DAMON
Eh ! Messieurs ! Ce jour-ci est pour vous un grand jour; Si l'on vous réunit, c'est contre un bon ouvrage.
Dans le « premier [Journaliste », on reconnaît l'abbé Aubert, rédacteur littéraire des Petites Affiches, feuille quotidienne; dans le t second », apparaît Levacher de Chamois, critique théâtral du ifercwj'e, journal hebdomaire, et Damon prend la parole :
0 vous! ministres redoutés.
Qui, faisant dans Paris commerce de fumée, Pour dix écus par an vendez la renommée. Nous livrons à vos coups un mérite naissant... Allez, et, du public redressant les arrêts. Prouvez-lui que sans vous il n'est point de succès.
Réconciliés par la perspective d'une vile besogne commune, les critiques s'embrassent;
Livrez-moi la victime et je vais l'égorger,
dit l'un d'eux. Damon leur explique aussitôt que ce poème dont tout Paris s'occupe est l'œuvre du Chevalier : la Comtesse sa mère, voulant
Le guérir à jamais de la rage d'écrire,
prie ces messieurs d'agir au mieux pour déprécier son oeuvre ; voici d'ailleurs l'Extrait qu'elle-même en a rédigé : ils y trouveront les éléments de leurs articles. Convaincus par cet écrit, les deux journalistes examinent les moyens d'enlever au Chevalier la gloire de son oeuvre : d'abord, en des vers louangeurs, ils féliciteront un écrivain quelconque pour le succès du poème (1). Le « second i, dont la feuille paraîtra dans une semaine, se charge de la besogne. Sans doute, avant la distribution de ce périodique, le véritable auteur se déclarera publiquement : « Tant mieux », approuve le € premier Journaliste »,
Tant mieux, c'est lui donner un démenti formel, Pour lui le déplaisir en sera plus cruel.
Mais le complot s'affirme ; quand l'auteur du nouveau poème sera définitivement reconnu, les forbans de lettres combattront son œuvre; l'un d'eux, Valère, propose d'ouvrir la lutte par une épigramme toute prête, et Biévre lui fait réciter les vers imprimés contre le Séducteur dans les Petites Affiches du 43 novembre 1783, sous la signature de « M. de B. » ; il les attribuait à M. deRulhière, toutefois il ne les met pas au compte de Damon, l'allusion eût été trop claire. Par contre, l'identification des deux journalistes avec Aubert et Chamois va devenir complète : a Oh oui ! » s'écrie le « premier »,
Oh oui ! j'aime encor mieux attaquer un succès Que de me tourmenter pour louer du mauvais. Écoutez mon début, j'en suis surpris moi-même ; « Quelque embrouillé que soit ce prétendu poème, Par rapport à l'accueil que le public lui fait, Je vais rapidement en essayer l'extrait. »
Or, l'abbé Aubert, dans les Petites Affiches du 9 novembre 1783, commençait ainsi l'analyse du Séducteur : « Quelque embrouillée que
(1) Les deux complices renouvelaient la manœuvre de Fariau de Saint- Ange, insérant au Mercure du 22 novembre 1783 des vers composés en l'honneur de Palissot, cela quatre jours après que le marquis de Biévre s'était nommé dans le Journal de Paris comme le poète du Séducteur.
ANALYSE DES REPUTATIONS 389
soit l'intrigue de la comédie qu'on a donnée hier pour la première fois, nous allons essayer, par rapport à l'accueil que le public lui a fait, d'en tracer rapidement le plan.
Continuant sa critique le « premier journaliste i dit encore :
Je termine en disant, comme un fait sans réplique. Que les deux derniers chants sont ceux que la critique A le moins épargnés.
* Mais, remarque Valère, ce sont les mieux faits, ceux qu'on aime le plus. » Et l'autre de répliquer : « Je le dis bien exprès, ut turpiter atrum desinet in piscem mulier formosa superne. » On se rappelle que, le 20 décembre 1783, l'abbé Aubert dénigrait les deux derniers actes du Séducteur et terminait son article par la même citation d'Horace (i).
M. de Chamois pouvait se reconnaître aussi facilement dans le « second Journaliste ». Le 29 novembre 1783, il écrivait dans le Mercure, à propos du Séducteur : « De quelle expression faut-il qu'un censeur impartial se serve pour ouvrir les yeux de l'écrivain qui débute par de grandes fautes, et néanmoins avec le germe du vrai talent ! Qu'il est pénible et délicat l'emploi du critique qui n'aime que le vrai, ce vrai qui parle à tous les temps comme à tous les esprits! A la dernière scène, le Séducteur se retire avec une gaieté faite pour révolter tous les cœurs délicats, pour alarmer tous les esprits qui ont encore quelque respect pour la morale et pour ce qu'on appelle l'honnêteté publique (2). » Dans les Réputations, Bièvre versifiait ainsi, au cours de plusieurs répliques, la prose de Chamois :
DEUXIÈME JOURNALISTE
De quels mots un censeur Sans partialité pourra-t-il faire usage Pour éclairer l'auteur de ce nouvel ouvrage!
PREMIER JOURNALISTE
Vous en êtes encore à la quête des mots f
DEUXIÈME JOURNALISTE {montrant le buste de Molière) Ce buste-là me gêne.
PREMIER JOURNALISTE
... Oui? Tournez-lui le dosi (il hii retourne sa chaise Et dites que l'auteur est un homme de bien, Mais que, décidément, l'ouvrage ne vaut rien...
(1) Voir p. 362 du présent ouvrage.
^2^ Voir V. 368.
DEUXIÈME JOURNALISTE (d'un ciiv profond)
Qu'il est délicat et pénible Le devoir d'un censeur sévère, incorruptible. Qui n'aime que le vrai, ce vrai clair et précis Qui parle à tous les temps comme à tous les esprits
Et pour terminer son complice l'excite ainsi :
Que diable I Intéressez les mœurs et la décence, Soutenez que l'ouvrage, écrit avec licence. Devrait être blâmé, que les cœurs délicats En sont tous révoltés, faites bien du fracas. Comme si vous vengiez l'honnêteté publique (1)1
"Vers le milieu de la scène, un laquais entrouvrait la porte du salon et le Marquis se montrait; on apercevait ensuite Cléante et le Chevalier; l'oncle et les neveux assistent donc à la conspiration. Aux derniers mots du journaliste, ils ne contiennent plus leur colère, s'élancent sur le théâtre, et leur apparition met en fuite charlatans et folliculaires. Le Marquis parvient cependant à saisir au collet le « deuxième Journaliste » : « Qui vous a mandés? » lui crie-t-il. — « Madame la Comtesse », balbutie l'autre. Et il tend l'Extrait rédigé par la présidente du bureau d'esprit.
Stupéfait, le Marquis lâche son prisonnier, qui disparaît, tandis que les deux frères examinent avec désolation le papier saisi. On ne peut pas douter : la Comtesse, qui semblait rendue à ses fils, vient d'ourdir contre le Chevalier une détestable machination :
Je m'attendais à tout de la part de Damon,
assure le jeune homme. Mais ce dernier coup l'accable; certes, nombreux sont les poètes qui durent lutter contre l'envie; Molière désespérait de la vaincre et Racine en mourut :
Qui suis-je pour braver de semblables atteintes?
(1) Dans le cours de cette scène, une allusion paraît viser le jeune Fréron, qui dirigeait après son père la fameuse Année littéraire : le « premier Journaliste » conseille au « second » d'altérer les citations de l'ouvrage analysé, d'y glisser de faux vers. Non, répond son interlocuteur :
Un modeste confrère, Hélas I fils inconnu d'un si glorieux père, D'avance a retenu ces moyens-là pour lui.
Peut-être Fréi-on fils, âgé en 1783 de dix-huit ans, avait-il écrit lui-même le compte rendu de l'Année littéraire sur le Séducteur, au lieu de céder la plume à son rédacteur Geoffroy; quoi qu'il en soit, Bièvre prenait sa revanche des trop sévères appréciations de cet article.
ANALYSE DES REPUTATIONS 391
Son frère l'invite à ne pas perdre courage. En effet, le talent est toujours attaqué :
L'art qu'on ne peut atteindre est celui qu'on outrage; Nous sommes assiirés qu'on entendra toujours Des versificateurs sans goût et sans génie Au cygne de Cambrai refuser l'harmonie.
Et de lourds prosateurs calomnier les vers.
Puis il lui conseille d'écrire pour le théâtre :
C'est là que le public, qui ne craint que l'ennui, Au talent qui lui plaît accorde un sûr appui (1).
Mais, pour le moment, la nouvelle attitude de la Comtesse et des charlatans oblige les deux frères à prendre un parti grave; ils vont y réfléchir et se concerter avec la Marquise.
Le commencement du cinquième acte réunit la Comtesse, Cléante, Damon et Valère; la Comtesse est désolée de ce qu'elle vient d'apprendre; à Cléante qui l'accuse et lui dit :
L'écrit de votre main suffit pour vous confondre !
elle répond la vérité : l'Extrait n'était pas dirigé contre le Chevalier,
Je croyais me venger d'un auteur anonyme Assez vain pour oser dédaigner mon estime Et qui ne s'était pas fait présenter chez moi.
Quant aux charlatans, ils se justifient par un mensonge : au moment où on les a surpris, les journalistes parlaient avec eux d'un mauvais poème qui n'a rien de commun avec l'œuvre du Chevalier; les critiques entendues par Cléante en sont la preuve. Et si le Marquis a trouvé l'Extrait de la Comtesse entre les mains des journalistes, c'est qu'ils venaient le restituer à Damon, ne devant plus s'en servir. Après un aussi clair plaidoyer, la présidente supplie Cléante d'expliquer à ses fils le regrettable enchaînement de méprises.
Justement, voici le Marquis et la Marquise, mais ils ne sont pas dupes de la fourberie de Damon, et leur oncle apprend qu'ils vont quitter Paris avec le Chevalier et Lucile, car, dit le Marquis,
Puisqu'on ne peut désabuser ma mère.
Il faut l'abandonner à ceux qu'elle préfère.
Tous partiront dans la nuit pour une petite terre qui leur vient du feu Comte. L'oncle, fidèle à sa parole, accepte d'aider ses neveux et se charge de favoriser la fuite de Lucile.
(1) Allusion à la réussite du Séducteur au théâtre, malgré les critiques envieuses des « folliculaires ».
Le Marquis et la Marquise, auxquels suffît leur mutuel amour, se félicitent d'échapper aux intrigues des salons parisiens. Enfin mariés, dit la jeune femme à son mari, Lucile et le Chevalier
De leur premier bonheur charmeront noire asile. Votre frère écrira, nous lirons ses ouvrages, Non pour leur prodiguer de dangereux suffrages, Mais comme des amis, dont la sévérité Veut les livrer sans tache à la postérité. Ainsi toujours contents, sans irriter l'envie. Rien ne troublera plus notre paisible vie.
LE MARQUIS (gaiement) Oui, mais nous n'aurons point de réputation!
LA MARQUISE (de même)
Ahl c'est mon désespoir... Au reste, que sait-on? Le souvenir charmant de Pétrarque et de Laure Éternise Vaucluse et l'embellit encore : Par des époux heureux un asile habité Mérite bien aussi quelque célébrité !
Aussi, quand revient Cléante, accompagné de Lucile et du Chevalier, les quatre jeunes gens se hâtent d'aller chez l'oncle, dont l'hôtel s'élève vis-à-vis celui de la Comtesse, pour préparerleur départ. Cléante demeure : il fera connaître à la Comtesse la résolution de ses enfants.
Cependant, les intrigants du bureau d'esprit sont inquiets; ils viennent aux nouvelles : t Oui, leur dit Cléante,
Oui, tout est arrangé, mes neveux sont partis, Vous êtes à présent les maîtres du logis.
D'abord triomphants, Damon, Valère, le Médecin et Dramineau réfléchissent au scandale que va causer l'aventure. Le public donnera sûrement tort à la Comtesse, donc, termine Damon,
Il faut par notre adresse Que du mépris public son nom seul soit chargé. Et le plus sûr moyen, c'est de prendre congé. Quand par nos procédés ses enfants l'abandonnent. Nous évitons par là qu'eux-mêmes nous soupçonnent. Bien plus, on n'admirait encor que nos talents, Et nous allons passer pour des honnêtes gens 1
Voici la Comtesse qui se réfugie, en larmes, auprès de ses parasites : Mes enfants m'ont quittée! Oh ciell tout m'abandonne!
Pour unique consolation, Damon lui répond sévèrement :
Ils ont entre les mains les motifs de leur fuite :
Nous sommes bien forcés d'approuver leur conduite...
ANALYSE DES REPUTATIONS 393
Nous ne sommes pas gens à souffrir que le monde, Dans cette circonstance avec vous nous confonde... C'est de plaire au public que nous sommes jaloux : Quand vous y renoncei, nous renonçons à vous.
Et, saluant leur bienfaitrice, les quatre charlatans quittent le salon.
Ahl les monstres, les traîtres!
La cruelle leçon 1 Je la mérite bien!
Mais Cléante est là, il juge que sa sœur est suffisamment punie : « Vos enfants vous aiment toujours, et maintenant votre maison est débarrassée des intrigants qui la leur rendaient inhabitable. » — « Ah! s'écrie la Comtesse, qu'ils reviennent donc! > Désormais, elle fera tout pour reconquérir leur affection. Aussitôt Cléante appelle un laquais :
Dites à mes neveux, S'ils sont encor chez moi, que J'ai comblé leurs vœux. Qu'ils viennent se jeter dans les bras de leur mëret
Le valet sort en courant; bientôt le Marquis et le Chevalier sont aux genoux de la Comtesse :
Pardonnez la méprise cruelle Qui nous a fait douter de vos bontés pour nous.
— « Ah! je suis rassurée » — dit l'heureuse mère, et, prenant la main de Lucile :
Oui, de tous mes enfants je me vois entourée.
Cléante termine la pièce par ces vers qui en contiennent la moralité :
Vivez pour eux, ma sœur, que votre cœur charmé Se livre au seul plaisir d'aimer et d'être aimé :
Ce genre de bonheur elïace tous les autres
C'est alors que l'on peut, bravant l'opinion. Se passer très gaiement de réputation.
Une comédie trouvée dans les papiers du marquis de Bièvre.
Le 12 novembre 4783, analysant la première comédie du marquis de Bièvre, Métra écrivait dans sa Correspondance secrète : « Le caractère du Séducteur a paru souvent outré, se confondant trop facilement avec celui d'un suborneur, nuance à la vérité difflcile à saisir (d). s
Or, on trouve dans les papiers du calembouriste le manuscrit d'une pièce en cinq actes et en vers, intitulée le Suborneur.
Ce document est de l'écriture d'un copiste et ne comporte aucune correction de la main du marquis; les mémoires et journaux du temps n'y font pas allusion; les diverses collections d'oeuvres théâtrales, et en particulier l'importante collection de Soleinne, n'en contiennent pas de copie; enfin, les archives de la Comédie- Française ne gardent aucune trace de pourparlers engagés avec l'auteur d'une telle pièce. On ne saurait donc affirmer que le Suborneur est du marquis de Bièvre, mais, peut-être l'écrivit-il pour démontrer « qu'il saisissait la nuance » entre ce vil personnage et un séducteur élégant.
Sous la Restauration, l'académicien Antoine Arnault fit paraître, avec plusieurs collaborateurs, la Biographie nouvelle des contemporains; âgé de vingt-trois ans à la mort de Bièvre, il avait été l'ami d'André de Joguet, neveu du marquis, et ce fut probablement lui qui rédigea l'article consacré au calembouriste dans la Biographie. Ayant rappelé la chute des Réputations, l'auteur de cette notice continuait ainsi : « La disgrâce qu'elles éprouvèrent empêcha sans doute M. de Bièvre de livrer au théâtre d'autres ouvrages sérieux qu'il avait en portefeuille, et qui se sont probablement perdus par suite de son émigration. » Arnault pouvait connaître de source certaine l'existence des i autres ouvrages sérieux » cités à l'article. Lors du partage de la succession de son oncle, André de Joguet recueillit, outre les manuscrits du Séducteur, des Réputations et du premier acte de Périclès, celui d'un récit de voyage en Italie, qui est de la main même du marquis, et celui du Suborneur, d'écriture
(1) Tome XV, p. 219 et suiv. Voir p. 364 du présent ouvrage.
inconnue. Comme les autres, le dernier fut peut-être l'œuvre du calembouriste.
Mais s'il existe des motifs en faveur de cette paternité littéraire, d'autres tendent à l'infirmer. Biévre travaillait peu ses vers et préparait longuement ses scénarios; au cas où il serait l'auteur du Suborneur, on ne s'explique pas comment M. de Joguet ne découvrit dans ses tiroirs aucun essai concernant cette pièce, alors que le dossier des Réputations s'y trouvait, et volumineux. Les travaux préliminaires du Séducteur, il est vrai, ne sont pas non plus conservés, mais ils dataient de 1776. Enfin, pourquoi Bièvre n'eùt-il parlé à personne de sa nouvelle comédie du Suborneur?
On connaît une autre pièce de théâtre portant le même titre. Le 30 novembre 1772, raconte Pidansat de Mairobert (1), un auteur fit scandale aux Français. Avant la représentation du comte d'Essex, il monta sur une banquette, et, se tournant vers le parterre, annonça qu'il avait présenté aux Comédiens ordinaires du roi une pièce intitulée le Suborneur ; ces « histrions a s'obstinant à la refuser, il voulait en faire lecture aux habitués du théâtre, qui seraient ses juges. Ce fougueux écrivain se nommait Billard : au moment où il commençait à débiter son Suborneur, un sergent lui mit la main au collet et le conduisit chez le commissaire de police. Mené d'abord à Charenton, il fut « exilé » à Nancy, où résidait sa famille, et mourut fou en 1783; mais trois ans auparavant, le Suborneur, <i comédie en cinq actes et en vers, par M. Billard », paraissait à Paris. Cette pièce, où se meuvent cinq personnages masculins (Gaspard, Robert, Lenos, Darmancour, et Frontin), et deux personnages féminins (Isabelle et ïoinette), ne ressemble en rien à celle que l'on trouve dans les papiers de Biévre.
Le Suborneur, frère putatif du Séducteur, compte sept rôles d'hommes et quatre rôles de femmes. Le bourgeois Mondor a deux filles, Hortense et Julie, qui toutes deux sont veuves et aspirent à se remarier. Un libertin nommé Damis capte sa confiance et prend le cœur des jeunes femmes. Mondor serait enchanté de l'avoir pour gendre : il le prie de choisir entre elles. Damis répond qu'il chérit Hortense et Julie comme des sœurs : avant de prétendre à la main de l'une d'elles, il s'efforcera de savoir celle dont il est le plus aimé. Mondor consentant à cette expérience, le Suborneur a toute liberté pour exécuter ses mauvais desseins, car son but est, non pas d'épouser une des jeunes veuves, mais de les séduire toutes deux; plus tard, il prendra pour femme une vieille financière très riche. Dans ses machinations, il est aidé par son valet Pasquin.
Damis persuade à chacune des deux sœurs qu'elle est seule à posséder sa tendresse. Faisant naître en elles une rivalité, il décide
(1) Mémoires secrets, t. VI, p. 232.
Julie d'abord, Horlense ensuite, à un mariage secret : heureusement, elles ont une soubrette, nommée Lisette, qui voit clair dans les intrigues de Damis. Le jeune libertin commet d'ailleurs l'imprudence de courtiser Dorimène, amie des deux soeurs. Au moment où le valet Pasquin, costumé en notaire, va signer un faux contrat entre son maître et Julie, Lisette le démasque, et l'on découvre le guet-apens. Lisimon, père de Damis, survenant à ce moment, apporte une lettre de cachet qu'il a obtenue contre son fils, et le Suborneur, arrêté par un exempt, expiera en prison ses crimes envers tant d'époux, tant d'amants, tant de pères. En plus des personnages cités, le peintre Carmin, un jockey de Damis et un laquais de Mondor aident à la marche de la pièce.
Cette comédie, alerte et spirituelle, est certainement l'œuvre d'un consciencieux élève de Molière, et l'on a vu l'enthousiasme du marquis de Bièvre pour l'illustre poète. Les vers suivants, où Damis explique à son valet Pasquin ses théories sur l'amour, donnent le ton de l'œuvre entière; ils rappellent les entretiens du Marquis avec Zéronès ou Darmance, dans le Séducteur :