SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVB DE I.'ÉCHAVDK-SAINT-GKRMAIN, XV
MCMIII
nablement une adresse, les lettres arrivent quand elles peuvent, si la poste y met du sien.
— Oui, il trouve cela Vieille France et Ancien Régime,
Et M. Le Hardois haussa les épaules, tandis que M lle de Cléré regardait la pendule. Elle marquait six heures un quart. C'était une pendule de voyage, posée en sa gaîne de cuir sur le marbre nu de la cheminée. Le petit salon de M l,a de Cléré n'avait guère d'autres meubles que des fauteuils d'osier et une de ces chaises longues, en paille tressée, comme on en voit sur le pont des paquebots. Les rideaux, en grosse toile grise, ressemblaient à des voiles carguées. On entendait, aux vitres, le clapotement d'une de ces pluies d'avant printemps, intermittentes et redoublées. D'une maison, qu'on bâtissait de l'autre côté de la rue, venait un bruit de marteaux. On eût dit des calfats radoubant une coque. La trompe d'un tramway imita la sirène marine.
— Votre femme de chambre ne se presse guère, dit M. Le Hardois, après un silence et comme M lle de Cléré sonnait de nouveau .
Un pas pesant, dans le corridor, s'arrêta derrière la porte.
— Entrez. Voilà trois fois que je sonne, Olympe! Pourquoi Camille ne vient-elle pas? dit, avec un peu d'impatience, M 1,e de Cléré à une grosse femme
en caraco qui se tenait debout sur le seuil, un tablier bleu bombant sur son ventre arrondi.
M me Olympe Gendron, la cuisinière, avait une figure jaune et pointue qui contrastait avec l'embonpoint de son corps. Aussi se plaignait-elle continuellement de l'enflure de ses jambes. Ses cheveux, tirés sur les tempes, formaient, au sommet de sa tête, un chignon dur et lisse, et gris comme une pierre d'agate.
M me Gendron répondit avec dignité :
— Camille est à sa chambre , Mademoiselle.
Elle fait ses malles et part ce soir. Elle dit qu'elle ne restera pas un jour de plus. Elle attend d'avoir son compté.
Et M me Gendron ajouta aimablement :
— Si Mademoiselle veut, je l'aiderai à s'habiller?
— Non, merci, Olympe.
La cuisinière s'assura sur ses jambes enflées et tourna les talons. Elle semblait porter en équilibre sur sa tête le caillou veiné de gris de son chignon. Olympe sortie, M llc de Cléré tendit la main à M. Le Hardois.
— Au revoir, Philippe. Ma tante, elle, change de robe comme au théâtre. Moi, il me faut mon temps et j'ai à me recoiffer.
— Et Camille !
— Ce n'est pas la première fois, allez, que je m'habille seule.
— Voulez-vous que je vous aide ?
M ,le de Cléré sourit.
— Merci.
— Vous ne m'en croyez pas capable et vous doutez de mes talents, dit Le Hardois avec gaieté. Essayez, et vous verrez.
II montra ses mains, grandes et souples. On les devinait adroites en même temps que robustes. Il était fier de leur force délicate et ne mettait jamais de gants.
Il reprit presque timidement :
— Et puis, je reverrais vos cheveux, comme lorsque vous les portiez sur le dos et que vous étiez petite fille.
— Ah! mes cheveux. Papa voulait que je les aie , ainsi. M'a-t-il assez longtemps imposé cette natte | qui me désespérait! Il prétendait que c'était com- i mode en voyage. Pauvre papa ! i
Philippe Le Hardois regardait M lle de Cléré, I debout devant lui. Quelque chose de sourd et d'aigu à la fois lui monta au cœur. Et il restait souriant, sa courte moustache mordue, immobile.
M 1Ie de Cléré connaissait si bien Le Hardois qu'elle ne se sentit ni offensée, ni émue de ce désir d'homme, et, les yeux dans les yeux de Philippe, elle leva les bras lentement. Ses mains atteignirent sa chevelure. Elle y tâta deux longues épingles qui la retenaient.
— Mes cheveux, Philippe, les voilà.
La lourde natte se déroula. De son bout fin à sa forte racine, M lle de Géré en défaisait la triple tresse. A mesure, les cheveux s'éparpillaient. Ils finirent par former une seule masse, souple, innombrable, et qui semblait ruisseler. Elle y passa ses doigts et la rejeta toute en arrière. Une mèche demeura accrochée à son épaule. Sa tête apparaissait petite dans la vaste chevelure. Son visage prit un air subit d'extrême jeunesse.
M Ue de Cléré alla vers la glace de la cheminée et sourit à son image.
— On ne dirait tout de même pas que j'ai vingtquatre ans.
Françoise de Cléré était de proportions charmantes. Ni grande, ni petite, ce qui est rare chez les femmes, dont la plupart semblent ne pas avoir atteint leur taille exacte ou l'avoir dépassée par mégarde. Toujours vêtue simplement de couleurs effacées, elle portait, ce jour-là, une jupe de drap cendré et un corsage pareil. La boucle d'argent de sa ceinture, qui représentait une grosse fleur délicatement ouverte, était un cadeau de Philippe Le Hardois. Le visage de M lle de Cléré, sans être parfait, convenait si bien à son corps qu'on ne lui en eût pas souhaité un autre. Sa figure fine, au nez hardi, s'épanouissait d'yeux bruns et d'une bouche un peu longue, trop flexible, et dont les coins s'a-
baissaient un peu, comme fatigués, à moins que le sourire ne les relevât. Châtaine, elle aurait pu être blonde. Ses cheveux ne frisaient pas, ils ondaient, de même qu'elle souriait plus souvent qu'elle ne riait.
— Comment, LeHardois, vous êtes encore là ?... Mais vous empêchez Françoise de s'habiller. Laissez-la donc, nous allons être en retard. Dépêchetoi. Vous savez, je n'entre pas, je suis en jupon.
M me Brignan n'avait fait qu'entr'ouvrir la porte. Elle passa sa main et son bras nu.
— Tiens, voilà un télégramme que j'ai trouvé en bas pour toi. Prenez-le, Le Hardois, mais ne regardez pas. Tu sais qu'il pleut horriblement. Par bonheur, j'ai gardé mon fiacre. Adieu, Philippe, je me sauve.
Et M me Brignan se retira dans un bruit de linge et de soie.
— A4ieu, Françoise et merci, dit Le Hardois en baisant la main de M lle de Cléré. A bientôt! Amusez-vous chez les Bocquincourt.
Françoise resta un moment adossée au marbre de la cheminée. Elle maniait distraitement la fleur d'argent qui bouclait sa ceinture. Elle éprouvait un peu d'étonnement à avoir ainsi montré à Philippe un visage qu'elle était seule à connaître dans l'intimité de son miroir. Il lui semblait bien pour-
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tant qu'elle n'avait cédé qu'à l'envie de faire plaisir à Philippe Le Hardois. Puisqu'il en trouvait un à revoir ses cheveux, quoi de plus simple et de plus naturel que de le lui donner. M. Le Hardois n'était-il pas son ami? L'amitié était le seul sentiment qu'il lui eût jamais témoigné, et il n'était pas homme à garder pour lui un sentiment quel qu'il fût. Les facilités de toutes sortes qu'il rencontrait dans la vie le rendaient franc vis-à-vis de lui-même et des autres. M. Le Hardois se disait son ami. Elle le considérait comme tel, sans arrièrepensée et sans aucun projet qu'il devînt pour elle quoi que ce fût d'autre, son mari, par exemple, bien qu'épouser le baron Philippe Le Hardois eût eu de quoi tenter plus d'une fille,'car il était riche. A cela, elle n'y avait jamais pensé, lui non plus, et cependant, devant les cheveux dénoués, ses yeux avaient eu une une courte lueur.
M lle de Cléré rougit ; ce feu de sa peau s'éteignit, puis se ralluma brusquement. Pourquoi sa tante, M me Brignan, la sachant avec M. Le Hardois, n'était-elle pas entrée? Pourquoi cette réserve? Ses mains tremblèrent. Elle avait pris sur la cheminée le petit bleu que M. Le Hardois y avait déposé. L'adresse était écrite en caractères d'imprimerie. Le billet anonyme, brutal et laconique, contenait une demande de rendez-vous. Il en proposait crûment le jour, ' l'heure et le lieu...
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— Es-tu prête ? s'écria M me Brignan en entrant dans le cabinet de toilette où sa nièce fixait une dernière épingle à son corsage. Moi, j'y suis.
Mme Brignan était jolie, grasse, et un peu forte. Pas très grande, sa haute coiffure la grandissait. Elle avait les joues colorées et les cheveux eh or, car elle aimait les teintures ardentes et les fards éclatants. On eût dit, à la voir ainsi, une personne hautaine et orgueilleuse, mais il fallait bien peu la connaître pour ne pas vite découvrir qu'elle était au contraire bonne, indécise et facile. Ses yeux, d'un bleu tendre et humide, la dénonçaient, singuliers en ce teint factice et sous cette chevelure allumée qui faisaient dire d'elle à LeHardois : «Quand on la voit passer en fiacre, on croirait qu'il y a le feu dans la voiture. » Il y avait du vrai dans ce mot. La quarantaine de M me Brignan était toute chaude et flambait encore d'une longue jeunesse de cœur.
— Eh bien, Françoise, filons. Olympe nous descendra le bougeoir.
M me Brignan, au palier du second étage, s'était arrêtée et se retourna vers sa nièce, qui la suivait :
— Tu sais, Françoise, plus j'y pense, plus tu devrais épouser M. Le Hardois. C'est tout à fait le mari qu'il nous faudrait.
M lle de Cléré ne répondit pas.
La porte cochère s'ouvrit sur le trottoir ruisse-
lant de pluie. Le cocher du fiacre de M me Brignan faisait les cent pas, engoncé dans sa houppelande spongieuse.
— Dites donc, la patronne, est-ce qu'il y en a encore pour longtemps ? Je voudrais bien relayer et manger un morceau. Il y a cinq heures que je vous trimbale. Est-ce que vous aurez bientôt fini vos petites affaires?
Mme Brignan était allée consulter Juliette de Gorinthe et Anne de Memphis. L'une habitait aux Buttes-Ghaumont, l'autre à Montrouge. Les deux tireuses de cartes lui avaient promis les choses les plus agréables, et M»»e Brignan hésitait entre le beau brun de M m * de Gorinthe, et le joli blond de M me de Memphis. Elle avait, en ce moment, lecœur inoccupé.
Le cocher ferma la portière en bougonnant.
— Allons, cocher, 38, avenue Henri-Martin. Vous aurez un bon pourboire.
Le fiacre s'ébranla. Ignoble, il sentait le moisi, une odeur de vieille mousse et un relent de tabac où se mêlait le parfum frais des deux femmes. Sur ses vitres mouillées semblaient courir d'interminables limaces d'eau. II avait je ne sais quoi de lamentable et d'interlope. Il avait dû suivre des enterrements et mener des noces, promener des gens, stores baissés, stationner à la porte des marchands de vin et des maisons meublées, s'arrêter au
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trottoir des rues discrètes où donnent les rez-dechaussée des garçonnières.
Et M lle de Cléré repensa au carré bleu du télégramme injurieux et anonyme. Son cœur battit d'angoisse, de honte et de colère. Les joues chaudes et le cœur gros, elle ferma un instant les yeux pour ne plus voir M*e Brignan, insouciante et satisfaite en sa chair mûre et toujours amoureuse, et qui lui souriait doucement dans l'éclat de ses joues peintes et de ses cheveux teints.
Feu M. de Cléré, le père de Françoise, avait été jusqu'à trente ans un jeune homme élégant, oisii et heureux. Il savait vivre pour son plaisir et ne réfléchir qu'à ce qui lui était agréable. La première fois où il pensa un peu sérieusement à autre chose fut celle-ci :
Le 12 janvier 1871, il se trouvait à la tête d'un peloton de lanciers, en éclaireurs, sur la route de Harlieu. Le brigadier Cléré avait pris du service au début de la guerre. Le sien consistait, ce jour-là, à conduire sept ou huit hommes à Harlieu-sur-Indre pour voir si les Prussiens, qu'on savait proches, y avaient déjà paru, car les mouvements de l'ennemi inquiétaient la division Le Hardois, qui avait Tordre de se replier à sa vue.
L'entrée de M. de Cléré à Harlieu fut fort belle. Les fanions rouges et bleus des lances flottaient dans l'air froid. M. de Cléré arrêta son monde
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sur la place et alla se renseigner à la mairie. Un gros détachement de uhlans était venu la veille à Harlieu réquisitionner les chevaux et les charrettes, et ils étaient repartis avec leur convoi. Il ne restait plus qu'à tourner bride. Au coin de la rue, M. de Cléré, qui regardait, le nez au vent, voltiger la flamme bifurquée de sa lance, le prit de si court que son cheval glissa sur le pavé gelé et s'abattit. Quand M. de Cléré voulut se mettre debout, il ressentit une vive douleur ; il avait la jambe cassée.
Il ne restait plus, grâce aux uhlans, une seule voiture dans Harlieu. M. de Cléré était douillet. L'idée de faire plusieurs lieues à cheval, en cet état, lui fut insupportable, aussi accepta-t-il l'offre qu'on lui fit de le porter à l'hôpital. Harlieu avait un hospice tenu par des religieuses. 11 s'y laissa conduire. Il souffrait réellement beaucoup. Il renvoya ses hommes et ne garda avec lui qu'un certain Guillaume, qui lui servait de brosseur.
On mit au lit le blessé. M. Vermontet, le médecin, absent, ne devait revenir que le soir. Or, il était deux heures de l'après-midi. M. de Cléré pestait à peine sous ses draps depuis vingt minutes que Guillaume lui vint dire qu'on annonçait les Prussiens. Du clocher, on voyait leurs casques à pointe .
M. de Cléré était de fort méchante humeur, à cause de la souffrance qu'il endurait. Il vqijlut que
Guillaume le rhabillât et le portât sur une chaise qu'il fit placer près de la fenêtre. Cette fenêtre donnait sur la cour d'entrée de l'hôpital. M. de Cléré étendit sa jambe malade sur une seconde chaise et se fit apporter son mousqueton, bien décidé à descendre le premier Prussien qui paraîtrait. Il préférait les conséquences de sou coup de fusil à la chance d'être emmené à travers champs par ces brutes. Sa jambe lui faisait mal.
Assuré, par ses dispositions, qu'il avait peu à vivre, et se sentant faim, il demanda des confitures. Ce furent des mirabelles, qu'on lui apporta, dans un pot de faïence blanche, recouvert d'une taie de papier. M. de Cléré le posa auprès de son mousqueton chargé. De temps en temps, il prenait une prune ronde, tout en surveillant du coin de l'œil les quatre petits arbres de la cour. Et, comme les Prussiens ne venaient toujours pas, il continuait à manger ses prunes dont il alignait avec soin les noyaux sur l'appui de la fenêtre en pensant à diverses choses.
Les pensées de M. de Cléré furent d'abord, naturellement, sur lui-même; puis elles prirent un tour plus général. L'idée de la mort lui vint à l'esprit. II ne s'y arrêta point, se réservant d'en juger sans doute tout à l'heure. La vie l'intéressait davantage. M. de Cléré découvrit, dans la sienne, plusieurs points remarquables, dont l'un qu'ayant vécu
presque riche il allait mourir presque pauvre. Sa fortune était plus que fort diminuée. Le jeu, les femmes et lui-même avaient suffi à la réduire. Il ne lui restait guère d'autre bien que sa terre de la Fraye. Il s'aperçut ensuite qu'il aurait été le dernier des Cléré. Son nom s'éteignait avec lui. En bon généalogiste, il en parcourut l'ancienneté et les illustrations avec le regret de ne pas continuer Tune et ne pas ajouter aux autres. Son trépas, bien qu'héroïque, lui paraissait un peu obscur. Il eût préféré quelque belle charge, la lance basse et le fanion au vent. Un mur d'hospice et six balles au corps étaient une petite fin, après tout. Et il regarda son mousqueton et son pot de confitures.
Le pot était presque vide. Le jour baissait et les Prussiens ne se montraient pas. Une religieuse entra, suivie du maire. L'honnête Guillaume avait mis les bonnes Sœurs au courant des projets belliqueux de M. de Cléré. Elles avaient couru chez le maire, pour l'avertir de ce qui se préparait, mais on avait eu quelque peine à trouver le magistrat. Il venait supplier l'intrépide soldat de ne point attirer sur Harlieu la ruine et le pillage. Si l'un des siens était tué là, l'ennemi ne manquerait pas d'en rendre responsable toute la ville. Le brigadier Cléré se laissa toucher, d'autant mieux que les élancements redoublaient dans sa jambe mal étendue sur la chaise. Il désarma son
mousqueton et consentit à se remettre au lit. Le brave Guillaume en fit de même et M. le maire emporta leurs armes et leurs uniformes pour les cacher en lieu sûr. Par cette précaution ils devenaient des malades ordinaires et de paisibles Harlieusains.
Le docteur Vermontet arriva sur ces entrefaites. La fracture du brigadier était simple et fut réduite aisément, et M. de Cléré, bien bordé dans son lit blanc, finit par s'endormir à la lueur douce d'une veilleuse dans une tasse de porcelaine. Quant aux Prussiens, ils ne parurent point à Harlieu, ce jourlà, ni les suivants, non plus que la division Le Hardois qui se replia sur Tours. M. de Cléré resta tant qu'il voulut à l'hôpital, gâté, choyé et honoré. Il était le héros de la ville. On se montrait la fenêtre d'où il aurait pu tirer et le mur où il aurait certainement été fusillé. Il mangea à loisir toutes les confitures de mirabelles des bonnes Sœurs et, avant de partir, il en demanda la recette pour s'en faire faire de pareilles, dans son château de la Fraye, une fois marié, car il était bien décidé à prendre femme et à ne pas laisser tomber un nom qui avait si bien failli finir avec lui.
C'est à la Fraye qu'était .né M. de Cléré. 11 n'avait pas connu sa mère, et son père était mort quant il avait seize ans. Il se rappelait sans ten-
dresse ce personnage de famille, haut en couleur et brusque en propos, à qui il rendait visite, chaque année, à l'époque des vacances, et qui ne prenait guère garde à lui que pour s'assurer s'il suivait bien sa grand'messe sur le paroissien où il lui marquait au signet l'Evangile du jour. M. de Cléré, le père, était pieux et criard. Il avait le visage rouge et les mains brunes et quand, au bénitier, il puisait l'eau bénite pour l'offrir à son fils, d'un geste qui sentait la gifle, on voyait luire à son index une grosse chevalière d'or, armoriée. A table, cette forte bague heurtait la vaisselle et l'argenterie, et M. Hippolyte de Cléré ne la quittait jamais, même pour dormir.
Elle lui coula pourtant du doigt, quand il mourut d'une longue maladie dont son fils ne vit que l'issue. Le jeune Alexandre de Cléré n'arriva à la Fraye que pour les obsèques, de chez les Jésuites de Vannes où il était en pension.
Le soir de l'enterrement, quand il se fut levé d'une table bruyante de gens venus à la cérémonie et que le curé eut dit les grâces, pour lesquelles il dut s'essuyer la bouche à sa serviette, Alexandre de Cléré remonta seul dans sa chambre où son oncle et tuteur M. de Palestroit le vint trouver pour lui offrir quelques consolations. Le discours de M. de Palestroit tourna assez vite à des vues toutes matérielles sur les terres, fermes et moulins que le
défunt laissait à son fils et que lui, Palestroit, se ferait un devoir d'administrer comme il convenait. M. de Palestroit en prit l'occasion de vanter sa science agronomique et ses méthodes de culture, tout en regrettant que sa fortune particulière ne lui eût pas permis de les appliquer à son gré. Son domaine, sur qui il vivait, était maigre de terroir, mais admirable pour la chasse. M. de Palestroit, d'ailleurs, ressemblait assez à un vieux lièvre dont il eût porté les pattes en favoris.
Alexandre de Cléré écouta distraitement Tantienne de M. de Palestroit.il y prit l'idée qu'il était une sorte de personnage. Tout en prêtant l'oreille aux propos de son tuteur, il jouait négligemment avec la grosse chevalière paternelle et, comme elle était trop large, il fermait la phalange pour la retenir à son doigt.
Ce bijou fut le seul objet qu'il emporta en quittant la Fraye pour rentrer au collège. M. de Palestroit l'y voulut reconduire lui-même. On devait, avant de se rendre à Vannes, s'arrêter à Palestroit. Alexandre y renouvela connaissance avec M me de Palestroit, sa tante, personne sèche et distinguée.
Les Palestroit avaient une fillette de deux ans qui s'appelait Clémence. L'enfant joua avec la grosse bague d'or du jeune Cléré. Les parents virent là un heureux augure. Pourquoi leur fille n'épouserait-elle pas,un jour, son grand cousin ?
De retour au collège, Alexandre de Géré prit prétexte de sa nouvelle importance pour cesser tout travail. II avait toujours montré à l'étude plus de facilité que de goût, car il ne manquait pas d'intelligence, mais il ne demandait à la sienne que ce dont s'accommodait sa paresse. Après la mort de son père, il ne se donna plus le soin de dissimuler l'indifférence qu'il éprouvait pour les occupations de ses camarades. Il se créa des intérêts à part et se retira pour ainsi dire en lui-même. Les professeurs le voulurent distraire de ses pensées et y mirent sans doute de la maladresse, car l'affaire s'envenima au point d'amener le renvoi du jeune Alexandre.
L'oncle Palestroit fit face à ces circonstances et, après divers essais, il finit par établir son neveu à Paris où les ressources abondent pour l'éducation d'un jeune homme. Celle d'Alexandre fut l'occasion à M. de Palestroit de plusieurs voyages dans la capitale. Il accomplissait stoïquement ces devoirs aux frais de la tutelle et portaiten comptelesdéjeuners fins qu'il offrait à son neveu chez les meilleurs traiteurs, à chacun de ses séjours.
Enfin, à dix-neuf ans, Alexandre de Gléré fut reçu bachelier en Sorbonne. Ses études se trouvaient terminées, au moins les classiques, mais il lui restait deux années avant qu'il atteignît sa majorité. Il ne pouvait guère, pour être juste, les
passer à Palestroit, d'autant que, la dernière fois qu'il y était venu, un fâcheux événement avait marqué son séjour. Une petite bonne du château se plaignit que M. Alexandre de Cléré se fût comporté avec elle de la façon la plus indécente, un dimanche, pendant vêpres. M me de Palestroit jeta les hauts cris. M. de Palestroit prit le parti de faire voyager son neveu.
Il y avait, aux environs de la Fraye, un certain M. Villereuil, quis'occupait d'archéologie et d'histoire local es. 11 avait écrit quelques brochures sur la Chouannerie en Vendée et publié un projet de restauration duParthénon. M. de Palestroit confia son neveu à ce brave homme, doux, inofFensif, et un peu toqué. On partit donc pour [la Grèce. Villereuil devait en expliquer à Alexandre les points illustres et les ruines célèbres. On pousserait ensuite jusqu'aux Lieux Saints. Au bout de six mois, le jeune Croisé revint seul. M. Villereuil, à cinquante ans, s'était épris d'une servante d'auberge, à Athènes, et l'avait épousée.
Ce retour inattendu mit M. de Palestroit dans un embarras d'où Alexandre le tira fort à propos. Son voyage au pays de Démosthène lui avait, prétendait-il, donné le goût du barreau. Il irait donc à Paris étudier le droit. La pension que M. de Palestroit alloua à son neveu parut au jeune homme raisonnable, mais modeste, et M . de Cléré
partit de nouveau pour la capitale. On ne le revit à Palestroit que pour les comptes de tutelle. Sur les sommes qu'on lui remit, M. de Gléré eut à payer d'abord quatre-vingt mille francs de dettes que lui coûtait la fin de sa minorité. L'oncle Palestroit en frémit. Alexandre serait un viveur.
Il n'imaginait pas, en effet, d'autre occupation au monde que de vivre, et la vie est coûteuse. M. de Gléré ne se ruina que parce qu'il n'était pas assez riche. On ne l'est jamais assez quand on aime le plaisir plus que l'argent. Le sien lui procura plusieurs choses agréables. Il eut des amis et des maîtresses. 11 connut les événements ordinaires de toute existence. Il fut malade et eut deux affaires d'honneur. Il s'en tira, et comme, en toutes deux, il avait tous les torts, sans une égratignure. Il se crut invulnérable.
Ce sentiment l'aida à s'engager au moment de la guerre. Il fit la campagne le plus heureusement du monde, sauf cette jambe cassée à Harlieu. Malgré cela, il gardait de ce temps de sa vie un assez bon souvenir, plus particulièrement d'un officierde dragons wurtembergeois qu'il avait tué d'un coup de lance ainsi que des conversations substantielles de son brosseur Guillaume, ancien souteneur, et du pot de mirabelles mangées à la fenêtre de l'hôpital de Harlieu.
Quand M. de Géré quitta cette tranquille retraite et rentra à son domaine de la Fraye, il s'appuyait sur une canne, non qu'il boitât réellement, mais pour se donner à lui-même de quoi se faire accroire qu'il avait risqué de demeurer impotent et prendre à cette pensée le plaisir qu'il y a à rapporter avec soi ses quatre membres. L'escalier de la Fraye gravi, qui était de pierre avec une rampe de bois brun, il s'assit dans un fauteuil à oreillettes, tandis que son domestique débouclait sa valise et ouvrait le nécessaire de toilette. Une vieille servante apporta de l'eau chaude dans une cruche et de la froide dans un seau. Le demestique versa de l'une et de l'autre dans une étroite cuvette, la même où M. de Cléré, le père, se lavait jadis les mains! Il déposait sur le marbre du lavabo sa grosse bague d'or. Alexandre y plaça délicatement l'anneau orné d'une émeraude par lequel il avait remplacé la chevalière paternelle. Puis il fit mousser le savon, s'essuya, se laissa donner un coup de brosse et alla à la fenêtre.
Elle ouvrait sur la cour verte qui" précédait le château. A droite et à gauche, les communs; au bout, la tour ronde, coiffée d'ardoises, du pigeonnier; puis l'étang, que longeait l'allée de vieux arbres par où l'on arrivait à la Fraye. L'horizon était borné. On apercevait les toits de la ferme. Dans fô cour, [le fermier ^dételait son cheval de la
voiture où il était allé à la gare chercher M. de Cléré.
Si le paysage était morose, l'habitation ne valait guère mieux. M. de Cléré s'en rendit compte en la parcourant, appuyé sur sa canne, de la vaste cuisine dallée jusqu'au salon parqueté et morne avec ses fauteuils de vilaine tapisserie et ses jardinières pleines encore de mousse déteinte. Il y avait cependant sur la cheminée une belle pendule de Boule et, au mur, quelques bons portraits anciens. D'autres portraits., dans la salle à manger, regardaient la table vide. Deux buffets pareils se faisaient face. M. de Cléré sortit.
Pour sortir, il fallait monter deux marches. Le carrelage de la maison était en contre-bas du sol. Cette lourde bâtisse trapue et basse, semblait s'y être enfoncée peu à peu de son poids. Construite dans un endroit sans vue, elle s'était tassée sur elle-même. Son toit s'affaissait. Le lieu était sauvage, grognon et solitaire. Cette gentilhommière vendéenne, avec son air de coupe-gorge, sentait le guet-apens et l'embuscade. Ancien repaire des Chouans, c'est de là que M. Armand, comme on appelait dans le pays le grand-père de M. de Cléré, était parti, à la tête des gars c|e la paroisse, pour marcher contre les Bleus. M. de Charette avait séjourné à la Fraye, On montrait encore, sous les combles, la soupente où il couchait.
Le père d'Alexandre de Cléré, à cause de ces souvenirs, n'avait rien voulu changer à la Fraye. Sa femme aurait aimé à bâtir, mais il s'y refusa opiniâtrement. Au lieu de dépenser, il thésaurisa, grâce à quoi son fils Alexandre hérita de bien près de soixante mille livres de rentes. Le vieil homme épargnait sur son revenu; il ne s'en tenait pas là. Les dernières années de sa vie, il 'se mit à jouer à la Bourse et, chose incroyable, il y gagna d'assez fortes sommes, quoiqu'il jouât au juger, sans sortir de son trou et sur la seule lecture de sa gazette. Il combinait ses coups à la messe et il faisait ses calculs, au crayon, sur la pierre d'un banc du jardin. Ce banc existait encore.
Alexandre de Cléré y vint fumer son cigare après déjeuner, le lendemain de son retour à la Fraye. Il s'ennuyait. Il regardait les allées herbeuses, les plates-bandes incultes. De l'œil, il suivait au ciel le vol des pigeons du pigeonnier. Ils lui rappelaient Paris, le siège, ce Paris où il s'était tant amusé. Puis il alluma un autre cigare.
Sa promenade faite et ses deux cigares fumés, M. de Cléré rentrait s'enfermer dans la bibliothèque. Elle était pleine de rayons de livres et de caisses de vieux papiers. Un arbre généalogique occupait tout un panneau.
Les Cléré sont de bonne maison. Le portrait de Claude de Géré., maréchal des camps et armées
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du roi, commandeur de Saint-Louis, l'attestait. Sa face borgne et rasée, sa perruque, son cordon rouge n'étaient pas d'un jean-foutçe. La famille comptait encore d'autres illustrations, parmi lesquelles ce singulier Hector de Cléré, qui, après avoir guerroyé en Italie,en rapporta un secret pour souffler le verre. Il avait établi une verrerie dans le pays de la Basse- Vendée. Les gentilshommes verriers avaient le privilège de ne pas déroger par fourneau. Il sortait des mains de cet habile personnage des plats gravés de sujets, des flacons d'une forme et d'une transparence admirables et toutes sortes de verreries délicatement baroques. Le musée de Nantes en possède une curieuse vitrine. On y voit aussi son portrait. C'est celui d'un petit homme courtaud, avec une fraise au cou, une toque à plumes, et qui a les joues gonflées, comme s'il venait de souffler à la canne quelques-unes de ces pièces curieuses et bien achevées dont se parait la table des rois.
Tout en buvant dans son verre et en regrettant qu'il n'eût pas été façonné par l'industrieux Hector, Alexandre de Cléré songeait au mariage. Il se rendit donc à Palestroit. L'oncle le reçut fort bien. M me de Palestroit, toujours sèche et distinguée? s'était ratatinée définitivement. Clémence, leur fille, avait alors dix-neuf ans. Alexandre l'aurait épousée volontiers, cap il aimait les jolies femmes et il y
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avait de quoi en faire une charmante de ce qu'était M Ue de Palestroit, grasse et fraîche avec de tendres yeux bleus.
Alexandre passa une semaine en famille et partit en emportant de sa cousine un agréable souvenir. Elle y avait joint une boucle de ses cheveux blonds. Malgré qu'elle eût la bouche bonne et le corps souple, Alexandre s'en tint aux menues faveurs du cousinage. D'ailleurs M. et M me de Palestroit parlaient beaucoup d'un certain M. Brignan qui venait souvent au château. Il préparait son élection législative. Son avenir politique était plein de promesses.
De retour à la Fraye, M. de Cléré continua à repenser à son projet. Il ne désirait point faire un mariage d'argent, se jugeant capable de rétablir par sa propre industrie la fortune de sa famille. Il lui restait d'ailleurs une quinzaine de mille francs de rente. II n'y trouvait nullement nécessaire le secours d'une dot. Il souhaitait plutôt une grande alliance qui lui donnât l'appui d'une belle parenté. Il se mit donc en quête et ce ne fut qu'au bout de deux ans, en 1873, qu'il trouva exactement ce qu'il cherchait. Il avait jusque-là vécu assez sobrement à la Fraye. Sa seule dépense était ses cigares. Il en fumait bien une dizaine par jour. Avec eux, ses souvenirs et ses projets suffisaient à
l'occuper. Deux fois Tan, il allait à Paris entretenir ses relations et s'amuser pendant un mois.
Le dernier séjour qu'il y fit lui fut particulièrement 'agréable. Il eut la surprise d'y rencontrer Guillaume, son ancien brosseur, qui était ouvreur de portières. M. de Gléré causa gaiement avec lui et lui donna, en le quittant, un louis, un cigare et une poignée de mains. L'autre rencontre de M. de Gléré fut plus singulière et plus romanesque.
Un soir qu'il rentrait à pied à l'hôtel, il fut accosté par une femme. Elle était grande et soigneusement voilée. Il la suivit. On le mena place Vendôme. L'appartement était discret et obscur; la femme belle et amoureuse. M. de Gléré ne savait trop chez qui il se trouvait. Une fille? Une femme du monde? Etait-il pour l'une une aventure ordinaire ou pour l'autre quelque fantaisie mystérieuse et sans lendemain ? Il lui revenait des histoires qu'il avait entendu conter autrefois. Les grandes dames ont des caprices singuliers et il en est qui se hasardent parfois, à d'étranges curiosités. Dans l'embarras, il prit le parti de se nommer. A son nom, l'inconnue parut stupéfaite. Elle lui adressa quelques questions et lui demanda s'il n'habitait pas la Fraye.
M. de Cléré apprit, cette nuit-là, des choses étonnantes, dont la moindre fut de savoir qu'il
était au lit avec la célèbre comtesse Rospiglieri qui avait étonné le monde de son luxe et marchandé ses faveurs à des empereurs et à des rois. Obligée de quitter la France, à cause de soupçons d'espionnage, aux dernières années de l'Empire, elle y était revenue avec la République, sous le nom de M me Varnerin, qui était le sien véritable. Celle qu'on appelait la subtile Italienne et la divine Comtesse était née, trente-cinq ans auparavant, en Vendée, à deux pas du château de la Fraye, dans une petite ferme qui appartenait encore à M. de Cléré et où, fillette, elle menait les porcs et trayait les vaches. Et M. de Cléré conclut, à ces circonstances, que la vie est un jeu bien extravagant et que tout y arrive.
C'était aussi l'avis de M. Félix Brignan. Pendant que M me Clémence Brignan, née de Palestroit, changeait sa robe de mariée pour un costume plus simple — le jeune couple partait en voyage de noce — en causant et en fumant un des cigares de M. de Cléré, M. Brignan lui prédisait le prochain avènement au trône de M* r le comte de Chambord. En prévision de quoi les Brignan pousseraient peut-être une pointe jusqu'à Frohsdorff où le marquis de Courceville présenterait au Roi l'éloquent et nouveau député.
Ce nom de Courceville fut un éclair pour M. de Cléré. Le marquis avait trois filles, dont pas une
mariée, les deux aînées au couvent et la cadette non pourvue, faute de dot; mais le marquis était de la meilleure noblesse, et une de ses cousines avait épousé le baron de Vitry, homme d'une maison considérable et, quoique non ducale, égale en tout aux plus titrées.
Trois mois après, Alexandre de Gléré conduisait à l'autel M lle Marie de Courceville et l'amenait à la Fraye. En attendant les moyens de faire fortune, M. de Cléré portait les derniers coups à ce qui lui restait encore de la sienne. Elle s'était déjà réduite d'un bon quart, lorsqu'on 1875 M me de Cléré mit au monde une fille qu'on appela Françoise. L'avenir de cette enfant n'inquiéta pas une minute M. de Cléré. Françoise aurait pour dot le trésor des Chouans.
Ce trésor des Chouans était les tonnes d'or anglais que le grand-père Cléré, M. Armand, comme on disait dans le Bocage et le Marais, était allé chercher, une nuit, à bord des vaisseaux d'Albion qui croisaient à l'embouchure de la Loire. Le magot avait été, paraît-il, caché aux alentours du château de la Fraye. La tradition de cette cachette existait dans le pays, bien que M. Hippolyte de Cléré se fût toujours défendu d'en rien savoir. Malgré cela, la légende se répétait. M. Villereuil, l'archéologue, l'avait recueillie de la bouche des paysans et, alors qu'il voyageait en Grèce avec lui,
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Alexandre l'avait entendue de la sienne. Villereuil croyait fortement à cette fable dorée. Cette idée de trésor s'accrédita à l'esprit du jeune Alexandre et lui revint en mémoire quand, après la guerre, il se fixa à la Fraye. Peu à peu, la supposition devint certitude. Le million anglais était là, sûrement, enfoui quelque part, prêt à montrer sous la pioche son or souterrain.
M. Villereuil, rappelé d'Athènes où il vivait, arriva un beau soir à la Fraye, et les travaux commencèrent aussitôt. M. de Gléré avait pleine confiance en leur réussite. Pendant quatre ans, il vécut ainsi dans les espérances les plus agréables. Il allait chaque jour fumer son cigare sur le déblai des tranchées qu'on pratiquait suivant les indications de Villereuil. M me de Gléré venait l'y rejoindre et l'on regardait le trou vide où rien ne se montrait encore. Villereuil ne se décourageait pas. Il avait fait du Trésor son affaire personnelle. On saccagea ainsi les terres et les bois de la Fraye. M. de Gléré les vendait à mesure pour payer la dépense des fouilles. La cachette demeurait introuvable. Villereuil s'exaltait et interrogeait les guéridons. M me de Gléré faisait diredes messes. M. de Gléré fumait son cigare, confiant et joyeux. On allait dessécher l'étang.
Gela fait et le jardin bouleversé, on s'attaqua au château. Ge fut miracle qu'il ne s'écroulât pas sur ses habitants. On le visita de fond en comble; on
vécut dans la poussière et le plâtras. M. de Cléré se promenait tranquillement parmi les décombres. La petite Françoise faillit être écrasée de la chute d'une poutre. Il fallut étayer la Fraye d'échafaudages. Quand on les enleva, la vieille demeure semblait s'être tassée davantage sur elle-même et paraissait renfrognée d'avoir été fouillée comme une receleuse.
Le trésor des Chouans demeurait invisible.
Villereuil, accablé, déclara qu'il retournait en » Grèce, où il avait laissé sa femme et un enfant qu'il avait d'elle, un fils d'un an nommé Achille. M. de Cléré l'accompagna jusqu'au bout de l'allée d'arbres, puis rentra au château, jeta son cigare et s'assit dans un des fauteuils de tapisserie du salon.
Il ne lui restait plus maintenant un pouce des terres qui avaient entouré la Fraye. Bois, prés, tout y avait passé durant ces quatre années. Le château se dressait, au milieu de son domaine vendu, dans son jardin gâté, près de son étang boueux. M. de Cléré considéra la situation avec sérénité. Il regardait au mur une copie du portrait d'Hector, l'ancêtre verrier, arec sa fraise, sa toque, ses joues gonflées. Il s'agissait à présent de faire comme lui; de même qu'au bout de sa longue canne de verre, il soufflait des bulles de cristal délicates,, fragiles et précieuses, ainsi il fallait que lui, Alexandre, imaginât à son
tour quelque prestige admirable et propre à le 'tirer d'embarras. Il ne doutait pas d'y réussir, dès qu'il serait à Paris.
M. de Cléré s'y installa au printemps de 1880, avec sa femme et sa fille Françoise. Le marquis de Courceville les vint voir. Il avait cru au trésor des Chouans. Du reste, sur quoi compter à notre époque ? Le retour du Roi tardait. Le marquis songeait à se pourvoir. A défaut des conseils du royaume, les conseils d'administration lui agréaient assez. Son incompétence ne manquerait pas d'y être utile. Une Compagnie d'assurances lui offrait sa présidence par l'entremise de son jeune ami, M. Brignan.
M . Brignan était un personnage à la Chambre et un député parfait. Il se montrait actif, laborieux et accommodant. Il avait renoncé à la politique de tribune, qui ne conduit 'à rien, pour celle de couloir, qui mène à tout. Aimant les femmes, il avait pris le parti d'en avoir à lui une, au moins, qui lui plût. C'est pourquoi il avait épousé M lle Clémence de Palestroit. Le goût qu'il avait pour elle lui faisait gagner du temps. Il gagnait aussi de l'argent. Les Brignan habitaient un élégant petit hôtel, avenue Montaigne.
Ce fut là que les vit M. de Cléré, quand il vint prendre pied à Paris. Ses projets étaient simples
et vastes ; ils consistaient en celui de faire des affaires, il ne savait pas lesquelles, mais lucratives. Il s'aboucha donc avec M. Brignan. Le député le reçut dans son cabinet encombré de dossiers, lui offrit aimablement ses services et lui laissa entendre qu'à Paris on ne gagne de l'argent qu'avec de l'argent.
M. de Géré comprit. Deux mois après, il avait en mains environ cinq cent mille francs, sur lesquels cinquante mille représentaient les économies de M. de Palestroit. Le bonhomme, qui n'eût pas confié un sou à personne, vida sans hésitation son bas dans la botte de M. de Cléré. Elle devait être de sept lieues et les mener tous à la fortune. Le reste de la somme dont disposait M. de Cléré provenait de bourses diverses. Le général baron Le Hardois, qu'il avait connu sous l'Empire à des soupers de filles et sous qui il avait servi pendant la guerre, lui fournit un fort denier. Quant à la comtesse Rospiglieri, aux premières paroles de M. de Cléré, elle tira d'une petite cassette une ample liasse. Elle était riche, et puis que refuser à un Cléré, chez le père de qui on a trait les vaches ! Une fois pourvu, M. de Cléré ne balança pas un moment sur ce qu'il ferait de cet argent. Il le joua.
M. de Cléré joua, comme son père avait joué du fond de sa province, en faisant ses comptes au crayon sur le vieux' banc de pierre, il joua au
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hasard et avec une assurance et un bonheur incroyables. Cette veine continua durant sept ans, sans un arrêt ni un accroc et sans que M. de Cléré pensât une fois à rembourser ses prêteurs. M. Brignan commençait à l'admirer et à le trouver très fort. Le vieux Courceville était persuadé que son gendre avait, pour le bon, déterré le trésor des Chouans. M. de Cléré souriait à sa chance, en sa barbe blonde, largement étalée.Il menait une vie luxueuse. Sa bague d'émeraude luisait à son doigt, quand il secouait de l'ongle la cendre de ses cigares.
Il montait parfois en fumer un chez la Rospiglieri. Elle vivait de plus en plus retirée, se disant en butte à des menées mystérieuses et à des persécutions imaginaires, ne sortant guère que la nuit du petit entresol de la place Vendôme. Elle lui racontait, outre les intrigues dont elle se supposait entourée, celles où elle avait été mêlée, les gens qu'elle y avait connus et quelle figure les plus illustres faisaient au lit. Elle-même, encore belle, n'y eût point fait mal, mais M. de Cléré la traitait en amie. Comme la Rospiglieri, le général baron Le Hardois appréciait M. de Cléré. Au cercle, où ils se rencontraient, le général se plaignait à lui de son fils Philippe, qui, à vingt-cinq ans, voulait faire l'indépendant. Le général se rappelait les gifles qu'il recevait encore, à cet âge et lieutenant de cavalerie, de sa mère à qui la paralysie
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n'avait laissé libres que les mains, dont elle usait. M. de Cléré rapportait à Philippe Le Hardois les griefs paternels. Ils en plaisantaient tous deux. Philippe Le Hardois admirait surtout l'expérience de M. de Cléré en matière de cigares et riait quand la petite Françoise, natte au dos et qui avait alors onze ans, allumait le gros havane de son père et en tirait la première bouffée. Un jour, Philippe Le Hardois trouva M me de Cléré en pleurs, la petite Françoise en larmes, M. de Cléré se promenant de long en large dans le salon en passant ses doigts dans sa belle barbe blonde et mâchant le bout d'un cigare éteint. M. de Cléré était ruiné.
Il ne fut pas extrêmement troublé de cette circonstance et conclut simplement que sa veine était épuisée et qu'il fallait maintenant recourir à son industrie. Il pensa qu'il l'exercerait mieux à l'étranger qu'à Paris où sa déconfiture avait fait du bruit. Il quitta donc la France en emmenant avec lui sa femme et sa fille. Les Brignan offrirent de garder auprès d'eux la petite Françoise. M. de Cléré refusa. Les voyages forment la jeunesse. D'ailleurs Françoise serait bientôt en âge d'être mariée. M.deCléré se voyait déjà pour gendre un -prince allemand, un lord anglais ou ^quelque milliardaire américain.
En effet, M. de Cléré alla successivement en
Angleterre, en Allemagne et en Amérique. Il revenait parfois à Paris, puis repartait brusquement où l'appelaient ses affaires. Personne ne savait exactement ce qu'elles étaient. La vérité est que, si elles ne lui rapportaient pas les millions qu'il attendait, il en tirait au moins de quoi vivre et envoyer parfois, du pays où il se trouvait, une caisse de cigares aux Le Hardois, une lettre à M. de Palestroit et un bibelot à la Rospiglieri.
En 1889, il annonça aux Brignari son départ pour FAmérique. Il y demeura quatre ans, durant lesquels on n'entendit plus parler de lui. Faisait-il définitivement fortune au pays des dollars? Dans l'hiver de 93, il reparut à Paris. M me Brignan achevait de porter le deuil de son mari, M. Brignan, mort au sortir d'une séance orageuse de la Chambre où il s'était fort échauffé et sur le point d'être ministre. Le marquis de Courceville visita également son gendre et sa fille. Il ne resta que peu de temps avec eux. Les conseils d'administration l'occupaient fort, et il apprit sans regret que les Cléré allaient repartir pour l'Allemagne.
M. de Cléré y était certain du succès. Il n'avait rien perdu de son assurance, mais il vieillissait. Sa belle barbe blonde grisonnait. Il avait alors cinquante-deux ans. M me Brignan assista au départ de son cousin. Elle vit les lourdes malles chargées sur l'omnibus du chemin de fer. M me de Cléré et Fran-
çoise montèrent. M. de Géré lui dit adieu gaiement. Elle ne devait plus le revoir.
Il eut de grands soucis, durant ce séjour en Allemagne. L'Allemand est méfiant et brutal, et M. de Cléré fut retenu à Hambourg dans une passe difficile. M. de Courceville refusa de rien avancer et ce fut la Rospiglieri qui envoya à M. de Cléré de quoi faire face au plus pressé et gagner Cologne,
Les Cléré s'y trouvaient en juin 1894. Us vivaient largement. La veine semblait revenue. Le portier galonné de l'hôtel saluait respectueusement le gentilhomme français. M me de Cléré allait chaque matin entendre la messe à la cathédrale. Françoise aimait voir le Rhin couler ses larges eaux verdâtres. Le soir, elle regardait son père s'occuper à son divertissement favori.
M. de Cléré cachait, au fond de l'une de ses malles, un grand carton plein de feuilles de papier. Elles étaient couvertes de plans. Ces plans, à la fois naïfs et ambitieux, représentaient la façon dont on devait reconstruire, un jour, le château delà Fraye, quand M. de Cléré y rentrerait, les poches bien garnies. En ces moments de bonne humeur, où la fortune semblait enfin lui sourire, M. de Cléré tirait son portefeuille d'architecture.
Il avait sur le bâtiment ses vues particulières. 11 Paimait vaste et solide et plutôt dans le goût du
dix-septième siècle. La Fraye aurait ainsi grande figure. Il ne se lassait point d'en dessiner la façade imaginaire. Il la voulait taillée en bonne pierre de France et il en perfectionnait sans cesse l'ordonnance et la disposition. Les jardins ne l'occupaient pas moins à combiner leurs quinconces et leurs parterres d'eau. Rien ne distrayait M. de Cléré de ce travail, recommencé cent fois, en les lieux les plus divers, au douzième étage d'un hôtel de New- York ou de Chicago, tout bruissant d'ascenseurs et de téléphones, dans les boardings londoniens, en des chambres meublées berlinoises, partout, et aujourd'hui à Cologne, et toujours avec le même espoir, non comme un vain jeu, mais comme quelque" chose d'utile, de réel, de proche.
Ce soir-là, M. de Cléré cherchait sur le papier remplacementd'unegrotte rustique, quoique M me de Cléré lui eût conseillé plutôt de se mettre au lit, car, depuis quelques jours, il se plaignait de fatigues et d'étourdissements. Sa fille, qu'il consultait volontiers sur ces sujets de construction, se penchait sur le dessin, quand tout à coup M. de Cléré jeta le cigare qu'il fumait, pâlit extraordinairement, se leva, fit quelques pas dans la chambre et s'affaissa lourdement sur le tapis.
Lorsque le médecin de l'hôtel vint voir M. de Cléré, il déclara que le malade ne passerait pas la nuit. Françoise pleurait. M me de Cléré marchait sur
les plans de châteaux et de jardins tombés du portefeuille ouvert. M. de Géré, couché sur le lit, ne bougeait pas et gémissait doucement. A onze heures, un domestique entra. On demandait M. de Gléré au téléphone, de la part de M. Heingartner, le banquier. A ce nom, M. de Cléré poussa un soupir et fit avec la main le geste d'un homme qui veut attraper quelque chose d'ailé et de fuyant. Hector de Cléré, l'aïeul verrier, devait ainsi agiter les doigts, quand il voyait, au bout de sa canne de verre, se gonfler à son souffle quelque bulle précieuse, vaine et fragile. Françoise prit la main de son père. Elle s'alourdit dans la sienne. M. de Cléré était mort.
M. de Cléré demandait à être enterré à la Fraye. Il avait joint à son testament, qu'on trouva plié en quatre dans son portefeuille, la somme nécessaire aux frais de ce transport. Jamais, aux pires circonstances, il ne touchait à cette réserve dont l'emploi était formellement prescrit. M rae et M 1Ie de Cléré se mirent donc en route pour la Fraye.
Elles passèrent par Paris, où M. de Courceville s'excusa de ne pas les accompagner, sur un conseil d'administration important. Du reste, il ne comprenait guère que, mort, on ne restât pas tout bonnement où l'on était et qu'on vînt ainsi déranger les gens d'où ils sont. M me Brignan ne voulut
pas laisser les deux femmes seules à ce pénible voyage,et elles virent toutes trois descendre en terre le cercueil qui contenait la dépouille de M.deCléré.
Le prêtre, les enfants de chœur et les quelques assistants partis, il ne restait plus dans le petit cimetière que M me Brignan, en noir, sous ses cheveux d'or, et M. de Palestroit, qui caressait à ses joues ses favoris en pattes de lièvre. Il allait emmener sa fille passer une journée à Palestroit. De là, elle devait revenir, le lendemain, chercher M me et * M lle de Cléré pour retourner avec elles à Paris.
M me et M lle de Cléré reprirent le chemin de la Fraye. Il était midi. Le soleil tombait d'aplomb sur le vaste silence de la campagne. Quelques bouquets d'arbres immobiles incrustaient leur verdure sur le ciel clair. M Ue de Cléré marchait, les yeux baissés. De petites sauterelles, grises et volantes, ouvraient tout à coup leurs ailes bleues et délicates et allaient se reposer plus loin sur la poussière du chemin. Des blés mûrs le bordaient. Les pailles penchaient doucement au poids des épis barbus. M 1Ie de Cléré les regardait avec surprise. Il lui semblait singulier de voir ainsi le blé pousser d'une terre qu'il ensemencerait à son tour de son grain pour une moisson nouvelle. Elle se baissa et cueillit un épi. Le champ ondulait doucement, et elle s'étonna qu'il fût encore à la même place, tant elle était habituée aux choses fugitives et vite dis-
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parues parla portière d'un vagon. Le souvenir de sa jeunesse errante lui revint dans une fatigue douloureuse. Elle se sentit le corps courbaturé et les jambes lasses. Elle aurait voulu s'asseoir au bord de ce chemin, au milieu de cette campagne paisible. Au bout de son avenue, la Fraye reparut. L'étang, à sec, était plein d'herbe et de roseaux. Les orties et les ronces poussaient dans la cour déserte. Une poule y picorait.
' M me et M lle de Gléré déjeunèrent de lait et d'œufs durs.M 1Ie de Cléré s'étendit sur le vieux canapé du salon. M me de Cléré parcourut la maison. Elle était telle qu'au jour où elle l'avait quittée. Les pièces sentaient le moisi et le renfermé. La pauvre femme croyait se réveiller d'un cauchemar. Casanière, timide et pieuse, faite pour vivre toujours au même endroit, en des occupations réglées et monotones, M. de Cléré, au lieu de cela, l'avait entraînée à travers l'imprévu des événements, promenée de ville en ville et de pays en pays, en des contrées où elle n'entendait pas la langue qu'on parlait et où tout lui paraissait redoutable. Sa piété même s'en était allée et il lui semblait avoir perdu Dieu, comme s'il n'eût pas pu la suivre en des lieux si différents. Elle l'avait retrouvé ce matin, comme elle se retrouvait elle-même, en ce vieux château de Vendée où elle avait vécu et où sa fille était née. M lle de Cléré, elle, n'avait conservé de son enfance
à la Fraye qu'un souvenir incertain. Elle en était partie à l'âge de cinq ans et n y était jamais revenue. Malgré cela, l'endroit lui plaisait. Elle y éprouvait un sentiment et de repos. Si on lui eût offert de finir ses jours en cette solitude silencieuse, elle aurait accepté cet avenir avec joie et renoncé volontiers à tout ce qu'elle pouvait attendre de la vie. Cette Campagne plate lui donnait une impression d'apaisement. Il lui semblait être arrivée au bout de quelque chose. Dans la diversité des lieux qu'elle avait parcourus, celui-là lui paraissait propre à y demeurer toujours.
Elle ressentait déjà parfois ce même désir au cours de sa vie de voyageuse. Et toujours il fallait repartir. Elle revoyait son père, plein d'espoir à chaque départ et à chaque arrivée, avec sa belle barbe blonde et son continuel cigare. M. de Géré était partout chez lui. Partout, il habitait en esprit cette Fraye, somptueuse et reconstruite au milieu de son jardin français dont il portait avec lui, sur le papier, les plans imaginaires.
Elle le revit plus nettement encore.
Ils quittaient San-Francisco, après un séjour de plusieurs mois. Son père était sur le pont du bac à vapeur qui traverse la baie et mène à la gared'Oakland. L'énorme balancier de la machine oscillait dans sa cage. On eût dit qu'il frappait ces monnaies chimériques dont M. de Cléré s'enrichissait en
pensée. Des mouettes volaient au tour du ferry-boat. La baie s'élargissait au milieu de ses montagnes mirées. La ville californienne étalait ses pentes bâties. Les mâts du port pointaient dans l'air pur. Françoise avait aimé ce pays magnifique et clair, aux arbres démesurés, aux fleurs énormes, loin de qui l'emportait maintenant le long train avec ses salons, son restaurant, ses cuisines et ses fumoirs où M. de Cléré, allongé dans un fauteuil de paille, échafaudait ses rêves de dollars. La contrée se déroulait. Les orangers de Los-Angelès embaumèrent l'air nocturne. Le désert de l'Arizona étendit, dans un cercle changeant de montagnes rouges, ses sables salés, hérissés de cactus cierges. Le mirage fit bleuir à l'horizon des lacs mobiles. Au milieu du second jour, on s'arrêta à une petite gare, sur le bord du Colorado.
Le long de la voie, une vingtaine d'Indiens et d'Indiennes se tenaient, debout ou accroupis. Ils vendaient des arcs, des flèches et des petites tortues en terre cuite, bizarrement quadrillées de noir et de rouge. Françoise était descendue du train pour les voir. Il faisait une chaleur poussiéreuse. La locomotive suintait d'une sueur brûlante,. et M Ile de Cléré enviait ceslndiens misérables et sordides qui venaient là, chaque jour, avec leurs flèches à vendre et leurs tortues peintes, et qui regardaient, avec un mépris tranquille, les wagons, arrêtés un iris-
tant, avant d'emporter leur chargement d'hommes et de femmes, tandis qu'ils regagnaient, eux, les hommes rouges et les femmes cuivrées, quelque campement solitaire, au bord du fleuve aux eaux jaunes, pour y vivre et pour y mourir.
M 11 * de Cléré rouvrit les yeux qu'elle avait fermés. Elle était dans le vieux salon de la Fraye. Le soleil passait à travers les persiennes. Le silence était complet. Elle entendit au-dessus de sa tête le pas de M me de Cléré. Il lui rappela qu'il faudrait repartir demain. M me Brignan devait revenir de Palestroit, les chercher pour reprendre la route de Paris où M. de Courceville les attendait.
M. de Courceville, en effet, avait bien été forcé d'offrir l'hospitalité à sa fille et à sa petite-fille. Si son avarice y rechignait, son égoïsme s'accommodait assez bien de les avoir, auprès de lui et en sa dépendance, pour soigner sa vieillesse et subir ses manies. M. de Courceville habitait, rue de Verneuil, un coin d'un vieil hôtel, au fond d'une cour humide. Les salons avaient grand airavec leurs boiseries blanches et leurs hautes fenêtres, mais le reste de l'appartement était misérable. Le marquis couchait dans une soupente. Il loua deux chambres supplémentaires pour M me et M lle de Cléré, mais M me de Cléré n'occupa la sienne que trois mois et ce fut là qu'elle mourut. A cinquante ans, elle en
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paraissait soixante-dix. Le grand départ,après tant d'autres, ne la troublaguère, et ce fut le seul qu'elle accomplit sans appréhension. M. de Courcevillç lui fit faire de belles obsèques. Il les suivit à pied et chapeau bas.
Mi le de Cléré regretta sincèrement sa mère, qui avait été une femme bonne et douce, d'esprit un peu faible. Malgré cela, et par une inconséquence égoïste, son mari n'avait jamais manqué de lui faire part de ses préoccupations et de ses projets, et elle en vivait malheureuse et épouvantée. L'assurance vis-à-vis de l'avenir n'évitait pas à M. de Cléré certains jours de découragement, et il avait choisi sa femme comme confidente de ses ennuis. Il agissait ainsi par besoin de geindre et de s'épancher, car elle était incapable d'aucun encouragement et d'aucun conseil; mais M. de Cléré, soulagé, si l'on peut dire, reprenait son air avantageux et son contentement de lui-même et des autres. Sa fille ne l'aurait connu que sous cet aspect, si M me de Cléré ne s'était chargée de la renseigner sur les dessous de leur existence commune. Sa mère ne lui épargnait à son tour aucun détail des difficultés quotidiennes. M. de Cléré, au contraire, ne parlait jamais à sa fille que de ses imaginations optimistes. Il lui racontait, par surcroît, des histoires de toute sorte, et même qu'elle aurait pu aussi bien ne pas entendre, puisqu'il s'y agissait JsouventJ de
LE MARIA GÉ DE MÏNUIT 5l
la jeunesse de M. de Cléré. Ce fut ainsi que Françoise apprit diverses anecdotes sur diverses gens, sur le général Le Hardois, sur son fils Philippe et sur la Rospiglieri, bien que M. de Cléré arrangeât un peu ces dernières à sa façon.
Au chagrin que causa âM lle de Cléré la mort de sa mère, s'en joignit bientôt un autre. La Fraye fut vendue. M. de Cléré, malgré tout, conservait cette masure, à laquelle, à force d'en entendre parler, Françoise avait fini par s'attacher singulièrement. La Fraye était une sorte de point d'appui à ses pensées, et qui lui manqua. La vente fut faite sur l'instance de M. de Palestroit. Il ne retrouva pas, 'dans la Fraye, les cinquante mille francs, prêtés jadis à M. de Cléré et dont il avait gardé soigneusement le billet.'Ni le baron Le Hardois, ni la Rospiglieri ne présentèrent les leurs. M. de Palestroit eut donc la Fraye à lui seul et, avec elle, le trésor des Chouans. Ce trésor tracassait M. de Palestroit, et il gardait un vague espoir de la découvrir. M» 8 Brignan fut indignée du procédé. Elle s'en excusa auprès de Françoise. Elle venait voir assez souvent la jeune fille qui ne pouvait guère s'absenter de la rue deVerneuil,à cause du grandpère Courceville.
Il baissait rapidement ; mais, à mesure que son corps déclinait, son esprit visait plus haut. Ses vieilles ambitions politiques le reprirent, qui
s'étaient amorties à la recherche des jetons de présence ; aussi arriva-t-il qu'un jour Philippe Le Hardois dut ramener rue de Verneuil le marquis de Courceville, venu, en habit et couvert de décorations papales, pour demander à son ami, le général Le Hardois, mort depuis cinq ans, de prendre part à un coup de main qui devait rendre le trône de ses pères à M« r le comte de Chambord, inhumé depuis douze ans, à Goritz (Autriche).
Philippe Le Hardois aida à mettre au lit le vieux gentilhomme et revint savoir de ses nouvelles. Il renoua ainsi connaissance avec M lle de Cléré qui soignait attentivement le difficile vieillard, tandis que ses deux filles religieuses, Tune aux Dames du Pardon, l'autre aux Filles de la Pitié, se contentaient de prier pour lui, de loin.
Malgré leurs prières, M. le marquis de Courceville s'éteignit doucement au bout de quelques mois. Les conseils d'administration dont il faisait partie assistèrent à ses funérailles. Elles payées, M. de Courceville, ne laissa pas un sou, ce qui permit à M me Saint- Vincent, des Dames du Pardon, de faire observer à M lle de Cléré que le mieux, pour une fille pauvre et ignorante, est d'entrer en religion, non dans un de ces ordres où l'on pratique la culture des âmes distinguées, mais dans un de ces couvents où les soins à donner aux malades ne demandent que de la santé et le manque de
dégoût pour les besognes les plus répugnantes. Restait aussi le mariage, mais il n'est point aisé à une fille sans argent, et toujours difficile même à une fille qui en a. C'était le cas et l'avis de leur parente, la baronne de Vitry, au sujet de sa fille Victorine, qui grandissait. M me de Vitry en avait plus d'une fois consulté la mère Saint-Vincent. Il est vrai qu'elle n'avait pas jugé à propos de revenir des eaux où elle se trouvait pour assister, comme elle l'aurait dû, aux obsèques de M. de Courceville. M me de Vitry aurait pu être utile à Françoise. Quant à elle, la mère Saint- Vincent, comment pouvait-elle s'occuper, en conscience, de marier une nièce qu'elle ne connaissait pour ainsi dire pas et dont la jeunesse s'était passée à courir le monde?
M me Brignan trouva M lle de Cléré en larmes à la suite de ces sages discours de la mère Saint- Vincent et proposa à la jeune fille de la prendre chez elle. Sans être riche, M me . Brignan avait de quoi vivre . Son mari lui avait laissé en viager une rente suffisante. M me Brignan mit à son offre tant de bonne grâce que M lle de Cléré accepta la proposition de sa tante. C'était ainsi que M 108 Brignan voulut que Françoise l'appelât, et sa nièce vint s'installer chez elle, rue de Villejust.
M lle de Cléré éprouva tout d'abord un grand
sentiment de repos. Les deux femmes durent faire connaissance; elles ne s'étaient vues jusqu'alors que par intervalles et il ne fallut pas longtemps à M lle de Cléré pour savoir ce qu'était exactement M me Brignan. Elle était bonne, et d'une humeur facile et agréable. Mue de Cléré en eut la certitude que sa tante ne regretterait pas la charge qu'elle avait prise. D'ailleurs, M me Brignan mit vite à Taise Françoise, en lui montrant que sa présence ne changeait rien à ses habitudes. M me Brignan sortait une grande partie de la journée, dînait en ville, allait dans le monde. Françoise trouva tout naturel que sa tante continuât à vivre à sa guise. L'indépendance de M rae Brignan lui assurait la sienne. Elle restait à la maison, écoutait les heures sonner à sa petite pendule de voyage, debout sur la cheminée en sa gaîne de cuir. M lle de Cléré était presque heureuse. M me Brignan le paraissait aussi, seulement son bonheur était d'une sorte à dépendre toujours un peu de quelqu'un.
M me Brignan aimait l'amour. Mariée à M. Brignan, elle s'abandonnait avec complaisance au désir qu'il montrait d'elle; et elle conservait de cette facilité conjugale l'incapacité de résister à qui lui parlait avec passion et autorité. Elle voyait, à céder ainsi, aussi peu de conséquences que d'inconvénients. •
M lle de Cléré se fût sans doute aperçue de cette
disposition amoureuse de M me Brignan, même si elle n'en eût été prévenue par la sœur Saint-Félix, des Filles de la Pitié. Cette pieuse personne contribua avec la mère Saint-Vincent, des Dames du Pardon, à avertir M lle de Cléré, leur nièce, de sa véritable situation. L'une lui avait appris les torts qu'il y a à être pauvre; l'autre ne lui cacha rien des dangers qu'il y avait à la société d'une femme aussi légère que M me Brignan. Si les Filles de la Pitié s'occupent beaucoup de l'autre monde, elles s'occupent un peu de celui-ci. La sœur Saint-Félix n'ignorait pas la conduite de M me Brignan, et elle laissa entendre à M lle de Cléré que cette conduite n'était point selon Dieu. Il s'ensuivait pour M lle de Cléré un risque inévitable. La sœur Saint-Félix se borna à le lui indiquer, sans y joindre aucun remède. Il est bien difficile de n'être point un peu confondue dans l'esprit du public avec une personne de sa parenté dont on partage l'existence et dont on est exposée malgré soi à partager la réputation. M m * Brignan, en effet, ne prenait guère soin de la sienne et ne chercha pas à tromper Françoise sur son goût pour l'amour ; bien plus, elle eût été assez portée à lui faire confidence des diverses occupations de son cœur. Elles changeaient souvent d'objet. M Ue de Cléré tenait beaucoup à éviter des aveux embarrassants, et, pour les arrêter, il lui fallait un visage sérieux et distrait que M me Bri-
gnan considérait d'un air désolé. M Ue de Géré se reprochait cette réserve, mais elle ne pouvait pas laisser M me Brignan la mêler à un sujet auquel elle entendait rester étrangère, d'autant qu'il ne lui appartenait pas de faire de la morale à sa tante. D'ailleurs, à f quoi bon? M me Brignan était ainsi par nature, parce qu'elle avait la chair facile et le corps complaisant, et non point par intention et par perversité. Elle était généreuse d'elle-même. Elle se donnait, comme elle donnait, sans réfléchir. L'argent lui coulait des doigts. Son revenu fondait avant que les termes qui le devaient renouveler fussent échus, et son désordre la laissait souvent sans le sou. M lle de Cléré souffrait d'augmenter les dépenses de sa tante, quoiqu'elle mît aux siennes la plus soigneuse économie, mais, si petites qu'elles fussent, c'était la bourse de M me Brignan qui les payait.
Ainsi l'argent, qui avait été le tourment de sa jeunesse, revenait malgré elle à ses pensées. Les rodomontades pécunières de M. de Cléré, les doléances de M m ® de Cléré,lui repassaient par l'esprit, mêlées au souvenir de l'avarice de M. de Courceville et aux dures paroles de la mère Saint- Vincent. M lle de Cléré comprenait que la pauvreté est un mal. Elle fait de nous ses esclaves. Elle faisait d'elle une sorte d'infirme, incapable de se créer une vie à soi et forcée de partager celle des autres.
L'argent la liait à M me Brignan, d'une reconnaissance matérielle qui inquiétait sa délicatesse . Elle ne devait pas seulement à sa tante de prendre soin de son isolement et de son abandon, mais aussi le pain qu'elle mangeait, le linge qui la couvrait, la toilette qui l'habillait, tout ce qui la faisait ressembler aux gens qu'elle croisait dans la rue.
Tous ont, plus ou moins, quelque chose à eux, les uns par héritage, les autres par industrie. Dans les magasins, hommes et femmes achètent, avec leur argent, selon leurs besoins ou leurs fantaisies. Ils sont libres. Elle, quand elle acquérait la moindre chose, elle ne le faisait jamais qu'au nom de M me Brignan, par un scrupule volontaire, mais qui lui rappelait sa dépendance, et pourtant cette dépendance ne lui donnait ni le goût, ni le désir de l'argent.
Elle le détestait plutôt comme un tyran dont elle avait subi de bonne heure la dure domination. L'argent était pour elle je ne sais quoi de fugitif, d'insaisissable et de vain que son père, pendant des années, avait tenté d'atteindre sans y parvenir. Elle avait assisté à cette poursuite et en gardait une fatigue irritée et mélancolique. Pour un homme comme M.Jde Gléré, l'argent n'est qu'un moyen de varier sa vie, d'en faire du plaisir, du luxe et de la vanité. Sa fille, au contraire, n'y
voyait qu'une matière qui solidifie l'existence, l'établit et la soutient. Avoir de l'argent, c'est le droit de faire chaque jour la même chose, de rester à la même place, de voir toujours les mêmes visages, d'habiter la même maison, en un mot, d'être à soi, de s'appartenir. Et les dures paroles de mère Saint- Vincent lui revenaient à l'esprit : elle «était une fille qui n'a rien .
Aux paroles de la mère Saint- Vincent faisaient écho les discours de la sœur Saint- Félix. Elle disait vrai. Notre réputation dépend moins de nous que des autres. Celle de qui nous touche nous est contagieuse. M lle de Gléré s'en aperçut vite et davantage quand, son deuil fini, elle dut accompagner dans le monde M m « Brignan. On y traitait M me Brignan avec une familiarité particulière, les hommes surtout. M Ue de Géré entendit des propos équivoques et vit des gestes hardis. M me Brignan ne s'offensait ni des uns ni des autres. Elle s'amusait des regards et des paroles et y répondait librement. Ce spectacle était pénible à Françoise, presque autant que lorsqu'on tentait de s'adresser à elle sur le même ton. En vain, elle se montrait distraite et hautaine. Après tout, n'était-elle pas la nièce de sa tante? Et on souriait.
M lle de Cléré réfléchit. M me Brignan, sans le vouloir, lui nuisait. Elle-même ne prêtait-elle pas aux conjectures ? Son passé, qui lui semblait naturel,
LE MARIAGE DE MINUIT 5g
puisqu'il était le sien, paraissait à autrui singulier et incertain. Les voyages, dans l'esprit des gens, ne vont pas sans aventures, et on lui en devait imaginer. Qu'importait qu'elle fût droite, franche et honnête ? Elle était la nièce de M mc Brignan. Gomment supposer qu'elle ignorât toute la conduite d'une personne avec qui elle vivait ? L'existence en commun n'a guère de mystères. M Ue de Géré, donc, savait tout. Et il s'en murmurait autour d'elle une petite déconsidération sourde. Elle la sentait, présente et imperceptible, qui l'environnait d'une sorte de soupçon doucereux qu'elle ne pouvait rien pour dissiper et qu'elle percevait distinctement dans un salut, une poignée de main, une allusion, mille riens dont elle souffrait, dont l'ensemble irritant la tenait sur la défensive et lui imposait une espèce de retenue un peu farouche que les femmes prenaient pour de la coquetterie et que les hommes considéraient comme une prudence de fille avisée.
Parmi les hommes que connaissait M lle de Cléré, Philippe Le Hardois était le seul à la traiter avec un respect aisé et une amitié véritable, et encore, aujourd'hui, n'avait-elle pas vu, dans ses yeux, une lueur inattendue? Lui aussi. Elle soupira: Le petit bleu de tout à l'heure résumait brutalement, en sa teneur laconique, ce qu'elle sentait, confusément, pensé d'elle. Qu'avait-elle fait pour mériter cette
injure et qui avait osé la lui adresser ainsi, brusque, catégorique et anonyme ?
Le fiacre s'arrêtait avant d'entrer sous la porte de l'hôtel Bocquincourt. M lle de Cléréfut sur le point d'ouvrir la portière, de sauter de la voiture et de s'enfuir, au hasard, en pleine nuit. Il lui semblait que les regards qui allaient la dévisager verraient sur sa figure le trouble de son cœur; mais les lanternes de la voûte éclairaient déjà l'intérieur du fiacre où M me Brignan, doucement bercée aux prédictions amoureuses de M me de Corinthe et de M me de Memphis, souriait d'avance aux lumières et d'abord au grand valet de pied, en livrée bleue, qui ouvrait la portière et regardait, d'un air insolent, ce qu'on voyait de sa gorge par l'ouverture de son manteau.
Le large dos du marquis de Bocquincourt occupé à causer au milieu du salon avec un petit vieillard chauve et courbé qui suivait au tapis, du bout de sa canne, le contour d'une rosace, s© retourna à l'entrée de M me Brignan.
Le marquisrde Bocquincourt était énorme. Son corps épais, planté sur deux grosses jambes qu'il tenait d'ordinaire écartées et soutenues de deux vastes pieds vernis, supportait une tête ronde et rasée. Il avait cinquante ans. La peaugle son visage était tendue à éclater. La fente des yeux et la déchirure de la bouche semblaient un accident dans cette face presque sans nez, d'un ensemble à la fois gai et bas, hardi et sournois, et à qui M. de Bocquincourt affectait de donner un air de bonhomie. Il étendait cette façon indistinctement à tous car, parle temps qui court, on n'a guère autour de soi que de petites gens qui ne méritent rien de plus, sinon qu'on soit affable envers eux. Ce qui ne l'empêchait pas de brouiller les noms, de se méprendre à dessein sur les personnes et de confondre les qua-
lités. C'était une manière de montrer aux gens qu'ils ne sortaient guère pour lui d'un néant commun. Tout cela quoiqu'il sût fort bien à qui il avait à faire et très exactement ce qu'on pouvait tirer de chacun, car il cachait, sous des dehors ainsi préparés, une finesse d'homme qui n'a eu à compter que sur lui avant qu'on ne comptât avec lui.
— Ah! voilà cette bonne M mS Brignan et sa jolie nièce. Permettae-moi de vous présenter le prince de Bercenay.
Le petit vieillard s'affermit sur sa canne et se courba plus bas encore. Quand il se releva, M lle de Cléré vit deux yeux fins et malicieux dans une figure à petits plis. Françoise regarda autour d'elle.
— Ne cherchez pas ma belle-sœur, Mademoiselle. M me de Bocquincourt n'est pas encore là. Elle est allée cet après-midi à Louveciennes voir des essais que M. de Serpigny fait à ses nouveaux fours, et elle vient juste de rentrer, mais vous trouverez à qui parler.
Et M. de Bocquincourt désigna du geste une dizaine de personnes, assises ou debout dans le salon.
M me Brignan salua M m « Potronnet et M m e de Hucheloup. M. Potronnet s'inclina devant elle. De son fauteuil, M me de Hucheloup l'examina sévèrement. Elle était maigre et noiraude, avec une figure longue, au nez pointu, et la poitrine plate. MM. Jac-
ques Boispréaux et Conrad Dumont s'avancèrent vers M lle de Cléré.
— Bonjour, Mademoiselle..., lui dit Boispréaux.
— Très bien, et vous?... répondit-elle à Dumont. M. Conrad Dumont la considérait avec intérêt.
Peintre dfr fleurs et de fruits, il s'était mis, depuis quelques années, au portrait et y réussissait. Ses toiles claires, coquettes et charmantes, se payaient fort cher, et il regrettait sincèrement que M lle de Cléré n'eût pas d'argent. Il l'aurait peinte avec plaisir; mais il n'était pas homme à faire passer son plaisir avant son intérêt. Ce robuste et fort garçon, à la grosse tête, au corps solide, aux mains courtes et velues, se montrait intraitable sur ce point. Il lui fallait des gains sérieux pour apaiser en lui la rancune qu'il se gardait de sa misère passée. Elle le déshonorait à ses propres yeux, car il l'avait prolongée outre mesure en s'obstinant trop longtemps à une peinture âpre et déplaisante, représentant des sujets bas, c'est-à-dire des gens et des choses du commun qu'il rendait en leur vérité la plus exacte. Il était revenu de ces fadaises et il avait enfin trouvé le succès. Ses premiers tableaux de fleurs se vendirent bien. Ses portraits, maintenant, étaient à la mode, et il s'étonnait lui-même de voir sortir de ses mains poilues des bouquets de fleurs aux nuances subtiles et des images de femmes parées. Au fond, il méprisait ses modèles
d'à présent. Une épluchure l'intéressait plus qu'une orchidée. Il préférait un visage populaire à une figure aristocratique. Riche, il conservait un goût trivial, une grossièreté naturelle et instinctive. Il déjeunait sur un coin de la table de sa cuisine. Il aimait les histoires basses et mettait à recueillir sur chacun ce qui touchait aux détails crus et intimes de la vie une curiosité avide, hargneuse et policière.
C'est par ces turpitudes vraies ou fausses, colportées à l'oreille de qui voulait les entendre, que Dumont avait plu à M. de Bocquincourt. Celui-ci les recevait du peintre et leur donnait un tour plus aigu et une portée plus longue, carilavait une sorte d'esprit d'anecdotes qui ajoutait du comique à celles qu'il débitait. Dumont fournissait au plat et M. de Bocquincourt se chargeait de l'assaisonnement. M me de Bocquincourt, elle, consultait le peintre sur les natures mortes qu'elle peignait, en amateur, sans talent, mais avec une patience touchante et un soin minutieux. Dumont se moquait de ses efforts; du reste, il ne ménageait pas les deux Bocquincourt et ne se privait point sur leur compte, mais il trouvait avantage à être vu chez eux, fier que Bocquincourt lui frappât familièrement sur l'épaule et fit un sort à ses ragots. M. Dumont n'épargnait personne, et M ile de Cléré pas plus qu'une autre. Il avait répandu çà et là sur elle plus d'un bruit
malveillant, car, lorsqu'il ne savait rien de précis des gens, il inventait sur eux ce qui lui semblait le mieux à sa convenance, quitte à ne croire lui-même qu'à demi ce qu'il en disait. S'il eût été sûr que M Ue de Cléré fût bien ce qu'il prétendait qu'elle était, il n'aurait pas hésité à faire son portrait, car il la trouvait jolie. Il eût couru la chance d'un profit qui ne lui suffisait pas d'ordinaire, et dont, pour une fois, il se serait contenté. Mais il craignait un faux calcul, n'étant pas si assuré qu'il le disait que M lle de Cléré fût disposée à bien des choses.
Dumont s'était approché de M. de Bocquincourt; il lui parlait bas. M lle de Cléré remarqua que les deux hommes la regardaient, et elle s'éloigna. Elle entendit le gros rire de M. de Bocquincourt.
— Bah ! mon cher, vous vous rattraperez sur la tante. Tiens ! M. Baragon, quelle bonne surprise!
M. Baragon sourit d'un air inquiet. C'était un assez bel homme. L'habit vert d'académicien lui allait bien. Il comptait des succès de séances. Par contre, il portait l'habit noir moins avantageusement. La mauvaise coupe du sien se relevait d'une grosse rosette rouge à la boutonnière. Il était chaussé, au lieu d'escarpins vernis, de souliers découverts, en peau cirée et noués par un cordonnet. v
On racontait qu'il nourrissait une passion secrète
pour la comtesse de Bocquincourt, ce qui lui donnait, quand il renaît chez elle, cet air anxieux et contraint.il s'y ajoutait que M. de Bocquincourt ne manquait guère, par plaisanterie, de laisser croire au brave M. Baragon qu'il arrivait sans être invité. Baragon, troublé, s'excusait déjà, et il cherchait des yeux M me de Bocquincourt pour qu'elle le rassurât à ce sujet.
— Ma belle-sœur n'est pas ici, cher Monsieur. Elle est avec son amant et en train de le congédier.
Et M. de Bocquincourt rit très haut de cette stupide facétie.
— Je le regrette pour lui, répondit M. Baragon qui, une fois pfôssé l'embarras qu'il éprouvait toujours à entrer dans un salon, n'était pas plus sot qu'un autre.
Il ne l'était même pas du tout, et avait compris beaucoup de choses. Ne se sentant ni un poète, ni un romancier, ni un historien, ni même peut-être un écrivain, il s'était fait essayiste. Ses Essais le rendaient, sinon célèbre, du moins sympathique. Il en publiait de littéraires, d'historiques, de moraux, de sociaux. Ils contenaient de tout, et même des pensées justes. M. Boispréaux l'appelait le fils de Montaigne et de Larousse, mais en toute [paternité, disaitril, lelpèreest un peu incertain.
Boispréaux et Dumont causaient avec M 1,e de Cléré.
— Je fais le portrait de M lle de Vitry, la fille de la baronne de Vitry. Vous devez la connaître, Mademoiselle, sa mère est Courceville.
M ,le de Cléré avoua qu'elle ne la connaissait pas, mais n'ajouta rien pour s'en excuser et pour expliquer comment la parenté n'avait point fait de relations entre elles. Le vieux prince de Bercenay, qui s'était approché du groupe, leva d'en bas sa petite tête. M Ue de Cléré revit les yeux fins qui l'observaient avec bienveillance. M. de Bocquincourt, à côté., complimentait M mî Brignan sur sa toilette, quand une voix dit derrière eux :
— Mon cousin, voulez-vous me présenter â M m6 Brignan ?
Ce petit cousin de M me de Bocquincourt était un jeune homme de vingt-deux ans, à Paris depuis peu. Il avait une jolie figure fraîche et rusée, la moustache brune, l'air dur et souriant de quelqu'un qui se poussera.
— M. Antoine de Puyfond, chère Madame, et M. de Bocquincourt ajouta d'un ton gouailleur :
— Je le recommande à vos bontés.
M me Brignan se mit à rire. Ses yeux bleus s'animèrent. Les prédictions de M me de Corinthe concernant le beau brun allaient-elles se réalisera rencontre de celles de M me de Memphis touchant le
joli blond? Au rire de M me Brignan, M ,le de Géré s'était retournée. M. de Bocquinçourt la regarda d'un air singulier. Elle rougit.
Il était près de neuf heures quand M me de Bocquincourt fit son entrée tardive. C'était une grande femme, jeune encore, brune de cheveux et rose de peau. Son teint s'avivait aux paupières d'un peu de rougeur. Elle avait les yeux faibles et las. Le travail de la palette et du pinceau les fatiguait. Le marquis de Bocquinçourt baisa galamment la main de sa belle-sœur qui voulut prendre le bras du prince de Bercenay.
— Non, chère Madame, j'aime mieux aller à table, tout seul, avec ma canne, à petits pas.
M. Baragon s'avança. M. de Bocquinçourt conduisait M me Potronnet ; M. Potronnet, M me de Hucheloup ; Dumont, M me Brignan ; Boispréaux, M lle de Cléré ; le jeune Antoine de Puyfond les suivit. Le prince de Bercenay venait le dernier.
L'âge et de cruelles douleurs lui avaient noué les membres et durci les jointures. Il marchait en boitillant. A table, il parut minuscule et ratatiné. La haute pomme d'or de sa canne, dont il ne se séparait jamais et qu'assis il gardait entre ses jambes, lui venait presque jusqu'au menton, comme s'il en allait manger le fruit de métal ciselé. Boispréaux, en dépliant sa serviette, fit la grimace. Le
jeune Puyfond se trouvait placé entre lui et M lle de Cléré. Il y avait entre M. Dumont et M me Brignan un douzième couvert qu'on enleva, M. de Bocquincourt feignit d'ignorer qui il avait invité. Il affectait d'être distrait.
M. Potronnet, qui était stupide, dit que l'absent devait, pour sûr, être un juif, car il est bien rare, par le temps qui court, d'être à table entre chrétiens et sans l'un de ces messieurs.
— Ni sans un cocu, riposta M. de Bocquincourt, en toisant M. Potronnet.
Et il ajouta :
— Ou plusieurs.
M. Potronnet, qui avait sourcillé, éclata de rire. Cette généralisation enlevait à la plaisanterie ce qu'elle pouvait avoir de blessant. D'ailleurs, avec M. de Bocquincourt, on pouvait s'attendre à tout, et M. Potronnet déplorait qu'un si grand seigneur se laissât aller à de si fâcheux écarts de. langage. M. Potronnet avait été et était encore d'une jalousie farouche, ce qui n'empêche certes pas un mari d'être trompé, mais ce qui lui assure, à tout le moins, de l'être avec les précautions que savent fort bien prendre les femmes, quand il le faut. Un jaloux les force à jouer serré. M ine Potronnet avait souvent gagné la partie et tourné cœur. On lui savait de l'esprit, et elle se savait spirituelle. Le sel de sa langue lui avait, comme elle le disait, tôt fait
grisonner les cheveux, mais sa figure demeurait encore fraîche et semblait travestie sous une perruque. Elle avait eu des amants plutôt que ses amants ne l'avaient eue, presque toujours la première à rompre, moins par goût du changement que pour se prouver son indépendance.
— Eh bien, ma chère Juliette, demandait M. de Bocquincourt à sa belle-sœur, où en sont les fours de Serpigny? Figurez-vous, ajouta-t-il en se penchant vers M me de Hucheloup, sa voisine de table, que M me de Bocquincourt lui a fait construire, au bout de son parc de Louveciennes, de quoi cuire ses pots. Il paraît que ce bon Serpigny va nous sortir de là des merveilles. Il appelle son atelier la Maison du Feu, ce cher cousin !
Et M. de Bocquincourt, qui détestait M. de Serpigny, ricana.
M me de Hucheloup se déclara Padmiratrice du noble potier. Ses pièces étaient vraiment remarquables. 11 avait obtenu un grand succès à son exposition. Il était beau de voir un gentilhomme...
— Mettre la main à la pâte,. interrompit Bocquin court en se tournant vers le prince de Bercenay.
Cette plaisanterie ne pouvait être bien comprise que de lui, car il n'y avait au dîner que lui qui fût au courant des alliances. C'est là l'inconvénient de frayer avec les gens du commun qui ne sont point
au fait des parentés. M. de Bercenay montra qu'il était sensible à l'allusion, car il haussa, en signe d'intelligence, la pomme d'or de sa canne.
La grand'mère du vicomte de Serpigny était une demoiselle Bazouche, fille d'un certain Bazouche, qu'on disait avoir été cuisinier du comte de Provence, avant de devenir, sous Louis XVIII, le principal fournisseur de bouche des Tuileries. La seconde fille du même Bazouche avait épousé le grand-père du marquis de Bocquincourt. Serpigny cachait avec soin cette alliance, que Bocquincourt ne dissimulait point, se trouvant d'un sang assez illustre pour que rien n'y pût porter atteinte. Il prétendait même devoir à cette descendance culinaire une délicatesse particulière du palais et de la langue dont il était fier.
M me de Hucheloup, qui ignorait ce détail de famille, continuait à louer les gens du monde qui ne craignent pas de déroger en s'appliquant à des travaux d'art. Elle-même jouait de l'orgue avec talent. M. de Hucheloup l'avait remarquée dans la petite église de village où, demoiselle, elle tenait l'harmonium, le dimanche. M. de Hucheloup était musicien. Il composait des messes, des hymnes et des motets et les chantait d'une voix de chantre. Il était absent, en ce moment, pour diriger en Belgique quelques-unes de ses compositions.
M me de Bocquincourt expliqua les nouveaux
essais de M. de Serpigny. Il fabriquait à Louveciennes, par une aimable attention pour elle, des fruits en céramique. Il en réussissait d'admirables. Il imitait des naturels, non seulement la forme, mais le velouté et le grenu, et rendait à l'œil l'ouate des pêches et le vernis des cerises. Bien plus, au lieu de leur garder leurs couleurs véritables,il leur en composait d'artificielles, aux nuances subtiles et aux reflets inconnus, en laissant transparaître sous leurs écorces émaillées des lueurs métalliques qui les faisaient tout veinés d'or et leur donnaient l'aspect d'une matière inexplicable et délicieuse dont la vue seule suggérait au goût des saveurs imaginaires. C'était tout un verger fabuleux qu'il créait ainsi, tout un fruitier de substances diverses, juteuses et succulentes aux yeux. Le feu était la sève mystérieuse qui avait animé ces glaises inertes jusqu'à leur faire figurer les fruits d'une terre fortunée.
M lle de Cléré reconnaissait dans les paroles de M me de Bocquincourt la leçon de M. de Serpigny, sa manière de parler hyperbolique, cette sorte de frénésie méticuleuse dont la verve travaillée était devenue le langage naturel de M. de Serpigny. M me de Bocquincourt s'exaltait en parlant. Ses beaux yeux, un peu rougis, le semblaient d'avoir contemplé tant de merveilles, et on eût dit qu'elle avait encore aux paupières l'ardeur cuisante du feu des fours. Elle
admirait sincèrement, d'ailleurs, M. de Serpigny et le tenait pour un oracle.
— Cette pauvre Juliette, Serpigny lui ferait une crotte en céramique qu'elle la mettrait sur une étagère, dit M. de Bocquincourtense penchant vers M me Potronnet.
Le marquis de Bocquincourt croyait volontiers, par la crudité des propos, se donner un tour à la Saint-Simon. Il citait complaisamment, pour s'en autoriser, une certaine lettre scatologique de Ja princesse Palatine, dont il savait par cœur les principaux passages, et prenait pour son parfum même et pour sa posture véritable les ordures accroupies au bas du Grand Siècle.
Pendant ce temps, M me de Bocquincourt décrivait une courge que lui avait montrée M. de Serpigny. Elle était molle et contournée, d'une écorce verdâtre et pustuleuse.
— Oh ! il n'est pas maladroit, jeta négligemment Boispréaux, qui aimait toucher les enthousiasmes d'un petit mot net, comme une pointe d'épingle, et il ajouta:
— Mais, chère Madame, êtes-vous allée voir l'exposition de la vente du vieux Meinières? Elle vous ravirait. Il y a des kakémonos peints de fleurs et des foukousas brodées, délicieuses, des fruits de jade et des ivoires qui représentent des noix creuses et des noisettes ouvertes. Ah! ces Japonais
quelle fine race! quels doigts ingénieux! N'est-ce pas, monsieur Baragon, car il me semble vous avoir vu, là-bas, penché sur une vitrine?
— Et où voit-on tout ça, Monsieur Boispréaux? demanda M. Potronnet qui croyait bon de s'intéresser aux arts.
— Mais chez Meinières, boulevard Beauséjour.
— Oui, dit M. Baragon, cet homme, du goût le plus sûr et le plus exquis et qui a passé cinquante ans de sa vie à réunir des merveilles de toutes sortes, les entassait dans une petite maison de chef de gare, avec un toit en bois découpé, à deux pas du chemin de fer... Elles tenaient toute la place et lui couchait au grenier sur un lit de sangles... Mais vous l'avez bien connu, Monsieur de Bercenay !
Le prince de Bercenay releva sa petite tête ridée :
— Oui, oui, Monsieur Baragon. Il est même venu à Bercenay, quand on a vendu le château. Il y avait deux pastels de Latour et quelques meubles de Riesener qui doivent être dans sa collection. Je lui ai offert de lui céder aussi Bercenay. Il y aurait installé à l'aise ses bibelots du dix-huitième siècle. La bâtisse était de ce temps-là, avec des boiseries... C'était un original ! Gomme il ne savait plus où mettre ce qu'il achetait, il prêtait à ses amis, à l'un un meuble, à l'autre une tapisserie, au troisième un tableau, en leur laissant entendre qu'après
lui... Mais il tenait liste de ces prêts et, quand il est mort, il a fallu rendre les dépôts qu'on s'était habitué à considérer comme à soi !
M. de Bocquincourt éclata d'un rire qui lui ferma les yeux et lui ouvrit la bouche toute grande.
— Ah ! ah ! il aura fallu alors que Serpigny rapporte le portrait de Serpigny, l'Ambassadeur du Régent, qu'il tenait de Meinières, et dont il faisait tant de façons ! S'il veut l'avoir, il faudra qu'il le rachète à la vente 1 Tout de même, Bercenay, quelle sale époque 1
Il s'animait. Songros visage rouge s'empourpra.
— Qu'est-ce qui nous reste de ce que furent nos pères ? Est-ce que j'habite le château de Bocquincourt ? A qui est maintenant Bercenay? Où sont nos portraits de famille, nos meubles héréditaires, nos argenteries, tout ce que le passé d'une race laisse après lui à ceux qui la continuent, tout ce qui en représente le labeur commun? Cherchez, mes amis! Qui est-ce qui habite seulement la maison où il est né?
M lle de Cléré pensa à la Fraye. Elle revoyait la vieille demeure solitaire, au bout de son avenue, près de son étang à sec, avec sespersiennes fermées et son toit branlant. Dumont ricana. La maison où il était né I Elle était toujours là, elle, au numéro 35 de la rue de Belleville, un beau logis, certes, où son ferblantier de père était mort depuis
longtemps, heureusement ! Lejeune Puyfond trouvait que son noble cousin avait vraiment tort de se plaindre. L'hôtel de l'avenue Henri-Martin était luxueux et confortable, la cuisine bonne et les épaules de M me Brignan blanches et grasses.
M. Baragon s'essayait.
— Certes, Monsieur, il y a du vrai dans ce que vous dites. Notre époque ne conserve point; mais il y a encore de curieux exemples par où Ton voit qu'en certaines familles, et malgré les événements, s'est gardé intact cet héritage du passé. J'ai cité, dans mon Essai sur ce sujet, un cas intéressant, c'est celui de M. le baron Le Hardois.
Au nom de Le Hardois, les yeux du jeune M. de Puyfond brillèrent.
— Est-ce que vous le connaissez, Monsieur? lui demanda Mn c de Cléré.
— On me l'a montré au théâtre. Il est riche et il est l'amant de Mu* Volney.
Ce fut dit avec un tel accent de convoitise pour l'argent et la femme que Mu e de Cléré eut honte d'avoir peut-être parfois désiré être riche et de se sentir belle et jeune, M. Baragon continuait :
— Je suis allé une fois à ce château de Grandmont. Tout y est resté tel que lorsque le vieux Le Hardois, le ministre des finances de l'Empereur, le bâtit en 1809 ou 181 1, je crois. Depuis, on n'y a pas changé une chaise, ni planté un clou. Tout y est
intact, le linge dans les armoires, comme l'argenterie dans les buffets. La vaisselle est celle où mangeait M. de Talleyrand, quand il venait à Grandmont voir son compère. Les tentures du salon, qui sont de damas vert, semées de couronnes de laurier, ont l'air d'avoir été posées la veille. Et les meubles et la bibliothèque, dessinés par Prud'hon! C'est plein d'abeilles, d'aigles, de sphinx. Cela est grand, Messieurs !
M. Baragon aimait l'époque impériale, parce qu'elle était ordonnée, militaire à lafois et pédante. Il s'y voyait aisément, à la Fontanes, et il eût porté avec plaisir le costume pompeux du grand-maître de l'Université. Il s'en consolait avec l'habit vert d'académicien, reconnaissant à David d'en avoir déterminé la forme, la couleur et l'ornement. M. Baragon avait l'esprit didactique.
En se levant de table, M. Baragon dut rattacher le cordonnet de son gros soulier, qui s'était dénoué. Le prince de Bercenay boitillait sur sa canne. On se rendit à l'atelier de M me de Bocquincourt, relié à l'hôtel par un passage couvert. Mn° de Cléré sentit, dans l'ombre, une main qui frôlait son dos nu. L'atelier était obscur. M. de Bocquincourt poussa le bouton d'allumage. La vaste pièce s'éclaira d'un seul coup. C'était un effet que M. de Bocquincourt se plaisait à ménager. M lle de Cléré le vit en pleine
lumière, sa face rouge et congestionnée de nourriture lui fit peur.
L'atelier était haut comme une église. Des poutres de bois clair arquaient sa voûte, soutenue par des colonnes légères. Des tapis d'Orient tachaient, çà et là, de leur flaque de laine colorée, le parquet luisant. Au fond, dans une tribune, un grand orgue fuselait ses tuyaux lisses.
C'était là que, huit heures par jour, M rae de Bocquincourt s'acharnait à peindre, patiemment, minutieusement. Elle peinait à reproduire, sur de petites toiles, avec des pinceaux fins, une fleur ou un fruit. Elle y apportait une application infinie. Il y avait je ne sais quoi d'attristant à la voir ainsi, attentive et studieuse, lever vers un modèle toujours inimitable ses paupières un peu rougies, sans aucun progrès, malgré les conseils des meilleurs maîtres et une étude constante et suivie; mais elle ne se décourageait point et recommençait son labeur volontaire et vain, auquel elle s'obstinait avec modestie, sans en rien montrer à personne.
Les murs de l'atelier, par contre, étaient ornés de tableaux. M me de Bocquincourt en avait réuni là de charmants . Ils se rapportaient tous à son goût pour les fleurs et les fruits peints. Il y avait des pages de missels, entourées de bordures et d'entrelacs fleuris. Son Van Huysum était d'une couleur profonde et ses deux Breughel admirables :
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un double bouquet de toutes les fleurs. Le vieux maître flamand avait posé sur leurs pétales quelques papillons, aux ailes ouvertes et printanières, et, au* pied du vase, disposé quelques coquilles marines, nacrées comme des lis et délicates comme des roses. Une branche de lilas de Manet voisinait avec trois œillets de Fantin-Latour, auprès de deux figues de Zakarian. Un Chardin — prunes, pomme, gobelet et couteau — sentait le fruitier. Une autre pomme de Cézanne, rouge et verte, sur une serviette blanche ; et un champ de tulipes deClaude Monet. Au-dessous des tableaux, des vitrines abritaient des plats de Palissy, dont l'un, à son centre, enroulait une couleuvre lovée en ovale dans un décor humide de longues feuilles d'eau. Des fleurs en porcelaine de Saxe montraient leurs teintes fardées à côté de ces verreries de â Venise, transparentes et comme liquides et qui, en forme de bocaux et de flacons, ont toutes, au sommet de leurs couvercles, un fruit délicatement imité. Une grande vitrine vide attendait les œuvres de M. de Serpigny.
On alluma les cigares. M 1 *" 5 Brignan causait déjà sur un divan avec M. Antoine de Puyfond. Boispréaux s'approcha de M l,e de Cléré.
Elleâimâit beaucoup la côihpagnie deBoispréaux. Comtiie atefcLie Hardois, telle se sentait à Taise avec lui, délicat et bien élevé, de visage avenant et de
bonne tournure. Il écrivait des romans. Les propos qu'il lui tenait étaient gracieux et tendres et ne l'offensaient point. M me de Bocquincourt vint à eux. Le prince de Bercenay s'assit auprès de Mu» de Cléré, le menton à la pomme d'or de sa canne.
M. de Bercenay disait des choses fines, appropriées à qui il parlait, ce qui est peut-être bien toute la politesse. Sa longue vie mondaine l'avait mêlé à bien des gens de bien des sortes, mais il ne cessait pas de demeurer curieux des figures nouvelles pour lui. Celle de M lle de Cléré lui plaisait. Plusieurs fois, il sourit aux réponses de la jeune fille. La pomme d'or poli de sa canne reflé- tait en miniature difforme son visage petit aux yeux vifs.
— Ma chère Françoise, voulez-vous dire à M me de Hucheloup qu'elle devrait bien nous faire un peu de musique.
M lle de Cléré s'était levée pour transmettre à M me de Hucheloup la demande deM me de Bocquincourt. M me de Hucheloup consentit. Elle disparut dans l'escalier de la tribune.
Soudain, de l'instrument, jaillit un son aigu et frais qui fusa en tige de fleur, s'épanouit en une sonorité large et cristalline comme une coupe.
L'orgue fit tressaillir M me Brignan, qui se souleva du divan où elle était allongée auprès du
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jeune M. de Puyfond. M, de Bocquincourt les observait d'un air goguenard. Ses yeux cherchèrent ceux de M lle de Cléré, qui baissa les siens.
— Ne regardez donc pas comme ça M lle de Cléré, mon cher, c'est dégoûtant, dit M me Potronnet à travers son face-à-main ; et, à propos, mon cher, vous seriez bien aimable de respecter mes cheveux gris. Voici trois lettres anonymes que vous m'écrivez de suite. C'est assez pour l'instant. Je ne vous en veux pas, mais je tenais à vous le dire. Ne vous en allez pas, mademoiselle Françoise, ce n'est pas un secret que cesdivertissementspostaux de M. de Bocquincourt. N'est-ce pas, Boc?
Et elle lui frappa sur le bras du manche de son face-à-main.
M 1Ie de Cléré traversa d'un pas rapide l'atelier et prit l'escalier de la galerie.
Il lui parut interminable. Il lui semblait qu'elle n'arriverait jamais en haut. Enfin, elle déboucha en pleine lumière, dans la bourrasque de l'orgue qui grondait aux doigts de M ffl e de Hucheloup. M u e de Cléré crut recevoir au visage un souffle d'air. Un petit cabinet boisé, avec des divans, des fauteuils à bascule et des meubles anglais, était ménagé dans l'angle de la galerie. Une grosse ampoule électrique l'éclairait. Elle regarda autour d'elle.
Elle était chez l'homme qui l'avait si bassement insultée, car elle ne doutait plus que M. de Boc-
quincourt fût Fauteur du petit bleu qu'elle avait reçu avant de partir. Cet homme, dont elle serrait la main, lui avait adressé de cette même main l'infâme billet. Le reproche de M me Potronnet confirmait le soupçon qu'elle avait eu instinctivement, dès le commencement de la soirée, et qui venait d'aboutir brusquement à une certitude. Certes, elle savait M. de Bocquincourt sournois et luxurieux par ses regards hardis et ses propos équivoques. Elle les avait supportés, mais cela, non ! non 1 et elle frappait du pied avec colère. Puis elle pâlit douloureusement. Après tout, cet outrage ne formulait-il pas brutalement ce que plus d'un pensait d'elle ?
A ce moment, un pas lourd se fit entendre, et le marquis de Bocquincourt emplit de son corps énorme le cadre de l'étroite porte.
M Uc de Cléré était debout au milieu de la pièce. M. de Bocquincourt considéra en silence ses larges pieds vernis. Le cri de l'orgue grondait au dehors.
— Allez-vous-en 1 laissez-moi 1
Au visage de M lle de Cléré M. de Bocquincourt comprit sa bévue. De rouge, sa large face devint cramoisie, puis grimaça un sourire.
— Voyons, Mademoiselle, ne vous fâchez pas, c'était une plaisanterie.
Elle fit un [pas vers lui. Il crut qu'elle allait le
souffleter et cligna instinctivement les yeux. Elle le regardait en face.
— De quel droit avez-vous fait cela? Dites? Pourquoi?
Il se taisait. Elle reprit :
— Ah! je sais l Une fille seule, sans parents, sans fortune !
M. de Bocquincourt fit un geste. Elle ajouta :
— Oh! je sais ce que vous allez dire : que c'est une chance que vous avez voulu tenter pour voir si ce qu'on disait était vrai. Vous ai-je donné lieu de penser qu'une "fille comme moi pût écouter un homme comme vous ?
Elle le toisa avec mépris. Il ricana en sa face rougeaude.
— Mademoiselle!
— Adieu, Monsieur, je ne remettrai jamais le pied chez vous.
Elle s'arrêta un instant et deux larmes chaudes lui vinrent au bord des yeux.
— Je ne puis vous défendre de paraître chez moi, Monsieur de Bocquincourt, vous le saviez, et vous m'en avez fait lâchement souvenir.
M. de Bocquincourt s'effaça pour la laisser passer. Sur la galerie, elle s'accouda un instant à la balustrade de bois. L'orgue s'était tu. Elle redescendit l'escalier avec M me de Hucheloup. Une fois
en bas, elle alla droit au divan où M m * Brignan était toujours avec M. de Puyfond.
— Partons, ma tante.
— Es-tu malade, Françoise, comme tu es pâle ? A ce moment, la porte de l'atelier s'ouvrait pour
M. le vicomte de Serpigny.
M. de Serpigny était un petit homme blondasse, d'une quarantaine d'années, et qui en paraissait moins. Ses cheveux étaient séparés en deux parts inégales par une raie. Il avait le nez fin, la moustache effilée et un air d'astuce et de politesse.
M me de Bocquincourt abandonna M. Baragon pour se précipiter au-devant de M. de Serpigny.
— L'avez-vous ?
Il se tourna vers le domestique qui apportait une petite caisse.
M. de Serpigny l'ouvrit lui-même et en tira avec précaution un vase de la forme d'un fruit creux et côtelé. Son écorce d'émail était d'une riche couleur rougeâtre avec des reflets d'or. On se récria. M. de Serpigny le faisait tourner entre ses doigts pour qu'on le vît mieux. M me Potronnet le regardait, tout rapetissé dans les verres de son face-à-main.
— Qu'en dit Mademoiselle de Cléré, la petitefille du grand verrier?
M. de Serpigny affectait une considération par-
ticulière pour M 1,e de Géré, à cause de cette descendance artistique.
— Notre art est un peu grossier auprès de celui du verre. Nous n'avons pas la canne magique.
Cuire n'est point souffler. La verrerie est un jeu divin et la céramique un métier terrestre.
Et il continuait à parler, d'une voix aiguë, despotique et affectée en faisant tourner entre ses doigts le vase rougeâtre dont Técorce émaillée se dorait de reflets métalliques.
Dans le fiacre qui les ramenait rue de Villejust, M m , Brignan soupira :
• — Quelle charmante soirée 1 II est vraiment bien ce M. de Puyfond !
M lle de Cléré ne répondit pas.
M œe de Bocquincourt allait se mettre au lit. Elle avait renvoyé sa femme de chambre et se tenait debout, en train de passer sa chemise de nuit, quand elle entendit gratter à sa porte. Sans se retourner, et la tête soùs la batiste, elle dit tranquillement :
— C'est vous, Fulgence, entrez donc.
M . de Bocquincourt se montra sur le seuil.
— Asseyez-vous.
Elle posa le genou sur le drap. Sa belle croupe gonfla l'étoffe fine de la chemise. Une fois au lit,
elle arrangea l'oreiller. M. de Bocquincourt, assis dans un fauteuil bas, était en robe de chambre. Il étendit ses lourdes jambes, se gratta la tète et dit :
— Je crois, Juliette, que j'ai fait une bêtise. Voilà...
— Voyons, Fulgence, contez-la-moi.
Et, allongée sous ses draps, M™ 6 de Bocquincourt caressait doucement sous la dentelle son beau sein qui ressemblait à un de ces fruits mûrs qu'elle peinait si laborieusement à peindre, sur des toiles tendues, avec des pinceaux choisis et des couleurs mélangées.
Le marquis de Bocquincourt n'aurait peut-être pas été un mauvais homme avec un autre visage. Le sien, qui ne fut jamais beau, acheva de s'enlaidir à l'âge où les moins favorisés ont je ne sais quel air de jeunesse qui fait passer sur leur imperfection. M. de Bocquincourt avait alors dixsept ans. Quoique vigoureux et de bonne membrure, il ne plaisait pas. Il en sut vite les inconvénients, car il lui arriva d'être rebuté de quelques femmes; auxquelles il adressa ses premiers hommages. Le malheur voulut que ces rebuffades ne vinssent pas de la vertu de celles qu'il attaquait, du moins elles n'eurent point la délicatesse de rejeter là-dessus la cause de leur refus, et M. de Bocquincourt sentit amèrement qu'où il échouait un autre n'eût peut-être pas été repoussé.
Ces premiers échecs Tenragèrent et ne le découragèrent pas. Il devint libertin, par vanité et parti pris. Au lieu de ne demander aux femmes qu'un divertissement passager, il fit d'elles son occupation
principale, et il s'en prit à toutes pour en avoir quelques-unes, ce que lui valut sa hardiesse en dépit de sa figure. Il s'attaqua donc à elles indistinctement, par principe et par calcul. Pas une à qui il ne glissât à l'oreille, à tout hasard, quelque obscénité et quelque ordure, car si c'est la voie naturelle à se faire entendre de celles qui peuvent tout écouter, souvent aussi les plus difficiles et les plus délicates ne sont pas insensibles aux propos les plus grossiers.
Il faut dire que, s'il eut parfois à se louer de cette conduite, elle lui attira, par contre, de dures leçons dont le'souvenir l'envenimait définitivement. A cette première amertume se mêlèrent aussi d'autres soucis. Il les dut à sa pauvreté .
Il la supportait aussi mal que sa laideur. Son père mort jeune, tué en duel, la fortune qu'il laissa à ses fils fut moins que médiocre. Fulgence de Bocquincourt eût désiré être riche. L'argent donne des facilités. En outre, il eût aimé à tenir état, comme il le devait à son nom qu'il jugeait illustre. Un beau mariage est encore, en un cas pareil, le meilleur moyen de se rétablir, mais il ne songea jamais à en faire un. Il ne s'y sentait guère propre et en craignait les suites. Son frère cadet, le comte de Bocquincourt, y semblait mieux approprié.
Plus jeune de huit ans que Fulgence, Louis de Bocquincourt avait une figure charmante, un esprit
doux et un caractère faible. Il lui appartenait donc de rétablir la fortune de la famille. Entièrement dans la main de son aîné, il ne voyait que par ses yeux. Ce dernier entreprit de le marier et le maria.
Ce fut une affaire méditée et conduite par le marquis de Bocquincourt avec une sagesse et une persévérance admirables. Le choix fut long et difficile. Il finit par tomber sur M lle Juliette Durousseau, fille de M. Durousseau, industriel. M. Durousseau fabriquait honnêtement du drap à Roubaix. Il était devenu riche à ce métier. Le marquis de Bocquincourt eût tout de même souhaité mieux et des biens' plus assurés que ceux du commerce, mais il dut se contenter de ce qu'offrait le brave drapier, comme il rappelait. M. de Bocquincourt aimait ces mots du vieux langage. D'ailleurs, M. Durousseaut donnait à sa fille une dot respectable. Le marquis de Bocquincourt régla lui-même les conditions du contrat de son frère et veilla à ce qu'elles fussent avantageuses. Il y mit une telle âpreté que M. Durousseau y regimba tout d'abord, mais finit par consentir aux exigences du m'arquis. Pour un peu, il conseillait à sa fille d'épouser ce gros homme laid et subtil au lieu du joli garçon qu'il allait avoir pour gendre. Mais Mn e Durousseau ne semblait pas insensible aux beaux yeux de son fiancé.
De son côté, Louis de Bocquincourt se montrait fort amoureux de M Ue Durousseau, transporté du
plaisir d'épouser une fille, non seulement riche, mais belle, et d'éviter ainsi le laideron à qui sa pauvreté l'exposait et qu'il aurait bien fallu accepter des mains de son frère, si celui-ci l'eût jugé à propos. Mue Durousseau s'aperçut vite du pouvoir que le marquis de Bocquincourt exerçait sur son cadet, et, au lieu d'en être jalouse, elle lui en fut reconnaissante. Ne l'employait-il pas, ce pouvoir, à la faire comtesse de Bocquincourt? Elle lui devait le bonheur qu'elle en ressentait, de sorte que l'empire de M. de Bocquincourt sur son frère se trouva renforcé de celui qu'il) prenait sur sa belle-sœur.
Maître de la situation, il montra jusqu'au bout qu'il l'était, car ce fut en sa compagnie et sous sa garde que les jeunes mariés firent leur voyage de noces. M. de Bocquincourt ne les quitta pas d'une semelle, mêlé d'un coup à leur vie nouvelle, d'une façon définitive et durable et dans une familiarité de tous les instants jusqu'à entrer à toute heure dans leur chambre et à coucher à côté d'eux, portes ouvertes, pour ainsi dire. La jeune femme, occupée de la nouveauté d'un mari, ne s'aperçut même pas de l'intrusion d'un tiers. M. de Bocquincourt triomphait.
Quand on revint de voyage, on s'installa en commun, dans l'hôtel de l'avenue Henri-Martin. M. de Bocquincourt l'avait acheté et meublé au compte du jeune ménage. Il s'y réserva un apparie-
ment. Il avait là le logement et la table dont il s'occupait. La nouvelle M me de Bocquincourt trouva fort agréable cette intendance de son beau-frère. Peu à peu, il retendit à tout. M. de Bocquincourt gérait la fortune de la communauté dont il faisait partie et il s'applaudissait d'avoir réussi là une combinaison admirable en tous points.
Tout l'y seconda à souhait. Une jeune femme aurait pu avoir quelque difficulté à s'accoutumer à son langage et à ses façons. Or, le père Durousseau, drapier, et qui, avant d'être riche, travaillait de ses mains, s'exprimait souvent avec beaucoup de liberté, pour ne pas dire plus. Sa fille retrouvait donc en M. de Bocquincourt un peu de la grossièreté paternelle. Cette ressemblance de propos fit qu'elle l'en aima encore mieux. Jovial avec elle, et bonhomme, on ne se gênait guère devant lui.
Tout alla bien pendant quatre ans et même de mieux en mieux , puisque, dans l'intervalle, le père Durousseau décéda. Son héritage fut considérable. M. de Bocquincourt s'en montra aussi satisfait que s'il lui était échu en propre. Louis de Bocquincourt partagea le contentement de son frère. Ses vues n'allaient guère plus loin que le plaisir qu'il prenait au corps de sa femme. 11 avait eu une jeunesse chaste et retenue. M. de Bocquincourt avait toujours été avec lui intraitable sur ce sujet. Dans la pensée de Fulgcnce, Louis était
réservé au mariage, et le gros Bocquincourt veillait furieusement à ce qu'il y parvînt sain de corps et dispos aux devoirs où il engage, de façon à ce que celle qui l'épouserait en eût, comme il disait, pour son argent. Une fois Louis marié, Fulgence lui continua ses soins. Il fallait que le jeune homme réparât ses forces, qu'il dépensait généreusement et fort au gré de son épouse. Aussi, chaque jour, M. de Bocquincourt descendait régulièrement aux cuisines ; il allait et venait, soulevait le couvercle des casseroles et penchait sur les fourneaux sa grosse face rouge à peau tendue, comme s'il y eût eu en lui quelque retour du premier métier du grandpère Bazouche, le cuisinier du comte de Provence, un goût héréditaire, le même qui, chez M. de Serpigny, s'était tourné à la cuisson des terres mélangées et à la pâtisserie des fruits d'émail.
Ce fut en remontant de l'office que M. de Bocquincourt apprit, un jour, qu'on venait de rapporter son frère, qui s'était trouvé mal dans la rue. Le médecin fut appelé en grande hâte. Louis de Bocquincourt avait la gorge enflammée. La fièvre se déclara le soir avec violence. Cinq jours après, il était mort. Le désespoir de M me de Bocquincourt fut sincère, et, pendant trois ans, on ne la revit plus. Elle avait alors vingt-cinq ans, et il y en avait quatre qu'elle était mariée. Quand elle reparut dans le monde, elle était toujours belle, grasse et
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fraîche, mais ses paupières, qu'elle avait toujours eues délicates, étaient un peu rougies.
Comme si elle eût voulu les rafraîchir par la vue des couleurs et des nuances, elle s'était mise, durant sa retraite, à peindre des fleurs et des fruits, et cette occupation devint peu à peu la principale de sa vie. Elle en passait la plus grande part dans l'atelier qu'elle s'était fait construire, devant quelque bouquet savamment composé dont elle s'acharnait à rendre l'éclat et la perfection naturelle.
Le marquis de Bocquincourt avait éprouvé à la perte de son frère une douleur qui, pour s'exprimer en jurons et en fureur, n'en avait pas moins été véritable, encore qu'il s'y mêlât peut-être un sentiment intéressé. Le pas était difficile. M. de Bocquincourt n'eut point l'air dépenser un instant que cette mort pût changer quoi que ce fût aux conditions de son existence. Il continua, comme auparavant, à habiter avec sa belle-sœur, sans rien modifier de la familiarité où il vivait avec elle et que la présence de son frère ne rendait plus explicable. Il ne cessa point d'entrer à toute heure et sans frapper dans la chambre de M Œ0 de Bocquincourt, et, cela, dans les costumes les plus négligés, tellement que, au sortir du bain, il la venait visiter avec un peignoir mal fermé sur son gros corps tout humide. Il avait eu, du reste, de tout temps, la manie de se promener à moitié nu par les escaliers et les cor-
ridors. Les Mémoires rapportent que le fameux maréchal de Bocquincourt, son aïeul, avait coutume d'en user ainsi, et il trouvait à faire de même je ne sais quoi de libre et d'historique.
Ces façons, dont il ne se cachait pas, avaient fait naftre des bruits singuliers sur lui et sa bellesœur. Il les savait et laissait dire, car il préférait tout à s'éloigner d'elle. Il prétendait bien ne pas redevenir le Bocquincourt d'autrefois, gueux et pauvre. Aussi pensa-t-il, tout d'abord, à épouser, à son tour, la jeune veuve, mais elle paraissait regretter sincèrement son mari, et M. de Bocquincourt craignait que là moindre allusion à ce projet fût la fin d'une situation qu'il avait intérêt à faire durer, même en ce qu'elle présentait d'équivoque. Rien ne prouvait à M. de Bocquincourt que sa belle-sœur fût d'humeur à se remarier et [que, se remariant, elle consentît à l'épouser. Il jugea donc plus prudent de s'en tenir à des rapports qui, sans aucune charge, lui procuraient un avantage agréable et qui paraissait solide. D'ailleurs, M me de Bocquincourt semblait avoir renoncé à l'amour. Le seul homme qu'elle parût distinguer et dont elle s'occupa un peu particulièrement fut M. de Serpigny. M. de Bocquincourt, à cette alerte,dressa l'oreille.
Une explication à mots couverts eut lieu entre ces messieurs. M. de Serpigny laissa entendre qu'il ne tenterait rien si, de son côté, M. de Bocquin-
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court ne s'opposait pas à ce que sa belle-sœur s'intéressât aux travaux de céramique de lui, Serpigny. Plus d'une fois déjà M. de Serpigny avait eu recours à la bourse de M me de Bocquincourt. M. de Bocquincourt, qui en tenait les cordons, avait vu l'argent qui en sortait et avait essayé de serrer les nœuds. M. de Serpigny répondit à la manœuvre par une assiduité qui alarma M. de Bocquincourt. Us jouèrent serré et il fut entendu queM.de Serpigny renoncerait à pousser sa pointe plus avant et que M. de Bocquincourt s'engageait à ne pas entraver les affaires de M. de Serpigny. Il faisait, comme il disait, « la part du feu ».
Le résultat de leur entente fut, entre eux, une haine durable et sourde. La construction que M me de Bocquincourt entreprit, pour M. de Serpigny, de fours à cuire, au bout de son parc deLouveciennes, exaspéra M. de Bocquincourt. Il faillit rompre le traité, mais le moment était mal choisi. Les bruits qui couraient sur lui et sur sabelle-sœur prenaient une consistance fâcheuse, qui, du reste, coïncidait avec l'introduction dans la maisoa du peintre Dumont. M. de Serpigny pouvait voir là une occasion d'avertir M me de Bocquincourt de la situation où elle se trouvait en lui offrant le moyen d'en sortir à son bras. Un autre point inquiétait aussi M. de Bocquincourt.
Il avait agi toujours très librement avec l'argent
de sa belle-sœur, dont elle laissait l'emploi à sa disposition. Depuis quelque temps, il faisait de grandes dépenses en femmes. Il avait précédé M. Le Hardois dans les faveurs de M lle Volney, de POpéra. Or, M. de Bocquincourt n'avait pas un sou, sauf ce qu'il mettait de côté, chaque année, sur les revenus de M me de Bocquincourt et qu'il s'appropriait sans façon, afin, en cas d'accident, d'y trouver de quoi se tirer d'affaire. La somme ainsi épargnée était rondelette, mais il la tenait en réserve pour l'avenir. Pour l'ordinaire, il vivait sur l'argent de M me de Bocquincourt, dont il usait comme du sien. Les écus du père Durousseau payaient les fantaisies amoureuses de M. de Bocquincourt. Elles coûtaient cher, et chacun l'en savait hors d'état. Cette dépense retombait sur la réputation de la pauvre M me de Bocquincourt. Qui donc, sinon elle, pouvait alimenter son beau-frère? Et, pour se laisser ainsi gaspiller par lui, il fallait qu'elle eût des raisons sur lesquelles on n'hésitait pas. Un certain nombre de gens en battaient froid à M, de Bocquincourt. Tout cela n'expliquaitril pas les yeux rougis de M me de Bocquincourt et les distractions qu'elle cherchait dans un art où, à moins d'exceller, ce qui n'était pas son fait, on ne met pas d'ordinaire un pareil acharnement ni une telle assiduité.
Ce fut à ce moment que M. de Bocquincourt
commença à porter ses vues sur M lle de Cléré. Son projet fut fort aidé par les racontars de Dumont. Le peintre avait l'habitude de peindre en parlant. Il sortait alors ses meilleures histoires. Ainsi M Urt Volney en entendit-elle de belles pendant que Dumont faisait son portrait. M. de Bocquincourt, qui assistait aux séances, excitait la verve du bavard et, à eux deux, ils rivalisaient. M 1Ie Volney put prendre à leur discours une juste idée des gens du monde. Le nom de M lle de Cléré revint plusieurs fois en ces conversations. Dumont s'en donna sur elle à cœur joie. Il se souvenait avec rancune de quelques galanteries de sa part qu'elle avait poliment repoussées. Aussi inventa-t-il sur son compte de quoi donner l'idée à M. de Bocquincourt d'entreprendre sur elle l'essai de ses attentions. Quelque certitude et quelque assurance que montrât Dumont qu'il n'y avait qu'à parler pour être entendu, M. de Bocquincourt, d'abord, mit à sa tentative quelque sourdine; il se contenta d'allusions et d'équivoques, mais voyant que M lle de Cléré n'y répondait point, il en conclut qu'elle était habituée à des déclarations plus nettes et qu'il fallait avec elle agir sans façon et plus directement. Ce fut alors qu'il recourut au billet anonyme. Il fut très ennuyé, quand il s'aperçut de l'indignation sincère delajeune fille. Sa bévue allait le brouiller avec M me Brignan et risquait de déplaire pour de bon à M me de Boc-
quincourt. Il ne lui cachait guèreses aventures ordinaires et en parlait librement avec elle, car il entrait dans le plan de sa conduite avec sa belle-sœur de la traiter en camarade à qui Ton raconte ses frasques. Or, M. de Bocquïncourt craignait que celle-là ne fût pas au goût de M me de Bocquincourt, qui montrait beaucoup d'amitié et d'intérêt à M Ue de Cléré et la défendait toujours.
M. de Bocquincourt prit donc le parti d'avouer la chose à sa belle-sœur et de lui demander d'intervenir, en présentant l'affaire non comme une offense méditée, mais comme une plaisanterie maladroite et sans conséquence, et, s'il le fallait, aller jusqu'aux excuses les plus complètes .
C'est pourquoi, le lendemain du dîner, en revenant de Louveciennes, M me de Bocquincourt fit arrêter sa voiture rue de Villejust et monta chez M 11 * de Cléré. M me Olympe Gendron lui ouvrit. Son chignon gris ressemblait humblement aux fruits de grès que cuisait M. de Serpigny.
M J!e de Cléré avait eu l'intention de ne jamais retourner chez les Bocquincourt. M me Brignan s'étonna de ce parti. Tout le monde ne connaissait-il pas le gros Bocquincourt et sa manie de s'en prendre à toutes les femmes? Elle-même avait eu à passer par là. Et M me Brignan éclata de rire au souvenir des tentatives du gros homme. Elles étaient vrai-
ment sans conséquence et il ne valait pas la peine de s'en fâcher.
M me de Bocquincourt joignit ses instances aux raisonnements de M me Brignan. Son beau-frère était au regret de son action inconsidérée. M me de Bocquincourt avait l'air si malheureuse et si suppliante que M ,lft de Cléré vit bien qu'il fallait céder. Mme de Bocquincourt l'embrassa tendrement. Elle apportait à M lle de Cléré un gros bouquet de roses de ses serres de Louveciennes. Françoise regardait les fleurs et les paupières rougies de M me de Bocquincourt. Qui les lui avivait ainsi ? Le minutieux travail de ses journées ou quelque chagrin secret et des larmes répandues?
M me Brignan, qui avait à sortir, descendit l'escalier avec M me de Bocquincourt.
— Chère Madame, il faudrait marier votre nièce.
Et elle ajouta en baissant la voix :
— Fulgence et moi, nous nous y emploierions volontiers.
M me Brignan fit un signe distrait. Elle se voyait déjà assise devant la table où M me de Corinthe allait lui tirer les cartes et lui parler du beau brun qui se montrait constamment en son jeu.
M me Brignan resta un instant sur le trottoir à voir s'éloigner la voiture de M me de Bocquincourt. Elle appela un fiacre qui passait et lui dit l'adresse
de M me de Corinthe; puis, parce qu'elle avait le soleil dans les yeux, car il faisait beau ce jour-là, elle baissa l'un des stores, à l'abri duquel elle imaginait en souriant être déjà aux côtés du jeune M. Antoine de Puyfond.
C'était aussi l'avis de M me Brignan qu'il fallait que sa nièce se mariât. Elle le répétait à qui voulait l'entendre et le pensait sincèrement. Au fond d'elle-même, elle s'étonnait presque un peu que l'événement ne se fût pas encore produit. Certes, M me Brignan n'ignorait pas qu'il n'est guère facile à une fille sans argent de trouver un mari; mais elle peut rencontrer un épouseur. M" 6 Brignan faisait de l'un à l'autre une grande différence.
Le mariage est une association raisonnable, préméditée et voulue, qui obéit à certaines lois et à certains usages, et où chacun apporte réciproquement des avantages déterminés de part et d'autre. Il y a là plutôt un accord social et mondain qu'une entente sentimentale et corporelle. C'est un acte qui a quelque chose d'ordinaire, de sérieux et de logique, et qui comporte des convenances de famille, de situation et d'argent. Se marier est donc un sort réservé aux personnes dotées et apparentées. Les autres n'y peuvent point prétendre, IUeur
reste une chance et une ressource : l'épouseur. L'épouseur est celui qui prend une femme, non pour ce quelle a, mais pour l'avoir ; non comme elle est, mais pour ce qu'elle est. C'est ce que M me Brignan exprimait de son mieux en disant : « On se marie habillés et on s'épouse tout nus. »
M me Brignan souhaitait donc à sa nièce un épouseur. Pour être épousée, on n'a besoin que de soi, tandis que pour se marier on a besoin des autres. M mo Brignan s'avouait incapable de marier sa nièce, mais elle convenait, parcontre, que M Ue deCléré ne faisait guère ce qu'il fallait pour être épousée. Avec, en elle, de quoi séduire, elle en usait mal et ne savait pas faire valoir ses charmes. M me Brignan le regrettait. Elle connaissait assez les hommes pour ne pas ignorer le cas qu'ils font d'une jolie figure. Il ne s'agit, pour les mener aux pires folies et jusqu'à celle du mariage, que de leur mettre en l'idée qu'on est indispensable, sinon à leur bonheur, au moins à leur plaisir. Une fois là, ils acceptent les nécessités de la situation et les moyens d'aller au bout de leur désir. Si, une fois, ils en éprouventun véritable, il est bien rare qu'ils ne passent pas sur tout pour le réaliser, et pour le réaliser commodément, longuement, à leur gré et à toute heure.
M* 6 Brignàn aurait voulu comniuniquer à sa nièce cette âssûrahfce: À quoi dôric pensait cette petite dé passée le meilleur tempe de sa jëùfaesse
dans une solitude inutile? Du reste, elle n'en semblait pas malheureuse. M me Brignan ne lui laissait-elle pas toute sa liberté?
C'est par ce mot que M ma Brignan s'excusait de sa négligence. Elle restait dehors des journées entières et même, parfois, ne rentrait pas dîner. M lle de Cléré ne voyait sa tante que le lendemain matin, où elle allait lui dire bonjour au lit, car M me Brignan se levait tard. Elle avait le sommeil naturellement indécent et s'éveillait, les draps en désordre et la chemise rejetée, quelquefois, à moitié nue et riant d'être vue ainsi. M ma Brignan, toute ébouriffée, regardait, de ses yeux clairs et tendres, M lle de Cléré déjà prête. Elle la trouvait jolie, sa ceinture fermée par une boucle qui figurait une grosse fleur d'argent, et pensait qu'il était vraiment dommage que Françoise ne connût rien des plaisirs de l'amour. M me Brignan lui eût fait volontiers confidence de ceux qu'on trouve à être aimée, mais M lle de Cléré détournait la conversation et prenait congé de sa tante pour faire un tour avant le déjeuner.
M Ue de Cléré aimait beaucoup sortir, surtout le matin. Elle connaissait ainsi les Paris charmants d'avant-midi. L'air est comme reposé de la nuit et égayé d'avoir dormi. Il y a sur le visage des passants moins de fatigue et moins de soucis. La journée s'organise pour ainsi dire et se préparée lafièvre
IO^ LK MARIAGE 1)E MtfOJlT
du soir. Aux heures saturées et pleines, à la lueur jaune et paludéenne des réverbères, M lle de Cléré préférait la clarté matinale. Elle descendait le plus souvent la pente de la rue Villejust et se trouvait dans l'avenue du Bois. Les pelouses, les bouquets d'arbres, le large trottoir sablé lui plaisaient particulièrement. Elle y marchait de son pas vif et souple. Parfois, elle croisait des gens de connaissance. M. Baragon, qui rattachait sur un banc le cordonnet toujours dénoué de son soulier, ou le peintre Dumont, qui se rendait à son atelier. Tous deux habitaient le quartier de l'Etoile. D'ordinaire, M. Baragon en train de méditer quelque Essai ne la remarquait pas, mais Dumont la saluait narquoisement. Où allait-elle ainsi toute seule? et le peintre imaginait, selon sa coutume, des explications défavorables à M lIe de Cléré, qu'il colportait ensuite comme si elles avaient été vraies et qu'il eût été sûr qu'elles le fussent. M lle de Cléré, en l'apercevant, ne se doutait pas que ce qu'il dirait d'elle pût avoir une importance quelconque. Elle ignorait que c'est de ces vains propos répétés que se forme notre réputation, et que la sienne dépendait en partie des inventions de cet indifférent qui ne savait rien de ses pensées ni de sa vie, et dont pourtant le bas verbiage aidait les autres à prétendre en savoir quelque chose.
M lle de Cléré continuait à remonter l'avenue,
tandis que, de l'autre côté, sur la piste de l'allée cavalière, M. Potronnet, sur son gros cheval au trot prudent, se dirigeait vers le Bois, faire prendre l'air à sa jalousie. M lle de Cléré souriait en ellemême, à la tournure un peu comique du bon Potronnet, tout en longeant avec soin le bord de pierre du trottoir où elle s'amusait à poser l'un après l'autre ses pieds chaussés de cuir juste.
Le surlendemain de la visite de M me deBocquincourt, elle suivait ainsi, vers onze heures, la bordure du trottoir, quand elle entendit à son côté s'arrêter net un bruit de chevaux. La mèche menue d'un fouet lui caressait doucement la nuque. Elle se retourna brusquement.
Sur le siège d'une haute voiture, massive et correcte, aux roues rouges, Philippe Le Hardois la saluait en riant. Les deux chevaux retenus d'une main ferme s'ébrouaient dans un fracas de gourmettes écumeuses et dans un craquement de cuirs tendus. Le Hardois tenait le fouet mince, de sa main gantée.
— Vous avez de beaux chevaux, Philippe !
Elle dit cela, non par compliment, mais par le
plaisir qu'elle éprouvait à voir le bel attelage, fougueux et maintenu.
— Vous trouvez, Françoise, voulez-vous en
essayer ? Montez Idonc faire un tour, et je vous déposerai chez vous en rentrant.
— Et que dirait M. Potronnet que j'ai vu passer tout à l'heure sur son cheval jaune et que nous ne manquerions pas de rencontrer? Non, merci, Philippe.
— Non. Alors, serez- vous chez vous à cinq heures ?
Il la regarda fixement et avec une insistance inaccoutumée. Elle rougit. Le panneau laqué de la voiture la reflétait toute entière, assombrie, précise et un peu rapetissée. A sa ceinture, la grosse fleur d'argent semblait boucler sur elle l'ensemble de sa toilette stricte et en être comme la serrure ciselée. Elle se revit, comme l'autre jour, devant sa glace, les cheveux dénoués. Philippe Le Hardois avait le même regard qu'il avait eu pour sa chevelure défaite, un regard d'homme et non des yeux d'ami. *
— Je ne sais pas, Philippe, j'ai des courses à faire...
— Mais enlevez -moi donc celte belle fille, Le Hardois. Sapristi ! si j'avais votre âge et vos chevaux 1
Et le prince de Bercenay frappait le sol du bout de sa canne, comme si sa petite personne venait de sortir de terre subitement.
. Le Hardois rit très haut et ne répondit pas.
De son fouet, il toucha la croupe luisante des deux bêtes qui s'enlevèrent. La roue rouge tourna. M Ue de Gléré suivit un instant des yeux la silhouette de Philippe. La voiture déjà entrait au Bois, dont les hautes grilles aiguisaient leurs pointes dorées dans un rayon de soleil.
Le prince de Bercenay tira sa montre. Il avait peine à se servir de ses mains délicates, recroquevillées et noueuses.
— Eh ! Eh 1 déjà onze heures et demie.
Et il ajouta en se tournant vers M lle de Cléré :
— Voulez-vous faire quelques pas en compagnie d'un vieillard, Mademoiselle? Cela n'a pas de conséquences.
Le prince de Bercenay marchait en trottinant auprès de M lle de Cléré. Sa canne faisait un petit bruit sec sur le sable. Il regardait parfois la jeune fille de bas en haut, de ses yeux fins et vifs, de ses yeux que soixante ans de vie de Paris n'avaient pas lassés. Arrivé à l'avenue Malakoff, M. de Bercenay salua M lle de Cléré, qui continua son chemin.
Il ne lui avait rien dit de bien particulier, mais le ton de sa voix était d'une politesse achevée et marquait une considération affectueuse. Le savoirvivre de ses façons et de ses propos était exquis.
A cinq heures, M. Le Hardois vint voir M lle de
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M ,,e de Géré, à partir de ce jour, rencontra souvent M. de Bercenay. Quand ses douleurs lui taisaient quelque repos, il était un habitué de l'avenue du Bois. M lle de Cléré le vit presque chaque matin venir à elle en boitillant sur sa canne. Il en changeait souvent et en avait, de pommes et de béquilles différentes. C'était le seul petit raffinement qu'il se permît. Chaque fois, M lle de Cléré et M. de Bercenay se parlaient. Ils restèrent d'abord l'un devant l'autre sur le large trottoir sablé, lui, les deux mains sur sa canne ; elle maniant la fleur d'argent de sa ceinture, d'un geste qui lui était familier. Puis, peu à peu, ils prirent l'habitude de faire quelques pas côte à côte, et enfin ils délaissèrent la grande allée sablonneuse pour la contre-avenue, plus tranquille et moins fréquentée.
— Il ne faut pas, disait en souriant M. de Bercenay, qu'on vous voie marchant auprès d'un podagre. Ces contrastes gâtent leur promenade aux gens délicats, et il y en a peut-être encore !
Ils marchaient ainsi, tantôt le long des fils de fer des pelouses, tantôt le long des grilles qui bordent de leur mur de lierre les jardins des hôtels. M ,,a de Cléré arrachait en passant une de ces feuilles vernies. Un cycliste filait, preste et courbé ; un fiacre flânait, tandis qu'au milieu de l'avenue les attelages prompts et les roues étincelantes foulaient le sol, dur, boueux ou arrosé.
M. de Bercenay raconta ainsi, tout en marchant, à M lle de Cléré mille choses qui l'amusèrent. Il excellait aux portraits parlés. Il en fit d'abord à M^ de Cléré de gens qu'elle connaissait. M. de Bercenay les dessinait à petits traits, dont il soulignait les meilleurs du bruit sec de sa canne sur le trottoir. Il redressait un peu son corps courbé, et M Ue de Cléré voyait rire ses yeux malins. Il trouvait M. de Bocquincourt grossier et le disait délicatement. M . de Serpigny exerçait particulièrement sa verve. De ceux-là, il passait à d'autres que M Ue de Cléré ne connaissait pas. Il l'y intéressait. M. de Bercenay avait fréquenté, en plus d'un monde qui était le sien, des poètes, des romanciers, des écrivains, des hommes politiques, tout ce que Paris avait compté, en cinquante ans, de femmes spirituelles et d'hommes d'esprit, et cependant il trouvait un plaisir simple et tendre à causer ainsi avec cette jeune fille inconnue, parce qu'elle était jeune et que, quand il levait les yeux, il voyait son regard franc et le sourire un peu mélancolique de sa bouche. • •
Un matin qu'ils se quittaient, comme d'ordinaire, au coin de l'avenue Malakoff, M Ile de Cléré lui dit :
— Vous savez bien des choses, Monsieur de Bercenay !
M. de Bercenay leva péniblement sa canne vers
l'Arc de Triomphe, qu'on apercevait posé de biais sur un ciel clair, et qu'il appelait la Porte de Paris.
— Paris a pris ma vie ; il est juste qu'il m'ait laissé en échange un peu de la sienne.
Et il ajouta :
— Connaître Paris : il y faut cinquante ans de visages et de conversations... Ah Paris, Paris t
Et il en frappait le sol de sa canne, du bout de laquelle il avait retourné les êtres et les choses, ainsi qu'un passant des feuilles sur le chemin...
Un autre jour, qu'ils avaient causé plus longuement que de coutume, elle lui demanda:
— ■ Pourquoi ne vous êtes-vous pas marié, Monsieur de Bercenay?
Il s'arrêta, leva les yeux sur la jeune fille et resta un instant sans répondre.
— Vous voulez le savoir? Eh bien ! c'est que, de toutes les femmes que j'ai rencontrées, je n'en ai trouvé aucune avec qui j'eusse voulu passer ma vie, toujours et tous les jours.
M Ue de Gléré sourit.
— Oui, je suis un homme de l'ancien temps, sans en avoir trop l'air. Le mariage m'apparaissait comme quelque chose de solide et de définitif. Autrefois, on se mariait, une fois pour toutes et on s'en tenait là, même ceux qui se mariaient par intérêt ou par convenance. Bien ou mal, on était marié, et on
allait jusqu'au bout de sa chance. Il y avait une sorte de point d'honneur à faire bonne figure à sa destinée. Même au cas où un certain ridicule conjugal vous arrivait, on tâchait de garder contenance. Maintenant, on pense autrement. Aussi a-t-on inventé des moyens de faire du mariage je ne sais quoi de provisoire qui rassure les gens qui s'y engagent. De nos jours, il n'a pas fallu moins que le divorce pour que les hommes se hasardassent au mariage; et si je ne me suis pas marié, vous voyez bien que c'est parce que j'avais en moi l'étoffe d'un mari comme il n'y en a plus.
Ils se quittèrent. Au coin de la rue de Villejust, Mi le de Cléré rencontra M. Conrad Dumont. Le peintre la complimenta de son flirt avec le prince de Bercenay. Dumont racontait partout que M Ue de Cléré était du dernier bien avec le vieux prince et qu'ils avaient des rendez-vous dans un rez-de-chaussée de l'avenue du Bois. Ah ! si la tante Brignan aimait les jeunes gens, la nièce faisait compensation. Dumont continua un moment à s'entretenir avec elle. Il déjeunait aujourd'hui chez M me de Vitry et déjà il enfonçait ses fortes mains en des gants souples qui avaient peine à les contenir et dont elles tendaient les coutures à [éclater et gonflaient la peau élargie et déformée.
M Ile de Cléré fut plusieurs matins sans rencôn-
LE MARIAGE DE MINUIT Il3
trer le prince de Bercenay. Elle sut par Le Hardois qu'il avait été repris de ses douleurs.
La crise s'annonçait comme légère et de peu de durée. On était dans la saison où M. de Bercenay se portait d'ordinaire le moins mal. M lle de Cléré trouva ses matinées vides. Elle se rappela qu'elle devait une visite avenue Henri-Martin.
M lle de Cléré avait évité, une ou deux fois, de dîner chez M me de Bocquincourt; M me Brignan s'y était rendue seule. Françoise fut introduite dans l'atelier.
Il était vaste, luisant et silencieux. Les tapis d'Orient étendus sur le parquet clair ressemblaient à des verrières de laine colorée. Ils faisaient aussi penser à des soupiraux transparents d'un monde souterrain plein d'une lumière féerique. Au milieu de l'atelier, à un chevalet, M me de Bocquincourt travaillait. Un bouquet de quelques roses, posé sur une table, lui servait de modèle, et elle le reproduisait péniblement sur sa toile avec des couleurs timides et des pinceaux patients, sans en pouvoir rendre la pourpre charnue, épanouie et vivante.
M me de Bocquincourt s'interrompitde peindre à l'entrée de M lle de Cléré. En longue blouse grise, avec ses cheveux lisses et ses paupières rougies, elle avait l'air d'une ouvrière des fabriques du père Durousseau. Par une sorte de goût héréditaire, elle avait l'instinct du labeur, de la besogne
Il4 LE MARIAGE DE MINUIT
et de la tâche. N'en ayant pas de réelle, elle s'en donnait une volontaire et elle poursuivait la sienne, inutile et voulue, avec un acharnement consciencieux, comme si en eût dépendu son pain de chaque jour.
— Ah! Françoise, comme c'est gentil de venir me voir! Ces fleurs me désespèrent!
Et elle montrait sur sa toile l'image incolore et naïve qui reproduisait misérablement les trois roses véritables, épanouies, comme un feu vivant, du vase de cristal où s'enlaçaient leurs tiges flexibles, robustes et épineuses.
M Ile de Cléré se pencha sur le chevalet.
— Non I ne regardez pas ces horreurs, Françoise, admirez plutôt cette merveille.
Et M me de Bocquincourt emmenait la jeune fille dans un coin de l'atelier.
Sur un socle de bois, reposait une grande corbeille de faïence tressée. Des pommes rondes y soutenaient des figues inégales et des poires allongées que couvrait à demi une lourde grappe de raisin. La terre cuite qui les formait était vernissée de couleurs exactes et vives. C'était charmant et un peu ironique, cette corbeille aux fruits éternellement mûrs, cette sorte de corbeille de Tantale.
— C'est un André délia Robbia que m'a apporté mon ami, M. de Hangsdorfï. Il l'a trouvé aux envi-
LE MARIAGE DE MINUIT !l5
rons de Venise, dans une ancienne villa patricienne des bords de la Brenta. N'est-ce pas beau ?
Et M me de Bocquincourt touchait les fruits brillants et durs du bout de son pinceau, comme pour en caresser le contour et en flatter la couleur.
Elle reprit:
— Ce bon Hangsdorff est si gentil I II faudra que je vous le fasse connaître. Il est grand amateur de verreries. Il en a d'admirables dans son palais de Venise. Il voudrait bien vous être présenté. Pensez donc, la petite fille d'Hector de Cléré, un des dieux de la verrerie! Nous lui avons beaucoup parlé de vous. C'est un grand ami de M. de Serpigny. Il est même venu à Paris un peu pour voir les produits des nouveaux fours. J'aimerais beaucoup, beaucoup qu'il vous plaise, ma chère Françoise, beaucoup...
Et elle regardait M lle de Cléré, de ses beaux yeux las, sous leurs paupières fatiguées.
— Vous êtes bien bonne, chère Madame, de vous occuper de moi, répondit M Ue de Cléré.
— Oh! l'idée n'est pas de moi seule...
M me de Bocquincourt n'acheva pas son mensonge qui était de prêter à son beau-frère une part de la pensée qu'elle avait de marier M lle de Cléré à M. de Hangsdorff. Elle reprit.
— Que faites-vous aujourd'hui? Voulez-vous venir avec moi à Louveciennes? Les travaux de
Il6 LE MARIAGE DE MINUIT
M. de Serpigny vous intéresseront. Il serait, j'en suis sûre, très heureux de vous les montrer. Il dit que vous ne l'aimez pas et qu'il a pour vous la plus sincère estime? Que ne ferait-il pas, lui aussi, pour la petite-fille du grand verrier? Il est très puissant sur l'esprit de M. de Hangsdorff.
M Uc de Cléré s'excusa. Elle devait aller avec M me Brignan prendre des nouvelles de M. de Bercenay. Peut-être serait-il assez bien pour les recevoir. Il se sentait un peu mieux et pouvait rester levé quelques heures.
En rentrant, M lle de Cléré trouva M me Brignan, en robe de chambre, qui l'attendait pour déjeuner. Sa chevelure, teinte de frais, flambait comme de l'or en feu. Elle était gaie et préoccupée.
A trois heures, elles sonnèrent à la porte de M. de Bercenay.il occupait, au cinquième étage, un petit appartement propre et sobrement meublé. M. de Bercenay était étendu sur un divan. Auprès de lui, sur une chaise, sa canne. Il en avait tout un assortiment qui remplissait dans un coin une haute potiche chinoise d'où sortait le faisceau de leurs tiges. Leurs manches, en pommes ou en béquilles, formaient comme un bouquet. Il y en avait de précieuses et d'ouvragées, en or travaillé, en pierres montées ou en porcelaine .
Il les montra en riant à M Ue de Cléré.
— Eh bien, chère Mademoiselle, laquelle faudra-t-il que je prenne la première fois que je retournerai dans notre avenue, jonc, épine ou rotin?
Il plaisantait, mais sa vieille petite personne semblait encore réduite et ratatinée. La nodosité des mains avait augmenté. Il les souleva avec peine pour retenir un livre qui glissait, les considéra un instant, puis les reposa sur la couverture qui réchauffait son corps étendu.
— Ce petit Boispréaux n'est pas sans talent. J'ai là son dernier roman qu'il m'a envoyé et où il y a de bonnes choses. Il vient me voir quelquefois, bien qu'il n'aime pas les malades. C'est un gentil garçon.
— C'est un joli garçon, dit M me Brignan, presque malgré elle, avec un soupir.
Elle s'était un moment toquée de lui et lui avait fait les avances qu'elle ne ménageait pas à ceux qui lui plaisaient. Boispréaux y répondit assez bien. M me Brignan l'amusait. Elle le pressait et Boispréaux se laissait faire, quand il surprit, un jour, les yeux de M lle de Cléré qui les regardait, Mme Brignan et lui, se parler de fort près. Les yeux de M lle de Cléré étaient si tristes que Boispréaux en fut touché. Il était délicat, et il comprit combien sa présence serait pénible à la jeune fille s'il devenait l'amant de M me Brignan. Il éprouvait pour M lle de Cléré un petit sentiment de sympathie tendre qui n'allait pas jusqu'à l'amour,
mais où pourtant unrien de son cœur était enjeu. Il s'éloigna donc doucement de M me Brignan. M lle de Cléré s'aperçut de ce scrupule et lui en fut reconnaissante. Il s'établit entre eux une sorte d'entente amicale. Ils se rencontraient dans le monde et il venait la voir quelquefois. Il était, avec M. Le Hardois, le seul homme avec qui elle ne fût pas sur la défensive.
Pendant que sa nièce et M. de Bercenay causaient de Boispréaux, M me Brignan faisait le tour du pelit salon. II était meublé simplement : quelques meubles anciens échappés à la vente de Bercenay, des portraits, des photographies. M me Brignan en remarqua une.
C'était celle d'une femme aux traits réguliers et beaux, l'air imposant et gracieux. Une robe, à la mode du second Empire, montrait ses épaules nues et doucement tombantes.
— Quelle estcette belle dame, prince? dit M me Brignan en désignant le cadre,
— Là-bas ? mais c'est la comtesse Rospiglieri, vous savez, celle qui fut la maîtresse de l'Empereur. Je l'ai un peu connue.
— Mon père aussi, dit MU e de Cléré.
Et elle raconta à M. de Bercenay ce que M. de Cléré lui avait raconté si souvent des origines bretonnes et ancillaires de la célèbre Comtesse.
M. de Bercenay, à ce récit, s'agitait sur son
divan. Ses petits yeux fins brillaient d'intérêt et de curiosité, de cette curiosité qui, pendant un demisiècle, Pavait rendu attentif aux choses et aux personnes de ce Paris où il y a toujours de l'inconnu, où les existences les plus fameuses, comme les plus humbles, cachent leurs secrets et leurs singularités ; et il regardait sa canne, posée auprès de lui, comme s'il eût voulu, avec son appui, lever son corps infirme et s'en aller de son pas inégal, à travers la ville, à la recherche de la belle Comtesse, qui y vivait peut-être encore et que M lle de Cléré avait rappelée à son souvenir.
En sortant de chez M. de Bercenay, M lIe de Cléré et M m e Brignan se séparèrent. M mc Brignan appela un fiacre. Elle courait au jour de M me Potronnet où elle comptait bien rencontrer le jeune M. Antoine de Puyfond. M Ue de Cléré rentra à pied rue de Villejust.
Plusieurs fois, en chemin, involontairement, elle songea à ce que pouvait bien être ce M. de Hangsdorff, dont lui avait parlé M me de Bocquincourt et qui était l'ami de M. de Serpigny !
La maison de Serpigny apparaît dans l'histoire,
en 1569, en la personne de Luc de Serpigny. Ce
t gentillâtre eut sa place dans la mémoire des hom-
[ mes pour avoir, le soir de la bataille de Moncon-
tour, tué de sa main le chef huguenot, Gilles de
S Gabodan. Il faut dire qu'il le tua désarmé et d'une
jpistolade dans le dos. Ce fait d'armes valut audit
Luc de Serpigny la Capitainerie des Gardes de la
Porte du Roi.
Il n'en fût pas resté à ce seuil de la fortune et l'aurait passé, si le pied ne lui eût manqué, un jour qu'il descendait l'escalier du Louvre. Il roula si malheureusement les marches qu'on le ramassa au bas du degré, le crâne fendu et l'échiné brisée. Gent ans après, on retrouve un Serpigny, lieutenant général, qui se distingua aux guerres de Hollande et mourut tard, et dont le fils, le comte de Serpigny, fut Ambassadeur du Régent et eut les Ordres du Roi, en même temps qu'il fut un des plus impudents agioteurs de la Banque de Law^où il gagna
des chariots d'or. Des deux frères Serpigny, qui existaient au moment de la Révolution, l'un émigra, l'autre resta en France ; ce dernier, général des armées de la République, fut créé, par Napoléon, prince de Pranzig. Quant à l'émigré, il servit les Bourbons avec plus de fidélité que d'éclat et Louis XVIII crut s'acquitter envers lui en lui faisant épouser, en 1822, Catherine Bazouche, fille de Bazouche, son ancien cuisinier, qui l'avait devancé en France et s'était enrichi dans les affaires, au point de mourir chevalier de la Légion d'honneur, maire de son arrondissement et beau-père à la fois d'un comte de Serpigny et d'un marquis de Bocquincourt à qui il avait marié une autre fille qu'il avait. Le gros Fulgence de Bocquincourt devait à ce double mariage d'être le cousin de Jacques de Serpigny, ce qui lui faisait dire que, dans leurs familles, on pouvait ajouter au cordon rouge plus d'une sorte de cordon bleu.
Cette mésalliance irritait d'autant plus Jacques de Serpigny qu'il ne lui en demeurait aucun des avantages qui en eussent pu compenser le désagrément. L'argent des demoiselles Bazouche avait fondu entre les mains de leurs maris comme la graisse aux casseroles paternelles. Les parents de Jacques de Serpigny et de Fulgence de Bocquincourt achevèrent la fricassée, si bien qu'à sa majorité Jacques de Serpigny n'eut que ce qui lui vint de sa mère,
environ vingt-cinq mille francs de rente, dont celle d'une maison de la rue de Lille, où le vieux comte de Serpigny, occupait le meilleur appartement.
Son fils n'osa pas l'en déloger, comme il en avait grande envie, mais il exigea le loyer. Le vieillard en débattit le prix âprement et avec des cris d'écorché. Il en semblait un, en effet, avec son visage dont la peau paraissait à vif et irritée d'une rougeur perpétuelle. Têtu, goguenard et brutal, son humeur cédait pourtant devant la sécheresse polie, implacable et aiguisée de son fils. Ils se voyaient, du reste, rarement et préféraient s'écrire ce qu'ils avaient à se dire. Les lettres du père étaient atroces et querelleuses et les réponses du fils aiguës et enfiellées. Ils ne s'aimaient pas. Le seul point où ils s'accordassent était le sentiment qu'ils avaient tous deux pour les Serpigny de la branche aînée, représentée par le prince de Pranzig, ancien grandécuyer de l'empereur Napoléon III.
C'est à lui, cependant, que M. de Serpigny avait, lors du siège de Paris, envoyé son fils, âgé de douze ans. Le prince de Pranzig, à la chute de l'Empire, s'était retiré en Angleterre. Jacques de Serpigny passa le détroit et arriva à Torquay où se trouvait son oncle qui venait justement de se remarier. Quant au comte de Serpigny, il ne voulut bouger de Paris, et refusa de quitter son
appartement de la rue de Lille où il demeura opiniâtrement sous les bombes. Le prince de Pranzig reçut du Comte quelques lettres par ballon. Elles contenaient d'aigres critiques contre le régime tombé qui valait à la France de si mauvaises heures et à lui la détestable nourriture qui lui gâtait l'estomac. M. de Pranzig ne fit à ces récriminations qu'une attention médiocre. Les circonstances lui évitaient de répondre. Elles étaient tragiques. La Commune achevait l'œuvre de la guerre. Le comte de Serpigny vit le ciel s'empourprer d'incendies. Les choses en venaient au pire. Les fédérés badigeonnaient au pétrole la maison de la rue de Lille, quand les Versaillais, s'emparant du quartier, délivrèrent les habitants. M. de Serpigny descendit dans la rue. Le général Le Hardois, qui commandait, reconnut M. de Serpigny. Celui-ci dut au brave général le plaisir de voir fusiller une douzaine de communards pris les armes à la main. On les mit au mur où ils firent, d'ailleurs, bonne contenance. L'un deux, un grand gaillard roux, fut adossé à la porte même de la maison de M. de Serpigny. Une des balles qui le traversèrent s'inscrusta dans le bois du vantail, et chaque fois qu'il rentrait chez lui M. de Serpigny en considérait la marque avec satisfaction.
Il ne manqua pas de la montrer à son fils Jacques, quand celui-ci revint d'Angleterre. Son père
le revit sans plaisir et lui-même n'en éprouva guère à le revoir. M. de Serpigny trouva le jeune garçon assez grandi et renforcé pour supporter le régime du collège.
Il confia donc l'enfant aux Jésuites avec mission d'en faire un homme, se reposant sur eux d'un soin dont il entendait bien ne pas se charger. Au collège, Jacques de Serpigny souhaita impatiemment l'heure de s'affranchir d'une vie qu'il détestait, mais celle qu'une fois ses études terminées il mena chez son père ne valait guère mieux. Le bonhomme ne faisait rien pour la lui rendre agréable. Il s'opposa tout d'abord à ce que son fils se préparât à aucune profession. Nila militaire, ni lajuridique n'agréaient au vieillard. Quant à la diplomatique, elle ne vaut que si Ton y représente la personne de son Roi et la République n'en est point une qu'il convienne de figurer. Il fallait donc attendre des jours meilleurs, mais, en attendant, le jeune Serpigny s'ennuyait fort. Son père lui laissait peu de liberté et lui donnait encore moins d'argent.
Celui qui devait lui revenir de sa mère/sans être considérable, lui assurait une sorte d'indépendance,aussi le réclama-t-ilimpérieusement,dès qu'il eut atteint sa majorité. Le comte de Serpigny se récria d'une pareille audace, et le débat entre eux fut âpre et acharné. Il restait à M. de Serpigny tout juste pour ses besoins, mais Jacques de Serpigny
qui, lui aussi, avait les siens, trouvait inutile de leur faire tort. Il tint bon.
A vingt et un ans, Jacques de Serpigny était mince, blondasse, de figure fine, avec des yeux gris. Ses ongles en pointe brillaient au bout de ses doigts fuselés à des mains adroites et délicates. Il dessinait agréablement, parlait bien, décidé à tout, pratique à souhait. Il montrait du goût, plus en bibelottier qu'en artiste. Il aimait à payer au plus juste et savait renoncer sans regret à ce qui dépassait ses moyens. Quand il avait eu une chose à bon prix, il ne s'y attachait pas assez pour hésiter à s'en défaire, s'il le pouvait avantageusement. Le vieux Meinières, le collectionneur, s'était pris d'amitié pour lui, et lui enseigna à acheter. D'instinct, il savait vendre. Il écrivait naturellement bien, et les lettres d'affaires, divinement.
L'amour l'occupait assez peu, mais le monde l'intéressait. Tout en y fréquentant, il s'instruisait. Il y apprit les gens et la façon de les manier, où il excella. Une sorte d'impertinence naturelle l'y servit admirablement. Il y joignit un habile pouvoir sur lui-même. Il comprit vite l'avantage qu'il y a pour quelqu'un à se singulariser et il se singularisa volontairement. Il acquit une façon d'être qui lui fut particulière et une manière de parler qui lui fut propre. Par affectation, il poussa
sa voix, qu'il avait haute, jusqu'à un fausset aigu.
Ses goûts artistiques lui firent une réputation auprès de ceux qui ignorent tout de Part, de même que sa situation mondaine le servit auprès des artistes, qui le considérèrent d'autant plus volontiers comme un des leurs que sa compagnie flattait leur vanité. Il donna des gages en publiant, en 1886, un Paradoxe sur la verrerie. C'était un livre curieux, mélange d'aperçus amusants et de divagations saugrenues, écrit dans une langue précise et prétentieuse, et qui marquait une connaissance réelle du sujet. Il la devait, du reste, à un certain M. de Hangsdorff, grand amateur de verreries, qu'il rencontra par hasard et qui fut, avec le vieux Meinières, son principal éducateur.
Pour dire vrai, les arts du feu l'attiraient particulièrement. Il y a dans leur métier une sorte de cuisine chimique dont il était curieux. Fut-ce une influence, héréditaire et détournée, des fourneaux du grand-père Bazouche, mais les mélanges par quoi l'on obtient l'émail, les cuissons, les artifices de fabrique, tout cela l'intéressait fort et jusqu'à son détail le plus pratique.
Le comte de Serpigny méprisait son fils pour ses goûts ouvriers. Il ne comprenait pas qu'on s'occupât sérieusement d'autre chose que de sa généalogie, de ses terres, si Ton en a, et d'avoir des femmes et, surtout, d'en trouver une riche qui vous
épouse. A trente ans. Jacques de Serpigny était encore célibataire, ce que le comte de Serpigny considérait comme un état d'infériorité. Lorsqu'à la même époque Louis de Bocquincourt épousa M lle Juliette Durousseau, le vieillard en fut irrité. 11 fit à son fils de furieuses représentations et lui proposa cet exemple. Qu'un Fulgence de Bocquincourt, gros et dégoûtant, ne se mariât point, c'était dans l'ordre ! mais lui, Serpigny, avait su donner à son fils une figure passable. Allait-il donc se laisser éteindre la seule branche des Serpigny qui portât encore son vrai nom ? L'autre, en effet, s'était affublée d'un titre ridicule. Ces Pranzig étaient, en somme, des renégats.
Le comte de Serpigny montrait un grand mépris pour les princes de l'Empire. Que des gens de roture dont les pères avaient été aubergistes ou laquais ou de petits bourgeois, nés de marchands et de tabellions, se fussent laissé prendre à cette mascarade, c'était encore concevable; mais qu'un Serpigny consentît à couvrir son nom d'une appellation germanique, cela lui semblait une honte véritable, d'autant plus que ces Pranzig faisaient mine de se vouloir perpétuer. Le prince de Pranzig avait eu quatre fils de sa seconde femme, dont l'aîné, pour surcroît de ridicule, s'appelait Napoléon.
Cette question de mariage amena entre le père et le fils une de ces correspondances, dont ils étaient
coutumiers, et après lesquelles ils se revoyaient sans qu'il parût rien entre eux des horreurs échangées par lettres, et dont chacun gardait, bien étiqueté dans un tiroir, le paquet abominable. Après cette algarade épistolaire, Jacques de Serpigny continua à vivre comme par le passé jusqu'à un événement fortuit, dont les suites furent, pour lui, importantes et décisives.
Un jour, donc, pendant l'Exposition universelle de 1889, Jacques de Serpigny, arrêté devant la vitrine qui contenait les verreries de Galle,. considérait, une fois de plus, ces bibelots étranges et ingénieux. Il y en avait là vraiment d'admirables : opaques ou transparents, de matières congelées ou refroidies d'avoir été fluides ou incandescentes. C'étaient des vases roses, noirs, violets ou glauques. Certains, vides, semblaient pleins d'une eau absente; d'autres paraissaient comme corrodés de poisons ou ridaient leur cristal saumâtre ou givré. Sur leurs parois se dessinaient des algues, des herbes, des feuilles, des écorces,des insectes ou des poissons, des libellules cassantes ou de molles chauves-souris. L'art de ces fioles et de ces coupes était composite, singulier, impur et séduisant. La curiosité des formes compensait l'infirmité des lignes. Les panses s'enflaient bizarrement, les cols s'amenuisaient outre mesure, les anses se contour-
naient ou se recroquevillaient avec des fantaisies baroques. On éprouvait, devant ces verres, une sorte de malaise; mais il était impossible de ne pas admirer leur invention et leur travail.
En ces verreries, du reste, comme en tous les arts de la décoration et de l'ameublement, se manifestait une sorte de renaissance moderne, encore confuse et gauche, mais dont l'esquisse était intéressante et significative. Cet effort, incertain encore dans le mobilier et le tissu, ne semblait aboutir un peu nettement qu'en céramique où, à la suite des Japonais, les potiers français montraient quelques pièces vraiment originales.
M. de Serpigny faisait, une dernière fois, le tour du kiosque merveilleux. Derrière la vitre, se congelaient, se ratatinaient, se gonflaient, pourrissaient, en leurs matières durcies ou gélatineuses, ces singulières fioles lorraines qui répandaient une si curieuse odeur d'art. Au bas, sur des cartes de visite, se lisaient les noms des acheteurs. Il en était de. même pour les poteries émaillées du vieux La Perche. Certains de ses vases avaient été vendus trente fois. Les arts du feu revenaient en faveur. M. de Serpigny considérait encore la vitrine énigmatique. Elle était dominée par une haute coupe, rose et sanguinolente comme un coucher de soleil, sur laquelle une grande chauve-souris détachait son aile onglée, d'une membraneuse transparence.
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Il allait s'éloigner, quand son attention fut attirée par un jeune homme debout auprès de lui. C'était un garçon de vingt-trois ou vingt-quatre ans, pauvrement vêtu. Les mains dans les poches d'un veslon usé, il semblait comme en extase. Il avait le visage jaune, les yeux perçants, la chevelure embroussaillée, une tête énorme sous un vieux chapeau mou ; sa figure, tirée de tics nerveux, était intelligente et passionnée. Par distraction, il heurta du coude Serpigny. Pour s'excuser, il mit la main à son chapeau. Ses mains étaient ouvrières et sales, mais fines. Serpigny lui parla.
Il s'appelait Achille Villereuil. Il était né à Athènes, d'une mère grecque et d'un père français. Son père, M. Villereuil, archéologue, auteur de plusieurs travaux sur l'histoire des guerres de Vendée, était mort. Venu en France avec quelques économies, il avait appris à dessiner et il était entré comme décorateur chez le vieux potier La Perche. Là, son goût pour cuire, colorer et tourner la terre s'était révélé. Il s'instruisit lui-même du métier. Le vieux La Perche l'employait, mais se méfiait de lui. Le jeune homme se montrait entreprenant et hardi, l'esprit plein de formes nouvelles et de procédés neufs. La Perche s'opposait à ses tentatives, tout en reconnaissant son habileté. Le jeune Villereuil parlait très vite, en roulant les r, avec un fort accent levantin. Il parlait avec beaucoup de
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gestes, dont le plus fréquent modelait dans l'espace un vase imaginaire. Il était bizarre et exalté. Serpigny Tinvita à le venir voir.
Huit jours après, le jeune Villereuil quittait mystérieusement l'atelier de La Perche. M. de Serpigny, peu après, l'installait, à une heure de Paris, aux environs de Mantes, dans un endroit solitaire. Aussitôt, le jeune Villereuil se mit à l'œuvre. Ses premiers essais enchantèrent M. de Serpigny. Lui, d'habitude si avare, n'épargna pas . Quant à Villereuil, il ne demandait que de pouvoir travailler à son gré, et il y apportait un acharnement et une ardeur extraordinaires, une sorte de folie qui lui faisait passer des nuits sans sommeil et des jours sans nourriture. Il considérait M. de Serpigny comme un dieu bienfaisant et avait pour lui une reconnaissance aveugle. Rien au monde, hors ses fours, ne l'intéressait. Il ne sortait jamais, ne voyait personne et ne lisait aucun journal. M. de Serpigny avait sur lui un pouvoir absolu. Il passa ainsi trois ans à essayer Villereuil en secret.
Ce fut au bout de ce temps qu'on commença à parler des travaux mystérieux de M. de Serpigny. De courtes notes à ce sujet parurent dans les journaux. Lui-même laissait entendre qu'il y avait quelque chose de vrai dans ce qui se disait. Cette année-là, M. de Serpigny alla beaucoup dans le monde. Il se prétendait fort occupé et affectait des
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airs importants. Il parla volontiers des arts du feu, en termes obscurs et sybillins. Il était très écouté, et Ton s'attendait de sa part à quelque surprise. Elle eut lieu. M. de Serpigny, l'homme du monde, l'amateur bien connu, le délicat auteur du Paradoxe sur la verrerie, s'était laissé interviewer. Il avouait s'occuper en ce moment d'art céramique et y avoir fait de curieuses découvertes. Tout cela dit en phrases entortillées et réticentes, dans un amphigouri voulu. Le reporter reproduisait docilement les propos de M. de Serpigny. Il avait ajouté de son cru la description de l'appartement de M. de Serpigny, rue de Chaillot. Il était orné de quelques beaux meubles anciens. On y voyait le portrait, peint par Largillière, du Serpigny, Ambassadeur du Régent. Ce que M. de Serpigny n'avait point dit au journaliste, c'est que ce tableau appartenait au vieux Meinières. Du plafond, pendait un admirable lustre de Venise, à mille fleurs multicolores, présent de M. de Hangsdorff.
L'interview ouvrit le concert. M. de Serpigny projetait un grand coup. Il le prépara avec habileté. Un beau jour, des affiches couvrirent les murs. Elles annonçaient l'exposition rue de la Paix, des travaux céramiques de M. de Serpigny. Elle durerait trois jours.
L'effet en fut considérable et tel que l'avait prévu Serpigny. Paris est curieux, et surtout eu-
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rieux d'inattendu. La nouvelle d'un grand seigneur devenu potier est de celles qui plaisent par ellesmêmes. Paris aime ces singularités et leur réserve bon accueil. Tout le monde fut d'avis que les poteries de M. de Serpigny méritaient d'être vues. Il y avait là, en effet, des vases d'une matière heureuse et d'une belle forme; des gourdes jaunes ou vertes, pailletées d'or, et deux hautes jarres d'un ton huileux et olivâtre avec des reflets changeants, ainsi que trois grandes bouteilles délicieusement irisées et qui semblaient celles mêmes où, dans les Mille et une Nuits, on emprisonne les Esprits. Leurs parois paraissaient humides encore, comme de la sueur des Démons captifs.
Au milieu de la salle, Serpigny recevait les invités. Il pérorait, le verbe haut, avec un mot pour chacun. La rue était pleine d'une file de voitures. Les gens du monde s'extasiaient. Ils avaient longtemps considéré Serpigny comme un excentrique et, à la pensée qu'il allait peut-être devenir quelqu'un qui compterait, même dans quelque chose qui ne comptait guère pour eux, ils voulaient tous avoir prévu en lui un peu de la surprise qu'il leur causait. Quant aux journalistes et aux critiques d'art, ils ne demandèrent pas mieux que de louer l'œuvre de M. de Serpigny. Il était par sa personne et par ses travaux un excellent sujet d'articles. M. Baragon lui consacra quelques pages louangeu-
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ses dans un nouvel Essai. Du reste, les connaisseurs convenaient volontiers du mérite des poteries de M. de Serpigny. Ils étaient même un peu étonnés de son tour et de son habileté. Le vieux La Perche lui vint serrer la main. Les siennes étaient à la fois rugueuses et polies comme un grès tiède. Seul le peintre Conrad Dumont souriait sournoisement, flairant quelque supercherie qu'il se réservait d'éclaircir à l'occasion.
Le directeur des Beaux-Arts vint visiter l'exposition. M. de Serpigny, avec lui, fut admirable. Gomme le haut personnage proposait un achat du gouvernement, M. de Serpigny lui déclara qu'il n'y avait là rien à vendre. Ce refus fit le meilleur effet. Les gens du monde y virent que M. de Serpigny entendait rester l'un des leurs. Il se permit même de conseiller au fonctionnaire d'acheter quelques pièces à M. La Perche, à quoi on tardait un peu trop. L'histoire courut. Un grand journal proposa de nommer M. de Serpigny directeur de Sèvres. Lui seul pouvait vivifier et rajeunir la vieille manufacture. M. de Serpigny prit la chose au sérieux et y répondit par une lettre publique. Elle était spirituelle et fut fort goûtée. Le i4 juillet suivant, M. de Serpigny eut la croix. Entre autres, il reçut, à cette occasion, deux lettres : l'une de son père, adressée à M . Serpigny, fils, potier à Paris; l'autre, du prince de Pranzig, qui le félici-
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lait de porter à sa boutonnière le ruban d'un ordre institué par le grand Empereur.
Pendant ce temps, le jeune Achille Villereuil continuait à modeler et à cuire. Il cherchait sans cesse des procédés nouveaux. Après sa journée de labeur, il prenait le frais sur un banc, à la porte de sa maisonnette. Sa seule distraction étaient les visites fréquentes de M. de Serpigny. Villereuil avait pour lui une admiration sans bornes. M. de Serpigny le traitait avec toutes sortes de soins. Il se faisait mettre au courant de ses travaux et en notait minutieusement le détail. Il s'occupait aussi de sa santé. Villereuil etaitparfaitementheureux.il se fût fait tuer pour M. de Serpigny, surtout depuis que celui-ci mettait le comble à sa sollicitude, d'une manière assez singulière, mais qui assurait définitivement son pouvoir sur le jeune ouvrier.
M. de Serpigny s'était aperçu que Villereuil aimait les femmes. A partir de ce moment, deux fois par mois, M. de Serpigny mena Villereuil à Paris. On débarquait à la nuit tombante et on dînait dans un restaurant écarté. Au dessert, M. de Serpigny faisait servir des alcools. La moindre goutte de liqueur agissait fortement sur Villereuil. Ses yeux s'allumaient; une sorte de demi-ivresse s emparait de lui. M. de Serpigny, au sortir de table, le promenait en voiture assez longtemps, puis, tout à coup, il faisait arrêter et le jeune Villereuil
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se trouvait dans un salon doré, plein de lumières et de glaces, au milieu de femmes nues.
Villereuil gardait de ces soirées une sorte d'éblouissement dont le souvenir restait lié à celui de M. de Serpigny. Il considérait son protecteur comme une espèce de magicien qui, d'un geste, lui ouvrait des lieux inconnus, des paradis pour lui, timide, pauvre et sauvage, surprenants et merveilleux. II en revenait néanmoins avec plaisir à son travail quotidien et à ses projets.
Il méditait de cuire de grandes pièces émaillées, des baignoires, des fontaines d'appartements et de jardins. M. de Serpigny en différait l'exécution. L'argent manquait. Il avait subvenu aux premières dépenses, mais il ne voulait pas s'engager outre mesure. Aussi l'idée lui vint-elle de chercher autour de lui un soutien pécuniaire.
M toe de Bocquincourt était exactement ce qu'il lui fallait. Elle l'admirait. Elle était riche, généreuse, et s'intéressait aux arts. M. de Serpigny trouva en elle un secours sûr et discret, une bourse bien fournie et libéralement ouverte ; [il y puisa sans scrupule. Ce fut M me de Bocquincourt qui lui proposa de transporter ses fourneaux à Louveciennes. Il y avait justement, au bout de son parc, un terrain fort propre à construire les ateliers nécessaires. Elle s'en occupa de concert avec M. de Serpigny, qui, en 1897, y installa sa fabri-
cation. Villereuil fut logé en ville. M. de Serpigny le présenta à Mme de Bocquincourt comme un ouvrier de choix, qui travaillait sous ses ordres.
Au fond, M. de Serpigny avait son projet. Il aimait l'argent et il entendait bien en gagner. L'Exposition Universelle s'ouvrait dans deux ans. Il comptait exposer et avec un succès certain. Depuis 1889, le goût pour les arts décoratifs augmentait et se répandait partout. Le style moderne existait. M. de Serpigny, au fait de ce mouvement, voulait en profiter. Il rêvait de créer une grande maison de céramique, qui aurait ses succursales dans toute l'Europe. Cela s'appellerait la Maison du Feu. On fabriquerait, aussi bien que des objets d'un art raffiné, de la camelotte, à la portée de toutes les bourses. L'affaire demandait beaucoup d'argent et M me de Bocquincourt ne pouvait à elle seule la commanditer. Aussi, M. de Serpigny pensa-t-il à s'assurer le secours de son ami, le baron de Hangsdorff.
Ce Hangsdorff, grand amateur de verreries, et qui habitait Venise, était riche, mais avare et méfiant. Aux premières lettres où M. de Serpigny effleurait le sujet, en n'en montrant que l'intérêt artistique et non le but commercial, M. de Hangsdorff répondit évasivement. Il viendrait à Paris à la fin d'avril et on pourrait causer. On causa. M. de Hangsdorff ne dit ni oui, ni non. M. deSer-
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pïgny cherchait quelque argument décisif, quand M me de Bocquincourt lui parla de son idée de mariage entre M lle de Cléré et M. de Hangsdorff.
Au premier mot, M. de Serpigny vit de suite les avantages qu'il pourrait tirer de là.Une femme jolie, jeune et intelligente serait toute puissante sur l'esprit d'un homme comme M.de Hangsdorff, en toutes choses, hors l'argent, naïf et ingénu. Cette femme pouvait être à M. de Serpigny l'alliée la plus utile. M Ue de Cléré lui semblait fine et capable de comprendre à demi mot ce qu'on lui voudrait faire entendre..; M. de Serpigny rêva un instant et se jura que M Ue de Cléré serait M me de Hangsdorff et que le baron ne retournerait à Venise que marié et gros actionnaire de la Maison du Feu.
M. de Hangsdorff racontait volontiers que, tout petit, il volait les cristaux taillés des lustres et les pendeloques des girandoles, dans le vieux château à la française où il était né, au pays de Bavière, et dont il hérita assez tôt par la mort de son père, en même temps que d'une fortune considérable qui lui permît de satisfaire un goût de plus en plus passionné pour les objets de verre.
Pendant quinze ans, il en acquit de toutes sortes et y mit des sommes importantes et quelquefois déraisonnables. Là-dessus, il ne lésinait point et aucune pièce, quand elle était belle, ne lui parais-
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sait trop coûteuse. Il était connu des marchands de curiosités de toute l'Europe. Ce fut à Paris, eh 1884, que M. de Serpigny le rencontra, à la vente Almedo. M. de Hangsdorff y acquit, à un prix exorbitant, quelques bouteilles espagnoles, de la fabrique de Saint-Ildefonse. L'une d'elles, décorée d'émaux jaunes et verts, le ravissait. La forme en était bizarre et la matière sans finesse, mais elle se bossuait avec une rude exubérance.
Le baron de Hangsdorff avait alors à peu près trente-cinq ans. Il était petit et pansu, comme une gourde. Sa tête, chauve comme un bouchon, semblait fermer le vase de son corps, que parachevaient les anses des bras. Ses mains molles et moites paraissaient ainsi faites pour coller au verre et le mieux tenir. Serpigny et lui firent connaissance, et M. de Hangsdorff l'invita à le venir voir à Venise.
M. de Serpigny ne fut pas admis à admirer la collection de M. de Hangsdorff avant d'avoir subi les raisons qui avaient déterminé le petit homme à quitter son solitaire château allemand. La première de ces raisons était que M. de Hangsdorff ressentait pour la Cité Adriatique une considération particulière. L'art du verrier n'y a-il pas atteint une haute perfection? Venise, même, n'estelle pas une sorte de verrerie vivante, posée sur le miroir de la lagune, avec ses palais émaillés, au
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bord de ses canaux qui semblent l'enlacer du nœud compliqué de leur cristal souple. L'air même y est comme irisé.
M. de Hangsdorff continuait à expliquer avec un fort accent tudesque les autres motifs de sa préférence.
Cette ville sans bruit, sans mouvement, sans poussières, n'est-elle pas unique au monde par la pureté de son ciel et la propreté de son air? Son silence ne favorise-t-il pas la vie muette des choses? A Venise, quel repos pour elles ! Le verre y peut dormir en sa limpidité et sa fragilité. Rien n'offense sa paix transparente. Aucune de ces imperceptibles fatigues qui, ailleurs, lassent et taquinent la sensible et précieuse matière. Aucun roulement de voitures ni de tramways, en ce paradis du verre. Les cloches mêmes ont des sons cristallins. Et la bonne figure épanouie de M. de Hangsdorff ne se rembrunissait soudain que s'il pensait au double coup de canon qu'à midi et à huit heures du soir on tire de San-Giorgio Maggiore. Il agitait alors ses grosses mains comme pour protester contre cette barbarie abominable et cette pratique monstrueuse qui font vibrer et semblent fêler les verreries les moins délicates et qui, à lui, Hangsdorff, rien que d'y songer, lui faisaient battre le cœur.
C'est pour éviter cette brutale secousse quotidienne qu'à Venise il avait préféré la lointaine
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Murano. Là, le silence est plus parfait encore. Le canon de San-Giorgio n'y parvient qu'adouci et diminué. M. de Hangsdorff avait eu quelque peine à trouver ce qu'il cherchait. Murano n'a rien gardé des palais somptueux et des nobles jardins d'autrefois. Son amas de masures fiévreuses et sordides se groupe autour d'une cathédrale massive, au pavé de mosaïque. Les canaux y sont si peu profonds qu'à mer basse les gondoles mêmes n'y trouvent plus assez d'eau. Le fond s'y montre, jaune de vase putride ou verdi d'herbes filamenteuses. Autour de l'île., la lagune épuisée somnole dans un silence engourdi. Le ciel s'y reflète avec une précision immobile. Dans un air silencieux et empesté, Murano s'endort et s'enlise.
M. de Hangsdorff découvrit pourtant, à l'angle où un canal débouche dans la lagune, les restes d'un ancien palais lombardesque. La façade lépreuse et décomposée avait perdu ses plaques de marbres colorés. L'intérieur était à l'avenant. M. de Hangsdorff les fit réparer. Il rendit l'un habitable et laissa à l'autre son aspect à demi ruiné qui s'accordait avec l'aspect du lieu. Puis, dans les vastes salles du palais, il établit ses verreries. Ce fut là que les visita M. de Serpigny.
On n'entrait chez M. de Hangsdorff que muni de semelles de feutre. Pour un peu, il vous eût prié de ne point parler, afin de ne pas communiquer à la
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fragile matière des vibrations inutiles. Ces précautions étaient en somme justifiées. La collection de M. de Hangsdorff était admirable par le nombre et par la qualité. II y avait là des merveilles de tous les temps et de tous les pays . Verreries antiques, opaques ou transparentes, revêtues de ces irisations nacrées qui sont l'œuvre du hasard et qui semblent l'effet d'un art raffiné; grands vases aux panses obèses; petites fioles au col étroit, qui ont contenu des parfums [et qui paraissent renfermer en leurs parois changeantes et aériennes de la cendre d'ailes de libellules.
Des [lampes arabes émaillées y voisinaient avec des aiguières orientales et persanes qui s'enflent et s'allongent en formes serpentines. Les fabriques françaises du seizième et du dix-septième siècle y étaient largement représentées, avec celles d'Allemagne, de Néerlande et de Bohême ; mais le trésor véritable du baron de Hangsdorff était celui de ses verres de Venise. Il en avait de rares et de magnifiques. Toutes les délicatesses et toutes les inventions de la fantaisie vénitienne étaient réunies là, de ses coupes réticulées ou à mille fleurs, de ses surtouts et de ses glaces, à ses plats, ses brimborions et ses lustres, les uns multicolores, les autres fumés, et ceux qui, lisses et comme filés à la quenouille des Parques, suspendent, entre leurs branches voluptueusement écartées,,un gros œuf de
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cristal fluide qui semble toujours prêt à tomber et à se fondre parce qu'il ressemble aussi à une énorme goutte d'eau.
Quelquefois» M. de Hangsdorff faisait garnir les plus beaux de bougies qu'on allumait. M. de Serpigny assista à une de ces fêtes étincelantes et silencieuses. Les plus riches pièces vénitiennes de M.de Hangsdorff restaient exposées à l'air libre, suf des tables, selon l'usage d'autrefois, et, comme on disait, en « trionfos ». Il y en avait de dissimulées en des encoignures, comme si de mystérieuses araignées eussent tissé là leur toile vitrifiée. M. de Hangsdorff s'amusait fort à combiner et à changer la disposition de tout cela. Il passait de longues heures à créer des voisinages de lueurs et des alliances de reflets. Parfois, il se prenait pour Tune de ses verreries d'une affection particulière.
Si c'était un lustre, il l'éclairait ; une coupe ou un plat, il y disposait des fruits arrangés; un vase, il y mettait des fleurs. M. de Serpigny avait vu une de ces favorites de M. de Hangsdorff. C'était une longue tige de cristal supportée par des hippocampes. Elle se fuselait,étroite, s'épanouissait, renflée, et s'amincissait de nouveau. M. de Hangsdorff Favait ornée d'une seule rose, un peu penchée, et qui se défeuillait longuement.
De temps à autre, il se levait, la nuit, pour rendre visite à ses préférées. Il allumait un hautchan-
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délier de cristal. La lumière faisait jaillir de l'ombre des rencontres inopinées; et le bon HangsdorfF allait se recoucher dans son lit, heureux de dormir sous le même toit que ses chers bibelots, en ce vieux palais, solitaire et étincelant comme une grotte marine, en ce Murano, désert et fiévreux, où l'art du moule, de la canne et du fourneau, l'art délicieux et fragile du feu, avait été jadis si magnifiquement pratiqué, et où, maintenant encore les moustiques filigranent l'ombre de leur chanson aiguë de verre filé.
M. deSerpigny avait passé quinze jours en compagnie de M. de Hangsdorff, à se documenter amplement. Le Paradoxe sur la verrerie naquit de ces entretiens. Quand ils étaient las, M. de Hangsdorff et lui, de parler de moulage, de coulage, de soufflage et de groisil,ils allaient à Venise. Le bon Hangsdorff devenait quelquefois mélancolique lors- i que la gondole longeait le mur rouge du grand [ cimetière de San Michèle. Quand il dormirait là, sa I collection appartiendrait à la Ville, à qui il la voulait léguer. Il n'avait pas de parents, pas d'enfants, pas de femme. Il les aimait pourtant et, assis à une table du café Florian avec M. de Serpigny, buvant à petites gorgées un sorbet qui ressemblait à du verre comestible, il lorgnait les jolies étrangères qui passent sous les Procuraties ou parcourent la place Saint-Marc, jeunes Anglaises,
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Américaines robustes, Françaises sémillantes. Et il confiait à M. de Serpigny ses déboires sentimentaux en fredonnant des chansons en latin d'Université, et M. de Serpigny, de toutes ces confidences, avait pu conclure que M. de Hangsdorff était un excellent homme, un peu avare, mais incapable de malice et de méchanceté, simple d'âme, d'esprit sain et transparent, sauf une fêlurequ'ily avait, mais inoffensive, innocente et délicate.
Cette fois, de même qu'à chacun de ses séjours à Paris, M. de Hangsdorff ne manqua pas de venir voir les Bocquincourt. Il les avait connus par M. de Serpigny. La beauté des femmes, surtout si elles étaient grandes et bien faites, émouvait fort M. de Hangsdorff. Aussi, en entrant dans l'atelier de M me de Bocquincourt, faillit-il laisser tomber la corbeille de fruits en faïence émaillée qu'il lui avait rapportée d'Italie et qu'il lui apportait ce jour-là. L'émotion de M. de Hangsdorff venait de M me de Bocquincourt occupée à peindre des roses et vêtue d'une longue robe grise flottante et décolletée. M me de Bocquincourt était d'une extrême blancheur de peau.
Elle affectait, depuis quelque temps, de porter des robes d'intérieur qui montraient ainsi sa gorge, qu'elle avait belle. Elle faisait faire également ses robes de soirée fort basses de corsage, ce qui autorisait M me de Hucheloup à chuchoter que son amie avait un amant et M™* Potronnet à dire
qu'elle devrait bien en prendre un, car il y avait là, pour un homme, de quoi passer un bon moment.
Quant au gros Bocquincourt, il ne semblait guère s'apercevoir des nouvelles habitudes de sa bellesœur. M. de Hangsdorff, lui, s'en déclara ravi, et, chaque fois qu'il revint voir M me de Bocquincourt et qu'elle le reçut ainsi, il ne quitta pas des yeux une vue aussi agréable.
M mc de Bocquincourt, à l'une de ses visites, lui en fit la remarque en souriant. Le bon M. de Hangsdorff rougit jusqu'aux oreilles et finit par avouer ingénuement qu'il aimait fort les belles femmes. Il disait cela avec un soupir et en mettant sur son cœur sa grosse main molle, d'un pgtit air finaud. Il portait une redingote vert olive, à gros boutons, et des bottines jaunes.
M. de Bocquincourt, prévenu par sa belle-sœur du projet qu'elle avait sur M. de Hangsdorff et sur M Ue de Cléré, et qui était présent à l'entretien, se plaisait assez à cette idée de mariage. La pensée que le mari de M lle de Cléré serait laidétaitagréable à la rancune qu'il conservait envers elle de l'échec de sa lettre et des excuses qu'il avait été obligé d'en faire, aussi lia-t-il la partie immédiatement.
— Eh! Juliette, vous savez bien que le baron est un coureur.
La plaisanterie favorite de M. de Bocquincourt était de lui prédire que, à force de suivre les
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femmes, il ne manquerait pas de s'attirer quelque méchante affaire et finirait par se laisser prendre à quelque traquenard. D'autant plus que ses breloques étincelantes et ses poches, pleines de pièces d'or qui tintaient à son pas, avaient bien de quoi tenter les mauvaises gens qui encombrent le pavé de Paris.
M. de Hangsdorff l'écoutait d'un air inquiet.
— D'ailleurs, mon cher, continuait M . de Bocquincourt, les choses ont changé depuis votre dernier voyage. La criminalité augmente; le socialisme se développe. La révolution approche; elle nous menace dans nos biens et dans nos personnes. La police est insuffisante. Paris, même en plein jour, n'est pas sûr.
Tout ce que disait M. de Bocquincourt n'avait point uniquement pour but d'impressionner M. de Hangsdorff. Le marquis en pensait une bonne partie. Il voyait les choses en noir.
Lui qui faisait état de mépriser le temps présent et les mœurs actuelles et se déclarait avec affectation un homme d'autrefois préférait en somme voir se continuer une société qu'il trouvait en paroles la plus basse et la plus stupide qui pût être. Telle quelle, après tout, il en désirait le maintien et la durée, puisqu'elle lui permettait tout de même de vivre commodément et à peu près à sa guise. Aussi, était-il fort à l'affût de ce
qu'on pouvait entreprendre contre elle. Les jours d'élection, il allait à la mairie voter pour le candidat modéré; il détestait également radicaux et réactionnaires, car ils servent une même cause, sans le savoir, celle du changement, et M. de Bocquincourt n'en pouvait espérer aucun qui le ramenât en arrière, au temps du Grand-Roi, où il croyait de bon goût de laisser croire qu'il eût aimé vivre.
M. de Bocquincourt renforçait sa politique par la lecture des journaux de toutes nuances. Il était beau à voir, le matin, à moitié nu, dans sa grande robe de chambre, lisant les feuilles anarchistes. Elles le remplissaient de colère et d'une vague épouvante, et il les apportait avec lui, dans la chambre de sa belle-sœur, où il entrait, selon sa coutume, sans frapper. M me de Bocquincourt était au lit ou à sa toilette. Il lui choisissait les articles les plus virulents et lui commentait les nouvelles les plus alarmantes et, pendant ce temps, M me de Bocquincourt mettait ses bas ou changeait sa chemise devant lui, avec son sans-façon et son sansgêne habituels, sans qu'il prît garde à la belle cuisse ou à la belle épaule qu'elle offrait tranquillement à sa vue et à quoi il s'intéressait beaucoup moins qu'à une pétition pour la journée de sept heures ou à quelque déclamation contre l'infâme capital. M. de Bocquincourt concluait de ces indices à l'approche de grands malheurs.
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Ces prédictionsdeM. de Bocquincourt effrayaient assez M. de Hangsdorff qui tenait à son argent, mais beaucoup moins qu'à ses bibelots. Que lui importait d'être réduit à un morceau de pain, si,ce pain, il le pouvait manger en compagnie de ses chères verreries. Il ne craignait réellement que pour elles, mais il pensait qu'il faudrait tout de même de bien grands bouleversements pour qu'ils se fissent sentir en ce Murano lointain où elles l'attendaient, irisées et transparentes, au milieu du silence des eaux plates et engourdies.
Malgré cela, les discours de M. de Bocquincourt ne laissaient pas de le troubler. Il semblait à M. de Hangsdorff avoir entrevu de mauvais visages. L'amour à Paris devenait bien dangereux.
— Vous devriez vous marier, Monsieurde Hangsdorff.
M. de Hangsdorff regarda les belles épaules et la gorge découverte de M me de Bocquincourt, qui ajoutait quelques touches incertaines à la fleur qu'elle était occupée de peintre.
M. de Bocquincourt, qui était auprès d'elle, appuya familièrement sa grosse main sur la peau nue de sa belle-sœur.
— Hein, Hangsdorff, une femme qui aurait cette gorge-là !
M. de Hangsdorff repensa de lui-même à ce que
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lui avait dit M me de Bocquincourt. Il n'avait, jusqu'alors, jamais songé à se marier, parce que personne n'avait songé à lui pour cet usage. Sa figure, son caractère, son genre de vie le mettaient, pour ainsi dire, à l'abri des entreprises conjugales. Il se sentit flatté de la sollicitude que lui montrait M me de Bocquincourt.
Il allait même jusqu'à se demander s'il n'y devait pas voir un encouragement indirect. Epouser cette belle M me de Bocquincourt, à la chair ferme et blanche, lui aurait paru un sort enviable. Aussi reparla-t-il mariage la première fois qu'il la revit. Elle lui répondit qu'elle n'oubliait pas son affaire, mais que lui trouver une femme qui lui convînt n'était pas chose facile. Il n'était^ni jeune ni beau.
Le pauvre M. de Hangsdorff regarda assez piteusement ses guêtres jaunes.
— Mais je suis riche.
M me de Bocquincourt se servit de cet aveu du baron pour lui prouver qu'il devait épouser une fille sans fortune. Il ne s'agissait donc pas d'ellemême. C'était son seul intérêt à lui à quoi elle pensait. Bien qu'un peu déçu, il lui en fut reconnaissant. Le gros Bocquincourt abonda dans le sens de sa belle-sœur. Riche, qui serait encore riche demain, au train où allaient les choses et au tour que prenaient les événements? L'important est d'avoir auprès de soi une femme dévouée et qui,
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ayant l'habitude de peu, se trouvera ainsi toute accoutumée aux nouvelles circonstances. D'ailleurs, la richesse et la beauté ne vont pas toujours ensemble, et la beauté est un bien qui dure ce qu'il dure, mais où personne ne peut rien et qui est à l'abri des révolutions sociales.
Il fallait voir le gros Bocquincourt raisonner ainsi. Il s'en comparait, du coup, aux moralistes du grand siècle. La Bruyère n'eût pas mieux dit. M. de Hangsdorff écoutait avec attention. Il semblait mûr pour le projet qu'avait formé sur lui Mme d e Bocquincourt.
Ce fut alors qu'elle avertit M. de Serpigny. Il réfléchit un instant.
— M 11 © de Cléré est une personne raisonnable et distinguée, qui mérite mieux que sa situation actuelle. Je serais charmé, ma chère cousine, de contribuer à faire réussir ce que vous vous proposez.
— Merci, Jacques, comme vous êtes gentil !
Alors, je peux vous amener Hangsdorff aprèsdemain.
— Oui, d'autant plus que j'achève, avec mon ouvrier Villereuil, quelque chose qui vous plaira.
— Vous êtes toujours content de lui ?
— Oui, il est très intelligent et, bien dirigé, il peut être utile.
— Il me fait un peu peur, avec ses yeux luisants
et sa chevelure en broussailles, votre Villereuil ! M me de Bocquincourt quitta l'atelier de Serpigny. Il était situé au bout de son parc de Louveciennes. M me de Bocquincourt aimait beaucoup cette propriété que son beau-frère lui avait fait acheter du vivant de son mari. Elle soupira à ce souvenir. Le temps était clair et doux. Les arbres se dessinaient sur un ciel délicat. M me de Bocquincourt, depuis quelques mois, était nerveuse. Un vent léger lui caressa la bouche et les paupières. Elle les sentait alourdies, pesantes. Elle ferma les yeux un instant. Puis elle se leva et se dirigea vers la grille où sa voiture l'attendait.
Le surlendemain, après avoir visité Patelier de Serpigny, M mc de Bocquincourt et M. de Hangsdorff retournaient à cette même grille en traversant le parc. M me de Bocquincourt marchait devant. Les deux hommes la suivaient en causant, quand elle s'arrêta soudain et dit à M. de Hangsdorff :
— Vous savez, baron, je crois que j'ai votre affaire. Ah! mais, c'est vrai. Jacques, vous ne savez pas. Je me suis mis en tête. de marier M. de Hangsdorff.
M. de Hangsdorff prit un air béat et confus. Il s'attendait à voir Serpigny jeter sur sa redingote verte et sur ses guêtres jaunes un regard dédaigneux ; au lieu de cela, Serpigny lui souriait aima-
blement, comme s'il s'agissait d'une fantaisie toute naturelle et qui n'avait pas de quoi étonner.
— Oui, reprit négligemment M mc de Bocquincourt, je veux le marier; il a bien assez vécu en polisson ; il faut qu'il se range. Je lui ai trouvé quelqu'un qui lui convient admirablement. Une jeune fille charmante, orpheline, vingt-quatre ans.
M. de Hangsdorff rougit, non moins de l'allusion à ses exploits de célibataire qu'au portrait que traçait M me de Bocquincourt de la future M me de Hangsdorff.
— Dites-moi son nom, dit Serpigny, il me semble que je la connais.
Il s'était assis, au milieu de la salle de verdure, sur un banc de pierre, à côté de M me de Bocquincourt qui se pencha vers son oreille. M. de Serpigny parut ravi.
— J'y pensais... M. de Hangsdorff, voilà qui sera admirable.
M. de Hangsdorff était debout devant eux. Il arrachait des feuilles à une branche, l'air ému et modeste, tandis que M me de Bocquincourt lui parlait de cette jeune fille. Elle vantait ses qualités, sa beauté, sa grâce. Hangsdorff semblait à la fois anxieux et excité. A la fin, il dit avec embarras :
— Tout cela me plaît beaucoup, mais comment cette demoiselle s'accommodera-t-elle demes filles ?
C'est ainsijqu'il appelait ses verreries dont Tin-
nombrable famille emplissait sa maison de Murano de leur jeunesse étincelante et fragile. Il y en avait de toutes sortes, de maigres, de grasses, des corpulentes et des sveltes, de hautes et de courtes, et chacune pour lui avait une taille et un visage.
— Mon cher HangsdorfF, reprit M. de Serpigny avec autorité, elle aura pour vos filles des soins maternels* et des amitiés passionnées. Vous n'en douterez pas quand vous saurez le nom de cette merveilleuse personne qu'est M lle Françoise de Cléré, et qui descend en ligne directe de notre fameux et cher verrier Hector de Cléré, dont vous avez chez vous trois magnifiques bouteilles transparentes et un plat émaillé. La présence de cette personne miraculeuse vous était due, mon cher. Il manquait une fée à votre Royaume du Verre. La voici. M me de Bocquincourt vous Ta trouvée.
Le bon HangsdorfF écarquillait les yeux et joignait les mains d'admiration.
— Ah ! ce serait charmant, unique, original ! mais croyez- vous que M lle de Cléré...
Et il laissa, de ses mains molles, tomber les petites feuilles vertes qu'il pétrissait par émotion et par embarras.
M lle de Cléré avait accueilli par raison le projet de M me de Bocquincourt de la marier à ce M. de HangsdorfF qu'elle ne connaissait pas. Elle sentait
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bien que M me de Bocquincourt cherchait à réparer par là- l'injure que lui avait farte son beau-frère. M. de HangsdorfF, tel que le lui dépeignait M me de Bocquincourt, lui paraisait un événement fort acceptable. Elle n'eût sans doute rien fait d'ellemême pour y contribuer, mais, puisqu'on agissait pour elle, elle se laissait faire.
Du reste, habiter Venise ne lui déplaisait pas, même avec M. de Hangsdorff. Sans doute, il n y avait pas dans ce mariage de quoi séduire son cœur, mais sa raison lui ordonnait de ne pas refuser une occasion d'en finir avec une existence qui lui devenait plus pénible de jour en jour. C'était, sinon le bonheur qui se présentait, au moins une vie tranquille et honorable. Certes, celle qu'elle menait ne lui semblait pas coupable, mais elle y trouvait, au fond d'elle-même, je ne sais quoi qui blessait sa délicatesse et dont elle éprouvait un sourd scrupule.
Si la conduite de M me de Bocquincourt et la sienne, en cette circonstance, s'expliquaient aisément en son esprit, celle de M. de Serpigny lui paraissait, par contre, inexplicable. D'où venait cet intérêt subit qu'il lui montrait, jusqu'à intervenir directement en une matière si personnelle? Il avait toujours été d'une exacte politesse envers la petitefille du grand verrier et faisait fréquemment allusion à cette descendance artistique; mais, hors de
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cela, il ne lui témoignait aucune sympathie particulière. Il n'existait pas même entre eux un de ces liens légers qui l'attachaient à Boispréaux. Et pourtant M me de Bocquincourt lui assurait qu'au premier mot de ce mariage M. de Serpigny s'était offert d'y aider par l'influence qu'il pouvait avoir sur l'esprit de M. de Hangsdorff. Elle aurait bien voulu consulter au sujet de cet empressement le prince de Bercenay, mais il était toujours fort souffrant et ne recevait personne. Elle resta donc dans Fincertitude ; et ce ne fut pas sans quelque appréhension qu'elle se rendit à l'entrevue où elle devait rencontrer M. le baron de Hangsdorff.
M. de Serpigny avait paru teiiir extrêmement à ce que la rencontre eût lieu chez lui. M rae de Bocquincourt y accompagnerait M ,le deCléré. On était à la fin de mai, et on convint d'aller, le mercredi, goûter chez M. de Serpigny.
Il habitait une de ces vieilles maisons qui ont une entrée par la rue de Chaillot et donnent en retrait sur la rue Pierre-Charron. Elle était séparée du trottoir par une grille qui fermait un petit jardin humide et en contre-bas, dont les arbres sont à la hauteur des passants. Pour aller ' chez lui, par la rue Pierre-Charron, il fallait descendre un escalier de bois à rampe de fer et traverser la fosse du jardinet. C'était un lieu singulier,
furtif et provincial, un vieux reste sans doute de l'ancien village de Chaillot, où Manon Lescaut se cacha avec Des Grieux. M. de Serpigny s'était aménagé là un appartement fort agréable.
Lui qu'on eût pu croire un fervent de l'art moderne et du style nouveau, détestait ces productions hybrides et excentriques et les considérait comme un des plus douloureux malaises qu'eût subis le mobilier français, dont le caractère est d'être élégant et judicieux. Il n'admettait pas ces productions aux honneurs de son intimité. II s'en tenait à de beaux et fins meubles Louis XVI, délicatement assortis et ingénieusement disposés, parmi lesquels se voyaient quelques souvenirs de famille, arrachés, pièce par pièce, à son père, après d'intermibles correspondances où tous les deux luttaient à l'envi d'aigreur et de grossièreté.
Ces débats furieux étaient les suites des demandes d'argent que le père adressait parfois aufils. Le comte de Serpigny n'avait guère plus d'une dizaine de mille francs de rentes, dont son fils lui prenait chaque année quatre mille pour le loyer de l'appartement qu'il lui louait dans sa maison de la rue de Lille. Le vieux comte n'envoyait jamais son dû de locataire sans y joindre quelque billet atroce où il se plaignait amèrement du procédé qui consiste à dépouiller ainsi un vieillard. Jacques de Serpigny ripostait qu'il est honteux, à un âge où il convien-
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drait mieux de se préparer à la mort, de jouer aux cartes. Le comte de Serpigny faisait, en effet, chaque jour sa partie de whist au cercle, mais parfois elle lui coûtait cher. Il était alors réduit à recourir à son fils, et celui-ci ne consentait à prêter la somme demandée qu'en échange de quelque meuble ou de quelque bibelot. Le bonhomme regimbait et menaçait de s'adresser à des juifs, et il finissait par céder, en disant qu'il n'en connaissait pas de plus âpres que ce fils dénaturé.
Jacques de Serpigny était ainsi devenu possesseur du pistolet historique avec lequel Luc de Serpigny, le soir delà bataille de Moncontour, avait tué le chef huguenot Gilles de Gabodan, d'une balle dans le dos. Cet objet, retrouvé après la Révolution, aux alentours du château de Serpigny, chez des fermiers, faisait l'envie du Prince de Pranzig qui aurait voulu joindre ce trophée du vieux temps aux souvenirs napoléoniens qui encombraient son hôtel militaire de l'avenue d'Iéna. Le prince se devait à lui-même d'habiter, aux abords de l'Arc de Triomphe, une maison pleine d'uniformes du premier Empire, de drapeaux, de sabretaches, et dont les bornes de la porte étaient chacune un tas de trois boulets de canon. Chaque fois qu'il visitait le vieux Serpigny, il lorgnait le fameux pistolet. S'en dessaisir en faveur de son fils fut dur au vieillard, mais Jacques de Serpigny n'en démordit pas. Il
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pouvait ainsi montrer avec orgueil l'arme historique sur un panneau, mais il se consolait avec peine que celui d'en face ne contînt plus le portrait, par Largil- Hère, du Serpigny, Ambassadeur du Régent, que lui avait prêté de son vivant et repris si cruellement à sa mort le vieux Meinières, à la vente duquel le prince de Pranzig venait justement de le racheter.
M. de Serpigny reçut M me de Bocquincourt et M ,le de Géré de la meilleure grâce du monde. M. de Hangsdorff n'était pas encore arrivé. En attendant M me de Bocquincourt admirait deux fauteuils achetés récemment. Les sièges et les dossiers représentaient, en tapisserie, des bouquets de fleurs variées. Elle s'extasia longuement sur la beauté du travail. . Elle examinait la délicatesse des laines assorties. Pendant ce temps, M. de Serpigny avait conduit M 1Ie de Cléré dans le salon voisin. C'était une petite pièce ornée de cabinets de laque, deux rouges et deux noirs. M 1Ie de Cléré sentit que M. de Serpigny allait parler et qu'elle allait savoir de lui pourquoi il avait voulu s'entremettre dans ce mariage. Il hésitait, la main sur la serrure dorée du meuble, comme pour se donner contenance.
Elle éprouvait une petite curiosité et un peu d'appréhension. M. de Serpigny la regarda d'un air sérieux et sec. Ceux qui avaient eu avec lui à
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traiter une affaire connaissaient ce regard particulier et ne l'oubliaient plus.
— J'ai été très heureux, Mademoiselle, que ma cousine de Bocquincôurt me prévînt des projets de mon ami M. de Hangsdorff. Elle veut croire que j'ai quelque empire sur son esprit et que j'en pourrais avoir sur ses actes ; c'est ce qui m'a valu de sa part l'honneur d'une indiscrétion que vous lui pardonnerez et qui n'a d'autre cause que l'extrême intérêt qu'elle a pour vous.
M lle de Cléré laissa continuer M. de Serpigny.
— Je n'ai pas à vous dire, Mademoiselle, combien je juge ma présence superflue; la vôtre suffira à rendre la mienne sans objet, et M. de Hangsdorff sera de mon avis plus que personne.
M ,,e de Cléré inclina légèrement la tête en guise de remerciement. M. de Serpigny reprit.
— Je n'ai consenti à tout hasard à ce que désirait de moi M me de Bocquincôurt que pour la chance de pouvoir être, s'il se pouvait, utile, tant soit peu, à quelqu'un pour qui j'éprouve beaucoup d'estime et d'admiration. Aussi, Mademoiselle, me plairait-il infiniment.de contribuer en quoi que ce soit à un arrangement qui serait précieux à tous ceux qui y prendraient part.
M. de Serpigny souligna imperceptiblement de la voix la fin de sa phrase. Il continua.
— M. de Hangsdorff est riche et, par surcroît, le
plus honnête homme que je connaisse. Vous savez les conditions assez particulières de sa vie et les façons de son existence. 11 se prêtera à rendre la vôtre aussi agréable qu'il le pourra. Vous prendrez dans la sienne la place que vous voudrez, seulement. . . M. de Serpigny taquina du doigt la serrure découpée du meuble de laque et leva les yeux vers M lle de Cléré.
— Je dois ajouter, Mademoiselle, que M. de Hansgdorffest de nature fort indécis en tout ce qui le concerne. S'il possède pour acheter une verrerie un coup d'œil prompt et infaillible, il lui faut du temps pour se résoudre à quelque chose, à moins que quelqu'un ne prenne le soin de l'y décider pour lui.
M ,le de Cléré sentait nettement que M. de Serpigny se proposait en arbitre des décisions de M. de Hangsdorff. C'était une offre de service. Que désirait en retour M. de Serpigny? Il se tut un instant. Adossé au cabinet de laque, il souriait sous sa moustache blonde. Derrière lui, le décor chinois compliquait son architecture minutieuse et son petit monde de personnages retors, malicieux et affairés.
— J'aime beaucoup M. de Hangsdorff, reprit M. de Serpigny, et je m'intéresse vivement à lui, tout en regrettant cette indécision de caractère dont l'incertitude est parfois incommode. Aussi, aimera is-je voir auprès de lui quelqu'un de bon conseil
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et propre à le faire se résoudre à certaines choses au sujet desquelles il atermoie indéfiniment. Hors cela, M. de Hangsdorff est un excellent homme; je ne doute pas qu'il vous plaise et surtout qu'il vous convienne.
Il avait sorti de la serrure la petite clé d'or et la maniait négligemment. Elle était entre les mains de M. de Serpigny comme le signe de son pouvoir sur les volontés de M. de Hangsdorff. Il y eut un silence.
— D'ailleurs, voilà notre M. de Hangsdorff.
M. de Serpigny avait appuyé sur le mot notre.
M. de Hangsdorff encadrait justement dans la porte sa personne courte et trapue, sa redingote allemande et ses guêtres boutonnées. Il s'inclina devant MUe de Cléré en balbutiant des paroles inintelligibles. Sa tournure était si comique et si touchante que M Ue de Cléré ne put s'empêcher de répondre avec bonté au salut du bonhomme. M. de Serpigny, qui l'observait, interpréta favorablement cet accueil ; il en tira la conséquence immédiate que M lle de Cléré, en fille intelligente, accepterait ce mari de raison et que, par là même, elle souscrivait aux conditions auxquelles lui, Serpigny, mettait le prix de son entremise. Aussi, à partir de ce moment, fut-il charmant, comme il savait l'être, quand il le fallait ou qu'il le voulait. Il parla beaucoup. M me de Bocquincourt l'écoutait avec admiration,
assise sur l'un des fauteuils à fleurs dont elle tâtait du doigt les laines assorties et regardant devant elle, avec, de temps à autre, un petit battement de ses paupières fatiguées.
M. de Hangsdorff considérait M lle Géré avec enthousiasme et admiration. Il la considérait avec désespoir. Pour la première fois de sa vie, il regrettait sincèrement sa laideur. Sa redingote lui pesait sur les épaules. Réprouvait cependant, à se sentir riche, une consolation naïve. Sa fortune compensait au moins un peu les désavantages de sa figure, Riche! il eût voulu dire qu'il Tétait et le montrer, pouvoir jeter à pleines poignées sur le tapis les pièces d'or qui, selon son habitude, gonflaient ses poches. Et il demeurait immobile, frottant Tune contre l'autre ses mains molles qui se pénétraient si bien qu'elles faisaient une seule masse informe de chair mouvante.
M. de Serpigny avait fait préparer, dans la salle à manger, un goûter finement servi. M lle de Cléré se sentait la gorge serrée et les lèvres sèches. Elle allait boire un verre de limonade, quand M. de Serpigny, qui s'approchait de la table avec M me de Bocquincourt, le lui prit vivement des mains.
— Laissez cela, Mademoiselle ! Vraiment, il ne conviendrait pas que, chez moi, et en présence de M. de Hangsdorff, M lle de Cléré, la descendante du grand verrier, ait but dans ce vilain cristal 1
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Et, ouvrant une petite armoire, il en tira avec précaution deux gobelets de verre ancien. Ils étaient de la fabrique d'Hector de Cléré et en portaient la marque : un griffon aux ailes de flamme. Une ciselure légère dessinait des arabesques sur leur transparence délicate. M. de Serpigny les posa doucement sur la table.
M. de Hangsdorff battit de ses deux mains molles qui firent, en se heurtant, un bruit mouillé. Il vit l'occasion de montrer à M lle de Cléré qu'il était riche.
— Serpigny, je vous donne dix mille francs des deux.
— Ils sont, en effet, dignes de figurer parmi vos merveilles, mon cher Hangsdorff. Ne croyez pas, Mademoiselle, que M. de Hangsdorff soit un collectionneur comme les autres, qui emprisonne ses chefs-d'œuvre sous des vitrines. Il les aime trop pour cela et les laisse vivre de leur brillante et silencieuse vie. Vous rappelez-vous, mon cher Hangsdorff, cette promenade sur la lagune, un soir d'été, et cette grande coupe que nous emportâmes pour faire une libation à la lune? Vous remplîtes d'une eau qui s'argenta aux rayons de l'astre et que vous laissâtes tomber goutte à goutte dans le silence de la nuit. Pensez, mon cher Hangsdorff, combien cette coupe aurait été plus belle en d'autres mains, et j'en sais qui la sauraient lever dignement.
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Et M. de Serpigny regarda M lle de Géré. Elle était très pâle.
— Croyez-vous, Monsieur, les femmes ont la main capricieuse.
Elle avait saisi sur la table le précieux gobelet du vieil Hector et le tournait entre ses doigts, puis, brusquement, elle le laissa tomber sur le parquet, où il se brisa en mille pièces.
M. de Hangsdorff poussa un cri et se précipita à terre pour ramasser les morceaux. Il se releva, les miettes dans les mains. Sa bonne figure exprimait la désolation et l'épouvante.
— Un si beau verre !
Et il passait les débris d'une main dans l'autre. Tantôt il les regardait, puis regardait M lle de Cléré avec une expression d'angoisse. Il rougit ; ses oreilles tintèrent. Il lui semblait que toute sa collection de verreries se brisait d'un seul coup. Il se sentit un grand froid dans tout le corps, comme s'il venait d'échapper à un malheur. Il y eut un silence pénible.
— Pardon, mon cher Serpigny, je ne me sens pas bien. Quand on brise quelque chose ainsi devant moi, j'éprouve un malaise. C'est physique, voyezvous, c'est physique...
Et, posant les débris sur la table, il s'enfuit, sans dire adieu à personne.
M lle de Cléré se versa de la limonade dans un verre ordinaire et la but d'un trait.
— Allons, chère Madame, n'est-il pas temps de laisser M. de Serpigny à ses affaires?
M. de Serpigny reconduisit M me de Boquincourt ahurie et M Ue de Cléré hautaine et silencieuse. Dans l'antichambre, sur une table, le chapeau de M. de Hangsdorff, qu'il avait oublié dans sa fuite, montrait ses larges bords, sa coiffe de soie verte et, au fond, un petit carré de miroir pour se mirer. A la porte, M. de Serpigny dit à M me de Bocquincourt :
— Vous ferez mes compliments à votre petit cousin Puyfond. Je l'ai vu passer, l'autre jour, en fiacre avec une fort jolie femme. Ils avaient baissé le mauvais store.
Et il ajouta, en s'adressant à Mu e de Cléré et comme pour mieux préciser l'allusion :
— Mes compliments aussi à M m eBrignan, Mademoiselle.
Et il murmura entre ses dents :
— Qui casse les verres, les paie!
Puis, il alla changer de vêtement. Il mit un veston sombre et un chapeau mou. Il avait rendez vous à six heures, aux abords de la gare Saint- Lazare, avec Achille Villereuil.
Il ne rentra que fort tard dans la nuit.
Quelque temps après ses premières promenades du matin dans l'avenue du Bois-de-Boulogne avec le vieux prince de Bercenay, c'est-à-dire au milieu d'avril, M llft de Cléré avait reçu une lettre de M me la baronne de Vitry.
M me de Vitry engageait M lle de Cléré à la venir voir et se reprochait aimablement de ne pas connaître la petite fille de feu le marquis de Cource- . ville. Elle ajoutait qu'elle avait entendu parler si favorablement des mérites de sa jeune parente par M. de Bercenay, qu'il lui avait donné le désir de s'en rendre compte par elle-même.
M^ de Cléré fut surprise de cette lettre, qui rappelait une parenté dont M me de Vitry semblait se soucier fort peu jusqu'à ce jour et qui lui revenait bien inopinément. Elle raconta la chose à M. de Bercenay, qui sourit.
— Mais oui, mais oui, allez donc voir cette bonne M m « de Vitry. C'est une des personnes les plus ridicules du monde. Elle vous amusera. Si je
lui ai parlé de vous, c'est par égoïsme. Je sais d'elle vingt histoires délicieuses qu'il me plairait de vous dire et vous ne les goûterez bien que si vous connaissez l'original.
Et M. de Bercenay avait mordillé d'un air malin la pomme d'or de sa canne de jonc.
M lle de Cléré, après avoir répondu au billet de Mme d e Vitry, se rendit, un après-midi, à l'hôtel de la rue de Varenne. Il avait été bâti au commencement du dix-huitième siècle, et il était resté à peu près le même, du moins à l'extérieur. M» e de Cléré admira la large cour, la façade régulière, solide et élégante, d'un beau ton de vieille pierre jaunie. Le vestibule à lanterne précédait un vaste escalier à rampe de fer forgé. M 1Ie de Cléré en monta les marches égales et basses.
M me de Vitry habitait là, depuis son mariage, en 1860, avec le jeune baron de Vitry. Quand elle entra rue de Varenne, après la cérémonie nuptiale, elle y trouva des appartements magnifiques, meublés à l'ancienne mode. Les salons étaient tendus de tapisseries à fond soufre, encadrées de boiseries délicates et somptueuses. Ce fut en ce décor du siècle passé que l'on complimenta les nouveaux époux, et dans un admirable lit Louis XV que la jeune femme reçut, le soir, le premier hommage de son mari.
C'est par cette chambre que M me de Vitry commença à accommoder l'hôtel à son goût. Elle avait celui du jour, qui n'était point bon. Les tapisseries et les boiseries du salon furent remplacées par des tentures de damas rouge. M. de Vitry assista humblement à ce pillage. Il se borna à s'opposer à ce qu'on vendît rien de tout ce que sa femme appelait dédaigneusement des vieilleries. On relégua le tout dans les greniers. Par ces sacrifices mobiliers M. de Vitry acheta le plaisir d'avoir une femme à soi, comme le lui imposaient sa religion, qui était scrupuleuse, et son tempérament, qui était vigoureux. Malgré cela, il lui fallut dixneuf ans de mariage pour avoir une fille. On la nomma Victorine, mais M. de Vitry ne survécut guère à ce bel exploit conjugal et il mourut l'année suivante.
M me de Vitry, d'épouse exemplaire devint une mère modèle. Victorine serait la fille la mieux élevée de France. M me de Vitry eut la consolation de se voir réussir jour par jour à cette tâche. Rien ne la vint ébranler en ce sentiment où elle trouvait un réconfort à un veuvage qui n'était point pour elle sans privation. Victorine à dix-huit ans paraissait à M me de Vitry la merveille des merveilles et elle tirait de ce contentement celui de se croire la plus parfaite des mères et la plus habile des éducatrices,
parce qu'elle avait su conserver à sa fille, malgré une fâcheuse disposition à se contrefaire, la taille droite et les épaules égales, non moins qu'un air qu'elle jugeait de retenue et de modestie.
Ces succès maternels entretenaient M me de Vitry dans un sentiment de gloire. Il y paraissait dans sa façon de porter la tête sous ses bandeaux gris et de regarder les gens comme si elle les voyait audessous d'elle. C'est avec cet air de fierté qu'elle se promenait dans la vie. Elle le menait partout, à la messe de Saint-Thomas d'Aquin et aux vêpres de Sainte-Clotilde. Il ne la quittait guère, même en sa propre maison. Elle admirait la dignité de son ombre sur les stucs marbrés des couloirs. Les glaces des salons de damas lui renvoyaient d'elle une image avantageuse.
Ce fut dans l'un de ces salons qu'on introduisit M lle de Cléré. M me de Vitry piqua son aiguille dans une bande de tapisserie dont elle pointillait le fond tête de nègre. JVl ,le de Cléré vit une vieille dame, sèche et maigre, qui lui fit signe de s'asseoir sur un pouf où elle la dévisagea un instant.
— Comme vous ressemblez à votre grand-père, M. de Courceville!
Toutes les idées de M me la baronne de Vitry avaient cette qualité de justesse et d'exactitude. C'était le caractère et la nature même de son esprit
de porter ainsi à faux avec une sûreté et une régularité incroyables. Une sorte de vue à l'envers lui faisait immanquablement dire d'une blonde qu'elle était brune. Elle voyait grands les petits et gros les maigres, et rien ne l'eût fait démordre de ce qu'elle s'était une fois imaginé. Si elle constatait une ressemblance entre deux personnes, qui n'en avaient point entre elles, elle ne cessait de vouloir imposer aux autres cette certitude illusoire dont elle prétendait faire profiter, comme d'un don particulier de sa clairvoyance.
Elle jugeait les choses et les gens avec une infaillibilité à rebours des plus curieuses. Cette faculté de tout fausser aurait pu avoir d'étranges conséquences dans la conduite de sa vie, mais la sienne était établie de façon à aller, pour ainsi dire, toute seule. Les personnes de la naissance ou du monde de M me de Vitry n'éprouvent pas trop d'inconvénients à être ridicules ; elles y gagnent, au contraire, une sorte de distinction qu'elles n'auraient peut-être pas autrement.
M me la baronne de Vitry, à ce compte, faisait figure. Voici en passant quelques traits de la sienne. M me de Vitry, par exemple, ne manquait pas d'accorder son estime à ceux qui ne la méritaient point et d'accabler de son mépris ceux qui ne le méritaient pas davantage. Elle appliquait cette méthode, autour d'elle et de haut en bas, à ses parents, à
ses amis, à ses connaissances et à ses serviteurs. Elle soupçonnait les plus honnêtes pour se confier aveuglément aux pires. Aussi finissait-elle par trouver le monde mauvais et méchant. Il n'en pouvait guère être autrement, car ceux de qui elle attendait du bien étaient incapables de lui en faire et ceux de qui elle attendait du mal finissaient par lui en ^voir fait sans s'en douter, puisque, de parti pris, elle tournait contre elle tout ce qui venait d'eux.
Cette singulière confusion des personnes lui faisait trouver le peintre Dumont honnête homme et bon enfant, et tenir le marquis de Bocquincourt pour un cœur excellent et incapable de mal faire; par contre, elle se méfiait extrêmement du prince de Bercenay. Le bien qu'il lui avait dit de M Ue de Gléré lui donna le désir de la connaître, mais dans l'intention de pouvoir constater par elle-même que la jeune fille n'était point telle que la lui avait dépeinte le vieux prince . Elle voulut donc, selon son habitude, se faire une opinion de M Ue de Gléré dès la première fois qu'elle la vit, et elle la considéra du coup comme une petite sotte, désireuse de belles relations, et qui se servait, pour arriver jusqu'à elle, du moyen de M. de Bercenay. Cela ne déplaisait pas, d'ailleurs, à M™ e de Vitry qu'on fît de l'approcher un événement d'importance. Du reste, elle avait son projet sur cette petite parente
pauvre qui ne manquerait pas de faire ce qu'il faudrait pour se rendre agréable.
M me de Vitry avait si bien enseigné à sa fille la réserve et la retenue, qui sont les principales bienséances de la jeunesse, que Victorine était devenue, en grandissant, cachotière et renfermée. M me de Vitry trouvait au-dessous de sa dignité maternelle de solliciter des confidences. Il valait mieux recourir à un biais. Les jeunes filles se disent entre elles beaucoup de choses, et M 1,e de Cléré en pourrait sans doute rapporter à M me de Vitry quelques-unes dont celle-ci ferait son profit. M 1,e de Cléré lui semblait exactement la personne qu'il fallait à ce métier. Aussi M me de Vitry la reçut elle avec les égards voulus. Elle l'invita à déjeuner pour le surlendemain.
— Vous ferez la connaissance de ma fille.
— Quand on se mit à table, à onze heures et demie, M ,le de Cléré, qui n'avait encore vu M me de Vitry que dans le salon de damas rouge, s'aperçut que le teint de son visage ne tenait pas au seul reflet des tentures. Au grand jour, la peau de ses joues était presque pelée à vif. En dépliant sa serviette, Victorine demanda à sa mère des nouvelles de sa santé, et avec tant de détail et de maladresse que c'était avertir M ,le de Cléré, si elle ne l'avait pas déjà remarquée, de l'infirmité d'épiderme dont
souffrait M me de Vitry. Malgré la gêne de sa mère, Victorine poursuivait ses questions indiscrètes, jyjme je Vitry, agacée de cette insistance, y mit fin en reposant devant elle une grande tasse de bouillon d'herbes.
— Vous direz à Jules, Ernest, que mon bouillon est excellent aujourd'hui. Je veux qu'il le fasse comme cela tous les jours.
Victorine mordit ses lèvres minces. M Ue de Cléré surprit avec étonnement un regard d'intelligence entre elle et le maître d'hôtel qui répondit gravement :
— Bien, Madame la baronne.
Après le déjeuner, M me de Vitry dit à M ,,e de Cléré :
— Je vous laisse, Mesdemoiselles. Les jeunes filles ont mille petits secrets à se dire entre elles.
Elle ajouta :
— Il faudra que vous sortiez ensemble. M. de Bercenay m'a dit que vous vous promeniez seule. Je ne réprouvée point ces libertés. Victorine, tu prendras jour avec .ta nouvelle amie.
Et M me de Vitry se retira à pas lents vers son salon rouge, sa bande de tapisserie et son fauteuil capitonné où elle trônait dans la satisfaction d'ellemême, tout en tâtant parfois à ses joues la chaleur qu'y faisaient monter le régime d'une vie trop sédentaire et une disposition naturelle de son sang.
Restées seules, les deux jeunes filles s'examinèrent. Victorine inspectait Françoise avec curiosité; puis elle se recula et lui dit en la toisant :
— Vous avez une jolie figure, vous, et une jolie taille.
M Ue ,' de Géré sourit en réponse et considéra Victorine pour trouver en elle matière à un compliment.
Victorine de Vitry, à près de vingt ans, n'en paraissait pas plus de quinze. Elle était maigre et noiraude; avec les cheveux à la chinoise et tirés vers les tempes; des yeux petits; une grande bouche. Il y avait en elle je ne sais quoi de sournois, de vieillot et de bizarre. Elle revint à Françoise et lui dit brusquement :
— Voulez-vous voir l'hôtel? Il est ignoble.
M"e de Cléré reconnut la vérité de cette observation. La belle proportion des pièces rendait encore plus misérables les meubles qui les garnissaient. Dans la chambre de M me de Vitry,qui était, particulièrement atroce, MU e de Cléré vit avec surprise un magnifique lit Louis XV, sculpté délicatement de trophées galants et de guirlandes fleuries. Seulement, le bois avait été peint en jaune et on avait recouvert les draps d'une courte-pointe verte à rosaces noires rapportées.
Victorine la tapota de sa petite main sèche.
— Est-ce assez laid ! C'est là que j'ai été faite.
Et elle regarda Françoise du coin de l'œil.
Les cuisines seules avaient échappé à la dévastation. Elles étaient considérables. Les cuivres brillaient sur les murs nus. Au fourneau, un homme en blanc soulevait le couvercle d'une casserole. C'était Jules, le chef. Il salua poliment ces demoiselles, de sa petite calotte de linge.
M. Jules habitait au second étage. Le maître d'hôtel, les deux valets de pied y logeaient avec lui ainsi que la fille de cuisine et les trois femmes de chambre qui composaient, avec deux cochers, la maison de M me de Vitry.
— Tenez, voici la chambre de Jules, dit M Ue de Vitry, en ouvrant une des portes qui donnaient sur le long corridor carrelé de rouge .
La chambre de M. Jules était ornée de fort belles boiseries blanches, et un magnifique lustre de cristal à pendeloques pendait du plafond. On y voyait, en outre, deux commodes Louis XVI, du meilleur style, et un bureau avec des bronzes.
M Ile de Vitry souleva le cylindre. M. Jules rangeait là ses chaussettes. Tous ces objets de prix provenaient de l'ancien mobilier, rélégué aux greniers par M me de Vitry, et qui servait maintenant a ces usages domestiques. Les filles de cuisine couchaient dans des lits à guirlandes et à pommes de pin. Les cochers posaient leurs gilets sur des tables
17$ Lfi MARIAGE DE MINUIT
en marqueterie. Victorine regardait d'un œil sournois l'étonnement de M»» de Qéré.
— Il faut que vous voyiez aussi la chambre d'Ernest.
Le maître d'hôtel ouvrait lui-même sa porte.
Il souriait du seuil, rasé de frais, entre ses longs favoris noirs qu'il caressait avec complaisance. Ernest était fier de son meuble de Beauvais, à médaillons, sur fond bleu, qui représentaient les animaux du Fabuliste. Il semblait attendre qu'on l'en complimentât et parut un peu gêné quand M lle de Vitry lui dit :
— Ah! Ernest, c'était tout à fait bien aujourd'hui, je vous en donnerai encore pour demain.
En redescendant l'escalier, Victorine dit froidement à Françoise :
— Maman perd sa peau. Elle desquamme, comme dit le médecin. Alors, on lui en met des morceaux dans son bouillon. C'est moi qui ai trouvé cela.
Et elle éclata d'un rire aigu, en regardant M lle de Cléré ébahie.
— Que voulez-vous? On s'ennuie tant ici!
Et, penchée, par-dessus la rampe de l'escalier, elle cracha en bas, sur la dalle.
M lle de Vitry avait été jusqu'à l'âge de treize ans une personne assez ordinaire, et son enfance n'a-
vait eu rien de remarquable qu'une persévérance suivie à s'enfoncer les doigts dans le nez jusqu'à ce qu'il saignât, à écouter aux portes et à observer par le trou des serrures. A ces deux dernières occupations, elle prit des curiosités qu'elle tâcha de satisfaire sans y parvenir entièrement. Elle en avait de singulières et d'autres plus bizarres encore. Elle rôdait partout, fouillant les rainures des parquets avec une épingle pour en faire sortir la poussière, furetant dans les recoins, buvant à l'office le fond des verres, quand elle ne pouvait pas voler du vinaigre et des cornichons. Elle aimait les fruits verts ou pourris, les viandes avancées et les odeurs douteuses. Pour sa mère, elle n'en jetait pas moins la jeune fille la mieux élevée de France.
Il faut dire que M me de Vitry ne prétendit pas mener à bien toute seule cette belle œuvre d'éducation, non qu'elle ne s'en crût entièrement capable, mais parce que les soins de sa santé et de sa maison lui prenaient aussi beaucoup de temps. Elle se réserva donc, dans cette affaire, la haute main, et se résigna à s'adjoindre, pour le détail, des secours mercenaires. Elle avait bien pensé tout d'abord à mettre sa fille au couvent, mais, dans le mieux choisi et le plus trié, on est exposé à fréquenter des pensionnaires qui ne sont pas de son monde et à contracter avec elles des amitiés déplacées. Aussi, M rae de Vitry décida-t-elle que sa
fille n'aurait d'amies que de noblesse bien prouvée et d'un état à ne pas avoir plus tard à rougir d'elles. Il n'y eut donc en tout que cinq fillettes admises à l'honneur de passer le seuil de l'hôtel de Vitry et à voir Victorine. M me de Vitry avait, dans ce choix, tenu moins compte de leurs caractères que de leurs noms, encore avait-elle voulu qu'ils fussent plus honorables qu'illustres, afin que celui de Vitry conservât sur eux une supériorité incontestable sous le rapport de l'ancienneté. C'était par là que valaient surtout les Vitry; ils dataient de loin et s'étaient continués jusqu'à nos jours sans haut ni bas. La maison de Vitry n'avait point produitd'illustrations, mais une suite de personnages solidement riches, bien placés et égaux les uns aux autres en sage dignité et en bon renom, sans que ce renom fût jamais devenu pour l'un d'eux de la renommée. Les cinq privilégiées, reçues à tenir compagnie à M 1Ie Victorine de Vitry étaient : Claire de Noirmoutiers, Lucie de la Villeboucard, Hélène de Varelles, Marie du Bois de Sainte-Marthe et Jeanne de la Colomberie. Il est vrai que leur nombre se trouva par la suite réduit à trois, Marie de Sainte-Marthe étant morte de la rougeole à l'âge de treize ans et Claire de Noirmoutiers s'étant mariée à seize au grand scandale de M me de Vitry. La grossesse vite visible qui suivit promptement son mariage pouvait donner à penser à Victorine, et M me de Vitry était
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partisan pour les filles, et surtout pour la sienne, d'une longue innocence.
Si M me de Vitry n'avait compté que sur ellemême pour cultiver en sa fille les qualités du cœur, elle eut donc, pour la besogne de lui instruire l'esprit, recours à des personnes à gages, et elle en tira de nouvelles occasions de maudire l'imperfection de la nature humaine. De toutes les institutrices qui se succédèrent auprès de M Ue de Vitry — et ^quelques-unes fort dignes et honnêtes que M me de Vitry renvoya ignominieusement, — de toutes, deux seulement satisfirent cette mère difficile. L'une, que M m6 de Vitry regretta longtemps, une grande fille rousse à qui son père, ancien gymnaste de cirque, tout en lui faisant donner une forte éducation, avait appris, par passe-temps, les tours de son métier, de sorte que M lle Florence. Lirat, personne acrobatique et grammaticale, était également propre à enseigner les syntaxes les plus compliquées que les plus étonnantes culbutes et aussi bien les dislocations du corps que celles de la phrase. Victorine s'entendit à merveille avec M Ue Lirat. C'était un grand plaisir pour elle de se glisser, le soir, dans la chambre de la souple Florence, qui se révélait alors surprenante et inattendue, et d'assister à ses tours. La belle fille se mettait à faise, et exécutait sur son lit d'admirables crapaudines, les fesses à l'air et les seins au vent. La petite Victo
l8« LE MARIAGE DE MINUIT
torine, en sa longue chemise de nuit, imitait de son mieux sa gouvernante et découvrait sans pudeur son petit corps agile et chétif.
M me de Vitry regretta beaucoup M lle Lirat, quand celle-ci quitta la maison pour se marier. Cette disloquée était, du reste, une assez bonne fille, qui, aux questions sournoises de Victorine sur divers sujets, se contentait de lui répondre, en montrant sa croupe mouvante et son corps ingénieux, qu'elle était une vilaine et une sale et qu'elle apprendrait cela plus tard.
Victorine avait quatorze ans à l'époque de M lle Lirat. Elle était laide et malingre et se rongeait les ongles jusqu'à la chair vive, ce que travaillèrent à empêcher M Ue Garoule, qui succéda à M 116 Lirat, M 116 Durant, qui remplaça M 116 Garoule, et M lle Dormisme, qui précéda M Ue Parpied, encore en fonction quand M ,le de Gléré connut M lle de Vitry, mais en congé pour trois mois afin de soigner son vieux père, et, en réalité, occupée à accoucher d'un enfant que lui avait fait M. Ernest, le beau et sévère maître d'hôtel.
M me la baronne de Vitry estimait fort cette demoiselle Parpied qu'elle avait prise sans renseignements, confiante en la sûreté de son coup d'œil. M Ue Parpied n'aimait guère son élève. M. Ernest corrigeait les rigueurs de M Ue Parpied en prêtant à Victorine de petits journaux illustrés et en lui
offrant respectueusement des cartes postales gaillardes. Victorine du reste était parfaitement au courant des relations entre le maître d'hôtel et l'institutrice. Elle avait même un vif désir de les voir ensemble, mais en vain elle rôda dans les corridors et mit l'œil à la serrure.
Elle pensait volontiers à l'amour. Elle manquait des petites expériences préparatoires que le flirt procure aux jeunes filles. Les jeunes gens qu'elle rencontrait aux quelques soirées où elle allait ne se pressaient point à lui faire la cour. Ceux qui auraient songé à l'épouser, à cause de sa fortune, cherchaient plutôt à s'attirer la faveur de M me de Vitry, supposant, avec assez de vraisemblance, que le mariage de M lle de Vitry se ferait surtout à la convenance et selon les vues de sa mère. Or, le meilleur moyen de plaire à une personne aussi sévère que la baronne de Vitry était encore de se montrer respectueux envers Victorine.
Victorine, elle, attribuait cette réserve à sa laideur et enrageait. Dans la glace où elle se regardait souvent, elle détestait son corps maigrelet, d'une indécence minable et plate. Elle avait les hanches anguleuses et les coudes pointus. Sa mince personne présentait quelque chose d'aigre et de mal venu. Cependant, l'amour la préoccupait. Elle était à l'affût de tout ce qui s'y rapportait,
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allusions, réticences ou images. Aussi M lle Parpied et M. Ernest Pintéressaient-ils furieusement.
Les premières fois qu'elle vit M Ue de Cléré, elle se tint avec elle sur la défensive. Peu à peu, elle se rassura et fit incliner la conversation vers son sujet préféré.
Un jour, qu'elles étaient assises dans le salon jaune, voisin de celui où M me de Vitry tirait les points de sa tapisserie, Victorine parla de son ennui.
— Mais vous avez des amies !
— Oui, j'ai Lucie de la Villeboucard, Hélène de de Varelles et Jeanne de la Colomberie...
Elle hésita un instant et ajouta :
— Et Françoise de Cléré.
M lle de Cléré l'embrassa.
Elles décidèrent de sortir ensemble le lendemain. M me de Vitry, consultée, promit la voiture.
Comme elles y montaient, Victorine dit à Françoise :
— Allons au Musée du Louvre, voulez- vous?
La voiture s'arrêta devant la Colonnade.
Sous la voûte, à droite et à gauche, les hautes portes des grandes salles du rez-de-chaussée étaient ouvertes. L'Egyte et l'Assyrie y alignaient leurs vieilles pierres. Les stèles faisaient face aux sarcophages ; au fond, d'un côté, le Sphinx de granit noir
LE MARIAGE DE MINUIT l85
accroupissait sa posture fatidique, tandis que, de l'autre, se dressaient les profils monstrueux des Taureaux ailés et mitres.
Victorine fit la moue :
— Je voudrais voir les sculptures antiques.
Jeanne de la Golomberie y est allée.
— Entrons alors par le Carrousel, dit M Ue de Cléré.
Plus d'une fois, en ses promenades solitaires, elle avait fréquenté le Musée. Elles traversèrent la cour, vaste, carrée et sévère. Des gamins jouaient à la toupie. L'horloge du pavillon des Cariatides sonnait trois heures. Les jeunes filles franchirent le guichet. Deux grosses colonnes de porphyre rose l'encadraient. Des pigeons passèrent en volant. Des guides s'offrirent.
Elles pénétrèrent dans la grande galerie. Les dieux de bronze et de marbre s'alignaient sur leurs socles. Le Laocoon tordait son groupe humain, noué de serpents. Le Centaure bombait son torse musculeux. Elles passèrent le long du Sarcophage de Thésée, où la mort se pare de figures vivantes. De chaque côté de l'arcade, l'Apollon du Belvédère et la Diane chasseresse se tenaient en leur pose éternelle. Au palier du grand escalier de pierre nue, la Victoire de Samothrace battait l'air de ses ailes immobiles et ébréchées.M lle de Cléré la montra à Victorine. La proue navale semblait osciller
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sous le pied divin qui s'y posait. La statue sans visage dressa l'élasticité de son marbre et l'allégresse guerrière de son corps immortel.
— Comme elle est belle ! dit M ,le de Cléré, mais Victorine la précédait et elle la suivit.
Dans les salles silencieuses des Antiques, il faisait frais et humide. On s'étonnait que l'herbe ne poussât pas entre les dalles du pavage. La couleur rougeâtre des murs faisait ressortir la blancheur jaune des statues. Leur pâleur contrastait avec les dorures des plafonds peints. Les jeunes filles marchaient doucement. L'Esclave antique, dans sa vasque de porphyre, les regarda de ses yeux d'onyx incrusté. Un peuple sublime et nu habitait ce lieu solitaire. Il y régnait une sorte d'activité sereine. Chaque statue continuait indéfiniment son geste commencé. Dieux ou héros accomplissaient leurs occupations héroïques ou divines. Minerve tenait sa lance et son bouclier, Vénus sa pomme symbolique, Mars son glaive et Neptune son trident. Les Faunes riaient. Les Discoboles lançaient le disque. Marsyas écorché étirait à l'arbre fourchu son corps audacieux. Tous étaient là debout, assis ou couchés- Des uns il ne restait qu'un fragment, tête ou buste; aux autres manquaient un bras ou une jambe, mais beaucoup, intacts et entiers, montraient fièrement aux yeux tous les attributs de l'homme. Victorine regardait curieusement. Un gardien les dévisagea
d'un air goguenard. Quand elles furent sorties, Victorine se mit à rire.
Depuis la visite au musée, et quand elle vit que Françoise n'en avait rien répété à M me de Vitry, Victorine témoigna à sa cousine plus de confiance et d'amitié. Elle lui raconta maintes choses et l'entretint de ses 'préoccupations clandestines. M lle de Cléré s'étonnait de ce que ces confidences montraient en Victorine de perversité sournoise et de curiosité malsaine. Celte disposition d'esprit lui était sans doute naturelle et elle la dissimulait assez bien pour que sa mère ne s'en doutât pas. M me de Vitry interrogeait parfois M lle de Cléré sur Victorine.
— Elle est charmante, répondait invariablement M lle de Cléré à toutes ses questions.
— Oui, reprenait alors M me de Vitry.
Et elle entrait dans le détail de l'éducation de sa fille, en se regardant à un miroir de poche où elle examinait l'état inquiétant de son teint. Elle continuait, en effet, à desquammer, comme disait Victorine, dont l'entrée coupait court à l'entretien et qui emmenait sa nouvelle amie dans sa chambre, pour lui raconter mille choses, et quelques-unes fort singulières. M Ue de Vitry était au fait de toutes les histoires domestiques. En l'absence de M Ue Parpied, M* Ernest se distrayait avec une des femmes
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de chambre. M. Jules, le cuisinier, en était fort mécontent. On empiétait ainsi sur ses droits ordinaires et il montrait un visage grognon et offensé sous sa calotte de linge blanc.
— Tu sais, M. Jules est très galant.
Victorine avait demandé à Françoise de la tutoyer, comme elle tutoyait Lucie de la Villeboucard, Hélène de Varelleset Jeanne de la Colomberie, quoique M mc de Vitry n'approuvât point ces familiarités. Victorine donna un goûter pour faire connaître ses amies à M IIe de Géré. M me de Vitry y parut un instant, puis se retira en mère discrète. Elle partie, les visages s'égayèrent.
Celui de Jeanne de la Colomberie était pâlot; elle avait les yeux battus et l'air mal réveillée. Hélène de Varelies, menue et gentille, faisait continuellement bouffer le devant de son corsage. Lucie de la Villeboucard était grande, plate et brune, avec d*assez beaux yeux, la bouche pincée et une ombre de moustache.
M lle de Géré se sentait un peu l'aînée et étrangère en cette compagnie. Ces jeunes personnes avaient entre elles leurs secrets, leurs allusions et leur langage particulier. Elles chuchotaient tout bas. M lle de Géré se tint à l'écart. Sans doute ce que ces demoiselles disaient à l'oreille de Victorine était bien intéressant, car leur départ la laissa
rêveuse. Elle ramassait, du bout de son doigt, dans une assiette, des miettes de gâteau.
— Est-ce que tu as vu, toi, Françoise, un vrai homme tout nu ?
M lle de Géré réfléchit un instant à la question.
— Mais non.
— Moi, si ! répondit Victorine avec importance. M mc la baronne de Vitry,avec son admirable sens
des gens, tenait en haute estime M. de Bocquincourt. Elle le considérait extrêmement. C'était, à ses yeux, un gentilhomme parfait, à l'ancienne mode. , La crudité de ses propos, qu'elle lui passait, venait en lui d'une sorte d'innocence qui ne voyait de mal à rien. Aussi, chaque année, invitait-elle M. de Bocquincourt à venir quelque temps chez elle, dans son château de Vitry-sur-Oise, où elle allait l'été. Bocquincourt y jouissait de faveurs toutes particulières. Mme de Vitry, qui ne riait guère, s'amusait à ses facéties. Comme elles plaisaient, il ne se donnait pas la peine de les varier. Ainsi il ne montait jamais le large escalier de pierre sans regretter le temps où l'on faisait ses besoins sur les marches. Il s'y voyait, en perruque et en grand habit, accroupi à l'aise, s'y soulager les entrailles. Il prétendait trouver à ces vieilles mœurs quelque chose de grandiose et de familier, bien supérieur à l'usage moderne qui veut faire croire que la nature a des [délicatesses qu'elle n'a pas et qui en
dissimule les nécessités par des ruses médiocres et timides, au lieu de les étaler au grand air, comme il faudrait. M, de Bocquincourt, l'an dernier, avait passé, comme de coutume, une semaine à Vitrysur-Oise, et MHe de Vitry, des fenêtres de sa chambre, observait celles du gros homme.
— Oui, ma chère, je le voyais se coucher tous les soirs. Il ne fermait ni ses volets,ni ses rideaux pour se mettre tout nu. Et il marchait comme cela dans sa chambre. Ah ! c'était drôle ! Je le lui ai dit, l'autre jour, chez M me de la Colomberie, que je l'avais vu ainsi. Il ne m'a pas quittée de la soirée...
Et Victorine étira ses bras maigres et noua ses mains derrière sa nuque. Elle ajouta après un instant :
— Est-ce qu'il t'a fait la cour, à toi, dis, le gros Bocquincourt?...
M lle de Géré revit le petit salon de la galerie, près de Porgue ; la face rouge, sous la lumière électrique. Elle repensa au billet anonyme, à sa colère... Victorine l'observait curieusement.
— Est-ce que tu as été embrassée par un homme, Françoise? lui demanda- t-elle.
— Et toi?
— Ah ! moi, tu sais, non ! mais Jeanne, Hélène et Lucie l'ont été souvent. Jeanne et Hélène surtout. Il vient Jbjaucoup déjeunes gens chez M mc de la Co-
lomberie, et Lucie va aux eaux tous les ans. Hélène dit que c'est sur la nuque que c'est le meilleur.
Elle se tut, puis elle reprit :
— Nous jouons quelquefois à s^embrasser avec Lucie et Jeanne. C'est Lucie qui fait le monsieur. Elle le fait très bien. Je lui ai fait acheter par Ernest une paire de moustaches postiches pour que ça chatouillerais elles piquent et sentent la colle. Vienstu au jardin?
Le jardin de l'hôtel de Vilry était beau avec une large pelouse et des allées de hauts arbres. En marchant, Victorine arrachait aux arbustes des massifs des feuilles vertes qu'elle mâchait parce qu'elles étaient sures et faisaient venir la salive aux dents agacées. On était à la fin de mai.
Quelques jours après, M lle de Cléré trouva Victorine au lit. Elle-même était lasse et énervée. En sortant de l'entrevue avec M. de Hangsdorff, chez M.deSerpigny,elle était alléechezle vieux princede Bercenay. Le concierge l'avait empêchée démonter. Le prince souffrait d'une nouvelle crise. Le médecin ne se prononçait pas. Celui de Victorine, qu'avait envoyé chercher M me de Vitry, lui avait reconnu de la fièvre et l'avait fait coucher.
Son petit corps soulevait à peine le drap. Sous ses cheveux tirés à la chinoise, son visage était laid, mais sa laideur avait quelque chose d'inso-
lite. Ses yeux brillaient bizarrement. Françoise lui prit la main. Son pouls battait, rapide et inégal. Elle s'était sentie mal en rentrant d'une soirée chez M rae de la Golomberie .
— T'es-tu amusée, au moins ?
— Pourquoi me serais-je plus amusée hier qu'un autre jour ? répondit aigrement Victorine.
— En tous cas, si je me suis amusée là-bas, je m'ennuie ici. Oh ! je m'ennuie, je m'ennuie...
Et elle jura grossièrement.
— Pourquoi ne te maries-tu pas ? dit M llb de Gléré, après un silence, à Victorine, tapie maussadement sous sa couverture au crochet.
— Maman ne veut pas avant que j'aie vingt et un ans. Tu penses quel niais elle me choisira. Mais ça, non, ma peau est à moi.
Comme Françoise fermait la porte en s'en allant, M ,le de Vitry la rappela.
— Ah ! tu sais, maman a reçu une invitation pour la fête que donnent les Bocquincourt, le 5 juin, à Louveciennes. Crois-tu que je pourrai y aller? Je l'ai promis à M. de Bocquincourt.
— Mais si tu es malade ?
— Malade ? tiens, regarde !
Brusquement, M l,e de Vitry était sortie de dessous les draps. Debout sur l'oreiller, elle releva indécemment sa longue chemise de nuit et la serra autour de sa taille. Son corps apparut avec ses
cuisses maigres, jaune et pauvrement ombré.
D'un bond, elle piqua une tête dans le couvre-pied et y exécuta une culbute magistrale, une de ces culbutes que lui avait apprises M lle Lirat, son institutrice, et qui eût bien étonné M me la baronne de Vitry.
M 1,e de Cléré ne put s'empêcher de rire au comique du spectacle.
— Tu es folle, Victorine, veux-tu bien te recoucher.
Et doucement elle borda dans son lit la fillette haletante, dont le pouls battait la fièvre et dont les yeux cernés et sournois brillaient d'un mauvais regard.
En s'en allant, M 1,e de Cléré passa chez M me de Vitry. -Elle posa son canevas sur les laines de la corbeille à tapisserie.
— Comment avez-vous trouvé Victorine ? Elle est bien nerveuse. Vous a-t-ellé conté ses peines ? Voyons, ma chère enfant, vous devez bien, à la fin, savoir quelque chose. C'est une curiosité de mère, ajouta-t-elle au geste de M Ile de Cléré.
— Quelle petite sotte, dit entre ses dents M me de Vitry, quand Françoise fut partie.
Dans le vestibule, M. Ernest, le maître d'hôtel, était occupé à causer avec quelqu'un. 11 caressait ses favoris noirs et salua aimablement M Ue de Cléré. Le visiteur se retourna. M Ue de Cléré reconnut avec
surprise Conrad Dumont et feignit de ne pals l'avoir reconnu. Que faisait-il en conciliabule amical avec le maître d'hôtel ?
Décidément, cette maison était singulière où les peintres à la mode rendaient visite aux domestiques, où les serviteurs habitaient des chahibres meublées de meubles en Beauvais, où Ton servait à table des bouillons bizarres et où la jeune fille la mieux élevée de France faisait des culbutes sur son lit.
M Ue de Cléré traversa la grande cour sablée; sous le portail, elle tourna la tête. La façade de l'hôtel de Vitry montrait ses vieilles pierres nobles et tranquilles. Le fronton reposait sur ses colonnes égales avec un grand air de luxe et de dignité. Sur la borne d'entrée un chat gris ronronnait en regardant la rue provinciale et ensoleillée, de ses yeux à demi fermés, aux pupilles contractées et prudentes.
Sans de singulières dispositions à représenter au naturelles fleurs et les visages, M. Conrad Dumont aurait fait un excellent policier par son goût sincère pour les enquêtes sournoises et les renseignements intimes. Non seulement il aimait à connaître des gens ce qu'ils montrent volontiers d'eux-mêmes : leurs travers et leurs ridicules, mais il s'exerçait aussi à pénétrer ce qu'ils en dissimulent. C'est ainsi que son plus vrai plaisir était de découvrir, en chacun, de ces petits détails d'existence dont la bouffonnerie, le comique ou la bassesse déconsidèrent un peu celui qui les laisse apercevoir. A défaut de ces traits précieux, il se contentait de moins . Il lui suffisait à la rigueur de savoir ce qu'on avait intérêt à cacher. De ces secrets, il était même capable de ne point abuser, se bornant à laisser entendre à l'intéressé qu'une pareille discrétion valait bien quelque reconnaissance et au moins quelque ménagement. Par ces moyens, M. Dumont obtenait beaucoup de choses agréables ou utiles, dont celle d'être craint et
igÔ LK MARIAGE DE MINUIT
redouté. Du reste, pour se munir de ces mille riens, qui faisaient sa force, il ne reculait devant aucune difficulté et toutes les voies lui semblaient bonnes. La plus simple est de faire parler les gens les uns des autres. M. Dumont devait à ce facile artifice des résultats excellents. Au besoin, il s'adressait mieux et plus bas. Une dédaignait pas les racontars d'antichambre et les propos d'office. Il n'allait nulle part sans se montrer cordial et gai avec les domestiques . C'était un plaisir de lui ouvrir la porte.
Aussi, après le portrait de M Ue de Vitry, il setrouvait, en fort bons termes avec le personnel de l'hôtel, depuis le portier, à qui il offrait des cigarettes, jusqu'à M. Jules, qu'il comblait de cigares ; mais M. Ernest, le maître d'hôtel, lui plaisait tout particulièrement. M me de Vitry avait voulu que le portrait de sa fille fût peint sous ses yeux. Aussi M. Dumont transporta-t-il rue de Varenne l'attirail nécessaire. Pendant que durèrent les séances M. Dumont déjeuna presque chaque jour chez M me de Vitry. Elle, qui n'offrait jamais un verre d'eau à personne, recevait à sa table cet inconnu. Dumont récolta quelques belles histoires sur M me de Vitry, qui divertirent infiniment M. de Bocquincourt, et se concilia l'amitié de M. Ernest.
Ce fut de M. Ernest qu'il apprit que l'ancien mobilier de Thôtel était rélégué aux combles et que le grenier était plein de vieux meubles qui ne servaient
à rien et dont on avait oublié jusqu'à l'existence. Le maître d'hôtel engagea fort aimablement le peintre à choisir parmi eux ce qui lui plairait. Il rendait ainsi à M. Dumont la politesse que celui-ci lui avait faite d'un croquis de sa personne. M. Dumont accepta un magnifique bureau qu'il eut l'imprudence de faire voir à M. de Serpigny. Il prétendait l'avoir acheté chez un brocanteur du quartier Montparnasse et il désirait le vendre. M. de Serpigny examina soigneusement la marqueterie délicate, les bronzes parfaits et fit observer à M. Dumont qu'on ne trouvait plus de semblables objets chez les marchands de bric-à-brac. Dumont se troubla. M. de Serpigny, qui connaissait M me de Vitry, reconnaissait-il par hasard le bureau? M. de Serpigny en offrit six mille francs. Dumont n'osa pas les refuser, mais il garda rancune à Serpigny et se promit bien d'avoir son tour.
Il se doutait que l'affaire des poteries de Serpigny cachait quelque énigme. A partir de ce jour, il s'appliqua plus activement à la débrouiller. Il finit assez vite par découvrir l'existence et le rôle véritable du jeune Villereuil. Il ne s'agissait plus que de répandre la chose délicatement et savamment. Dumont s'y occupa. Il en parla à demi mots dans les ateliers, et à quart de mots dans les salons, tout cela gentiment et comme d'une chose toute naturelle. Quoi de plus simple que M. de
Serpigny se fît aider dans son travail? Ce Villereuil, en somme, personne ne l'avait vu. Sans doute, quelque ouvrier intelligent et borné. Dans les moindres productions de M. de Serpigny, ne voyait-on pas la main du maître ?
Serpigny, très à l'affût, toujours, de ce qui se disait de lui, sut bientôt la petite rumeur qui faisait son chemin. Averti, il remonta de proche en proche et arriva à Dumont. C'est là qu'il fallait peser. Une fois le bouton percé, l'inflammation cesserait d'elle-même. Sinon, demain peut-être, les journaux répéteraient ce bruit malveillant.
Un moyen n'eût pas manqué de réussir avec Dumont, pour le faire taire. Dumont n'était pas brave. Parmalheur, Serpigny non plus. A l'époque où vivait Luc de Serpigny, l'illustre capitaine, Dumont aurait eu des chances d'encourir le sort fameux du chef huguenot. Serpigny était assez de l'école du pistolet dans le dps. De face, il l'aimait moins. Il gardait, d'un duel qu'il avait eu, il y a quelques années, un souvenir atroce. Il avait fallu se fâcher d'une plaisanterie un peu vive que le plaisant, un M. de la Garennerie, entendait bien maintenir jusqu'au bout. M. de Serpigny se rappelait fort exactement le détail de la rencontre, l'herbe du pré, un petit sapin qui pointait dans le ciel bleu, la sueur d'angoisse qui lui coula du corps et la double détonation qui laissa les deux adversaires debout, mais
l'un résolu à ne plus jamais recommencer l'essai de son courage.
M. de Serpigny dut donc chercher autre chose. Il ne trouva rien de mieux que d'écrire à Dumont. Le bureau Louis XVI s'étant vendu trente mille francs, il en tenait douze mille à sa disposition, ne voulant pas s'attribuer à lui seul le profit de cette vente inattendue. Le meuble, aux mains habiles de Serpigny, était devenu un objet historique; et le bon Yankee qui l'emportait à Chicago croyait fermement emmener avec lui le bureau même de Serpigny, l'Ambassadeur du Régent, et qui, depuis ce temps, n'était jamais sorti de la famille. Dumont empocha le denier et se tut. D'ailleurs, la semence était en terre et elle germerait bien toute seule.
Le propos continuait à circuler doucement. Serpigny, inquiet et agacé, cherchait une diversion. Ce fut alors qu'il eut l'idée d'une grande fête que donnerait en son honneur, à Louveciennes, M me de Bocquincourt. Ce serait une sorte d'inauguration de ses ateliers, de ce qu'il appelait pompeusement : la Maison du Feu. M. de Bocquincourt entra aisément dans ces vues. Les bruits qui couraient sur lui et sa belle-sœur persistaient fâcheusement. On parlait de scandale. Il fallait faire face à ce murmure. Y a-t-il rien de mieux en pareil cas que de mettre les gens en demeure de conformer leurs actes à leurs paroles? Bocquincourt pensa
qu'il importait de payer d'audace, et la fête fut décidée. Dans le parc illuminé Ton tirerait un feu d'artifice. Serpigny y ajouta le projet d'une loterie, dont la Maison du Feu fournirait les lots. Il voyait là le moyen de réaliser en plus un gain agréable en vendant un bon prix à M m « de Bocquincourt les poteries qui serviraient d'enjeu.
Serpigny décida le jeune Villereuil à ce sacrifice. Villereuil tenait jalousement à tout ce qui sortait de ses fours. Il apportait à son métier une sorte de frénésie jalouse. Son travail fini, il passait de longues heures en contemplation devant quelque émail qu'il caressait d'une main amoureuse. Seul, il lui parlait tout haut. Il était bizarre et absorbé.
La fête eut lieu le 5 juin. On devait dîner par petites tables, en attendant que la nuit vînt et que le spectacle commençât. Boispréaux s'était chargé de régler le divertissement. M lle Volney, de l'Opéra, devait chanter, avec M. Gatrat, les scènes du feu de la Walkyrie, etM lle Kingby devait danser des danses antiques .
Durant les jours qui précédèrent, Serpigny se multiplia. Il organisa la réclame. Les journaux annoncèrent le festival. Les articles vantaient la Maison du Feu dont l'année prochaine on admirerait à l'Exposition les produits si hautement artistiques. En même temps M. de Serpigny faisait
ses dernières tentatives pour forcer la bourse de M. de Hangsdorff. Le baron se dérobait. Il se consolait de son mariage manqué en dépensant son argent avec des femmes. Après Philippe Le Hardois et le gros Bocquincourt, M lle Volney lui coûtait cher. Il était comique à voir avec ses paupières boursouflées. Il s'endormait de fatigue sur sa chaise dès qu'il s'asseyait.
M me la baronne de Vitry offrit une place dans sa voiture à M lle de Cléré pour aller à Louveciennes . Victorine était, remise de sa fièvre. Son petit visage bilieux en paraissait comme éclairci. M me Brignan insista pour que sa nièce acceptât la proposition de M m e de Vitry. De cette façon, elle serait libre de se rendre là-bas de son côté avec M. Antoine de Puyfond, dans un de ces bons fiacres qu'elle aimait tant.
La voiture de M m e la baronne de Vitry était à l'ancienne mode, ample et profonde. Pendant le trajet, Victorine s'agita. Elle portait une vilaine robe garnie au bas d'une vilaine dentelle qu'elle arracha en chemin avec ses ongles et qu'elle cacha, roulée en boule, sous le coussin. M me de Vitry s'étendait sur les Bocquincourt, tout en tâtant du doigt sa joue fraîchement pelée. Rien, à l'en croire, de plus touchant que la fidèle compagnie que Bocquincourt tenait à sa belle-sœur. Elle ne tarissait pas d'éloges sur la façon dont ils se consolaient
réciproquement, elle de la perle d'un mari et lui de la mort d'un frère. Ce Bocquincourt montrait vraiment les sentiments d'un homme d'autrefois. M l,e de Cléré répondait le moins possible à ces louanges . Victorine pinçait, d'un air narquois, ses lèvres minces et se retenait pour ne pas rire.
M. de Serpigny recevait les invités avec M. et M me de Bocquincourt. Le marquis s'empressa auprès de M me de Vitry et de sa tille. Serpigny salua cérémonieusement M 11 * de Cléré.
— Vous trouverez ici de vos amis, Mademoiselle* M. Le Hardois sera des nôtres. C'est M 1Ic Kingby qui doit danser.
M 1,e Kingby était la maîtresse actuelle de Le Hardois.
— Je serai très contente de voir M 1Ie Kingby ; on dit qu'elle est charmante.
Et elle allait s'éloigner, quand elle entendit M. de Serpigny dire très haut :
— Ah 1 voici cette bonne M m * Brignan !
M me Brignan descendait d'un fiacre fermé avec M. Antoine de Puyfond. Elle était jolie et gaie, toute en rose, ses beaux cheveux teints ébouriffés et prêts à crouler. M. de Puyfond essuyait discrètement la poudre de riz qui blanchissait le revers de son habit.
| M 1,e de Géré traversa seule la pelouse. L'herbe
i molle, odorante et douce aux pas, sentait bon la verdure foulée. Cette fin de journée d'été était
l tiède et calme. Une odeur de nature s'y mêlait à des parfums de toilette. Des guirlandes de fleurs et de feuillage encadraient les fenêtres de la maison. Elle faisait face à un large gazon en pente bordé de charmilles taillées. Au bout se dressait le théâtre improvisé où l'on devait auparavant tirer la loterie.
Le jardin était déjà plein de monde et joyeux d'un bruit de musique assourdi. M. de Bocquincourt n'avait voulu que des violons et des hautbois, à la
> vieille mode, qui jouaient des airs menus et surannés. Les groupes se formaient et se défaisaient. Les robes claires des femmes mêlaient leurs nuances délicates. Les voix troublaient le silence, mais il était encore là et redevenait parfois le maître du lieu. On entendait des rires, puis on percevait le murmure aérien du feuillage, avec des bruits de roues et des tintements de gourmettes et, par intervalles, le fausset affecté et perçant de M. de Serpigny qui continuait à distribuer ses politesses aux nouveaux arrivants.
La première personne que rencontra Mue de Gléré fut M. de Hangsdorff. Il se promenait seul parmi ces gens qu'il ne connaissait pas et qui souriaient de sa tournure cocasse et falote. Avec son
habit de drap olive, il ressemblait à Tune de ces grosses bouteilles verdâtres, de verre commun et résistant. Ses bras en anses complétaient l'image de sa forme pansue. Quand il vit M lle de Cléré, il rougit comme si le vin dont il eût été rempli lui montait au visage, et, ôtant son chapeau, comme un bouchon qui sauterait, il s'enfuit en bousculant tout sur son passage et en heurtant M.Potronnet, qui se crut désarçonné une fois de plus. M.Potronnet, par habitude de cavalier, portait des éperons sans molettes qui relevaient le bas de son pantalon. Il indiqua à M lle de Cléré où se trouvait M m6 Potronnet . Elle causait avec Boispréaux et vit venir M lle de Cléré à travers son face-à-main.
— Restez avec nous. Nous nous mettrons à la même table, et Boispréaux nous dira des choses gentilles. Il est aimable, ce garçon; il doit vous plaire; moi, il me repose.
Comme, en marchant, ils passaient tous trois devant la grille du parc, une voiture s'y arrêta. Le Hardois en descendit avec une jeune femme. C'était M lle Kingby. M lle de Cléré remarqua que M lle Kingby lui ressemblait vaguement. La danseuse était plus brune qu'elle, mais elle avait la même bouche un peu triste et lente à sourire et , dans le corps, la même proportion harmonieuse et juste.
Le Hardois parut éprouver quelque embarras en voyant M ll ° de Cléré, et il allait passer sans avoir
l'air de la reconnaître, quand elle lui adressa un signe d'intelligence . M lle Kingby retourna à demi sa tête, coiffée de beaux cheveux ondes sous un chapeau fleuri. Le Hardois salua.
— Elle est gentille, dit M me Potronnet en repliant son face-à-main.
— Ne trouvez-vous pas, Boispréaux, que ce Le Hardois est scandaleux ? Est-ce qu'un garçon comme lui ne doit pas se marier et faire profiter de sa fortune une honnête fille ou au moins quelque femme du monde ? Il y en a ici qui prendraient volontiers la place de cette demoiselle Kingby, qui vient on ne sait d'où. On se doit à la société, à son monde. Du reste, vous aussi, Boispréaux, vous devriez être marié...
Elle s'interrompit pour lorgner la" baronne de Vitry qui passait au bras de M. de la Colomberie, très roide, le plastron bombé et le jarret tendu. M. de la Colomberie s'habillait rue du Bac et se chaussait rue de Varenne. L'hôtel qu'il habitait, rue de Poitiers, était une masure majestueuse, à hautes fenêtres et à mansardes bizarres. A l'une d'elles pendaitencore une antique poulie. La cour sentait la litière et le crottin et, près de la porte, par une lucarne à barreaux, on apercevait, d'une écurie basse, des croupes mouvantes de chevaux.
M me de Vitry s'arrêta devant Françoise.
— Savez-vous où est ma fille?
M . de la Colomberie se chargea de répondre : — Mais, ma chère amie, elle était tout à l'heure avec la mienne et avec celle à Villeboucard.
Et il entraîna M me de Vitry vers la salle à manger, où l'attirait son appétit de chasseur.
Tout le monde s'y réunissait peu à peu. Le jour tombait lentement. M me de Hucheloup piétinait sur le gazon. Conrad Dumont marchait à grandes enjambées pour ne pas être le dernier à table.
On avait couvert un vaste espace d'une tente de toile peinte soutenue par des piliers de roses. Devant une tribune dressée pour les musiciens, que dissimulait un treillage rustique et fleuri,de grands mannequins de cire, vêtus de souquenilles et coiffés de perruques, imitaient des joueurs de hautbois et de violons du temps de Lulli. M . de Bocquincourt s'était réservé de régler cette partie de la fête et,pour lui donner grand air, il avait ordonné le repas à l'ancienne mode. La table était ornée de pyramides de fruits, comme on en voit sur les vieilles gravures. Les valets étaient en culottes et en poudre, et, pour seul éclairage, il y avait des bougies.
La salle présentait un bel aspect. Les musiciens jouaient des airs compassés et dansants. M Ue de Cléré eut un petit mouvement de plaisir. Elle aimait les choses luxueuses et bien réglées. Les plans imaginaires de la Fraye rebâtie, que son père traî-
LE MAfUAGE DE MINUIT 207
nait partout avec lui au fond de ses malles, montraient aussi des projets de salles de verdure pour les repas et les festins, avec des fontaines, car les fontaines sont, pour ainsi dire, des surtouts d'eau, tandis que les bassins ronds et ovales figurent assez bien des sortes de plats et d'assiettes liquides. Elle revoyait la Fraye, déserte et branlante, avec ses murs renflés, ses arbres coupés, son étang boueux. Elle s'absorbait en ce souvenir mélancolique. M me Potronnet lui frappa sur le poignet avec Técaille froide de son face-à-main, et elle regarda autour d'elle.
Il y avait là beaucoup de monde et dans un mélange amusant, comme Paris sait en produire un. On y voyait des gens bien nés et des gens riches et de ceux qui, ni l'un ni l'autre, font croire au moins à l'un des deux. Ceux-ci venus pour Bocquincourt, ceux-là pour Serpigny,par curiosité, par plaisir ou par politesse, tous, au fond, pour eux-mêmes, afin d'attraper un bon morceau ou simplement pour être vus et pour se voir, quelques-uns avec des buta plus précis : M mi Potronnet, par exemple, afin d'aiguiser sa malice au spectacle des visages et des toilettes; Boispréaux parce qu'il aimait les choses brillantes et passagères, les sourires, et les nuances, la musique sous les arbres et les fusées au ciel nocturne; M me Brignan pour M. de Puyfond; Le Hardois, à cause de sa
maîtresse, M lle Kingby, qui devait danser. Il était de retour depuis la veille, de son château de Grandmont où il n'allait guère et où, contre son habitude, il avait passé seul une quinzaine de jours, ce qui avait beaucoup étonné M lle de Géré. Pourquoi Philippe Le Hardois sentait-il ce besoin subit de solitude? Et elle pensa à ce Grandmont, tel que le lui décrivait un jour M. Baragon, avec ses jardins, sa haute façade, ses salles tapissées d'aigles et de couronnes, son vieux luxe impérial et intact. Le rire de M me Potronnet la tira de sa distraction.
La vue du marquis de la Villeboucard, assis, non loin d'elle, à une des petites tables, en compagnie de quelques dames, enchantait M me Potronnet. Il était teint, verni à outrance et étroitement corseté. M me Potronnet ne se lassait pas de le considérer.
— Quel beau bibelot !
A une table voisine, M l i e Lucie de la Villeboucard trônait, entourée de jeunes gens. Elle avait elle-même, au-dessus de la lèvre, un léger duvet noir. Plus loin, le colonel de Varelles examinait, avec étonnement, en tordant sa barbiche grise, M. de Hangsdorff, occupé, en face de lui, à faire tourner entre ses doigts son verre vide où grinçaient au passage ses ongles longs. Le gros petit homme songeait sans doute à sa maison de Murano, endormie sur la lagune, avec ses verreries trans-
parentes et silencieuses. Il serait bien allé les rejoindre,sans M"* Volney, de l'Opéra, qu'il n'osait quitter, mais qu'il commençait à trouver dispendieuse et qui lui plaisait moins depuis qu'il avait fait connaissance de M 11 * Kingby.M Ue de Géré passait d'un visage à l'autre. II. y en avait de toutes les sortes, de gras et maigres, de luisants et de ternes. Elle reconnut la face jaune de M me de Hucheloup, la bonne figure de M. Baragon. Elle ^cherchait des yeux Victorine de Vitry.
Elle aperçut M. Potronnet. M. Baragon, entre deux jeunes femmes, rajustait son lorgnon. Elle pensa, sous la table, à ses souliers à cordons roussis et mous, comme celui de son binocle. Tout au bout, elle distingua la baronne de Vitry avec M. de la Colomberie.
Juste sous la tribune des musiciens, M. de Bocquincourt parlait à Victorine. Énorme, rasé et hilare, il se penchait vers son oreille. Le gros bouquet dé fleurs de sa boutonnière effleurait l'épaule de la jeune fille dont le petit profil jaune grimaçait de contentement et d'orgueil. Soudain, la large face de Bocquincourt se redressa, écarlate.
M m « Potronnet était si occupée à examiner les visages qu'elle ne parlait pas. On voyait sur le sien de fines rides mobiles qui semblaient y dessiner les malices qu'elle pensait.Son regard se posait de groupe en groupe, de table en table, de figure en
figure. Elle faisait son miel à ce parterre comme une dangereuse abeille. Tout à l'heure, elle piquerait. Ses mots avaient de l'aiguillon.
Boispréaux et M lle de Géré s'entretenaient à demi voix de M. deBercenay,chez qui Boispréaux était allé dans l'après-midi.
— Il ne va pas bien, notre pauvre Prince ; la tête est toujours bonne, mais le corps s'en va. Ah I Mademoiselle, quel délicieux vieil homme nous aurons connu !
Et ils furent tristes un instant, au milieu du bruit des voix, du va-et-vient des valets poudrés, de la musique coquette et solennelle.
M Ue de Géré aimait beaucoup Boispréaux. Elle ne ressentait pas pour lui la sorte d'amitié qu'elle éprouvait pour Philippe Le Hardois, mais quelque chose de plus subtil. Boispréaux ne lui faisait pas la cour, mais lui montrait des attentions délicates et détournées. Il y avait entre eux une entente tacite, faite de nuances et de demisentiments, une façon d'intimité tendre dont ils ne s'apercevaient bien ni l'un ni l'autre, mais qui leur donnait du plaisir à être ensemble.
Le bruit des conversations, qui augmentait, fit taire la leur. La voix du colonel de Varelles tonna. Il haranguait, comme ses cuirassiers, M. de HangsdorfF qui ne cessait de faire tourner son verre entre ses doigts» L'air brûlait de bougies.
Les mannequins de cire semblaient suer sous leurs perruques. Tout à coup, on écarta les pans de la tente et le parc apparut, illuminé sous la nuit.
La longue pelouse, encadrée de lampions posés à terre, s'étendait entre les charmilles mûries de grosses lanternes en papier. Elles imitaient la forme et la couleur des fruits d'émail de,M. de Serpigny et balançaient dans les feuillages leurs transparences lumineuses et suspendues. Une ligne de lumière dessinait le fronton du théâtre improvisé où on lisait en mots éclairés : Fête de *la Maison du Feu. La compagnie, peu à peu, se répandait au dehors. Les voix semblaient s'être dispersées ou tues au grand air. Il y eut un moment de silence et de nuit.
— T'amuses-tu, Françoise? dit, en passant, à sa nièce M me Brignan.
Elle paraissait s'amuser. M. de Puyfond la suivit et ils disparurent vers la charmille. Françoise les regardait s'effacer dans l'ombre, quand Philippe Le Hardois s'approcha d'elle.
Elle ne l'avait pas vu depuis quinze jours et lui demanda s'il s'était trouvé bien à Grandmont. Ils causaient simplement et amicalement, comme de coutume. Ils marchaient sur le gravier d'une allée qui longeait une haute palissade de buis. Parfois, M Ile de Cléré frôlait du coude les petites feuilles
vernies, noires et amèrement odorantes. Ils virent venir à eux trois étoiles rouges de cigares et se rangèrent pour laisser passer les fumeurs. Françoise sentit les petites feuilles dures cédera la poussée de son dos. M. Baragon ne l'avait pas reconnue.
— Ce parc est beau, Philippe!
— Oui, mais j'aime mieux celui de Grandmont.
Il faudra que vous y veniez un jour, Françoise.
Et il ajouta :
— Avec votre tante.
Ils se dirigèrent vers le théâtre où Ton allait tirer la loterie, avant la représentation. La salle était déjà presque pleine quand ils entrèrent, tant l'idée de gagner quelque chose est attrayante même pour des gens riches. Chacun se hâte comme si être là d'avance devait disposer favorablement la fortune. Certes, la plupart des assistants n'avaient qu'une médiocre estime pour les poteries de M. de Serpigny qui composaient les lots, mais la pensée de les obtenir gratis y donnait une valeur inattendue. Les gens se montraient leurs numéros inscrits sur des cartons rouges. Trois coups firent le silence. Le rideau se leva.
Les objets étaient exposés sur la scène, alignés sur des gradins de velours rouge. Serpigny, une main à la roue, caressait, parfois, un des vases, lui flattait la panse ou le col.
— Admirable! cria M me Potronnet.
LE MARIAGE DE MINUIT 2l3
Et elle applaudit.
M. de Serpigny salua et fit signe qu'on commençait.
La roue tourna avec un bruit de moustique strident.
— Numéro 52! annonça la voix suraiguë de Serpigny.
— J'ai gagné!
Et le colonel de Varelles, debout et le bras tendu, agita son carton rouge, comme un drapeau.
M. de Serpigny prit délicatement entre deux doigts l'objet gagné et l'éleva àtous les yeux. C'était un minuscule flacon émaillé. La grosse patte du colonel de Varelles déconfit rentra dans le rang.
— Le numéro 5a, au colonel baron de Varelles, dicta M. de Serpigny au jeune M. de Puyfond qui, un carnet à la main, servait de secrétaire.
Le jeu continua. Autour de chaque gagnant, c'était une petite rumeur d'envie et de convoitise. Le gros lot fut une vaste et haute amphore d'émail vert, aux anses élégantes. Elle se tenait debout, droite et seule, au milieu du dernier gradin, M. de Serpigny la savait fêlée imperceptiblement. C'est ce qui avait décidé Villereuil à s'en séparer.
— Numéro 89, annonça M. de Serpigny.
Personne ne répondait.
— Est-ce qu'il n'y aurait pas de 89? dit en souriant Boispréaux à l'oreille de M Ue de Gléré.
2l4 LC MAJUAGB DE MDCU1T
— Numéro 89.
— Numéro 89.
— C'est moi, cria une voix étouffée.
Et M. de Hangsdorff, timide et écarlate, en son habit verdâtre, saluait l'assistance, de sa grosse tête bouffie, ahurie et falote. Le pauvre M. de Hangsdorff, fatigué de ses excès, s'était endormi; réveillé en sursaut, il aurait voulu disparaître tout entier dans la grande amphore verte et être renvoyé ainsi tout droit à Mura no.
— M... ! j'avais le 88 ! grogna Conrad Dumont en se levant.
Tout le monde en faisait autant, quand M. de Serpigny fit signe qu'il voulait parler: les gagnants recevraient leurs lots, chez eux. Ce fut une déception. Chacun aurait voulu tenir et palper le sien tout de suite. Les conversations avaient repris devant le rideau baissé.
Il se releva sur M Ue Volney et sur M. Gatrat chantant l'Incantation du Feu de la Valkyrie. Deux pianos soutenaient leurs voix. M . Gatrat était blond et barbu; M lle Volney jolie, le visage plein et coloré, la gorge abondante. On applaudit. M. de Hangsdorff, retardataire, fut le dernier à cesser de battre des mains.
En attendant la danse de M lle Kingby, Le Hardois était venu s'asseoir derrière M Ue de Cléré, non loin du gros Bocquincourt à côté de M Ue de Vitry.
LE MARIAGE DE MINUIT 2l5
Ils ne se quittaient pas. Dumont l'avait remarqué. Il les désigna àM lie de Cléré, elle, malingre et ricanante; lui, énorme et empressé.
— Quel succès pour M I,e de Vitry ! dit Dumont d'un air entendu.
Elle le regarda en face, durement.
La danse de M ,le Kingby était charmante. Un bruit de flûtes lointaines et continues la rythmait doucement. La danseuse n'avait pour artifice que la grâce de son corps, voilé d'étoffes légères et transparentes dont le mouvement laissait apparaître sous leurs plis l'esquisse entrevue d'une nudité. Ses gestes et ses pas harmonieux préparaient son attitude. Il semblait qu'elle la cherchât en ellemême ; peu à peu, elle en approchait et en atteignait la perfection qu'elle gardait un instant, puis la vision se dissipait, et on en voyait, de même, renaître une autre qui se transformait de nouveau ; et, par des nuances de corps insensibles, une nouvelle image se formait, qui devenait à son tour précise et délicieuse pour s'évanouir encore. Tantôt elle était ainsi, au rythme des flûtes hâtées ou ralenties, celle qui écoute, celle qui sait, celle qui meurt, et cette succession de figures fugitives se déroulait, comme celles qui ornent la frise des vases antiques et qui fussent un instant devenues vivantes.
— Elle est très belle, votre amie, dit M 1Ia de Cléré
2l6 LE MARIAGF. DK MINUIT
à Le Hardoîsen se retournant vers lui, comme des applaudissements répétés remerciaient M ,le Kingby.
On était maintenant sur la pelouse pour voir le feu d'artifice. M ,,e de Cléré pensait à ce queBoispréaux lui avait raconté de M ,le Kingby. L'Anglaise gagnait sa vie à danser. Elle aimait Le Hardois et ne recevait rien de lui. Malgré les instances de Philippe, elle ne voulait pas renoncer à son métier. Elle venait même de signer un engagement aux Folies-Bergères où elle devait débuter dans quelques semaines. Cette danse souple était chaque fois une fatigiie cruelle qui lui rompait le corps et lui cassait les membres. M lle Kingby était douce et têtue.
Tout à coup, une fusée perça l'air obscur d'un trait de feu et s'épanouit en pluie d'étoiles.
Elles se succédaient, seules ou deux à deux, pareilles ou différentes, inégales, comme si elles eussent voulu signaler dans l'ombre quelque chose de mystérieux. Puis elles se multiplièrent, se croisèrent, en gerbes, en bouquets, en cascades. Des pièces compliquées dessinèrent des soleils tournoyants. Des averses d'étincelles traversaient le ciel. Soudain, une dernière fusée jaillit, énorme, montant droit, puis, cassée tiet au haut de sa tige, éparpilla, de sa graine de feu, une semence lumineuse.
M lle de Cléré, adossée au buis de la charmille,
arracha une des mille petites feuilles vertes et la mordit. L'amertume s'en répandit dans sa bouche. Elle pensa à Victorine de Vitry. Elle la revoyait dans le jardin de la rue de Varenne mâchant les pousses acres des arbustes. La large face, mauvaise et cramoisie, de M. de Bocquincourt ricanait dans sa mémoire. Il faisait presque sombre ' autour d'elleaprès la vive lumière du feu d'artifice. A quelques pas, trois jeunes gens causaient entre eux sans lavoir.
— Alors, la dame blonde que serrait de près Puyfond, c'est M^Brignan?
— Comment, Paul, tu ne la connais pas...
— Elle n'est pas mal ; elle a l'air grue, mais chic.
— Ma foi, j'aimerais mieux la nièce, celle qui était assise devant Le Hardois.
— Est-ce que?
— Tu penses. Pas le sou et jolie.
— On dit qu'elle est la maîtresse de Le Hardois.
— Mais non, Dumont, le peintre, m'a...
M lle de Cléré s'éloigna en courant. On commençait à partir. Les voitures se pressaient à la grille. Leurs lanternes allumées s'alignaient en file lumineuse.
— Avez-vous vu ma fille ?
C'était M me la baronne de Vitry, en compagnie, cette fois, de M. de la Villeboucard ; Lucie de la
2l8 LE MARIAGE DE MINUIT
Villeboucarddit rapidement àroreillede Françoise:
— Allez vile la prévenir. Elle est dans le petit salon au-dessus de l'escalier.
Elle sentait le caporal fumé en ^cachette et mordait, pour ne pas rire, sa petite moustache noire.
M lle de Cléré entra dans la maison. Le grand salon du rez-de-chaussée était désert. Elle monta l'escalier, poussa une porte.
Quelqu'un se leva brusquement du divan. C'était M. de Bocquincourt. Sa large face cramoisie eut un mauvais sourire. Il resta debout, masquant à demi de sa corpulence Victorine de Vitry, qui rabattait sa jupe et rajustait son corsage.
Il y eut un silence.
— Votre mère vous demande, Victorine.
M ,le de Cléré n'avait pas tutoyé, comme à l'ordinaire, M lle de Vitry. Victorine la toisa insolemment.
— C'est bien, ma chère, on y va.
M me la baronne de Vitry, à la grille, s'impatientait. Elle avait pris au vestiaire le manteau de sa fille.
— Mais, maman, je m'amusais!
Et elle ajouta, en regardant M lle de Cléré du coin de l'œil :
— M . de Bocquincourt m'a tout montré.
Presque tout le monde était parti. Les lampions s'éteignaient autour de la pelouse. Quelques lanternes consumées brûlaient dans les charmilles. L'air avait fraîchi. Une odeur de gazon foulé se mêlait à la senteur des feuilles nocturnes, M. de Serpigny, au milieu d'un groupe, pérorait.
Mme Brignan reparut enfin avec le jeune M. de Puyfond. Elle était à demi décoiffée.
— Françoise, nous ramenons M. de Puyfond.
M. de Puyfond s'inclina, souriant et correct.
— N'oubliez pas de venir me voir demain, cria de loin M. de Serpigny au jeune homme.
M me Brignan monta dans le fiacre. M. de Puyfond se plaça sur le strapontin et ferma la portière. On entendit le gros rire de Bocquincourt et la voix grasse de Dumont.M ,le de Gléré devina ce qu'ils pouvaient dire. Elle souffrait.
La route était sombre. Le vieux cheval trottinait. Parfois, la lueur brusque et fugitive d'un réverbère montrait à M Ue de Gléré M me Brignan et M. de Puyfond qui désenlaçaient un instant leurs mains, pour reprendre ensuite dans l'ombre leur étreinte interrompue.
Depuis le soir où elle avait reçu le billet anonyme de M. de Bocquincourt, M 1Ie de Géré n'ouvrait pas une lettre sans qu'une appréhension la fît hésiter i
devant l'enveloppe, à moins qu'elle ne reconnût sur l'adresse l'écriture de Le Hardoisoude Boispréaux, '
tantôt lui annonçant une visite, tantôt quelques menus événements de la vie courante. Ils étaient, (
du reste, à peu près ses seuls correspondants. M. de Bercenay avait horreur de la plume qui fatiguait ses doigts noueux . Parfois, cependant, arrivait à Françoise quelque lettre d'Allemagne, d'Angleterre ou d'Amérique. Le petit timbre étranger lui rappelait des heures déjà lointaines, des lieux presque oubliés., des figures de là-bas, à demi effacées dans son souvenir.
Quelques jours après la fête de Louveciennes, comme M Ue de Gléré s'habillait, Olympe Gendron entra dans sa chambre. La cuisinière apportait deux lettres que le concierge venait de monter. M Ue de Cléré était triste ce matin-là. Elle regarda les enveloppes, posées sur le coin de sa toilette, tout en
continuante se peigner. Elle n'y parvenait pas. Ses mains maladroites étaient lentes à achever sa coiffure. Elle tâtonna un instant puis, laissant retomber la grosse natte qui se déroula de tout son poids, elle s'assit sur une petite chaise de paille, et prit une des deux enveloppes. Elle était scellée d'un large cachet rouge aux armes de la baronne de Vitry.
jyjme d e vitry lui écrivait :
« Mademoiselle,
« Mon grand désir d'être agréable au prince de Bercenay et le cas particulier qu'il semblait faire de vous ne peuvent m'empêcher de vous avertir d'une décision que j'ai bien du regret à vous annoncer, mais à laquelle m'oblige mon devoir de mère. Je vous serais donc très reconnaissante, Mademoiselle, de cesser de vous présenter chez moi et de vouloir bien, dorénavant, considérer comme terminées des relations dont je n'aurai pas à me repentir si vous consentez à y mettre vous-même un terme qu'il me coûterait infiniment de vous imposer. Si ce n'eût été que de moi, je n'en fusse pas arrivée à cette pénible extrémité, mais ma chère Victorine supporterait moins aisément les inconvénients d'une compagnie dont le monde aurait peutêtre, après tout, quelque droit de s'étonner. Je vous demanderai donc aussi de vous abstenir vis-à-vis
de ma fille d'aucune tentative qui la puisse ébranler dans une résolution qui afflige son cœur, mais qui honore scrr jugement, puisqu'elle a montré la raison de convenir elle-même de l'opportunité d'une mesure qu'elle déplore mais qu'elle approuve.
« Je dois ajouter, Mademoiselle, que les motifs qui me poussent à réclamer votre éloignement ont moins pour cause vous-même que ceux qui vous entourent. Croyez que je vous plains sincèrement de ne point être en état d'en fuir les fâcheuses conséquences, mais il faut rester où Dieu nous a mis et où je déplore que vous soyez. Ma fille est de mon avis, car, tout en rendant justice à la délicatesse de vos sentiments, à la convenance de vos mœurs et à la prudence de vos propos, elle a été forcée de convenir que votre amitié — et bien malgré vous! — pouvait être un danger pour elle, moins par votre faute que par celle de votre situation.
« Je m'en voudrais d'insister inutilement sur un sujet pénible, mais j'ai tenu à vous faire comprendre la nécessité où je suis. Je n'ai pas jugé bon, d'ailleurs, de m'y résoudre sans consulter des personnes de confiance. Je vous en nommerai deux qui vous ont mise, comme vous n'en doutez point, hors de cause, mais qui ont abondé dans mon sens. Ce sont MM.de Bocquincourt et de Serpigny . Leurs noms seuls sont la garantie de leur impartialité...»
M Ue de Cléré se leva bruscement. Sa fierté lui
monta au visage en une rougeur de colère. Puis elle remit la lettre dans l'enveloppe. La haine d'un Bocquincourt et d'un Serpigny ne l'étonnait pas. Elle les avait offensés tous deux, l'un en sa vanité, l'autre en son intérêt. M me de Vitry, elle, lui en voulait qu'elle ne se fût pas soumise au rôle humiliant de rapporteuse. Quant à Victorine, qu'avait-elle bien pu inventer? Elle éloignait en M lle de Gléré un témoin gênant. Tout cela, au moins, avait des raisons directes : rancunes d'hommes et de femmes; mais ce qui la faisait souffrir davantage, c'était ce à quoi M me de Vitry faisait perfidement allusion, ce qu'elle prenait pour prétexte, ce qui partout se murmurait autour d'elle, lui revenait en propos entendus, en sourires devinés.
Ainsi, elle se trouvait responsable des folies de M me Brignan et solidaire, quoi qu'elle fît, de sa réputation. Elle en subissait le dommage contagieux. M mc Brignan lui attirait les basses entreprises de M. de Bocquincourt et les louches propositions de M. de Serpigny, et pourtant M me Brignan était sa seule protectrice. Elle seule l'avait recueillie, logée, habillée et nourrie. L'avertir! Mme Brignan ne se doutait de rien. Elle était bonne. Elle faisait de son mieux pour sa nièce. Se plaindre aurait été de l'ingratitude. Comment lui apprendre le discrédit où elle l'entraînait avec elle, gaiement, doucement, car M me Brignan était
gaie, douce et bonne. Elle aimait Françoise. Elle aurait voulu la marier, et elle lui fermait l'avenir . Qui donc songerait à la nièce de M me Brignan? Il suffisait d'attendre le moment opportun, l'occasion certaine. Et il lui semblait réentendre les grossiers propos, au soir de Louveciennes, des trois jeunes gens, le cigare aux lèvres; elle ressentait encore dans sa bouche l'amertume de la petite feuille de buis, fielleuse et verte, qu'elle avait mordue et qui avait le goût de sa destinée.
Elle se regarda debout dans la glace. Son corps se dessinait, souple et jeune, sous le peignoir. Elle ressemblait à M lle Kingby. Pourquoi n'irait-elle pas trouver la danseuse et ne lui demanderait-elle pas de lui enseigner son art? Comme elle, elle vivrait libre. Elle pourrait aimer qui lui plairait. Pourquoi ne pas mériter les soupçons qu'on avait d'elle? Qui donc croyait à son honnêteté inutile, sauf M. deBercenay, Boispréaux et Le Hardois...
EUeavait ouvert machinalement la seconde lettre. Ecrite sur une feuille quadrillée, d'une écriture désordonnée, ce n'étaient plus les pieds de mouche venimeux de M me de Vitry, mais des pattes d araignée qui semblaient avoir couru sur le papier, inégales et dégingandées.
« Mademoiselle, « En lisant votre nom dans les journaux, à pro-
pos de la fêle de Louveciennes, il vous a rappelée à mon souvenir. J'ai pu avoir votre adresse. Si vous voulez connaître une amie, venez ce soir, place Vendôme, à neuf heures. Je serai en noir et j'aurai mon petit chien. »
La signature était illisible.
M me Brignan entra.
— Comment, lu n'es pas encore prête ? Il est midi.
Françoise posa la main sur les deux lettres.
M me Brignan éclata de rire et leva joyeusement en l'air ses beaux bras qui sortaient nus des manches de dentelles.
— Françoise cache sa correspondance I
A déjeuner, M me Brignan, qui avait d'ordinaire un appétit excellent, ne mangea guère. Elle avertit sa nièce qu'elle ne rentrerait pas dîner.
— Je dîne à la campagne avec des amis.
Et elle ajouta :
— J'ai besoin de me distraire, Françoise, j'ai des ennuis.
Elle regardait M Uc de Gléré avec ses beaux yeux bleus et tendres ; la joue appuyée à sa main, le corps un peu affaissé, prête à la confidence.
M lic de Cléré se levait de table.
— Où iras-tu aujourd'hui, Françoise?
M Ue de Cléré pensa : place Vendôme et répondit:
— Je ne sais pas. Peut-être prendre des nouvelles de M. de Bercenay.
La domestique qui ouvrit à M ,Ie de Géré lui dit que le prince avait donné Tordre de la faire entrer si elle venait. Il se sentait un peu mieux depuis la veille.
M 1,e de Géré le trouva étendu sur sa chaise longue. Il avait encore maigri et, dans sa figure rapetissée, ne vivaient plus que les yeux. Son corps disparaissait sous un amas de couvertures, sur lesquelles s'étalaient ses mains déformées. M Ue de Cléré les sentit glacées d'un froid que rien ne réchauffait, pas même le grand feu, qui, malgré la saison, brûlait encore dans la cheminée.
M. de Bercenay parlait avec sa netteté ordinaire, de sa petite voix sobre et précise, qui savait si bien détailler les gens, mais qui, ce jour-là, était comme légèrement fêlée. Il dit à M lle de Cléré mille choses délicatement affectueuses et lui demanda des nouvelles de l'avenue du Bois. Il était gai et souriant.
— Mais non, je ne m'ennuie pas. Je repasse dans ma mémoire les gens que j'ai connus, et ils sont nombreux. Voyez- vous, Mademoiselle, j'ai toujours eu le goût des personnes et des particularités, et j'ai amassé bien des souvenirs. Je me préparais ainsi, sans le savoir,de la distraction pour mes vieux jours. Maintenant j'ai arrêté mes comptes avec la
curiosité, et je les remets au net dans mon esprit. Je vous assure que si l'Eternel se soucie tant soit peu des contemporains, j'aurai de quoi le divertir, lorsque je paraîtrai devant lui. Voyons,et vous, m'apportez-vous quelque bonne chose à ajouter à mon registre sur la baronne de Vitry? J'y pensais justement, quand vous êtes entrée. Où en êtes-vous, avec elle?
M. de Bercenay regardait M Uc de Cléré de son petit œil malicieux. Il la vit rougir légèrement. Ses mains s'agitèrent sur les couvertures.
— Allons, allons, dites-moi tout. Que vous a fait cette sotte?
M lle de Cléré s'était promis de ne parler à personne de la lettre de M me de Vitry ; mais elle céda au besoin d'avouer son chagrin. M. de Bercenay l'écoutait nerveusement.
— Voilà tout. Ne vous troublez pas pour si peu, Monsieur. Il faut que je m'habitue à ces misères; j'en éprouverai bien d'autres.
Et elle s'efforça de sourire.
— Ne dites pas cela., ma chère enfant, répondit M. de Bercenay, en lui prenant la main, et d'abord pardonnez-moi de vous avoir fait connaître cette niaise. Il n'y avait pas de mauvaise intention de ma part. Je voulais vous amuser, et puis, pour dire vrai, vous sortir un peu du milieu où vous vivez, si dignement et si dangereusement.
Et la voix de M. de Bercenay devint aussi grave qu'elle pouvait l'être, étant petite et usée.
— Je pense souvent à vous, reprit M. de Bercenay. Jç connais depuis longtemps ce que valent un Serpigny et un Bocquincourtl Quant à votre tante Brignan, c'est une brave femme... Hélas!
Il se tut.
— Je sais bien qu'il y a aussi Boispréaux, qui est un honnête garçon, délicat et fin. Il a de la grâce dans l'esprit; il est tendre; il est égoïste,
M lle de Cléré sourit et protesta.
— Laissez-moi dire et écoutez le vieux faiseur de portraits. Il y a encore LeHardois. C'est un homme de cœur. Il sait être riche sans sottise et sans bassesse. C'est votre ami. Le Hardois vous aime beaucoup. Boispréaux vous aime bien. C'est la nuance. Je voudrais quelqu'un qui vous aime...
II y eut un silence, pendant lequel on entendit le cri des moineaux derrière la vitre claire, mêlé au bruit d'une des bûches de la cheminée, qui s'écroulait en braise dans le soleil.
— C'est triste de ne pouvoir rien faire pour ceux qu'on plaint, pour ceux qu'on estime, pour ceux qu'on... Rien.
Le prince de Bercenay s'arrêta, comme fatigué. Il ferma les yeux. Sa figure desséchée, où ils vivaient
LE MARIAGE DE MINUIT 22g
seuls, sembla morte. Une larme coulait petite et pure sur sa vieille joue.
— Françoise, Françoise, je revois souvent l'allée du Bois, vous savez, le trottoir qui longe les grillages où il y a du lierre. J'y vois un vieux bonhomme boitillant sur sa canne, qui marche auprès d'une jeune femme. On se retourne et l'on dit : « Quel drôle de couple 1 »
M. de Bercenay rouvrit les yeux. Une flamme de malice et de regret les anima.
— Il aurait fallu vivre encore cinq ou six ans. Ah ! le vieux fou ! le vieux fou ! Voulez- vous sonner, mademoiselle Françoise? Je crois que le feu s'éteint.
Et M. de Bercenay rentra frileusement ses mains sous les couvertures amassées.
La fin de cette journée se passa pourM lle de Cléré dans une rêverie douloureuse et indécise. Sept heures, en sonnant à la petite pendule de voyage, la firent tressaillir. Elle dîna seule. Olympe Gendron, en la servant, se plaignit de l'enflure de ses jambes. Le caillou de cheveux gris, veiné de blanc, qui se recroquevillait au-dessus de sa tête, semblait plus dur que d'habitude. Françoise, en mangeant, but du vin, ce qu'elle ne faisait pas d'ordinaire . Quand elle se leva de table la tête lui tournait un peu.
Elle se prépara à sortir. Elle avait gardé son cos-
lume de la journée, d'une étoffe légère, gris cendré. Elle arrangea ses cheveux devant la glace. A sa ceinture, la boucle épanouissait sa grosse fleur d'argent. Elle la détacha, la regarda et la baisa. Elle était aux lèvres, froide et douce. A huit heures et demie, M lle de Géré descendit, monta dans un fiacre qui passait et dit au cocher :
— Place Vendôme, au coin de la rue de Castiglione.
La place, à cette heure, était à peu près déserte. Quelques fenêtres éclairées animaient ses hautes façades monumentales. La colonne dressait son fût de bronze vers un ciel nuageux. Le long delagrille, elle reconnut vite l'auteur du billet dont elle n'avait pu déchiffrer la signature illisible. C'était une personne de belle taille, vêtue en noir, d'une robe démodée. Elle menait en laisse un petit chien qui était une boule de graisse informe. Il levait la patte à ce moment, et un filet de pipi coulait sur le trottoir.
M Ue de Cléré hésitait à s'approcher. Qui pouvait bien être cette femme ? Quelque entrepreneuse d'aventures ou quelque marchande de beauté?
L'espèce de colère qui l'avait menée là par dépit s'apaisa subitement. Elle était comme dégrisée et elle allait s'en retourner, quand l'étrangère, qui l'observait depuis un moment, se dirigea vivement vers elle.
— C'est bien à Mademoiselle de Cléré que j'ai le plaisir de parler?
La voix était singulière, avec une sorte de zézaiement à Titalienne. L'inconnue avait le visage couvert d'une voilette double.
— Oui, Madame, mais...
L'inconnue joignit ses mains, gantées à demi de mitaines noires. Le chien, tiré par la laisse, grogna faiblement.
— Ainsi, vous êtes bien la fille de mon vieil ami, M. de Cléré? sa fille?...
Elle parlait rapidement.
— Je l'ai connu, votre père!... autrefois... et il ne m'a jamais oubliée. Il m'écrivait de temps en temps et m'envoyait de petits souvenirs du pays où il était. J'ai appris sa mort. J'étais malade. Le temps a passé. L'autre jour, j'ai lu votre nom dans le journal. Alors, je vous ai écrit, et vous êtes venue. La fille de M. de Cléré! Ah! je désirais tant parler de lui avec vous. Il s'est toujours souvenu de moi, quand d'autres ont oublié la pauvre com tesse Rospiglieri I
M lle de Cléré regardait avec étonnement cette grande femme, au visage voilé et aux vêtements sombres, qui tirait sur la laisse du chien obèse. Son père lui avait assez souvent parlé de la Rospiglieri, de sa rencontre avec la célèbre Comtesse, des aventures qui avaient fait de cette vie singulière
une sorte de roman historique. Plus tard, elle avait vu son portrait chez le prince de Bercenay.
— Je vous connais très bien, Madame, et je suis heureuse de vous voir, répondit simplement M lle de Cléré.
Elle éprouvait une sorte de curiosité et de sympathie obscure pour cette personne mystérieuse. Peut-être, quelques jours auparavant, aurait-elle hésité à s'entretenir ainsi avec elle. Aujourd'hui, elle n'y ressentait aucune répugnanee et y trouvait une sorte d'attrait à braver audacieusement le monde en ses convenances hypocrites. Des pensées dangereuses et désespérées étaient en elle. Pourquoi cette étrange figure d'intrigue et d'amour apparaissait-elle subitement sur son chemin, à une heure trouble et incertaine ? Les deux femmes s'exami- • naient. De grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber du ciel orageux. Elles marquaient Tasphalte de taches rondes et fraîches . La Rospiglieri semblait embarrassée.
— Je ne sais si j'oserais vous demander de venir un instant chez moi.
— Volontiers, répondit M 11 » de Cléré.
La Rospiglieri lui tendit la main.
— Comme vous êtes bonne et belle.
Et elle reprit :
— Moi aussi, j'étais belle, quand j'ai connu votre
père. Tenez, j'habitais là. C'est là qu'il venait me voir.
Et elle désignait les fenêtres éclairées qui faisaient, à l'entresol, le coin de la place.
Elles s'arrêtèrent. Une odeur de poussière humide montait du sol. La pluie mouillait le poil luisant du chien.
— Maintenant, j'habite rue Saint-Honoré. C'est à deux pas.
Elles arrivaient à une porte cochère. La Rospiglieri sonna et passa devant. L'escalier était propre et nu. Au premier palier, la comtesse prit une clef et fouilla soigneusement une serrure compliquée. A l'intérieur, la porte était doublée de fer et munie de verrous. L'antichambre, étroite, ouvrait sur un petit salon bas de plafond et assez mal éclairé par une lanterne suspendue. Aux murs les cadres se touchaient presque. Un grand divan occupait le fond de la pièce, encombrée de tables et de guéridons. Aux encoignures, des étagères chargées de bibelots indistincts.
— Attendez-moi, je reviens.
M lle de Cléré s'assit sur le divan. Son pied heurta un plat posé sur le tapis et plein d'os à demi rongés. Elle se baissa pour l'examiner. Il était en vermeil, comme le bol à eau placé auprès et où le chien gras trempait sa langue avec un petit bruit mou. En se reculant, elle sentit à sa hanche le cuir
d'un écrin. Sur le velours bleu fané se présentait un collier de perles pareilles et rondes. Dans le coin du divan, d'autres boîtes s'entassaient. Elle en prit une, oblongue,en écaille, et qui avait la forme d'un étui à violon. Il contenait une parure de pierreries: colliers, épingles et boucles d'oreilles.
Le temps passait. M 1Ie de Cléré attendait toujours. Elle se leva et fit le tour de la pièce. Tous les cadres qui couvraient les murs montraient l'image diverse d'une seule figure. C'était le même visage régulier et beau, à l'ovale pur, sous les bandeaux bruns; le nez fin; les lèvres petites et rouges; le menton achevé d'une fossette. Partout le même corps, long et souple, assis, couché ou debout, en différentes attitudes ; en robes de bal, en robes de ville, en robes de théâtre. Ourlées de fourrures, garnies de volants, ornées de dentelles; d'étoffes légères ou somptueuses, de tulle, de tarlatane, de satin, de soie, de velours, toutes rehaussaient la même beauté reproduite par le crayon, le pinceau, la plume, cette beauté qui, dit-on, troublait des rois, et inspirait des passions illustres et des caprices célèbres! Et c'était elle, la divine Comtesse, la fameuse Rospiglieri, dont le souvenir était lié à celui d'une époque fastueuse et impériale, elle-même qui rentrait maintenant dans ce petit salon obscur et renfermé. Une sorte de domino en satin noir l'enveloppait, dont le capuchon
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maintenait son visage dans l'ombre et elle vint s'asseoir sur le divan auprès de M lle de Cléré.
Il y eut entre elles un moment de silence et d'embarras. M 1,e de Cléré le rompit en désignant l'écrin qu'elle avait ouvert tout à l'heure.
— Vous avez là de bien belles perles, Madame, je les regardais en vous attendant.
— C'est l'Empereur qui me les a données.
Et la Rospiglieri chercha le ressort de l'étui. Elle tâtonnait. Les dentelles de sa coiffure lui voilaient la figure à demi. M lle de Cléré s'aperçut que la Rospiglieri avait les mains sales et les ongles noirs.
Ce fut une étrange soirée. La petite pièce sentait la crasse et le moisi, une odeur de poussière et de pipi de chien, l'huile rance qui brûlait dans la lanterne. La Rospiglieri parlait avec volubilité. Son zézaiement avait un arrière-ton rauque. Parfois, elle se levait dans un bruit de volants et de dentelles. Elle déposait sur les genoux de M Ue de Cléré un bibelot pris à l'étagère ou un portrait décroché au mur. Elle parlait de sa beauté. De temps en temps, des noms illustres lui venaient aux lèvres. Elle les disait sans façon, à la fois familièrement et orgueilleusement. Elle avait une manière de prononcer : le roi, l'empereur, le prince, qui sentait le tutoiement de l'alcôve. Elle semblait marcher dans
sa mémoire avec des clés secrètes. Il devait y avoir âans sa vie comme à son appartement des portes doublées de fer. Si ses souvenirs montaient haut, ils partaient de bas, et M lle de Géré, involontairement, songeait aux origines paysannes de l'aventurière, à la petite chaumière vendéenne, perdue dans les bois de la Fraye, où était née la Rospiglieri, comme le lui avait souvent raconté M. de Géré, et d'où elle était partie pour les extraordinaires hasards de son existence.
Elle parlait et M»e de Cléré écoutait. C'étaient des toilettes, des bijoux, des fêtes, des voyages. Les chevaux des voitures piaffaient, les lustres étincelaient, les étoffes bruissaient, les éclairs des diamants répondaient aux fusées des feux d'artifice et, au fond, le grand escalier des Tuileries resplendissait de lumières, avec sa foule d'uniformes et de robes entre deux haies de cent-gardes aux cuirasses d'argent, sur lesquelles s'épanouissait l'éclat bombé des soleils d'or... Et à tout cela se mêlaient des recettes pour le teint, des maximes triviales, des ragots confus, des plaintes contre le laitier qui fournissait le lait du chien et contre le traiteur qui lui apportait ses repas. Devant les perles qu'égrenaient ses mains douteuses, elle se récriait du prix de lout, des tromperies des fournisseurs, et ses lamentations révélaient une peur maladive, la peur d*être volée, une peur qui, non seulement l'exaspé-
rait aux petites supercheries quotidiennes, mais qui faisait trembler sa voix, qui la poussait à vivre ainsi enfermée, en son appartement, sans voir personne, ne sortant qu'à la dérobée, défendue par des portes doublées et des verrous, à la lueur d'une lanterne fumeuse, entre ses quatre murs couverts des inertes images de sa beauté, de son corps, de son visage, de ses yeux, de tout ce qui avait été l'instrument de sa gloire amoureuse et qui était resté le culte suprême de sa solitude, anxieuse, craintive et voilée.
M Ue de Cléré éprouvait une impression d'anéantissement. L'attente nerveuse où elle avait vécu cette journée se résolvait en fatigue et en mélancolie. Elle n'avait pas la force de se lever et de partir. Elle était comme étourdie de tant de paroles, et elle restait là, assise sur le divan, les membres las et la tête bourdonnante. Elle entendit le bruit de la pluie dans la cour pavée. La voix intarissable résonnait. Le chien gras dormait, pelotonné à côté d'elle. Elle sentait sa chaleur poilue et molle. Elle se sentait f là très loin de Paris, de tout et d'ellemême. Elle pensait à l'une de ces landes dénudées, comme il y en a autour de la Fraye et où les gardeurs de troupeaux qui se sont endormis auprès d'un feu clair se réveillent, le matin, devant un petit tas de cendre.
Elle ferma les yeux.
Quand elle les rouvrit, la Rospiglieri avait rejeté le manteau qui la couvrait. Elle était vêtue d'une des robes que M lle de Cléré lui avait vue sur l'un des portraits, toute blanche, avec de nombreux volants, les épaules nues et diamantées. Deux longues papillotes lui tombaient en tire-bouchons sur le cou. Un filet à larges mailles enfermait ses cheveux en catogan.
Debout au milieu de la pièce, sous la lanterne dont le reflet allumait à ses oreilles les doubles pierreries de leurs longues boucles et éclairait ses épaules encore belles; la Rospiglieri souriait orgueilleusement, comme si elle s'imaginait montrer à M lle de Cléré ce qu'elle avait £té et ce qu'elle se croyait peut-être encore; mais les rides qui creusaient sous le fard du visage des sillons bruns rendaient lamentable et comique cette apparition nocturne. La beauté se faisait son propre spectre et tentait une suprême illusion d'elle-même, l'évocation de son passé dans les ruines de son présent. Et M lle de Cléré eut un moment d'effroi devant ce fantôme vivant et à qui le chien, réveillé de son sommeil, aboyait, les jambes écartées sous la peau rose de son ventre obèse .
Quand M ll e de Cléré sortit de chez la Rospiglieri, il était plus de minuit. Elle ne pensa pas à prendre une voiture et suivit à pied la rue de Rivoli et les
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Champs-Elysées, ces Champs-Elysées que descendait jadis la belle Comtesse, au trot desa Daumont. La nuit était redevenue légère et fraîche. L'averse avait abattu la poussière. Les arbres sentaient bon. Quelques rares voitures roulaient. M lle de Cléré marchait lentement.
Elle revoyait l'appartement sombre, aux serrures compliquées et défiantes, le plat de vermeil plein d'os rongés, la lanterne fumeuse, les portraits aux murs d'une beauté qui n'est plus, le collier de perles, manié par des mains douteuses, aux ongles noirs, dans une odeur de poussière et de moisi. A quoi bon alors les connivences du hasard et les complaisances de la fortune? A quoi boa avoir été une des favorites de la destinée, cette Rospiglieri à qui avaient souri des rois et des princes, et qu'il ne vous reste plus pour dernière compagnie qu'un gros petit chien obèse qu'on mène pisser dehors, au crépuscule, vêtue de noir et voilée, errante, furtive et solitaire, vieille d'une vie dont l'inattendu a si bien tissé les fils entrecroisés et obscurs qu'on en attend toujours, derrière ses portes doubles et ses triples serrures,, on ne sait quoi de redoutable, de soudain et d'effrayant?
M lle de Cléré continuait à marcher lentement . Les arbres des Champs-Elysées, mouillés par l'averse de la soirée, égouttaient leurs feuilles fraîches et
lourdes, le long de l'avenue déserte. Au Rond- Point, M lle de Cléré heurta presque deux hommes arrêtés et qui causaient. L'un d'eux gesticulait violemment et semblait dans un état de vive excitation. L'autre était M. de Serpigny.il ne la reconnut pas. Elle passa sans se retourner.
M me Brignan guettait sa nièce au haut de l'escalier, une bougie à la main. Penchée sur la rampe, elle lui cria, d'une voix troublée :
— Est-ce toi, Françoise?
— Oui, répondit-elle d'en bas.
Elle se hâta dans l'ombre vers cette lumière qui vacillait. Elle eut au cœur un sentiment de joie tendre. On l'attendait. Elle était donc quelque chose pour quelqu'un. M me Brignan la prit dans ses bras.
— Dieu, que j'ai eu peur, Françoise ! Que t'est-il arrivé ?
Ainsi M me Brignan l'aimait, malgré ses folies et le mal inconscient qu'elle lui faisait. Françoise fut sur le point de tout lui dire. Une crainte la retint. Pourquoi avouer à M me Brignan ce à quoi M me Brignan ne pouvait rien? Elle prétexta une longue promenade nocturne au Bois, autour du lac, puis il avait fait si beau après la pluie ! L'heure avait passé sans qu'elle s'en aperçût. Et elle embrassa le bon
visage frais et lisse de M me Brignan, qui répétait doucement :
— Comme j'ai eu peur, comme j'ai eu peur I
Et, dans l'antichambre, au moment de se séparer, M me Brignan lui disait tout bas à l'oreille.
— Tu as du chagrin, Françoise ; ah ! j'en ai aussi moi, vois-tu.
Debout, sa bougie à la main, elle avait des larmes en ses yeux clairs d'amoureuse incorrigible, malgré ses quarante-quatre ans, dont elle ne portait, pourtant, que les automnes en ses cheveux roux à reflets d'or.
M. de Puyfond causait d'autant plus de chagrin à M me Brignan qu'il aurait pu lui donner plus de plaisir. Il était en effet assez joli garçon, le teint mat, relevé d'une petite moustache noire. Son père, M. Audru, cousin de M. Durousseau et par là parent de la comtesse de Bocquincourt possédait, outre d'importantes brasseries dans le département du Nord, le château de Puyfond, dont le jeune Audru rattachait le nom au sien par une particule diplomatique. A la considération que lui apporterait un jour la fortune paternelle, il pensait à ajouter le prestiged'une carrière brillante. M. Antoinede Puyfond, depuis six mois, s'occupait à préparer l'examen du ministère des Affaires étrangères, qu'il fréquentait déjà en qualité d'attaché autorisé. Il avait vingt-deux ans et pensait bien rester à Paris au moins jusqu'à vingt-cinq, âge où, dans toute la force de sa jeunesse, il accepterait sans doute la difficile mission de représenter la France en l'une ou l'autre de ses ambassades. En attendant le mo-
ment de donner toute sa mesure, il comptait bien s'arranger une vie agréable et pratique, car il était plein de sens et de raison et le prouva tout d'abord.
Le père Audru faisait fort convenablement les choses et servait à M. dePuyfond une pension plus qu'honorable. Le premier soin d'Antoine fut de se régler de façon à n'en dépenser que la moindre partie et à mettre le reste de côté. Cette épargne préventive pourrait lui être une utile ressource, quand il serait en devoir de mener la vie élégante et coûteuse de Londres et de Vienne, et cette bourse, convertie en guinées ou en florins, lui serait alors d'un appoint précieux. Auparavant, il entendait vivre à petit train, tout en gardant les apparences nécessaires à un jeune homme de son monde et de son métier. Il se logea dans un vieil hôtel de la rue de l'Université. La chambre qu'il occupait se trouvait sous les combles et anguleusement mansardée. Le concierge avait ordre de n'y laisser jamais monter personne. Les visiteurs, quels qu'ils fussent,' n'étaient admis qu'à remettre leurs cartes et à admirer la vaste cour pavée et la dignité du portail. Ils en devaient prendre grande estime pour le jeune M. de Puyfond, futur ambassadeur, et qui savait déjà se choisir un si beau gîte.
Son logement ainsi réglé, M. Antoine dePuyfond compléta son programme d'économie. M. L de Puy-
fond y semblait né tout exprès. Son appétit excellent et son goût peu délicat lui permettaient des cuisines sommaires. Il aimait le lait et les petits pains, et les ragoûts de gargotes ne l'offusquaient point. Il en usa. Quand il était las de ce régime, il allait se refaire à la table des Bocquincourt où son couvert était mis.M me de Bocquincourt le traitait aimablement et M. de Bocquincourt voyait d'un assez bon œil ce petit parent de sa belle-sœur qui, au débarqué de sa province, avait su se fournir d'un nom convenable, se présentait bien et saurait vivre.
M. de Puyfond pensait qu'avec un visage comme le sien on n'est pas obligé à de grands frais de toilette. Persuadé qu'il parait ce qu'il portait, il adopta une tenue simplement correcte et sans recherche particulière, peu coûteuse et que sa mine était chargée de rehausser. Ce fut le seul point où l'économie qu'il s'imposa lui parut un peu pénible. Au fond, il aimait les couleurs voyantes, les cravates multicolores et les gilets éclatants. En se promenant, il s'arrêtait aux devantures, avec un petit regret d'y voir reflétés ses jaquettes sombres et ses pantalons discrets.
Avec là coquetterie, l'écueil le plus à redouter était celui des femmes. Il les aimait et il comptait bien en être aimé. Il en remit le plaisir à plus tard. Alors, il se dédommagerait de son absti-
nence passagère. Pour Pinstant, il était résolu à épargner son temps et son argent. Son travail gagnerait à cette privation que, d'ailleurs, il ne voulait pas complète et qu'il se promettait de tempérer. Il ne doutait point d'en trouver les occasions. Son visage et sa chance ne pouvaient manquer de l'y aider.
M. de Puyfond avait à ce sujet les vues les mieux arrêtées. Il voulait une maîtresse et que cette maîtresse fût une femme du monde. De plus, elle devait remplir certaines conditions, dont la principale de ne lui rien coûter. Il fallait aussi que cette maîtresse fût une maîtresse sérieuse, c'est-à-dire qu'elle lui durât le temps qu'il comptait passer à Paris. Il était, de son côté, fort disposé à lui être fidèle. A quoi bon faire battre le pavé à son cœur ? Il lui cherchait plutôt, au contraire, une pension bourgeoise. M. de Puyfond, jeune homme raisonnable, ne désirait pas que sa maîtresse fût de la première jeunesse; il la préférait même un peu mûre, autant pour qu'elle tînt à lui davantage que pour peut-être tenir moins à elle. Comme il savait d'avance qu'il la lui faudrait quitter dans un délai déterminé, il n'en voulait point emporter de regrets, mais seulement l'agréable souvenir d'en avoir eu cette fin d'ellesmêmes que les dames amoureuses, qui ne sont plus jeunes, donnent avec tant d'ardeur et qui est comme le dernier feu de leur temps d'amour.
Toute cette diplomatie du petit Puyfond enchantait le gros Bocquincourt, qui ne se lassait pas de lui en faire exposer le détail. M. de Bocquincourt, amusé, promit de l'aider à se pourvoir convenablement. Aussi pensa-t-il tout de suite pour Antoine à Mme Brignan. Il en parla à Puyfond etlesfit dîner ensemble.
M me Brignan fit la meilleure impression à M. de Puyfond. Il la trouva fort agréable. Il aimait les personnes comme elle, un peu grasses et bien eu chair. Les cheveux teints l'éblouirent. M. de Bocquincourt l'avait averti qu'on plaisait aisément à M me Brignan et que la difficulté était moins de lui plaire vite que de lui plaire longtemps. Ce point même inquiétait un peu le prudent Puyfond; il trouvait M me Brignan si à son gré qu'il pensait aux moyens de se la conserver autant qu'il lui conviendrait de l'avoir.
Il lui sembla donc utile de ne pas montrer trop d'empressement à céder à un goût qu'il importait tout de même de ne pas laisser ignorer. M me Brignan comprenait vite. En quelques rencontres, ils devinrent grands amis. A partir de ce moment la conduite deM. de Puyfond fut véritablement admirable, car il parvint à transformer en passion ce qui avec M rae Brignan risquait de n'être qu'un caprice. L'aimable femme mit à s'offrir sa bonne grâce ordinaire, que déconcerta^la réserve soudaine de M. de
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Puyfond. Pour M me Brignan, l'amour n'était point une telle affaire, mais, cette fois, il en devint une pour elle. M me Brignan était réellement folle de M. de Puyfond.
Il avait peine cependant à garder l'attitude qu'il s'imposait, car la vue de M me Brignan causait à ses sens quelque émotion, mais il se promettait de rattraper le temps perdu, quand il aurait amené M me Brignan au point exact où il la prétendait conduire. 11 voulait s'en faire une maîtresse commode, complaisante et soumise. Une femme n'aime son amant que si la difficulté qu'elle a eue à l'acquérir lui laisse quelque crainte de le perdre. 11 importait donc à M. de Puyfond de ne conclure qu'au bon moment. En attendant, M me Brignan et lui semblaient ensemble au dernier bien. Ils avaient des rendez-vous mystérieux aux endroits les plus variés, de l'escalier de l'Arc de Triomphe au Palmarium du Jardin d'Acclimatation. Ils couraient Paris en fiacre. M. de Puyfond profitait de ces promenades sentimentales pour visiter une ville qu'il ne connaissait pas encore bien. La pauvre M me Brignan le suivait, ardente et désespérée, dans l'attente d'un dénouement qui n'arrivait pas et qu'elle appelait de ses regards et de ses soupirs.
Souvent, elle reconduisait M. de Puyfond jusque chez lui. Elle espérait en vain qu'il lui offrirait de
monter pour lui faire les honneurs de sa garçonnière. Pas une fois, M. de Puyfond ne parut comprendre son désir. Il lui fallait se contenter d'admirer le portail du vieil hôtel de la rue de l'Univer. site. Elle voyait de là M. de Puyfond traverser la cour pavée et se retourner galamment pour lui dire adieu du bout de ses doigts.
M. de Puyfond louait la discrétion de M me Brignan et se félicitait de l'y avoir habituée, tout en se souvenant avec plaisir des traits de son visage et de l'aspect de son corps. Il commençait à désirer de ne plus s'en tenir à des impressions aussi extérieures et à en souhaiter de plus particulières. M me Brignan lui semblait suffisamment mise au point. D'ailleurs, ces sorties et ces rendez-vous continuels dérangeaient M. de Puyfond de son travail. Une question lui restait encore à résoudre avant d'entrer en possession de M me Brignan.
Il ne voulait pas introduire sa maîtresse chez lui. Quelle considération aurait-elle pour quelqu'un de si haut logé et de si petitement installé? Son lit de fer lui semblait bien étroit et bien dur. D'ailleurs, quoique avare, il aimait le luxe. Il imaginait volontiers le plaisir sur des draps fins et sous des rideaux soyeux. Certes, il pouvait louer un appartement, mais la dépense le retenait. Restait l'hôtel, mais là intervenait un trait curieux du caractère de M. de Puyfond. Si pratique qu'il fût, il demeurait
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romanesque à sa façon. Son intrigue avec M me Brignan éveillait en lui des souvenirs de livres et de récits. L'utilité de cette liaison n'en devait pas supprimer toute fantaisie. Pour M. de Puyfond, M me Brignan était une femme du monde, et on n'a pas une femme du monde sur une couchette de collégien ou sur un matelas de chambre garnie.
C'est pourquoi, quelques jours avant la fête de Louveciennes, il avait déclaré catégoriquement à M me Brignan qu'il ne l'aurait jamais autre part que chez elle, dans le lit où elle dormait chaque soir. Là seulement, il lui semblerait la posséder tout entière. Ce qu'il voulait d'elle, ce n'était pas une prise passagère et quelconque, c'était elle-même, vraiment et avec ce qui l'entourait. M. de Puyfond fut. éloquent. M me Brignan l'écoutait avec surprise, Enfin! et elle était émue de cette délicatesse si flatteuse. Personne ne lui avait jamais parlé ainsi. Les gens à qui elle s'était donnée se montraient toujours contents de l'avoir, n'importe comment et n'importe où, tandis que celui-là...
Si, au premier abord, cette demande de M. de Puyfond flatta M me Brignan, à y réfléchir, elle en éprouva un cruel embarras. Certes, en prenant avec elle M llc de Cléré, elle n'avait jamais eu l'intention de rien changer à sa manière de vivre et elle avait pensé garder, si Ton peut dire, aussi bien que sa liberté de cœur, ses habitudes de
corps. Elles lui paraissaient, d'ailleurs, naturelles et inoffensives.Mais recevoir son amant sous le toit où elle habitait avec sa nièce! Cela, elle ne le pouvait pas, et elle essaya de le faire comprendre à M. de Puyfond.
M, de Puyfond feignit d'être fort blessé du refus de M me Brignan. Il joua la passion offensée et s'entêta à exiger de sa maîtresse ce gage d'une entière soumission qu'il lui présentait comme une preuve d'amour de sa part. En vain, il la pressa de consentir. M mc Brignan supplia le jeune homme de renoncer à cette imprudence. A son tour, elle fut éloquente. M. de Puyfond s'obstinait. Il avait confié à M. de Bocquincourt et à M. de Serpigny sa prétention d'obtenir de M m « Brignan qu'elle le reçût chez elle. Tous deux lui conseillèrent de persévérer dans son dessein. Cette double approbation, dont il ne démêlait pas exactement les raisons, le confirma en son entêtement. M" e Brignan et lui en étaient là de leur différend, au moment de la fête de Louveciennes. Pendant plusieurs jours après, M. de Puyfond fut invisible et ne répondit pas aux lettres éperdues que lui écrivait la pauvre M me Brignan. Elle allait les porter elle-même rue de l'Université où elle descendait de fiacre devant le portail monumental du vieil hôtel. Le concierge prenait l'enveloppe d'un air narquois.
Un jour, en revenant de consulter une fois de plus M me de Gorinthe qui lui promettait la fin de ses tracas, M me Brignan trouva M lIe de Cléré qui reconduisait M. Boispréaux. Elle avait l'air triste et lui aussi.
— Ma tante, M. de Bercenay est mort ce matin. Le service aura lieu après-demain, à Saint-Honoré d'Eylau, à midi. L'enterrement se fera à Versailles. M. Boispréaux me propose d'accompagner jusqu'au bout le pauvre prince. M me Potronnet viendra avec nous.
Le lendemain, à quatre heures, comme M. de Puyfond sortait du ministère, il aperçut, dans un fiacre arrêté sur le quai d'Orsay, M me Brignan qui l'attendait. Il fut sur le point de se détourner, mais il lui vit de loin un visage si joyeu^ qu'il pensa qu'il y avait du nouveau. 11 s'approcha.
— J'ai quelque chose à vous dire.
Et M me Brignan lui fit signe de monter auprès d'elle. Elle avait vraiment l'air jeune et tentant sous le tulle à pois de sa voilette blanche. Ses cheveux luisaient d'un or frais. La voiture prit le pont de la Concorde. M. de Puyfond regardait M me Brignan. Elle toucha sa main et lui dit :
— Demain.
Il tressaillit et répondit d'une voix dure :
— Où?
— Chez moi.
Il mordit nerveusement sa courte moustache noire.
— Oui, ma nièce sera absente...
Et elle ajouta, penchée à son oreille :
— Mais cette fois seulement, pour te prouver que je t'aime. Ensuite, nous nous arrangerons. Promets-le-moi, Antoine?
Ses yeux brillaient tendrement sous la voilette blanche ; le rouge de sa bouche avait légèrement fardé le tulle clair. Sa gorge amoureuse soulevait le corsage souple.
M. de Puyfond était disposé aux accommodements. Un de ses camarades partait dans quelques jours pourrejoindreson poste au Venezuela. Il s'appelait Victor Belfrand. Tous deux travaillaient dans le même bureau avec un autre attaché nommé M. de Jarrières, qui était chauve et portait un monocle carré. Belfrand rangeait ses papiers dans une serviette. C'était sa dernière journée de ministère. Quand il eut fini, il mit son chapeau et prit sa canne.
— Ainsi, Jarrières, c'est convenu, je vous laisse ma maîtresse.
M. de Jarrières fit tomber son monocle et inclina son crâne nu.
— Et vous, Puyfond, mon appartement. Cela vaudra mieux que de vous promener en fiacre avec
la dame voilée. Vous savez l'adresse. La concierge vous donnera la clé. Le bail est de trois ans. Les termes sont payés d'avance. Adieu. Je file.
Et M. Belfrand, chapeau en tête, serviette sous le bras et canne à la main, avait disparu dans le long couloir.
— Quel type, ce Belfrand I
— Oui, un type, avait répondu M. de Jarrières, en rajustant son monocle et en rouvrant son Gotha, à l'aide duquel il dressait, pour son plaisir, un tableau des princesses à marier en Europe.
M. de Puyfond avait visité, ce matin même, l'appartement de Belfrand, un rez-de-chaussée luxueux et commode de l'avenue Montaigne. Les cheveux roux de M me Brignan feraient bien sur le grand oreiller de toile fine. En ce moment, ils éclataient au soleil. Demain, elle serait sa maîtresse. Il eut un mouvement de plaisir et d'orgueil. Il obtenait d'elle ce qu'il voulait. Le fiacre découvert remontait les Champs-Elysées. M. de Puyfond le fit arrêter au coin de la rue Pierre-Charron. 11 voulait aller voir M. de Serpigny et pousser jusque chez M. de Bocquincourt pour leur annoncer son succès. Derrière lui, la voix de M me Brignan lui jeta :
— A demain, midi.
Il se retourna. Elle lui envoyait du bout des doigts un baiser. M. de Puyfond s'éloigna d'un pas
alerte, la petisée égayée d'images voluptueuses qu'il s'amusait à préciser.
— Demain, demain, se répétaik-il en faisant tournoyer sa canne. . ,
Demain était un jeudi et justement le jour des funérailles du prince de Bercenay. M. de Puyfond fit un geste de contrariété. On parlait beaucoup de la mort du prince. Avec lui, disparaissait le dernier rejeton d'une famille illustre. Les journaux, à ce propos, rappelaient des souvenirs historiques et particulièrement celui du cardinal de Bercenay, le rival des cardinaux de Tencin et de Bernis en galanteries et en petits vers. M. de Puyfond aurait aimé être vu aux obsèques. Son collègue, M. de Jarrières, avait gardé, toute la journée, la lettre de faire part ouverte sur son bureau. Il en vérifiait les noms sur le Gotha. Tant pis, il sacrifierait le prince de Bercenay à M me Brignan.
Le prince de Bercenay, qui avait, toute sa vie, aimé la simplicité et la discrétion et qui était l'homme au monde le moins vain de sa naissance et de son titre, fut enterré en grande pompe. Sa lointaine famille, qui mettait une prudente parcimonie à fournir la modeste pension viagère dont se contentait l'aimable vieillard, voulut tout au moins se faire honneur de sa mort. L'église fut tendue de draperies écussonnées, et un catafalque haut de
six mètres dressa sur le mince cercueil son édifice ridicule et empanaché, flanqué de lampadaires où brûlaient des feux bleuâtres. L'autel se para d'une herse de lumières. L'orgue tonna. Les chantres emplirent la voûte de beuglements liturgiques, Tout l'arrière^cousinage de M. de Bercenay assista à la cérémonie. On s'était fort querellé pour y régler les préséances, mais les visages montraient un sincère plaisir d'être là et d'affirmer ainsi une parenté illustre, et dont c'était, certes, le meilleur moment.
Antoine de Puyfond fut le premier à signer aux feuilles étalées sur une table noire sous le porche de l'église. Cela fait, et ayant concilié ainsi ses devoirs d'homme du monde et ses occupations d'homme à bonnes fortunes, il se dirigea vers la rue de Villejust. Sur le trottoir de l'avenue Victor-Hugo, il croisa M u e de Cléré.
Quand elle entra, l'église était pleine. Elle gagna une chaise libre. Non loin d'elle, elle* vit la tête serpentine de M. de Serpigny et le profil pelé de la baronne de Vitry. La hallebarde du suisse noir retentit, et le cercueil porté à bras par six gaillards parut. Le drap relevé en laissait voir les parois de chêne et les poignées d'argent. Les porteurs l'enfournèrent sous le haut catafalque. Elle le revit encore, quand on le chargea dans la voiture qui devait le mener à Versailles. Elle avait un air luisant de grosse berline de voyage. Le vieux prince émigrait
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pour de bon, comme le fit remarquer lourdement Bocquincourt. Les deux forts chevaux à croupes rondes s'enlevèrent. La famille suivait en voitures de deuil. Elles avaient, avec leurs galeries argentées, leurs huit ressorts, leurs marchepieds et leurs cochers à brandebourgs et à lampions, un aspect d'anciens carrosses de cour.
— Elles feront bien sur le pavé du Roi, hein ! Et le gros Bocquincourt fit le geste de friser une
perruque imaginaire, tout en saluant narquoisement M IIe de Géré. Il savait par Puyfond le rendez-vous d'aujourd'hui et il était ravi à penser que, pendant que cette mijaurée et cette pimbêche faisait ses prières pour Pâme du vieux Bercenay, sa tante faisait l'amour avec un jeune garçon, sous la même clé que sa nièce.
Il était une heure. L'enterrement à Versailles était pour trois heures et demie. M me Potronnet devait être là avec son coupé. M lle de Cléré la chercha des yeux. L'assistance se retirait. On se saluait dans un bruit de conversations. On entendait des rires. Un gros monsieur, d'un air réjoui, allumait son cigare.
— Bonjour, Mademoiselle, je ne suis pas entré, parce que, vous savez, je n'aime guère ces cérémonies. M me Potronnet n'a pas pu venir. Elle m'a prévenu ce matin qu'elle est souffrante. Voilà notre promenade fichue. Le pauvre prince s'en ira sans nous, car je n'ai pas le courage de l'accompagner
tout seul, non, ce serait trop triste. Quel dommage, nous aurions fait un petit tour dans le parc, en parlant de notre vieil ami. Il y fait si beau, vers cinq heures.
Et Boispréaux s'en alla, l'air sincèrement désolé, et en même temps déconfit.
M lle de Cléré regarda s'éloigner sa silhouette svelte et élégante. Restée seule, elle prit l'avenue Malakoff. Arrivée à l'avenue du Bois, elle tourna vers la grille dorée. Quelques rares voitures passaient. Le Bois était presque désert, avec ses verdures immobiles et ses allées tournantes. Leurs courbes, arrosées de frais, scintillaient mollement. Le Pavillon Chinois étageait sa structure de bambous et dressait sa silhouette biscornue et vernie. M Ilc de Cléré marchait lentement. Elle éprouvait un sentiment de tristesse et de solitude. Cette mort de M. de Bercenay la laissait plus seule encore. A qui se confier?... M me Brignan était folle.
Depuis quelque temps, elle inquiétait Françoise par ses mines bouleversées et lamentables, par son agitation ou son abattement. M lle de Cléré devinait dans la vie de sa tante une de ces crises amoureuses dont elle feignait de ne point s'apercevoir. Souvent, elle avait perçu le contre-coup de situations analogues, mais, cette fois, elle sentait que cela se passait tout près d'elle, qu'elle n'en était séparée que par le silence que M me Brignan avait
tant de peine à garder. Et elle vit le visage sec et dur de M. de Puyfond. Elle soupira et ferma les yeux pour dissiper cette image. Pour mieux s'en distraire, elle pensa à Boispréaux, à des choses fines et tendres qu'il lui avait dites, à Le Hardois et à M lle Kingby. Elle avait peu vu Le Hardois depuis quelque temps. Elle retourna sur ses pas. La large allée de sable fin luisait sous le soleil. Elle suivit selon son habitude la bordure de pierre du trottoir. A mi-chemin, elle s'arrêta pour éviter la flaque d'une petite prise d'eau dont le couvercle de fer soulevé laissait bruire la source ronde. C'est à cet endroit même que, quelques mois auparavant, le prince de Bercenay lui avait parlé et qu'elle avait rencontré Le Hardois. Ses mains fortes retenaient ses chevaux robustes, duhautde la lourde voiture, qui la reflétait en son panneau laqué ; et elle éprouva au cœur un petit battement et à la nuque un petit frisson, comme lorsqu'il lui avait caressé le cou de la mèche flexible de son fouet.
Elle était arrivée rue de Villejust. Elle passa la porte cochère et commença à monter l'escalier. Le doigt sur le bouton de la sonnette, elle se souvint que M me Brignan avait donné congé à la vieille Olympe Gendron pour toute la journée. La brave femme devait aller consulter un donneur de drogues sur l'enflure de ses jambes. Quant à M me Bri-
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gnan, elle s'était excusée de l'enterrement de M. de Bercenay sur la nécessité d'une visite urgente à une amie de son père, M. de Palestroit, de passage à Paris... M Ue de Cléré chercha dans sa poche la clé qu'elle avait prise en partant. Elle ouvrit la porte et resta au seuil, stupéfaite.
M me Brignan était devant elle, toute nue dans une chemise transparente que gonflait son beau corps charnu et rebondi. Elle avait les cheveux à demi décoiffés et croulants et, sur le visage, une expression de bonheur et de volupté que n'avait pas fait disparaître la surprise de se trouver en face de M lle de Cléré. Elle tenait à la main une canne et un chapeau d'homme, ce qui manquait à M. de Puyfond en train de se rhabiller, et que, par servitude amoureuse, elle avait voulu aller elle-même lui chercher dans l'antichambre.
M lle de Cléré resta un instant silencieuse. Elle avait compris.
— Comment, Françoise, tu rentres?
Et M me Brignan remonta sa chemise, dont Tépaulette glissée lui découvrait le sein.
— Non, ma tante, je sors.
Et M lle de Cléré , brusquement, referma la porte sur cette vision d'amour qui lui était apparue en sa crudité et son impudeur.
Au bas de l'escalier elle se baissa pour renouer le lacet de son soulier. Elle le serra avec soin et soli-
dément comme pour une longue marche. Dans la rue, elle ouvrit son ombrelle. La soie brusquement chauffée craqua comme si le toit léger et tendu qu'elle formait au-dessus de M lle de Géré venait de se fendre sournoisement.
Les romans de Boispréaux étaient des romans.
Ils ne représentaient de la vie que ce qu'elle a d'agréable et de délicat. Les personnages ne s'y imposaient rien de contraire à leur nature. Ils n'avaient point à surmonter de grandes circonstances ni à se débattre en de fortes passions. Il ne leur donnait à résoudre que de jolies difficultés de sentiment et des complications gracieusement choisies. Il leur laissait notre costume et nos mœurs et une sorte de ressemblance trompeuse avec nous-mêmes. Ils avaient ainsi l'air de vivre parmi nous, bien qu'ils en fussent aussi loin que s'ils habitaient une fie enchantée; par cet artifice adroit, l'écrivain ne leur enlevait pas l'aspect des messieurs et des dames que nous sommes; mais la part qu'ils prenaient à la vie était voulue, mesurée et restreinte .
Boispréaux vivait à peu près de même. Il n'acceptait point l'existence, comme elle se présente, en pon mélange et en SQn excès . Il y faisait son cjioix. Il
bornait ses chagrins et ses tristesses au plus juste, non qu'il fût insensible et endurci, mais parce qu'il était habile à se trouver des consolations. Il les rencontrait aisément en lui-même, dans une faculté d'oubli dont il savait user à propos .
Pour s'épargner et pour se diminuer les occasions d'y manquer, il avait substitué aux grands devoirs d'autres plus petits et plus commodes et où il éprouvait, à les avoir ou non accomplis, un plaisir et un regret modérés .C'est ainsi qu'il pratiquait la bienveillance au lieu du dévouement, et l'indulgence au lieu de la bonté, qu'il mettait la malice à la place'de la méchanceté et l'ironie à celle du mépris. Le plus souvent, il faisait face à tout par la politesse qui tient lieu, en ce monde, de bien des choses et dispense presque du reste. Il était gracieux et obligeant. Il n'avait pas d'amis, mais un certain nombre d'amitiés. Il se connaissait bien et ne craignait pas qu'on le connût, car il ne tenait pas à passer pour ce qu'il n'était point. Il ne pensait pas à être trouvé beau, mais il se savait le visage agréable, le geste mesuré et la voix caressante. 11 ne désirait rien avec violence, ni la gloire, parce qu'il avait le succès, ni l'argent, parce qu'il n'en manquait pas, ni les femmes, parce qu'on en a toujours. Il prenait du plaisir à elles et il J'estimait d'autant plus délicat qu'il intéressait ses sens et son cœur sans troubler sa vie, ce que les passions
entières et fortes ne manquent pas de produire. Aussi à toutes préférait-il les affections tendres ou voluptueuses, encore que tendresse et volupté se passassent assez volontiers l'une de l'autre, mais il les mêlait le plus souvent ensemble, trouvant ainsi à toutes deux je ne sais quoi de plus achevé .
Les femmes, que ses manières agréables et polies persuadaient de se donner à lui, ne s'en repentaient pas. Boispréaux était un amant délicat, un peu distrait, parce qu'il pensait quelquefois à lui. Il pesait ses sentiments et, quand il s'apercevait qu'ils l'emportaient \ un peu trop vers l'amour, il les ramenait soigneusement à une tendre indifférence dont il n'aimait pas à se départir, pas plus qu'il ne souhaitait qu'on s'en départît en sa faveur. Très répandu dans la société, il trouvait le monde plus méchant que mauvais, surtout propre à divertir qui n'en observe que les aspects aimables et frivoles. C'étaient ceux-là qu'il remarquait le plus et d'où il tirait d'ordinaire la matière de ses pensées. Pour les combiner avec ingéniosité, il aimait la tranquillité et le silence. Aussi habitait-il, au commencement du quai d'Orsay, un petit appartement, dans une maison vaste et ancienne.
M lle de Cléré en monta lentement l'escalier de vieille pierre. Il y faisait bon et frais. Elle se sentait un peu essoufflée, et s'arrêta un instant avant
de sonner. Elle avait chaud parce qu'elle avait marché longtemps. Elle entendait encore en ses oreilles le bruit de clé dans la serrure, l'exclamation de M me Brignan en chemise... Puis ses pensées devenaient confuses et douloureuses. Elle avait suivi des rues. Elle s'était assise sur une chaise, auprès d'une fontaine qu'ombrageait un saule penché, et qui pleurait dans une vasque trop pleine.
— M. Boispréaux est-il chez lui ? demanda M ,le de Cléré à la bonne qui lui vint ouvrir.
— Non, Mademoiselle.
Françoise reconnut cette voix, celle de M 1,e Camille, l'ancienne femme de chambre de M me Brignan, qui la regardait avec insolence. M lle de Cléré retrouvait la figure chafouine et espionne.
— Si M. Boispréaux est chez lui, dites-lui que c'est M lle de Cléré qui a un mot à lui dire.
— Oh ! je reconnais bien Mademoiselle, mais Monsieur est sorti.
Et elle considérait M lle de Cléré d'un air goguenard.
— Mademoiselle ne savait donc pas que j'étais au service de M. Boispréaux ? C'est M. Dumont, le peintre, qui m'a placée ici...
Conrad Dumond plaçait des bonnes à ses moment perdus. Il tirait de ce commerce d'utiles renseignements. M 1,e de Cléré eut l'impression que sa
visite serait rapportée à Dumont. Que lui importait maintenant?
M Ue de Cléré, sur le quai, s'approcha un instant du parapet. Les boîtes doublées de zinc effeuillaient leurs bouquins poudreux. La Seine coulait bleuâtre sous les arches robustes du Pont-Royal qui coupait Feau du tranchant de ses piles anguleuses et trapues. Les troncs des vieux ormes penchés jaillissaient du pavé de la berge et ombrageaient le trottoir de leur feuillage ensoleillé. Paris avait l'air éternel et indispensable. M 1,e de Cléré pensa à des villes lointaines. Aucune ne donne, comme celle-ci, le désir d'y vivre et d'y être heureux dans son décor de beauté solide et délicate et de luxe aimable. M Ue de Cléré avait traversé le pont. Les sphinx de Sébastopol, du haut de leurs piédestaux, dardaient leurs seins aigus et accroupissaient leurs croupes rondes et leurs pattes bestiales dans la lumière paisible. La terrasse des Tuileries offrait sa pente ombragée.
Boispréaux parlait souvent de cette terrasse et aimait à s'y promener. Françoise suivit la rampe du côté du jardin et traversa la passerelle suspendue. On était juste à la hauteur du feuillage des arbres. Sous les quinconces en contre-bas, des enfants jouaient à pousser leurs cerceaux. M lle de Cléré j-egards* devant elle.
Boispréaux venait à sa rencontre. De loin, il l'avait aperçue et lui faisait des signes.
— Comment, vous ici, Mademoiselle, vous avez déserté votre avenue pour mon promenoir? Hein, est-ce beau !
Et il montrait, avec sa canne, le jardin, les arbres, le fleuve.
Mi le de Cléré la reconnut. M. de Bercenay s'appuyait volontiers sur ce jonc à pomme d'or.
— Oui, c'est ce pauvre prince qui me Ta donnée, à une de mes dernières visites. Ah! Mademoiselle, dire que nous l'avons enterré aujourd'hui, comme c'est déjà loin tout cela.
Et il exprimait ainsi, avec naïveté, son égoïsme, moitié involontaire, moitié voulu, sa façon de s'écarter des choses tristes, sa faculté d'oubli. Il pensait déjà à M. de Bercenay comme à un personnage d'un de ses romans, avec cette différence que, dans les romans de Boispréaux, on ne mourait pas.
M lle de Cléré eut le sentiment très net de ce qu'était exactement Boispréaux. Et elle allait lui dire des paroles graves et essentielles ! Elle hésita. Le visage fin et les yeux tendres qui la regardaient la rassurèrent un peu.
Ils marchèrent, quelques pas, en silence. Legravier craquait doucement. M lle de Cléré s'était arrêtée.
Boispréaux se retourna vers elle. Ils étaient ainsi face à face; lui, souriant, elle, un peu pâle. — Monsieur Boispréaux, voulez-vous m'épouser?
— Vous épouser, moi! vous épouser!
Un étonnement si véritable se peignit sur son visage qu'il enlevait à cette exclamation stupéfaite ce qu'elle pouvait avoir de désobligeant. Il regardait M lle de Cléré comme s'il eût douté que ce fût bien elle qui parlait ainsi. Il la voyait debout devant lui. Oui, c'était bien elle, elle qui maniait, de ses mains nerveuses, la grosse fleur d'argent, en boucle à sa ceinture.
— Voulez-vous m'épouser , Monsieur Boispréaux ?
Et elle ajouta en baissant les yeux :
— Je suis pauvre, je suis seule; je n'ai que moi. Et, après un silence, elle acheva tout bas :
— Me voulez-vous ?
— Vous épouser, vous épouser..., répéta-t-il comme un écho.
Il leva les bras en Pair, si comique et si effarouché que M ile de Cléré ne put s'empêcher de sourire...
— Pourquoi me demandez-vous cela, chère Mademoiselle ? disait Boispréaux à M lle de Cléré sur le banc où ils s'étaient assis, côte à côte. Pourquoi m'imposez- vous cette épreuve cruelle? Vous ne me connaissez donc pas. Pourtant, je ne suis pas hypocrite. Je me montre tel que je suis. Je n'ai rien
à me reprocher. Je n'ai jamais cherché à vous donner une fausse idée de moi-même. Vous épouser, Mademoiselle Françoise, ne savez-vous donc point que je ne peux pas ?
A son tour, M lle de Cléré le considérait avec surprise. Le Boispréaux qu'elle voyait, elle ne le reconnaissait plus, soudainement vieilli, la figure contractée, comme s'il souffrait. Ses mains, délicates et fines, se crispaient à la pomme d'or delà canne Il reprit à demi voix et les dents serrées d'émotion :
— Pourquoi m'imposez-vous cette heure humiliante et douloureuse? Vous êtes jeune, belle et charmante, et je ne puis pas vous répondre comme un autre vous répondrait. Moi, je ne puis que vous dire : Mademoiselle de Cléré, je ne veux pas vous épouser parce que je suis un honnête homme.
11 continua plus calme et redevenu maître de lui :
— Si vous ne me connaissez pas, moi, je vous connais. Je sais qui vous êtes et ce que vous serez. Je vous estime et je vous aime. Je sais ce que vous valez et je souffre de le savoir. Il y a des jours où l'on se contente à peu près de ce que l'on est, où l'on s'accommode presque de soi-même. Aujourd'hui, j'ai honte de moi. J'ai du chagrin, du regret, et même du remords.
Il la regardait ; du bout de son pied, elle chassait machinalement des petits graviers.
— Du remords? Et pourtant je ne pense pas avoir
jamais mal agi avec vous. J'avais du plaisir à vous voir et à vous parler. C'est vrai. J'emportais, chaque fois, de vous des pensées agréables et gracieuses. Pouvais-je supposer que vous vissiez jamais là autre chose que ce que j'y voyais moimême, un don passager d'un peu de vous, qui n'entraînait d'autre retour de ma part que le tendre respect que j'avais pour vous. Sur l'honneur, je n'ai pas cru m'engager à autre chose, et, cette dette de reconnaissance et d'amitié, je suis en état dé vous la payer avec joie ; mais vous venez de me proposer, tout à l'heure, une autre obligation plus grave à la fois et plus charmante, et celle-là je dois m'y dérober, car îe ne suis pas capable de la remplir.
Il lui avait pris la main et elle ne la retirait point.
— Tout ce que je prenais de vous au passage pour en orner mon souvenir, tout cela, vous me l'apportez, non plus fugitif, mais pour toujours; vous le remettez entre mes mains généreusement, et c'est moi qui refuse ce présent délicieux que je ne puis accepter. Ah ! Françoise, Françoise ! si vous saviez...
Elle avait retiré sa main. De la sienne, il fit un geste de tristesse et de découragement.
— Non, ce n'est pas ce que vous pensez. Aucun lien ne m'engage à personne et ne m'y engagera jamais. C'est là le point même de ma misère. Ah!
Françoise , pourquoi ai-je vécu comme j'ai vécu ? Pourquoi me suis-je fait ce que je suis ?
Il regardait droit devant lui et continua d'une voix sourde :
— Je n'ai pas ivoulu de la vie telle qu'elle est. Je me suis fait une vie dans la vie. J'y ai choisi ma part et, par une fausse délicatesse, je l'ai prise petite et facile. J'ai écarté avec soin tout ce que l'existence a de mêlé, de profond et de grave, pour ne chercher que ce qu'elle a d'agréable. Je ne suis jamais descendu au fond d'une passion ni monté au haut d'un devoir. Je n'ai accepté de toutes choses que ce qui m'en semblait, immédiatement, le meilleur. J'ai évité les sentiments, quand ils n'avaient pas cette figure avenante et réservée, sans laquelle je me détournais d'eux. Et maintenant que vous m'offrez l'occasion de vivre en ce que la vie a de plus beau, c'est-à-dire dans une autre, j'ai peur et je refuse. Je suis lâche.
Il soupira.
— Et pourtant, c'est par l'amour que j'aurais pu revenir à la vraie vie, et par vous que j'aurais pu revenir à l'amour. Ce que vous me dites aujourd'hui, Françoise, savez-vous si je n'y ai pas songé hier. Hier comme aujourd'hui, j'ai eu peur. Vous épouser, Françoise ! Non, non !
Il reprit.
— Une femme ! c'est la vie même qui, en elle,
vient à nous, avec ses exigences et ses lois indispensables, le mélange de beautés et de misères qui la compose et par quoi elle est grande et magnifique pour ceux qui sont capables de la vivre tout entière. La vie! mais j'ai toujours eu horreur de sa vérité, et maintenant encore, Françoise, qu'elle se présente à, moi, en vous, j'ai peur. Je suis lâche, et mon châtiment est la honte que j'ai de vous avouer, Françoise, toute la faiblesse de mon cœur... Et, à la façon dont Boispréaux la regardait, M lle de Cléré sentait qu'il la voyait, non plus comme elle était maintenant, debout dans cettebelle lumière de la fin d'un jour d'été, droite en sa robe fermée par la fleur d'argent de sa ceinture, avec ses beaux cheveux ondes et son sourire triste, mais qu'il l'imaginait dans les humbles conditions de la vie quotidienne, dans le sommeil qui gonfle les traits, dans la maladie qui les maigrit, dans la vieillesse qui les déforme, dans la mort même qui les détruit, dans ce peu et ce beaucoup qu'est une femme, dans les devoirs qu'elle impose à celui qui s'unit à elle pour toujours et pour tous les jours. Elle lui représentait tout ce qu'avait fui son égoïsme qui n'avait ni la force de se vaincre ni celle d'être satisfait de luimême.
Elle s'était appuyée, silencieuse et lasse, sur la rampe de pierre de la terrasse. Le cid s'embrasait
de pourpre derrière le Trocadéro. La Seine coulait violette et dorée. Les arbçes du quai épanouissaient leurs feuillages. Au coin de larue du Bac, la maison où habitait Boispréaux apparaissait au-dessus des branches des grands ormes. Ses hautes fenêtres d'ancien hôtel à la française regardaient passer la rue d'un air calme et tranquille. Pour elles, M ,le de Cléré ne serait jamais qu'une passante. Boispréaux était venu s'accouder à côté d'elle. Il baissait la tête et grattait de l'ongle la pierre tiède et friable.
— Vous m'en voulez, Mademoiselle Françoise?
Elle lui tendit la main. Ils se séparèrent au pied du Sphinx. L'horloge pneumatique des Tuileries marquait six heures.
M lle de Cléré était décidée à ne pas retourner chez M me Brignan. Où irait-elle? Elle revit la figure revêche des deux tantes Courceville, religieuses du Pardon et de la Pitié, vieilles femmes égoïstes et dures. Une marchande de fleurs, place de la Concorde, vendaitdes bottes de roses rouges. Elles firent penser Françoise à M mc de Bocquincourt. M me de Bocqùincourt ne lui refuserait sans doute pas asile, mais la face cramoisie et goguenarde du gros Bocquincourt s'interposa. M lle de Cléré songea à la comtesse Rospiglieri...
Elle était arrivée rue Royale et s'arrêta devant un kiosque de théâtres. Une affiche annonçait les
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débuts prochains de M lle Kingby. Elle se prononça tout bas à elle-même le nom de Le Hardois. Elle se sentit soudain raffermie et rassurée . Le baron Le Hardois habitait faubourg Saint-Honoré. A sept heures moins le quart, M lle de Gléré sonnait à la porte de l'hôtel.
— Si Mademoiselle veut bien attendre un instant je demanderai à Monsieur le baron s'il peut recevoir Mademoiselle?
Le vieux domestique disparut discrètement sur ses semelles feutrées.M lle deCléré alla vers la fenêtre. Elle donnait sur le jardin. La large pelouse, entourée de beaux arbres, se terminait à l'avenue Gabriel par une grille de lierre. La verdure publique des Champs-Elysées continuait la verdure particulière de l'hôtel Le Hardois. La vaste pièce où attendait M lle de Gléré était meublée avec un luxe sobre et solide. Le domestique reparut.
— Monsieur le baron fait demander à Mademoiselle de vouloir bien monter.
L'escalier était large et les marches basses recouvertes d'un épais tapis. On sentait partout le goût ferme et ordonné de Le Hardois. M Ue de Cléré fut introduite dans une sorte de fumoir. Un divan de cuir et d'amples fauteuils en faisaient un lieu confortable et paisible.
— Monsieur le baron finit de s'habiller et vient à l'instant.
Le Hardois parut, en habit, une fleur à la boutonnière. Il vint à Françoise, la main tendue.
— Eh bien, Françoise, qu'est-ce qui me vaut de vous voir deux fois aujourd'hui, car je vous ai aperçue de loin, ce matin, à l'enterrement de M. de Bercenay. Pauvre prince, j'étais jaloux de lui parce que vous l'alliez voir et que vous refusiez toujours de venir chez moi...
Et il lui secoua amicalement la main et la laissa retomber à la vue du visage triste de M 1Ie de Gléré. Il avait compris qu'il se passait quelque chose de grave.
— Qu'est-ce qu'il y a, Françoise?
M 1Ie de Cléré s'efforça de sourire ; et elle répondit d'une voix un peu tremblante :
— Il n'y a rien, Philippe, seulement je voulais vous demander un petit service.
Elle hésita et poursuivit, la main sur le dossier de cuir d'un fauteuil :
— Ma tante est une excellente femme. Vous le savez, Philippe. Je l'aime beaucoup, mais je crains que ma présence ne finisse par lui être à charge. Il vaudrait peut-être mieux que je cesse de vivre ainsi. J'ai pensé à cela peu à peu. Aujourd'hui, j'y suis résolue. Je suis décidée...
M IIe de Cléré baissa la voix.
— ... à ne plus retourner chez elle.
Le Hardois regarda bien en face M llc de Cléré et dit simplement :
— Ah!
Puis, au bout d'un instant, il ajouta :
— Vous avez raison, Françoise.
— Alors, reprit M lle de Cléré, je suis venue à vous parce que je sais que vous êtes un ami véritable. Vous m'avez parlé souvent, Philippe, de votre château de Grandmont, où vous n'allez presque jamais. Est-ce que cela vous gênerait beaucoup de m'y donner asile jpendant quelque temps? Pas longtemps, ce qu'il me faudra pour trouver une situation en France ou à l'étranger. Oh ! je ne suis pas facile à placer, parce que je ne sais pas grandchose, mais vous m'aiderez. Je demanderai également à quelques personnes de s'occuper de moi : M me de Bocquincourt et M me Potronnet. Je ne prétends pas pouvoir être institutrice, mais, par exemple, demoiselle de compagnie auprès d'une personne âgée et malade. A défaut de talents que je n'ai pas, je pourrai toujours offrir de la complaisance et du dévouement. C'est tout ce dont je dispose. D'ailleurs, je quitterais volontiers Paris et même la France. Je suis habituée aux voyages. J'aurais dûpeutrêtre prendre ce parti plus tôt, à la mort de mon père, mais j'étais si lasse de ma vie errantel
Maintenant, je suis reposée, je puis repartir...
Le Hardois la regardait parler sans l'interrompre.
Elle sentit son regard et leva les yeux.
— Avez-vous réfléchi, Françoise, aux inconvénients de ce séjour à Grandmont...
La figure de Le Hardois s'était éclaircie. Il souriait presque.
— En avez-vous prévenu M me Brignan?
M lle de Géré ne répondit pas.
— Pensez-vous qu'elle vous laissera disparaître sans s'inquiéter d'où vous êtes ? On s'adressera à moi des premiers, et il faudra avouer votre retraite. On trouvera cette hospitalité bien singulière de ma part. J'aurais l'air de séquestrer des jeunes filles. Croyez-moi, .Françoise, renoncez à Grandmont.
M lle de Cléré fit un geste de découragement. Le Hardois se tut un instant. Le sourire qui éclairait son visage cessa. Il rougit légèrement et mordit sa courte moustache.
— Il y aurait un moyen d'arranger tout cela, mais je ne sais s'il vous plairait, ce serait que vous deveniez ma femme. Voulez-vous, Françoise?
M ,Ie de Cléré pâlit et demeura immobile, puis elle alla à Le Hardois, lui posa les deux mains sur les épaules et lentement elle lui dit :
— Non, Philippe.
Puis elle recula, s'assit dans un des grands
fauteuils de cuir et cacha sa tête entre ses mains. Le Hardois se mit sur l'un des bras du fauteuil et doucement, à l'oreille de la jeune fille :
— Je vous déplais donc bien, Françoise ?
Elle le regarda avec franchise.
— Vous ne me déplaisez pas, cher Philippe, mais je ne crois pas que je vous aime. J'ai pour vous de l'affection et en vous delà confiance. Vous êtes mon ami, mais je ne vous aime pas, et il n'y a que l'amour qui puisse faire accepter ce que vous m'offrez parce qu'il égalise et confond les différences. Lxjî seul pourrait me faire oublier que vous êtes riche et que je suis pauvre, que vous avez tout et que je n'ai rien. Autrement, Philippe, quelle serait ma vie ? Il me semblerait, malgré moi, qu'en vous épousant j'ai obéi à un sentiment calculé.
Le Hardois haussa les épaules. Elle reprit :
— Vous me direz qu'un mariage comme le vôtre et le mien n'a rien d'extraordinaire ; que, pour les filles, on appelle cela une chance et, pour les hommes, une sottise; que j'ai bien tort de renoncer ainsi à ce qui me vient sans que je l'aie cherché, tandis que tant d'autres, qui passent pour honnêtes, y aident par tous les moyens qui deviennent bons quand ils ont réussi. J'ai peut-être tort, mais je sens que j'ai raison, parce qu'il m'en coûte de l'avoir.
Elle continua en s'animant.
— Encore, si vous étiez un indifférent, je cède-
rais sans doute à la tentation, tentation légitime après tout, d'assurer ma vie, de la sauver des pires circonstances, des plus honteuses peut-être, car qui peut être sûre de soi-même? J'ai essayé et, si je n'ai pas épousé ce M. de Hangsdorff, à qui M me de Bocquincourt voulait me marier, c'est pour un autre motif... Mais vous, Philippe, jamais. Vous êtes venu à moi en camarade libre et heureux. Vous ne m'avez pas parlé d'amour. Il n'y a entre nous que de l'amitié. C'est la vôtre qui me propose ce que vous m'offrez aujourd'hui ; c'est la mienne qui le refuse. Vous avez écouté votre noble cœur; écoutez maintenant ma fierté. Adieu, Philippe, laissez-moi partir, laissez-moi partir.
Et elle fit un effort pour se lever. Il la retint par le bras, fortement et doucement.
— Je ne sais pas non plus si je vous aime, Françoise, mais je sens pour vous quelque chose qu'il faut bien que je vous dise, puisque vous ne voulez pas vous en apercevoir. Il faut que vous sachiez comment est né en moi ce désir de vous qui ne peut se satisfaire que de vous-même. Oui, longtemps, je n'ai eu pour vous que de l'affection et de l'amitié. Vous me plaisiez, Françoise. J'aimais à vous voir et à vous parler; mais, un jour, il a bien fallu m'avouer que vous ne me suffisiez plus ainsi.
Il s'arrêta et se leva.
— J'aime à voir clair en moi-même et les sen-
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timei^ts nets, et j'ai eu quelque peine à démêler le mien. Je craignais de le trouver médiocre et grossier ; j'hésitais à m'en définir la nature exacte. Je suis homme, Françoise, et vous êtes assez belle pour inspirer à n'importe lequel d'entre eux ce que je ressentais pour vous. N'en ai-je pas moi-même éprouvé autant pour bien des femmes? Je connais ce désir fort et vulgaire qui nous pousse vers elles et nous porte à les vouloir posséder. Qu'elles soient à nous, même un instant, et nous sommes satisfaits d'un plaisir qui ne servit guère à sa réalisation. Ah ! je le connais bien cet attrait et j'ai pensé, Françoise, que, tout comme à d'autres, vous pouviez me le faire éprouver et, vraiment, j'aurais eu honte de vous en rien montrer. Aussi, je me suis tu ; j'ai réfléchi ; j'ai essayé de me distraire, mais en vain. Ce désir de vous renaissait en moi, non point de ma fantaisie, mais de tout mon être et du plus profond de moi-même. Il pénétrait peu à peu mes pensées et s'infiltrait dans mes veines. Aujourd'hui, je suis sûr de lui, Françoise; je le connais bien; c'est pourquoi je puis bien vous l'avouer. Je l'ai suivi de jour en jour ; je l'ai vu grandir d'heure en heure. Il n'est pas seulement un feu prompt et clair; il est une chaleur qui me remplit tout entier. Françoise, voulez-vous être à moi ?
Il parlait brusquement et sourdement, sans gestes, avec une voix qu'elle ne lui connaissait point.
C'était un autre Le Hardois, et pourtant M lle de Cléré retrouvait dans ses yeux le regard qu'elle y avait vu déjà, quand, le soir du dîner chez les Boo quincourt, il la considérait, devant sa glace, les cheveux dénoués. Ce ressouvenir fut si vif qu'elle porta instinctivement la main à sa chevelure. C'est ainsi qu'il l'avait regardée du haut de la lourde voiture aux forts chevaux et aux roues rouges, un matin, dans l'avenue du Bois; et elle eut, comme alors, la tentation de se laisser emporter en quelque chose de fougueux et de libre, avec un souffle d'air frais au visage, haletante de la course imprévue; elle se retint aux deux bras du fauteuil. Il acheva :
— Je vous désire, Françoise, non point pour un jour, mais pour toujours. Je le sais, j'en suis sûr, pour toute ma vie... Voulez-vous être à moi ?
Elle lui répondit, mais, cette fois, presque à voix basse :
— Non, Philippe, encore non ! Pensez-vous que je veuille vous prendre toute votre vie! Pensez-vous que je veuille vous faire payer si cher un court plaisir dont vous vous réveillerez, peut-être, avec un regret? La vie est longue, Philippe, et Ton dit que le désir est bref. Qui vous assure que le vôtre ne passera point? Vous avez désiré d'autres femmes. Que penseriez-vous d'elles, si elles étaient maintenant auprès de vous ? Vous les haïriez. Je ne
veux pas être, un jour, celle à qui vous reprocheriez d'être là.
Elle tordit ses belles mains et s'en couvrit le visage.
— M'épouser, Philippe, m'épouser I à quoi boni Quelle folie 1 mais, prenez-moi donc si vous avez envie de moi. N'a-t-on pas dit que j'étais votre maîtresse ! Que n'a-t-on pas dit de moi !
Et elle se mit à rire douloureusement.
— Prenez-moi. Gomme cela, je pourrai retourner chez ma tante ; je n'aurai pas besoin de fuir sa maison. Qui se ressemble s'assemble. Elle recevra son amant ; je recevrai le mien. Vous rencontrerez là M. de Puyfond. Oui, je les ai trouvés ensemble aujourd'hui. C'est pour cela que je ne voulais plus rentrer... Oh! Philippe, Philippe !
Elle crispa ses mains au bras du fauteuil et renversa sa tête lassée. La fraîcheur du cuir à sa nuque la fit frissonner. De longs pleurs jaillirent de ses yeux et coulèrent sur ses joues froides. Elle vit, auprès du sien, le visage de Le Hardois, empourpré d'un flot de sang; les veines de son front gonflées. Il lui sembla qu'il était un autre. Ce n'était plus Le Hardois, l'ami de M lle de Cléré; c'était un quelqu'un qui la voulait, et celui-là n'avait plus ni argent, ni chevaux, ni hôtel. Ils n'étaient tous deux, face à face, qu'un homme et une femme, une chair et une chair, égaux.
Les larmes continuaient à couler sur ses joues, de ses yeux fermés. Quand elle les rouvrit, Le Hardois s'était relevé. Il y eut un long silence. Ils se regardaient avec étonnementet, comme s'ils étaient nouveaux l'un pour Pautre, tous deux, presque ensemble, ils se dirent leurs noms :
— Françoise !
— Philippe !
Sa voix était basse, et elle murmura plus bas encore.
— Faites de moi ce que vous voudrez. . .
Le Hardois se dirigea vers la fenêtre et l'ouvrit. Le crépuscule venait doucement. L'odeur du jardin entra dans la pièce avec un parfum de poussière, de fleurs et de feuilles. M lle de Cléré était toujours assise sur le fauteuil. Le Hardois revint à elle. Il lui prit la main et la baisa. Elle se laissa faire et serra faiblement la sienne.
— Françoise, vous allez retourner chez votre tante. Je verrai M me Brignan demain. Il faut être indulgent, Françoise. Tout s'arrange.
Il avait repris son assurance habituelle et sa parole nette et ferme. L'habit noir dessinait son corps vigoureux. M lle de Cléré se leva. Ses jambes tremblaient. Le Hardois la soutint par la taille. Ils descendirent ainsi le large escalier aux marches basses. La lanterne électrique éclairait le vestibule.
Dans la cour, le coupé de Le Hardois attendait. Il y fit monter M lle de Cléré.
— Louis, vous allez remettre M lle de Cléré chez elle, rue de Villejust.
Il referma la portière.
— A demain, Françoise.
Il se pencha :
— Et à toujours !
Et M Ue de Cléré sentit quelque chose de petit et de pesant qui tombait dans sa robe entre ses genoux. C'était la bague que Le Hardois portait d'ordinaire: un gros saphir à un cercle d'or. Il la vit prendre le bijou et le mettre à son doigt.
M lle de Cléré traversa Paris dans une rêverie profonde. La voiture roulait, sans un heurt, sur ses souples roues caoutchoutées. A l'intérieur, elle était de cuir marron, comme les fauteuils du fumoir. Il ne lui semblait pas avoir changé déplace. Elle se trouvait transportée tout à coup dans elle ne savait quoi de facile et d'aisé, d'ample et de large. Sur le trottoir de la rue de Villejust, elle respira longuement. M me Olympe Gendron vint lui ouvrir. En voyant Françoise, la vieille femme larmoya dans son tablier.
— Ah bien, Mademoiselle, vous voilà. Je ne sais pas ce qui arrive. Madame est comme perdue. Elle en faisait un train ! elle est partie avec une valise,
tout à l'heure ! Elle a dit qu'elle allait en voyage et qu'elle écrirait à Mademoiselle. Peut-être bien que M. de Palestroit est malade.
La vieille bonne se laissa tomber sur un escabeau. Le petit chignon en caillou gris qui ornait le sommet de sa tête s'était comme amolli et avait perdu sa dureté ; une mèche blanche s'en échappait.
— Et le médecin qui m'a dit que je n'allais pas, que mon enflure était mauvais signe; il ne faut pas que je monte d'étages et que je porte rien de lourd. Il faut me reposer, qu'il m'a dit. Me reposer, bon Dieu ! et des rentes ! qui est-ce qui m'en donnera?
Et M lle de Cléré, pour la première fois, pensa sans amertume à la fortune de Le Hardois. Elle voyait la pauvre Olympe dans un coin du château de Grandmont, et les grandes aigles couronnées de la façade impériale étendaient leurs ailes sur la vieille bonne femme qui, avec ses grosses jambes, sa crête de cheveux et ses yeux ronds, ressemblait à une poule maladroite, engourdie et pattue.
Décidément, M. de Hangsdorff faisait la sourde oreille aux propositions de commandite de M. de Serpigny et parlait de retourner à Venise. Serpigny, assez dépité de son échec, cherchait quelqu'un qui pût remplacer M. de Hangsdorff et fournir les fonds nécessaires à l'établissement de la Maison du Feu. Cette opération le tourmentait fort. M me de Bocquincourt avait bien promis son aide, mais il fallait d'autres ressources.
Un jour que M. de Serpigny était allé voir le vieux La Perche, le potier, et qu'il causait avec lui dans son étroite boutique de la rue des Pyramides, M. Potronnet entra pour marchander une cruche de grès. M. Potronnet était devenu collectionneur. Quelques chutes malencontreuses lui avaient enlevé le goût de l'équitation. On ne le voyait plus au Bois sur son cheval, regardant avec son lorgnon d'or aux oreilles de la bête pour surveiller des écarts dont il n'évitait pas toujours les suites néfastes.
Il se consolait de ses déboires équestres en encombrant sa maison de poteries de toutes sortes. La présence de M. Potronnet chez La Perche fut un trait de lumière pour M. de Serpigny.
M. Potronnet était riche et vaniteux, et il s'ennuyait. Il voulait se créer une personnalité, las de n'être que le mari d'une femme d'esprit. Aussi accepta-t-il l'offre de M. de Serpigny. Une entreprise artistique, faite de concert avec quelqu'un d'aussi en vue était une chance inespérée que M. Potronnet ne crut pas payer trop cher de la somme que lui demanda Serpigny. Bien plus, il ne se tenait pas de joie. Serpigny l'endoctrinait. On lancerait la Maison du Feu au moment de l'Exposition universelle. Les belles pièces, sorties de la fabrique de Louveciennes, ne manqueraient pas d'avoir un succès européen. C'était là le point de départ de l'affaire. On se mettrait ensuite à travailler en grand.
Si M. de Serpigny était content de M. Potronnet, il était inquiet de Villereuil. Le jeune homme se montrait de plus en plus sombre, agité et bizarre. Ces singularités qui lui étaient naturelles venaient aussi d'excès de travail. Villereuil était devenu aigre et méfiant. La loterie du soir de la fête de Louveciennes l'avait exaspéré. M. de Serpigny ne parvenait pas à lui faire entendre raison à ce sujet. Evidemment Villereuil était un maniaque, mais
Serpigny ne pouvait se passer de lui. Certes, quand la Maison du Feu fonctionnerait, on trouverait bien des ouvriers habiles pour les travaux ordinaires, et M. de Serpigny savait assez du métier pour les diriger; mais les pièces difficiles, Villereuil était seul capable de les inventer, et seul assez discret et assez indifférent pour laisser Serpigny s'en attribuer le mérite. Villereuil restait donc indispen- - sable. Serpigny était résolu à lui laisser ignorer le plus longtemps possible son vrai projet, qu'il tâcherait, le moment venu, de lui faire accepter. Aussi, quand M. Potronnet vint à Louveciennes prendre les dernières dispositions avec M. de Serpigny, celui-ci l'emmena-t-il pour causer à Taise dans ce qu'il appelait le « fruitier ».
C'était une sorte de grand atelier où il conservait les produits de ses fours. Sur des tablettes, soigneusement étiquetés, mûrissaient les fruits d'émail. Ils montraient leurs couleurs changeantes et bigarrées à côté des vases de toutes formes, étroits ou pansus, corpulents ou sveltes, décorés ou unis, petits ou grands, rugueux ou lisses, mats ou à reflets. M. Potronnet, respectueux et acquiesçant, écoutait les discours de M. de Serpigny. Un carnet à la main, Serpigny marquait de futurs prix de vente. A l'entendre, chacune de ces pièces trouverait des acquéreurs empressés, et, d'un geste du bout de son crayon, il les dispersait aux quatre
coins du monde, portant partout le goût du nouvel art et le renom de la Maison du Feu. Les commandes afflueraient. Les fruits d'émail crèveraient en semences fertiles.
M. de Serpigny s'exaltait, quand M. Potronnet aperçut, dans un coin de l'atelier, un petit homme aux cheveux embroussaillés, au teint noir, avec des yeux étincelants, qui, planté debout, les écoutait parler.
— Vous étiez là, Villereuil ?
Villereuil désigna d'un geste les vases chatoyants qui couvraient les tablettes.
— Alors, on va vendre tout ça ?
Sa voix rauque sifflait en sa gorge serrée. Il rejeta ses cheveux en arrière. Ses yeux brillaient dans son visage tanné, remplis de larmes. Il joignit ses mains. Elles étaient salies et délicates. C'étaient elles qui avaient façonné toutes ces belles choses et fait d'une terre informe, avec l'aide du feu, naître les fruits de ce verger d'émail, et qui leur avaient donné leur galbe et leurs couleurs. Ses doigts se tordirent.
— Vendre !
Il poussa un cri de rage et se baissa brusquement. Il avait ramassé une sorte de pic de fer qui se trouvait là par hasard et le brandit au-dessus de sa tête. M. de Serpigny et M. Potronnet reculèrent au geste de l'énergumène.
— Voyons, Villereuil, calmez-vous.
Et M. de Serpigny fit un pas vers lui et s'arrêta, pétrifié. Villereuil s'était rué sur les tablettes. Tout volait en éclats. Les vases se fendaient ou s'écrasaient sourdement, avec des, bruits divers. Il y en avait d'anéantis sur place, qui tombaient en miettes; d'autres, décapités, restaient debout; d'autres encore, atteints légèrement, chancelaient. Les fruits s'ouvraient. Une grande amphore verte s'écroula. Le sol se jonchait de débris.
Villereuil frappait toujours. Serpigny, livide et collé au mur, poussait parfois un cri de fureur quand le fou atteignait quelque pièce épargnée. Tout à coup, il s'arrêta. Il était hagard. Il regarda autour de lui et, lançant à terre le pic qui vint rouler aux pieds de M. de Serpigny , les mains dans ses cheveux hérissés qu'il arrachait à poignées, il s'enfuit en hurlant comme une bête blessée.
Deux jours après, les journaux publièrent la note suivante :
« Un grave accident s'est produit, avant-hier, chez M. le vicomte Jacques de Serpigny et a détruit, dans son atelier de Louveciennes, toutes les pièces de poterie qui s'y trouvaient réunies. C'est une perte inestimable que cette collection unique à laquelle M. le vicomte de Serpigny travaillait
depuis plusieurs années et qui devait figurer, en 1900, à l'Exposition universelle.
« M. le vicomte de Serpigny a été blessé à la main d'une façon si malheureuse qu'il sera sans doute forcé de renoncera sonart,ne voulant confier à personne aucune des opérations délicates qu'il nécessite. Rappelons que M. de Serpigny façonnait, décorait et cuisait lui-même ses beaux vases si admirés et ses fruits d'émail d'une forme et d'une matière si parfaites.
« La résolution qu'il a prise, et qui est bien d'un véritable artiste, sera un chagrin pour les amateurs. Heureusement que M. le vicomte de Serpigny saura nous dédommager autrement. L'écrivain nous consolera du potier. On sait que M. le vicomte de Serpigny est l'auteur d'un intéressant Paradoxe sur la Verrerie et on dit qu'il prépare plusieurs ouvrages qui ne manqueront pas d'attirer l'attention des admirateurs del'artiste-gentilhomme,dont la blessure, disons-le, est en voie de guérison. »
M me Potronnet lut tout haut cette note devant M. Potronnet. Elle déposa sur la table son face-àmain.
— C'est bien singulier. Que peut bien vouloir dire cette nouvelle manigance de votre nouvel ami., Alfred?
LE MARIAGE DE MINUIT 2g I
Alfred Potronnet ne répondit rien et caressa ses favoris gris. Serpigny lui avait fait promettre le secret de la scène à laquelle il avait assisté, et ce secret était, en même temps, le supplice et l'orgueil de M. Potronnet. Pour la première fois de sa vie, il savait une chose que d'autres ne savaient point. Il éprouvait le sentiment de son importance, avec le regret de ne s'en pouvoir donner une plus éclatante, en racontant ce qu'il avait vu; mais il trouvait, par contre, du plaisir à être lié par sa promesse à un personnage comme M. de Serpigny.
Cela créait entre eux une intimité mystérieuse, et il regarda de haut sa femme, tout en la plaignant de la misère où elle était d'ignorer la vérité d'un événement si parisien.
Boispréaux, qui entrait à ce moment, n'en savait pas davantage.
— Je suis allé prendre de ses nouvelles. Il paraît que sa blessure ne sera rien . C'est ce que m'a affirmé Bocquincourt, qui sortait de chez lui.
— Et que disait Bocquincourt?
— Il disait que les fourneaux sont décidément néfastes aux Serpigny.
M me Potronnet rit de cette allusion au commun grand-père, Bazouche, cuisinier du comte de Provence.
— Comme ils s'aiment !
— Que voulez-vous, ils se connaissent! répondit Boispréaux en souriant.
Boispréaux s'assit. Il paraissait triste et préoccupé.
— Dites donc, Boispréaux, et ce mariage Cléré- Le Hardois . Je croyais que vous l'épouseriez, cette petite.
Elle l'observait au travers de son face-à-main.
— Et vous savez, rien à faire après le mariage. Pauvre et honnête, honnête et riche, car Le Hardois l'est pour bon. Mais pourquoi i'épouse-t-il?
— Ils se connaissaient, répondit Boispréaux.
— Mon cher, cela n'a jamais fait marier personne. Après tout, ils s'aiment peut-être tout bonnement.
Boispréaux eut un petit air incertain.
— C'est égal, c'est un peu dégoûtant, ces mariages qui n'ont pour raison que de coucher ensemble, et toute sa vie ! C'est vraiment primitif. Dans les mariages d'aujourd'hui cette petite chose n'est qu'un détail accessoire. Le principal est un accord de convenances et de fortune; Autrement, c'est impudique.
Le mariage de M . Le Hardois et de M lle de Cléré était fixé au 17 juillet. Le surlendemain du jour où il s'était décidé, Le Hardois se fit conduire au quai d'Orsay et demanda le bureau où travaillait M. An-
LE MARIAGE DE MINUIT 2q3
toine de Puy fond . Le garçon de service vint prévenir le jeune homme qu'un monsieur voulait le voir. M. de Puyfond se trouva nez à nez avec M. Le Hardois.
Ce fut dans le long corridor du ministère, au parquet luisant et traversé du pas furtif des huissiers portant des paperasses, que M. de Puyfond apprit de M. Le Hardois les événements qui nécessitaient la présence deM me Brignan, rue de Villejust. M. de Puyfond voulut toutd'abord fairele discret au sujet de M me Brignan ; mais Le Hardois lui mit doucement la main sur l'épaule et le regarda de telle façon qu'il comprit qu'il valait mieux abattre son jeu. D'ailleurs, il respectait en Le Hardois le pouvoir de Pargent. Aussi lui offrit-il de le conduire de suite au petit appartement de l'avenue Montaigne où M me Brignan cachait son escapade amoureuse et ses remords d'avoir donné à sa nièce le fâcheux spectacle de ses faiblesses. C'est l'embarras où elle était visà-vis de Françoise qui l'avait déterminée à suivre le bel Antoine.
La vue de M me Brignan mit Le Hardois en belle humeur. L'excellente femme fut en extase et ne trouva pas autre chose à lui dire que :
— Ah ! mon petit Le Hardois, comme c'est bien, comme c'est bien I Je pense que maintenant Françoise ne m'en voudra plus et qu'elle sera aimable avec ce pauvre Antoine. Il est si gentil !
2g4 le mariage de minuit
M. de Puyfond se tenait discrètement à l'écart. Il ne doutait pas que, ses devoirs de famille remplis, M me Brignan ne lui revînt. Il Fa tiendrait patiemnent en préparant les matières de son examen dans le petit rez-de-chaussée qu'elle croyait fermement loué pour elle et qu'elle quitta en soupirant un peu.
Ce soir-là, Le Hardois mena M me Brignan et Françoise dîner au restaurant, et il eut quelque peine à se retenir d'inviter M.dePuyfond. Françoise était silencieuse et étonnée. Le Hardois fut gai et il le demeura les jours suivants.
Il était heureux, il avait mis, comme il disait, de Tordre dans ses idées, ce qu'il appréciait le plus au monde et dont il avait été toujours soucieux. Il se piquait de se bien connaître, estimant que c'est le meilleur moyen de se mouvoir dans l'existence avec assurance et netteté. Depuis plusieurs mois, Françoise le troublait. Il avait souffert de cette incertitude. Maintenant, il était redevenu le Philippe que M lle de Cléré avait toujours connu, à l'aise dans la vie et en lui-même, affectueux, plaisant et empressé.
Un matin, en venant déjeuner rue de Villejust, il trouva Françoise dans le petit salon.
— Vous êtes en retard, Philippe, lui dit-elle affectueusement, en lui montrant l'heure au cadran de la petite pendule de cuir, d'où venez-vous?
— Je viens du tir.
Le Hardois aimait le pistolet, sa justesse stricte.
— Tenez, Françoise, c'est au tir que je me suis aperçu, la première fois que... H y a déjà longtemps de cela. J'avais pris le pistolet des mains du chargeur. J'ai senti à ce moment que j'avais une pensée étrangère à ce que j'allais faire. Cela ne m 'arrive jamais. Cela ne doit pas arriver. Au lieu de voir la cible, je vis, en un éclair, votre visage. Je fermai les yeux. Il ne restait plus que le petit carton blanc que ma balle toucha à son point visé. Cette minute m'a appris bien des choses...
Il prit une rose d'un admirable bouquet qui se trouvait sur la table et la mit à sa boutonnière.
— Qui vous a donné ces belles fleurs, Françoise? Par délicatesse, et pour ne pas rappeler à M lle de
Cléré cette richesse qu'il la sentait craindre en lui, il ne lui envoyait que les corbeilles les plus modestes et les plus communes. Il devinait qu'il y avait à apaiser et à guérir en elle quelque chose d'effarouché et de douloureux. Il ne lui avait offert ai diamants, ni bijoux. Il avait seulement fait remonter pour son doigt le gros saphir sombre.
Ces roses venaient de M me de Bocquincourt. Des premières, elle avait complimenté M I,e de Cléré. Françoise remarqua sa tristesse, son inquiétude, ses yeux rougis. Son beau corps était affaissé d'une sorte de lassitude. M me [Potronnet, qui se trouva
en même temps qu'elle chez Françoise, fut frappée de son air singulier. M me de Hucheloup succéda à Thonnête M. Baragon,qui avait failli, en entrant, tomber sur le nez pour avoir marché sur le lacet dénoué de son soulier. Dumont se présenta. Il flairait le « portrait payé ». Boispréaux s'abstint et écrivit. La baronne de Vitry envoya un billet fort mielleux. Elle espérait que sa chère Victorine rencontrerait bientôt quelqu'un digne d'elle. Elle finissait en disant que Grandmont n'était pas très éloigné de Vitry.
M lle de Cléré alla à l'autel au bras du vieil oncle Palestroit, venu pour l'occasion du fond de sa province, et Philippe Le Hardois donnait le sien à M me Brignan qui avait éteint la couleur d'or de ses cheveux. Ils étaient d'un blond naturellement cendré avec quelques fils blancs. M. de Puyfond avait lui-même conseillé cette réforme. Il trouvait ainsi à sa maîtresse une grâce discrète et sérieuse, qui I convenait mieux à la dignité diplomatique. M lle de
Cléré, sous son voile, s'agenouilla sur le prie-Dieu de velours rouge. Le bedeau, du bout de sa canne à pomme d'argent, arrangea sur le tapis les plis de ' la robe de satin. Le Hardois regardait les cierges
• allumés et pensait qu'il serait amusant d'éteindre
leurs petites lumières des balles promptes et précises de son pistolet. L'église était remplie d'une
foule nombreuse. L'orgue chanta. La maîtrise mêla ses voix diverses et ordonnées.
La messe était déjà commencée depuis un moment, quand le peintre Dumont entra dans la nef. Il s'arrêta un instant, au milieu de l'allée, pour s'essuyer le front. Il avait chaud. Sa grosse figure semblait gonflée d'une nouvelle prête à éclater. Cette fois, ce n'était pas un de ces racontars sournois, comme il en colportait d'ordinaire. Il avait mieux. Il possédait, inédit et certain, non plus une rumeur à moitié imaginaire, mais un scandale vrai, stupéfiant, inattendu. Il en jouissait d'avance. Il le savourait. Il le lança.
Assis sur une chaise, qu'il avait trouvée vide, auprès du prince de Pranzig, il le lui glissa à l'oreille avec des gestes explicatifs.
Le prince écouta, attentif et béant, puis il se pencha à son tour vers son [voisin, qui était M. de la Villeboucard et lui confia la chose. Celui-ci la reçut et la passa à M. Baragon. Elle courait de proche en proche et se répandait de rang en rang. Elle gagna peu à peu, s'étendit, répétée, accueillie et transmise de nouveau. Elle circula, revint. D'un seul elle fut à tous, occupa l'église entière! Maintenant, on savait l'histoire invraisemblable, etpourtant vraie, que Dumont avait apportée là et qui frétillait aux langues chuchotantes et bourdonnait aux oreilles étonnées.
Il l'avait apprise d'Ernest, le 'maître d'hôtel de la baronne de Vitry, venu exprès la lui dire. Elle était simple et admirable. Victorine de Vitry, la jeune fille la mieux élevée de France, courait les chemins avec le marquis de Bocquincourt. Elle était partie, en laissant à sa mère une lettre atroce et ordurière que la vieille dame, effarée et effondrée, lisait et relisait sans bien la comprendre, car elle contenait des mots qu'elle n'avait jamais entendus et dont le sens présumé faisait monter le rouge à ses joues pelées. C'est ainsi que finissait, par un enlèvement audacieux et cynique, la belle éducation donnée à sa fille par M me de Vitry, en même temps que la carrière amoureuse du gros Bocquincourt se terminait par un coup d'éclat et par un riche mariage, car il faudrait bien les marier, puisqu'ils avaient fait choix l'un de l'autre au nez des gens.
L'occupation fortuite de cet événement ] évita à Le Hardois et à M lle de Cléré les commentaires malveillants dont l'assistance accompagne d'ordinaire le spectacle d'un mariage. Le leur était particulièrement désobligeant, puisqu'il sortait des usages convenus et s'éloignait du motif pour lequel, le plus souvent, les hommes et les femmes unissent leurs existences, et qui est d'ordinaire celui de leur intérêt plutôt que celui de leurs cœurs. Même, si Ton n'admettait pas à leur union son caractère
désintéressé, il n'en fallait pas moins convenir que, si M llc de Cléré avait voulu faire une bonne affaire, elle l'avait faite, ce qui est toujours désagréable à constater, et que, si Le Hardois avait cédé à quelque caprice, il allait en avoir au moins le plaisir, de quoi les hommes sont toujours jaloux entre eux et dont ils gardent rancune à ceux qui leur donnent de ces exemples.
Philippe et Françoise eurent l'impression de cette hostilité, quand les portes de la sacristie s'ouvrirent pour le défilé. Ils se regardèrent en souriant, puis, le dos au mur et les mains prêtes, ils attendirent l'assaut.
Il eut lieu, successif et courtois. Les mauvais sourires courbèrent les lèvres hypocrites, doucereuses et envenimées. Brusques, massés, parurent le prince de Pranzig et ses quatre fils. Ils s'avançaient tous les cinq, en groupe, comme un seul homme. On eût dit qu'ils marchaient à l'attaque d'une redoute. En tête, le prince de Pranzig, avec son impériale teinte en noir, le corps sanglé dans sa redingote militaire; derrière lui, ses quatre fils, en ligne, rogues et disciplinés, vigoureux et râblés. Le prince salua Le Hardois avec l'estime qu'on doit aux gens riches et celle que méritait le petit-fils d'un ministre du Grand Empereur. Les quatre garçons regardaient M lle de Cléré avec des yeux de gens dont la destinée sera d'épouser une fille laide,
pour sa dot. M. de Pranzig, impitoyable, voulait que ses rejetons gagnassent eux-mêmes ce bâton de maréchal, fait d'un rouleau d'écus. Ils lancèrent un regard d'envie à Le Hardois et pivotèrent comme à la parade.
Le défilé continua : saluts guindés ou trop aimables, sourires en coin, poignées de mains qui veulent être significatives et ces toisements particuliers, faits de rancune et de politesse, qu'on a pour les gens heureux. On se poussa pour aller plus vite et ne pas séjourner là trop longtemps, carie spectacle du bonheur donne toujours une petite nausée de bile. On passait toujours, et toujours des visages aux pensées diverses et lisibles ! M me de Hucheloup avait toujours mal jugé cette petite Cléré. Le Hardois lui devait sans doute quelque réparation nécessaire, et elle espionnait la taille souple de la jeune fille pour y surprendre le secret de quelque heureuse faute ; mais elle ! dut céder la place à M. Baragon.Lui se voyait déjà invité à Grandmont par les Le Hardois, couchant dans le lit de M. de Talleyrand, et rêvant dans le vieux décor impérial à l'existence qu'il . aurait eue, s'il avait vécu à une époque qui plaisait à son âme didactique et ordonnée.
Françoise regarda l'étroite porte de la sacristie où l'on se pressait encore pour entrer. Les hommes élevaient leurs chapeaux au bout de leurs cannes.
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Les femmes riaient sous leurs chapeaux fleuris, puis, une à une, ces figures s'approchaient d'elle et, à mesure, elles perdaient leurs expressions dénigrantes et ricaneuses, pour en prendre une de banalité, de politesse et d'empressement.
Le Hardois, solide et tranquille, faisait face à tous avec aisance et bonne humeur. Françoise, elle, aurait voulu se faire petite, passer inaperçue, ou que les suisses croisassent leurs hallebardes pour la protéger. Elle se sentait dévisagée, scrutée, déshabillée. Des regards d'hommes supputaient ce que Le Hardois pourrait bien trouver, ce soir, sous ses voiles blancs. Cela valait-il la façon dont il payait son caprice? Elle se sentait estimée, pesée, détaillée en son corps. Et, cependant, on passait toujours. Le coup d'œil de M. de la Colomberie fut atroce. Sa fille venait de manquer un mariage. M. de la Villeboucard caressait ses favoris teints qui noircissaient ses gants blancs et suivait sa fille Lucie qui, brune et sèche, souriait du coin de sa lèvre trop ombrée. Puis ce furent les Potronnet» puis d'autres et d'autres encore, et le colonel de Varelles, dont la voix sonore emplit toute la sacristie, et des amis de Le Hardois, que Françoise ne connaissait pas, et le jeune Puyfond, correct et grave dont la présence illumina les yeux clairs et trop tendres de M me Brignan, debout à côté du vieux Palestroit, qui mâchonnait de sa bouche édentée,
dont le mouvement faisait remonter à ses joues ses pattes de lièvre en poil blanc. Boispréaux vint des derniers ; il avait l'air triste.
La sacristie se vidait. Il ne viendrait plus celui à qui Françoise avait pensé souvent, il ne viendrait pas, courbé et boitillant, sur sa canne, Pami charmant, le vieux prince délicat et merveilleux, le pauvre M. de Bercenay. Au lieu de lui, Françoise vit devant elle M. de Serpigny. Il portait le bras en écharpe. M. de Serpigny était content et rassuré. Il avait reconnu, quelques jours auparavant, le corps du jeune Villereuil, retiré de la Seine. L'eau, quil'avait empli et bleui, en avait fait une sorte de potiche humaine, déformée et baroque, que veinaient les émaux de la décomposition. Les affaires de M. de Serpigny s'arrangeaient. Il allait fonder, avec M. Potronnet, un grand commerce de bibelots anciens. Aussi s'était-il remis bien avec Dumont, et tous deux méditaient d'acheter, avec l'aide de M. Ernest, le maître d'hôtel, le mobilier qui garnissait les greniers de la rue de Varenne. M. Ernest se faisait fort d'obtenir de M me de Vitry la vente de ces vieilleries encombrantes. M. de Serpigny s'inclina galamment devant Françoise.
— Les verres cassés portent bonheur, Madame ; ils le devaient bien à la petite-fille du grand-verrier...
La fin de sa phrase se perdit dans le bruit des
LE MARIAGE DE MINUIT 3o3
hallebardes dont les suisses frappaient le pavé et M. de Serpigny disparut avant M. Dumont, qui achevait d'expliquer, en deux mots, à Le Hardois la fuite de Victorine et du gros Bocquincourt. Philippe mit Françoise au courant.
— Pauvre Victorine !
Les suisses les précédaient. L'église était pleine de nouveau. Elle la traversa au bras de son mari, sous les chants de l'orgue. Au moment de monter en voiture, elle aperçut une dame voilée qui lui faisait signe. Elle portait une robe démodée, à petits volants; deux longues papillotes lui pendaient sur le cou. Devant elle, un gros petit chien ventru, tirant sur sa laisse, la langue hors de la gueule, levait la patte au hasard . . . Françoise avait reconnu la comtesse Rospiglieri...
Sous le porche de l'église, maintenant vide, Dumont racontait à Serpigny, dans le détail qu'il en savait, l'aventure de M lle de Vitry et du gros Bocquincourt.
— Si nous allions faire un tour avenue Henri- Martin î
M. de Serpigny accepta et les deux hommes partirent côte à côte.
Ils trouvèrent la grande porte de l'hôtel ouverte.
3o4 LE MARIAGE DE MINUIT
Du vestibule vide, ils se dirigèrent vers l'atelier où travaillait d'ordinaire M me de Bocquincourt. Elle n'y était pas. Sur la grande table, un bouquet de roses rouges se fanait. Sur le chevalet, une toile commencée montrait un dessin pénible et gauche et quelques touches de couleur.
Dumont haussa les épaules. Décidément M me de Bocquincourt ne ferait jamais honneurà ses leçons. Du pied, il heurta une palette tombée à terre. Elle était encore couverte de couleurs étalées par plaques ou roulées en petits boudins, comme elle sort des tubes de plomb. On eût dit des fientes multicolores.
Serpigny ricana :
— L'oiseau est déniché, mon cher !
Ils sortirent et traversèrent le jardin. En passant devant les cuisines en sous-sol, les deux hommes entendirent des éclats de voix. L'office s'amusait. On choquait des verres et on faisait tinter des fourchettes. On fêtait l'escapade du maître. M. le marquis était fort populaire.
Ils rentrèrent dans la maison. Des salons, ils montèrent à l'étage et pénétrèrent dans l'appartement du gros Bocquincourt. Tout y était en ordre: la couverture du lit faite; les pantoufles sur le tapis et, étalé sur la courte-pointe, le madras jaune et vert que Bocquincourt coiffait pour dormir. Ils suivirent un corridor au bout duquel
LE MARIAGE DE MINUIT 3o5
logeait Mm© de Bocquincourt. Il n'y avait personne dans le boudoir. Ils entrouvrirent la porte du cabinet de toilette. Restait celle de la chambre. Dumont, sans frapper, l'ouvrit doucement.
C'était une vaste pièce que les persiennes fermées rendaient obscure. Sur le lit, une forme étendue remua et une voix faible dit :
— Qui est là ?
— L'ami Serpigny et l'ami Dumont, répondit le peintre.
M me de Bocquincourt était étalée sur les draps de son lit défait, dépeignée et vêtue d'une chemise et d'un peignoir de toile entr'ouvert d'où sortait son genou blanc et rond. A la vue de Serpigny et de Dumont, elle s'assit, sans penser à couvrir sa gorge qu'on lui voyait. Ses paupières, ordinairement rouges, semblaient enflammées. Elle passait ses mains dans ses beaux cheveux.
— Ah! mes amis, mes bons amis, comme je suis malheureuse... vous savez donc...
Elle joignit ses mains sur son genou, en se renversant en arrière dans un mouvement de désespoir.
— Il m'a quittée, il est parti, lui! lui!
Et sa plainte s'éleva, violente et lamentable, dans cette chambre obscure et chaude. Un rayon de soleil passait par les persiennes. Etait-ce bien M me de Bocquincourt qui parlait ainsi, elle, cette
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personne effacée, méthodique, appliquée, qui mettait à peindre les fleurs une constance minutieuse et taciturne? Etait-ce bien elle qui criait son chagrin et proclamait sans pudeur le triste secret de sa vie? Et le héros de cette douleur était ce gros homme de cinquante ans, rouge et vil, qui courait les routes avec unefillette vicieuse et dévergondée.
— Fulgence! que n'ai-je pas fait pour lui! Afin d'assurer son bien-être, j'ai renoncé à me remarier. Il disposait de ma fortune à son gré, selon son caprice... et il n'a pas compris qu'il pouvait aussi disposer de moi-même. Ah ! Serpigny, de lui, j'ai tout supporté ! Il dépensait mon argent avec des filles etprenaitmes femmes dechambre presque sous mes yeux, et il n'a pas vu que j'aurais voulu être à leur place. Non! jamais il n'a eu pour moi un regard. Vous savez tout ce qu'on disait de nous, Serpigny? j'en étais heureuse, oui, heureuse, j'espérais qu'il y prendrait l'idée de le rendre vrai. Quand il rentrait, lourd de vin, j'épiais son ivresse dans l'espoir qu'elle voudrait de moi !
Elle reprit après s'être essuyé les yeux.
— Il me racontait tout et en quels termes! vous savez comme il était ! Il m'a dit ce qui se passait avec cette petite Victorine. C'était honteux, et il ne l'aimait pas, mais cela flattait son orgueil. Il la trouvait laide et il est parti avec elle, pour qu'on parle d'eux, il est si vaniteux.
Et la pauvre M me de Bocquincourt pleurait, le visage dans ses mains.
— Je ne lui demandais pas de m'aimer, mais il aurait bien pu au moins avoir envie de moi ! J'étais là, sous ses yeux, tous les jours, à toute heure? et pourtant je suis une femme ; j'en vaux bien d'autres.
Et M me de Bocquincourt, assise sur son lit, écartait sa chemise, de ses mains tremblantes, et soupesait ses beaux seins pour en faire saillir les pointes brunes qu'elle regardait de ses yeux en pleurs sous leurs paupières rougies.
M. et M me Le Hardois devaient prendre le train de cinq heures pour Grandmont où ils arriveraient pour dîner. Philippe attendait Françoise au salon entre l'oncle Palestroit et M me Brignan. M. dePalestroit voulait emmener sa fille dîner au restaurant. Le restaurant était aux yeux de M. de Palestroit ce qui symbolise la vie de Paris. M me Brignan s'excusa. Elle avait rendez-vous avec M. de Puyfond dans son petit rez-de-chaussée, et le vieillard la quitta pour aller chez Ledoyen et, de là, au café-concert. Le lendemain, avant de repartir pour Palestroit, sa fille lui avait promis de le conduire chez M me de Corinthe.M.de Palestroit désirait consulter les cartes sur le fameux Trésor des Chouans. Le Hardois lui proposait de . racheter la Fraye. C'était un
présent que Le Hardois désirait faire à Françoise, mais le bonhomme voulait savoir auparavant à quoi s'en tenir au sujet de l'or anglais. M me de Corinthe le devait assurer définitivement sur ce point. Bientôt, Françoise reparut; elle portait un costume de voyage en toile grise et, à la ceinture, la boucle en fleur d'argent que lui avait donïiée Philippe.
— Diable ! nous ne sommes pas en avance pour le train. Heureusement que j'ai de bons chevaux.
Dans la rue, à côté du coupé de Le Hardois, stationnait un vieux fiacre à grille, chargé d'une malle. jyime Olympe Gendron allait faire un tour au pays avant de revenir à Grandmont occuper la sinécure domestique que Le Hardois avait créée pour elle,
A la gare, ils montèrent dans un compartiment de première. Il y avait, dans le wagon, un vieux monsieur et une vieille dame, engourdis et silencieux. Le Hardois descendit pour aller acheter un journal; en revenant, il dit à Françoise :
— Devinez, Françoise, qui voyage avec nous?
Il la regarda en souriant :
— M . de Hangsdorff et M Ue de Kingby .
L'amour de M. de Hangsdorff pour elle avait touché M lle Kingby. On avait raconté la chose à Le Hardois. C'était la vague ressemblance deMu e Kingby avec de M Ue de Cléré qui avait enivré le baron. Et
ils partaient tous deux pour Venise, à petites journées. M. de Hangsdorff s'était juré qu'aucune femme n'entrerait jamais chez ses chères verreries. Il avait retenu un appartement à l'hôtel d'Angleterre. Delà, il comptait bien faire quelques infidélités à la belle Kingby, et visiter, en secret, ses filles étincelantes dans leur palais de Murano, au fond de la lagune endormie .
Françoise avait rougi légèrement .
— Vous ne regrettez pas M. de Hangsdorff, Françoise?
— Et vous, Philippe, vous ne regrettez personne? Il lui répondit tendrement :
— Non, Françoise, personne ne vous ressemble assez. ^
Et il lui baisa la main, à la vue des deuxvoyageurs renfrognés et hargneux.
Le train siffla. Le Hardois et Françoise causaient doucement de choses et d'autres. Elle était songeuse. Le vieux monsieur et la vieille dame changèrent de compartiment à la première station. Le Hardois alluma une cigarette. Gomme M. de Çléré, jadis, touchait du bout du doigt la cendre grise de son gros cigare, Le Hardois, de l'ongle, faisait tomber la sienne, seulement sa main tremblait un peu de fièvre et d'impatience.
A la petite gare de Cursay, ils descendirent.
En sortant de la gare, Françoise reconnut la voiture qui les attendait. C'était celle que menait Le Hardois, le matin de leur rencontre dans l'avenue du Bois. Elle reconnut les panneaux luisants, les hautes roues rouges, les chevaux robustes.
— Voulez-vous monter près de moi, Françoise?
Légère, elle s'enleva jusqu'au siège. Le Hardois rassembla les rênes et toucha les bêtes du fouet. Les crinières tressaillirent; les croupes rondes s'arquèrent. Un souffle d'air brusque et chaud frappa Françoise au visage. Philippe la regardait ardemment. Elle respira, sentit en elle quelque chose de fort et de doux, et s'abandonna à la vitesse.
Au sortir de la petite ville de Cursay, la route s'enfonce dans la campagne, entre deux rangs de beaux arbres. A droite et à gauche, les champs s'étalaient. En face, une ligne sombre marquait le commencement de la forêt de Cursay où s'enclave la terre de Grandmont. C'était une fin de journée chaude et sereine. Les sabots des chevaux frappaient la route poudreuse. En entrant en forêt, le sol durci sonna. On traversait des fraîcheurs subites. A un carrefour la voiture tourna court.
Du bout de son fouet, Philippe montra un long mur que dominaient des cimes pressées d'arbres. Une grille franchie, à l'extrémité d'une longue avenue, on apercevait le château en perspective.
Il avait été bâti, de 1809 à 181 2, par l'architecte
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Percier pour le baron Le Hardois. Le vieux ministre Favait entrepris en vue d'une visite de l'Empereur, qui, du reste, n'y vint jamais, et il avait ordonné un bâtiment digne de cette destination impériale. L'aigle s'y éployait au fronton et auxcha-
• piteaux des colonnes engagées de la façade. Il se répétait à l'intérieur, aux cuivres des meubles, aux soies des tentures, aux porcelaines des vaisselles, au métal des argenteries . Tout était resté à Grandmont dans l'état primitif et, au fond du large vestibule, le buste du vieux Le Hardois semblait encore
; attendre la venue de son auguste maître.
— Françoise, voulez-vous monter à votre chambre, ou préférez- vous dîner de suite?
Elle jeta son chapeau léger sur un guéridon. La colonne qui en soutenait le marbre imitait le tronc écailleux d'un palmier qui prenait racine au dos d'un sphinx à triple tète ; ses six pattes allongées griffaient le pavage blanc et noir.
La salle à manger où ils entrèrent était énorme. Le mur, d'un rouge pompéien, développait une dou- Dle frise de chars guerriers et de joueurs de flûte. La Victoire menait la première et l'Amour conduisait la seconde. La Victoire tendait des couronnes tandis que l'Amour était lui-même couronné. Au milieu, la table d'acajou massif était chargée d'une lourde argenterie. L'N d'or marquait le fond des
assiettes blanches. La salle était fraîche et sonore. Une abeille y bourdonnait, survivante des ruches impériales dont l'essaim tissé damassait le linge.
Quoiqu'il fit jour encore, le salon où ils allèrent, en quittant la table, était déjà éclairé par son lustre et par ses appliques. Françoise s'avança vivement vers les grandes portes-fenêtres. Elles étaient ouvertes sur les jardins de Grandmont. Ils étendaient au bas de la terrasse leurs parterres de fleurs et leurs pelouses sous un crépuscule lumineux et doux.
— Oh! Philippe, le beau jardin !
Ils sortirent. L'air était suave, bleuâtre et apaisé. Le gravier de la terrasse grinça sous leurs pas . Ils descendirent l'escalier. Le Hardois voulut aller chercher à Françoise son chapeau et son manteau. Elle l'attendit auprès d'un haut vase sculpté. Une petite chauve-souris voltigeait à l'entour, mobile et incertaine.
Ils marchèrent silencieusement. Les allées aboutissaient à un bassin rond qui luisait doucement. Ils s'arrêtèrent au bord. Françoise frappa légèrement du pied la pierre de la margelle. Ce petit bruit emplit à lui seul tout le silence. Elle regarda le château. Il apparaissait de là, grandiose et sombre, avec quelques-unes de ses hautes fenêtres éclairées. Françoise se taisait. Philippe lui prit la main.
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— Vous détestez donc bien ce pauvre Grandmont, Françoise ?
Elle ne répondit pas et sourit faibleme.nt.
— Non, Philippe, non, mais je ne m'y sens pas à Taise. J'aime mieux ce jardin, ces fleurs et surtout ces bois que nous avons traversés et qui doivent être si beaux à cette heure . Sont-ils à vous, Philippe ?
— Non, Grandmont n'a que ses jardins et son parc. La forêt est à l'Etat, c'est-à-dire à tout le monde.
Puis, il ajouta :
— Vous n'aimez pas ce qui m'appartient.
Elle se baissa et cueillit une rose qu'elle mit à sa ceinture. La fleur de pourpre et la fleur d'argent mêlèrent leurs pétales.
— Pardonnez-moi, Philippe.
Elle hésita un instant. Le long" crépuscule s'assombrissait. Elle reprit :
— Oui, je n'aime pas tout ce qui me rappelle que vous êtes riche. Je crois savoir maintenant mieux pourquoi, Philippe.
Elle lui prit la main à son tour.
— Oui, Philippe, je crois que je vous aime; je crois même que je vous aimais depuis longtemps. Aussi je détestais tout ce qui m' éloignait de vous, tout ce qui me séparait de vous, tout ce qui me défendait à vous. Et cette rancune, c'était peut-
être du regret. Oh! que j'ai souffert, Philippe 1 Je repoussais avec angoisse la pensée de vous aimer. Etait-ce bien vous-même que j'aimais ? Ne se glissait-il pas, à mon insu, dans mon amour, quelque chose d'indigne de lui? L'intérêt a des passages si secrets à notre cœur; il y pénètre si sournoisement. Oh! Philippe, comme j'ai souffert de ce doute!
Elle s'arrêta, baissa la tête et dit tout bas :
— Mais, maintenant, il me semble que je suis sûre de moi.
— J'ai eu tort, moi aussi, Françoise. J'ai donné à mon amour un nom qui n'est pas le sien. Je ne l'ai appelé que mon désir. Je vous aime, Françoise.
Il reprit.
— Oublions ce que nous étions pour ne plus nous souvenir de ce que nous sommes. Vous n'êtes plus M 1Ie de Cléré et je ne suis plus M. Le Hardois. Vous n'êtes même plus Françoise et je ne suis plus Philippe. Nous nous aimons. Nous n'avons plus rien que nous-mêmes et c'est ce que nous voulons l'un de l'autre.
Il lui entoura la taille de son bras. Ses doigs atteignirent, à la ceinture de Françoise, la rose qui s'effeuilla, et il n'y resta plus que la fleur d'argent épanouie.
La nuit était presque complètement venue. L'air
embauma. L'eau du bassin s'éclaircit. Au fond du jardin, au-dessus des arbres, la lune s'était levée, pleine, ronde et molle, d'un éclat un peu terni, et laiteuse. Ils marchaient doucement dans l'allée. Elle pénétrait sous les grands arbres du parc. L'ombre y était argentée. L'odeur des feuilles et des écorces la vivifiait subtilement. Ils se promenèrent longtemps. Ils arrivèrent à une grille qui s'ouvrait dans le mur.-
Elle donnait sur un chemin forestier. Ils le suivirent, entre deux bordures d'herbe courte, tout blanc sous la lune, maintenant ardente et claire, qui montait dans le silence nocturne. Il remplissait la forêt entière de son immobilité pensive et de sa limpide solitude.
Ils s'assirent au rebord du fossé, le dos à l'herbe et restèrent ainsi longtemps immobiles, sans parler. . .
Un bruit de pas les fit tressaillir. Quelqu'un marchait sur la route. L'homme passa près d'eux. C'était un ouvrier en bourgeron de toile, son paquet à l'épaule, au bout d'un bâton. Il fit un détour pour s'écarter du couple assis. Sa figure apparut en pleine lumière, tannée et saine. Il passa outre et, une fois passé, tourna la tête, puis s'éloigna. Le silence redevint lui-même.
Philippe et Françoise se sourirent, puis leurs visages devinrent graves. Qu'avaient-ils été pour
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ce passant inconnu? ce qu'ils étaient vraiment Fun pour l'autre : un homme et une feipme, car que leur importait qu'on les attendît là-bas, dans ce vaste château impérial, debout avec ses hautes fenêtres éclairées, ses meubles massifs, ses aigles, ses couronnes, ses abeilles. Qu'importaient les valets du vestibule et les chevaux des écuries, et la fortune et l'argent, pourvu que ce chemin fût solitaire, que cette lune fût brillante, que cette nuit fût silencieuse! Ils n'étaient plus que deux êtres qui s'aimaient. L'amour leur battait au cœur. L'herbe était douce et l'heure bonne. Que leur fallait-il de plus, sinon eux-mêmes?...
Ils se prirent, doucement, sans que leurs lèvres unies se quittassent. La main de Philippe toucha la fleur d'argent de la ceinture de Françoise. Il en disjoignit les pétales agrafés qui se heurtèrent, avec un petit bruit argentin, au bout du ruban souple. La lune de minuit atteignit le haut du ciel vide, et, quand elle éclaira leurs visages, ils se regardèrent de si près qu'ils ne se voyaient plus, parce que leurs bouches se touchaient.