‹ Le Maroc d'aujourd'hui, d'hier et de demain;Chapitre 64 sur 71 · LA BATAILLE D*ISLY · texte numérisé non relu

LA BATAILLE D*ISLY

A ce moment, et pendant qu'on apercevait dans le camp du fils de Tempereur un désordre immédiat causé par nos boulets , des nuées de cavaliers sortaient à droite et à gauche de derrière les collines et assaillaient à la fois les deux ailes et la base du triangle. « J'eus besoin a écrit le maréchal Bugeaud en cette occasion, de toute la solidité de mon infanterie, mais, pas un homme ne se montra faible. Nos tirailleurs qui n'étaient qu'à cinquante pas en avant des carrés, attendirent de pied ferme ces multitudes, sans faire un pas en arrière; ils avaient ordre de se coucher par terre si la charge arrivait jusqu'à eux, afin de ne pas gêner le feu des carrés. »

Arrêtés par la mousqueterie et par l'artillerie les masses ennemies hésitèrent et se mirent à tourbillonner. Bientôt, les premiers rangs, bousculés par ceux qui arrivaient d'arrière, firent effort pour résister à cette pression, et de cette lutte entre ceux qui voulaient percer et ceux qui ne songeaient qu'à fuir naquit un désordre indescriptible. Cette masse où les décharges de notre artillerie et nos feux d'infanterie achevaient de jeter la confusion, n'offrit bientôt plus à nos coups qu'une cible inoffensive et le maréchal jugea le moment opportun pour lancer sur elle sa cavalerie.

Aussitôt le colonel Tartas échelonne par la

•"'^%il^^«p!-

gauche ses dix-neuf escadrons de manière à appuyer son dernier échelon à la rive droite de risly et s'élance sur l'ennemi au galop de charge. Le colonel Jusuf commande le premier échelon, fort de six escadrons de spahis soutenus de très près en arrière, par trois escadrons du ¥ chasseurs.

Rien ne résiste à Télan de cette vaillante troupe qui entre à la suite de la cavalerie maroraine dans le camp de Mouley-Mohammed où se livre aussitôt une lutte pied à pied des plus sanglantes. En peu d'instants nous demeurons maîtres de la position et du camp tout entier avec l'artillerie, les tentes de l'empereur, celles de tous les chefs, les boutiques des nombreux marchands qui accompagnaient l'armée, les provisions de guerre et de bouche, 18 drapeaux, le parasol de commandement de Mohammed et une foule d'autres trophées.

Pendant que ces événements se passaient sur notre gauche, le colonel Morris qui commandait les 2c et 3c échelons, voyant une grosse masse de cavalerie qui se précipitait de nouveau sur notre aile gauche, passa l'Isly pour briser cette charge en assaillant l'ennemi par son flanc gauche. L'attaque contre notre infanterie échoua comme les autres, mais le colonel Morris eut alors sur les bras cette énorme colonne, et dût déployer pour lui résister une bravoure et une ténacité merveil-

Cascade du Mehadouna.

>.H; v'îr*,^**^-

leuses. On estime que dans ce combat particulier les 550 chasseurs du colonel Morris eurent aflaire à environ 6,000 cavaliers ennemis et ils eussent fini sans doute par être anéantis si le général Bedeau se rendant compte du danger* qu'ils couraient n'avait détaché pour les dégager les zouaves, un bataillon du 15^ léger et le 9* des chasseurs d'Orléans. Effectivement l'ennemi fut obligé à la retraite, et le colonel Morris trouva encore le moyen de charger à nouveau les fuyards en hâtant leur débandade.

Pendant qu'à droite et à gauche, la cavalerie prononçait son offensive, sabrant hardiment les bandes où le feu de notre mousqueterie avait déjà porté le désordre, notre infanterie atteignait à son tour l'emplacement des camps et se dirigeait de là, de l'autre côté de la rivière, sur l'infanterie marocaine qui se formait sur la rive gauche, faisant mine de vouloir prononcer un retour offensif. Mais nos spahis ne laissèrent point à nos fantassins le temps de joindre Tadversaire : à nouveau ils se précipitèrent sur l'ennemi et le poursuivirent pendant une heure, le sabre dans les reins, ne rencontrant nulle part de résistance sérieuse.

Bientôt la retraite se changea en débandade et, chose singulière, mais très compréhensible en pays musulman, où les battus ont toujours tort, l'armée de Mohammed eut à lutter dans sa fuite

LA BATAILLE d'iSLY. 251

moins peut-être contre nos soldats, qui s'arrêtèrent au bout d'une heure de poursuite, que contre les montagnards sauvages dont elle traversait les territoires. Ces fanatiques, jugeant sans doute abandonnés de Dieu, des croyants qui, venant de se laisser battre par de misérables r^oumis (1), crurent convenable d'accentuer leur châtiment en massacrant impitoyablement les traînards isolés et s'appropriant saintement leurs dépouilles. Des centaines de soldats furent ainsi assassinés (2).

Pendant qu'une indescriptible panique ramenait dans Fintérieur deTempire Mohammed et le reste de ses troupes, le maréchal Bugeaud, arrêtait la poursuite et ramenait au camp marocain, pour s'y établir au repos, sa vaillante petite armée. Il était midi, la chaleur était suffocante, et les troupes harassées par une marche sans arrêt, avaient besoin de répit.

Nos pertes, pour un résultat aussi grand que celui qu'on venait d'obtenir étaient presque insignifiantes : 27 tués dont 4 officiers de spahis et 96 blessés dont 10 officiers ; quant à l'ennemi il laissait 800 morts sur le champ de bataille et dût emporter de 1,500 à 2,000 blessés.

« D'après tous les rapports des prisonniers, écri-

(1) Roumiy terme ironique par lequel les Arabes désignent les^ Chrétiens.

(2) Moniteur Universel, jeudi 3 octobre ISM.

vait le même jour le maréchal Bugeaud au ministre de la guerre, on ne peut évaluer les cavaliers que nous avons eus à combattre à moins de 25,000; ils se sont montrés très audacieux, mais la confusion rendait leur? clTorts impuis-

Un musicien nègre.

sants; les plus braves venaient se faire tuer à bout portant. Il ne leur manquait pour bien faire que la force d'ensemble et une infanterie bien constituée pour appuyer leur mouvement ».

Pendant que le maréchal Bugeaud se retirait dans la tente de Mouley-Mohammed pour y rédiger son rapport sur cette mémorable journée, le prince de Joinville qui, après avoir bombardé Tanger avait annoncé son intention de se rendre sur la côte occidentale marocaine pour exercer d'autres représailles, choisissait comme nouveau point d'attaque la ville de Mogador ou Soueïra et en prenait le chemin le 9 août.

« Je vais à Mogador, à l'autre bout de l'empire, avait écrit le prince, à la date du 40 août, dans une lettre adressée au ministre de la marine: Mogador est la fortune particulière de l'empereur; outre les revenus publics, la ville est sa propriété, il en loue les maisons, les terrains, c'est, en un mot une des sources la plus claire de son revenu. Toucher à cette ville, la ruiner, en occuper l'île qui ferme le port jusqu'à ce que nous ayions obtenu satisfaction, c'est faire à Mouley-Abd-er-Rhamanetà tout le sud de son empire un mal sensible. Je me bornerai pour le moment à ces deux opérations, à savoir : prouver à l'empereur qu'il est délaissé par tout le monde dans sa cause (l'affaire de Tanger l'a prouvé), et que nous avons le moyen de lui faire du mal matériel (c'est ce que nous allons chercher à prouver à Mogador). En outre, notre apparition sur les côtes ramènera beaucoup de monde de la frontière à la x^

défense de leurs foyers et dégagera d'autant le

maréchal. Nous pourrons alors avertir l'empereur que, malgré ce qui s'est passé, noiis voulons encore la paix ; que ce que nous avons fait à Tanger et à Mogaclor lui prouve qu'il ne faut pas jouer avec nous » (1).

La ville marocaine qu'on allait bombarder, Mogador ou Soueïra s'élève à l'extrémité d'une langue de terre, près d'un havre jadis asse:'. considérable que les sables ont aujourd'hui à peu près complètement fermé.

Bâtie de 1760 à 4773, sur un plan régulier, elle a encore aujourd'hui un aspect de propreté qui étonne dans une ville marocaine. Elle vient la troisième dans la liste des villes maritimes importantes du Maghreb et constitue non seulement le véritable port de la ville de Maroc, mais celui où se charge la majeure partie des denrées du Sous et du Draâh.

La ville est complètement entourée d'un mur d'enceinte crénelé de 7 à 8 mètres de haut, à l'angle sud duquel s'élevait en 1844 une petite tour ronde armée de quatre pièces d'artillerie : c'était le bordj-el-Bermil. De ce point à l'angle sud-ouest s'étendait la ligne de fortifications de la marine, protégée par une suite de rochers contre lesquels en tout temps la mer se lance avec fureur. Là, était une batterie

(1) Moniteur universel, vendredi 30 août iSii.

de quarante-huit pièces désignée sous le nom de Scala-el-Kasbah. La porte Beni-Autem s'ouvrait sur cette batterie permettant d'y recevoir quelques embarcations. De Tangle sud-ouest à l'angle sud-est, c'est-à-dire jusque près la porte de Maroc la ligne de fortifications formait un grand rentrant dans lequel était placé la batterie de Sidi-Mekoul. A l'angle est se trouvait le bordj- Bab-Bou-Khala.

A l'ouest des batteries de la marine s'étendaient plusieurs rochers isolés dont File de Dzirah (l'île), ayant environ trois milles de circonférence et défendue par le bordj-el-Marin faisant face à la ville et protégeant le débarcadère, le bordj-Djaniah (fort de la mosquée); le bordj-Mouley-ben-Nacer qui bat la passe ouverte de la rade ; le bordj Delimi qui bat le mouillage extérieur de Salé, enfin le bordj-Faroun qui bat la passe est.

Le 11 au matin l'escadre française était réunie devant Mogador. Là, nos bâtiments allaient avoir à lutter contre des difficultés de toute nature, dont la plus petite était l'impossibilité de communiquer entre eux pendant quatre jours, par suite de la violence des vents et du mauvais état de la mer. Mouillées sur des fonds de roches, ancres et chaînes se brisaient, et leur perte enlevait à nos marins les ressources indispensables pour atteindre leur but. Tel navire n'avait plus qu'une chaîne et qu'une ancre

et encore celle-ci privée d'une de ses pattes. Le prince de Joinville ne pouvait songer à se maintenir devant Mogador à la voile. La violence des courants et de la brise eût entraîné l'escadre sous le vent, et elle eût perdu probablement l'occasion d'agir. De plus, en faisant appareiller les vapeurs avec les bâtiments à voile les premiers auraient épuisé leur combustible ; en les laissant seuls, les seconds étaient exposés à manquer de vivres et d'eau, il fallait donc rester au mouillage.

Cependant, le 15 le vent s'apaisa et il ne resta plus de la tourmente des jours précédents qu'une grosse houle de N.-N.-O.

Sachant combien les beaux jours sont rares dans cette saison et dans ces parages, le prince de Joinville prit immédiatement toutes ses dispositions pour l'attaque, mais un nouvel incidentvint encore entraver ses projets ; le vent tomba complètement, les navires tourmentés par la houle devinrent ingouvernables et Ton ne pouvait même pas songer à employer les vapeurs pour conduire les vaisseaux à leur poste.

Les préparatifshostiles qu'on faisait à terre prouvaient qu'on ne laisserait pas notre escadre s'approcher aussi facilement qu'à Tanger, et un seul projectile pouvait, en dérangeant les machines, annihiler une force qu'on avait à ménager soigneusement.

Enfin, dans l'après-midi du 15, une faible brise

se leva du nord-ouest et la flotte en profita pour mettre à la voile.

Déjà depuis un certain temps le plan d'attaque avait été arrêté, et les sondes de la ligne d'embossage avaient été exécutées en plein jour par le capitaine Maissin, du Gassendi, et le lieutenant de vaisseau Touchard : il n'y avait donc pas de tâtonnement à opérer et Ton put aller droit au but. Les trois vaisseaux vinrent d'abord au mouillage.

Le Triton, capitaine Bellanger en tête, conduisant l'escadre, laissa tomber son ancre à sept cents mètres de la place, sans riposter aux batteries ennemies qui brusquement le couvrirent de leurs feux. Venaient ensuite le Suffrenet leJemmapes qui se placèrent le Tr/fon face aux batteries ouest, le SuffreUj dans la passe dti nord, de façon à battre d'écharpe les deux batteries de la marine, le front, la tour ronde de l'îlot et, avec des pièces de retraite, la grande batterie de l'île. Tout aussitôt les bâtiments français ouvrirent le feu.

La lutte parut quelque temps indécise, mais au bout d'une demi-heure les batteries musulmanes etcellesde la marine furent abandonnées. Il n'en fut pas de même de la batterie de l'ouest, bien abritée par des épaulements de pierre sèche et molle de plus de deux mètres d'épaisseur, qui tint longtemps.

Le vaisseau le /emmapes, capitaine Montagnies,

qui était le point de mire de tous les coups finit par en avoir raison non sans une perte sérieuse causée par des obus bien dirigés. Vingt hommes tués et blessés à bord de ce vaisseau, parmi lesquels un jeune élève de grande espérance, M. Noël, mortellement atteint d'un éclat d'obus, des avaries graves dans la machine, de nombreux boulets dans la coque, attestèrent la résistance énergique des canonniers ennemis.

Une fois le feu des vaisseaux bien ouvert, ordre avait été donné à la frégate la Belle-Poule et aux bricks le Canard^ le Volage et V Argus d'entrer dans le port, et leur artillerie aidée du feu de mousqueterie exécuté avec de grosses carabinas hissées dans les hiines, contribua pour une large part à •l'abandon des batteries par l'ennemi.

Entre temps, le prince de Joinville donnait l'ordre aux trois vapeurs le Gassendi^ le Plutoii et le Phare de procéder à un débarquement et bientôt 500 hommes conduits par le capitaine de corvette Duquesne et le lieutenant-colonel Ghauchard, prenaient terre dans Pile de Dzirah malgré une fusillade des plus intenses.

Il était une heure et demie environ.

Le détachement saute dans l'eau aussitôt que les hommes s'aperçoivent qu'ils ont pied : on court le fusil haut vers la plage et gravissant à la course un talus à raide escarpe, on enlève sans

arrêt la première batterie où le contre-maître Toche, du Phare, plante le premier un drapeau. Sans attendre, deux détachements conduits Tun par le capitaine du génie Coffinières, l'autre par le lieutenant-colonel Ghauchard font le tour de

Musulman en prièies.

l'île et débusquent 3 à 400 Marocains des postes qu'ils occupaient dans les maisons ou les batteries.

On les poussa ainsi jusqu'à une mosquée où la porte fut enfoncée à coups de canon et tout aus-

sitôt les assaillants s'y précipitèrent. La lutte fut là sanglante, et plusieurs des nôtres furent tués ou blessés, entr'autres un officier d'artillerie, M. Pothier, le capitaine de corvette Duquesne, le lieutenant de vaisseau Coupvent des Bois, le souslieutenant Martin des Pallières. Arrivés à une sorte de réduit s'enfonçant sous des voûtes obscures, les Arabes disparaissaient sans qu'on sût au juste comment se diriger à leur poursuite. Nos soldats pleins d'audace voulaient s'engager dans ce dédale, mais le prince de Joinville consulté, jugea inutile d'obtenir par la force et au prix de nouveaux sacrifices, un résultat auquel on pouvait aboutir autrement.

Il fit évacuer la mosquée ef ordonna qu'on la cernât : effectivement le lendemain matin 140 Arabes en sortaient pour se constituer prisonniers. Nous ramassâmes en outre, sur les divers points de l'Ile, environ !200 cadavres.

Dans la nuit du 15 au 16, la Belle-Poule qui, seule de l'escadre était demeurée dans la passe, continua un bombardement lent de façon à empêcher le retour des Marocains dans les batteries, et au jour une seconde colonne de débarquement pri \. terre au pied de la ville même pour détruire par la mine et le pétard, tout ce qui était resté debout des fortifications.

Toutes les pièces enclouées, jetées à bas des remparts, les embrasures démolies, les magasins

à poudre noyés, enfin trois drapeaux et neuf à dix canons de bronze enlevés comme trophées, tels furent les résultats de cette journée, qui devait être décisive pour la conclusion de la paix.

Huit jours après, le prince de Joinville regagnait Cadix en laissant dans File de Dzirah une petite garnison qui y demeura jusqu'au 40 septembre.

Nous n'avons point à dire ici les résultats des deux belles victoires qui venaient d'affirmer à la face de l'Europe et la volonté de faire respecter partout notre pavillon, et le pouvoir où noms étions d'imposer, quand il le fallait, ce respect par la force. Mogador et Isly aboutirent comme on sait à la signature du traité de 4844, le plus glorieux qui ait été signé en aucun temps, entre Musulmans et Européens. Comme nous le disions plus haut, c'était là un résultat que la France a intérêt à ne point oublier, à notre époque moins que jamais.

Page 1