‹ Le marquis de CarabasChapitre 17 sur 44 · SCÈNE VII LES MÊMES, MOINS LE CHANCELIER · texte numérisé non relu

SCÈNE VII LES MÊMES, MOINS LE CHANCELIER

LE ROI

Qu'advient-il du marquis ? S'est-il bien ébroué ? Surnagea-t-il ?

LE CHAT

II surnagea.

LE ROI

Dieu soit loué !

LE CHAT

Monsieur Dieu a bonne vue Et répare sa bévue.

SYLVIANE

Ça, comme le cœur me remue !

(à part.) En restera-t-il enroué ? Vit-on princesse plus émue ?

LE CHAT {à part).

Le tour et le vieux roi, ,

Ma foi, Ne sont pas mal joués.

J'en ai le cœur tout nejoué.

SYLVIANE

Ton maître a-t-il du mal ?

LE CHAT

Eh ! je n'y connais goutte.

Je crains pourtant qu'il ne s'envoûte.

SYLVIANE

Non, du mal, du vrai mal ?

LE CBXT, faisant un geste et montrant son cœur

Et du meilleur sans doute !

Il, tout le long de la route,

Geignait Et, pendant qu'il se baignait,

Plaignait De ne se pouvoir apaiser Les sens par le furtif baiser De la rivière qui glougloute.

Ah ! je fus bien coupable à vouloir biaiser !

LE CHAT, à part.

Oui, ma Louloute.

LE ROI

Qui donc Ta repêché ?

LE GUAT

Soi-même. Je déclare Qji'il s'est sauvé tout seul, aidé de son dieu lare, Car tout, jusqu'à ces bois oii le ciel lait risette,

Blés, champs, prés, clos, plants,

Rataplan, Sont sa chevance.

LE ROI

Mazette !

Ça n'est pas dans une musette !

LE GHAT

Eh ! ni dans un sac à marrons !

{à part,) Je crois que nous démarrons.

LE ROI {à part).

Ouais ! Parmi mon crâne ovoïde.

Un souci vexe ma pie- mère Et même mon arachnoïde.

Si tout ceci n'est point chimère

La puissance de ce marquis, quoique vassale.

Nous devient une inquiétante succursale Qui pourrait bien, et la pensée en est amère,

Déboulonner la maison -mère.

(Au chat.)

Donc il s'est sauvé seul ?

LE CHAT

Oui.

LE ROI (à sa suite).

Messieurs, le fait est inouï !

Vous vous conduisîtes en vaches !

Ah ! je vous plains et replains, Messeigneurs des ventres pleins !

Il vous poindra que je vous sache

Lâches, Vous tous qui cherchez des tremplins Pour sauter, malgré les dits ventres.

Jusqu'aux ministériels antres!

Eh quoi ? vous eûtes peur de mouiller vos rubans ! Gensde cour, gros bonnets, piliers d'Etat, forbans ! Gent avocate et basochicnne.

Je vous garde un chien de ma chienne.

(A la cantonade.) Et toi, parais, noble marquis !

Ton aventure et leur piètre cœur m'ont conquis.

LE CHAT

Hélas ! pour le moment notre marquis ruisselle Du dos, du rein et de Taisselle, Egouttant comme une vaisselle.

LE ROI

Pour n'être point encor venu,' Il n'est donc point encor séché ?

LE CHAT

Il est en état de péché, Paradisterrestrement nu. '

LE ROI

Hâte-toi. Je n'aurai de cesse Qu'il n*ait embrassé mes genoux.

LE CHAT

Il ne peut venir devant vous, Moins encor devant la princesse.

SYLVIANE

Graint-il que je ne jérémie

Et m'émeuve d'un grand courroux

Contre sa maladresse ?

Mie.

Mais il aurait paru plus tôt

r •■^.«■mhA

S'il eût dans les plis d'un manteau Pu celer son anatomie

Et paraître En un apparat moins traître Qu'une stricte académie.

(Il éclate en pleurs.)

LE ROI

Pourquoi cet afflux de douleur ?

SYLVIANE, çiçement,

« Je te dois une souleur.

LE CHAT

Eh ! tant pis si je m'anémie A force de juter des pleurs

Par tous les pores !

Nos invraisemblables malheurs Se multiplient en madrépores.

SYLVIANE

Eh ! monsieur, refi^nez ces pleurs^ Ignorez- vous qu'ils me sont graves ?

A moi, que plus grieft encor f Mon mattre avait une rhingravé Avec un brillant justaucorps.]

lOO LE MARQUIS DE CARABAS

Cependant qu'il aboyait Et malement se novait.

Sire, on dégarderoba Le marquis de Carabas,

LE ROI

Caramba !

LE CHAT

D'habiles, trop habiles gens Qui, pour n'être pas ducs et pairs, N'en étaient pas moins experts S'en vinrent par ces prairies Voler ses frusques fleuries D'argent et de pierreries !

Ils nous l'ont laissé tout nu, Plus nu qu'il n'est imaginable.

Si nu, sire, qu'il n'éternue Aussi nu marquis sous la nue.

LE ROI

Ne prends pas cet air minable.

Suis-je point à point venu?

{An SénéchaL) Çà, grand Sénéchal, qu'on le vête De l'habit à crevés crevette Du sous-chef de ma garde helvète!

(Le Sénéchal sort,)

LE MARQUIS DE CARABAS lOI

(Au chat.)

Je fais ici ce que je peux.

C'est d*UD pompeux pas très pompeux ;

Même je ne jurerais point

Que le dit crevette pourpoint

N'est pas quelque peu sirupeux !

(Leçant les bras au ciel.) Car cette élite Suissesse, D'une bravoure avérée, A beau s'imbiber sans cesse ; Elle est toujours altérée.

Mais à la Cour il connaîtra d'autres dorures Et je Fétoufferai dessous les chamarrureSi

SYLVIANE

Le marquis aura du succès.

LE ROI

Etonnamment !

Il sera premier Grand-Seigneur.

LE GHATi à part.

Et ton amant I

SYLVIANE

Que ne le ndmméz-vous connétable, mon père i

LE ROI

Eh ! ma fille, il messied que ton père obtempère. Un père politique appartient à TEtat

Et tâche que l'Etat prospère.

Mais je n'oublierai point que je suis potentat.

Ton marquis sera connétable

S'il me paraît dans cet office confortable.

{A part,)

Eh ! montrons qu'on a de la pogne Quoi ! déjà la petite en pince ?

Mince !

Elle va vite en besogne.

(S' approchant du clan des moissonneurs.) Ça, mes enfants, pour qui moissonnez-vous ?

UN MOISSONNEUR

Pour qui ?

Pour le marquis de Carabas !

. LE ROI, épaté.

Pour le marquis !

{Allant aux faucheurs.) Et vous, mes fils, pour qui fauchez- vous là ?

LES FAUCHEURS

Pour qui ?

Pour le marquis de Carabas !

LE MARQUIS DE CARABAjS Io3

LE ROI, médusé,

Pour le marquis !

Par le Dieu de la Cannebicre, Ceci n'est point petite bière !

Ce marquis me va comme un gant.

SYLVIANE

Que de terres !

LE ROI

Dans que de terres !

Que d'eau ces terres irriguant !

SYLVIANE

On n'est pas plus propriétaire.

LE ROI

C'en doit même être fatigant.

(A part.)

Le brigand !

Eh! je le vois fort bien briguant

La main de mon unique fille. (Haut,)

Et le château?

LE CHAT

Le château, Sire? une bastille Formidable, à créneaux insolents,

Io4 LE MARQUIS DE CARABAS

Non pas un de ces castels branlants Dans le val s'édentant pierre à pierre, Bicoque ou taupière, Mais un manoir tranquille, orgueilleux et vermeil Dont Tarête hautaine étrangle le soleil.

LE ROI

Je me sens d'humeur parasite ; Tantôt nous y ferons visite.

LE CHAT

Dès rinstant, s'il vous plaît. Moi, je prends les

[devants, Sire, et vous ambassade.

Nous pâtirions que fût maussade A de si nobles arrivants Ce château que parfois les vents Secouent d'une rude embrassade.

(Il sort,)

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