SCENE XIV
Les Mêmes, ASPASIE, une lettre à la main".
ASPASIB-
Tout cela est vrai, monsieur, votre fortune vous est rendue.
LE MARQUIS
Et vous aussi, vous aussi, madame, vous voulez me tromper, m' abuser! Ahl laissez-moi, laissez-moi, vous dis-je! Ahl Gervais, Gervais, mon frère, mon ami, reste auprès de moi, tu vois bien que ces gens-là veulent me rendre fou ; tu vois bien qu'ils veulent me tuer ! Riche, puissant, noble comme autrefois ! mais cela n'est pas possible !
Mon pauvre marquis I
ASPASIE, A ^- .Jèrs*^^' '
Tenez, monsieur, en croirez-vous du moins cette lettre du ministre?
LE MARQUIS, la saîsissant** .
Du ministre! oui, signée. {Il lit.) Ma fortune rendue, mon nom réhabilité! et puis... {Lisant.) « Sa Majesté ne veut pas retarder plus long- » temps le plaisir qu'elle aura à connaître et à » complimenter l'héritier du beau nom de Mont- » moran ,1e fils d'un brave mort à son service...» {S'arrêtant.) Le nom démon ^èrel ... {Tout-à-coup ses yeux se portent vers l'enseigne et se remplissent de larmes.) Le nom de mon père ! qu'ai-je fait, monDieu! {Lisant de nouv eau. )n Ce soir, àlacour!» A lacour^moi! j'y serais admis de nouveau! j'aurais de riches livrées, de brillantes parures, des chevaux, des équipages ! Plus de besoins, plus de misères, plus de ces heures cruelles où l'on se frappe l'estomac du poing, et où l'estomac sonne creux! Riche, riche encore, honoré, respecté... Oh I on ne me trompe pas cette fois, tout cela est écrit , tout cela est écrit là , au nom du roi Louis XV !
GERVAIS
Mais il devient fou I
LE MARQUIS
Ah ! ah l tu entends , Gervais , à la cour I à la cour! {Un long silence pendant^ lequel il regarde tout autour de lui ^ ses vêtemens d' abord , puis Gervais et le cabaret; ses yeux s' emplissent de larmes et expriment un profond désespoir.) A la cour, insensé! oh! non, non, au cabaret plutôt, voilà ma place!
• Aspasie, Juliette, Raymond, le Marquis, Gervais. ** Aspasie, Juliette, le Marquis, Raymond, Gervais.
ASPASIE
Que dites-vous, monsieur?
LE MARQUIS , ttvec déscspoir .
Je dis que vous m'avez trop long-temps avili pour que je me relève tout-à-coup de cette honte. A la cour, moi, j'y porterais mal le nom de mon père; et ce nom , je ne veux pas qu'ils puissent en rire. A la cour; mais mon langage et mes manières ne seront plus les leurs.Chaquefois queje quittais la porte de votre hôtel, le désespoir dans l'ame, je me laissais conduire par ce brave homme et consoler au cabaret; et vous m'avez tant fait pleurer que j'y suis allé bien souvent, madame...
RAYMOND
Mon ami...
LE MARQUIS
Oh! je ne m'abuse pas; depuis long-temps j'ai déchiré les lambeaux noircis de mes manchettes et de mon jabot; j'ai laissé mes talons rouges dans la boue. Je me suis fait peuple, eh bien! il faut que je reste peuple.
Air de Ketlj.
Pendant long-temps les honneurs, la richesse Ont de regret fait palpiter mon cœur.
Pauvre marquis, he'las ! dans ma de'tresse, Au cabaret j'endormais ma douleur ; Mais lorsqu enfin après ce triste rêve , Richesse, honneur, gloire, tout m'est rendu, Il est trop tard... l'homme seul se relève Et le marquis a disparu {bis).
La fortune me revient, je l'accueillerai pour faire des heureux, pour ma petite Juliette. Raymond, il y a bien long-temps qu'elle vous aime.