ACTE I, SCENE III
vous avez déjà un pouce de fer dans le bras; prenez garde de grossir la carte.
BAIIUEL.
Oh 1 je sais que vous êtes la meilleure lame de Paris. Votre épée vous tient lieu de tout, même de généalogie,
MONTRICHARD
Deux pouces.
BAUDEL.
De noblesse ambiguë, sans autre ressource connue que le jeu, vous êtes parvenu par votre bravoure et votre esprit à vous faire accepter dans le monde des viveurs élégants ; vous êtes même un des coryphées de ce monde... où vous vous conduisez d'ailleurs en parfait gentilhomme : dépensant beaucoup, n'empruntant jamais, beau joueur, beau convive, fin tireur et vert galant.
MONTRICHARD
Trois pouces !
BAUDEL.
Malheureusement votre déveine a commencé. Vous êtes à sec, vous cherchez cinquante mille francs pour tenter encore la fortune, et vous ne les trouvez pas.
MONTRICHARD
Cinq pouces.
BAI DEL
Eh bien, moi, je vous les prête.
MONTRICHARD
Bah !
BAUDEL.
Combien de pouces, maintenant?
MONTRICHARD
Cela dépend des conditions du prêt.... car il doit y avoir des conditions?
BAUDEL.
Sans doute.
MONTRICHARD
Parle/,. M. (\o neausêjoui'.
BAUDEL.
Oh! c'est fort simple; je voudrais...
MONTRICHARD
Quoi?
BAUDEL.
Diable! ce n'est pas aussi simple qu'il me semblait d'abord.
MONTRICHARD
Je suis très-intelligent.
BAUDEL.
Monsieur, j'ai cent vingt-trois mille livres de rentes.
MOXTRICHARD.
Vous êtes bien heureux.
BAUDEL.
Eh bien, non; j'ai reçu une éducation de gentleman, j'ai tous les instincts aristocratiques; ma fortune, mon éducation m'appellent dans les sphères brillantes du monde...
510NTRICHARD.
Et votre naissance vous en repousse.
BAUDEL.
Précisément. Chaque fois que je frappe à la porte, on me la ferme au nez. Pour entrer et pour me maintenir, il faudrait me battre une dizaine de fois. Or, je ne suis pas plus lâche qu'un autre, mais j'ai , comme je vous le disais, cent vingt-trois mille raisons de tenir à la vie, et mon adversaire n'en aurait, la plupart du temps , que trente ou quarante mille tout au plus ; la partie ne saurait donc être égale.
MONTRICHARD
Je comprends; vous voulez faire vos preuves une fois pour toutes, et vous vous adressez à moi.
BAUDEL.
Vous y êtes.
MONTRICHARD
Mais, mon cher monsieur, quand je vous aurai fourré un pouce de fer dans le bras , cela ne ])rouvera pas que vous tiriez bien l'épée.