LE MARQUIS, GERVAIS
LE MARQUIS
Hé! mon ami!
GERVAIS
Monsieur?
LE MARQUIS
Fais-moi le plaisir de m'annoncer.
Je ne suis pas de la maison.
LE MARQUIS
Encore! je ne rencontrerai donc dans cet hôtel que des gens qui y sont étrangers?
GERVAIS, à part.
En voilà une aventure ! Un intendant poli , et qui m'a payé. Maintenant, allons chez mon marquis. (Haut.) Monsieur veut-il que j'appelle un laquais?
LE MARQUIS
Non, non, j'attendrai. {A part.) le ne serais pas fâché de m'orienter un peu et d'obtenir adroitement quelques renseignemens ; ce garçon a une excellente physionomie.
GERVAIS, à part.
Voilà un gentilhomme de bonne mine.
LE MARQUIS
Dites-moi , mon ami , vous connaissez la personne... le... le maître de cet hôtel?
GERVAIS
Monsieur veut dire la maîtresse.
LE MARQUIS
La maîtresse! {A part.) C'est une femme. Hum! heureux Montmoran! {Haut.) Sans doute, la maîtresse (s appuyant sur son épaule) et la... entre nous, comment est-elle ?
GERVAIS
Monsieur ?
Je veux dire, comment la trouvez-vous ?
GERVAIS
Moi? mais dam! y en a de plus laines qui sont encore pas mal jolies.
LE MARQUIS
A merveille! vous êtes connaisseur, mon ami ; je vous en félicite. {A part.) Ce garçon me plaît beaucoup,
• Le Marquis , Gervais.
GERVAIS, à par/.
C'est singulier comme ce monsieur me revient. J'ai envie de lui demander sa pratique.
LE MARQUIS
Allons, maintenant je puis me faire annoncer.
GERVAIS
Pardon, mon gentilhomme ; mais j'ai une petite prière à vous adresser.
LE MARQUIS
A moi! qu'est-ce donc ?
GERVAIS
Je suis cordonnier...
LE MARQUIS
Cordonnier!
Et je voulais demander à monsieur dem'honorer de la pratique de son pied.
LE MARQUIS
Ma pratique ! ah ! ah ! ah ! ah !
GERVAIS
Monsieur a ri, monsieur consent.
LE MARQUIS
Du tout, je refuse.
GERVAIS
Bah! et pourquoi?
LE MARQUIS
D'abord parce que tu me parais un honnête garçon, et qu'ensuite je ne te paierais pas.
GERVAIS
Comment?
LE MARQUIS
Ah! mon Dieu! oui, ruiné, entièrement ruiné; tu vois que j'ai raison de refuser.
GERVAIS
Ruiné! tiens, tiens, tiens! Eh bien! ça m'est égal, je suis sûr aue la fortune vous reviendra. Avec une physionomie et un pied comme vous en avez deux , il est impossible qu'on ne l'atteigne pas, la fortune. D'ailleurs j'ai des économies, je puis attendre, et je ne me dédis pas. .
Comment, tu veux absolument...
GERVAIS
J'ai confiance. Ah! si tous les seigneurs étaiçnt aussi scrupuleux que vous... (à part) je ne pleurerais pas mes trois mille deux cents livres.
LE MARQUIS
Soit donc, puisque tu l'exiges. Si tous les cordonniers étaient d'aussi braves gens que toi, {à pan) je ne serais pas maintenant menacé de la prison.
GERVAIS
Où monsieur veut-il que j'aille lui prendre mesure ?
LE MARQUIS, êcrivunt sur ses tablettes.
Tiens, voici ma demeure.
GERVAIS, sortant U7ie adresse.
A moins que monsieur ne veuilleprendre la peine de passer...
LE MARQtJIS.
Tu le rappelleras que c'est malgré moi. {Lisant.) « A la Botte-Fleurie... » Peste, voiU qui est beau !
MAGASIN THEATRAL
CE R VAIS, lisant.
«M. le marquis...» un marquis, quel honneur pour moi !
LE MARQUIS
«A la Botic-Flcurio, Gervais , maître cordonnier !... »
GERVAIS
«M. le marquis dcMontmoran !... »>
LE MARQUIS
Mon créancier 1
GERVAIS
Mon marquis !
Air de Partie et Revanche.
Ah ! voyez quelle aftVcuse cliance , Lorsque déjà j' vous ai fait condamner , Je vous poursuis avec instance , Pour vous forcer à me donner Yol' pratiqu' qui doit me ruiner.
LE MARQUIS
M.ùs à ce compte , je t'assure , Tu gagnerais encor vraiment , Tu ne m'oiï'rais que la chaussure, Kt tu me dois le logement.
[Riant.) Ah! ahl ab! mon pauvre Gervais, vous avez la main malheureuse : vouloir à toute force m'ou- ▼rir un nouveau crédit, à moi, votre débiteur insolvable!
GERVAIS
Comment, monsieur le marquis, c'était vous?
LE MARQUIS
Moi-même; et à présent tu n'as plus grande envie de ma pratique ?
GERVAIS
Eh! ehî dam! Pourtant ce que vous faisiez en me refusant était d'un brave homme, et je suis certain que sans votre damné intendant vous m'auriez soldé.
LE MARQUIS
Comment, comment, mon intendant...
GERVAIS
Il me faisait jeter à la porte six jours de la semaine, et le septième...
LE MARQUIS
Le septième?
GERVAIS
Ah! le septième, c'est différent, il m'était défendu de me présenter sous peine de la bastonnade I
LE MARQUIS
Le drôle! je le chasserais...
GERVA.1S.
Bravo!
LE MARQUIS
Si je l'avais encore.
GERVAIS
Ainsi, monsieur le marquis, vous ne possédez. . . .
LE MARQUIS
Absolument rien; et demain je serais peut-être allé moi-même te demander le domicile que le parlement t'a autorisé à me fournir; car demain il me faudra quitter le mien.
La prison... Allons donc, c'était bon quand je
vous croyais méchant, orgueilleux; la prison à vous, un si honnête homme, qui refusait le crédit que je lui oflrais, et qui, pour moi , chasserait son intendant s'il l'avait encore I Jamais! jamais 1
LE MARQUIS
Brave garçon! Que je repossède un jour mes quinze clochers, je t'en mets la moitié sur la tête.
GERVAIS
Grand merci.
LE MARQUIS
Mais je n'accepte pas, et...
GERVAIS
Bah! bah! et pour commencer, tenez, le v'iâ leur arrêt qui vous condamne, et je veux...
LE MARQUIS
Hein ! je veux, moi, que tu legardes. La fortune, comme tu le disais, pourrait me revenir, et avec elle les laquais insolens. Conserve ce titre qui te garantirait d'une ingratitude.
GERVAIS
Oh! je ne crains pas ça. Mais comment se fait-il qu'un si honnête marquis soit ruiné?
LE MARQUIS
J'avais d'abord dissipé une partie de mon patrimoine, dans l'espoir de me faire remarquer d'une femme.
GERVAIS
D'une femme!
LE MARQUIS
Une femme que j'aime et dont j'ai tracé le portrait. (// le montre.) Je la suivais partout, je voulais, pour lui plaire, écraser mes rivaux à force de splendeur et de luxe; et j'allais réussir peut-être, quand un maudit procès est venu tout-à-coup m'enlevertous mesbiens, toute ma fortune.
GERVAIS
Et la dame?
LE MARQUIS
Je ne l'ai jamais revue ; et cependant il m'avait semblé que je ne lui étais pas indifférent , que plusieurs fois à l'Opéra ses regards s'étaient arrêtés sur moi avec complaisance, et je n'ai pas perdu tout espoir.
GERVAIS
Et elle est riche?
LE MARQUIS
Oui; mais je suis marquis.
GLRVAIS.
Marquis ruiné...
LE MARQUIS
Je possède quarante quartiers de noblesse.
Et vous ne possédez pas quarante écus de fortune... aussi, croyez-moi, monsieur le marquis, la belle dame ne songe guère à vous, elle ne sait peut-être pas votre nom!...
LE MARQUIS
Gervais!... (// lui tourne le dos et se promène avec colère, et se trouve en face du portrait d'Aspasie.) Ahl grand Dieu !...
GERVAIS
Qu'est-ce que c'est?..
LE MARQUIS
Je ne m'abuse pas !... ohl oui, c'est bien elle! Gcrvais!... monsieur Gervais... cette dame, cette belle dame, si riche... si... ne m'a jamais remarqué... n'est-ce pas?...
GERVAIS
Monsieur le marquis, je le crois...
LE MARQUIS
-Elle ne sait même pas mon nom... hein?...
GERVAIS
Je le crois...
LE MARQl'lS.
Approche, approche, malheureux ; sens le parfum de cette lettre qui me donne rendez-vous ici... regarde encore ce riche et somptueux ameublement... compareces deux portraits... et maintenant... que dis-tu de cela?...
Il le place devant le portrait et lui montre le sien. GERVAIS.
Ah 1 grand Dieu ! . . .
LE MARQUIS
Juste, ce que je viens de dire moi-même... « Ah! grand Dieu! » Je suis chez elle, entendstu!... elle m'a fait appeler, elle veut me voir, me parler; je foule le tapis qu'elle a foulé, je respire l'air qu'elle a respiré... ah! ah! ah! ah I il m'étouffe... me suffoque... je crois que je vais me trouver mal... Gervais, approche un fauteuil, mon ami, non pas celui-là... le grand, ce doit être le sien...
Roulement de voilure.
GERVAIS
Une voiture...
LE MARQUIS
C'est elle, sans doute!... Gervais, va-t'en, vat'en bien vite!...
GERVAIS
Où ça?
LE MARQUIS
Que m'importe?... à l'office, chez le suisse... où tu voudras...
GERVAIS
C'est dit... je me sauve I...
Mais va donc, va donc !...
Gervais sort.
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