SCÈNE XII
SOPHIE, VICTORINE, puis ALEXIS.
SOPHIE, revenanl vers Victorine, qui est restée comme pétrifiée, sur le fauteuil à droite.
Eh bien, qu’a-t-elle donc? à quoi songe-t-elle?
Alexis sort de la chambre h droite et vient avec Sophie derrière le fauteuil
do Victorine.
SOPHIE, bas.
Que faites- vous, mon frère ! Ah! ne vous montrez pas, ne lui parlez pas, puisque vous ne pouvez pas la sauver.
ALEXIS
Parlez-lui, ma sœur, elle m’effraye 1 SOPHIE, à Victorine.
Victorine ! Victorine ! Es-tu sourde ? es-tu morte ? Répondsmoi donc!
v VICTORINE, sortant comme d’un rêve.
Ah! qu’est-ce qu’il y a ?
SOPHIE
Tu oublies donc que je t’attends? Tu no veux donc pas dormir ?
Tiens! c’est vrai, je n’y songeais plus.
SOPHIE
Que fais-tu là ? à quoi songes-tu ?
A rien! Je m’étais assise là, et je regardais le parquet.
SOPHIE
C’est donc bien beau, un parquet?
Je ne le voyais pas.
SOPHIE
C’est à Fulgence que tu pensais?
A Fulgence? Oui... non... je ne sais pas.
SOPHIE
C’est que tu l’aimes tant 1
VICTOR1NE
Je l’aime tant!... Mon Dieu, je ne le déteste pas, Fulgence... Je le crains un peu, voilà tout.
SOPHIE
Tu en as peur! Avoue que tu en as peur !...
Peur?... pourquoi?
Elle se presse en frissonnant contre Sophie.
ALEXIS, se montrant.
Tu en as peur, Yictorine? Oh ! c’est que lu ne l’aimes pas, val
VICTORINE, se levant.
Ah! monsieur Alexis!... vous voilà revenu?... (Froidement, avec efTort.) Vous assisterez à mon mariage ? (Pla3 froidement.) Je vous suis bien reconnaissante.
ALEXIS
Ton mariage!... ton mariage ne se fera pas. Je m'y opposerai, moi! Me contrediras-tu?
Vous vous y opposerez? Et pourquoi donc?
ALEXIS
Parce qu’on doit aimer son mari, et que tu n’aimes pas celui qu’on te donne.
Qu’en savez-vous, monsieur Alexis? Où prenez-vous que je n’aime pas Fulgence? Qui vous a dit cela?
SOPHIE
Pourquoi feindre ainsi, Yictorine? pourquoi mentir quand ton sort peut être décidé par un moment de sincérité ?
Mentir ! pourquoi me dites-vous donc que je mens ? pour-
qui me prenez-vous ? que pensez-vous donc de moi tous les deux?
ALEXIS
Yictorine, tu semblés égarée. Qu’as-tu, ma chère enfant ? Voyons, ouvre-nous ton cœur. No sommes-nous pas tes meilleurs amis? ne suis-je plus ton frère? ma sœur n’est-elle pas la tienne? Crois-tu que nous ne t’aimions pas de toute notre âme, que nous ne soyons pas résolus à te sauver, si tu nous dis seulement un mot ?
Laissez-moi... J’ai mal à la tête, j’ai la fièvre, et vous me tourmentez; vous me faites du mal pour le plaisir de m’en faire... Mais rien ne vous sert de vous moquer de moi ; j’aime Fulgence, oui, je l’aime, et, malgré vous... malgré tout le monde, je veux l’aimer!
t Elle s'échappe des bras de Sophie, et va vers la porte de gauche.
SOPHIE
Écoute donc, Victorine, écoute encore...
Non, non, j’ai dit tout ce que j’avais à dire»..
Elle sort vivement.
ALEXIS
Ne la quittez pas, ma sœur! elle m’inquiète !
SOPHIE
Moi, je ne la reconnais plus ; je ne la comprends plus. Oubliez ce que je vous ai dit mon frère, et partez !
ALEXIS
L’abandonner ainsi ? Non, certes !
SOPHIE
Ah! ciel! on vient! on frappe ! N’ouvrez pas! cachez-vous!
Elle enlro précipitamment h gauche, dans sa chambre.