SCÈNE VII LES MÊMES, MOINS LE CHANCELIER
LE ROI
Qu'advient-il du marquis ? S'est-il bien ébroué ? Surnagea-t-il ?
LE CHAT
II surnagea.
LE ROI
Dieu soit loué !
LE CHAT
Monsieur Dieu a bonne vue Et répare sa bévue.
SYLVIANE
Ça, comme le cœur me remue !
(à part.) En restera-t-il enroué ? Vit-on princesse plus émue ?
LE CHAT {à part).
Le tour et le vieux roi, ,
Ma foi, Ne sont pas mal joués.
J'en ai le cœur tout nejoué.
SYLVIANE
Ton maître a-t-il du mal ?
LE CHAT
Eh ! je n'y connais goutte.
Je crains pourtant qu'il ne s'envoûte.
SYLVIANE
Non, du mal, du vrai mal ?
LE CBXT, faisant un geste et montrant son cœur
Et du meilleur sans doute !
Il, tout le long de la route,
Geignait Et, pendant qu'il se baignait,
Plaignait De ne se pouvoir apaiser Les sens par le furtif baiser De la rivière qui glougloute.
Ah ! je fus bien coupable à vouloir biaiser !
LE CHAT, à part.
Oui, ma Louloute.
LE ROI
Qui donc Ta repêché ?
LE GUAT
Soi-même. Je déclare Qji'il s'est sauvé tout seul, aidé de son dieu lare, Car tout, jusqu'à ces bois oii le ciel lait risette,
Blés, champs, prés, clos, plants,
Rataplan, Sont sa chevance.
LE ROI
Mazette !
Ça n'est pas dans une musette !
LE GHAT
Eh ! ni dans un sac à marrons !
{à part,) Je crois que nous démarrons.
LE ROI {à part).
Ouais ! Parmi mon crâne ovoïde.
Un souci vexe ma pie- mère Et même mon arachnoïde.
Si tout ceci n'est point chimère
La puissance de ce marquis, quoique vassale.
Nous devient une inquiétante succursale Qui pourrait bien, et la pensée en est amère,
Déboulonner la maison -mère.
(Au chat.)
Donc il s'est sauvé seul ?
LE CHAT
Oui.
LE ROI (à sa suite).
Messieurs, le fait est inouï !
Vous vous conduisîtes en vaches !
Ah ! je vous plains et replains, Messeigneurs des ventres pleins !
Il vous poindra que je vous sache
Lâches, Vous tous qui cherchez des tremplins Pour sauter, malgré les dits ventres.
Jusqu'aux ministériels antres!
Eh quoi ? vous eûtes peur de mouiller vos rubans ! Gensde cour, gros bonnets, piliers d'Etat, forbans ! Gent avocate et basochicnne.
Je vous garde un chien de ma chienne.
(A la cantonade.) Et toi, parais, noble marquis !
Ton aventure et leur piètre cœur m'ont conquis.
LE CHAT
Hélas ! pour le moment notre marquis ruisselle Du dos, du rein et de Taisselle, Egouttant comme une vaisselle.
LE ROI
Pour n'être point encor venu,' Il n'est donc point encor séché ?
LE CHAT
Il est en état de péché, Paradisterrestrement nu. '
LE ROI
Hâte-toi. Je n'aurai de cesse Qu'il n*ait embrassé mes genoux.
LE CHAT
Il ne peut venir devant vous, Moins encor devant la princesse.
SYLVIANE
Graint-il que je ne jérémie
Et m'émeuve d'un grand courroux
Contre sa maladresse ?
Mie.
Mais il aurait paru plus tôt
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S'il eût dans les plis d'un manteau Pu celer son anatomie
Et paraître En un apparat moins traître Qu'une stricte académie.
(Il éclate en pleurs.)
LE ROI
Pourquoi cet afflux de douleur ?
SYLVIANE, çiçement,
« Je te dois une souleur.
LE CHAT
Eh ! tant pis si je m'anémie A force de juter des pleurs
Par tous les pores !
Nos invraisemblables malheurs Se multiplient en madrépores.
SYLVIANE
Eh ! monsieur, refi^nez ces pleurs^ Ignorez- vous qu'ils me sont graves ?
A moi, que plus grieft encor f Mon mattre avait une rhingravé Avec un brillant justaucorps.]
lOO LE MARQUIS DE CARABAS
Cependant qu'il aboyait Et malement se novait.
Sire, on dégarderoba Le marquis de Carabas,
LE ROI
Caramba !
LE CHAT
D'habiles, trop habiles gens Qui, pour n'être pas ducs et pairs, N'en étaient pas moins experts S'en vinrent par ces prairies Voler ses frusques fleuries D'argent et de pierreries !
Ils nous l'ont laissé tout nu, Plus nu qu'il n'est imaginable.
Si nu, sire, qu'il n'éternue Aussi nu marquis sous la nue.
LE ROI
Ne prends pas cet air minable.
Suis-je point à point venu?
{An SénéchaL) Çà, grand Sénéchal, qu'on le vête De l'habit à crevés crevette Du sous-chef de ma garde helvète!
(Le Sénéchal sort,)
LE MARQUIS DE CARABAS lOI
(Au chat.)
Je fais ici ce que je peux.
C'est d*UD pompeux pas très pompeux ;
Même je ne jurerais point
Que le dit crevette pourpoint
N'est pas quelque peu sirupeux !
(Leçant les bras au ciel.) Car cette élite Suissesse, D'une bravoure avérée, A beau s'imbiber sans cesse ; Elle est toujours altérée.
Mais à la Cour il connaîtra d'autres dorures Et je Fétoufferai dessous les chamarrureSi
SYLVIANE
Le marquis aura du succès.
LE ROI
Etonnamment !
Il sera premier Grand-Seigneur.
LE GHATi à part.
Et ton amant I
SYLVIANE
Que ne le ndmméz-vous connétable, mon père i
LE ROI
Eh ! ma fille, il messied que ton père obtempère. Un père politique appartient à TEtat
Et tâche que l'Etat prospère.
Mais je n'oublierai point que je suis potentat.
Ton marquis sera connétable
S'il me paraît dans cet office confortable.
{A part,)
Eh ! montrons qu'on a de la pogne Quoi ! déjà la petite en pince ?
Mince !
Elle va vite en besogne.
(S' approchant du clan des moissonneurs.) Ça, mes enfants, pour qui moissonnez-vous ?
UN MOISSONNEUR
Pour qui ?
Pour le marquis de Carabas !
. LE ROI, épaté.
Pour le marquis !
{Allant aux faucheurs.) Et vous, mes fils, pour qui fauchez- vous là ?
LES FAUCHEURS
Pour qui ?
Pour le marquis de Carabas !
LE MARQUIS DE CARABAjS Io3
LE ROI, médusé,
Pour le marquis !
Par le Dieu de la Cannebicre, Ceci n'est point petite bière !
Ce marquis me va comme un gant.
SYLVIANE
Que de terres !
LE ROI
Dans que de terres !
Que d'eau ces terres irriguant !
SYLVIANE
On n'est pas plus propriétaire.
LE ROI
C'en doit même être fatigant.
(A part.)
Le brigand !
Eh! je le vois fort bien briguant
La main de mon unique fille. (Haut,)
Et le château?
LE CHAT
Le château, Sire? une bastille Formidable, à créneaux insolents,
Io4 LE MARQUIS DE CARABAS
Non pas un de ces castels branlants Dans le val s'édentant pierre à pierre, Bicoque ou taupière, Mais un manoir tranquille, orgueilleux et vermeil Dont Tarête hautaine étrangle le soleil.
LE ROI
Je me sens d'humeur parasite ; Tantôt nous y ferons visite.
LE CHAT
Dès rinstant, s'il vous plaît. Moi, je prends les
[devants, Sire, et vous ambassade.
Nous pâtirions que fût maussade A de si nobles arrivants Ce château que parfois les vents Secouent d'une rude embrassade.
(Il sort,)