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SCENE IV L'OGRE, UN LAQUAIS, puis LE CHAT

l'ogre Que me veut-on ?

LB LAQUAIS

C'est un seigneur qui se dit comte.

Il est gras et vient de la cour.

l'ogre

Puisqu'il est gras, voyons toujours Ce qu'il raconte.

(Entre le chat.)

Seigneur ogre, soyez salué. Cfs château Est l'honneur des voisins coteaux ;

Et que je sois cagneux si, moi-même, tantôt.

Durant quelques heures d'horloge

A notre très bon roi je n'en faisais l'éloge.

l'ogre Le début est galant, mais que veut ce phraseur ?

l34 LE MARQUIS DE GARABAS

LE CHAT

Noble Ogre, ne me prenez point pour un raseur. Je suis bon gentilhomme et ma quincaillerie N'a jamais toléré que quiconque s'en rie.

L'azur dont luit ma seigneurie

Est immuable et ne varie.

Les merlettes dont mon blason clair est tremblant Procèdent d'un vrai merle et non|d'un merle blanc.

Qui de moi doute ou fait semblant

Sent lui démanger la rapière,

Brûle de clore sa paupière Ou de localiser son corps dans les taupières.

^ l'ogre Mais qui doute de vous ?

le chat

Personne, j'en conviens.

C'est au cas où quelqu'un aurait pu... Je préviens.

Et maintenant pardon. De quelques détours qu'use

Mon éloquence, il est pressant que je m'accuse. De moi vous dussé-je éloigner, Dût votre âme en être blessée.

Ma visite est intéressée.

Je viens perdre un pari^ seigueui*, ou le gagneif«

le marquis de garabas l35

l'ogre Ignorez-vous, monsieur, que je suis misanthrope.

LE CHAT

Non, seigneur. Mais sachez sans ambage ni trope Que je suis très parent avec toute l'Europe, Parent parentissime, on ne peut plus parent.

l'ogre Ce discours n'est point transparent.

le chat Il n'est cour où je n'aie un cousin de haut rang.

l'ogre Cela« mon cher monsieur, m'est fort indifférent.

LE CHAT

Seigneur ogre, un brin je m'en doute.

Mais que Votre Grandeur m'écoute*

l'ogre

Eh ! s'il Vous plaît, monsieur, que fais*je ? Chantez l'air. Laissez le solfège^

LE CHAT

Gontt'e moi l'un d'eux se porta garant D'un merveilleux pouvoir qui vous chut en partage <

l36 LE MARQUIS DE CARABAS

L'ogre, dit-il, selon qu'il y trouve avantage, Selon qu'il lui plaît ou plaira, Peut être ours, antilope ou rat, Linot du Danube ou du Tage, Voire lion du Sahara.

l'ogre (modeste).

Et cœtera et cœtera.

LE CHAT

Moi, je riais du papotage.

l'ogre (sec).

A tort.

LE CHAT

J'en pleurais mon potage.

« Il peut prendre à son gré l'apparence animale, Continuait le dit cousin, Etre soi-même ou son voisin, Etre la femelle ou le mâle.

Il n'a, te dis-je, qu'à vouloir Pour devenir levrette ou loir. »

Moi, j'admirais son nonchaloir A débiter ces balivernes

Ridicules

A la Verne Jules«

Je suis sceptique et voudrais voir Pour y croire Thydre de Lerne.

Mais voilà mon homme qui bout, Et, me fixant tel un hibou, Parions », dit-il. — « Soit! » — « Cent livres

[trébuchantes.

Il faut, mordieu ! que tu déchantes. »

Il allait tomber en syncope.

Moi, le préférant vertical.

Je tope.

« Tant pis, pensais-je, sij'écope! »

Or, n'étant ni tors ni bancal, J'ai pris le parti radical De moi-même ici venir

Chercher la réponse.

Voyons ! Pouvez-vous hennir Sur l'instant ou devenir

Once?

l'ogre (net).

Selon qu'il me semble logique « Au moment dit psychologique, Je puis bondir ou ramper, Surgir tigre et décamper

Matou, Etre tout Ce que je veux,

Crins où cheveux,

Cheveux ou poils De tout poil.

Délicieux gentilhomme, Vous pouvez payer la somme.

LE CHAT

Qui le prouve? Vos récits ?

Ce sont gages peu précis.

Je requiers un argument

Implacable, Quelque chose qui m accable Et n'étant pas révocable Me cloue incurablement.

En un mot un argument.

l'ogre Que faut-il? chercher m'altère.

LE CHAT

Devenez panthère,

Chacal ou mulot.

Serpent à grelot

Ou coléoptère.

Cette décisive tactique Arrêtera net l'ergotique De ma sceptique dialectique.

LE MARQUIS DE CARABAS iSq

l'ogre (magistral).

J'y consens donc. Pour vous convaincre je serai Un tigre puissamment tigré.

Aux dents luisantes de fringale, Mais si royal et si tigré Que vous le croirez émigré Des jungles même du Bengale.

LE CHAT (effrayé).

Un vrai tigre?

l'ogre Parbleu !

le chat

Eh là! n'en faites rien!

Bigre !

A l'égal du saurien, Je redoute le tigre.

Mon derme au moindre bond se cloquerait d'am-

[poules.

Et ma chair deviendrait de poule.

Or il n'est point de panacée Qui refasse un seigneur d'une gallinacée.

Ne pouvez -vous prendre un aspect Qui n'exige autant de respect?

D'ailleurs votre corps énorme Peut, sans être grand héros,

l4o LE MARQUIS DE GARABAS

Un instant capter la forme

Du rhinocéros.

Oui, mais ce dont on sourit C'est qu'il puisse être souris.

C'est là miracle improbable Et racontar de papas Et je ne vous en crois pas

Capable. •

l'ogre

Vraiment! Eh bien! souris, sot, De ta sottise personnelle.

Ecarquille la prunelle !

Je vais devenir souriceau.

LE CHAT

Seigneur ogre, grand merci !

Sur mes entrailles, voici Une preuve irréfutable.

l'ogre, se baissant.

Là! je me tasse sous la table, Je me condense là ; je m'amenuise ; gris Mon pelage devient d'une jeune souris Et l'efficacité de ma vertu sorcière Fait que je tiendrais tout en une souricière»

LE MARQUIS DE CARABAS l4l

LE CHAT, se précipitant sur lui.

Ou sous ma dent, ogre imbécile que j 'occis Pour t'apprendre à mûrir de plus nobles soucis.

Le ciel permit que tu me crusses •

Et voilà les rôles changés!

Par tes cruelles astuces

Que d'enfants furent mangés !

Tu le fusses

A ton tour

Selon l'équitable retour

Des choses dites d'ici-bas.

(Changeant de ton.) Et vous voici chez vous, marquis de Carabas.

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