SCENE III SYLVIANE, LE MARQUIS
LE MARQUIS, à part.
Peste ! Elle me sera régente !
Unique ! admirable ! adorable !
Et, j'en frémis par tout le râble,
Probablement inexorable.
Fille éclatante, tu feras
De moi tout ce que tu voudras .
Oui, mais, voilà ! tu ne voudras Rien me permettre Et tu me mettras.
Sans m'y mettre, Dans de jolis draps Qui ne me seraient jolis Qu'étant draps De ton lit.
{Haut.) Madame !
SYLVIANE
Demoiselle, monsieur, s'il vous plaiti
S'il me plaît ?J1 me plait.
Comment ne plairait-il ? Avec ce teint de lait, Ces rougeurs roses, ces roseurs rouges, ces nacres, Cette démarche qui vous sacre Sœur éternelle de Cypris, Ces yeux sidéraux, ce pourpris Où se dénonce une colère Non franche de quelque mépris Que j attise et dont je m'épris, Il ne peut, demoiselle, il ne peut que me plaire. S'enquiert-on auprès d'un monsieur ensorcelé S'il lui plaît ? — Il lui plaît, demoiselle, il lui plaît.
SYLVIANE
Ne serait-il pas temps qu'il vous plût de vous taire ? Ne le pensez-vous point ?
Je pense que je suis Atteint d'extatique démence.
Que je me conduis en gueusard, Et que je bénis le hasard, — Ce jour, évidemment, grand maître — Qui m'a permis de vous connaître.
Dispensez-moi votre clémence.
a8 LE MARQUIS DE CARABAS
Et pardonnez-moi ma démence.
Mais qu'y puis-je? Rien je n'y puis.
SYLVIANE
Vous êtes fou.
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Plus, arehi-fou !
Fou Comme on ne le saurait pis être,
Etant chrétien, Fou comme on ne l'est qu'à Bicêtre,
Quand on l'est bien.
Mais qu'y puis-je ? Rien je n'y puis.
Est-on damnable d'être fou ?
SYLVIANE
Fou ! ce n'est rien, mais imbécile!...
{Elle fait mine de s'éloigner,)
Ne partez pas, car je vous suis
Jusqu'à Gatane, Ville importante de Sicile ; Plus loin, s'il faut, jusqu'à Corfou A travers la Mer Tarentane, Frétant volubiles tartanes Et caïques mahométanes ;
Et n'espérez pas que l'Asie Décourage la frénésie De qui perdit la tramontane.
Il ne se pourrait qu'enrayât Ma poursuite l'Himalaya Renforcé du Gaurisankar !
Car, J'en ai honte et l'avoue quand même.
Dut se crêter votre vertu :
Je vous aime Impromptu D'un amour subversif, D'autant plus excessif Qu'impromptu.
SYLVIANE
C'est une étrange maladie A quoi le trépas remédie, Remède que je vous dédie !
Ne vous moquez pas. Mon esprit Très évidemment élabore Des gentillesses dont le prix Devrait être de l'ellébore.
Mais...
3o LE MARQUIS DE CARABAS
S YL VI ANE, ironique.
Mais ce cœur vaut beaucoup mieux .
Que les fadaises qu'il débite !
Certe ! un réel respect l'habite.
Il est tout imbu de regret.
Devant le blâme de vos yeux, Il se sait mal gré De son insolence Et voudrait souffrir (N'en pouvant mourir) Au moins en silence !
SYLVIANE
Ëh ! ce sont là galants propos Dans la manière précieuse.
Accompagnés par des pipeaux Ils apporteraient le repos A ces langueurs pernicieuses Dont souffre une âme spécieuse.
Bien que fades dans votre bouche, Il n'est certes pas impossible Qu'à la longue leur douceur touche Un cœur bucolique et sensible.
LE MARQUIS DE GARABAS 3l
Un cœur sensible et bucolique Qu'ils laisseraient mélancolique.
(Elle s'éloigne.)
Vous partez ? Vous reverrai-je ?
SYLVIANE
Le sage doit dire : Que sais-je ?
Mais moi, qui ne suis point saige, Je dois donc dire : Jamais !
Et m'enquérir d'un licol, Etant infiniment Fol.
Ceci n'est point mon sentiment.
Moi, je reverrais, si j'aimais.
Mais que ce vous soit châtiment !
Je ne vous rechercherai mie, N'étant point du tout votre amie,
(Coquettement.) Ni cependant votre ennemie.
LE MARQUIS, Varrêtant.
Pardon ! mais que me vouliez -vous ?
SYLVIANE
Vous voir.
J'ai le respect de mes caprices.
Le hasard, un hasard très noir,
Voulut que je prisse Un chemin proche ce manoir.
J'y supposais accueil aimable Et m'attendais à de l'honneur, Mais non à trouver un seigneur D'un amadou si inflammable.
Puissiez-vous à l'avenir Garder plus d'indifférence.
Il ne faut pas tant hennir Dès la première apparence.
Ceci soit dit sans satire.
Sur ce sermon je vous tire Ma révérence .
Votre nom,
Que mon loisir en régale
Mon amoureuse fringale !
SYLVIANE {après avoir hésité).
Mon Dieu, non !
{Elle sort.)