‹ Le mariage d'orgueilChapitre 10 sur 36 · LE MARQUIS, GERVAIS · texte numérisé non relu

LE MARQUIS, GERVAIS

LE MARQUIS

Hé! mon ami!

GERVAIS

Monsieur?

LE MARQUIS

Fais-moi le plaisir de m'annoncer.

Je ne suis pas de la maison.

LE MARQUIS

Encore! je ne rencontrerai donc dans cet hôtel que des gens qui y sont étrangers?

GERVAIS, à part.

En voilà une aventure ! Un intendant poli , et qui m'a payé. Maintenant, allons chez mon marquis. (Haut.) Monsieur veut-il que j'appelle un laquais?

LE MARQUIS

Non, non, j'attendrai. {A part.) le ne serais pas fâché de m'orienter un peu et d'obtenir adroitement quelques renseignemens ; ce garçon a une excellente physionomie.

GERVAIS, à part.

Voilà un gentilhomme de bonne mine.

LE MARQUIS

Dites-moi , mon ami , vous connaissez la personne... le... le maître de cet hôtel?

GERVAIS

Monsieur veut dire la maîtresse.

LE MARQUIS

La maîtresse! {A part.) C'est une femme. Hum! heureux Montmoran! {Haut.) Sans doute, la maîtresse (s appuyant sur son épaule) et la... entre nous, comment est-elle ?

GERVAIS

Monsieur ?

Je veux dire, comment la trouvez-vous ?

GERVAIS

Moi? mais dam! y en a de plus laines qui sont encore pas mal jolies.

LE MARQUIS

A merveille! vous êtes connaisseur, mon ami ; je vous en félicite. {A part.) Ce garçon me plaît beaucoup,

• Le Marquis , Gervais.

GERVAIS, à par/.

C'est singulier comme ce monsieur me revient. J'ai envie de lui demander sa pratique.

LE MARQUIS

Allons, maintenant je puis me faire annoncer.

GERVAIS

Pardon, mon gentilhomme ; mais j'ai une petite prière à vous adresser.

LE MARQUIS

A moi! qu'est-ce donc ?

GERVAIS

Je suis cordonnier...

LE MARQUIS

Cordonnier!

Et je voulais demander à monsieur dem'honorer de la pratique de son pied.

LE MARQUIS

Ma pratique ! ah ! ah ! ah ! ah !

GERVAIS

Monsieur a ri, monsieur consent.

LE MARQUIS

Du tout, je refuse.

GERVAIS

Bah! et pourquoi?

LE MARQUIS

D'abord parce que tu me parais un honnête garçon, et qu'ensuite je ne te paierais pas.

GERVAIS

Comment?

LE MARQUIS

Ah! mon Dieu! oui, ruiné, entièrement ruiné; tu vois que j'ai raison de refuser.

GERVAIS

Ruiné! tiens, tiens, tiens! Eh bien! ça m'est égal, je suis sûr aue la fortune vous reviendra. Avec une physionomie et un pied comme vous en avez deux , il est impossible qu'on ne l'atteigne pas, la fortune. D'ailleurs j'ai des économies, je puis attendre, et je ne me dédis pas. .

Comment, tu veux absolument...

GERVAIS

J'ai confiance. Ah! si tous les seigneurs étaiçnt aussi scrupuleux que vous... (à part) je ne pleurerais pas mes trois mille deux cents livres.

LE MARQUIS

Soit donc, puisque tu l'exiges. Si tous les cordonniers étaient d'aussi braves gens que toi, {à pan) je ne serais pas maintenant menacé de la prison.

GERVAIS

Où monsieur veut-il que j'aille lui prendre mesure ?

LE MARQUIS, êcrivunt sur ses tablettes.

Tiens, voici ma demeure.

GERVAIS, sortant U7ie adresse.

A moins que monsieur ne veuilleprendre la peine de passer...

LE MARQtJIS.

Tu le rappelleras que c'est malgré moi. {Lisant.) « A la Botte-Fleurie... » Peste, voiU qui est beau !

MAGASIN THEATRAL

CE R VAIS, lisant.

«M. le marquis...» un marquis, quel honneur pour moi !

LE MARQUIS

«A la Botic-Flcurio, Gervais , maître cordonnier !... »

GERVAIS

«M. le marquis dcMontmoran !... »>

LE MARQUIS

Mon créancier 1

GERVAIS

Mon marquis !

Air de Partie et Revanche.

Ah ! voyez quelle aftVcuse cliance , Lorsque déjà j' vous ai fait condamner , Je vous poursuis avec instance , Pour vous forcer à me donner Yol' pratiqu' qui doit me ruiner.

LE MARQUIS

M.ùs à ce compte , je t'assure , Tu gagnerais encor vraiment , Tu ne m'oiï'rais que la chaussure, Kt tu me dois le logement.

[Riant.) Ah! ahl ab! mon pauvre Gervais, vous avez la main malheureuse : vouloir à toute force m'ou- ▼rir un nouveau crédit, à moi, votre débiteur insolvable!

GERVAIS

Comment, monsieur le marquis, c'était vous?

LE MARQUIS

Moi-même; et à présent tu n'as plus grande envie de ma pratique ?

GERVAIS

Eh! ehî dam! Pourtant ce que vous faisiez en me refusant était d'un brave homme, et je suis certain que sans votre damné intendant vous m'auriez soldé.

LE MARQUIS

Comment, comment, mon intendant...

GERVAIS

Il me faisait jeter à la porte six jours de la semaine, et le septième...

LE MARQUIS

Le septième?

GERVAIS

Ah! le septième, c'est différent, il m'était défendu de me présenter sous peine de la bastonnade I

LE MARQUIS

Le drôle! je le chasserais...

GERVA.1S.

Bravo!

LE MARQUIS

Si je l'avais encore.

GERVAIS

Ainsi, monsieur le marquis, vous ne possédez. . . .

LE MARQUIS

Absolument rien; et demain je serais peut-être allé moi-même te demander le domicile que le parlement t'a autorisé à me fournir; car demain il me faudra quitter le mien.

La prison... Allons donc, c'était bon quand je

vous croyais méchant, orgueilleux; la prison à vous, un si honnête homme, qui refusait le crédit que je lui oflrais, et qui, pour moi , chasserait son intendant s'il l'avait encore I Jamais! jamais 1

LE MARQUIS

Brave garçon! Que je repossède un jour mes quinze clochers, je t'en mets la moitié sur la tête.

GERVAIS

Grand merci.

LE MARQUIS

Mais je n'accepte pas, et...

GERVAIS

Bah! bah! et pour commencer, tenez, le v'iâ leur arrêt qui vous condamne, et je veux...

LE MARQUIS

Hein ! je veux, moi, que tu legardes. La fortune, comme tu le disais, pourrait me revenir, et avec elle les laquais insolens. Conserve ce titre qui te garantirait d'une ingratitude.

GERVAIS

Oh! je ne crains pas ça. Mais comment se fait-il qu'un si honnête marquis soit ruiné?

LE MARQUIS

J'avais d'abord dissipé une partie de mon patrimoine, dans l'espoir de me faire remarquer d'une femme.

GERVAIS

D'une femme!

LE MARQUIS

Une femme que j'aime et dont j'ai tracé le portrait. (// le montre.) Je la suivais partout, je voulais, pour lui plaire, écraser mes rivaux à force de splendeur et de luxe; et j'allais réussir peut-être, quand un maudit procès est venu tout-à-coup m'enlevertous mesbiens, toute ma fortune.

GERVAIS

Et la dame?

LE MARQUIS

Je ne l'ai jamais revue ; et cependant il m'avait semblé que je ne lui étais pas indifférent , que plusieurs fois à l'Opéra ses regards s'étaient arrêtés sur moi avec complaisance, et je n'ai pas perdu tout espoir.

GERVAIS

Et elle est riche?

LE MARQUIS

Oui; mais je suis marquis.

GLRVAIS.

Marquis ruiné...

LE MARQUIS

Je possède quarante quartiers de noblesse.

Et vous ne possédez pas quarante écus de fortune... aussi, croyez-moi, monsieur le marquis, la belle dame ne songe guère à vous, elle ne sait peut-être pas votre nom!...

LE MARQUIS

Gervais!... (// lui tourne le dos et se promène avec colère, et se trouve en face du portrait d'Aspasie.) Ahl grand Dieu !...

GERVAIS

Qu'est-ce que c'est?..

LE MARQUIS

Je ne m'abuse pas !... ohl oui, c'est bien elle! Gcrvais!... monsieur Gervais... cette dame, cette belle dame, si riche... si... ne m'a jamais remarqué... n'est-ce pas?...

GERVAIS

Monsieur le marquis, je le crois...

LE MARQUIS

-Elle ne sait même pas mon nom... hein?...

GERVAIS

Je le crois...

LE MARQl'lS.

Approche, approche, malheureux ; sens le parfum de cette lettre qui me donne rendez-vous ici... regarde encore ce riche et somptueux ameublement... compareces deux portraits... et maintenant... que dis-tu de cela?...

Il le place devant le portrait et lui montre le sien. GERVAIS.

Ah 1 grand Dieu ! . . .

LE MARQUIS

Juste, ce que je viens de dire moi-même... « Ah! grand Dieu! » Je suis chez elle, entendstu!... elle m'a fait appeler, elle veut me voir, me parler; je foule le tapis qu'elle a foulé, je respire l'air qu'elle a respiré... ah! ah! ah! ah I il m'étouffe... me suffoque... je crois que je vais me trouver mal... Gervais, approche un fauteuil, mon ami, non pas celui-là... le grand, ce doit être le sien...

Roulement de voilure.

GERVAIS

Une voiture...

LE MARQUIS

C'est elle, sans doute!... Gervais, va-t'en, vat'en bien vite!...

GERVAIS

Où ça?

LE MARQUIS

Que m'importe?... à l'office, chez le suisse... où tu voudras...

GERVAIS

C'est dit... je me sauve I...

Mais va donc, va donc !...

Gervais sort.

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