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Despaze

Le poète Despaze (mort en 1814) fait également mention du marquis de Sade, et nous le présente dans une de ses satires d’une manière saisissante comme apôtre de ses effroyables théories.

Si votre soeur vous plaît, oubliez tout le reste Savourez avec joie les douceurs de l’inceste; Servez-vous du poison, et du fer et du feu;

La vertu n’est qu’un nom, le vice n’est qu’un jeu.

Telle est, de point en point, son infâme doctrine. L’ami de la morale, en parcourant Justine,

Noir roman que l’enfer semble avoir inventé.

Se trouble, et malgré lui demande, épouvanté. Comment le monstre affreux qui traça ces peintures. Ne l’a pas expié dans l’horreur des tortures?^)

„Les Crimes de FAinour etc.“ P. 183 — 184.

5; Le Sadisme dans la Littérature.

Le marquis de Sade a eu de nombreux imitateurs littéraires. Nous ne nommons que les écrits et les noms les plus importants, ceux qui laissent reconnaître une: influence directe des doctrines du marquis de Sade.

Un ouvrage qui peut être considéré comme une imitation, bien qu’adoucie, des écrits de Sade, et qui laisse voir suivant Gay „le même goût pour la combinaison de la cruauté avec la volupté“, c’est le roman composé par E. L. J. Toulotte ,,Le Dominicain, ou les crimes de l’intolérance et les effets du célibat religieux par T . . . .e‘^ Paris 1803 cliez Pigoreau (4 tomes in 12®). Le livre contient plusieurs épisodes de la vie du „célèbre marquis^^^ mais il est composé sans aucun talent et dénué d’intérêt. Il fut confisqué par suite du jugement du 12 juillet 1827 et de celui du 5 avril 1828.^)

En 1835, un spéculateur de libraire eut l’idée de faire composer un roman intitulé „ Justine ou les Malheurs de la Vertu" (2 tomes in 8®), roman détestable, accompagné d’un sommaire de la préface qui précède la véritable „ Justine" de Sade. Ce récit où des voleurs et des vauriens de la pire espèce énoncent leurs principes peu édifiants auraient pour auteur le médiocre polygraphe K a b a n et pour éditeur un certain Bordeaux (Fr. M. J.). Le livre fut annoncé publiquement. Le scandale fut grand. L’autorité intervint, et l’éditeur fut condamné à six mois de prison et à deux mille francs d’amende.^)

En Jacques Baron Eévérony de Saint-Cyr nous rencontrons un auteur auquel la lecture des romans

1) F. Drujon 1. c. P. 130.

2) „Les crimes de l’amour etc.“ P. 210.

de Sade semble avoir été directement dangereuse; c’est probablement le premier auteur sadique. Il n’aquit en 1767, devint commandant du génie et en même temps un écrivain très-fécond , auteur de pièces de théâtre, d’ouvrages scientifiques et de romans. Il mourut fou en 1829.^) Les oeuvres de Sade ont évidemment fait sur lui une forte impression. Car dans son roman „Pauliska ou la Perversité moderne, mémoires récents d’une Polonaise“, Lemièrre et chez Courcier an VI, (1798) "2 tomes in 12® avec 2 gravures dans le style de Chaillu), il dépeint des actes de cruauté voluptueuse, analogues à ceux qui se trouvent décrits chez Sade, mais qui sont loin de les atteindre^). Suivant Cohen, tous les autres romans de cet auteur comme „ Sabine d’Herford, ou les Dangers de l’imagination “ Paris 1797 — 1798 (2 tomes in 12®) et „Le Torent des passions ou les Dangers de la galanterie. “ Paris 1818 (2 tomes) contiennent des descriptions et une doctrine dans le genre de celle du marquis de Sade.^) „Un honnête homme a toujours dans sa poche un volume du marquis de Sade“ prétend Borel dans un de ses romans (P. Borel., le Lycanthrope „Madame Potiphar“)^) , et un journaliste, Capo de Feuillade écrivit que la „Lélia“ de Georges Sand lui semblait enseigner les mêmes doctrines que les ouvrages du marquis de Sade. C’est pourquoi Proudhon nomma cette célèbre romancière la digne fille du marquis de Sade^). Comme nous l’avons vu d’ailleurs, Proudhon

9 „Biographie universelle^ T. XXXV, P. 494 — 495,

„Les crimes de l’amour etc.“ P. 242.

„B[. Cohen „Guide de l’amateur de livres etc.“ Col. 418 jusqu’à 419.

„Les crimes de l’amour etc.“ P. 237.

Ibidem. P. 241.

a lui-même développé sur le vol des opinions analogues à celles de Sade.

Le socialiste français Fourier a exposé une théorie sadique de l’amour. Dans son „ Harmonie", chaque femme a le droit de posséder au même temps: un époux, dont elle a deux enfants; un géniteur, dont elle en a un; un favori; en outre encore des amants, autant qu’elle en veut, qui au point de vue légal n’ont aucun droit particulier. Ce monde harmonieux est préservé de la trop grande population par quatre facteurs organiques: le régime gastrosophique, la vigueur des femmes, l’exercice intégral et — les moeurs phanérogames î i)

Parmi les modernes parnassiens, diaboliques, décadents et esthètes français, on trouve des natures à la de Sade en abondance. Nous renvoyons tous ceux de nos lecteurs qui désirent s’orienter au sujet de ces poètes de tous les instincts pervers au livre de Nordau ^Dégénérescence" 2). Nous ne citerons que ce qui nous semble le principal.

Baudelaire est selon Bourget „un voluptueux; et des idées perversesjusqu’au sadisme, enthousiasment le même homme qui adore le doigt levé de sa madone. L’ivresse maussade de la Vénus vulgaire, l’ardeur enivrante de la Vénus noire, les voluptés ingénieuses de la Vénus expérimentée, les expériences hasardeuses de la Vénus sanguinaire ont laissé leurs traces dans ses poésies les plus spiritualisées. Une vapeur nauséabonde d’infâmes chambres à coucher se dégage des poésies" (P. 74.) Baudelaire chante la fureur mystérieuse^ de la volupté:

1) W. Roscher 1. c. P. 719.

2) M. Nordau ^Dégénérescence" Berlin 1892. P. 43—152.

Quelquefois pour apaiser Ta rage mystérieuse,

Tu prodigues, sérieuse,

La morsure et le baiser, i)

„Les Diaboliques^ de Barbey d’Aurévilly sont un recueil de folles histoires, où se vautrent pêle-mêle hommes et femmes dans la licence la plus hideuse, et cela, en invoquant perpétuellement satan, en le célébrant et en le servant. Des idées sadiques se signalent indubitablement dans ce livre.

Des types du plus pur sadisme nous sont dépeints par Paulhan dans son livre „Le nouveau Mysticisme‘‘ (Paris 1891) dans le chapitre ,, L’Amour du MaP‘ P. 57 — 99). Un riche fabricant accuse à faux un jeune homme, qui est sur le point de se fiancer, d’avoir une maladie contagieuse, et soutient son assertion „pour s’amuser^. Un jeune vagabond goûte la volnpté du vol au point de s’écrier: „Quand même je serais riche je voudrais toujours voler“. Beaucoup de gens cherchent à contempler des maux corporels. Paulhan pense même que „dans l’esprit d’un homme de notre temps se réveille un certain plaisir de troubler l’ordre de la nature, qui auparavant ne se serait pas manifesté avec une telle énergie.

Des théories analogues sont développées dans le „Vice suprême" de Joseph Péladan.

L’hypochorématophilie, si fort goûtée par Sade, se retrouve aussi chez le décadent Maurice Barres.

9 A. E U 1 e n b U r g „Neuropathia sexualis“ P. 109. 2) N O rd a U 1. c. P. 60.

Tl laisse raconter sa ^petite princesse": „A l’âge de douze ans, j’aimais, quand j’étais seule à ôter mes souliers et mes bas, et à fourrer mes pieds nus dans la crotte encore chaude. Je passais comme cela des heures entières et cela me donnait des frissonnements voluptueux par tout le. corps, et de même que les héros de Sade trouvent des plaisirs voluptueux avec des personnes affligées de quelque défaut corporel, comme p. ex. un eunuque, un nain et un hermaphrodite, de même Barrés semble être attiré par ces imperfections. Dans le „Jardin de Bérénice" nous lisons: „Lorsque Bérénice était encore une petite fille, je regrettais infiniment dans mon ardeur amoureuse qu’elle n’eût pas quelque infirmité."^)

J. K. Huysmans déroule dans son roman „A rebours" de nouveau le problème de l’éducation, tel qu’il est traité dans la „Philosophie dans le Boudoir." Le duc des Esseintes rencontre dans la rue de Rivoli un garçon de seize ans au teint pâle et à la mine astucieuse, fumant une mauvaise cigarette, et qui lui demande du feu. Des Esseintes lui donne une odorante cigarette turque, le conduit dans un café, et lui fait servir des punchs très forts. Puis il le mène dans une maison publique, où sa jeunesse et sa confusion étonnent les filles. Pendant que le garçon est entraîné hors de la salle par une des prostituées, l’hôtesse de l’établissement demande à des Esseintes dans quel but il a amené ce garçon chez elle. Le décadent lui répond qu’il cherche simplement à former un assassin: d’abord il le mènera tous les quinze jours dans ce lieu et l’accoutumera à des jouissances qu’il n’a pas les mo3^ens de se procurer

ù Ibidem. P. 115—110.

par lui-même. Plus tard, il lui retirera son aide. Par la suite, il sera obligé de voler pour venir dans cet endroit. Il faut espérer qu’il tuera aussi. Alors le but sera atteint. Il congédie le garçon en lui disant: „Eh bien, va-t’en à présent! Fais aux autres ce que tu ne souhaites pas qu’on te fasse. Une pareille maxime te mènera loiD.“

Dans le livre de Huysmans „ Là-bas “, des Esseintes compose une biographie de Gilles de Pays, l’assassin ej; le violateur de filles en masse du 15me siècle, sur lequel selon Nord au l’ouvrage de Moreau de Tours sur les égarements sexuels a attiré l’attention du groupe des diaboliques, „ très-ignorants en général, mais très-versés dans la sphère spéciale de l’érotomanie, et ceci procure à Huysmans l’occasion de fouiller et de mettre au jour, avec tout le délice d’un cochon, les immondices les plus dégoûtantes.

Un poète sadique typique qui semble avoir échappé à Nord au nous est indiqué par Alcide Bonneau. C’est Emil Chevé qui publia en 1882 un recueil de poésies intitulé „Virilités“ parmi lesquelles „ Le Fauve “ est une glorification enthousiaste du marquis de Sade et du sadisme. Nous citons quelques-uns des vers les plus caractéristiques de ce long poème.

Au fond, l’homme est un fauve. Il a l’amour du sang;

Il aime à le verser dans des luttes sauvages ;

Son coeur bat et se gonfie au bruit retentissant

Des clairons précurseurs du meurtre et des ravages.

Ibidem P. 105 — 107.

„La Curiosité littéraire et bibliographique^. Troisième Série. Paris 1882 P. 169—174.

Pai-tout où le sang coule, où j)Iane la terreur.

Où le trépas répand sa morne et sombre ivresse, Homme, femme, chacun veut savourer l’horreur; La brise des charniers nous flatte et nous caresse.

L’échafaud, le supplice, ont pour nous des appas

Nous aimons la naja, le tigre, l’assassin

Car nous aimons aussi le désespoir, les j)leurs. Le drame palpitant des angoisses secrètes,

Un attrait monstrueux, un prurit sensuel,

Sort pour nous de la mort, du combat, du supplice.

Oh! qu’il est dans le vrai, ce marquis, ce Satan, Qui mariant le sang, la fange et le blasphème. D’un 01ym|)e de boue effroyable Titan,

Dans la férocité mit le plaisir suprême!

Marquis, ton livre est fort, et nul dans l’avenir Ne plongera jamais aussi bas sous l’infâme;

Nul ne pourra jamais après toi réunir,

En un j)areil bouquet, tous les poisons de l’ânie>

Tu brilles comme un tigre au milieu des cochons Dans l’effrayant musée où la hideur s’étale.

Auprès de toi, Marquis, comme ils sont éj)iciers.

Les Piron, les Zola, dans leurs fades ébauches!

Qu’ils rampent platement sur leurs bas-fonds grossiers, Dans l’étroit horizon de leurs maigres débauches.

Au moins, toi tu fis grand dans ton obscénité!

L’homme est un fauve. En lui le monstre vit toujours Utopistes niais dont la sensiblerie,

Rêve un monde baigné d’éternelles amours,

Nous n’entrerons jamais dans votre bergerie.

Car, jeune homme au coeur fier ou vieillard aux yeux doux Vierge dont le front pur a des reflets d’opale,

Petit enfant rieur jouant, sur nos genoux, - Tout être humain en lui renferme un cannibale.

Paul Bourget nous montre dans sa „ Physiologie de Pamour moderne", Claude Larcher s’abandonnant à des rêveries sadiques: il voit devant lui le corps féminin dont il connaît chaque contour; il voit les épaules potelées,,, bien que délicates, la ligne ondoyante du sein, les cuisses élancées, tout cela nu, et il se voit lui-même, un scalpel à la main, disséquant ce corps, souillant ces membres desang, et elle, tressaillant sous le tranchant de l’acier, — et sa douleur . . . Non, jamais il ne fera cela, parce que chez cet enfant de la civilisation dans la période de la décadence, l’action ne peut jamais marcher de front avec la convoitise .... Que de fois il s’est représenté tout cela, et rien ne le soulage que ces rêveries.^)

Une tribade portée au sadisme nous est dépeinte dans le livre „Gamiani ou deux nuits d’excès", qui fut imprimée en 1836 seulement en vingt exemplaires et réimprimé en 1865 à Bruxelles de même seulement en soixante-quinze exemplaires. L’un de ces derniers se trouve en possession de l’écrivain Paul Lindauà Berlin, qui le prêta à A. Moll, afin qu’il en prît connaissance. Celuici nous informe que dans la contrefaçon l’auteur est désigné sous les initiales A. D. M. Cela signifierait Alfred; de Musset, et „ron croit que Musset, dans cet écrit,, voulut se venger de George S and, son ancienne maîtresse, en la dépeignant sous les traits de l’héroïne Ga-

2) Paul Bourget «Physiologie de l’Amour moderne*'. P. 2. Ce livre est une source abondante de toutes les variétéset subtilités de l’amour moderne en France.

miaiii, tribade des plus effrénées‘‘.^) Nous avons déjà vu plus haut que Capo deFeuillade a également accusé George S and de penchants sadiques. Au fait, dans „Gamiani“ c’est le commerce sexuel entre une femme et un âne qu’on nous dépeint, comme dans le roman bien ■connu d’Apulée „ L’Ane d’or“.^)

La littérature allemande renferme aussi quelques spécimens rappelant le sadisme. Ainsi Henri deKleist a dépeint dans sa „ Penthésilée “ une femme affolée d’amour et aveuglée par la rage ; elle finit par percer d’une flèche son bien-aimé Achille, le fait déchirer par ses chiens, et

Lui, tout en nageant dans la pourpre de sou sang.

Il s’écrie, en caressant sa joue délicate.

Oh! que fais-tu, Penthésilée, ma fiancée?

Est-ce là, la fête des roses que tu m’a promise?

Mais elle enfonce, lui arrachant l’armure du corps.

Elle enfonce ses dents dans sa blanche poitrine.

En rivalisant avec ses chiens de fureur:

Ceux-ci, Oxus et Sphinx, lui déchirent le sein droit, Elle le sein gauche; quand enfin j’arrivai Le sang lui découlait de la bouche et des mains.

Un roman allemand où le marquis de Sade est fréquemment cité, et où des actes de sadisme jouent un grand rôle, c’est le fameux livre „Mémoires d’une Cantatrice". Boston, Kéginald Chesterfield (Altona 1862 en petit 8^, deux tomes). Cet écrit passe pour être une autobiographie de la célèbre cantatrice Guillelmine

A. Moll „Investigations sur la Libido sexualis.“ T. I, P. 698—699.

2) Une édition soignée de l’excellente traduction de ce livre par R o d e a paru récemment chez H. Barsdorf à Leipzig.

Henri de Kleist „Penthésilée.“ Scène 2.

Schroeder-Dev rient (1804 — 1860). Le roman dépeint dans des lettres adressées à nn médecin les progrès que la cantatrice fait dans Pars amandi. La „Justine‘^ du marquis de Sade a influencé surtout le deuxièmetome de l’ouvrage, d’où nous extrayons par conséquent les faits les plus importants ayant rapport à cette matière. A Budapest la Schroeder-Dev rient fait la connaissance d’une certaine Anne, demi-mondaine et parfaiteconnaisseuse de la corruption de moeurs par laquelle se distingue depuis longtemps la capitale hongroise. Elle prie Anne de lui dire son opinion sur la „Justine“, livrequ’elle a acheté à Francfort-sur-le-Mein, et qu’elle trouve plutôt repoussant qu’attrayant. Alors Anne lui donne le conseil d’assister une fois h la flagellation d’une voleuse. Cette scène procure à la cantatrice une grande jouissance, et, après l’exécution, les deux femmes emmènent la victime- Eose avec elles à une orgie, où notre héroïne s’enflamme d’amour pour cette voleuse. „ C’était une passion si idéalement pure que toutes les autres femmes m’inspiraient du dégoût et les hommes encore bien davantage". (T. II, P. 84). Elle prend Kose à son service, et la prépare dans le bain Impérial pour l’amour lesbique. L’idée de déflorer Kose artificiellement lui fait ressentir déjà d’avance des délices ineftables, et le même soir, elle accomplit cet acte en compagnie de ses deux amies, Anne et Nina, au moyen d’un „ double" phallus artificiel; à cette occasion, Anne „lèche le sang virginal". Sur ce,, elles visitent les bordels les plus renommés de Budapest. Dans la maisons publique de Eési Luft, elles célèbrent avec des dames et des messieurs de la meilleure sociétéde Budapest une grande orgie, où toutes les personnes présentes sont masquées, mais, hormis cela, toutes nues,.

'Orgie dont les détails sont pour la plus grande partie -empruntées à la „Justine“ du marquis de Sade. La Schroeder-Devrient fait là la connaissance d’un certain Ferry, qui déflore la pauvre Kose pour la seconde fois, et qui fait assister la cantatrice à des débauches de pédérastes, auxquelles se livre dans une forêt une bande de brigands; lui-même jouit de cette scène en voyeur“. La Schroeder-D e vrient se rend ensuite à Florence en compagnie de Kose; là elle fait la connaissance d’un débauché anglais. Sir Ethelred Merwyn, qui l’endoctrine

sur tous les vices sexuels pratiqués en Italie, et qui à Rome, après lui avoir fait contempler l’exécution d’un

homme et d’une femme, la conduit dans une église, où

-ont lieu des orgies inouïes entre prêtres, nonnes, garçons et divers animaux, et où les cadavres des deux suppliciés sont souillés par des pratiques sexuelles. Cette épisode prouve clairement que „Juliette“ a servi de modèle. Mais d’un autre côté, il est évident que ces mémoires s’appuyent aussi, du moins en partie, sur des observations personelles, comme la prouvent les descriptions de scènes qui se passent à Paris et à Londres. Le demi-monde

parisien et particulièrement la carrière d’une certaine Camille nous y sont dépeints dans tous leurs détails, et un grand nombre de crimes sadiques y sont mentionnés. Puis elle part avec un chanteur nommé Sarolta pour Londres, où elle reste trois ans. Là, elle va voir une certaine Meredith, riche mondaine qui l’initie à toutes les réjouissances publiques et secrètes de Londres, la conduit au jardin de Vauxhall, au salon de Piccadilly, au casino de Holborn, à Portland-Rooms. Ensuite elles cherchent des aventures galantes dans les rues. Malgré cela, la cantatrice refuse les offres les plus séduisantes

que lui fait l’aristocratie anglaise, et reste fidèle à sa bien-ainiée Kose. Là se termine le récit. — L’influence de Sade saute aux yeux, tant dans la peinture des personnages que dans la marche des événements. On y rencontre aussi des invraisemblances et des exagérations comme chez Sade. Ainsi p. ex. une société de femmes passent trois jours de suite nues dans le jardin de madame Meredyth! Ou’on y pense: dans le climat de l’Angleterre ! „Justine“ y est souvent citée. Bans le premier tome (P. 177), la cantatrice parle des „Mémoires de monsieur de H . . . .“, du „Portier des Chartreux^^, de „Faublas“, de „Félicie“ etc., comme d’un vrai poison pour les femmes non mariées“, excluant en apparence «on propre livre de cette catégorie.

Bans la „Czarine noire“ de Sacher-Masoch, Narda est sadiste. Mais à côté de Narda, cet auteur nous présente une Africaine, qui la surpasse encore en cruauté et en volupté, „une femme, comme qui dirait, sculptée •en ébène, enivrante par tout l’éclat noir de son corps de bacchante, par le cruel rire de sa tête de tigre, par l’étincellement sanguinaire de ses yeux voluptueux^. Lorsque Narda lui demande pourquoi elle vient de tuer un homme, elle répond presque avec fierté: „Par soif de sang! — Laisse-moi mourir, je ne puis vivre si je n’ai personne à tuer. Mon coeur est altéré de sang comme le vôtre de baisers‘‘i).

Eulenburg cite le poète moderne Betlev 4© Liliencron, qui dépeint „la décharge psychico-corporelle s’accomplissant violemment pendant la rixe érotique^ dans les vers suivants:

W. Russalkow „La Cruauté et le Crime dans la vie sexuelle." 3me édit. Leipzig 1899. P. 76.

„Pareils à deux panthères, qui cherchent- avec furie

à s’entredéchirer,

Pareils au feu et à la flamme lorsqu’ils s’échappent

de leur prison.

Ils luttent, se gourment, mordent et se chamaillent.

Les yeux à demi clos, l’énergie déchaînée. “ i)

(Wollen zwei Pantlier sich rasend zerreissen,

Feuer und Flammen entlodern der Haft,

Ringen und Raufen und Balgen und Beissen,

Sinkende Wimpern, entstürzende Kraft.)

On trouve aussi des types et des scènes sadiques dans le roman de Kretzer „Trois femmes^, dans les nouvelles de Bleibtreu ,, Mauvaise société^, dans le livre de M. G. Conrad ,,Les Filles sages“. Nous rencontrons très souvent dans le roman moderne soi-disant „naturaliste“ (sitvenia verbo!) la sodomie, la pédérastie, l’amour lesbique, le aûoI, l’inceste, l’adultère étudiés, traités pragmatiquement, expliqués par une fausse éducation, des nerfs surexcités, et — défendus par tous ces arguments et bien d’autres encore.“^)

D’ailleurs, tout le monde sait que certaines doctrines du marquis de Sade se trouvent aussi, et même à un degré outré, chez des philosophes allemands modernes, comme p. ex. Stirner et Nietzsche.

De Nietzsche, cet archisage, idolâtré si généralement, nous ne citerons que les aphorismes caractéristiques suivants. Avis. — Tiré d’anciennes nouvelles florentines, mais aussi — basé sur l’expérience de la vie: buona

B A. Eulenburg „Neuropathia sexualis“ P. 109.

B Fritz Friedmann „Le Crime et la Maladie dans le Roman et &ur la Scène Berlin 1889. P. 27.

femmina e mala femmina vuol bastone (Sacchetti Nov. 86)^), et: „ Au-dessus de toutes les lois“. — Ce qui se fait par amour s’accomplit toujours au delà du bien et du mal.^) Nous trouvons inutile d’approfondir la „morale de maître^ de Nietzsche, ressassée à la fin déjà jusqu’à la satiété, et d’examiner de plus près son précieux „idéal sur humain“, et nous partageons en cela les opinions du reste des „pékins civilisés. “

Max Stirner est un sophiste encore plus grand que le marquis de Sade et Nietzsche; par malheur, il a abusé de la méthode dialectique pour exécuter ses sauts périlleux intellectuels. Ce jongleur du sophisme adore le moi d’une manière vraiment démesurée. Il l’écrit toujours avec une majuscule pour exprimer convenablement sa vénération pour cette majesté. ,,Que M’importe si ce que Je pense et ce que Je fais est chrétien? si cela est humain, libéral, humanitaire, ou si c’est inhumain, illibéral, antihumanitaire, est-ce que cela Me regarde ? Si cela est profitable seulement à Mon Moi, si par là j’assouvis seulement Mon propre Moi, appelez Mes actions comme il vous plaira : cela M’est parfaitement égal“. — „I1 n’existe point de pécheur et point non plus de coupable égoïsme! • — Nous sommes tous parfaits, et dans le monde entier il n’y a pas un seul homme qui soit un pécheur !“ — „Je suis plein possesseur de Ma puissance, et Je le suis en tant que Je Me reconnais comme être unique. Dans l’être unique le plein possesseur de son Soi rentre dans son néant créateur, dont il est né. Chaque être au-dessus de Moi,

^)Fr. Nietzsche „Au delà du Bien et du Mal“ 4nie édit. Leipzig 1895. P. 108 (Aplior. 149).

Ibid. P. 109. (Aphor. 155).

Dühren, Le Marquis de Sade.

soit dieu, soit homme, affaiblit le sentiment de Mon existence comme être unique, et pâlit seulement au soleil de la conscience de Mon unité exclusive. Si Je rapporté toute chose à Moi, le Seul et Unique, alors toute l’existence se rapporte au créateur périssable, mortel de luimême qui se dévore lui-même, et J’ose dire:

J’ai fondé Mon affaire sur rien.‘‘^)

La moralité avec de pareilles convictions est une idée fixe, une „chimère“, dont les hommes sont imbus, Le mariage est un non-sens, la chasteté est tout particulièrement une idée fixe et même l’inceste n’est rien d’autre. „0 Laïs, o Ninon, que vous fîtes bien de dédaigner cette pâle vertu. Une libre grisette vaut mille filles vieillies dans la vertu.“ L’assassinat pour S tir lier est également un rien. „Mais Moi, J’ai par Moi-même le droit d’assassiner, si Je ne Me le défends pas Moi-même; si Je ne recule pas Moi-même devant l’assassinat, comme devant une „injustice“.

Déjà H. Stroebel a fait observer que la théorie de S tir lier sur l’égoisme n’est rien de noufbau, et qu’elle rappelle les idées des philosophes propagateurs des lumières, Holbach, La Mettrie et Helvétius^). Nous ne pouvons nous défaire de l’idée que Stirner doit avoir aussi connu les oeuvres du marquis de Sade. Car ni Holbach, ni La Mettrie, ni Helvetius ne préconisent l’inceste et l’assassinat. Ce sont là des idées frappées au coin du marquis de Sade.

Max Stirner „L’Être unique et sa Propriété^ 2me êdit. Leipzic 1892 P. 369, 372, 379.

H . Stroebel „L’ Etre unique et sa Propriété de Stirner“ dans: Terre yierge, T. II. Nr. 2. Berlin 1897. P. 89.

€. Quelques Crimes sadiques contre les Moeurs,

Il nous semble fort probable que les ouvrages du marquis de Sade ont fait de nombreux prosélytes, attendu qu’on observe encore aujourd’hui des cas remarquables de délits sexuels qui semblent parfois avoir eu pour modèles des scènes de la „Justine“ et de la „Juliette^^ Suivant Eulenburg, jusqu’aux temps présents, il ne manque pas „d’imitations modernes des faits de Sade, naturellement en petit et dans une forme affaiblie, comme le prouvent, se répètent régulièrement, les assassinats avec viol, qui occupent assez souvent la police et les tribunaux, erimes commis sur des enfants et sur des femmes, et fréquemment combinés avec des mutilations véritablement bestiales, avec des actes d’antbropopbagie, de nécromanie etc. Notre temps, notoirement l’époque des spécialités, a trouvé moyen de développer aussi dans cette sphère de singuliers spécialistes. L’un se procure une sensation voluptueuse en étouffant des filles et des femmes; un autre éventre la femme violée pour lui arracher certains organes intérieurs; d’autres encore boivent le sang de leurs victimes, ou dévorent en cannibales des morceaux des parties coupées (les seins et les parties génitales). Ceux qui sont plus inoffensifs se contentent de pratiquer à leurs victimes des coupures et des piqûres sur différentes parties du corps, de préférence au bas-ventre, pour exciter en soi les appétits sexuels par l’aspect du sang répandu. (Ici se rapportent les histoires, maintes fois citées, sur le „ coupeur de jeunes filles“ àAugsbourg et sur le „piqueur de jeunes filles^ à Bozen.^)^}

Dans un grand ouvrage sur le fameux assassin et

1) A. Eulenburg 1. c. P. 117.|

violateur Vacher, exécuté à Lyon en 1898, Lacassagne a rassemblé tous les cas de „crimes sadiques“ du 19me siècle. Là, nous trouvons des renseignements détaillés sur le fameux assassin-violateur de Londres „Jack the Eipper", que PaulLindau a déjà vu immortalisé en Amérique dans un drame de sensation (Eulenburg P. 109), sur Ben Ali à New-York, Piper et Pomeroy à Boston, sur l’atfaire de Pont-Laval etc.^)

D’autres listes, énumérant de semblables attentats^ nous sont fournies par Brierre de Boismont^), par A. MolP), par de Krafft-Ebing^), auteurs auxquels nous renvoyons nos lecteurs.

Nous ne relevons que quelques cas, qui rappellent directement certaines scènes des romans de Sade.

a. Cas de Hypochorématophilie.

Un prince russe, décrépit au plus haut degré, laissait déféquer sa maîtresse sur sa poitrine: elle devait pour cela s’accoupir au dessus de lui, en lui tournant le dos. Ce n’est que de cette manière qu’il réussissait à exciter le reste de puissance virile dont il disposait. — V. de Krafft-Ebing P. 67. (Comp. la scène analogue dans „Juliette“ T. III, P. 54) s).

b. Profanation d’une Statue.

Le journal „L’Evènement“ du 4 mars 1877 rapporte l’histoire d’un jardinier qui s’était amouraché de la Venus

1) A. Lacassagne „Vacher l’éventreur et les crimes sadiques^ Lyon et Paris 1899. P. 245 — 282.

Gaz. méd. de Paris 1849. P. 555 — 564.

3) 1. c. P. 701 ff.

4) 1. c. P. 46. ff.

Tarnowsky fait part d’iin cas analogue l. c. P. 76.

«de Mile, et qui fut surpris faisant des efforts de coït sur «ette statue. — Voyez de Krafft-Ebing P. 79. (Comp. avec cela „ Juliette" I, 334.)

c. Défauts corporels comme Stimulants.

Le célèbre écrivain français Charles Baudelaire eut des liaisons avec des personnes laides, repoussantes, des négresses, des naines, des géantes. Un jour, il exprima le souhait devant une jolie femme de la voir suspendue par les mains, et de pouvoir dans cet état lui baiser les pieds. — Voyez de Krafft-Ebing „Nouvelles recherches etc. Imitations incontestables de Sade.

d. Une Saignée sadique (l’Affaire T . . . .)9

Un commandant, âgé de 36 ans, qui avait noué une intrigue avec une jeune dame, la força, après l’avoir accablée d’injures, par les plus terribles menaces de se faire mettre des sangsues au parties génitales et à l’anus, ou de se laisser faire la saignée. Aussitôt que le sang coula, sa fureur se changea en tendresse, et il l’obligea à s’abandonner à ses désirs.

Un homme marié se présenta une fois à Krafft- Ebing avec de nombreuses coupures aux bras, et lui déclara que chaque fois qu’il désirait s’unir maritalement à sa jeune épouse, personne très-nerveuse, il était obligé de se faire d’abord une entaille. Ensuite elle suçait la plaie, et ce n’est qu’alors que se manifestait chez elle l’excitation sexuelle^). (Comp. „ Juliette" III, 233 et s.)

e. L’Affaire Michel Bloch.^)

Nous trouvons les détails de cette affaire, d’un cachet

1) Brierre de Boismont 1. c. P. 560.

2) Kussalkow 1. c. P. 76—77.

3) A. Eulenbiirg „Neuropathia sexualis“. P. 118—119.

purement sadique, dans le journal parisien le „Gil-Blas“' (Numéros du 14 et du 16 août 1891). Un certain Michel Bloch, marchand de diamants très connu à. Paris, plusieurs fois millionnaire, propriétaire de la seigneurie La Marche etc., âgé de soixante ans, heureux dans le mariage, père de deux filles, l’une de dix-huit et l’autre de seize ans, était sous le coup d’une accusation. Une entremetteuse, nommée madame Marchand, était accusée avec lui. C’est chez elle qu’avaient lieu ordinairement les rendez-vous de Bloch avec ses victimes. La première entrevue de Bloch avec la demanderesse, Claudine Buron^ se passa de la manière suivante. La fille fut conduite dans une chambre de la Marchand, et du là se déshabiller complètement, ainsi que deux autres filles, qui s’y trouvaient déjà d’anciennes connaissances de Bloch. Entièrement nues, un mouchoir à dentelles à la main, elles entrèrent toutes les trois dans une chambre bleue, où les attendait déjà un homme d’un certain âge. Cet homme, connu déjà aux clientes de la maison sous le nom do ,,1’homme qui pique c’était l’accusé Bloch. Il reçut ses victimes étendu négligemment sur un sofa, et vêtu d’un peignoir de satin rose, richement garni de dentelles blanches. Les filles devaient s’approcher de lui séparément, sans mot dire, et le sourire sur les lèvres (ceci était stipulé expressétnent) ; on lui tendait des épingles, des mouchoirs de batiste et une espèce de fouet. La novice, Claudine Buron, dut s’agenouiller devant lui: il lui enfonça une centaine d’épingles aux seins, aux fesses, presque dans toutes les parties du corps. Puis il plia un mouchoir en forme de triangle et le fixa au moyen d’une vingtaine d’épingles sur la poitrine de la jeune fille, en sorte qu’une pointe vînt à se^ trouver entre les deux seins, et les^

deux autres bouts sur les épaules. Cela fait, empoignant brutalement le mouchoir, il l’arracha soudain. Alors seulement, fort excité en apparence, il se précipita sur la jeune fille, la fouetta, lui arracha des touffes de cheveux dans la région du bas-ventre, lui pressa les mamelles etc., et — s’assouvit enfin avec elle sous les yeux de ses compagnes. Celles-ci, pendant tout le temps que dura cette scène, avaient dû lui essuyer la sueur du front et prendre des attitudes plastiques. Ensuite, toutes les trois, elles furent congédiées, et reçurent de monsieur Bloch un honoraire de quarante francs. — De pareilles séances se répétèrent encore plusieurs fois. — Bloch, dont l’extérieur nous est dépeint comme celui d’un ivrogne hideux, individu au front fuyant à la perruque jaune, aux yeux petits et bleuâtres, au nez rouge et aplati, et avec des moustaches, essaya d’abord, pendant l’interrogatoire, de nier les faits, puis il se mit à rire, quand on lui fît souvenir des détails de la scène décrite ci-dessus, et affecta l’étonnement de ce qu’on faisait tant de bruit pour une omelette. Le tribunal le condamna à six mois de prison et à deux cents francs d’amende, en outre, conformément au droit civil, à une indemnité de mille francs à Claudine Buron; son aide, la Marchand, fut condamnée à un an de prison. (Comp. les scènes analogues dans „Juliette“ II, 284; III, 55).

f. Sadisme de Paroles.

Un monsieur, sur l’âge, en apparence très-respectable, fait connaissance au jardin du Palais-Royal, où il se rend régulièrement, d’une personne du sexe féminin, qui lui semble appropriée à ses buts; il s’assied sur le même banc qu’elle, mais toujours à une distance convenable, et

tâche au cours de la conversation d’amener la femme,

qui flaire en lui une pratique, à se répandre en propos de plus en plus libres et sans équivoques. Une fois son but atteint, il se met à trembler et à „ glousser de

ravissement, donne à sa partenaire une pièce de cinq

francs en guise de rémunération, et s’en va.^) (Comp.

„La Philosophie dans le Boudoir" I, 129 et s.)

g. Une Imitation du Scandale de Marseille.^)

En 1840, l’ambassadeur américain à Madrid, y produisit une grande sensation par une affaire scandaleuse, analogue à celle dont le marquis de Sade avait été l’auteur à Marseille en 1772. Cet ambassadeur avait déjà commis diverses excentricités dans le genre de celles du marquis de Sade. Un jour, il invita à un souper une vingtaine de „Manolas“, et fit avaler à ces filles des substances très-irritantes qui leur causèrent une irritation voluptueuse excessive.

Nous pourrions encore augmenter la liste de ces évidentes imitations du marquis de Sade, mais cela nous paraît superflu, et nous mentionnerons seulement encore qu’à ce qu’on prétend, un médecin ayant des dispositions sadiques demeure actuellement dans „une petite rue du quartier sud-ouest de Berlin."^)

1) Eulenburg 1. c. P. 107.

„Les crimes de ramour etc.“ P. 264.

3) lleutsche medicinische Presse 1890. Nr. 21.

Fin.

Il est hors de doute que les oeuvres du marquis de Sade possèdent dans l’histoire de la civilisation humaine une importance qu’il faut chercher dans une toute autre sphère que dans celle de la pornographie et des idées extravagantes et antimorales que nous constatons dans ces mêmes écrits. Le marquis de Sade a été le premier qui ait examiné avec pleine conscience tous les phénomènes de la nature et tous les faits sociaux au point de la vie sexuelle humaine. Au milieu des horribles peintures d’une jouissance sexuelle dénaturée, peintures qui sont le résultat d’une exacte connaissance des phénomènes sexuels pathologiques, la tendance fondamentale des productions littéraires du marquis de Sade que nous venons d’indiquer ne doit pas être oubliée. Elle mérite de la part de l’explorateur scientifique l’attention la plus sérieuse par rapport à l’histoire de la civilisation, à l’économie politique, à la jurisprudence et à la science médicale. Il n’y a là également, comme s’exprima Eulenhurg — qui, à proprement parler, inaugura en Allemagne les recherches scientifiques sur de Sade par son important article, paru dans „L’Avenir“, il n’y a là, comme nous le répétons, rien qu’un sujet et qu’un problème scientifiques.

Un psychiatre distingué, le docteur Paul Naecke à Hubertusbourg, commence sa récente étude de psychopathie sexuelle par les mots caractéristiques suivants: „ C’est avec une évidence de plus en plus saisissante que se manifeste la colossale influence de la sphère génitale sur la formation de l’ensemble du moi individuel, sur le caractère de l’homme" i) Et nous ajoutons: c’est aussi d’une façon de plus en plus palpable, concluante, que se montre l’importance du facteur sexuel dans la société et dans l’Etat. Parement nous avons entendu un jugement d’une telle portée comme celui qu’un célèbre anthropologue, qui avait vécu auparavant plusieurs années à Paris, émit en notre présence au sujet de la situation actuelle en France. A notre grand étonnement, il mit en relation les faits sociaux pathologiques, tels qu’ils se manifestent avec éclat surtout dans l’affaire Dreyfus, avec deux causes: avec la propagation véritablement monstrueuse des perversions sexuelles de tout genre et avec — l’absinthe ! C’est un mot d’une éblouissante vérité. L’opinion de l’ex-dominicain Hyacinthe Loyson et du publiciste Yves Guyot, développée par eux dans le journal français „Le Siècle", que c’est le catholicisme qui a amené la décadence de la France, qui, selon notre opinion, est irrésistible, et que, par conséquent, selon le conseil de Mirabeau, il faudrait tout d’abord décatholiser la France, cette opinion, disons nous, n’est qu’une demivérité. Car la vraie cause du triomphe de la bande noire en France est, selon notre conviction, avant toute chose, l’épouvantable dégénération sexuelle qui y règne, et donc,

„Rem arques de critique se rapportant à la sexualité normale et à la sexualité patliologique“ par P. Naecke. Archive de Psychiatrie. Berlin 1899 T. o2. Livraison 2. P. 356.

en Allemagne, on a à peine un léger soupçon. Cette société française, pervertie dans ses instincts sexuels, se précipite avec délice dans des extases quasi-religieuses, dans le mysticisme le plus obscur; elle n’est pas plus en état de se passer de la morale et de la casuistique jésuitiques que l’affamé ne peut se passer de pain. P. ex,, ce n’est nullement un effet du hasard qu’on voit un libertin décadent, comme Maurice Barrés, brandir avec frénésie la bannière du cléricalisme nationaliste. Ce n’est qu’en ayant recours à une explication basée sur la pathologie sexuelle, qu’on peut comprendre certaines manifestations et certains excès de l’esprit national français^ qui rappellent directement des faits sadiques. Nous citons comme exemple la campagne dirigée méthodiquement contre l’infortuné Dreyfus. Le général Boisdeffre donne à Mercier l’ordre de produire un document qui puisse charger Dreyfus. Mercier le fait fabriquer par le fameux aventurier Este r ha z y, et mettre ensuite au panier de l’ambassade d’Allemagne. Puis vient l’arrestation, la dégradation et la déportation d’un innocent de l’innocence duquel tout l’état-major général, non moins que messieurs Drumont et Eochefort étaient amplement informés. Mais la victimes à l’île du Diable n’a pas encore assez souffert; il faut augmenter ses tortures. On le privera donc de nourriture, ou du moins on lui servira des aliments insalubres et éveillant le dégoût; on lui débitera des mensonges tâchant de lui faire accroire l’infidélité de sa femme. Si dans son épouvantable isolement, il essaye de jeter un mot sur le papier, on le lui arrache aussitôt. Finalement on le charge de fers, qui lui meurtrissent la peau. Max Nord au à décrit avec beaucoup de vivacité comment

toute la bande d’imposteurs et de faussaires s’enivraient positivement de voluptés sadiques en se représentant toutes €es cruautés, exercées sur un innocent, i) Il a fait également remarquer que la grande majorité des antidreyfusards influents consistaient en viveurs et en débauchés. Tout comme dans l’affaire Dreyfus, des velléités sadiques se manifestèrent aussi parmi le peuple français dans l’affaire Voulet-Clianoine. Sans autres formes de procès, ces deux héros avaient fait fusiller leur supérieur, le colonnel Klobb, au centre de l’Afrique. Eux aussi trouvèrent — quelque incroyable que cela paraisse — dans la presse nationaliste et antisémitique des défenseurs passionnés, qui alléguaient en radotant l’héroisme des coupables, les singularités des conditions climatiques en Afrique etc.'^) — Dans toutes ces choses, se fait remarquer un certain élément gallo-celtique étrange, constituant une partie intégrante du caractère national français, qui, outre le trait de frivolité érotique, ne manqua jamais d’un autre trait de férocité voluptueuse, et qui trouve

b Le Journal de Yoss du 31 juilliet 1899. — Si, dans le „Mercure de France^ (avril 1900), M. Henri Albert me raille sur ma comparaison de l’affaire Dreyfus avec les actions des sadistes, je lui répondrai là-dessus qu’une pareille parallèle s’olîre à l’esprit si naturellement que ce n’est même pas à moi qu’en appartient ia priorité. En effet, son compatriote, Octave Mirbeau, fait ressortir le même analogie dans son roman „Le Jardin des supplices^ Paris 1900 P. XII, livre paru avant le mien, „L’aff‘aire Dreyfus nous en est un exemple admirable et jamais, je crois, la passion du meurtre et la joie de la chasse à rhomnie, ne s’étaient aussi complètement et cyniquement étalés. Que vous en semble, M. Albert?

b Qu’en ceci aussi, la justice de mon opinion où j’affirmais qu’il s’agissait dans cette affaire de deux re])résentants du sadisme, se confirme, les révélations véritablement monstrueuses du député Vigné dans la séance du 23 novembre 1900 de la Chambre des députés nous le prouvent avec évi-

sa définition la plus adéquate dans la désignation caractéristique que donne Voltaire de ses compatriotes en les appelant des tigres-singes “ ^).

Souvent et sérieusement nous nous sommes demandé si notre patrie est également menacée de dangers semblables à ceux qui résultent en France de la dégénérescence sexuelle toujours croissante, qui y a déjà arrêté l’augmentation de la population. Or, entre la nation allemande et la nation française, il y a une énorme différence, entre autres aussi sous le rapport sexuel, et déjà Kurtz a attiré l’attention sur la circonstance que, sous ce rapport il existe dès les temps les plus reculés un contraste frappant entre les deux nations, ainsi que celà devient manifeste, lorsque l’on compare la description des moeurs et des coutumes germaniques chez Tacite avec celles des Francs, telles qu’elles nous sont dépeintes par Grégoire de Tours dans ses écrits historiques. D’un côté, nous voyons une simplicité grossière mais noble, des moeurs pures et loyales, l’ordre et la chasteté dans la vie, l’observation rigoureuse de l’inviolabilité du mariage, la fidélité, l’honnêteté; de l’autre, l’effroyable dégradation de l’époque mérovingienne, une brutale insubordination, une perfidie n’observant ni foi ni loi, l’inclination au parjure, la dissimulation, des projets d’assassinat, des empoisonnements, une cupidité insatiable de trésors, des débauches sexuelles. Et bien que les

dence. Voiilet et Chanoine firent massacrer des centaines de naturels, rien pour le plaisir de tuer; ils firent couper les mains et les têtes, percer les naturels axec des lances et commettre encore d’autres atrocités. Il est vrai qu’on trouve de pareils scélérats non pas seulement parmi les Français. Nous autres Allemands p. ex. nous possédons un prince Prosperd’Aremberg!

A. Eulenburg „Le Marquis de Sade“ P. 510.

couleurs les plus sombres des tableaux que nous déroule Grégoire de Tours appartiennent à la vie de la cour, Kurtz affirme non sans raison que la décadence avait pénétré aussi dans le peupleT) Déjà Salvien de Marseille (f 485 a. J.-Clir.), ébauchant un tableau effrayant, mais fidèle, de la dépravation morale de la société française contemporaine, assure que Dieu a conféré le règne aux conquérants germains, parce qu’ils ont plus de piété que les Komains.^)

Néanmoins, ne nous fions pas trop à cette A^ertu morale de notre nation, vertu innée et toujours renaissante, par rapport à notre force de résistance contre les pernicieuses influences de tout genre, qui nous assaillent de toutes parts.

C’est notre pleine conviction — et nous la partageons avec l’un des plus éminents aliénistes allemands, E. Kraepelin, notre maître durant de longues années — qui nous oblige d’affirmer que la majeure partie des perversités sexuelles sont acquises et non innées. Eien n’excite à tel point à l’imitation que les rapports sexuels et les pratiques de tout genre, quelque dégoûtantes qu’elles soient ! Dans la troisième scène de „La Critique de l’Ecole des Femmes" de Molière se trouve un dialogue qui exprime fort naïvement cette vérité:

„Climène. — Il a une obscénité qui n’est pas supportable.

Elise. — Comment dites-vous ce mot-là, madame?

Climène. — Obscénité, madame.

M G. Roskoff „Histoire du Diable“. Leq^zio- 1869. T. II P. 60.

2) Ibidem.

Elise. — Ah! mon dieu, obscénité. Je ne sais ce que ce motveut dire; mais je le trouve le plus j oli du monde. “

Ed effet, tout ce qui est du domaine de la volupté, de l’obscénité attire irrésistiblement presque chaque être humain! Car l’instinct sexuel est, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, du moins pour longtemps encore, le centre de la vie humaine, et ceci accordé, bien des choses sont „les plus jolies du monde. “

Nous avons toujours pensé que la meilleure pédagogie est celle qui est plutôt négative, et qui protège les jeunes âmes du mal, au lieu de les bourrer de pieux préceptes. Ce qui est le plus dangereux pour la jeunesse ce sont les peintures, écrites et figurées, des divers genres de dégénération de l’instinct sexuel. C’est une triste vérité qu’exprime Eétif de la Bretonne dans l’introduction de son „ An ti- Justine “, quand il écrit: „Fontenelle a dit: „I1 n’est point de chagrin qui tienne contre une heure de lecture." Or de toutes les lectures, la plus entraînante est celle des ouvrages érotiques surtout lorsqu’ils sont accompagnés de figures expressives." On devrait prendre à coeur les paroles qu’écrivit Emile Zola, ce libre et grand esprit, à un père, qui lui avait posé la question si sa fille pouvait lire „Le Docteur Pascal". Il répondit: „Je n’écris pas pour des jeunes filles, et je ne crois pas que toute lecture soit bonne pour des cerveaux dans la période du développement. — Plus tard, quand la vie les rendra libres, elles liront ce que bon leur semblera"^). La funeste influence de la littérature naturaliste moderne est décrite par Seved

0 „Le Journal de Yoss“ Nr. 520 du 4 noyembre 1899.

Kibbing dans son excellent livre sur „l’Hygiène sexuelle“y livre dont nous recommandons la lecture à chaque pédagogue 1).

L’art aussi s’est mis par malheur de tout temps au service de la volupté et de la perversion sexuelle. Seved Eibbing rapporte avoir souvent trouvé, à l’occasion de visites qu’il rendait à des étudiants ou à d’autres jeunes gens, les murs et les bureaux couverts d’images de femmes plus ou moins nues, de photographies de mesdemoiselles X. et Y., d’écuyères de cirque, de cantatrices de cafésconcerts, représentées „avec et sans vêtements dans les postures et les occupations les plus incroyables." Si l’on ajoute encore à ceci une foule d’autres images et de figures obscènes introduites parmi le public par contrebande „sur des étuis à cigares, sous forme de breloques, comme manches de cannes et de mille autres manières différentes, et annoncées aussi publiquement dans les gazettes, on trouvera alors que la séduction est à l’oeuvre en usant de méthodes des plus variées.^) Selon Eulenburg, le sadisme se rencontre aussi dans l’art, ou „pour le moins, il y aurait une quantité assez notable de productions picturales et sculpturales, exécutées souvent avec une technique hors ligne, et influençant les imaginations dans un sens sadique de la façon la plus inquiétante. Il cite „ l’Entrée de l’Enfer du Dante" par Rodin, „le Gorilla ravissant une Femme" parFrémiet, „la Brunehilde" par Galliard-Sansonetti, ,,1’Andromaque", „la Jacquerie", „la Prise de Bab3done" par Rochegrosse, „le Clair de lune" par Albert K elle r,

1) Sev. Ribbing „L’Hygiène sexuelle et les conséquences éthiques qui en découlent^ Orne édit. Leipzic 1892. P. 84—94.

j^la Corruption“ parKicliir et „Salomé“ par Klin g er.^) Que J. J. Winckelmann se laissa entraîner à la pédérastie par l’étude exclusive de l’antiquité et de l’art grecs, ceci est très vraisemblable à notre avis, et, après avoir contemplé dans la Glyptotbèque de Munich le „Pan“ qu’il avait tant aimé, cette vraisemblance a acquis pour nous le degré de la certitude. Ho e ssii dit dans son „Eros“, ouvrage d’une remarquable richesse d’idées-): „ Conformément à nos opinions et à notre interprétation des faits, l’étude de l’antique devrait être regardée, à vrai dire, comme une occupation foncièrement dangereuse, et Londres, Paris, Kome et Munich, avec leurs trésors d’antiquités artistiques, seraient des endroits dangereux, menaçant notre époque, qui vise à la réalisation d’une pure morale et à une vie parfaitement éthique, de la peste des instincts sexuels contraires à la nature, instincts propres aux anciens Grecs !“

Mais, sans nul doute, l’influence de la littérature et de Part est de beaucoup surpassée par la séduction directe, au sujet de laquelle il est permis d’affirmer qu’elle est en état d’engendrer toutes les catégories de perversion sexuelle. Tarnowsky déclare que „les cercles de pédérastes sont de puissants promoteurs de la corruption des moeurs “, et qu’ils pervertissent les jeunes sujets par ,,1’expérience et par le mauvais exemple". A Paris il y a des gens qui se font un métier d’induire graduellement des enfants de dix à douze ans par la persuasion ou par des menaces à se livrer à la masturbation et à la sodomie, pour en faire ensuite de cyniques dénonciateurs de crimes

h A. Eulenburg „Neiiropa,thia sexualis“ P. 120.

2) H. Hoessli „Eros“. La Pédérastie chez les Hellènes etc. 2me édit. Munster en Suisse 1892. P. 113.

Dühren, Le Marquis de Sade.

imaginaires — on nomme ces enfants ,,des petits Jésus‘^^) Et devant de pareils faits on pense à la suppression du § 175 du code pénal allemand! Cela signifierait chasser le diable par Béelzébub. Puissent souffrir les quelques malheureux pédérastes héréditaires, plutôt que de permettre la pédérastie, le vice sexuel le plus démoralisateur, et de le déclarer exempt de toute punition.

Tarnowsky mentionne également qu’il existe des stercophages par pure habitude (P. 70).

Bien ne nous paraît plus absurde que l’aphorisme de Hobbes dans son „Léviathan“ (Pars I, cap. 6) „Alienae calamitatis contemptus nominatur crudelitas, proceditque a propriae securitatis opinione. Nam ut aliquis sibi placeat in malis alienis sine alio fine videtur mihi impossibile.“ Si les exécutions se pratiquaient de nouveau publiquement, ou que l’on introduisît de nouveau les combats de gladiateurs de l’ancienne Borne, le nombre des assassinats avec viol augmenterait aussitôt. Tout nouvellement encore, nous avons eu dans l’affaire des questionnaires de Komorn une réminiscence de l’ancienne inquisition. Hobbes ne connaissait guère la nature humaine.

De quelle manière s’acquièrent successivement les diverses perversités sexuelles, Tarnow^sky nous le dépeint d’une main de maître: „L’individu dépravé essaye de tout ce qui peut contribuer à l’accroissement de la volupté. La vue, le tact, l’ouïe, l’odorat et même parfois le goût, en un mot, tous les sens sont irrités l’un après l’autre, ou bien tous à la fois, d’une certaine façon, afin d’amener l’excitation sexuelle au plus haut degré d’intensité.

B. Tarnowsky 1. c. P. 90, 101.

Parmi ces moyens d’excitation se rencontre aussi la pédérastie passive, jouant un rôle occasionnel, supplémentaire, ■en sa qualité de nouveau stimulant, pouvant renforcer l’excitation sexuelle, qui, ordinairement, s’apaise à la tin .au moyen du coït légitime avec une femme. Quelquefois vient encore s’ajouter l’usage de stimulants extérieurs •et intérieurs, la lecture de livres pornographiques etc.“ Q Et comme illustration de l’épouvantable vérité du mot de Molière „le plus joli du monde‘^ nous citons l’aphorisme suivant de Tarnowsky, ce connaisseur •consommé de la vie moderne: ,, Actuellement, aux yeux de la majorité, le vice paraît non seulement séduisant par l’intensité, la nouveauté et la variété des sensations •qu’il fournit, mais il confère même au débauché dans la •sphère de l’activité sexuelle proprement dite, un certain prestige d’épicuréisme, de distinction, d’esprit blasé et de prépondérance vis-à-vis des autres hommes, qui semblent moins développés mais plus sages et plus modérés.^^)

On ne peut s’opposer à la dépravation dans la sphère sexuelle que d’une seule et unique manière. La lutte contre la prostitution, contre le trafic des filles, qui, •comme le prouvent les débats de l’union criminaliste internationale à Budapest (1899), a de nouveau atteint •des dimensions considérables, contre l’alcoolisme, contre la séduction par des livres, des spectacles etc. tout cela, ce ne sont que des mesures palliatives. Déjà Seved Kibbing insiste sur le fait qu’il n’y a rien que les lumières, c.-à-d. la vraie culture de l’esprit, qui soit capable de paralyser le mal, qui enfin existe dans le monde. (1. c. P. 93.) Dans l’introduction de cet ouvrage

1) Tarnowsky 1. c. P. 141.

nous avons appris à connaître le véritable but de l’amour humain dans la liberté de l’esprit, dans la pensée, l’idée, comme seules choses véritables, objectives, impérissables. Le fondement de toute éthique est la réflexion, l’intellect^ que W. Stern voudrait, bien à tort, éliminer complètement de l’éthique. 1) Il prétend élever l’édifice de l’éthique uniquement sur la base des sentiments. Pure utopie I Nulle part au monde ne peut se développer la vraie morale que là où règne l’esprit, l’entendement. Car la vraie nature intellectuelle de l’homme ne manque pas de l’activité- émotionnelle, mais elle élève cette dernière avec soi, et l’ennoblit. Avec le sentiment seul, on gâte tout „dans un âge de fer, au milieu des recherches sérieuse» de la réalité des choses. Hegel s’exprime on ne peut mieux en disant que c’est précisément „par dégoût pour les mouvements des passions immédiates‘‘ que l’homme tâche d’arriver à la contemplation et à la pénétration intellectuelle des choses. Ni l’amour, ni l’amitié, ni la famille, ni l’art, ni la religion, rien en soi etparsoi ne peut assouvir l’aspiration vers le monde éternel, qui remplit l’homme. Tout s’achève dans le savoir. „Lafélicité que procure la science constitue la suprême satisfaction humaine; elle est la source intarissable où il suffit d’avoir puisé une seule fois pour apaiser la soif à jamais; cette félicité est ce que je voudrais nommer la jouissance absolue. L’aspiration vers le monde éternel, cette patrie de l’âme, ne peut être apaisée que par le savoir; toutes les formes de satisfaction antérieures.

1) ^y. Stern „Fondements critiques de l’éthique comme science positive^ Berlin 1897. P. 233.

2) E . Du B O i s - R e y ni O n d „ Adalbert de ^Chamisse comme naturaliste.^ Leipzic 1898. P. 57.

comprenant les jouissances que nous procurent la nature, l’amour, les institutions de l’Etat, l’art, la religion ne pouvaient jamais satisfaire complètement le vrai besoin de l’âme, chacune de ces formes impliquant quelque contradiction, qui ne trouve sa pleine solution qu’au moyen de la philosophie “1)

Personne assurément n’a célébré avec plus d’enthou- •siasme le perfectionnement de la morale au moyen de la ■culture intellectuelle que les deux éminents philosophes anglais du 19me siècle, Buckle et Lee k y, véritables virtuoses dans l’art de la vie. Selon ce dernier auteur, •cela se comprend de soi que „toute influence qui élargit l’horizon et accroît l’énergie de l’intellect favorise aussi les facultés aimables, et il est de même évident que l’éducation possède cette faculté au plus haut point. Un homme inculte est incapable de se faire une idée des classes de la société, des nations, des tendances intellectuelles et des autres formes d’existence, toutes choses ■qu’il ignore^ tandis que chaque augmentation de connaissances amène avec soi une extension du jugement, et partant, de la sympathie. — €ette même culture intellectuelle qui facilite la représentation de la douleur, et qui produit par là la pitié, facilite aussi la représentation des caractères et des ■opinions, et engendre par suite la bienveillance. Cette acquisition, la faculté d’une sympathie intelligente, est la qualité qui accompagne ordinairement un esprit vaste et cultivé.

1) K. Fischer „Diotime“ Stuttgard 1852. P. 4.

W. E. PI. Tjecky, „Histoire des moeurs en Plurope depuis Auguste jusqu’à Charlemagne^ 2. édit. Leipz. et Heidelbg. 1879. P. 120—121.

L’idée de la mort et de la rémunération éternelley dont certains moralistes et presque toutes les confessionsmenacent le pécheur charnel, est, à notre avis, plutôt apte à attiser la sensualité, comme nous le Aboyonsp. ex. dans l’Eglise catholique, qui menace ses fidèles del’enfer et du purgatoire, et qui néanmoins, parmi ses adhérents, est loin de compter des hommes d’une moraleplus pure que les autres confessions. A notre sens la thèse soixante-septième de la quatrième partie de l’„ Ethique" de Spinoza nous a toujours paru une des plus sublimesmaximes de la philosophie:

„L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort: et sa sagesse consiste non à réfléchir sur la mort^ mais sur la vie."

Ce qui nous attend après la mort, Socrate l’a proclamé dans le magnifique épilogue de l’„Apologie“, écrite par Platon.^) Mais nous, nous sommes au milieu de la vie, qui offre à l’esprit une quantité infinie deproblèmes attrayants et dignes d’être explorés. Prenonsdonc à coeur la grave devise de Septime Sévère „Laboremus“ ; travaillons sans relâche à notre perfectionnement, qui ne peut être atteint autrement qu’au moyen de l’activité intellectuelle, et enseignons aussi à

L Un des plus beaux parmi les nombreux mythes à demi païens de l’Irlande du moyen âge est celui de File de la vie et de nie de la mort. Au milieu d’ua lac dans la provincede Munster, il y avait deux îles; dans l’une la mort ne pouvait pénétrer; mais la vieillesse, la maladie, le dégoût de la vie et des paroxismes d’effroyables souffrances y régnaient, et y accomplissaient leur oeuvre, jusqu’à ce que les habitants^ fatigués de leur immortalité, s’accoutumaient à regarder l’île située vis-à-vis de la leur comme un port de la paix; ils y dirigaient leurs barques sur les sombres ondes, atteignaient le rivage, et trouvaient le repos. — Lecky.

nos enfants „la félicité que procure la science“, et alors nous épargnerons à notre postérité un aveu par lequel se termine sur un ton élégiaque un de ces livres pernicieux du 18me siècle, le „Faublas‘‘ : „Loin de me plaindre, enviez mon sort, et dites seulement, que pour les hommes ardents et sensibles, abandonnés dans leur première jeunesse aux orages des passions, il n’y a plus jamais de parfait bonheur sur la terre

Bibliographie.

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