière sentimentale. A votre âge, ce n'est pas un amour quf l'on cherche, mais l'amour. Vous le trouverez partou;, pour peu que vous vous donniez la peine de le découvrir. Et même dans le mariage. Oii est-elle celle qui n'a pas essayé tout ,au moLo^ d'aimer son mari ? Elle y a apporté toute sa bonne volonté; on l'a rebutée si elle n'y a pas

réussi. Voyez- vous, nous sommes passives, même dans le mal. Nous nous créerons une personnalité sociale bien avant de nous créer une person- ) nalité sentimentale; une femme mariée, c'e^t, quoi/ qu'elle veuille ou s'efforce de vouloir, le reflet ; de son mari. Le mépris même ne peut effacçr l'empreinte. Et il y a des amours qui résistât au mépris parce qu'elles ont des racines profondes, ignorées, peut-être honteuses. Mariées, non, complices ! Comprenez-moi et ne me refusez pas l'amitié tendre dont j'ai tant besoin. >

Celte lettre délivra Marcel dun véritable poids. Loin de Madeleine, il sentait si peu son inflijence qu'il n'avait aucun besoin de la revoir. Quand elle était là, sa vue le bouleversait au po/iit de lui faire perdre toute prudence, de le jeter tête baissée dans la plus folle des aventure^. Que serait-il devenu si elle avait sonné un beau jour chez lui et quelle lui eût dit : « Mes malles me suivent. Je viens de quitter Reygnould, je suis désormais à toi. » Marcel n'avait pas çe grain de folie qui fait les grands artistes et leô grands malheureux. /

Il connaissait boulevard Malesherbes uiTe fa-

mille bourgeoise où il accomplirait sans doute sa destinée. Secrétaire du père, M. Dellioule, obscur député, savant nébuleux, mais homme riche et influent, Marcel exerçait la séduction de ses yeux veloutés sur la fille, Suzanne. C'était une jeune personne de dix-huit ans, plate et distinguée, au cheveu avare, à la nuque sèche; elle faisait des . sports, avait de grands pieds et des prunelles grises, sans douceur. Auprès d'elle, un sportsman maigre et agile eût certainement remporté la palme sur Marcel un peu épais et indolent et dun charme trop littéraire pour ce cerveau barré par des filets de tennis. A vaincre sans péril on triomphe sans gloire : Marcel se décida à lutter contre un charmant lieutenant de cavalerie et contre un champion de golf, racé comme un pur-sang. On l'admit à des thés et à des discussions techniques. Il démolit le lieutenant et le champion de golf dans l'esprit du père Dellioule, ganache prétentieuse, gonflée de celte bêtise outrecuidante et de cette ignorance sonore qui confèrent souvent les dignités politiques. Dellioule ne pouvait plus se passer de Marcel. Il avait besoin de son ortho-

graphe et de ses conversations. Ainsi, le descendant des madrés paysans d'Auvenargues commença la conquête de sa future fiancée par le père de celle-ci et par sa mère. Mme Dellioule. qui avait soixante ans, montrait, non sans vanité, les chaussons de danse de sa jeunesse. Car elle avait dansé, à l'Opéra, et ne s'en cachait guère. Elle s'occupait beaucoup de politique, en souvenir sans doute de son ancien métier où l'on sourit, malgré la souffrance ou la mauvaise humeur. Elle guidait le père Dellioule, auquel on ne demandait que de continuer à porter haut sa tête de père noble ou de forçat repenti, soigneusement rasée, à la romaine, d'une gélatine toujours prête à trembler sous le souffle d'une émotion factice, et qu'encadraient des cheveux argentés, rejetés en arrière, eût-on dit, par le vent furieux des révolutions.

Marcel manœuvra avec une habileté de pirate. Dellioule, enthousiasmé, ne le quittait guère,; augmentait ses émoluments de mois en mois et le suivait jusque dans la rédaction de l'Orzflamme, où le député apportait des articles écrits de sa propre main, dont le sujet avait été donné

par sa femme et qui étaient tout entiers de Marcel. Dellioule recopiait textuellement, le front dans la main, ayant l'air de subir les affres d'une création laborieuse.

Ainsi, Reygnould connut ce commanditaire possible. Après l'avoir félicité chaleureusement sur ses articles qu'il n'avait jamais lus et sur ses discours qu'il n'avait pas écoutés, il lui proposa de mettre quelque argent dans l'affaire du trésor algérien. Dellioule. sans en parler à Marcel, présenta Reygnould à sa femme qui détenait les capitaux et administrait la fortune du ménage.

La prestance de Reygnould. les plans qu'il apporta, les rapports de d'Anablia, l'histoire romanesque du vieil Arabe, la possibilité de gagner des millions avec une vingtaine de mille francs. enflammèrQnt l'imagination et la cupidité de l'ancienne danseuse. Marcel s'interposa à temps : le lendemain, les vingt mille francs allaient être versés. Rej'gnould, furieux d'avoir manqué cette affaire, se douta dune opposition sournoise de Marcel : ; Un gaillard que nous avons fabriqué de nos propres mains >, dit-il

à Madeleine. Mais Reygnould était habitué à l'ingratitude et bien trop malin, dit-il, pour se plaindre à Landrieu, lequel, écouté comme secrétaire, ne le serait plus, bientôt, comme gendre... Gilles, en prononçant ce mot, observa Madeleine. Elle ne broncha point.

— Tiens, fit-elle, il se marie...

— Pardi ! Nous apprendrons un de ces jours ses fiançailles avec Suzanne. Grand bien lui fasse ! Une bringue sèche ! On pourra dire qu'il aura trouvé son pain sur la planche, celui-là!

Madeleine ne rougit point, ne pâlit point.

— C'est égal, se contenta-t-elle de dire, il pourrait ne pas te mettre de bâtons dans les roues.

— Laisse donc, on les trouvera ailleurs, les vingt mille francs. Et puis, on pourra peut-être s'en passer. D'Anablia est un énergique, il creuserait la terre de ses propres mains.

Le soir même, Gilles affirmait à Mme Leuriot que sa femme était fidèle :

— Je t'assiue, mon poulet, tu dois te tromper. Marcel est pour Madeleine un ami. Rien de plus.

Mais Mme Leuriot haussait les épaules :

— A ton aise, mon bonhomme. Tu n'es qu'un jobard. Oui, un jobard. C'est moi qui te le dis. Et je m'y connais !.

D'ailleurs elle n'insista point, se trouvant de belle humeur. N'avait-elle pas « enrossé » un maquignon. Oui, elle lui avait cédé une bête cornarde qui, par un procédé connu d'elle seule, ne cornerait plus avant un bon mois.

— Alors, ne te fais pas de bile pour ton trésor algérien. Je n'en crois pas un traître mot, mais je te commanditerai, grosse bête, rien que pour te faire plaisir et te prouver que tu es un serin en affaires.

Mais Reygnould s'offusqua, cinglé par l'outrage :

— De l'argent !i De toi? Allons, ma chère amie, parlons d'autre chose.

Julie éclata de rire :

— Dis donc, mon vieux, est-ce que tu ne vis pas depuis des années du travail de ton épouse ?

— De ma femme, c'est différent.

Mme Leuriot demanda au plafond de lui expliquer l'énigme de cette phrase. La corniche resta muette.

— Et notre voyage en Italie ? interrogeat-elle.

— J'y pense.

— Ah ! tu y penses ! Mais il faudrait se décider rapidement, tu sais.

— J'ai peur de faire de la peine à ma femme.

— Elle s'en moque.

— Mais elle m'aime!

— Tu le dis.

— J'en suis sûr.

— Et ton projet de vivre avec moi ? Ton intention de te séparer d'elle pour toujours ?

— Il faudrait que les circonstances...

— Si tu attends les circonstances, nous aurons quatre-vingts ans avant de pouvoir réaliseï notre projet. Tu es une moule, entends-tu ? Um moule!

— Mais que faire ?

— Tu veux que je te donne la marche £ suivre ? Assieds-toi à mon secrétaire, prends di papier, du blanc, celui qui ne porte pas mor chiffre...

— Mais...

— C'est « pour de rire », une répétition gêné-

raie si tu veux, le simulacre du lâchage, rien que pour te montrer combien c'est facile. Tu as ton papier, de l'encre, une plume ? bon. Tu écris : « Ma chérie.' Je pars, ne cherche pas à connaître les raisons qui me font agir; elles sont multiples; j'ai moins de remords en songeant à quel point je t'ai été inutile; c'est une charge dont je te délivre. » Tu y es ?

— Oui, mais permets...

— Ecris donc, mon vieux : « C'est une charge dont je te délivre. Tu es jeune, tu pourras refaire ta vie... » Je connais cette phrase; on me l'a servie une dizaine de fois, et tu signes : « Ton bien triste, mais bien résolu, Gilles.» Ecris sur l'enveloppe le nom et l'adresse de ta femme. Maintenant, remels-moi ça... Pourquoi hésitestu ? Je te promets de n'en faire usage qu'avec ta permission. Une promesse de moi, c'est sacré. Eh bien, bêta, tu viens de faire le plus difficile. Quand tu voudras, sur un geste, sur ces simples mots : « Envoie la lettre », tu es délivré. Je te donnerai des conseils, je te ferai réussir. Ta femme te portait la déveine, je t'assure. Autrement, avec des facultés comme les tiennes, tu

ne serais pas dans l'état où tu es^ réduit. Combien as-tu dans ta poche ?

— Quatre louis, dit Reygnould, qui possédait juste trois francs cinquante.

— Si ce n'est pas malheureux ! Intelligent comme tu es et tout bouillonnant d'idées ! Il faudrait canaliser ça., te diriger comme un gossej comme un grand gosse. Tu vois, je mets la lettre dans mon secrétaire, là, je ferme à clef. J'attends un mot, un signe.

— Pas tout de suite, supplia Reygnould. J'attendrai qu'on me manque de respect.

— Ah ! Monsieur exige du respect ?gouailla Julie.

Reygnould en profita pour lui exposer ses idées. Il entendait que l'homme fût et restât le maître, toujours et partout. Il avait horreur de l'anarchie et tenait à cette autorité du père de famille dont les générations nous ont transmis l'admirable tradition. Ainsi son foyer lui plaisait beaucoup moins depuis que sa fille Quitte, il ne savait par quel sortilège, échappait à sa domination...

Il parlait avec des gestes amples qui bénissaient et s'indignaient tour à tour.

L!:; MARI DK L.V COUTUniÈRE 235

— Tu me rappelles une bonne histoire, s'écria Julie.

— Dis toujours.

— Non, tu te fâcherais.

— Dis; je ne suis pas un imbécile.

— Voilà. J'avais une coiffeuse qui venait chaque matin me masser le cuir chevelu, me faire une friction et m 'onduler. Tu penses bien que pendant toutes ces opérations, la langue allait son train. Pas bête d'ailleurs, le coiffeuse, elle n'avait pas toujours fait ce métier-là; elle avait pris des leçons de déclamation au temps jadis; elle suivait les premières grâces aux billets que lui donnaient les actrices. Un jour, nous discutions sur l'année où avait été représentée une pièce célèbre de Dumas fils : < Je suis sûre de l'année, me dit-elle, et le 26 novembre encore, ainsi vous voyez!... — Comment vous souvenez-vous si bien? — C'est simple, me dit-elle de sa voix la plus fraîche et avec son bon sourire réjoui, c'est le soir où ma mère m'a maudite. »

— Je ne saisis pas bien, dit Reygnould, le rapport...

Reygnould arrivait timidement au café Vilbert. Il ne poussait plus la porte avec son assurance d'antan. Eusèbe, le garçon Eusèbe, qui traînaillait toujours la savate entre deux sommes sur son bras replié, Eusèbe, perdant son empressement respectueux, faisait attendre la pipe et le pot de bière fraîche. Mme Vilbert, junonienne et sévère et qui s'épanchait jadis en considérations générales, n'ouvrait plus la bouche que pour cette interrogation :

— Avez-vous reçu des nouvelles de là-bas ?

Là-bas, c'était l'Algérie où les dix mille francs devaient, au bout de trois mois, rapporter, selon d'Anablia, une fortune royale. Six mois s'étaient

écoulés. Les lettres, d'abord explicites et enthousiastes, se raréfiaient, devenaient d'une phraséologie molle et douceâtre où perçaient des aveux qui faisaient tressaillir M. et Mme Vilbert : « C'est souvent au moment où l'on désespère que l'on touche au but. Le malheur est que les dix mille francs sont presque entièrement épuisés. Il faudrait, pour stimuler le zèle de nos ouvTiers et continuer utilement les fouilles, trouver dix mille autres francs. Bientôt, si nous avons suivi la bonne piste, nous trouverons le mur en maçonnerie qui précède la galerie au bout de laquelle est emmuré le trésor. Nous devrons faire sauter ce mur qui est d'une épaisseur formidable. L'envoi de la dynamite ici nous reviendrait cher. Je vous prie d'insister auprès de M. et Mme Yilbert pour leur rappeler que je n'ai jamais annoncé le succès certain mais seulement possible. » Ces réticences navraient le propriétaire du café et sa compagne. Bien souvent, des consommateurs s'étaient demandé : '■' A quoi peut bien rêver cette belle personne qui fait de la dentelle au crochet, derrière son comptoir ? » Mme Vilbert rêvait

d'argent. C'est au bout de longues rêveries de cette sorte que les petits commerçants en arrivent aux combinaisons imbéciles qui engloutissent lem'S économies.

Du coup, M. Vilbert n'allait plus aux courses. Il promenait son ennui le long des tables du café, réveillant Eusèbe, envoyant des coups de serviette au chat, grattant son visage envahi par les dartres, mal qu'il expliquait ainsi : « Je me fais tant de mauvais sang avec cette affaire ! »

Reygnould ne tournait plus le bec de cane qu'avec appréhension et il revenait là dans l'unique but de calmer le couple que son absence eût inquiété.

Joyeux de ne trouver que le garçon, il commanda très vite : <f Mon pot, ma pipe. Monsieur et Madame ne sont pas là ? »

— Ils confèrent au sujet d'une lettre qu'ils viennent de recevoir d'Algérie, fit Eusèbe solennel. Les voilà qui descendent.

Mme Vilbert, plus pâle que de coutume, s'installa sans mot dire au comptoir. Vilbert serra sans enthousiasme la main de Gilles :

— C'est du propre! Ah! il est gentil votiv. ami d'Anablia! Un fameux rastaquouère ! Voilà qu'il demande cinq mille francs tout de suite. Vous auriez pu vous adresser à des gens plus riches que nous. Il en faut des pots de bière à quarante centimes pour gagner dix mille francs !

Mais les clients arrivèrent; il était une heure de l'après-midi. Le père Mouton demanda un café, de quoi écrire et se plongea superbement dans son travail. M. de Préjannes suivait, très ivre. M. de Préjannes était la honte du café Vilbert. On le ramassait sous les tables, tellement imbibé d'alcool que le moindre petit verre le jetait à bas. Il avait ce qu'il appelait son « ange gardien » en la personne du sieur Lochard qui le prenait sous le bras et le reconduisait à son domicile, très fier de ramener un ivrogne qui faisait partie de la noblesse. Lochard s'installait humblement au fond du café et attendait que M. de Préjannes fût jeté à la porte par Eusèbe. Alors il le prenait sous le bras : « Vous permettez, Monsieur le comte ? » et, après l'avoir hissé le long de cinq étages, il le remettait entre les mains maternelles de Mme de Pré-

jannes, qui miiriniirnit : Quel enfant! », remerciait le marchand de quatre-saisons et couchait dévotement son mari.

Peu à peu le café s'emplit. Le bookmaker, enhardi par l'impunité, prenait des paris ouvertement. Il donnait dix francs par jour à Vilbert pour avoir droit à sa table au café. Cet industriel était honoré. On le disait fort riche et propriétaire de deux maisons dans la banlieue de Paris. Toujours sanglé dans une redingote à revers de soie, porteur d'une honorable barbe noire, il ne trahissait son métier suspect que par sa pâleur craintive et par l'anxiété de ses yeux : « Sale gouvernement, hurlait Vilbert, estce que je viens les déranger, moi ? Alors de quoi se mêlent-ils ? Je vous le demande ! Voilà un brave homme qui ne fait de mal à personne, qui prend les paris des ouvriers et des employés. Non! Il faut qu'on l'embête! » M. de Préjannes remettait justement au bookmaker un franc vingt-cinq, car MoUien acceptait les paris depuis cette somme, ce qui lui assurait la clientèle des pauvres, quand deux messieurs entrèrent, dont l'un demanda à parler en particulier au pati'on.

Tandis que Yilbert disparaissait avec le nouveau venu, Reygnould, après avoir jeté cinquante centimes sur la table, se préparait à partir quand l'individu qui était resté à la porte lui fit signe de rester.

— Qu'est-ce à dire ? fit Reygnould.

— C'est le commissaire qui est à côté, expliqua l'homme goguenard. On va fouiller tout le monde.

— Je ferai du bruit dans les journaux, je suis rédacteur à V Oriflamme.

— Possible! Vous vous adresserez à Monsieur le commissaire.

Le bookmaker à la belle barbe noire devint plus blême. Mme Vilbert abandonna sa dentelle. Le père Mouton planta là le poème qu'il parachevait. Une descente de police! Des agents de la sûreté envahirent le café. On fouilla tout le monde, sauf Reygnould qui excipa de sa qualité et fut laissé tranquille. M. de Préjannes trouvait la chose très farce. Il riait au milieu de la consternation générale : « Papa Vilbert, dit-il, tu mangeras des fayots au compte du gouvernement. Il y a pas de quoi t'inquiéter, mon

vieux. Je t'enverrai des cigares. Messieurs du guet, fouîllez-moi. On n'aurait pas vu ça sous Henri IV, tout de même ! »

Vilbert et le bookmaker furent conviés à monter dans un fiacre; Reygnould allait s'esquiver q[uand Mme Vilbert l'arrêta, pathétique.

— Télégraphiez à M. d'Anablia, dit-elle. Si tout de même on avait trouvé le trésor! Ce serait le moment!

Gilles gravit d'un pas mélancolique les boulevards. Le café Vilbert disparaîtrait sûrement dans cette double tourmente financière et policière. Or, Gilles aimait ce coin pour les heures douces et paisibles qu'il y avait tuées; il aimait les banquettes accueillantes aux paresses de l'après-déjeuner, il aimait le bruit des dominos raclés sur les tables de marbre et les habitués qu'il appelait ses amis, et le garçon Eusèbe, et la chatte familière, laquelle, assise sur son derrière, semblait juger gravement les coups de bridge. Il aimait jusqu'à l'odeur même du café (jui sentait les vieilles cartes à jouer, la bière sure et le tabac. Tout cela allait devenir du passé. Et Reygnould tenait à ses habitudes.

Il n'était pas jusqu'à Madeleine qui ne bénéficiât de ces réflexions moroses. Julie Leuriot la remplacerait mal, malgré son luxe, sa poigne et son entente des choses pratiques. Gilles faisait un retour sur lui-même, quand il croisa un monsieur d'une élégance accomplie qui ressemblait à d'Anablia, un d'Anablia bronzé, glabre, et porteur d'un inhabituel monocle. Mais c'était impossible! Il venait d'écrire, on avait reçu le matin même une lettre de lui. Reygnould suivit le fantôme et ne tarda pas à s'apercevoir que c'était d'Anablia lui-même, en chair et en os. Comment l'aborder? Gilles eut une idée géniale; il contrefit sa voix au point d'en faire une voix féminine, timide et flûtée et il soupira :

— D'Anablia.

L'homme se retourna, saisi.

— Que faites- vous ici ? grogna Reygnould. Et le trésor ?

Mais le détenteur du secret légué par un vieil Arabe avait plus d'un tour dans son sac. Il fit l'étonné et avec un accent espagnol plus violent que nature :

— Seiior, que je né sais quoi vous voulez. Je mé nommé Valléjo.

Reygnould saisit le pseudo Valléjo par le col de son beau pardessus.

— Voulez-vous parier que je provoque un scandale, que je vous fais arrêter et que l'on reconnaîtra alors votre véritable identité. Inutile de jouer au plus fin avec moi, ça ne prend pas, mon petit.

— Tenez, mon cher Gilles, dit d'Anablia en reprenant instantanément son timbre naturel, entrons prendre quelque chose, voulez- vous ? Et je vous dirai le secret de ma présence ici.

Devant un amer-citron, d'Anablia consentit à s'épancher. L'amour, Tamour seul lui avait fait quitter la terre algérienne.

— Avec mes dix mille francs, hurla Reygnould.

— Plus bas, mon ami, plus bas. Vous ne parlez que d'argent. Ah! si j'avais su. je me serais adressé à un autre. Les commanditaires ne manquaient pas. . .

Pressé de questions, il avoua que le trésor restait introuvable, malgré les fouilles. On avait

trouvé des pièces de monnaie romaines, et un vieux glaive rouillé dont un antiquaire d'Oran avait donné quinze francs; d'Anablia tenait la moitié, soit sept francs cinquante, à la disposition de Ml. et Mme Vilbert. Mais, d'après les évaluations les plus strictes, la continuation des fouilles reviendrait à une trentaine de mille francs. Et puis le trésor était enfoui sous une montagne. La charge de dynamite nécessaire à la découverte des millions enterrés là par les compagnons de Barberousse, serait bien capable d'anéantir cette montagne et d'amener un désastre dont on serait responsable devant les tribunaux.

Tout cela, conclut d'Anablia avec le détachement supérieur d'un homme qui parle d'une affaire à laquelle il reste totalement étranger, tout cela est bien ennuyeux. Il faudra expliquer à ce cafetier qu'une longue patience est nécessaire.

— Vous êtes un escroc, clama Reygnould.

— Voilà qui est bien vite dit, se contenta de répondre d'Anablia.

Il huma d'un trait son amer-citron et se leva:

— Je VOUS laisse payer, cher ami, je n'ai pas un sou de monnaie sur moi.

— Vous ne partirez pas comme ça!

— Trop juste ! Vous désirez mon adresse : hôtel du Royaume-Uni et du Globe, 28, rue des Petites-Ecuries. Mon petit Reygnould, pas de grabuge, hein ? Dans votre intérêt.

— Bandit, ton trésor n'a jamais existé!

— Si j'avais été sûr qu'il existât, t'aurais-je proposé de partager ?

— Voilà, dit Gilles : Si tu ne rends pas gorge immédiatement, je te casse la figure.

Il allait le faire. D'Anablia, épouvanté, sortit de son portefeuille un billet de cinq cents francs : c Prends, tu n'auras pas un centime de plus, c'est le fond de mes poches, parole d'honneur. »

Et il s'esquiva rapidement, laissant Gilles stupide, son billet à la main.

Quand Reygnould reprit possession de luimême, son premier soin fut d'aller apporter ces cinq cents francs à Mme Vilbert.

— Prenez toujours ceci, les fouilles continuent, ayez bon espoir.

Mais la vue de l'argent rendit immédiatement

la confiance à Mme Vilbert. Non, non, elle n'acceptait rien, elle voulait sa part dans le trésor, voilà. On attendrait, puisqu'il le fallait.

— Reprenez vos vingt-cinq louis. Monsieur Gilles. Nous en aurons bien d'autres plus tard, vous verrez.

Elle se lamenta. On avait gardé, contre toute habitude. M. Vilbert qui portait, paraît-il, sur lui, au moment de l'arre-station, des fiches de paris. Ce serait la prison et l'amende, tout cela pour les dix francs par jour que ce gredin de bookmaker versait, afin d'exercer chez eux son illicite métier. Le commissaire de police avait été dune grossièreté révoltante. M. Vilbert se plaindrait certainement plus tard au président du Conseil. Mme Vilbert avait repris sa placidité majestueuse et sa dentelle au crochet. M. de Préjannes fredonnait une chanson à lui qu'il coupait en distiques. Après chaque distique il buvait une gorgée :

.T'aime le curaçao

Mais le kirsch n est pas sot.

Et il buvait.

J'uime la grenadine Mais lii bière est divine.

Et il buvait encore : « Je suis, dit-il à Reygnould, d'un crétinisme grand comme le monde, Chez nous on ne fait rien à demi. Quand je me mis à devenir idiot, j'ai voulu devenir plus idiot que le plus idiot des idiots. Ainsi, j'aurais réussi à devenir un grand capitaine ou un grand savant et je m'enfonce dans une bêtise épaisse comme une soupe de maçon. Je m'en rends compte, parce que je ne suis pas un ignoble petit bourgeois comme vous. Je vois clair. Et plus je bois, plus je vois clair. » Son grand nez flambait maintenant et sa moustache, poisseuse par endroits, décolorée à d'autres, pendait, lamentable. On devinait que la ménagère avait raccommodé avec un talent angélique cette jaquette élimée et ce pardessus dont la coupe restait élégante, qu'elle avait brossé de son mieux le chapeau melon strié d'anciennes cabossures; mais peu à peu ]\I. de Préjannes dégringolait, en arrivait au linge douteux, aux bottines éculées, avec cette renonciation veule qui fait défini-

tives les déchéances, change la pauvreté en misère et les malheureux en déclassés.

La vue de cet ivrogne effondré plongea Reygnould dans des abîmes d'amères réflexions. Avant de sortir, il trouva convenable d'adresser quelques remontrances à cet ancien ami. Maïs celui-ci les accueillit très mal. N"alla-t-il pas jusqu'à déclarer qu'il n'avait rien de plus à se reprocher que lui, Reygnould, et qu'il montrait, en somme, plus de conscience en buvant, pour essayer de s'oublier ? Quant au père Mouton. il couvrait de son écriture fine une feuille de papier à lettres que le garçon lui avait donnée, parcimonieusement : « Traître, une seule feuille de papier! Mais tu n'étoufferas pas la pensée. J'écrirai plus fin, voilà tout. » Le père Lochard, retiré dans son humble petit coin, ruminait, sans parler, sans lire, sans fumer, le bonheur savoureux de ne rien faire.

Alors Reygnould envoya au café Vilbert le coup d'œil amical et navré qu'on adresse à un endroit favori que l'on va quitter, pour toujours...

Et il tomba, chez lui, sur une scène pénible.

Un créancier, le nommé Loberon, fournisseur de merceries diverses, était venu lui-même réclamer sa note. C'était un bossu; sa petite voix aigre faisait peur à Quitte qui s'était cachée derrière un rideau :

— Voyons, s'écriait le bossu, c'est vous, vous, Madame Reygnould, qui faites tort à un honnête homme ! Ah ! jamais, votre mère autrefois... J'ai fourni votre mère pendant vingt ans, sans une discussion. Et vous me forcez à venir moi-même faire un métier qui ne me convient guère. Vous n'êtes pas convenable, non plus...

Madeleine répondait tant bien que mal : '<■ Oui, j'ai eu tort, Monsieur Loberon, mais patientez quelque temps encore, en raison justement de nos anciennes relations... >

— Qu'y a-t-il ? interrompit Reygnould. N'allons-nous pas supplier ce monsieur ? Ce sont des manières nouvelles.

Le bossu se fâcha :

— Avec vous je ne prendrai pas de gants. Mon argent, ou, aussi vrai que je m'appelle Loberon, je vous fais déclarer en faillite. A bon entendeur, salut!

INIadeleine, très pâle, mordait son mouchoir. Le petit homme s'en fut,

— Il me faudrait trois cents francs, balbutia Madeleine.

Reygnould avait sur lui les cinq cents francs de d'iVnablia. Il eut un mouvement pour les donner. Puis il se ravisa.

— J'en ai assez, j'en ai assez, répétait-elle! de cette voix blanche et brisée qui semble sourdre des abîmes de la douleur. Oh ! vois-tu, toujom's travailler pour se débattre au milieu des mêmes bas soucis d'argent! Ils m'ont vieillie, car ils me poursuivent depuis l'enfance; c'est une pensée qui m'agrippe au réveil et qui ne me lâche plus... je n'ai eu dans toute ma vie de femme que deux ou trois semaines peut-être, sans cette idée obsédante et qui me tue à la fin. Gilles, délivre-m'en! Je vivrai n'importe comment, je te le jure, comme une ouvrière, oui, comme une ouvrière, plutôt que de continuer à agoniser les jours d'échéance, avec la hantise du déshonneur, la terreur de la faillite oii nous serons acculés un jour.

Elle était à genoux, elle joignait les mains en

eurant. C'était la première fois, mais son cœur 2vait et Quitte qui était sortie de son rideau itait jetée sur sa mère; elle l'embrassait avec s sanglots nerveux.

Reygnould n'éprouvait qu'un intense désir : ',n aller, fuir ces cris, ces larmes, ces san- )ts. Ce n'était plus tenable, décidément, si son Lérieur devenait funèbre, si on le traitait mme un bourreau, cause de tout le mal. Il en ulut à Madeleine de la peine qu'elle lui faiit. Il en voulut à Quitte qui avait assis sa ^re dans un fauteuil et la soignait avec de tites mines, pour qu'elle se déridât. Il n'était us le Maître, décidément.

— Je comprends, dit-il, je suis une bouche trop, ici...

— Gilles, je n'ai jamais entendu dire cela.

— Si! si, tu insinues que je devrais gagner l'argent.

Quitte se campa devant son père :

— Eh bien, je te le dis, moi, que tu devrais gagner, plutôt que de laisser maman passer

5 nuits...

Reygnould saisit Quitte au hasard, à la gorge.

L'enfant eut un cri rauque. Madeleine s'élança

— Veux-tu la laisser !

Elle lui arracha Guitte des mains. L'enfan était toute blanche, mais elle ne pleurait pas ses dents crissaient de rage impuissante. Rey^ gnould, congestionné, rouge de fureur, tournoya sur lui-même comme s'il allait tomber oucomm( s'il cherchait quelqu'un à étrangler. Madeleine en profita pour enfermer Guitte dans la cuisine Puis elle revint.

— Et maintenant ? dit-elle.

— Maintenant, je t'engage à prendre garde Sinon...

— Sinon, quoi ? Je te forcerai bien à parler va...

— Sinon, je m'en iraij car il faut que tu h saches; tu n'as jamais été pour moi qu'un bou let. Oui, pour les autres, peut-être, pour cem qui ne savent pas, je suis un misérable, tu tra vailles à ma place, tu me nourris! Ah! je l'a payée de mon sang, celte nourriture que tu nu reproches. Tu n'as jamais cessé de m insulter; ta douceur, ton silence, ton calme, autant de comédies pour faire dire aux gens : « Pauvn

LE MARI DE LA COUTURIERE ioo

petite femme ! Comme elle est à plaindre! » C'est ton vice à toi de jouer les martyres. Demain tu me diras peut-être que j'ai voulu tuer ma fille, quand il n'y a pas un homme à ma place, tu m'entends, pas un, qui n'eût vu rouge après ce que ma dit cette enfant. Personne ne me connaît, personne ne sait ce que je vaux et si je n'ai pas réussi jusqu'à présent, c'est la faute.

Madeleine eut un rire terrible, un rire qu'elle ne put arrêter et qui lui faisait mal, un rire qui crispait davantage ses nerfs exaspérés. Et ce rire souffletait Gilles, lui rentrait dans la gorge les reproches qui allaient encore en sortir. Ce rire, c'était toute la douleur de Madeleine, d'autant plus formidable qu'elle l'avait contenue plus farouchement jusqu'alors, c'était toute sa douleur qui explosait enfin. Reygnould ne put en supporter davantage ; il hurla : « Taistoi. » Mais elle ne pouvait se taire. Elle avait bien le droit de rire uif peu, depuis si longtemps qu'elle pleurait. Et elle continuait de rire quand Reygnould, affolé, la gifla à toute volée.

A ce moment, on sonna.

2ô6 LE MARI DE LA COUTURIÈRE

Madeleine se redressa, une idée lui vint, insupportable : « Si c'était Marcel... S'il avait entendu ! »

— Je vais ouvrir, bégaya Reygnould.

Il était gêné, toute sa colère tombée soudain. Mais il ne trouva derrière la porte d'entrée que Guitte.

— C est toi ?

— Oui. j'ai fait le tour par l'antichambre et j'ai sonné à la porte d'entrée, pour que tu laisses maman tranquille.

— Misérable ! Les voisins vont t'entendra. Entre vite.

Maintenant, Madeleine pleurait comme une enfant, avec des hoquets qui s'apaisaient. Encore des larmes ! Encore une journée sinistre en perspective ! Et la bonne qui revenait du marché, la bonne sale, reniflante et familière des ménages pauvres ! Reygnould eut une révolte. Allons! Un dernier préjugé l'attachait là. Il romprait ce fil pour êVte, définitivement, un homme fort, un homme supérieur.

Cela s'était fait très vite. Reygnould, riche de cinq cents francs, avait jeté à Mme Leuriot : « Envoyez la lettre ! » furieusement, dès son arrivée, avec la crainte de ne jamais laisser échapper cette parole libératrice, s'il ne la prononçait pas tout de suite. Et maintenant il était libre, avec un poids énorme sur le cœur. Mme Leuriot lui fit louer une garçonnière d'un prix modique, une chambre meublée qui sentait affreusement l'essence de roses, le précédent locataire étant courtier en parfums orientaux. Julie affectait vis-à-vis de Gilles une condescendance qui humiliait Reygnould. Si elle devait continuer à le traiter

en petit garçon, il vivrait seul, amer et méconnu.

Il trouva bon, cependant, d'envoyer une seconde lettre à sa femme, lettre qui complétait la première et dans laquelle il s'embourbait en explications pâteuses. Il y parlait de l'indépendance grâce à laquelle il conquerrait vite un rang appréciable dans la société. D'ailleurs les honneurs et la fortune ne lui feraient pas oublier qu'il était marié et père de famille. Quitte serait richement dotée. Madeleine pourvue de larges rentes, « puisque j'ai compris que travailler t'ennuie ou te désoblige » . fieygnould se montrait généreux de toutes les façons.

Il ajoutait que plus tard, quand il aurait oublié, il reviendrait.

Madeleine lut cette lettre avec un faible sourire; puis approcha le papier de son nez: il embaumait l'essence de roses. Cette infamie prud'hommesque était baignée de parfum! Mlle Reboissé, qui la regardait par-dessus ses lunettes, demanda :

— Il vous écrit ?

— Oui des bêtises, des bêtises solennelles et

Kiiipeuses. Gilles s'est toujoui^s abrité derrière îs mots; il continue. Sah! je vais jeter sa letre au feu.

— Souffrez-vous ?

— Non, je suis lasse.

Mlle Reboissé planta là son ouvrage et mar- :ha de long en large, de son pas masculin. £lle semblait en proie à une vive préoccupaion. Enfin elle se mit en face de Madeleine et e déclara prête à émettre une proposition grave, ville Reboissé connaissait la vie st les affaires; le plus, à cinquante-cinq ans, elle était expé- •imentée et économe, toutes qualités qui manquaient à Madeleine. Elle proposait à celle-ci me association, Mlle Reboissé tenant les clefs le la caisse, bien entendu, surtout au cas où le : gros mangeur » reviendrait : « Ce qui ne saurait tarder, pour votre malheur » . Madeleine "ut enchantée de trouver quelqu'un sur qui se iécharger de tous les soucis matériels. On décida de transporter la maison de couture chez ^llle Reboissé qui avait deux chambres très coni^enables, au second, rue Lévis. Et Madeleine dénénagerait, un logement au sixième suffirait

maintenant : « Ma petite dame, il faut être sage

et faire des économies. Regardez votre mine

de papier mâché. Si ce n'est pas une pitié ! Et

laissez-moi faire. Seulement, tenez ferme, et si

votre Reygnould revient, flanquez-le moi à la

porte. C'est entendu, n'est-ce pas?»

Pour Quitte, elle était dans le ravissement.

Depuis la dernière calotte que lui avait donnée

son père, elle le haïssait, lui jouant des tours

sournois, comme de verser de l'encre dans soii.

tabac ou de lui cacher ses pantoufles. Et voilà

qu'il s'en allait, de lui-même! Bon débarras!,

> Guitte n'irait pas le chercher, bien sûr. ;

Le déménagement tut une joie. On vendit une partie des meubles et on s'installa dans deux petites pièces pourvues de demi-fenêtres d'où l'on avait une perspective admirable de toits et de cheminées. C'était un ménage de poupées. On faisait la cuisine sur un petit fourneau, on mangeait hâtivement, « entre femmes », des friandises délicieuses. Guitte n'avait plus d'intermédiaire entre elle et sa maman, plus personne, pas même Mathilde qui était partie renifler ailleurs. Jamais Guitte n'aurait supposé

qu'on pût tant s'amuser, dans la vie, ni être si heureuse. « C'est papa qui était de trop », affirmait-elle. Et puis sa grand'mère. qui détestait Reygnould, venait chez eux maintenant et enseignait à Madeleine la façon de faire des économies avec vingt-ti'ois sous par jour. « Depuis que je suis retirée je n'ai jamais eu davantage, ma fille, et voilà une robe de soie qui en est à sa dix-huitième année. Dirait-on pas qu'elle sort de sa boîte ? » Madeleine considérait sa mère avec la tristesse que l'on a pour les êtres effacés, annulés, les êtres de grisaille et d'ombre dont toute la vie n'a été qu'un recul. Un soir où elle était allée chez sa mère pour s'épancher un peu, pour tenter de trouver là un refuge et iine consolation, la bonne femme avait coupé net son « Maman! » semblable à un cri d enfant blessé : « Ecoute, ma fille, écoute, tu entends quelque chose qid tombe. Ce sont des coquilles d'huîtres ! Tous les jours les voisins mangent des huîtres. Ils se ruineront, tu verras; la petite femme a l'air évaporé; le monsieur est contrôleur de théâtre. Un métier de fainéant ! Monsieur se lève à midi et tu ne croirais pas,

il mange à son premier déjeuner une soupe au lait; c'est la concierge qui me l'a dit. Elle le sait par une voisine, parce que ces gens-là ne lui parlent jamais; il n'y a rien de plus fier qu'un contrôleur de théâtre, c'est toujours en habit et ça a des souliers éculés, mais on ne les voit pas, sous le comptoir. Des personnes maniérées, quoi ! »

Madeleine se rejeta sur sa fille avec cette frénésie maternelle qui cache souvent une déception sentimentale. Guitte, grandette, devenait une compagne, mais son petit caractère s'affirmait J chaque jour plus pratique et plus résolu. Les contes de fées ? des blagues ! Les livres ? des blagues ! Et Guitte déblayait, d'un grand geste* ce fatras enfantin. Elle ferait du commerce et elle gagnerait de l'argent et il ne faudrait pas lui faire croire que vingt centimes font cinq sous, ah mais ! Gentiment active elle mettait le couvert, faisait les lits, balayait avec une passion enfiévrée. Maintenant, seulement, elle se sentait chez elle : « Tu ne sais pas, quand j( fais un cauchemar, je m'imagine que papa revient! Si jamais cela arrive et que je reçoi\'(

LE AIARI DE LA COUTURiÈ RE 26'?

encore une gifle, je lui enverrai un encrier à travers la figure et un encrier plein. » Madeleine fermait d'un doigt la petite bouche bavarde.

Mais Guitte s'aperçut que sa maman s'ennuyait, que, le soir venu, parfois, au milieu d'une phrase, au milieu d'un jeu, elle s'interrompait, brisée par un rêve. Guitte, après avoir beaucoup réfléchi, risqua cette phrase prononcée d'un ton détaché, sans avoir l'air d'y mettre de l'importance :

— Tu sais, moi, je ne t'en voudrais pas du tout si tu divorçais et si tu me donnais un autre papa.

Et elle ajouta :

— Guitte. toujours Guitte en face de toi, je comprends que cela devienne monotone à la longue...

Madeleine souriait.

— Tu ne me réponds pas ?

— Tu dis des bêtises. Je suis très bien comme cela, avec toi, et je ne désire pas autre chose.

Guitte hocha la tête, laissa passer quatre ou cinq secondes et remarqua :

— Pourquoi M. Marcel n 'est-il jamais revenu ? Je parie qu'il ne sait pas que nous sommes seules; car tu sais, je peux te le dire, c'était toi qu'il aimait bien. Papa l'énervait. Je t'embête, vieille maman, je vais aller me coucher.

Et Guitte, pensive, se déshabilla, puis elle murmura sa prière du soir, à laquelle, dévotement, elle ajoutait : « Et faites, Seigneur, faites q^ue papa ne revienne jamais ! »

Marcel savait que Reygnould avait déserté le domicile conjugal. Mais Marcel allait se fiancer. Joli mariage : deux cent cinquante mille francs de dot; un beau-père et une belle-mère à ses genoux, buvant ses paroles et ne demandant qu'à lui obéir. Suzanne Dellioule qui hésitait depuis deux ans entre le lieutenant et le champion de golf, finit par penser que selon l'argot sportif. Marcel les « réglerait » promptement. Marcel était, de l'avis général, un garçon très fort, et qui ferait son chemin dans la politique. N'avait-il pas, déjà, le maniement de cette phrase flasque et gluante qiii plaît aux électeurs et, violente en apparence, flatte toutes les

passions et ménage tous les intérêts ? Il excellait dans ces devoirs de style où il est dit, par exemple : « Prolétaires, unissez-vous, défendez-vous jusqu'à la mort, comme c'est votre droit et votre devoir » et oii l'on ajoute : « Mais n'oubliez pas que le capital est utile, que le capital est sacré et que s'il est des ouvriers admirables, il y a des patrons de génie. » Il avait inscrit à son blason la Chèvre et le Chou, si séduisant, d'ailleurs, et gardant de son passage dans la poésie — ainsi disait-il, — la douceur nostalgique des rêveurs contraints à l'action.

Au fond, il n'avait eu, pour stimuler son ardeur et fouetter son ambition, qu'à songer de loin en loin au logis maternel, dans ce coin d'Auvenargues fleuri de glycines et de souvenirs. La maman Landrieu, installée dans une jolie maison grâce à lui, ayant une servante pour astiquer les meubles et un beau bonnet sur la tête, là était la première étape, déjà franchie : M. Dellioule servait à son secrétaire de fort beaux appointements. Ensuite, son ambition suffirait à Marcel, il disait adieu à l'amour, n'éprouvant à l'égard de Suzanne que cette in-

différence affectueuse où certaines gens voient un gage de bonheur conjugal. Suzanne restait, d'ailleurs, impénétrable. C'était le vrai sphinxjeune fille, l'énigme, la chrysalide obscure d'où peut sortir un insecte aux ailes funèbres ou un papillon irisé de soleil.

Marcel ne fréquentait plus la salle de rédaction de l'Oriflamme. Il avait vu Reygnould au théâtre, portant le réticule, la lorgnette et le manteau de Mme Leuriot. Gilles lui avait fait, en passant, un petit signe de tête protecteur accompagné de cette phrase : « Je suis sur la piste d'une affaire étonnante, mon cher, je vous en reparlerai : des millions à ramasser. » Marcel s'abstenait de rendre visite à Madeleine. Ne lui en voulait-il pas un peu ? Et tout au fond de lui-même, il lui gardait une sorte de reconnaissance mêlée de rancune. Pourquoi ne lui donnait-elle pas signe de vie ?

Aussi fut-il stupéfait, quand, un matin, la femme de ménage lui annonça qu'une petite demoiselle le demandait, Mlle Marguerite Reygnould. Et Guitte pénétrait, avec son canotier de cuir bouilli, sa queue de rat nouée par un

ruban bien propre, le nez en l'air et les yeux candides. Il lui offrit cérémonieusement un fauteuil, mais elle était pressée, elle n'avait guère le temps de causer. A'^oilà : elle était venue sans le dire à sa mère, parce que sa mère était bien triste, bien seule et que Monsieur Marcel serait capable de la sauver de l'ennui : « Père est parti, nous habitons maintenant sous les toits ; oh ! c'est gentil, on voit des cheminées magnifiques et puis une montagne, là-bas, dans le brouillard. » Alors, voyons, c'était convenu. Monsieur Marcel viendrait bientôt ? Guitte ferait semblant d'être surprise en le voyant...

— Mais, dit Marcel, je serais déjà venu depuis longtemps si je n'avais eu de sérieux empêchements. Songez, Mademoiselle Guitte, que je suis sur le point de me fiancer.

— Ah ! fit Guitte se levant, ah ! nous n'avons vraiment pas de chance...

— Cela ne m'empêchera pas de venir chez vous un de ces jours...

— Je ne dirai rien à maman; je ne vous ai pas vu.

LE U\m DE LA COUTURIÈRE 2G9

— Entendu. \'oulez-vous me permettre de vous embrasser, Mademoiselle Guitte ?

— Non, Monsieur.

Et Guitte se retira, le cœur gros. Elle le devinait, cette nouvelle ferait un gros chagrin à sa mère qui n'avait vraiment pas besoin d'ajouter une peine à ses peines.

Au surplus elle se donnait raison : jadis elle détestait Landrieu.

Tandis qu'elle cheminait, elle entendit une voix derrière elle :

— Guitte !

C'était Reygnould.

— Veux-tu me donner la main ?

— Oui, père.

— Ta mère va bien ?

— Oui, père.

— Es-tu contente de me voir ?

— Oui, père.

— D'où viens-tu?

Guitte mentit :

— De faire des rassortiments.

— Vous êtes restées dans la maison, m'a-t-on dit?

270 LE MARI DE LA COLTi:i\lÈRE

Silence.

— Tu sais, affirma Re\'gnould, un malentendu a pu me séparer de ta mère, je reste ton père, néanmoins, et je t'ordonne de me répondre.

Quitte, à ces mots, traverse la chaussée en courant et se sauve de toute la vitesse de ses jambes. Son père, maintenant, c'était complet! Elle ne reprit haleine que chez elle.

— Comme tu es en retard ! lui dit Madeleine. Et rouge ! Et dépeignée !

— J'ai couru.

— Je suis sûre que tu n'as pas faim!

— Non, je n'ai pas faim.

— On dirait que tu as pleuré.

— Quelle idée! Je ne pleure jamais, tu le sais bien.

— Guitte, tu me caches quelque chose.

— Non, mère, je ne te cache rien, je te le promets.

Madeleine regarde Guitte, longuement. Le nez de Guitte bouge et frémit, comme aux jours des pires révoltes.

— Toi, tu as va ton père.

— Oui.

LE MARI DE LA COUTURIÈnE 271

— Il ta interrogée ?

— Naturellement.

— Et tu as répondu ?

— Je me suis sauvée.

— Il ne fallait pas te sauver.

— Que veux-tu. Je suis pour toi. Alors, je n'aime pas qu'on me force à cafarder. Maman, veux-tu que nous restions ensemble, toujours ? Nous ne compterons plus sur personne et quand nous serons rentrées toutes les deux, nous nous moquerons s'il pleut dehoi-s, ou s'il vente, ou s'il grêle. D'abord, moi, vois-tu, je me fiche pas mal de tout ce qui n'est pas toi. Les autres sont les autres et ils resteront les autres, tous, tu m'entends, tous, pauvre petite maman chérie...

Un Marcel ganté de jaune clair, bien peigné, le cheveu gras et la raie luisante, merveilleusement habillé et gardant sur la cuisse un chapeau haut de forme dont il montre le cuir et la coiffe blancs, un Marcel en visite, essoufflîê d'avoir monté six étages, un Marcel qui ne se dégante pas, qui ne pose pas son chapeau, q;dî ne déboutonne pas sa jaquette, un Marcel qui a l'air d'une bonne dame de charité montée sous les combles pour voir les pauvres, un Marcel terne et bouffi, ne lâchant que des phrases vagues.

Sept mois se sont écoulés depuis la visite de Guitte. Marcel est venu à cinq iieures du soLc,

dans l'espoir de ne trouver personne : Madeleine, souffrante, était chez elle justement. Elle lisait, au coin du feu. Déjà, les deux couverts étaient mis sur une petite table de bois blanc couverte d'une serviette. Marcel songea au dîner qu'il avait fait le jour de son arrivée chez les Reygnould. Quel chemin depuis! Et pourtant l'homme qu'il était devenu restait obscurément jaloux de l'homme qu'il était alors, plus pur, peut-être : « Allons, se dit-il, je suis stupide, je n'ai jamais fait de mal à personne. »

En effet, il n'avait jamais fait de mal à personne. Et ce jour-là, par un temps effroj^able, il avait tenu pourtant à venir rue Demours rendre à Madeleine la visite qu'il lui devait. Comme elle lui sembla pâle et amaigrie! Sa main, cette main qu'il avait baisée, prenait un aspect maladif, mais Madeleine gardait un charme douloureux. Parce (ju'elle était un peu de sa jeunesse à lui, elle lui paraîtrait éternellement jeune, et il la regretterait, éternellement.

— Vous avez quelque chose de changé, lui ditelle après l'échange des premières phrases; je vous trouve sérieux, bourgeois et correct, d'une

correction qui fait honte à ma robe de chambre.

— Chère Madame, dit-il d'une voix altérée, c'est que j'ai une grande nouvelle à vous annoncer.

— Vous vous fiancez.

— Vous avez, deviné.

Comme Quitte, Madeleine fit : s Ah ! » et se tut.

Marcel ajouta :

— J'épouse la fille de M. Dellioule : il fallait songer à mon avenir.

— Ne vous excusez pas, dit Madeleine, je ne me fonderai pas sur mon expérience personnelle pour déconseiller le mariage aux autres. Votre fiancée est jolie ?

— Elle a vingt ans.

— Riche, probablement ?

— Assez riche.

— Enfin vous êtes heureux ?

— Je suis content.

— Eh bien ! je vous félicite, mon ami, et je forme pour vous des souhaits bien sincères, bien affectueux, vous n'en doutez pas.

— Je compte vous présenter ma femme.

— Nous verrons, plus tard; mais ce serait lui donner une mauvaise idée de vos relations que de l'amener ici, dans ce taudis.

— Vous plaisantez ?

— Du tout. Et puis votre fiancée a vingt ans, et je suis une vieille femme.

— Ne raillez pas. On ne sait jamais, on ne peut pas savoir ce iguise passe d^ns iun être... Je fais un mariage de raison et je vous semble méprisable...

— Vous vous méprenez, mon ami. Vous êtes le seul juge et vous seul vous condamnez; en ce moment.

Marcel se défendit et s'accusa. Il ne pouvait se trouver en face de Madeleine sans ressentir un trouble. Toutes les balivernes romanesques dont il souriait en temps ordinaire lui' remontaient au cerveau. Dans son cœur envahi d'ambition, une seule place était réservée sans doute à l'amour, une place bien petite, mais que Madeleine emplissait. Quand il était entré dans l'atelier de la rue Demours, il avait désiré* vivre sous l'humble lampe qui éclairait le labeur de Madeleine. Plus tard, quand elle était venue

I chez lui, elle avait complété le décor si harmonieusement que, depuis son départ, quelque chose manquait; il y faisait froid. Enfin, cette chambre, au sixième étage, cette chambre avec ses demi-fenêtres, son papier de quatre sous, sa table de bois blanc, cette chambre qui était la chambre de Madeleine lui paraissait maintenant le foyer élu — où il ferait bon rester. Il dit, bouleversé d'émotion :

— Ce serait trop bête de ne plus jamais nous revoir. Vous savez bien que vous resterez l'unique amour de ma vie.

— Ce mot, ce mot terrible! C'est la première fois que vous le prononcez, Marcel, et dans quelle circonstance ! Taisez- vous ! Ne parlez pas du passé qui nous semblera d'autant plus beau qu'il restera imprécis ; il est fait de sensations vagues, fugitives, il nous sera loisible de l'embellir encore de toute notre imagination. Nous avons été des sages trop fous, mon ami, ou des fous trop sages.

— Madeleine, je vous ai aimée et maintenant encore...

Madeleine fit « chut! » C'était possible, oui.

il l'avait aimée; peut-être eUe-même avait-elle été forcée de se vaincre, d'étouffei' en elle une passion naissante ; tout était consommé. Ils n'auraient pu ajouter que des paroles mauvaises.

— Partez, laissez-moi. Il dit encore :

— Si vous avez besoin de quoi que ce soit... Elle remercia de la tête et quand elle eut

entendu son pas lourd qui s éloignait, elle cria presque: « Comme j'ai eu raison, mon Dieu! comme j'ai eu raison! ;> Tôt ou tard il lui eût échappé ainsi, parce qu'il devait songer à son avenir, parce que l'amour était pour lui une aventure, un accident. Ce qu'elle venait de voir surgir devant elle, en chapeau haut de forme et en gants jaunes, c'était la caricature de celui auquel jadis elle avait pensé trop souvent, c'était le fantôme de son dernier rêve.

Quitte arrivait. Elle alluma les lampes, les bougies, mit dans la pièce la gaieté de son babil et de son remue-ménage. Enfin, elle exhiba solennellement un petit vide-poche et dévida avec emphase un compliment en vers. C'était,

Guitte ne l'avait pas oublié, l'anniversaire de la naissance de Madeleine. Et Madeleine se désola : « Moi qui t'ai fait un mauvais dîner ! » Mais Guitte se souciait bien du dîner! L'essentiel était de rester là, toutes les deux, au chaud, pendant que dehors la tempête faisait rage. Le vent hurlait, la pluie fouettait les vitres : « Mère, je pourrai boire un peu de vin pur après mon bouillon ? Et ce soir, tu me feras de la tisane ? » Sur une réponse affirmative, Guitte battit des mains. Elle voulut que Madeleine et elle prissent leur tisane dans des tasses à café, en devisant et en savourant le liquide à petits coups.

Une paix étrange, une paix douce et navrée envahissait Madeleine. Voilà, le sort lui avait réservé un tout petit bonheur, étroit, celui, après la dure journée, de voir son enfant lui sourire; c'était tout, ce serait tout, à jamais. Et cela suffisait à justifier son existence.

Dehors le vent redoublait, la maison semblait osciller dans le tumulte.

— Mère, dit Guitte, j'ai peur, il me semble qu'on a frappé.

Madeleine prêtait l'oreille. En effet, on frap-

pait de nouveau : deux petits coups timides, des coups de pauvre.

— Va ouvrir, Quitte : c'est peut-être une lettre.

C'était Reygnould.

Il entia, trempé, sans pardessus, la barbe pasf faite, apportant une odeur de misère. Il avait à]' la main un petit bouquet de violettes d'un sou.,i

— Tiens, dit-il à Madeleine, j'ai pensé à ta* fête.

Sans doute y avait- il consacré son dernier sou. Il errait depuis trois jours, sans domicile, chassé par Mme Leuriot qui trouvait ce pauvre sinistre et regrettait de s'en être amusée pendant quelques mois, chassé de son garni, chassé du café Yilbert où Vilbert l'avait traité d'escroc, et il échouait là, vaincu, baissant la tête.

— Elles sentent très bon, dit Madeleine. As-tu dîné?

— Un peu. Je mangerais bien quelque chose.

— Je vais descendre. Attends ! Cliauffe-toi, là, près du feu. Guitte, retire les bottines de ton père et mets-lui ses pantoufles. Je remonte dans un instant.

— Il pleut...

— Je vais prendre un parapluie.

Et Madeleine courut. Elle souhaitait surtout qu'il n'y eût pas de phrases entre Gilles et elle, que leur vie continuât, sans explication... Il était vaincu, il avait faim, elle le recueillerait. Tout était mort en elle, sauf une immense pitié.

Chez la crémière, une petite vieille aux rides comblées de cra.sse la prit par le bras.

— Vous ne me reconnaissez pas ? Mme de Préjannes. Ah ! dame ! Je ne représente plus guère. Et vous avez eu des malheurs aussi, n'estce pas, Mme Re^-gnould ? Moi, j'ai M. de Préjannes couché à la maison, avec une cirrhose de foie. C'est gênant, parce qu'il faut vous dire. Madame Reygnould, depuis quelque temps je fais des ménages. J'ai trouvé vingt sous de l'heure chez des gens très comme il faut. Ils me donnent du Tx)rdeaux et de la viande froide pour M. de Préjannes. Et puis on ne m'humilie pas; on m'appelle madame; on ne me force pas à frotter par terre. Voyez- vous, tomber pour tomber, autant vaut tomber tout à fait; on se fait moins de mal quand on ne se retient pas.

Madeleine paya rapidement ses emplettes et remonta les six étages d'un trait. « Gilles, pensat-elle, doit pleurer en ce moment. » Mais la voix de Rej'gnould la cloua sur le palier. Et cette voix disait, apostrophant Guitte :

— Tu as pris de mauvais plis. Me voilà' revenu et ça va marcher! D'abord tu apprendras que je suis le maître ici, le seul: maître et que j'entends être obéi.

Madeleine hésita un instant, puis elle mit la clef dans la serrure et entra.

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