SCENE VIII
LE CHAT, LE MARQUIS, LE ROI, SYLVIANE, LE GRAND CHANCELIER, LE SÉNÉCHAL
LE CHAT, au roi
Dans ce château que ses ancêtres
Ont légué A rillustre Marquis mon maître Sans qu'il eût jamais brigué.
Il m'est doux, Majesté chenue.
De vous donner la bienvenue.
Si quelqu'un pouvait méconnaître, Majesté, votre royauté, Elle éprouverait, méconnue.
Tout ce qui dort de loyauté.
De renfort et de réconfort En cet antique château-fort.
LE ROI
Eh ! sang-Dieu ! je n'en doute guère.
Les murs sont denses ; ce n'est point
Très évidemment un appoint
Vulgaire, Si jamais je subis la guerre.
Mais, selon mes goûts personnels, Je laime sans efl'erveseence Encor que je sois de naissance Le doyen de mes colonels.
SYLViANE, au marquis Vous êtes sûr que ce château est bien le vôtre ?
Très sûr.
Pourtant vous en aviez un autre Quand je vous vis Tautre semaine.
Eh ! princesse, est-il défendu D'accroître à ses moments perdus Son domaine ?
SYLVIANE
Non, certe, et j'ai l'âme charmée Que vous ne soyez pas en peine, Quoi qu'en ait dit la renommée.
l58 . LE MARQUIS DE GARABAS
Il faut laisser grogner la haine, Car il n'est chose envenimée Qui le soit plus que l'âme humaine.
(Lui baisant la main,)
Elle s'assainit, charmante
Sylviane, d'être aimante
Et mieux encor d'être aimée.
LE ROI, au marquis.
Marquis, marquis richissime.
Et, des temps présents marquis
Rothschildsime, Votre roi vous est acquis Et vous submerge d'estime, A ce point qu'il vous intime D'être tôt de ses intimes.
Pour peu que vous le vouliez Nous pourrons être alliés.
LE CHAT
Il est des Garabas qu'on cite Dès la plus haute antiquité.
LE SÉNÉCHAL (bus, ironiquement).
Ils avaient don d'ubiquité !
On en signale chez les Scythes.
iy
LE MARQUIS DE CARABAS iSq
LE MARQUIS (s' inclinant).
Gomment pourrai-je m'acquitter ?
LE ROI
Jour entre les plus fastes faste !
Je m'emplis l'œil de votre faste, Dernier vestige d'une caste Météorique.
LE SÉNÉCHAL (à pari).
C'est très joli, mais théorique.
LE CHANCELIER (à part).
Pour un peu il le ferait oindre.
LE SÉNÉCHAL (à part). De quel emprunt il le va poindre !
LE CHANCELIER (à part).
Mieux, mon fils, il le va conjoindre.
Est-il plus congruent caissier Qu'un gendre à ce point financier ?
Pour im héros dan^ la purée, Gomme l'Espagne après l'aventure cubaine,
G'est une aubaine
Inespérée.
Et je parie
l6o LE MAllQUIS DE CARABAS
Ton sénéchalat contre ma chancellerie
Qu'avant deux mois on le marie.
LE SÉNÉCHAL, phUosophiquc ,
Souvent homme varie.
Femelle s'avarie !
LE CHANCELIER
Un papa bien averti, Surtout monarque, en vaut deux.
Il a tant et tant converti Que l'avenir est hasardeux.
Le subtil projet qu'il mijote Atteste incontestablement Que le vieux bougre a par moment De la jugcotte !
LE SÉNÉCHAL
Il peut survenir un accroc Qui demain fasse tout lanlaire. Et je ne sais pourquoi je flaire En le Carabas un escroc.
LE CHANCELIER
Oh ! La mine est patibulaire Et la peau mûre pour le croc.
Ce marquis de Monténégro, Noblesse illyrique ou d'Istrie,
LE MARQUIS DB CARABAS l6l
Aujourd'hui fait le cfeivalier Qui, hier, n'était que chevalier
D'industrie.
Mais par bonheur pour ce bâtard, L'industrie est très en retard.
Puis la cour a peu de colères Et pousse de rares holas Contre gens qui la volèrent.
Et tel se distingue aux galas Qui juste évita les galères.
(Ils causent bas,)
LE ROI, à Sylçiane Que te dit ce château, ma fille ?
SYLVIANB
Mon père, qu'il me plaît beaucoup.
LE CHANCELIER, baS
C'est ce qu'on appelle le coup De la famille.
LE ROI, à la fenêtre Le site n'est-il pas charmant ?
Il est charmant, mon père.
l6a LE MARQUIS DE CX.RABAS
LE ROI, montrant le marquis
Et lui?
SYLYiANE, rougissant
Prince charmant !
LE SÉNÉCHAL (à part).
Hein I Theureux drille Qu'on estampille !
LE ROI
Cher Marquis, le lui fais-je dire?
Ce succès est sans précédent.
On ne réussit qu'en s 'aidant ; Aidez-vous.
Vous me comblez, Sire.
LE ROI
Parlez-lui. Soyez convaincu!
LE CHANCELIER, baS
Oyez-vous tinter les écus Dans la tire-lire ?
LE SÉNÉCHAL, baS
C'est ainsi qu'on fait des cocus.