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LES ANGLAIS, LES PORTUGAIS, LES ITALIENS ET LES HOLLANDAIS AU MAROC

Après les Allemands, sur le même rang comme appétits, mais bien avant eux comme influence réelle, les candidats les plus sérieux à la succession marocaine, sont incontestablement les Anglais.

Bien que les Anglais eussent commencé avant le xvne siècle à entretenir avec le Maroc des relations politiques, ce fut sous le règne de Charles Ier que ces relations prirent une réelle consistance. A cette époque, nous trouvons la trace d’une ambassade marocaine envoyée au monarque anglais par l’empereur Mouley-Cidan, et nous voyons la flotte britannique concourir avec les bâtiments marocains à châtier les pirates de la ville de Salé. Mouley- Cidan étant mort en 1630, les Anglais continuèrent sous son successeur à resserrer les liens d’amitié qui les unissaient aux princes

LES ANGLAIS AU MAlîOC.

marocains; cependant, bien que leurs efforts tendissent à s’emparer sur la côte africaine d’un poste stable, ils n’y étaient point parvenus encore lorsque la révolution de Portugal leur permit inopinément de réaliser ce désir.

Ce fut en 1640, comme l’on sait, que le Portugal, secouant les liens qui l’unissaient à l’Espagne, reconquit son indépendance et proclama en qualité de roi, Jean IV, duc de Bragance. Le nouveau monarque n’avait que de faibles moyens pour résister à la monarchie encore redoutable dont il se séparait violemment ; il porta donc ses yeux vers les puissances d’Europe pour y chercher des protecteurs, et il ne manqua pas d’en rencontrer. La France, qui trouvait là une nouvelle occasion de saper la maison d’Autriche, l’Angleterre qui espérait se faire payer son alliance par quelque bonne colonie, se montrèrent tout naturellement disposées à lui tendre la main. En ce qui concerne la France, nous ne pensâmes point à réclamer au roi Jean la récompense de nos subsides. Il n’en fut point ainsi de nos voisins d’outre- Manche, et quand Monk eut rétabli Charles II sur le trône des Stuarts, la Grande-Bretagne obtint le prix de ses services. Au commencement de 1660, le jeune monarque anglais reçut, avec la main de la jeune infante dona Catalina, fille de Jean IV, le port africain de

Tanger, dont le gouverneur, le comte d’AVintes — précisément un Portugais — avait pris le parti de la maison de Bragance, au moment de la révolution.

Ce fut en vain que le roi Philippe IV essaya d’obtenir d’Avintes, qu’il remît la place aux armes espagnoles plutôt qu’aux Anglais, aux « hérétiques (1) ». En 1662, les Anglais firent leur entrée triomphale dans Tanger.

Les nouveaux maîtres parurent tout d’abord décidés à s’installer solidement dans leur récente conquête et commencèrent, autour de la ville, d’importants travaux. Cependant la pénurie d’argent dont souffrait à toute heure la cour de Londres ne lui permettait guère de gaspiller sur des côtes lointaines de grosses sommes, alors que, pour parer aux fastueuses dépenses de la maison royale, on était obligé d’implorer un subside de Louis XIV, de vendre à la France Dunkerque, ce dernier bastion de la puissance britannique sur le continent. Au point de vue commercial même, Tanger n’avait pas donné à la nouvelle métropole les résultats qu’elle avait espéré en obtenir : le climat tout salubre qu’il

(1) « Mas cierto parece que Felipe IV procurase ganar, como se pretende, al condc de Avintes, para que en lugar de entregar la ciudad à los lierejes, la devolviese à sus antiguos sonores os reyes de Espaiia. » Canovas del Castillo, Apuntes para la hisloria de Marruecos dans la Revista cientifico militar de Barcelone.

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fût, était si différent de celui de l’Angleterre, qu’une mortalité redoutable décimait la garnison. On en vint donc peu à peu à abandonner les travaux commencés, jusqu’à ce que bientôt on abandonnât la ville. En 1684, quand le sultan Mouley-Ismaël replanta le croissant sur les murs de l’ancienne capitale de la Tingitane, il n’y avait plus, dans la place, un Anglais pour lui disputer l’entrée.

La perte volontaire de Tanger n’empêcha pas l’Angleterre de continuer, avec les souverains du Maghreb, des relations suivies d’amitié et de commerce, et vers 1726, nous trouvons à la Haye, l’alcade Perez, en qualité de représentant du Sultan vis-à-vis des cabinets anglais et hollandais. Déjà, à cette époque, l’Angleterre cherchait à empêcher les puissances européennes de prendre, au Maroc, la situation prépondérante qu’elle n’avait pu y acquérir ellemême. Le 17 octobre 1732, le jour où fut défaite l’armée marocaine aux ordres du baron de Ripperda cet aventurier hollandais qui tenta de chasser les Espagnols de Ceuta, on trouva, sur le champ de bataille, une lettre d’un marchand anglais de Tétouan demandant le paiement des armes et des munitions de guerre fournies par l’Angleterre pour cette expédition (1).

(1) « Hallôse por ultimo une carta de un mercader inglés establecido en Tetuan, en que este pcdia se le pagasen las mu-

Depuis cette époque, l’influence anglaise au Maroc n’a cessé de s’accroître, subissant parfois des temps d’arrêt, mais regagnant bientôt le terrain perdu, grâce à cette habileté que possèdent nos voisins d’outre-Manche à s’immiscer profondément dans les affaires qui les regardent le moins. Cherchant un jour des débouchés à leur commerce, essayant le lendemain de reconquérir au Maroc l’influence politique qu’ils y occupèrent au xyii0 siècle, les Anglais sont aujourd’hui les Européens les plus remuants du Maghreb. Leur consul-général à Tanger, a toujours eu pour mission primordiale de surveiller ses collègues et de les empêcher de prendre sur le sultan un semblant d’influence : il est chargé d’appliquer au Maroc la célèbre maxime anglaise : Personne où nous ne pouvons être nous-mêmes.

On se souvient de la tentative effectuée par le cabinet de Saint-James auprès du gouvernement chérifien en 1892. A cette époque, un ancien résident à Zanzibar dont on louait beaucoup à Londres l’esprit subtil et l’habileté diplomatique, Sir Evan Smith, partit pour Fez avec mission de faire signer à Mouley- Hassan le prédécesseur du sultan actuel, un traité de commerce qui eût consacré la suprématie britannique au

niciones suministradas desde Inglaterraâ los Moros para aquclla guerra. » Canovas del Castillo. Apuntes.

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Maghreb. Mais toutes les finesses de Sir E. Smith ne purent venir à bout des préventions

Fontaine à Tétouan.

du Sultan. — Le souverain marocain se répandit en offres de toutes sortes, en offres de poli-

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tesse surtout : quant à signer le moindre traité, il s’y refusa obstinément. Devant cette fin de non-recevoir le Foreign Office estima que peutêtre il s’était trompé en attribuant à son envoyé des qualités diplomatiques de premier ordre : on rappela donc Sir Evans et on le remplaça par Sir Wart Ridgeway, ancien sous-secrétaire d’État au gouvernement d’Irlande. Mais Sir Ridgeway, accueilli par Mouley-Hassan aussi poliment que l’avait été Sir Evans, n’obtint rien de plus que son prédécesseur : il rentra à Londres avec des promesses , c’est-à-dire après un échec complet.

Mais les Anglais n’étaient pas gens à se décourager pour « si peu ». Ils reprirent presque instantanément leurs menées et le remplacement, en 1894, de Mouley-Hassan par le tout jeune Mouley Abdul Azis mit dans leurs mains de nouveaux atouts. Puisque les moyens officiels avaient échoué, le cabinet de Saint- James essaya d’agir en suivant des voies plus détournées et ce fut dans cet esprit qu’il chargea d’une mission occulte un Ecossais, un certain Mac-Clean, ancien lieutenant d’infanterie (69e régiment), dont les efforts devaient tendre à circonvenir les amis du Sultan, pour arriver plus sûrement au souverain lui-même.

Mac-Lean se mit aussitôt à l’œuvre. Il chercha tout d’abord à devenir le favori du favori

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du souverain, un certain El Menebehi, personnage assez peu recommandable. Il y parvint facilement, devint bientôt le « caïd Mac-Lean » et, avec ce titre, cumula les doubles fonctions d’instructeur de l’infanterie marocaine et de courtier commercial chargé de tous les achats que l’empire chérifien jugerait bon de faire en Europe. La curiosité enfantine de Mouley Abdul Azis — né en 1883 — pour tout ce que la civilisation occidentale représente, dans son esprit, d’amusements frivoles, ses goûts dispendieux et ses tendances innovatrices furent habilement exploités par Mac-Lean et c’est grâce aux agissements de cet agent qu’ont été préparées les réformes administratives dont nous avons parlé précédemment à propos de l’impôt, réformes qui seraient bientôt accomplies par le Ghérif sous le patronage de l’Angleterre et avec le concours unique de sujets britanniques.

L envoi en 1901 d’une ambassade marocaine à Londres, ambassade accompagnée, ou plutôt conduite, par 1 inévitable Mac-Lean; plus récemment encore 1 envoi à IVbat d’un plénipotentiaire spécial Sir Arthur Nicholson, chargé de saluer le sultan au nom du nouveau roi d Angleterre, ont été le signal d’un redoublement de faveur pour les sujets britanniques. Il est donc de toute nécessité que nous surveil-

Ions de près une situation qui n’esF pas actuellement sans danger pour notre influence dans le nord de l’Afrique.

Nos adversaires ont réussi à enraciner dans l’esprit du jeune sultan cette idée que si la France est la puissance qu’il ait le plus à redouter, l’Angleterre seule peut contrecarrer notre action. Malgré le manque de cohésion qui le caractérise depuis quelque temps, le gouvernement marocain est d’ailleurs trop prudent pour affirmer ses sentiments à ce sujet par des actes qui provoqueraient de justes représailles de notre part. 11 ne cesse de nous prodiguer les plus vives assurances d’amitié, mais il se prête en même temps à une continuelle et insaisissable infiltration de l’élément anglais, qui, de l’opinion même des colonies étrangères du Maroc, peut constituer à la longue pour la puissance maîtresse de l’Algérie un intolérable contre-sens politique.

D autre part, depuis quelques années, un courant d’-opinion s’est dessiné en Angleterre, suivant lequel la Grande-Bretagne céderait volontiers à l’Espagne ce fameux Gibraltar, qui tient si à cœur et si justement à nos voisins de l’autre côté des Pyrénées. Le cabinet de Saint- James ne mettrait qu’une petite condition à cette restitution, ce serait la cession de Ceuta.

Ceci est imprimé, de temps en temps, dans

LES HOLLANDAIS AU MAROC

les feuilles de Londres et cette thèse était récemment mise en avant dans le Times, par un amiral qui n’est pas le premier venu. La proposition était précédée de considérants qui présentaient la rétrocession de Gibraltar à l’Espagne comme un acte de galanterie auquel se soumettrait l’Angleterre par un esprit de pure équité : quant à Ceuta « ce mauvais port, mal fortifié, peu sur pour les navires », ce ne serait pas une compensation suffisante, mais enfin, la justice avant les convenances personnelles.

Nous devons dire que, malgré sa hidalguia bien connue, l’Espagne a accueilli avec froideur ces avances de la rusée Albion.

Et la vérité est qu’avec la portée des canons modernes, Gibraltar, qu’on peut canonner d’Algéciras, perd chaque jour de sa valeur, et que le moment n’est pas loin où cette fameuse pointe d’Europe ne sera qu’un nid à bombes, dangereux seulement pour ses défenseurs.

Les Anglais, en gens avisés, aimeraient à s’en défaire avant cet instant critique, et pour faire d’une pierre deux coups, comme on dit vulgairement, ils ne détesteraient pas, tout en faisant leurs affaires, se donner les gants de nation désintéressée.

Gela leur arrive si peu souvent.

LE MAIiOC.

Ceuta, au contraire, acquiert chaque jour de l’importance. Sans compter sa position sur le territoire africain qui donne au détenteur la facilité de prendre quand il le voudra une influence prépondérante au Maroc, sa situation topographique et son isolement dans une presqu’île rocheuse, à l’entrée du détroit, permettent d’en faire, avec quelques dépenses, un réduit formidable et inexpugnable.

Les Espagnols seraient par trop naïfs, s’ils acceptaient la proposition des Anglais, mais nous n’avons rien à craindre de ce côté, nous savons de bonne source qu’ils n’y songent point. Il faut les en féliciter.

De même que les Anglais et en même temps qu’eux, les Hollandais, entretinrent jadis avec le Maroc des relations commerciales et politiques d’une certaine importance. Au temps où le pavillon des Provinces-Unies sillonnait les mers avec une autorité qu’il a perdue aujourd’hui, à une époque où il n’existait point d’autre route des Indes que l’océan Atlantique, les bâtiments hollandais eurent à longer souvent la côte occidentale du Maroc et il s’ensuivit forcément des échanges avec le littoral, même avec l’intérieur des terres. A diverses reprises, les souverains du Maghreb eurent à solliciter l’appui du gouvernement d’Amsterdam ou de la Haye et nous avons cité l’alcade

LES PORTUGAIS AU MAROC

Perez comme le représentant officiel dn sultan

Un voyageur indigène.

Abdallah dans les Provinces-Unies au commencement du xvme siècle.

Ces relations perdirent de leur fréquence avec la décadence du gouvernement hollandais,

et, depuis quelques années, elles n’ont plus guère qu’un intérêt historique : inutile donc, de nous y arrêter davantage.

Nous ne parlerons guère plus des Italiens dont le consul à Tanger a été supprimé il y a un petit nombre d’années, passons donc au Portugal qui pourrait avoir, lui aussi, des prétentions sur le Maroc.

A coup sûr, si les droits actuels étaient décomptés en raison des droits anciens, le roi Dom Carlos demeurerait aujourd’hui le prétendant le plus légitime à l’empire des Almoravides. Alors que les Maures étaient encore maîtres sur notre continent, alors qu’ils dominaient à Grenade et en Andalousie, nous voyons de hardis Portugais franchir le détroit, s’emparer de Ceuta en 1415 (1), puis de Melilla et quelque temps après de Cazaza à cinq lieues de Melilla, dans l’intérieur des terres.

Ce fut pour le Portugal le commencement d’une glorieuse période qui eût pu amener la conquête définitive de toute cette partie de l’Afrique septentrionale, si la découverte des Indes et l’appât de richesses plus considérables

(1) « Perdiôse en su tiempo (de Muley-Saïd) Ceuta que fué asaltada y tomada por los Portugucses. » Canovas del Castillo. Déjà en 1180, puis en 1182, un amiral portugais D. Fuas Rounpilio avait franchi le détroit et débarqué à l’improviste près de Ceuta, enlevant à la vue de cette place un nombre considérable d’embarcations mauresques.

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n’avaient attiré les Portugais vers des régions plus lointaines.

L’initiateur de la gloire portugaise au nord de l’Afrique au commencement du xve siècle fut l’infant Dom Henri, fils du roi Jean Ier qui, mis en goût par l’exemple de Béthencourt et excité par les encouragements du pape Martin Y, poussa ses découvertes bien au delà du cap Noun terme habituel, à cette époque, de la navigation des Européens dans ces latitudes. Ce prince, chez lequel le goût de l’étude se joignait à celui des armes, fut à tous les points de vue une personnalité extraordinaire pour son époque. Doué d’une intelligence supérieure, il avait compris l’avenir que réservait à son pays, sa situation géographique à l’extrémité méridionale de l’Europe, à l’avant-garde des découvertes et des explorations. On dit que souvent au haut des tours de son palais de Chagres, il demeurait des heures entières les yeux fixés sur l’horizon, dans la direction de ces latitudes méridionales vers lesquelles l’entraînait l’appât de l’inconnu, le désir de porter au loin le nom et la civilisation de son pays.

Dans ces premières courses le long des côtes de Maroc, l’infant Dom Henri avait été mis au courant par les indigènes, encore que d’une façon bien vague, de la forme du continent

africain. Ces renseignements, venant corroborer ce qu’on savait du Continent Noir par Hérodote, Possidonius, Pline, Ptolémée, par les descriptions récentes de Marco Polo et de Pierre d’Ailly ne firent qu’enflammer les désirs du prince, et ce fut dans le but de donner à ses découvertes une base scientifique indispensable, qu’il réunit au palais de Chagres tout ce qui avait en Europe une réputation justifiée comme cosmographe ou marin. « L’école hydrographique catalane lui fournit Jacques de Majorque, le Danemark lui recommanda le gentilhomme Ballatre, Venise se vit enlever par lui Cada-Mosto; et Christophe Colomb, jeune encore, vint livrer un combat presque à sa vue, à la suite duquel, sauvé comme par miracle, il se fixa à Lisbonne et oublia Gênes pour se vouer à sa glorieuse destinée. »

Au temps de l’infant Dom Henri et du roi Alphonse V, justement surnommé l’Africain (1438-1481), les Portugais se rendirent redoutables en Afrique. Ce dernier prince, à la tête d’une flotte de deux cents voiles et d’une nombreuse armée de débarquement, menaça Tanger et enleva d’assaut, près de cette dernière ville, Alcazar-el-Zaguer, un port important. Ce fut en vain que le cheik Mouley voulut reprendre cette place : après deux assauts infructueux, il fut repoussé définitivement dans

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une sortie où il perdit beaucoup de monde. Ap rès la prise d’Alcazar-el- Zaguer, Alphonse s’empara, avec 10.000 hommes, d’Anafe ou Anafa, sur la côte atlantique, et la réduisit en cendres; puis, continuant le cours de ses

Montagnes près Ksar el-Kébir.

conquêtes, ce prince mit le siège devant Arzila ou Arcilla, qu’il emporta d’assaut et détruisit, jetant parmi les Maures une telle crainte que Tanger ouvrit ses portes sans combat (1471). Depuis cette époque, les armes portugaises ne rencontrèrent plus rien que leur résistât : Azamour, Mazaghan, Saffi, tombèrent bientôt aux mains du duc de Bragance et les choses en vinrent au point que les Maures, désespérant

LE MAIîOC.

de lutter avec succès, acceptèrent la conquête et se soumirent.

D’après Marmol, le nombre des provinces, villes et villages de V intérieur du pays payant plus ou moins régulièrement tribut au Portugal, à cette époque, était très considérable ; citons l’Al-Gharb, l’Abda, le Doukhala, le Haha au delà du cap d’Aguer; l’Abda seul lui donnait par an mille charges de chameaux, tant d’orge que de blé, dix beaux chevaux et quatre faucons. Le roi Alphonse avait à son service en dehors des troupes chrétiennes, 16.000 chevaux et plus de 200.000 fantassins (1).

Les choses en vinrent au point qu’un certain nombre de chefs musulmans ne craignirent point de passer au service d’un prince catholique, et ce fut ainsi qu’on vit, par exemple un certain Yahia, de Safïi, recevoir du roi D. Manuel le titre de capitaine-général. Dans le Riff, la puissance des Portugais, représentée par le comte d’Alcoutin, dom Pedro de Meneses, était telle, que ce gouverneur était maître incontesté de toute la côte entre Tétouan et

(1) Marmol, i, 343; ii, 21, 28, 50, 109, 111, 112, 115, Diego de Torrès, Hist. des Chérifs, p. 10.

Luis ciel Marmol Carvajal est l’auteur d’un livre intéressant intitulé : « Primera parte de la descripcion general de Africa, en todos los sucesos de guerra que ha habiclo entre los infidèles y el pueblo cristiano, y entre ellos mismos desde que Ma hom inventé su secta hasta el aùo del Senor mil y quinientos y sctenta y uno. »

Tanger, a Jamais peut-être la Providence n’offrit une telle occasion aux armes chrétiennes de s’implanter à jamais en suzeraines sur le continent africain. »

Malheureusement cette prépondérance fut éphémère et dès le commencement du xvie siècle, les Maures conduits par deux chefs audacieux, Ahmed et Mohammed, fds d’un obscur marabout du Draâh, Hassan ben Mohammed, soidisant descendant du prophète, enlevèrent successivement au Portugal plusieurs de ses possessions. En 1515 ils conquirent La Mamorra, en 1539 Saflis, çn 1549 Azamour, de telle sorte que vers la moitié du xvie siècle les Portugais en étaient réduits à quelques villes de la côte.

Ce fut dans ces circonstances que le roi D. Sébastien, sollicité à Lisbonne même, par le chérif Mohammed, roi détrôné de Fez et de Maroc, de passer sur le continent africain pour lui prêter appui contre l’usurpateur Abd-el-Melek son oncle, céda aux prières de ce prince, malgré les observations de sa famille, du cardinal Henri son oncle, et de tous les généraux portugais de son entourage (1).

Le 10 juillet 1578 une flotte considérable mit

(1) Le roi n’était pas marié et n’avait par conséquent pas d’enfants légitimes. Sa mort éventuelle faisait craindre des complications dangereuses pour l’autonomie du royaume.

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à terre, près d'Arcilla, une armée d’environ 20.000 hommes dont 12.000 Portugais et 8.000 Allemands ou Italiens qui devait être renforcée par 60.000 soldats musulmans promis par Mohammed. Une première désillusion se produisit quand on vit l’appoint annoncé par le sultan détrôné se borner à quelques milliers de mauvais soldats, mal équipés et à peine armés. Mais D. Sébastien n’était point homme à reculer, et bien qu’Abd-el-Melek — qui d’ailleurs valait en tous points, beaucoup mieux que Mohammed — offrît au prince chrétien de très honorables dédommagements s’il consentait à se rembarquer, celui-ci persista à vouloir combattre.

Les deux armées se rencontrèrent près d’Alcazar-Ivebir, entre Fez et Arcilla, le 4 août 1578 au matin. Les troupes aux ordres de D. Sébastien ne dépassaient guère le chiffre de combattants que nous avons indiqué; — 20.000 hommes environ — le prince disposait de 12 pièces de canon : quant à l’armée d’Abd-el- Melek, elle comprenait 3.000 Andalous, 3.000 fantassins réguliers, 25.000 cavaliers réguliers, 1.000 Turcs renégats à cheval et 10.000 Arabes irréguliers : le chiffre de son artillerie s’élevait à 35 pièces.

La tactique, alors en enfance, ne permettait point aux deux masses qui allaient se heurter, des manœuvres bien compliquées. Abd-el-Me-

lek qui avait la supériorité dû nombre attaqua le centre de D. Sébastien en cherchant à l’envelopper par sa cavalerie placée aux ailes, et grâce à la lâcheté du contingent allemand de l’armée chrétienne le succès de cette manoeuvre fut complet.

La mort de D. Sébastien frappé d’une balle et de deux coups de cimeterre fut le signal d’une débandade rapide et bientôt après d’un massacre général; le succès des Musulmans fut complet, et de cette armée de 20.000 Européens qui avait débarqué moins d’un mois auparavant, n’ayant en tète que des idées de victoire, à peine quelques centaines de fugitifs purent être recueillis par la flotte portugaise.

Dix-huit mille Musulmans demeurèrent sur le champ de bataille : parmi eux les deux concurrents Mohammed et Abd-el-Melek ; quant au roi Dom Sébastien, on ne retrouva point son cadavre, et sa disparition a donné lieu, en Portugal, à une légende mystérieuse qui, à trois cents ans d’intervalle, est encore racontée aux veillées dans plus d’une chaumière de l’Alü'arve ou de l’Estramadure.

La mort de l’infant Sébastien devait avoir pour son pays les suites fatales qu’avaient redouté les esprits d’élite qui l’avaient dissuadé de son entreprise. On le vit bien, quand après la mort du cardinal Henri son successeur, Phi-

LES PORTUGAIS AU MAROC

lippe II d’Espagne mit la main sur cette succession vacante. Pendant soixante ans, les deux couronnes de Castille et de Portugal furent réunies en une seule et l’Espagne mit du même coup la main sur toutes les possessions portugaises au Maroc.

Quand en 1640 éclata la révolution qui allait scinder de nouveau ces deux Etats de la péninsule ibérique, quelques villes, et en particulier Tanger, prirent parti pour le roi Jean. Mais la place marocaine était destinée à passer, comme on l’a vu, au pouvoir de l’Angleterre an moment du mariage de l’infante dona Catalina avec Charles II; il ne resta donc plus aux Portugais, au Maroc, que l’unique place de Mazaghan.

Cent années s’écoulèrent sans que rien vînt changer la situâtion du Portugal au Maroc: mais les idées qui prévalaient parmi les hommes d’Etat du cabinet de Lisbonne tendaient à abandonner définitivement un pays sans cesse en proie à la guerre civile, avec lequel des relations diplomatiques suivies semblaient impossibles.

La seule crainte de froisser le sentiment public en abandonnant une conquête que rien ne menaçait directement, fut l’unique mobile qui maintint encore le drapeau portugais à Mazaghan.

Cependant l’évacuation n’était plus qu’une

question de temps, d’heures, pour ainsi dire, quand arriva au pouvoir un homme dont on ignore encore s’il fut un grand citoyen ou un misérable, un libéral ou un despote, nous avons nommé le fameux marquis de Pombal. Ce que l’on sait certainement, c’est que le premier ministre du cabinet de Lisbonne n’était pas homme à s’inquiéter de questions de sentiments : il n’hésita donc point quand, en 1769, le sultan Sidi-Mohammed mit le siège devant Mazaghan, et ordonna l’abandon de cette place.

Nous n’avons point à juger ici cet acte politique, et sans le blâmer ni l’approuver, nous constaterons qu’il fut la fin de l’influence portugaise au Maroc. Sans doute le traité de 1772 stipula la présence d’un consul portugais à Maroc et détermina que les deux empires vivraient désormais en bonne intelligence. En réalité, ce traité proclamait solennellement que les Portugais n’étaient plus que des étrangers au Maghreb, qu’on les y considérait et qu’on les y admettait comme tels.

C’était une triste fin à des débuts glorieux.

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