DEUXIÈME LETTRE. — A LA MÊME
Victoire, grande victoire, ma bonne sœur! me voilà revenue de chez notre grande dame, et succès inespéré) tu vas voir. Puisque j'ai encore une soirée de liberté, la dernière probablement, j'en vais profiter pour te raconter l'entrevue. Il me semblera que je cause encore avec toi au coin de ton feu, berçant Chariot ^ d'une main et amusant Lilî de l'autre. Chers amours, que font-ils en ce moment? Ils ne s'imaginent pas que je suis toute seule dans une triste chambre d'auberge, car, dans la crainte d'être importune à madame d'Arglade, je suis descendue dans un petit hôtel; mais je serai très-bien chez la marquise, et cette soirée solitaire ne m'est pas mauvaise pour me recueillir et penser à vous autres sans distraction. J'ai très-bien fait d'ailleurs de ne pas trop compter sur le gite qui m'était offert, car madame
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d'Arglade est absente, et j'ai dû bravement me présenter moi-même à madame de Villemer.
Tu m'as recommandé de te faire son portrait: elle a soixante ans environ, mais elle est infirme et sort très-peu de son fauteuil; cela et sa figure souffrante la font paraître plus âgée de quinze ans. Elle n'a jamais dû être ni belle ni bien faite; mais sa physionomie est expressive et caractérisée. Elle est trèsbrune; ses yeux sont magnifiques, assez durs, mais francs. Elle a le nez droit et tombant trop sur la bouche, qui est laide et qu'on voit encore trop. Cette bouche est dédaigneuse à l'habitude; cependant toute la figure s'éclaircit et s'humanise quand elle sourit, et elle sourit facilement. Ma première impression s'est trouvée d'accord avec la dernière. Je crois cette dame très-bonne par réflexion plutôt que par entraînement, et courageuse plutôt que gaie. Elle a de l'esprit et de l'instruction. Enfin elle ne diffère pas beaucoup du portrait que madame d'Arglade nous avait fait d'elle.
Elle était seule quand on m'a introduite dans sa chambre. Elle m'a fait asseoir près d'elle avec assez de grâce, et voici le résumé de la conversation:
— Vous m'êtes beaucoup recommandée par madame d'Arglade, que j'estime infiniment. Je sais que vous appartenez à une excellente famille, que vous avez des talents, un caractère honorable et une vie sans tache. J'ai donc le plus grand désir que nous puissions nous entendre et nous convenir mutuellement. Pour cela, il faut deux choses: l'une, c'est que
mes offres vous paraissent satisfaisantes; l'autre, que notre manière de voir ne soit pas par trop opposée, car ce serait la source de contrariétés fréquentes. Traitons la première question. Je vous offre douze cents francs par an.
— On me Ta dît, madame, et j'ai accepté.
— On m'avait dit à moi que vous trouveriez peutêtre cela insuffisant?
— Il est vrai que c'est peu pour les besoins de ma situation; mais madame est juge de la sienne propre, et puisque me voilà . . .
— Parlez franchement; vous trouvez que ce n'est pas assez?
— Je ne peux pas dire ce mot-là. C'est probablement plus que ne valent mes services.
— Je ne dis pas cela, moi, et vous, vous le dites par modestie; mais vous craignez que cela ne suffise pas à votre entretien? Soyez tranquille, je me charge de tout; vous ne dépenserez chez moi que la toilette, et je n'en exige aucune. Est-ce que vous l'aimez, la toilette?
— Oui, madame, beaucoup; mais je m'en abstiendrai, puisqu'à cet égard vous n'exigez rien.
La sincérité de ma réponse parut étonner la marquise. Peut-être n'aurais-je pas dû parler spontanément comme j'ai l'habitude de le faire. Elle fut un peu de temps avant de se reprendre. Enfin elle se mit à sourire et me dit: — Ah çà! pourquoi aimezvous la toilette? Vous êtes jeune, jolie et pauvre; vous n'avez lii le besoin ni le droit de vous attifer?
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— rj'en aï si peu le droit, répondis-je, que je suis simple comme vous voyez.
— C'est fort bien, mais vous souffrez de n'être pas plus élégante?
— Non, madame, je n'en souffre pas du tout, puisqu'il faut que cela soit ainsi. Je vois que j'ai parlé sans réfléchir en vous disant que j'aimais la toilette, et que cela vous a donné une pauvre idée de ma raison. Je vous prie de n'y voir qu'un effet de ma sincérité. Vous m'avez questionnée sur mes goûts, et j'ai répondu comme si j'avais l'honneur d'être connue de vous; c'est peut-être une inconvenance, je vous prie de me la pardonner.
— C'est-à-dire, reprît-elle, que si je vous connaissais, je saurais que vous acceptez sans humeur et sans murmure les nécessités de votre position?
— Oui, madame, c'est absolument cela.
— Eh bien! votre inconvenance, si c'en est une, est loin de me déplaire. J'aime la sincérité par-dessus tout; je l'aime peut-être plus que la raison, et je fais un appel à votre franchise entière. Qu'est-ce qui vous a décidée à accepter de si minces honoraires pour venir tenir compagnie à une vieille femme infirme et peut-être fort ennuyeuse?
— D'abord, madame, on m'a dit que vous aviez beaucoup d'esprit et de bonté, et je n'ai pas cru par conséquent devoir m'ennuyer près de vous; ensuite, quand même j'aurais dû beaucoup souffrir, il était de mon devoir de tout accepter plutôt que de rester dans
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rinaction. Mon père ne nous ayant pas laisse de fortune, ma sœur du moins était assez bien mariée, et je vivais avec elle sans scrupule; mais son mari, dont toute Taisance provenait d'un emploi, est mort dernièrement après une longue et cruelle maladie qui a absorbé toutes les économies du ménage. C'est donc à moi naturellement de soutenir ma sœur et ses quatre enfants,
— Avec douze cents francs? s'écria la marquise. Non, cela ne se peut pas. Ah! mon Dieu! madame d'Arglade ne m'avait pas dit cela- Elle a sans doute craint la méfiance qu'inspire le malheur; mais elle a eu bien tort en ce qui me concerne; votre dévouement m'intéresse, et si nous nous convenons d'ailleurs, je veux que vous vous ressentiez de mon estime. Fiezvous à moi; je ferai de mon mieux.
— Ah! madame, lui répondis-je, que j'aie ou non le bonheur de vous convenir, laissez-moi vous remercier de ce bon mouvement de votre cœur! — Et je lui baisai la main avec vivacité, ce qu'elle ne trouva pas mauvais.
— Pourtant, reprît-elle après un autre silence, où elle semblait se défier de son inspiration, si vous étiez légère et un peu coquette?
— Je ne suis ni l'une ni l'autre.
— J'espère que non! Pourtant vous êtes très-jolie. On ne m'avait pas dit ça non plus, et je vous trouve même, à mesure que je vous regarde, remarquablement jolie. Cela m'inquiète im peu, je ne vous le cache pas.
— Pourquoi, madame?
— ^^ Pourquoi? Ouï, vous avez raison. Les laides se croient belles, et au désir de plaire elles ajoutent le ridicule. Il vaut peut-être mieux que vous soyez capable de plaire, . . . pourvu que vous n'en abusiez pas. Voyons, êtes- vous assez bonne fille et assez femme forte pour me raconter im peu votre existence passée? Avez-vous eu quelque roman? Oui, n'est-ce pas? Il est impossible qu'il en soit autrement? Vous avez vingt-deux ou vingt-trois ans . . .
— J'en ai vingt-quatre, et je n'ai pas eu d'autre roman que celui que je vais vous raconter en deux mots. A dix-sept ans, j'ai été recherchée en mariage par une personne qui me plaisait, et qui s'est retirée en apprenant que mon père avait laissé plus de dettes que de capital. J'ai eu beaucoup de chagrin, mais j'ai oublié cela, et j'ai juré de ne pas me marier.
— Ah! c'est du dépit, cela, et non pas de l'oubli!
— Non, madame, c'est du raisonnement. N'ayant rien, mais sentant que j'étais quelque chose, je n'ai pas voulu faire xm sot mariage, et, bien loin d'avoir du dépit, j'ai pardonné à celui qui m'avait abandonnée; je lui ai pardonné surtout le jour où, voyant ma sœur et ses quatre enfants dans la misère, j'ai compris la douleur d'un père de famille qui meurt à la peine sans pourvoir rien laisser à ses orphelins.
— Et vous avez revu cet ingrat?
— Non, jamais. Il est marié, et je n'y pense plus.
— Et depuis vous n'avez pensé à aucxm autre?
— Non, madame.
— Comment avez- vous fait?
— Je ne sais pas. Je crois que je n'ai pas eu le temps de songer à moi. Quand on est très-pauvre, et que Ton ne veut pas se laisser aller à la misère, les journées sont bien remplies, allez! ^
— Mais on a dû cependant vous obséder beaucoup, jolie comme vous Têtes?
— Non, madame; personne ne m'a obsédée. Je ne croîs pas aux persécutions qui ne sont pas du tout encouragées.
— Je pense comme vous, et je suis contente de votre manière de répondre. Donc vous ne craignez rien pour vous-même dans l'avenir?
— Je ne crains rien du tout.
— Et cette solitude du cœur ne vous rendra pas triste, maussade?
— Je ne le prévois en aucune façon. Je suis naturellement gaie, et j'ai conservé ma force au milieu des plus cruelles épreuves. Je n'ai aucun rêve d'amour dans la cervelle, je ne suis pas romanesque. Si je venais à changer, j'en serais bien étonnée. Voilà, madame, tout ce que je peux vous dire de moi. Voulez-vous me prendre telle que je me donne avec assurance, puîsqu'au bout du compte je ne peux me donner que pour ce que je me connais?
— Oui, je vous prends pour ce que vous êtes, pour une excellente fille, pleine de franchise et de volonté. Reste à savoir si vous avez réellement les petits talents que je réclame.
— Que faut-il faire?
— Causer d'abord, et sur ce point me voilà satisfaite. Et puis il faut lire et faire un peu de musique.
— Essayez-moi tout de suite, et si le peu dont je suis capable vous contente . . .
— Oui, oui, dit-elle en me mettant un livre dans les mains, lisez! Je meurs d'envie d'être enchantée de vous.
Au bout d'une page, elle me retira le livre en disant que c'était parfait. Restait là musique. Il y avait un piano dans la chambre. Elle me demanda si je savais lire à livre ouvert.^ Comme c'est à peu près tout ce que je sais, je pus la contenter encore sur ce point. Finalement, elle me dit que, connaissant mon écriture et ma rédaction, d'après des lettres de moi que lui avait montrées madame d'Arglade, elle comptait que je serais un excellent secrétaire, et elle me congédia en me tendant la main et en me disant de très-bonnes paroles. Je lui ai demandé la journée de demain pour voir les quelques personnes que nous connaissons ici, et elle a donné des ordres pour que je fusse installée samedi . . .
Chère sœur, on vient de m'interrompre. Quelle douce surprise! c'est un billet de madame de Villemer, un billet de trois lignes que je te transcris: • «Permettez-moi, chère enfant, de vous envoyer un petit à-compte pour les enfants de votre sœur et une petite robe pour vous. Puisque vous aimez la toilette, il faut bien compatir aux faiblesses des gens qu'on
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aime! Il est réglé et entendu que vous aurez cent cinquante francs par mois, et que je me charge de vos chiffons.»
Comme cela est bon et maternel, n'est-ce pas? Je vois que j'aimerai cette femmeJà de tout mon cœur, et que je ne l'avais pas assez bien jugée à première vue. Elle est plus spontanée que je ne pensais. Le billet de cinq cents francs, je le mets dans cette lettre. Vite! du bois dans la cave, des jupons de laine à Lili, qui en manque, et un poulet de temps en temps sur cette pauvre table. Un peu de vin pour- toi, ton estomac est tout délabré, et il en faudra si peu pour le remettre! H faut aussi faire arranger la cheminée de la chambre, qui fume atrocement; ce n'est pas supportable, cela peut fatiguer les yeux des enfants, et ceux de ma filleule sont si beaux!
Moi, j'ai honte de la robe qui m'est destinée, une robe de soie gris de perle magnifique. Ah! que j'ai été sotte de dire que j'aimais à être bien mise! Une robe de quarante francs eût suffi à mon ambition, et m'en voilà pour deux cents sur le corps, pendant que ma pauvre sœur raccommode ses guenilles! Je ne sais où me cacher; mais ne crois pas au ftioins que je sois humiliée de recevoir un cadeau. Je m'acquitterai de ces bontés-là en conscience, mon cœur me le dit. — Tu vois, Camille, tout me réussit, à moi, quand je m'en mêle! Je tombe du premier coup sur une femme excellente, je gagne plus que je n'acceptais, et je suis accueillie et traitée comme un enfant que l'on veut
adopter et gâter. Et quand je pense que tu me retiens depuis six mois en t'imposant un surcroît de privations, en t'arrachant les cheveux à Tidée que je veux travailler pour toi! Bonne sœur, vous étiez donc une mauvaise mère? Est-ce que ces chers trésors d'enfants ne devaient pas passer avant tout, et faire taire même notre amitié? Ah! j'ai eu bien peur d'échouer pourtant, je te le confesse aujourd'hui, quand j'ai emporté de la maison nos derniers louis pour payer mon voyage, au risque de revenir sans avoir plu à cette dame! . . . Dieu s'en est mêlé, va, Camille! Je l'ai prié ce matin de si grand cœur! ... Je lui ai tant demandé de me rendre aimable, convenable et persuasive ... A présent je vais me coucher, car je tombe de fatigue. Je t'aime, petite sœur, tu sais, plus que tout au monde, et beaucoup plus que moi. Ne me plains donc pas, je suis la plus heureuse fille qu'il y ait aujourd'hui, et pourtant je ne suis pas près de toi, je ne regarde pas dormir nos enfants! Tu vois bien qu'il n'y a pas de vrai bonheur dans l'égoïsme, puisque, seule comme me voilà, séparée de tout ce que j'aime, le cœur me bat de joie à travers les larmes, et que je vais remercier Dieu à deux genoux avant de m'endormir.
Caroline.
Pendant que mademoiselle de Saint-Geneix écrivait à sa sœur, la marquise de Villemer causait avec le plus jeune de ses fils dans son petit salon du faubourg Saint-Germain.^ La maison était vaste et d'un bon
rapport; pourtant la marquise, riche autrefois et maintenant fort gênée, nous en saurons bientôt la cause, occupait depuis peu le second étage, afin de tirer parti du premier.
— Eh bien! chère maman, disait le marquis à sa mère, êtes-vous contente de votre nouvelle demoiselle de compagnie? Vos gens m'ont dit qu'elle était arrivée.
— Mon cher enfant, répondit la marquise, je ne vous en dirai qu'un mot, c'est qu'elle m'a ensorcelée.
— Vraiment? contez-moi cela.
— Ma foi, je ne sais pas trop si je le dois, j'ai peur de vous monter la tête d'avance.
— Ne craignez rien, répondit tristement le marquis, que sa mère avait essayé de faire sourire; quand même je serais aussi prompt à m'enflammer, je sais trop ce que je dois à la dignité de votre maison et au repos de votre vie.
— Oui, oui, mon ami! Je sais aussi, moi, que je peux être tranquille sur une question d'honneur et de délicatesse quand c'est à vous que j'ai affaire; aussi je peux vous dire que cette petite d'Arglade m'a trouvé une perle, un diamant, et que, pour commencer, ce phénix^ m'a fait faire des folies!
La marquise raconta son entretien avec Caroline et fit ainsi son portrait. — Elle n'est ni grande ni petite, elle est très-bien faite, des pieds mignons, des mains d'enfant, des cheveux blond cendré^ en quantité, un teint de lis et de roses, des traits exquis, des dents
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de perles, un petit nez très-ferme, de beaux grands yeux vert de mer^ qui vous regardent tout droit sans hésitation, sans rêvasserie, sans fausse timidité, avec une candeur et une confiance qui plaisent et engagent; rien d'une provinciale, des manières qui en sont d'excellentes à force de n'en être pas; beaucoup de goût et de distinction dans la pauvreté de son ajustement; enfin tout ce que je craignais et pourtant rien de ce que je craignais, c'est-à-dire la beauté qui m'inspirait de la méfiance et aucune des afféteries ou des prétentions qui eussent justifié cette méfiance-là; de plus, une voix et une prononciation qui font de sa lecture une vraie musique, un solide talent de musicienne, et par-dessus tout cela toutes les apparences, tous les signes évidents de l'esprit, de la raison, de la . sagesse et de la bonté: si bien qu'intéressée et bouleversée par son dévouement à une famille pauvre à laquelle je vois bien qu'elle se sacrifie, j'ai oublié mes projets d'économie et me suis engagée à lui donner les yeux de la tête.
— S'est-elle donc fait marchander? demanda le marquis.
— Tout au contraire, elle s'arrangeait de ce que j'avais résolu de lui donner.
— En ce cas, vous avez bien fait, maman, et je suis heureux que vous ayez enfin une société digne de vous. Vous avez gardé trop longtemps cette vieille fille gourmande et dormeuse qui vous impatientait, et quand il s'agit de la remplacer par un trésor, vous auriez grand tort de compter ce qu'il en coûte.
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— Oui, reprit la .marquise, voilà ce que votre frère me dit aussi. Ni lui ni vous ne voulez conçter, mes chers enfants, et je crains bien d'avoir été trop vite dans cette satisfaction que je me suis donnée.
— Cette satisfaction vous était nécessaire, dit le marquis avec vivacité, et vous devez d'autant moins vous la reprocher que vous avez cédé surtout au besoin de faire une bonne action.
— Je Tavoue, mais j'ai peut-être eu tort, répondit la marquise d'xm air soudeux: on n'a pas toujours le droit de faire le bien!
— Ah! ma mère! s'écria le fils avec un mélange d'indignation et de douleur, quand vous en serez à ce point de vous refuser la joie de l'aumône, le mal que j'ai commis sera bien grand!
— Du mal! vous? Quel mal? reprit la mère étonnée et inquiète; vous n'avez jamais conmiis le mal, mon cher fils!
— Pardonnez-moiy dit le marquis toujours ému. J'ai été coupable le jour où je me suis engagé, par respect pour vous, à payer les dettes de mon frère!
— Taisez-vous! s'écria la marquise en pâlissant. Ne parions pas de cela, nous ne nous entendrions pas. — Elle tendit les mains au marquis pour atténuer l'amertume involontaire de cette réponse. Le marquis baisa les mains de sa mère et se retira peu d'instants après.
Le lendemain, Caroline de Saint-Geneîx sortit pour mettre elle-même à la poste la lettre chargée ^ qu'elle
envoyait à sa sœur, et voir les quelques personnes avec lesquelles, du fond de sa province, elle avait conservé des relations. C'étaient d'anciens amis de sa famille qu'elle ne rencontra pas tous et à qui elle laissa son nom sans donner son adresse, puisqu'elle ne devait plus avoir de domicile qui lui fût propre. Elle éprouva bien une certaine tristesse à se sentir ainsi perdue et conmie inféodée dans une maison étrangère; mais elle ne fit pas de longues réflexions sur sa destinée. Outre qu'elle s'était interdit une fois pour toutes de nourrir en ^Ue-même aucune mélancolie débilitante, elle n'était pas d'un caractère craintif, et aucune épreuve, quelque fâcheuse qu'elle eût été, ne l'avait brouillée avec la vie. Il y avait dans son organisation une étonnante vitalité, une activité ardente, et d'autant plus remarquable qu'elle s'alliait à une grande tranquillité d'esprit et à une singulière absence de préoccupations personnelles. Ce caractère assez exceptionnel se développera et s'expliquera par la suite de notre récit, autant qu'il nous sera possible; mais il est nécessaire que le lecteur veuille bien se rappeler ceci, qui est connu de tout le monde, à savoir que personne ne peut expliquer complètement et mettre dans un jour ^ absolu le caractère d'une autre personne. Tout individu a au fond de son être un mystère de puissance ou d'impuissance qu'il peut d'autant moins révéler qu'il ne le comprend pas lui-même. L'analyse doit paraître satisfaisante quand elle approche de la vérité, mais elle ne saurait la saisir sur le fait sans laisser
l6 LE MARQUIS DE VILLEMER
incomplète ou obscure quelque face de Fétemel problème des choses de Tâme.
Caroline était donc à la fois triste et gaie en parcourant toute seule, tantôt à pied, tantôt en onmîbus, ce grand Paris où elle avait été élevée dans l'aisance, et qu'elle avait quitté ruinée et brisée dans son avenir, au moment de la plus belle floraison de la vie. Disons en peu de mots, et pour n'y pas revenir, les événements graves, mais peu compliqués, qu'elle avait esquissés devant la marquise de Villemer.
Elle était fille d'un gentilhomme de basse Bretagne ^ fixé aux environs de Blois et d'une demoiseUe de Grajac, originaire du Velay.^ Caroline connut à peine sa mère. Madame de Saint-Geneix mourut la troisième année de son mariage en donnant le jour à Camille et en faisant promettre à Justine Lanion de passer plusieurs années auprès de ses enfants.
Justine Lanion, fenmie Peyraque,* était une robuste et honnête paysanne du Velay, qui consentit à rester huit ans chez M. de Saint-Geneix. Elle avait nourri Caroline, après quoi elle était retournée dans sa famille pour revenir bientôt donner le lait de son second enfant à la seconde fille de sa chère dame. Grâce à elle, Caroline et Camille connurent les soins et les tendresses d'une seconde mère; mais Justine ne pouvait oublier son mari et ses propres enfants. Elle dut enfin retour-
LE MARQUIS DE VILLEMER l^
ner dans son pays, et M. de Saînt-Geneîx conduisît ses filles à Paris, où eUes furent élevées dans un des couvents alors en vogue.
Comme il n'étaî,t pas assez riche pour vivre à Paris, il y loua un pied-à-terre et y vint deux fois par an, aux fêtes de Pâques et aux vancaces. C'étaient aussi les vacances du digne homme. Il faisait des économies toute Tannée pour n'avoir rien à refuser à ses filles dans ces jours de liesse patriarcale: ce n'étaient alors que promenades, concerts, séances dans les musées, excursions dans les châteaux royaux, dîners friands, véritables parties fines de la vie la plus paternelle et la plus naïve, mais aussi la plus imprudente qui fut jamais. Le bonhomme était idolâtre de ses filles, belles toutes deux comme des anges et aussi bonnes que belles. Sa coquetterie était de les promener parées avec goût, plus fraîches encore que leurs robes et leurs rubans sortant du magasin, de les montrer au soleil et aux lumières de ce brillant Paris où il connaissait fort peu de gens, mais où les regards du moindre passant lui semblaient plus précieux que n'importe quelle ovation dans sa province. Faire des Parisiennes, de véritables Parisiennes de ces deux charmantes créatures, était son rêve. Il y eût dépensé sa fortune, et il l'y dépensa.
EMadame de Villemer has been twice mamed. She has two sons, Gaétan, duke of Aléria, a black sheep who has squandered his own fortune and his mother*s and is still in debt; and Urbain, marquis of Villemer, a model man and son. What folio ws îs a part of another letter from Caroline to her sisterj
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Mais je m'aperçois que je ne t'ai encore rien dit de M. le duc; je passe à ce chapitre.
Il n'y a pas plus de trois jours que je Taî enfin aperçu. Je t'avoue que je n'en étais pas fort impatiente. Je ne peux pas me défendre d'un sentiment d'horreur pour cet homme, qui a ruiné sa mère, et qui, dit-on, est orné de tous les vices. Eh bien! ma surprise a été très-grande, et si mon aversion pour son caractère persiste, je suis forcée de dire que sa personne ne m'est point antipathique, comme je me l'étais représentée.
Dans ma frayeur, je lui supposais des griffes et des cornes. Voici pourtant comment j'ai abordé ce démon sans le connaître. Il faut te dire que rien n'est plus inégal que ses relations avec sa mère. Il y a des semaines, des mois même, où il vient la voir presque tous les jours; puis il disparait, on n'entend plus parler de lui pendant des mois ou des semaihes, et quand il reparaît, il n'y a pas plus d'explication de part et d'autre que si l'on s'était quitté la veille. Je ne sais pas encore comment la marquise prend tout cela. Je lui ai entendu nommer quelquefois son fils aîné avec autant de calme et de déférence que s'il s'agissait du marquis, et tu penses bien que je ne me suis pas permis la moindre question sur un sujet aussi délicat. EDe avait seulement dit une fois devant moi, mais sans faire aucune réflexion, ce que je viens de te dire sur l'irrégularité capricieuse de ses visites.
Je m'attendais bien à le voir tomber des nues im
jour OU l'autre, mais je ne pensais pas du tout à lui, lorsque, entrant dans le salon après le dîner pour regarder, selon ma coutume, si tout était arrangé au gré de la marquise, je ne fis aucune attention à un personnage qui y était installé dans un coin, enfoncé dans une causeuse. Quand la marquise a dîné, elle retourne à sa chambre, où ses femmes lui mettent un peu de blanc et de rouge, et elle y reste un quart d'heure, pendant que je fais la revue des lampes et des jardinières du salon. J'étais donc livrée à cette grave occupation, et, profitant de l'occasion de me mouvoir, j'allais et venais très- vite, en chantonnant une chanson de chez nous, lorsque je me trouvai face à face avec deux grands yeux bleus d'une limpidité extraordinaire. Je saluai en demandant pardon; on se leva en me rendant mes excuses, et, chargée de fwe les honneurs, mais ne sachant que dire à un nouveau visage qui avait l'air de me demander qui j'étais, je pris le parti de ne rien dire du tout.
Le personnage s'était levé; il s'était mis le dos à la cheminée, et me suivait des yeux d'un air plutôt bienveillant qu'étonné. C'est un homme de haute taille, un peu gros, d'une grande figure, et, ce qu'il y a de plus surprenant, d'une physionomie charmante. Il est impossible d'avoir l'aspect plus doux, plus humain, plus candide même; le son de sa voix est voilé et affectueux, la prononciation d'une extrême distinction, ainsi que les manières. Je dirai même
âô Le marquis de villemer
qu'il y a dans les moindres mouvements de ce serpent à sonnettes ^ quelque chose de suave, et que son sourire est comme celui d'un enfant.
Y comprends- tu quelque chose? Pour moi, j'étais si loin de me méfier de la vérité, que je revins vers la cheminée, me sentant comme attirée par ce bon regard, et prête à lui répondre de la façon la plus affable, s'il lui plaisait de m'adresser la parole. H paraissait désireux d'entrer en matière, et il le fit tout franchement. — Mademoiselle Esther est-eUe malade? me dit-il de sa voix douce et avec une intonation très-polie.
— Mademoiselle Esther n'est plus ici depuis deux mois, répondis-je. Je ne l'ai pas connue. C'est moi qui la remplace.
— Oh! que non!
— Pardonnez-moi.
— Dites que vous lui succédez! Le printemps ne remplace pas l'hiver, il le fait oublier.
— L'hiver peut cependant avoir du bon.
— Oh! vous n'avez pas connu Esther! Elle était aigre comme la bise de décembre, et quand elle approchait de vous, on se sentait venir des rhumatismes.
Là-dessus, il se mit à faire le portrait de cette pauvre Esther d'une façon gaie, sans fiel, mais très-comique, et je ne pus retenir un éclat de rire.
— A la bonne heure! ajouta-t-il, vous riez, vous? On entendra donc rire ici! Riez-vous souvent au moins.
— Mais oui, quand Toccasion est bonne.
— Il n'y avait pas de bonne occasion pour Esther. Après tout, elle avait raison: si eUe eût ri, elle eût montré ses dents! Oh! mon Dieu, ne cachez pas les vôtres. Je les ai vues, et pourtant je ne vous en dis rien. Je ne connais rien de plus sot que les compliments. Est-ce que c'est impertinent de vous demander votre nom? . . . Mais non, ne me le dites pas. J'avais deviné celui d'Esther: je Tavais baptisée Rebecca. Vous voyez que je sentais la race. Je voudrais deviner le vôtre.
^ — Voyons, devinez.
— Eh bien! . . . un nom très-français, Louise, Blanche, Charlotte?
— Vous y êtes, je m'appelle Caroline!
— Vous voyez bien ! . . . Et vous arrivez de province?
— De la campagne.
— Tiens! pourquoi donc n'avez- vous pas les mains rouges? • • . Est-ce que cela vous fait plaisir d'être à Paris? j
— Non, pas du tout !
— Je parie que vos parents vous ont forcée? . . .
— Non, non, personne ne m'a forcée.
— Mais vous vous ennuyez ici? Convenez que vous vous ennuyez!
— Mais non, je ne m'ennuie jamais.
— Vous n'êtes plus franche!
— Je vous jure que si.
— Alors vous êtes donc très-raisonnable?
— Je m'en pique.
— Positive peut-être?
— Non.
— Romanesque alors?
— Non plus.
— Quoi donc?
— Rien.
— Comment rien?
— Rien qui mérite la plus petite attention. Je sais lire, écrire et compter. Je jouaille un peu de piano. Je suis très-obéissante. Je mets de la conscience dans
mon devoir, et voilà tout ce qu'il importe que je sois
lOL
f — Eh bien! vous ne vous connaissez pas! Voulezvous que je vous dise, moi? Vous êtes une personne d'esprit et une âme excellente.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr. Je vois très-vite et je juge assez bien. Et vous? vous faites-vous à première vue une idée des gens?
— Mais oui, un peu.
— Eh bien! qu'est-ce que vous pensez de moi, par exemple?
— Naturellement je pense de vous ce que vous pensez de moi.
— C'est par reconnaissance ou par politesse?
— Non, c'est un instinct comme cela.
— Eh bien! je vous en remercie. Vrai, voilà quelque chose qui me fait plaisir: non pas V esprit y non! tout
le monde en a, cela s'apprend; mais la bonté! Vous ne me croyez pas mauvais, n'est-ce pas? Alors . . . Tenez, voulez-vous me donner une poignée de main?
— Pourquoi?
— Je vous le dirai tout à Fheure. Me refusez-vous une poignée de main? Il n'y a rien de plus honnête au monde que le sentiment qui me fait vous demander cela.
H y avait quelque chose de si vrai et de si émouvant dans la figure et dans l'accent de cet homme, que, malgré l'étrangeté de sa demande et l'étrangeté plus grande encore de mon consentement, je mis ma main dans la sienne avec confiance. Il la serra doucement et ne la garda qu'une seconde; mais des larmes lui vinrent aux yeux, et il me dit comme avec un peu d'étouffement: — Merci! ayez bien soin de ma pauvre mère!
Quant à moi, comprenant enfin que c'était le duc d'Aléria, et que je venais de toucher la main de ce libertin sans âme, de ce fils sans religion, de ce frère sans cœur, en un mot de cet honune sans frein et sans conscience, je sentis que mes jambes ne me portaient plus, et je m'appuyai sur la table en devenant apparemment si pâle, qu'il s'en aperçut et fit un mouvement pour me soutenir en s'écriant:
— Eh bien! vous vous trouvez mal?
Mais il s'arrêta en voyant la frayeur et le dégoût qu'il m'inspirait, ou peut-être seulement parce que sa mère venait d'entrer. Elle s'aperçut de mon trouble .et regarda le duc comme pour lui en demander la
cause. Il ne répondît qu'en lui baisant la main de Pair le plus tendre et le plus respectueux, et en lui demandant de ses nouvelles. Je sortis aussitôt, autant pour me remettre que pour les laisser seuls ensemble.
Quand je rentrai au salon, il était arrivé plusieurs personnes, et je me mis à causer avec une madame de D . . . , qui est très-affectueuse pour moi, et qui me parait une excellente personne. Elle ne peut cependant pas souffrir le duc, et c'est elle qui m'a appris tout le mal que j'en sais. Un instinct de réaction contre la sympathie qu'il m'avait inspirée me fit sans doute choisir de préférence l'entretien de cette dame.
— Eh bien! me dit-elle, comme si elle eût deviné ce qui se passait en moi, et en regardant le duc, qui tenait la conversation auprès de sa mère: — Vous l'avez enfin vu, Venfant chéri? Qu'est-ce que vous en dites?
— Il est aimable et beau, et c'est ce qui, à mes yeux, le condamne davantage.
— Oui, n'est-ce pas? C'est, à coup sûr, une belle organisation, et il est incroyable qu'il soit encore aussi bien et aussi spirituel après la vie qu'il a menée; mais n'allez pas vous y fier! C'est l'être le plus corrompu qui existe, et il est parfaitement capable de faire le bon apôtre avec vous pour vous compromettre.
— Moi? Oh! que non. L'humilité de ma position me préservera de son attention.
— Nullement. Vous verrez! Je ne vous dirai pas
que votre mérite prévaudra sur votre position, bien que cela soit évident pour tout le monde; mais il lui suffira que vous soyez honnête pour qu'il souhaite de vous égarer.
— Ne cherchez pas à m'effrayer; je ne resterais pas une heure ici, madame, si je croyais y être outragée.
— Non, non, ce n'est pas là ce qu'il faut craindre. Il est homme de bonne compagnie quand il est en bonne compagnie, et jamais vous n'aurez à vous défendre d'une inconvenance de sa part. Tout au contraire, si vous n'y prenez garde, il vous persuadera qu'il est un ange repentant, peut-être même un saint méconnu, et . . . vous serez sa dupe.
Madame de D. . . dit ces dernières paroles d'un ton de compassion qui me blessa. J'allais répondre; mais je me rappelai ce que j'avais entendu dire à une autre vieille dame: c'est que la fille de madame de D. . . avait été fort compromise par le duc. La pauvre femme doit horriblement souffrir quand elle le voit, et je m'explique comment une personne si indulgente pour tout le monde parle de lui avec tant d'amertume; mais je ne m'explique pas trop pourquoi, malgré la répugnance qu'elle éprouve à le voir et à l'entendre nommer, elle me parle de lui avec une sorte d'insistance toutes les- fois qu'elle peut me prendre à part. On dirait vraiment qu'elle me croît destinée à tomber dans les pièges de ce Lovelace,^ et qu'elle poursuit une vengeance en lui disputant ma pauvre âme.
Un instant de réflexion me fit trouver sa frayeur un
26 LE MAKQUIS DE VILLEMES
peu lisible, et, ne voulant ni m^en fâcher ni réveiller le sentiment de ses douleurs, j'ai, depuis ce moment-là, évité de lui parler de son ennemi. D'ailleurs le duc ne m'a plus adressé la parole ce soir-là, et depuis ce soir-là il n'a pas reparu. Si je cours des dangers, je ne m'en aperçois pas encore: mais, tu peux être aussi tranquille que moi là-dessus, je n'ai aucime crainte des gens que je n'estime pas . . .
Le reste de la lettre de Caroline avait trait à d'autres personnes et à d'autres circonstances qui l'avaient plus ou moins frappée. Comme ces détails ne se rattachent pas directement à notre récit, nous les supprimons en attendant que ce rédt nous y ramène.
Vers la même époque, Caroline reçut une lettre qui la toucha vivement, et que nous transcrirons en ne nous astreignant pas aux fautes d'orthographe et de ponctuation qui la rendraient difficile à lire.
«Ma chère Caroline, — permettez à votre pauvre nourrice de vous appeler toujours comme ça, — j'ai appris de votre sœur aînée, qui m'a fait le plaisir de m'écrire, que vous aviez quitté sa maison pour aller être demoiselle de compagnie à Paris. Je ne peux pas vous dire la peine que ça me fait de penser qu'une personne comme vous, que j'ai vue naître dans le bonheur, soit obligée de se soumettre aux autres, et quand je pense que c'est par votre bon cœur, et pour
faire du bien à Camille et à ses enfants, les larmes m'en coulent des yeux. Chère demoiselle, je ne peux vous dire qu'une chose, c'est que, grâce à la générosité de vos parents, je ne suis pas des plus malheureuses. Mon mari a un bon état et fait un peu de commerce qui nous a permis d'acheter une maison et un peu de terre. Mon fils est militaire, et votre sœur de . lait se trouve assez bien mariée. Ainsi donc, si quelques centaines de francs vous faisaient besoin un jour ou l'autre, nous serions contents de vous les prêter pour tout le temps qu'il vous faudrait, et sans payer d'intérêts. En acceptant, vous feriez honneur et plaisir à des gens qui vous ont toujours aimée, vu que, sans vous connaître autrement que par moi, mon mari vous estime et me dit souvent: «Elle devrait venir chez nous, .nous la garderions tout le temps qu'elle voudrait, et puisqu'elle est bonne marcheuse et forte, on lui ferait voir nos montagnes. Si elle voulait, elle pourrait être maîtresse d'école dans notre village, ce qui ne lui rapporterait pas gros; mais elle n'aurait guère de dépense à faire, et ça reviendrait peut-être au même que d'être à Paris, où on vit si chèrement.» Je vous dis cela tout bonnement, comme Peyraque le dit, et si le cœur pouvait vous en dire, nous aurions une petite chambre bien propre pour vous et un pays un peu sauvage à vous montrer. Ça ne vous ferait point peur, à vous qui, toute petite, vouliez toujours grimper partout, que même votre pauvre papa vous appelait son petit chevreuil.
«Pensez donc, si vous n'êtes pas bien où vous êtes, ma chère CaroKne de mon cœur, qu'il y a, dans un coin de pays que vous ne connaissez pas, des gens qui vous connaissent pour la meilleure âme du monde, et qui prient pour vous soir et matin, en demandant au bon Dieu que vous veniez les voir.
f Justine Lanion, femme Peyraque,^ c (A Lantriac, par Le Puy, Haute-Loiie. ) »
Caroline répondit aussitôt:
« Ma bonne Justine, ma chère amie, j'ai pleuré en lisant ta lettre. Ce sont des larmes de joie et de reconnaissance. Je suis heureuse d'avoir toujours ton amitié aussi tendre que le jour où nous nous sommes quittées, il y a déjà quatorze ans! Ce jour-là est resté dans ma mémoire comme un des plus douloureux de ma vie. Je ne connaissais déjà plus d'autre mère que toi, et te perdre, c'était rester sans mère pour la seconde fois. Bonne nourrice! tu m'aimais tant que tu avais presque oublié pour moi ton brave mari et tes chers enfants! Mais ils te rappelaient, tu te devais à eux, et j'ai vu dans toutes tes lettres qu'ils te donnaient du bonheur. C'est eux qui te payaient ma dette, car tu m'en avais donné beaucoup, et j'ai bien souvent pensé que, si j'ai quelque chose de bon et de raisonnable en moi, c'est parce que j'ai été aimée, traitée avec raison et douceur par la première personne que mes yeux ont appris à connaître. Tu veux à présent m'off rir tes économies, chère bonne âme ! Cela est bon
et maternel comme toi, et de la part de ton mari, qui ne me connaît pas, c'est beau et grand. Je vous remercie tendrement, mes braves amis, mais je n'ai besoin de rien. Je ne manque de rien où je suis, et je m'y trouve aussi bien que possible loin de ma chère famille.
« C'est égal. Je ne veux pas perdre l'espérance d'aller vous voir. Ce que tu me dis de la petite chambre propre et du beau pays sauvage me donne une envie folle de connaître ton village et ton petit établissement. Je ne sais pas quand j'aurai dans ma vie quinze jours de liberté, mais sois sûre que si je les ai jamais, ils seront pour ma nourrice bien-aimée, que j'embrasse de tout mon cœur. ))
[The marquis pays hîs brother's debts, sacrificîng nearly ail his own fortune to do so. The brothers really understand each other for the ôrst tune. The duke promises reform, and the marquis tells him of an unhappy love affair of his, of the death of the lady concerned, and of how he is having their son brought up in a little place in the provinces.]
Depuis quelques jours, la marquise était assez troublée intérieurement. Elle avait craint la résistance d'Urbain quand il saurait le chiffre des dettes de son frère. Quelque grande que fût son estime pour lui, elle n'avait pas prévu jusqu'où irait son désintéressement. N'ayant pas reçu sa visite dans cette matinée, elle devenait sérieusement inquiète, quand, au moment de se mettre à table, elle vit arriver ses deux fils. Elle
30 L£ IIAUQUIS D£ VTLUEMESi
trouva sur leurs visages un certain rayonnement de calme attendri qui d'abord lui fit deviner ce qui s'était passé; puis, comme il restait une visite qui tardait à s'en aller, et qu'elle ne pouvait les interroger, elle se dit avec effroi qu'elle se trompait, et que ni l'un ni l'autre ne connaissait la situation.
Mais quand on fut à table, elle remarqua qu'ils se tutoyaient. Elle comprit tout, et la présence de Caroline et de ses gens l'empêchant d'exprimer son émotion, elle affecta de la gaieté pour cacher sa joie, tandis que de grosses larmes d'attendrissement coulaient sur le sourire de ses joues flétries. Caroline aperçut ces larmes en même temps que le marquis, et son regard inquiet s'adressa naïvement au sien, comme pour lui demander si la marquise cachait une satisfaction ou une souffrance. Le marquis lui répondit de même pour rassurer sa sollicitude, et le duc, qui surprit ce muet et rapide dialogue, sourit avec une malice bienveillante. Ni Caroline ni le marquis ne donnèrent d'attention à ce sourire. H y avait trop de bonne foi dans la sympathie qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Caroline conservait son aversion et sa mésestime pour le duc. Elle continuait à lui en vouloir d'être si aimable et de savoir paraître si bon. Elle pensait bien que madame de D. . . avait exagéré im peu sa perversité; mais, frappée malgré elle d'une crainte vague, elle évitait de le voir, et, placée en face de lui, elle s'efforçait d'oublier sa figure. Au dessert, les gens étant sortis, l'entretien devint un peu plus intime.
Carolînç demanda timidement à la marquise si elle ne pensait pas que la pendule fût en retard.
— Non, non, pas encore, chère enfant! répondit la vieille dame avec bonté.
Caroline comprit qu'elle devait rester jusqu'à ce qu'on se levât de table.
— Ainsi, mes bons amis, dit la marquise en s 'adressant à ses fils, vous avez déjeuné tête à tête au Bois?
— Comme Oreste et Pylade,^ répondît le duc, et vous ne sauriez vous imaginer, chère maman, comme il y faisait bon et beau! Et puis j'y ai fait une découverte délicieuse, c'est que j'avais un frère charmant! Oh! le mot vous semble frivole quand il s'agit de lui: eh bien! je ne l'entends pas dans un sens léger, moi, ce mot-là! La grâce de l'esprit est parfois celle du cœur, et mon frère a ces deux grâces-là.
La marquise sourit encore, mais elle devint pensive, un nuage passa sur son âme. — Gaétan aurait dû souffrir d'accepter le sacrifice de son frère, pensa- t-elle; il en prend trop bien son parti, il n'a peut-être plus de fierté! Mon Dieu, il serait perdu!
Urbain vit ce nuage et se hâta de le dissiper. — r- Moi, dit-il avec une douce gaieté en s'adressant à sa mère, je ne répondrai pas que mon frère est encore plus charmant que moi, c'est trop avéré; mais je dirai que j'ai fait aussi une découverte: c'est qu'il a un grand fonds de sérieux dans l'esprit, et un respect inaltérable pour tout ce qui est vrai. Oui, ajouta-t-il en répondant instinctivement au regard profondé-
ment étonné de Caroline, il y a en Inî une véritable candeur que p^sonne ne soupçonne, et que je n^avais pas encore bien appréciée.
— Mes enfants, dit la marquise, vous me faites du bien de me parler ainsi l'un de l'autre; vous chatouillez mon orgueil à Tendroit le plus sensible, et je suis plus que portée à croire que vous avez raison tous les deux.
— En ce qui me concerne, reprit de duc, vous pensez ainsi parce que vous êtes la meilleure des màies; mais vous êtes aveugle. Je ne vaux rien du tout, moi, et le sourire attristé de mademoiselle de Saint-Geneîx dit assez que vous vous abusez aussi bien que mon frère.
— Moi, j'ai souri! s'éaîa Caroline stupéfaite; j'ai eu l'air attristé? J'aurais juré que je n'avais pas perdu de vue cette carafe, et que j'avais médité profondément sur la qualité du verre de Bobême.
— N'espérez pas nous faire croire, reprit Gaétan, que vos pensées sont toujours absorbées par les soins du ménage. Je crois qu'elles s'élèvent de beaucoup au^essus de la région des carafes, et que vous jugez de très-haut les hommes et les choses.
— Je ne me permets de juger personne, monseur le duc
— Tant pis pour ceux qui ne sont pas dignes d'exercer votre jugement! Bs ne pourraient que gagner à le connaître, tout sévère qu'il pût être. Moi, par exemple, j'aime à être jugé par les femmes; j'aime mieux de leur bouche une franche condamnation que
le silence du dédain ou de la méfiance. Je regarde les femmes comme les seuls êtres capables d'appréder réellement nos défauts ou nos qualités.
— Mais, madame la marquise, dit Caroline en s'adressant avec une détresse enjouée à madame de Villemer, dites donc à M. le duc que je n'ai pas du tout l'honneur de le connaître, et que je ne suis pas id pour continuer dans ma tête les portraits de La Bruyère 1 ^
— Chère enfant, répondit la marquise, vous êtes id pour être une sorte de fille adoptive, à qui tout est permis, parce qu'on la sait d'une exquise discrétion et d'ime adorable modestie. Ne vous gênez donc pas pour répondre à monsieur mon fils, et ne vous inquiétez pas de ses taquineries amicales. Il sait aussi bien que moi qui vous êtes, et jamais il ne s'écartera du respect qui vous est dû.
— Cette fois, mère, j'accepte le compliment, répondit le duc avec im accent de franchise entière. J'ai le plus profond respect pour toute femme pure, généreuse et dévouée, par conséquent pour mademoiselle de Saint-Geneix en particulier.
Caroline ne rougit pas et ne balbutia pas im remerciment de gouvernante prude. Elle regarda le duc entre les deux yeux, vit qu'il ne se moquait point d'elle, et lui répondit avec bienveillance:
— Pourquoi donc, monsieur le duc, ayant xme si généreuse opinion de moi, supposez-vous que je me permette d'en avoir une mauvaise sur votre compte?
— Ah! j'ai mes raisons, répondit le duc, je vous les dirai quand vous me connaîtrez davantage.
— Eh bien! pourquoi pas tout de suite? dit la marquise; cela vaudrait beaucoup mieux.
, — Soit! reprit le duc. C'est une anecdote. Je raconte. Avant-hier, je me trouvais seul dans votre salon en vous attendant, chère maman. Je rêvassais dans un coin, et, me trouvant fort bien assis sur une de vos causeuses, — j'avais manégé le matin un cheval enragé, j'étais las comme un bœuf, — je pensais à la destinée des sièges capitonnés en général, absolument comme mademoiselle de Saint-Geneix pensait tout à l'heure à celle des carafes de Bohême, et je me disais: a Comme ces canapés et ces fauteuils seraient étonnés de se trouver dans une écurie ou dans une étable! Et comme les belles dames en robes de satin qui vont venir ici tout à l'heure seraient troublées si, à la place de ces bons sièges, elles ne trouvaient ici que de la litière! ))
— Mais votre rêverie n'a pas le sens commun, dit en riant la marquise.
— Cela est vrai, reprit le duc, c'étaient les pensées d'un homme un peu gris.
— Que dites-vous là, mon fils?
— Rien que de très-convenable, chère maman !
J'étais rentré chez moi affamé, altéré, brisé, déjà grisé par le grand air. Vous savez bien que l'eau me fait mal. Je ne pouvais pas ne pas me désaltérer, et en me désaltérant, je m'étais grisé, voilà tout. Vous savez encore que cela me dure tout au plus un quart
d'heure, et que je sais me tenir coî le temps nécessaire. Voilà pourquoi, au lieu de venir vous baiser la main pendant votre dessert, je m'étais glissé au salon pour y retrouver mes esprits.
— Allons, allons, dit la marquise, glissez maintenant sur cet embrouillement de vos esprits, et venez au fait.
— Mais j'y suis, reprit le duc, vous allez voir. Comme il reprenait le £d de son discours en avalant
sa salive avec un peu d'effort, Caroline put voir que le duc était précisément dans la situation d'esprit qu'il racontait, et que les vins succulents de sa mère aidaient peut-être depuis quelques instants à son expansion. Toutefois il vainquit très-vite un peu de désordre dans ses idées, et reprit avec une grâce parfaite;
— J'étais rêveur, j'en conviens, mais nullement abruti. Au contraire, j'eus des visions poétiques. De la litière répandue par mon imagination sur le parquet, je vis s'élever mille figures bizarres. Il n'y avait que des femmes, les unes parées comme pour un bal de l'ancienne cour, les autres comme pour une kermesse flamande; les premières, embarrassées de leurs paniers et de leurs dentelles sur cette paille fraîche qui gênait leurs pas et qui écorchait leurs jolis pieds; les autres, court-vêtues, chargées de gros sabots qui piétinaient hardiment le fourrage, et celles-ci riaient jusqu'aux oreilles de la figure des autres.
De ce côté du tableau, c'était, comme on l'a dit
des toiles de Rubens/ la fête de la chair. De larges mains, des joues vermeilles, des épaules puissantes, des nez bien apparents sur des faces épanouies, toujours des yeux admirables et des appas capitonnés comme vos fauteuils, lesquels avaient subi cette transformation magique. Je ne peux pas m'expliquer autrement le point de départ de mon hallucination. Ces splendides maritomes s'en donnaient à cœurjoie,^ sautaient et retombaient d'un poids à faire vibrer les bobèches des candélabres, quelques-unes roulant sur la paille et se relevant avec des épis vides dans leurs cheveux d'or rougi. En face d'elles, les princesses d'éventail essayaient une danse décente sans pouvoir en venir à bout. Les brins de paille se dressaient contre les falbalas, la chaleur de l'atmosphère faisait tomber le fard, la poudre ruisselait sur les épaules et accusait la maigreur des contours; une angoisse mortelle se peignait dans leurs yeux expressifs. Évidemment elles redoutaient l'apparition du soleil sur leurs charmes de contrebande, et voyaient avec fureur la réalité de la vie prête à triompher devant elles.
— Ah çà! mon fils, dit la marquise, où voulezvous en venir, et que signifie tout cela? Avez- vous entrepris le panégyrique de la virago?
— Je n'ai rien entrepris du tout, répondit le duc, je raconte. Je n'invente rien. J'étais sous l'empire de la vision, et je ne sais pas du tout à quelles réflexions elle m'aurait amené, lorsque j'entendis une voix de femme qui chantait tout près de moi . . •
Gaétan chanta très-agréablement les paroles rustiques dont il avait fidèlement retenu l'air, et Caroline se mit à rire en se rappelant qu'elle avait chanté ce refrain de son pays avant d'apercevoir le duc dans le salon.
Le duc continua:
— Je m'éveillai alors, et mon rêve se dissipa complètement. Il n'y avait plus de paille sur le parquet; les sièges rebondis à jambes de bois n'étaient plus des filles de basse-cour en sabots; les candélabres élancés, plantés sur les postiches ventrues, n'étaient plus des femmes maigres en paniers. J'étais bien seul dans l'appartement éclairé, et j'avais bien ma connaissance; mais j'entendais chanter un air villageois d'une façon tout rustique, toute vraie, toute charmante, avec une fraîcheur de timbre, dont, à coup sûr, le mien n'a pu vous donner aucune idée. « Tiens! m'écriai-je intérieurement, une paysanne! une paysanne dans le salon de ma mère! )) Je me tins coi, sans souffler, et la paysanne m'apparut. Elle passa deux fois devant moi, sans me voir, marchant vite et me frôlant presque de sa robe de soie gris de perle.
— Ah çà! dit la marquise, c'était donc Caroline?
— C'était une inconnue, reprit le duc, une singulière paysanne, vous en conviendrez, car elle était habillée comme une personne modeste et du meilleur monde. Elle n'était coiffée que de ses cheveux d'ambre, une auréole superbe, et ne montrait ni son bras ni son épaule; mais je voyais son cou de neige et sa main mignonne, son pied aussi, car elle n'avait pas de sabots.
38 LE MARQnS DE VILLEMER
Caroline, un peu ennuyée de la description de sa personne dans la bouche du Lovelace ^ éméiite, regarda le marquis comme pour protester. Elle fut surprise de trouver une certaine anxiété sur sa ngure, et il évita son regard avec une légère contraction du sourdl.
Le duc, à qui rien n'échappait, poursuivit:
— Cette adorable apparition me frappa d'autant plus qu'elle résumait à mes yeux les deux types de ma vision évanouie, c'est-à-dire qu'elle conservait de l'un et de l'autre tout ce qui en fait le mérite: la noblesse des lignes et la fraîcheur des tons, la délicatesse des traits et l'éclat de la santé. C'était une reine et une bergère dans la même personne.
— VoOà un portrait qui n'est pas flatté, dit la marquise, mais qui, lancé à bout portant, manque peutêtre de légèreté dans la main. Ah çà! mon fils, ne seriez-vous pas encore un peu . . . surexcité?
— Vous m'avez ordormé de parler, reprit le duc. Si je parle trop . . . faites-moi taire.
— Non! dit vivement Caroline, qui voyait une sorte de sécheresse soupçonneuse sur la physionomie du marquis, et qui tenait à ne pas laisser dans le vague sa première entrevue avec le duc. Je ne reconnais pas l'original du portrait, et j'attends que M. le duc le fasse un peu parler.
— J'ai bonne mémoire et je n'inventerai rien, reprit-il. Entraîné par xme sympathie subite, irrésistible, j'adressai la parole à cette demoiselle de campagne. Sa voix, son regard, ses réponses nettes, franches, son
air de bonté*, de véritable innocence, l'innocence du cœur, me gagnèrent tellement que je lui exprimai mon estime et mon respect au bout de cinq minutes, comme si je l'avais connue toute ma vie, et me sentis jaloux de son estime, comme si elle eût été ma propre sœur. Est-ce la vérité, cette fois, mademoiselle de Saint-Geneix?
— Je ne sais rien de vos sentiments intimes, monsieur le duc, répondit Caroline; mais je vous trouvai si affable qu'il ne me vint pas à l'esprit que vous pouviez avoir le vin tendre, et que je fus très-reconnaissante de votre bienveillance. Je vois à présent qu'il faut en rabattre, et qu'il y avait un peu d'ironie dans tout cela.
— Et à quoi Iç voyez- vous, s'il vous plaît?
— A des exagérations d'éloges qui semblent chercher à exciter ma vanité; mais je me défends, monsieur le duc, et peut-être eût-il été plus généreux de votre part de ne pas commencer l'attaque avec une personne inoffensive et d'aussi mince étoffe que je le suis.
— Allons! dit le duc en se retournant vers son frère, qui paraissait réfléchir à tout autre chose et qui cependant entendait tout, comme malgré lui; 'elle persiste! elle me soupçonne et regarde mon respect -comme une injure! Ah çà! marquis, ttj^lui as donc dit du mal de moi?
— Je n'ai pas cette, habitude-là, répondit le marquis avec la douceur de la vérité.
— Eh bien! reprît le duc, je sais qui m'a perdu dans l'esprit de mademoiselle de Saint-Geneix. C'est une
-VI -» ;<»•• Vt^
vieille dame dont les cheveux gris tournent au bleu ardoise, et qui a les mains si maigres que tous les matins il faut chercher ses bagues dans les balayures. Elle a parlé de moi Fautre soir pendant un quart d'heure avec mademoiselle de Saint-Geneix, et quand j'ai cherché le bon regard qui m'avait rajeuni le cœur, je ne l'ai pas plus retrouvé que je ne le retrouve aujourd'hui. Vois, marquis, il n'y a pas moyen. Ah çà! pourquoi ne dis-tu phis rien, toi? Tu avais commencé mon éloge, et mademoiselle de Saint-Geneix a l'air d'avoir confiance en toi! Si tu reconmiençais un peu? . . .
— Mes enfants, dit la marquise, vous reprendrez la discussion un autre jour; j'ai à m'habiller et à vous parler avant qu'on ne vienne nous distraire. La peu» dule retarde peut-être de quelques minutes . . .
— Je crois même qu'elle retarde beaucoup, dit Caroline en se levant. Et, laissant le duc et le marquis soutenir leur mère jusqu'à sa chambre, elle passa vite au salon. Elle s'attendait à y trouver du monde, car le dîner s'était prolongé im peu plus que de coutume; mais il n'y avait encore personne, et, au lieu de le parcourir en chantant, elle s'assit, pensive, auprès de la cheminée.
Caroline, en dépit d'eUe-même, commençait à trouver quelque chose de blessant dans sa situation. Elle avait cherché à s'étourdir sur l'espèce de domesticité héroïquement acceptée. Personne moins qu'elle n'était
propre à cet effacement de la volonté. Elle se sentait choquée de l'attention obstinée ou affectée que lui accordait le duc d'Aléria, et elle se voyait contrainte à renfermer son impatience et son dédain. — Ce n'est pas dans la pauvre maison de ma sœur, se disait-elle, que je serais condamnée à subir les compliments dç . ce personnage. Je les ferais cesser d'un mot. Il me traiterait de prude, cela m'importerait peu. On le chasserait, et tout serait dit. Ici je dois être enjouée et convenable comme une femme du monde, prendre tout par le côté léger, ne rien trouver d'offensant dans la galanterie d'un homme perdu. Il faut que je devine la science des femmes rompues à ce manège; si je suis brusque comme ma franchise me porte à l'être, le duc prendra du dépit, il me calomniera pour se venger, peut-être pour me faire chasser. Chasser! oui, dans ma position, on peut être surpris par une machination et se voir congédiée sans plus de façon, qu'un domestique. Voilà les dangers et les outrages auxquels je suis exposée. J'ai eu tort de venir ici. Madame d'Arglade ne m'avait pas parlé de ce duc, et j'ai cru possible une chose qui ne l'est pas.
Caroline n'était pas un esprit irrésolu. Dès que la pensée de se retirer lui fut venue, elle se mit tout de suite à chercher le moyen de faire vivre sa sœur. Elle avait reçu des avances de la marquise, il lui faudrait trouver ailleurs d'autres avances pour les restituer, si les manières du duc ne lui permettaient pas de faire auprès d'elle le temps que représentait la petite somme
4^ ee: iTAïïQTns de
ervoyfe i CaTmïïe^ FTTe peisa alors ara quelques ta-tnes- de firancs oiîertes par sa. rLonrrnre,. dont la lettre, reçue: le matiiL. étaft fflnjcore daiis sai pocfre;. Elle rdixt cette lettre naxve et matemeile. et si songeant combien ramnone du pauvre peut représenter de bfenfafta- dans ronfre moraL elle se sentit de nocrveau Tcvonent attendrie et plenra.
Le marqicfâ- eitra. et la snrprit essayant ses yeox. EUe replia la lettre et la mit sans affectation dans sa pocÊe^ sans se Mter de cacàer son émotion soas un arr enjouée Néanmoins elle remarqcLa une nuance «f-Ernnie sur le TÎsige onim;irrem«it à b£«iv«aLmt de 3L de MUemer. Elle Le regarda comme ponir Itiî demander de qui ÏL avait cnvîe de se moqner. et E s*embanaâsa un peu. cîterclLa ses paroles^ et finît par hiî ciire tout bonnement: — Yo-tis pleurtez?
— Ouî^ répondît-elle^ mai> ce notait pas de chagrin,
— Vous avez reçu une benne nouvelle?
— XoOy une preuve d'amitié.
— Vous devez en recevoir souvent!
— E y a des témoignages plus ou moins sincères.
— Vous avez l'air de douter aujounlTiuî; vous n'êtes pas tous les jouis aussi méfiante.
— Xon, pas tous les jouis; je ne suis pas méfiante naturellement. Et vous^ monsieur le marquis?
Urbain était toujours un peu effarouché quand on llnterpellait directement. H lui fallait faire un effort pour interroger les autres^ et lui rendre la pareille, c^était le jeter dans une sorte de trouble.
— Moi . . . répondit-îl après un moment d'hésitation, je ne sais pas. Je serais bien empêché de dire ce que je suis ... en ce moment-ci surtout!
— Oui, vous me paraissez préoccupé, reprit Caroline; ne faites pas d'effort pour me parler, monsieur le marquis.
— Pardonnez-moi! je veux ... je voudrais causer avec vous; mais c'est fort délicat, je ne sais comment m'y prendre.
— Ah! vraiment? vous m'inquiétez un peu... Et pourtant il me semble que cela serait bon pour moi de savoir ce que vous pensez dans ce moment-ci.
— Eh bien! . . . oui, vous avez raison. Vite alors, car on peut arriver d'un instant à l'autre. Je n'ai pas besoin d'en dire beaucoup, j'espère, pour que vous me compreniez. J'aime mon frère; d'aujourd'hui surtout, je l'aime tendrement. Je suis certain de sa sincérité; mais il a l'imagination très-vive . . . Vous vous en. êtes aperçue tantôt. Enfin . . . s'il mettait un peu trop d'insistance à vous faire revenir de ces préventions . . . que vous n'avez peut-être pas, et que, dans tous les cas, il ne mérite que jusqu'à un certain point, je vous engagerais à en parler à ma mère, et à ma mère seulement. Ne me trouvez pas bizarre et indiscret d'oser me permettre de vous donner mon avis: j'ai un tel besoin de voir ma mère heureuse, et je vois si clairement que vous contribuez déjà pour une large part à son bonheur, la société d'une personne d'intelligence et de mérite lui est si nécessaire, et il lui serait peut-
44 I-K MAJtQUIS DE YILLEMER
être tellemeiit impossible de tous reniplacer, qae je voudrais^ en vous sachant henreiise et satisfaite auprès d'elle, pouvoir me persuader que vous lui êtes attachée pour toujours. Voilà Tunique motif de ma préoccupation.
— Je vous remercie de cette explication, monsieur le marquis, répondit Caroline, et je vous avoue que je comptais bien qu'un jour ou Tautre votre loyauté daignerait me la donner.
— Ma loyauté? Mais toute l'explication consiste
en ced: que mon frère est gai, aimable, et que si sa gaieté vous devenait pénible, ma mère, habile à la contenir et possédant sur lui à cet égard un ascendant que je ne puis pas avoir, saurait vous rassurer d'une part, et de l'autre contenir la vivacité des paroles de mon frère dans de justes bornes.
— Oui, oui, nous nous comprenons, reprit Caroline; mais nous ne sommes pas bien d'accord sur le moyen de remédier à . . . l'enjouement aimable de M. le duc. Vous croyez que madame la marquise saurait m'en préserver; moî, je crois qu'entre im fils adoré et une tendre mère, personne ne peut et ne doit avoir une plainte à formuler. On n'a jamais raison devant certains juges. Je songeais précisément à cette situation, et je prévoyais avec chagrin qu'im moment pourrait venir où je serais forcée . . .
— De nous ... de quitter ma mère? dit le marquis avec une subite vivacité qu'il réprima aussitôt. Voilà précisément ce que je craignais! Si cette idée est déjà
entrée dans votre esprit, je m'en afflige beaucoup; mais je ne la crois pas fondée. Prenez garde d'être injuste! Mon frère a été très-ému aujourd'hui. Une circonstance particulière, une affaire de famille . . . toute de sentiment, l'avait un peu exalté ce matin. Ce soir il était heureux, bon, expansif par conséquent. Quand vous le connaîtrez mieux . . .
On entendit sonner. Le marquis tressaillit. Les intimes arrivaient. Il lui fallait laisser en suspens beaucoup de choses qu'il eût voulu dire et ne pas dire. Il se hâta d'ajouter: — Enfin, au nom du ciel, au nom de ma mère, ne vous pressez pas de prendre un parti qui serait si douloureux, si fâcheux pour elle. Si je l'osais, si j'en avais le droit, je vous supplierais de ne rien décider sans me consulter . . .
— Le respect auquel vous avez droit par votre caractère, répondit Caroline, vous donne aussi le droit de me conseiller, et je n'hésite pas à vous promettre ce que vous voulez bien me demander.
Le marquis n'eut pas le temps de dire merci. On entrait au salon; mais son regard fut d'une éloquence extraordinaire, et Caroline y retrouva la confiance et l'affection qui avaient paru se voiler au commence^ment de leur entretien. Les yeux du marquis avaient cette beauté surnaturelle que peut seule donner une âme ardente jointe à une grande pureté de pensées. Ils étaient la seule effusion que sa timidité ne vînt pas à bout de paralyser. Caroline l'avait compris, et rien ne la troublait, rien ne l'inquiétait dans le langage
46 I£ MASQOS i>r tiixemez
de ces 3 eu x TrmjâdftSg gn'eDe interrogeait souvent ccHnme un critÊmnn pour la consôtooe de sa OHidiiite et de son ardmde.
Caroline ainait léeDement de la Téz>eiatk>ii x^ar cet homme dont tont le monde appréciait le caiactère, mais dont tout le monde ne pÊDétrait pas Imtelligence et ne de\inait pas la delicate^e. CQtsidaiit, malgré la satisfaction qu'eDe éproirraît de leur «itieti«i, elle cherchait en elle-même à rédairdr &i le résumant. Elle pensait Wte, et^ tont en parconiant le salon pour en faire les honneurs dans la limite de grâce et de retenue qui lui était imposée et dont elle avait d'emblée saisi fort habilement la nuance, eDe se demanda pourqu<M le marquis avait paru flotte aitre deux ou trois idées successives en lui parlant. D^abord il avait semblé diq>osé à lui rq>rocher sa confiance dans les flatteries du duc, ensuite il l'avait amicalement prémunie contre la durée de ces attaques, et enfin, lorsqu'elle s'était prononcée sur le déplaisir qu'elle en ressentait, lui-même s*était hâté de la tranquilliser. £Ue ne l'avait jamais vu irrésolu, et si son langage était souvent timide, sa con\^ction ne Tétait jamais en quoi que ce fût. — Il faut, pensa-t-elle, que d'une part il m'ait jugée imprudente et qu'il sache que son frère est disposé à vouloir en abuser; de lautre, il faut que je sois déjà réeUement plus nécessaire à sa mère chérie que je ne pouvais me le persuader. En tout cas, U y a lâ-dessous quelque chose que je ne sais pas et qu'il m'expliquera plus tard, j'imagine. Quoi que ce soit,
LE MARQUIS DE VILLEBiER 47
je suis libre. Cînq cents francs ne m'enchaîneront pas un jour, une heure, à une position humiliante. Je n'ai pas encore fait partir ma réponse à Justine.
On voit combien l'honnête et droite conscience de mademoiselle de Saint-Geneix était loin de chercher dans les réticences du marquis un sentiment déplacé ou un instinct de jalousie. Si on eût interrogé le marquis au même moment, eût-il pu répondre avec autant d'assurance: « Il n'y a en moi que de l'estime affectueuse et de la sollicitude filiale? ))
En ce moment, le marquis était mécontent de son frère et l'écoutait avec une impatience assez pénible. Le duc, rentré au salon avec sa mère, était venu s'asseoir auprès de lui, derrière le piano, place isolée et protégée que le marquis affectionnait, et il lui parlait bas avec vivacité.
— Eh bien! lui disait-il, tu l'as vue seule tout à l'heure: lui as- tu parlé de moi?
— Mais, répondit M. de Villemer, quelle singulière insistance? ...
— Il n'y a rien de singulier là dedans, reprit le duc, comme s'il continuait une confidence déjà faite. Je suis frappé, je suis ému, je suis épris, je suis amoureux, si tu veux! Oui, amoureux d'elle, ma parole d'honneur! Ce n'est pas une plaisanterie! Vas-tu me faire des reproches, lorsque pour la première fois de ma vie je te prends pour mon confident? N'est-ce pas convenu de ce matin? Ne nous sommes-nous pas juré de tout nous dire et d'être le meilleur ami l'un de l'autre? Je t'ai
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demziLâé â tu ne te sentais pas quelque chose pour mademoiselle de Saint-Geneîi; ta m'as répondu trèssérieusement iMWf . Xe trouve donc pas extraordinaire que je te demande de me sorîr auprès d'elle.
— Mon amL répondit le marquis, j"ai fait précisément tout le contraire de ce que ta réclames. Je lui ai dit de ne rien prendre trop au sérieux.
— Ah: traître! sécria le duc avec une gaieté dont la franchise était comme une réparation de ses anciennes préventions sur le compte de son frère, voilà comme tu sers tes amis, toil Fiez- vous donc à Pelade I Du premier coup il donne sa démission! H souâe sur mes rêves et jette au vent mes espérances ! Mais que veux-tu que je devienne, si tu m'abandonnes de la sorte?
— Pour ce genre de services, je n'ai pas le sens commun, tu le vois bien!
— C'est cela, à la première difficulté tu y renonces. £h bien! moi, je m*achame. J*ai chassé de mon coeur tout ce qui n*était pas toi, et nul autre que toi n'entendra parler de mes nouvelles passions.
— Pour ce qui est de celle-ci, au moins, m'en donnes-tu ta parole?
— Ah! tu crains beaucoup que je ne la compromette?
— Cela me ferait ime peine sérieuse.
— Ah bah! Voyons! Pourquoi?
— Parce qu'elle est fière, susceptible peut-être, et qu'elle quitterait ma mère, qui raffole d'elle, ne l'as-tu pas remarqué?
— Ouï, et c'est cela qui m'a monté la tête. Il faut que ce soit réellement une fille d'un grand esprit et de beaucoup de cœur! Ma mère a un tact si parfait. Ce soir, en me grondant un peu de ce qu'elle prend pour des taquineries, elle m'a tenu la dragée haute, elle m'a dit: « Vous n'avez pas été convenable avec Caroline. C'est une personne à laquelle il ne vous est pas permis de penser.» Diable! on peut toujours rêver, ça ne fait de mal à personne! Mais regarde donc comme elle est jolie! Comme elle est vivante au milieu de toutes ces femmes plâtrées! On peut regarder les contours de sa figure à jour frisant;^ on n'y voit pas cette ligne mate qui empâte le duvet et qui fait ressembler les autres à un surmoulage. Vrai, elle est trop belle pour être une demoiselle de compagnie. Ma mère ne pourra jamais la garder. Elle mettra le feu partout, et, si elle reste sage, on voudra l'épouser.
— Donc, reprit le marquis, vous ne pouvez pas songer à elle.
— Pourquoi donc ça? reprit le duc. Ne suis-je pas d'aujourd'hui un pauvre diable sans avoir? N'est-elle pas bien née? Sa réputation n'est-elle pas intacte? Je voudrais bien savoir ce que ma mère pourrait trouver à redire! elle qui l'appelle déjà sa fille, et qui veut qu'on la respecte comme si elle était notre sœur?
— Vous poussez loin l'enthousiasme ... ou la plaisanterie, dit le marquis, étourdi de ce qu'il entendait.
— Bon, pensa le duc, il m'appelle vous!
Et îl continua à soutenir avec un sérieux étonnant qu'il était très-capable d'épouser mademoiselle de Saint-Gteneix, s'il n'y avait pas d'autre moyen de l'obtenir. — J'aimerais mieux l'enlever, ajouta-t-îl: cela rentrerait mieux dans mes habitudes; mais je n'ai plus le moyen d'enlever, et à présent, ma blanchisseuse elle-même ne s'y fierait pas. D^aîlleurs îl est temps de rompre avec tout mon passé. Je te l'ai dit, et c'est fait, puisque je l'ai dit. A partir d'aujourd'hui, transfonùation complète sur toute la ligne. Tu vas voir im homme nouveau, un homme que je ne connais pas moi-même, et qui va bien m'étonner; mais je sens déjà que cet homme-là est capable de tout, tout, même de croire, d'aimer et d'épouser. Sur ce, bonsoir, frère, voilà mon dernier mot; si tu ne le redis pas à mademoiselle de Salnt- Geneix, c'est que tu ne veux rien faire pour aider à ma conversion.
Le duc s'éloigna, laissant son frère stupéfait, partagé entre le besoin de le croire sincère dans sa passion du moment et l'indignation d'une* rouerie dont on voulait le rendre complice.
— Mais non, se disait-il en rentrant chez lui; tout cela, c'est sa gaieté, sa folie, sa légèreté — ou c'est encore le vin! Pourtant, ce matin, au bois, il m'a interrogé sur le compte de Caroline avec une insistance surprenante, et cela presque au milieu de mes confidences sur le passé, qu'il a reçues avec une émotion vraie, avec des larmes dans les yeux. Qoel
homme est-ce donc que mon frère? Il n'y a pas douze heures, il songeait à se tuer. H me haïssait, il se détestait lui-même. Puis j'ai cru vaincre son cœur. Il a sangloté dans mes bras. Toute la journée, c'a été une effusion, un abandon, un charme de tendresse et de bonté, et ce soir, je ne sais plus ce que c'est! Sa raison aurait-elle reçu quelque atteinte dans cette vie sans frein qu'il a menée jusqu'ici, ou bien s'est-il moqué de moi toute la matinée? Suis-je la dupe de mon besoin d'aimer? Vais-je m'en repentir amèrement, ou bien ai-je assumé sur moi la tâche de soigner un cerveau malade?
Dans son effroi, le marquis accepta cette dernière supposition comme la moins effrayante; mais une autre angoisse se mêlait à cellenci. Le marquis se sentait froissé et irrité dans un sentiment qu'il ne s'avouait pas à lui-même et auquel il ne voulait pas seulement donner un nom. Il se mit au travail et travailla mal. Il se coucha et dormit plus mal encore.
Quant au duc, il se frottait naïvement les mains. — J'ai réussi, se disait-il; j'ai trouvé le réactif contre son désespoir. Pauvre cher frère! je lui ai monté la tête, j'ai éveillé ses désirs, j'ai excité sa jalousie. Le voilà amoureux! Il guérira et il vivra! A la passion, il n'y a de remède que la passion! Ce n'est pas ma mère qui eût trouvé cela, et s'il en résulte quelque scandale dans sa maison, elle me le pardonnera le jour où elle saura que mon frère fût mort de ses regrets et de sa vertu.
Le duc ne se trompait peut-être pas, et un homme plus sage eût été moins ingénieux. Il se fût efforcé de rattacher le marquis à la vie par l'amour des lettres, par la tendresse filiale, par la raison et la morale, toutes choses excellentes, mais que depuis longtemps le malade appelait en vain à son secours. Seulement le duc, à son point de vue, se figurait avoir tout sauvé, et il ne prévoyait pas qu'avec une nature exclusive comme celle de son frère, le remède pouvait bientôt devenir pire que le mal. Le duc, connaissant par lui-même la faiblesse humaine, croyait à la faiblesse relative des femmes, et n'admettait pas d'exception. Selon lui, Caroline ne lutterait guère, il la croyait déjà très-disposée à aimer le marquis. Il ne pensait même pas que l'espoir du mariage fût nécessaire pour la vaincre. — C'est une bonne fille, se disait-il, point ambitieuse, et tout à fait désintéressée. Je l'ai jugée du premier coup d'œil, et ma mère affirme que je ne me trompe pas. Elle cédera par besoin d'aimer, par entraînement aussi, car mon frère a de grandes séductions pour une femme intelligente. Si elle lui résiste quelque temps, ce sera tant mieux, il s'attachera d'autant plus à elle. Ma mère n'y verra rien, et si elle y voit, ça l'agitera, ça l'occupera aussi. Elle sera bonne, elle prêchera la vertu et cédera à l'attendrissement. Ces petites émotions domestiques la sauveront de l'ennui qui est son plus grand fléau.
Le duc se livrait avec la plus parfaite candeur à ces
calculs, dont Tiinmoralité faisait la base. Il s'y attendrissait lui-même avec cette sorte de puérilité qui caractérise parfois la corruption comme un épuisement. Il souriait en lui-même en regardant la belle victime déjà immolée en imagination à ses projets, et si quelqu'un l'eût interrogé, il eût répondu en riant qu'il était en train d'arranger un roman à la Florian,^ pour commencer la vie de sentiment et d'innocence qu'il comptait embrasser.
Il resta toute la soirée, et trouva moyen de saisir Caroline dans un coin et de lui parler. — Ma mère m'a grondé, lui dit-^il. Il paraît que j'ai été absurde avec vous. Je ne m'en doutais pas, moi qui avais justement le désir de vous prouver mon respect. Enfin ma mère m'a fait donner ma parole d'honneur que je ne songeais pas à vous faire la cour, et je l'ai donnée sans hésiter. Serez-vous tranquille à présent?
— D'autant plus que je n'avais jamais songé à être inquiète.
— A la bonne heure! Puisque ma mère me force à cette grossièreté de dire à une femme ce qu'on ne lui dit jamais, même quand on le pense, soyons amis comme deux bons garçons que nous sommes, et soyons francs pour commencer. Promettez-moi de ne plus dire de mal de moi à mon frère.
— De ne plus? . . . Quand donc lui ai-je dit du mal de vous?
— Vous ne vous êtes pas plainte de mon impertinence, ... là, ce soir?
— J'ai dît que je redoutais vos railleries, et que sî elles continuaient, je m'en irais, voilà tout.
— Bien, pensa le duc, ils sont déjà mieux ensemble que je ne l'espérais ... Si vous songiez à quitter ma mère à cause de moi, reprit-il, ce serait me condamner à m'éloigner d'elle.
— Cela ne peut pas tomber sous le sens! Un fils céder la place à une étrangère!
— C'est pourtant ce à quoi je suis résolu, si je vous déplais et si je vous effraye; mais restez, et ordonnezmoi ce que vous voudrez. Dois-je ne pas vous apercevoir, ne jamais vous adresser la parole, ne pas même vous saluer?
— Je n'exige aucune affectation dans un sens ni dans l'autre. Vous avez trop d'esprit et d'usage pour n'avoir pas compris que je ne suis pas assez rompue aux artifices de la parole pour soutenir un assaut quelconque contre vous.
— Vous êtes trop modeste; mais puisque vous ne voulez pas que les formules de l'admiration se mêlent à celles du respect, et puisque l'attention qu'il vous est si difficile de ne pas éveiller vous alarme et vous con triste, soyez tranquille, je me le tiens pour dit: vous n'aurez plus à vous plaindre de moi. Je le jure par tout ce qu'un homme peut avoir de sacré, par ma mère!
Après avoir ainsi reparé sa faute et rassuré Caroline, dont le départ eût fait échouer son plan, le duc se mit à lui parler d'Urbain avec un véritable enthousiasme. Il y avait en lui sur ce point tant de sincérité, que
mademoîselle de Saint- Geneîx abjura ses préventions. Le calme revînt donc dans son esprit, et elle s'empressa d'écrire à Camille que tout allait^ bien, que le duc valait infiniment mieux que sa réputation, et que, dans tous les cas, il s'était engagé sur l'honneur à la laisser tranquille.
Pendant le mois qui suivit cette journée, Caroline vit fort peu M. de Villemer. Il eut à s'occuper des détails de la liquidation de son frère, puis il s'absenta. Il dit à sa mère qu'il allait en Normandie voir un certain château historique dont le plan lui était nécessaire pour son ouvrage, et il prit une route tout opposée, confiant au duc seul qu'il allait voir son fils dans le plus strict incognito.
De son côté, le duc fut très-occupé de son changement de position pécuniaire. Il vendit ses chevaux, son mobilier, congédia ses laquais, et vint, à la demande de sa mère, s'installer provisoirement, par économie, dans un entre-sol de son hôtel, qui allait être vendu aussi, mais avec cette réserve que le marquis resterait pendant dix ans principal locataire, et que rien ne serait changé dans l'appartement de sa mère.
Quant à Urbain, il monta trois étages et entassa ses livres dans un logement plus que modeste, protestant qu'il n'avait jamais été mieux, et qu'il avait une vue magnifique sur les Champs-Elysées. Durant son absence, on fit les préparatifs de départ pour la campagne, et mademoiselle de Saint-Geneix écrivait à sa sœur: (( Je compte les jours qui nous séparent de cette bien-
56 lE MARQUIS DE irrrnnnrg
heoieose campagne^ où je vais enfin, marcher à mon aise et lespîier un aîr pur. Paî assez des âeurs qu'on voit mourir sur la chemmée: j*aî soîf de celles qui écloâent en plein champ.»
[Jjetta of tht Eoarqxâs to Ms brotî&ar teDîn^ ai a TÊzt hc is makmg to 9ce Ms 900. Tbe fiunîly bas son» to t£ie coontij for the samand Caax&at wntcs to her aster abooct tliefifè tbocj
LoTsqn'au bout d'une autre semaine le duc arriva à son tour^ il fut surpris de cet état de choses. Fort touché de la lettre que son frère lui avait écrite de Polignac,^ mais devinant qu'il y avait en lui plus de lutte contre lui-même que de parti pris, il avait à dessein retardé son apparition, afin de donner à l'isolement et à la liberté de la campagne le temps d'agir sur les deux coeurs qu'il avait cru émouvoir par ses paroles, et qu'il s'attendait à trou\'er d'accord. D n'avait pas prévni l'absence de coquetterie ou d'imagination chez Caroline, l'effroi réel, la résistance sérieuse, le combat intérieur chez le marquis. — Qu'est-ce donc? se demanda-t-il en voyant que même la disposition à l'amitié semblait avoir disparu. Est-ce la morale qui a si vite éteint le feu? Mon frère a-t-il fait une tentative inutile? Son redoublement de tristesse est-il crainte ou dépit? Cette fille est-elle prude? Non! Ambitieuse? Non! Le marquis n'aura pas su s'expliquer, n aura gardé tout son espnt pour ses livres,
quand il eût fallu le mettre au service de sa passion naissante.
Le duc ne, se pressa pourtant pas de pénétrer la vérité. Il était livré à de grandes irrésolutions. Il avait réussi à connaître l'état des affaires du marquis. Celui-ci n'avait plus que trente mille francs de rente, dont douze mille étaient servis à son frère à titre de pension. Le reste était consacré presque entièrement à l'entretien et au service de sa mère, et luimême vivait dans la terre qui lui appartenait, sans y faire plus de dépense pour son propre compte que s'il eût été l'hôte discret du manoir.
Le duc était navré de cette situation, qui était son ouvrage, et dont le marquis paraissait ne pas s'occuper. Il avait supporté sa propre déchéance de la façon la plus brillante. Il s'était montré véritablement grand seigneur, et s'il avait perdu beaucoup de compagnons de plaisir, il s'était reconnu plusieurs amis fidèles. Il avait grandi dans l'opinion du monde, et on lui pardonnait d'avoir porté autrefois le trouble et le scandale dans plusieurs familles en voyant qu'il expiait sa vie ardente et sans frein avec courage et fierté. Il avait donc saisi avec esprit le rôle qui lui convenait désormais; mais il y avait un repentir qui troublait son équilibre, et il s'agitait autour de ce repentir avec moins de clairvoyance et de résolution que s'il se fût agi de lui-même. Foncièrement bon dans son manque de raison, il cherchait ce qu'il pourrait faire pour rçndrç son frère heureux. Tantôt il se persuadait
58 I£ MASQnS DE TUXODEliL
qull faQait mettre ramomir dams sa \ie de leoieînenient et de médiocrité, tantôt 3 pensait à le IbiLcer dans Tarnbition, en brusquant ses répugrnaiices et en cherchant de nouveau à lui suggérer Vidée d'îtn grand mariage.
Ce dernier parti était aussi le rêve de la marquise. Elle Tavait toujours caressé et sV livrait plus que jamais^ croyant que son enthousÊasme maternel pour la générosité du marquis serait partagé par quelque héritière accomplie. Elle couda au d'jic qu'elle était en pourparlers avec son amie la duchesse de Dunières, pour faire épouser au marquis une XaintraîUes, orpheline très-riche et réputée belle, qui s^ennu\~ait au couvent et se montrait pourtant e3dgeante sur le mérite et la quafité. D'après tous ses renseignements. Taffaire était possible; mais il fallait qu'Urbain s y prêtât, et il ne s'y prêtait pas, disant qu*il ne saurait jamais se marier, si l'occasion ne venait le trouver, et qu*il était llionmie le plus incapable qui fût au monde d'aller voir une femme inconnue avec Tîntention de lui plaire.
— Tâchez donc, mon fik, dît la marquise au duc dès le lendemain de son arrivée, de le faire revenir de cette sauvagerie. Moi, j'y perds mon latin!
Le duc tenta l'entreprise, et trouva son frère incertain^ nonchalant, ne disant pas non. mais se refusant â toute démarche, et disant qu'il fallait attendre un hasard qui lui ferait rencontrer la personne; que si elle lui plaisait, U tâcherait de savoir fins tard si elle n'avait pas d'éloignement pour lui. Il n'y avait rien i faire pour le moment, puisqu'on était à la campagne.
Rien ne pressait, il ne se sentait pas plus malheureux que de coutume, et il avait beaucoup à travailler.
La marquise s'impatienta de ces atermoiements et continua d'écrire, prenant le duc pour secrétaire dans cette affaire, qui n'était pas du ressort de Caroline.
Le duc, voyant clairement que, pendant six grands mois, ce mariage ne pourrait avancer d'un pas, revint à l'idée de distraire provisoirement le marquis par un roman à la. campagne. L'héroïne était sous. la main, et elle était charmante. Elle souffrait peut-être un peu du refroidissement très-visible de M. de Villemer. Le duc s'attacha à savoir la cause de ce refroidissement. Il échoua absolument, le marquis fut impénétrable. Les questions de son frère parurent l'étonner.
Le fait est que jamais l'idée de faire la cour à mademoiselle de Saint-Geneix n'était entrée dans son esprit. Il s'en fût fait un cas de conscience des plus graves, et il ne transigeait pas avec sa conscience. Il avait subi insensiblement le charme très-vif et très-réel de Caroline, il s'y était livré sans arrière-pensée; puis son frère, en cherchant à exciter sa jalousie, lui avait fait découvrir un penchant trop prononcé dans cette sympathie sans nom. Il avait horriblement souffert pendant quelques jours. Il s'était demandé s'il était libre, et il s'était vu placé entre une mère qui souhaitait pour lui un grand mariage et un fils auquel il devait les débris de sa fortune. Il avait prévu d'ailleurs une résistance invincible dans les scrupules de fierté de mademoiselle de Saint-Geneix. Déjà il connaissait assez
6o I£ MA&QXJIS D£ VUXEMEA
son caractère pour être certain qu^elIe ne consentirait jamais à se placor entre sa mère et lui. Également résolu à ne pas faire la sottise de se rendre inutflement importun et à ne pas commettre la lâcheté de surprendre la bonne foi d'ime belle âme^ il travailla à se vaincre, et parut s^être miraculeusemait vaincu. H joua son rôle assez bien pouc que le duc y fût trompé. Tant de courage et de délicatesse dépassait peut-être la notion^ que celui-ci avait d^un devoir de ce genre. — Je m'étais abusé, pensa-t-îl, mon frère est absorbé par la science de l'histoire. C'est de son livre qu'il faut lui parler.
Dès lors, le duc se demanda à quoi il allait employer son imagination p>endant six mois d'une \ie inactive. Chasser, lire des romans, causer avec sa mère, composer quelques romances, ce n'était pas assez pour un esprit aussi fantaisiste, et naturellement il se mit à penser à Caroline comme à la seule personne qui pût jeter un peu de poésie et d'intrigue dans son cerveau. Il était décidé à passer la moitié de l'année à Séval,^ et c'était là une très-noble résolution pour un homme qui n'aimait la campagne qu'avec un grand train. H voulait, en vivant sur le pied le plus modeste chez son frère, durant six mois tous les ans, refuser tous les ans six mille francs sur sa pension, et si le marquis repoussait ce sacrifice, il emploierait la somme en réparations et en améliorations au manoir fraternel; mais il fallait une amourette pour couronner toute cette vertu, et là s'arrêtait la vertu du brave duc.
LE MARQUIS DE VILLEMER 6l
— Comment faire, se disait-il, à présent que je lui ai donné, ainsi qu'à ma mère, ma parole d'honneur de ne pas m'occuper d^elle? Il n'y a qu'un moyen, plus simple peut-être que tous les moyens ordinaires et rebattus: c'est d'être aux petits soins, mais avec une apparence de désintéressement absolu; du respect sans galanterie, de l'amitié toute bonne, toute franche, et qui lui inspirera une confiance réelle. Comme avec tout cela il ne m'est point défendu d'avoir de l'esprit, de la grâce, et d'être aussi parfaitement aimable et dévoué que je le serais en montrant mes prétentions, il est fort probable qu'elle y sera sensible, et que d'ellemême elle me relèvera peu à peu de mon serment. Une femme est toujours étonnée qu'au bout de deu^ ou trois mois d'intimité affectueuse, on ne lui dise pas un mot d'amour. Et puis, elle aussi s'ennuiera, puisque les yeux de mon frère ne lui parlent plus . . . Nous verrons bien. Allons, ce sera très-nouveau et trèspiquant de conquérir un cœur qu'on tient en éveil sans en avoir l'air, et d'assister au désarmement d'une vertu sans paraître l'avoir provoqué. J'ai vu ce manège chez les coquettes et chez les prudes, mais je suis curieux de voir comment mademoiselle de Saint-Geneix, qui n'est ni coquette ni prude, s'y prendra pour accomplir cette évolution.
Ainsi occupé par une puérilité d'amour-propre, le duc ne s'ennuya plus. Il n'avait jamais aimé la débauche brutale, et ses débordements avaient toujours conservé un cachet d'élégance. Il avait tant usé et
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abusé de la vie qu'il était assez usé lui-même pour se contenir sans grand effort. Il Tavait dit, il n'était pas fâché de se refaire une santé et une jeunesse, et même par moments il s'imaginait retrouver peut-être la jeunesse du cœur, dont ses manières et son langage avaient su garder les apparences. De ce que son cerveau travaillait encore à un roman pervers, il concluait qu'il pouvait être encore romanesque.
n manœuvra si habilement, que mademoiseUe de Saint-Geneix eut la modestie d'être complètement dupe de sa feinte loyauté. Voyant qu'il ne cherchait jamais à être seul avec elle, elle ne l'évita plus. Et tandis que, sans la perdre des yeux, il faisait naître de la façon la plus natureUe et la moins prévue en apparence l'occasion de la rencontrer dans ses promenades, il mettait à profit ses rencontres pour paraître ne point désirer les prolonger, et pour s'éloigner luimême d'un air de discrétion et avec une nuance de regrets sans trop d'efforts, qui conciliait la politesse aimable avec l'indifférence provoquante.
HThe duke cames on his plan to înterest his brother in Caroline, thus diverting his mind from the past, by making him jealousj
A force de guetter sa proie, le duc se sentit fasciné, et l'attendrissement le gagna. Il fut forcé de reconnaître qu'il se troublait auprès d'elle et que sa propre cruauté le gênait beaucoup. Au bout d'un mois, il commençait à perdre patience et ^ se dire qu'il fallait hâter le dénoûment; mais cela lui apparut tout à coup extrêmement difficile. Caroline avait encore trop de
vertu pour lui permettre de manquer à sa parole, car en brusquant tout, il pouvait tout perdre.
Un jour, en entrant chez sa mère:
— Je viens, dit-il, de m'amuser beaucoup en montant un poulain de votre ferme. Cela ressemble à un sanglier et trottine de même. Il a du feu, des jambes, et c'est très-doux. Mademoiselle de Saint-Geneix pourrait le monter, si par hasard elle aimait l'équitation.
— Je Taime beaucoup, répondit-elle, mon père tenait à cela, et je n'avais pas de chagrin à le contenter.
— Alors vous êtes excellente écuyère, je parie?
— Non, j'ai de l'aplomb et la main légère, comme toutes les femmes.
— Comme toutes les femmes qui montent bien, car en général les femmes sont nerveuses et veulent mener les hommes et les chevaux de la même façon; mais ce n'est pas là votre caractère!
— En fait de gens, je n'en sais rien. Je n'ai jamais essayé de mener personne.
— Oh! vous essayerez bien quelque jour?
— Ce n'est pas probable.
— Non, dit la marquise, ce n'est pas probable. Elle ne veut pas se marier, et, dans sa position, elle a grandement raison.
— Oh! certes, reprit le duc; le mariage sans fortxme doit être un enfer!
Il regarda Caroline pour voir si elle serait émue d'une pareille déclaration. Elle resta impassible, elle avait renoncé au mariage sincèrement et sans retour.
04 IJB MASQinS DE VnXEMER
Le duc, voulant juger si elle se cuirassait contre ridée d^une faute sans réparation, ajouta, pour ne rien compromettre trop gravement: — Oui, ce doit être l'enfer, à moins d'une grande passion qui donne lliéroîsme de tout subir.
Caroline resta tout aussi calme et comme étrangère à la question.
— Ah! mon fils, dit la marquise, quelle niaiserie nous contez-vous là? Vous avez des jours où vous parlez comme un enfant!
— Mais vous savez bien que je suis très-enf ant, dit le duc, et j'espère l'être encore longtemps.
— C'est l'être beaucoup trop que de mettre une chance de bonheur dans la misère, dit la marquise, qui avait besoin de discuter. Il n'y en a pas, la misère tue tout, même l'amour.
— Est-ce votre opinion, mademoiselle de Saint- Geneix? reprit le duc.
— Oh! je n'ai pas d'opinion là-dessus, réponditelle. Je ne sais rien de la vie, passé une certaine limite, mais je serais portée à croire ici madame votre mère plutôt que vous. Je l'ai connue, la misère, et si j'ai souffert, c'est en la sentant peser sur ceux que j'aimais. n ne faut donc pas compliquer ni étendre sa vie quand eUe est déjà si difficile. C'est chercher le désespoir.
— Mon Dieu! tout est relatif, dît le duc. Ce qui est la misère pour les uns est l'opulence pour les autres. Est-ce que vous ne seriez pas très-riche avec douze mille Kvres de rente?.
— Oh! certes, répondit Caroline sans se rappeler et peut-être même sans savoir que c'était justement le chiffre de la pension de son interlocuteur.
— Eh bien! reprit le duc, qui voulait d'un mot décocher une espérance afin de pouvoir la retirer avec un autre mot, — toujours histoire d'agiter ce cœur placide ou craintif, — si quelqu'un vous offrait une petite existence comme celle-là avec un amour vrai?
— Je ne pourrais pas l'accepter, répondit Caroline; j'ai quatre enfants à nourrir et à élever, aucun mari n'accepterait ce passé-là!
— Elle est charmante! s'écria la marquise, elle parle de son passé comme une veuve!
— Ah! je n'ai pas parlé de la veuve, ma pauvre sœur! Avec moi et une vieille bonne qui nous est attachée, et qui partagera le dernier morceau de pain de la maison, nous sommes sept, ni plus ni moins. Voyezvous d'ici le jeune homme à marier avec ses douze mille livres de rente? Je crois décidément qu'il ferait une mauvaise affaire!
Caroline parlait toujours de sa situation avec une gaieté sans affectation qui montrait la sincérité de son âme. — Eh bien! au fait vous avez raison, dit le duc, vous vous tirerez mieux de la vie toute seule avec ce beau courage et cette vaillance d'esprit. Je crois que vous et moi nous sommes les seules personnes vraiment philosophes qu'il y ait. Je regarde la pauvreté comme rien quand on n'est responsable que de son
propre consentement, et je dois dire que je n'ai jamais été aussi heureux que je le suis.
— Tant mieux, mon fils, dit la marquise avec une nuance imperceptible de reproche que le duc sentit aussitôt, car il se hâta d'ajouter:
— Je serai complètement heureux le jour où mon frère fera le mariage en question, et il le fera, n'est-ce pas, chère maman?
Caroline fit un mouvement pour regarder la pendule. — Non, non! elle va bien, dit la marquise. Il n'y a pas de secrets pour vous désormais, chère petite, et vous devez apprendre que j'ai reçu de bonnes nouvelles aujourd'hui relativement à un grand projet que j'ai pour mon fils. Si je ne me suis pas servie de votre belle main pour traiter la chose, c'est pour de tout autres raisons que la méfiance. Tenez, lisez-nous cette lettre que mon fils aîné ne connaît pas.
Caroline eût voulu s'abstenir de regarder aussi avant dans les secrets de la famille et dans ceux du marquis particulièrement. Elle hésita: — Monsieur le marquis n'est pas ici, dit-elle; j'ignore s'il approuvera, pour son compte, toute la confiance dont vous m'honorez . . .
— Oui certes, répondit la marquise. Si j'en doutais, je ne vous prierais pas de lire. Allons, très-chère!
Il n'y avait pas trop à répliquer avec la marquise. Caroline lut ce qui suit:
« Oui, chère amie, il faut que cela réussisse, et cela réussira. Il est vrai que la fortune de mademoiselle de X. • . s'élève à quatre millions tout au moins, mais
elle le sait et n'en est pas plus fière. Au contraire, après une nouvelle tentative de ma part, elle m'a dit, pas plus tard que ce matin: « Vous avez raison, chère marraine, j'ai le droit et le pouvoir d'enrichir un homme de vrai mérite. Tout ce que vous me dites du fils de votre amie me donne une grande idée de lui. Laissez-moi achever mon deuil au couvent, et je consens à le voir chez vous l'automne prochain. ))
« Il est bien entendu que, dans tout cela, je n'ai nommé personne; mais l'histoire de vos deux fils et la vôtre sont assez connues pour que ma chère Diane ait deviné. Je n'ai pas cru devoir m'abstenir de faire valoir à l'occasion la belle conduite du marquis. Le duc son frère l'a proclamée lui-même en tous lieux avec une sensibilité qui lui fait honneur. Ne prolongez donc pas trop avant dans la mauvaise saison votre retraite à Séval. Il ne faut pas que Diane voie trop de monde avant l'entrevue. Le monde ôte toujours, même aux âmes les plus candides, cette première fraîcheur de croyance et de générosité que j'admire et que j'entretiens de mon mieux chez ma noble filleule. Vous continuerez mon ouvrage quand elle sera votre fille, ma digne amie! C'est le plus ardent de mes vœux de voir votre cher fils recouvrer la place qui lui est due dans le monde. Il est beau à lui de l'avoir perdue sans sourciller, et ce qu'une personne de race peut faire de plus beau, c'est de la lui rendre. C'est un devoir pour les filles des preux de donner ces grands exemples de fierté d'âme à messieurs les parvenus du jour, et
comme je suis une de ces filles-Ià, je tiens à réussir, et j'y mets tout mon cœur, toute rna reKgion, tout mon dévouement pour vous.
i; D^ ^ D£ DuKiÈXES, née de Fontaxqttes. jd
Le duc eût pu regarder Caroline après la lecture de cette lettre, où sa voîx n'avait pas faibK; il n'eût pas surpris en eUe le moindre effort, le moindre sentiment personnel qui ne fût en harmonie avec la satisfaction qu'il éprouvait lui-même; mais il ne songea nullement à l'observer. En présence d'un fait de famille aussi important, la pauvre Caroline n'était dans sa vie qu'une pensée accidentelle bien secondaire, et il se fût fait un reproche de se rappeler qu'elle existait lorsqu'il voyait dans l'avenir de son frère l'action d'ime providence réparatrice du mal qu'il avait causé. — Oui! s'écrîa-t-il en baisant avec joie les mains de sa mère, oui, vous redeviendrez heureuse, et je cesserai de rougir. Mon frère sera l'homme, le chef de la famille! Le monde entier connaîtra son éclatant mérite, car sans la fortune, aux yeux de la plupart, le talent et la vertu ne suffisent pas. H aura donc tout pour lui, ce cher frère! gloire, honneur, crédit, puissance, et tout cela en dépit des petits beaux de la cour citoyenne,* et sans plier d'une ligne devant les prétendues nécessités de la politique ! Ma mère, vous avez montré cette lettre à Urbain?
— Oui, mon fils, à coup sûr.
— Et il est satisfait? Les choses en aussi bonne voie,
LE MARQUIS DE VILLEMER 69 y
la personne prévenue en sa faveur, acceptant d'avance, et ne demandant qu'à le voir . . .
— Oui, mon ami, il a promis de se laisser présenter.
— Victoire! s'écria le duc. Alors soyons gais, faisons des folies! J'ai envie de sauter au plafond, j'ai envie d'embrasser . . . n'importe qui! Permettez- vous que j'aille embrasser mon frère, chère maman?
— Oui, mais ne le félicitez pas trop; il s'effarouche de tout ce qui est nouveau, vous savez?
— Oh! soyez tranquille, je le connais.
Et le duc, encore fort agile malgré un peu d'embonpoint et quelques avaries dans les articulations, sortit en gambadant comme un jeune écolier.
vn
Il trouva le marquis plongé dans son travail. — Je te dérange? Tant pis! s'écria- t-il. Il faut que je te serre dans mes bras; ma mère vient de me lire la lettre de la duchesse de Dunières.
— Mais, mon ami, ce n'est pas fait, ce mariage, repondit le marquis en recevant l'étreinte fraternelle.
C'est fait si tu le veux, et tu ne peux pas ne pas le vouloir.
— Mon ami, j'aurais peut-être beau vouloir; il faut être charmant pour soutenir la brillante réputation que m'a faite, beaucoup trop à tes dépens selon moi, cette vieille duchesse.
— La duchesse a bien fait, elle n'en a pas assez dit,
j'ai envie d'aller la trouver pour qu'elle sache bien tout. Il croit n'être pas charmant! voyez un peu comme il se connaît!
— Je me connais trop, reprit M. de Villemer, je ne m'abuse pas.
— Mais, que diable! te prends- tu pour un ours? Tu avais bien séduit madame de G. . ., la personne la plus réservée qui fût au monde.
— Ah! je t'en supplie, ne me parle pas d'elle; tu me rappelles tout ce que j'ai souffert avant de pouvoir lui donner confiance en moi, tout ce que j'ai souffert ensuite pour que cette confiance ne fût pas à chaque instant reprise . . . Vois-tu, . . . ajouta le marquis, s'oubliant un- peu, les gens passionnés n'ont pas d'esprit! Tu ne sais pas cela, toi, qui inspirais l'engouement à première vue, et qui d'ailleurs ne cherchais pas un amour exclusif pour toute la vie. Je ne sais dire à une femme qu'un seul mot: faime, et si elle ne comprend pas que toute mon âme est dans ce mot-là, je ne pourrai jamais en ajouter un autre.
— Eh bien! tu aimeras Diane de Xaintrailles, et elle le comprendra, ton mot suprême !
— Mais si je ne l'aime pas, moi?
— Mais, mon cher, elle est charmante! Je l'ai vue toute petite, c'est un vrai chérubin!
— Tout le monde la dit charmante; mais si elle ne me plaît pas? Ne dis pas qu'il n'est pas nécessaire d'adorer sa femme, qu'il suffit de l'estimer et de la savoir agréable. Je ne veux pas discuter là-dessus,
c'est inutile. Ne voyons que la question de se faire agréer. Si je n'aime pas, je ne saurai pas me faire aimer, et dès lors je n'épouserai pas.
— On dirait vraiment que tu comptes là-dessus! s'écria le duc avec un vrai chagrin. Ah! ma pauvre mère qui est si heureuse de son espérance! Et moi qui me croyais absous par la destinée! Urbain, il faut donc que nous soyons maudits tous les trois?
— Non! répondit le marquis ému; ne désespérons pas. Je travaille à modifier mon farouche caractère. Sur l'honneur, j'y travaille de tout mon pouvoir; je veux mettre fin à cette existence agitée, stérile ! Donnezmoi l'été pour triompher de mes souvenirs, de mes doutes, de mes appréhensions; vrai! je veux vous rendre heureux, et Dieu viendra peut-être à mon secours.
— Merci, frère, tu es le meilleur des êtres! répondit le duc en l'embrassant encore. Et comme le marquis était ébranlé, il l'emmena promener pour le distraire de son travail et pour le maintenir dans ses bonnes dispositions.
Il fit alors ce qu'Urbain avait fait pour le conquérir le jour de leur première effusion. Il se fit faible et souffrant de cœur pour ramener chez lui la force et la volonté. Il exprima vivement ses remords et le besoin qu'il avait d'un appui moral. — Deux malheureux ne peuvent rien l'un pour l'autre, lui dit-il; ta mélancolie a en moi son contre-coup fatal; elle m'accable. Le jour où je te verrai heureux, l'énergie véritable, la joie de vivre me reviendront.
Urbain, touché, renouvela sa promesse, et comme elle lui coûtait infiniment, il s'efforça de s'en distraire en ramenant la gaieté dans le babil de son frère; ce ne fut pas long, et le duc ne se fit guère prier pour revenir à ses grandes préoccupations favorites.
— Tiens! lui dit-il en le voyant sourire, tu me porteras bonheur dans tout! Je me rappelle maintenant que depuis quelques jours j'avais une assez vive contrariété; cela me rendait maussade, maladroit; je ne voyais plus clair dans mon esprit. J'étais bête à faire peur. Je suis sûr que maintenant je vais recouvrer mes facultés.
— Encore quelque histoire de femme? dit le marquis, maîtrisant une vague et soudaine inquiétude.
— Et que veux- tu que ce soit? Cette petite de Saint-Geneix m'occupe peut-être plus qu'il ne faudrait!
— C'est ce qu'il ne faut pas, répliqua vivement le marquis. Ne l'as- tu pas juré à ma mère? . . . Elle me l'a dit . . . Aurais-tu trompé ma mère?
— Non, pas du tout: mais je voudrais bien être forcé de la tromper! . . .
— Forcé! Je ne t'entends point.
— Mon Dieu! voilà où j'en suis! — Et le duc raconta à son frère conmie quoi^ il lui avait menti d'abord en se disant amoureux de Caroline, dans la louable intention de le rendre amoureux d'elle, comme quoi, voyant qu'il n'y avait pas réussi, il avait conçu le plan de se faire aimer sans aimer lui-même, et comme quoi enfin il était devenu amoureux tout de bon sans
certitude d'être payé de retour. Pourtant il ajouta qu'il comptait sur la victoire pour peu qu'il eût le courage de ne pas se déclarer, et il raconta tout cela dans des termes si délicats ou si ambigus qu'il ne fut pas permis au marquis de lui faire la morale sans se montrer ridicule. Puis, quand celui-ci, revenu de sa stupeur, essaya de lui parler du repos de leur mère, de la dignité de leur intérieur, n'osant, dans son trouble, articuler quoi que ce suit sur le respect dû à Caroline, le duc, craignant tout à coup que son frère ne se fît un devoir de l'avertir, jura qu'il ne ferait rien pour la séduire, mais que si d'elle-même elle se jetait vaillamment dans ses bras à un moment donné, sans conditions et sans calcul, il était capable de l'épouser. Était-il sincère cette fois? Oui, probablement, comme il l'avait toujours été lorsque le désir lui avait fait paraître possible tout ce que la passion lui avait ensuite fait éluder.
Comme il parlait avec une certaine conviction, le marquis n'osa se prononcer contre cette récidive inattendue de son étrange projet. Il savait que leur mère ne comptait pas pouvoir faire faire un bon mariage à celui de ses fils qui n'offrait plus la garantie du caractère, et le duc lui prouvait par des raisonnements assez serrés que celui-là seul était le maître de son avenir qui n'avait plus d'ambition permise. — Tu vois, lui dit-il en terminant, que tout ceci est très-sérieux. J'ai voulu encore une fois tendre un piège, je le confesse, mais en me réservant de. n'en pas profiter, ce qui
74 I^ MARQUIS DE VILLEMEK
n'était qu'un jeu sans conséquence. Je me suis pris dans mes propres filets, et j'en souffre beaucoup; je ne te demande pas de m'assister, mais je te défends, au nom de l'amitié, d'influencer personne autour de nous, car si tu effrayes mademoiselle de Saint-Geneix, tu m'exaspéreras peut-être, et je ne réponds plus de rien; ou si tu parviens à me faire renoncer à elle, c'est eUe qui, exaspérée, fera peut-être quelque folie dans l'esprit de ma mère. Puisque les choses en sont à ce point, qu'elles ne peuvent se dénouer que par l'imprévu, ne t'en mêle pas, et sois certain que je me conduirai, n'importe dans quelle h)^othèse, de manière à rassurer ta délicatesse et à ne troubler ni la vie de notre mère, ni les convenances de l'hospitalité que tu m'accordes.
[The duke înduces Caroline to go horseback riding. While she is alone for a moment she is stopped by a man who at once makes off in the gathering twilight. The duke, who was not far ofif, catches him, and finds it is his brother. The marquis now confesses his growing love for Caroline, and his poor health.]]
Madame d'Arglade était mariée à un grand fonctionnaire de province. C'est dans le Midi qu'elle s'était fait présenter chez la marquise de Villemer, alors que celle-ci résidait l'été dans une terre considérable, ven^ due depuis pour liquider les dettes de son fils aîné. Madame d'Arglade avait cette nuance particulière d'ambition étroite et persévérante dont quelques
femmes d'employés, petits ou grands, sont des spécimens assez remarquables. Parvenir pour briller et briller pour parvenir, c'était la seule pensée, le seul rêve, la seule faculté, le seule principe de cette petite femme. Riche et sans aïeux, elle avait apporté sa dot à un noble ruiné pour servir de cautionnement à une place de finance et pour mettre de l'éclat dans sa maison, ayant fort bien compris que, dans cette condition d'existence, le nieilleur moyen d'acquérir une grande fortune, c'était de commencer par en avoir une convenable et de la dépenser largement. Replète, active, jolie, froide et adroite, elle regardait une certaine dose de coquetterie comme un devoir de sa position, et se targuait intérieurement de la haute science qui consiste à promettre des yeux et jamais de la plume ni des lèvres, à faire naître des velléités et jamais des attachements, enfin à emporter les positions par surprise, sans avoir l'air d'y tenir, et en ne descendant jamais à solliciter. Pour se trouver toujours bien appuyée dans l'occasion par des amis utiles, elle en prenait partout, voyait, accueillait tout le monde sans grand choix, par bonté ou légèreté bien jouée, enfin pénétrait habilement dans les maisons les plus rigides, et savait s'y rendre nécessaire en peu de temps.
C'est ainsi que madame d'Arglade s'était faufilée presque dans l'intimité de madame de Villemer, en dépit des préventions de la noble dame contre son origine, sa position et les fonctions de son mari; mais Léonie d'Arglade affichait une absence complète d'opi-
nions politiques, et finement elle allait demandant pardon à tout le monde de sa nullité, de son incapacité sous ce rapport, ce qui était le moyen de ne choquer personne et de faire oublier le zèle obligé de son mari pour la cause qu'il servait. Elle était gaie, étourdie, parfois bête, en riant d'elle-même aux éclats, mais riant intérieurement de la simplicité des autres, et réussissant à passer pour Tenfant la plus naïve, la plus désintéressée de la terre, lorsque toutes ses démarches étaient calculées et tous ses abandons prémédités.
Elle avait fort bien compris qu'un certain monde, quelque divisé d'opinions qu'il soit, se tient toujours par quelque indissoluble lien de parenté ou de convenance, et que, dans l'occasion, toutes les nuances se rapprochent par esprit de caste ou de corps. Elle savait donc bien qu'il lui fallait des relations avec le faubourg Saint-Germain, où son mari était fort peu admis, et, grâce à înadame de Villemer, dont elle avait adroitement capté la bienveillance par son babil et son infatigable serviabilité^ elle avait mis pied dans quelques salons, où elle plaisait et passait pour ime aimable enfant sans conséquence.
Cette enfant avait vingt-huit ans déjà et n'en paraissait pas avoir plus de vingt-deux ou vingt-trois, bien qu'elle fût un peu fatiguée par les bals; elle avait su conserver tant de pétulance et de naïveté qu'on ne la voyait pas trop engraisser. Elle montrait en riant de petites dents éblouissantes, biaisait^ en parlant, et semblait ivre de chiffons et de plaisirs. Enûn per-
sonne ne se méfiait d'elle, et il n'y avait peut-être pas à la redouter, vu que son premier intérêt était de se montrer bonne et de se rendre inoffensive; mais il y avait à se préserver beaucoup, si Ton ne voulait pas se trouver bientôt engagé vis-à-vis d'elle.
C'est ainsi que, sans y prendre garde et tout en jurant qu'elle ne ferait aucune démarche auprès, des ministres du roi citoyen, madame de Villemer s'était trouvée entraînée à agir plus ou moins directement pour la retirer de sa province. Grâce à elle et au duc d'Aléria, M. d'Arglade venait d'être nommé à Paris, et sa femme avait écrit à la marquise: (( Chère madame, je vous dois la vie, vous êtes mon ange tutélaire. Je quitte le Midi, et je ne ferai que toucher barres ^ à Paris, car avant de m'y installer, avant de me réjouir et de m'amuser, avant tout enfin, je veux aller Vous remercier, me prosterner devant vous vingt-quatre heures à Séval, et pendant ces vingt-quatre heures vous dire que je vous aime et vous bénis.
(( Je serai chez vous le ib juin. Dites à monsieur le duc que ce sera le 9 ou le ii, et qu'en attendant je le remercie d'avoir été si bon pour mon mari, qui va lui écrire de son côté. ))
Cette incertitude prétendue du jour de son arrivée était, de la part de madame d'Arglade, l'acceptation gracieuse d'une plaisanterie que le duc lui avait souvent faite sur l'ignorance où elle paraissait toujours être des jours et des heures. Le duc, tout madré qu'il était en fait de femmes, était complètement dupe de
Léonie; 3 la croyait éventée et avait coutume de lui parler ainsi: — C'est cela! Vous venez voir ma mère aujourd'hui lundi, mardi ou dimanche, septième, sixième ou cinquième jour du mois de novembre, septembre ou décembre, avec votre robe bleue, grise ou rose, et vous allez nous faire l'honneur de souper, dîner ou déjeuner avec nous, avec eux ou avec les autres.
Le duc n'était point épris d'elle. Elle l'amusait, et sa manière d'être avec elle, toute remplie de caquets et de facéties, ne cachait qu'un tâtonnement décousu dont madame d'Arglade avait l'air de ne pas s'apercevoir et dont eUe savait fort bien se garer.
En l'abordant, le duc était encore bien soucieux, et l'altération de ses traits frappa la marquise: — Mon Dieu! s'écrîa-t-elle, il y a eu un accident!
— Aucim, chère maman. Rassurez-vous, tout s'est fort bien passé, j'ai eu un peu froid, voilà tout.
11 avait froid en effet, bien qu'il eût encore au front la sueur de la colère et du chagrin. Il s'approcha du feu qui brûlait le soir, en toute saison, dans le salon de la marquise; mais, au bout de peu d'instants, l'habitude de se vaincre, qui est toute la science du monde, et le feu d'artifices des paroles et des rires de Léonie dissipèrent son amertume.
Mademoiselle de Saint-Geneîx vint embrasser son ancienne compagne de couvent. — Ah! mais vous êtes pâle aussi, dit la marquise à Caroline. Vous me cachez quelque chose! Il y a eu im accident, j'en réponds, avec ces maudites bêtes!
— Non, madame, répondit Caroline, aucun, je vous le jure, et, pour vous rassurer, je veux tout vous dire: j'ai eu très-peur.
— Vraiment? De quoi donc? dit le duc: ce n'est pas de votre cheval au moins?
— C'est peut-être de vous, monsieur le duc!
Voyons, est-ce vous qui, pour vous moquer, avez arrêté ce cheval, pendant que j'étais seule, au pas, dans l'allée verte?
— Eh bien! oui, c'est moi, répondit le duc. J'ai voulu voir si vous étiez aussi brave que vous le paraissiez.
— Je ne l'ai pas été du tout! Je me suis sauvée comme une poule.
— Mais vous n'avez pas crié, et vous n'avez pas perdu la tête, c'est quelque chose!
On raconta à madame d'Arglade la partie d'équitation. Elle eut l'air, comme de coutume d'écouter fort peu ce qu'on lui disait; mais elle n'en perdit rien, et se demanda tout chaud si le duc avait séduit ou voulait séduire Caroline, et si cette combinaison pourrait un jour ou l'autre lui servir à quelque chose. Le duc laissa les femmes ensemble et monta chez son frère.
Le motif pour lequel Caroline et Léonie ne s'étaient pas liées au couvent, c'était la différence de leur âge. Quatre ans établissent une distance très-sensible dans l'adolescence. Caroline n'avait pas voulu dire le vrai motif au duc, dans la crainte de paraître vouloir vieillir
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sa compagne, sachant bien, d'ailleurs, que c'est jouer un mauvais tour à la plupart des jolies femmes que de se rappeler leur âge trop fidèlement. Il est même à noter que tout le temps que demeura madame d'Arglade à Séval, elle se fit passer pour la plus jeune, et que Caroline accepta en bonne fille cette erreur de mémoire sans la démentir.
Caroline connaissait donc en réalité fort peu sa protectrice, elle ne l'avait jamais revue depuis qu'enfant, sur les bancs de la petite classe, elle avait vu sortir du couvent mademoiselle Léonie Lecomte, laquelle, ivre d'épouser un gentilhomme, n'avait regretté personne, mais, adroite déjà et calculée, avait fait de tendres adieux à tout le monde. A cette époque, Caroline et Camille de Saint-Geneix, filles nobles et dans l'aisance, pouvaient être bonnes un jour à retrouver. Elle leur écrivit donc d'une façon très-compatissante, lorsqu'eUe apprit la mort de leur père. En lui répondant, Caroline ne lui cacha pas qu'elle restait non-seulement orpheline, mais ruinée . . . Madame d'Arglade se garda bien de délaisser son amie dans le malheur. D'autres compagnes de couvent qu'elle voyait davantage lui dirent que les Saint-Geneix étaient ravissantes et que certainement, avec des talents et sa beauté, Caroline ferait un bon mariage quand même. Propos de jeunes femmes sans expérience! Léonie pensa bien qu'elles se trompaient, mais elle pouvait essayer de marier Caroline, et de se trouver par là immiscée dans des questions de confiance et dans des pourparlers d'intimité avec
LE MARQUIS DE VILLEMER 8i
diverses familles. Elle ne songeait dès lors qu'à se faire beaucoup d'aboutissants, à étendre partout ses relations, à obtenir des confidences en ayant l'air d'en faire. Elle voulut attirer Caroline chez elle, dans sa province, lui offrant avec grâce et délicatesse un asile et une famille. Caroline fut touchée de tant de bonté, répondit qu'elle ne quittait pas sa sœur et ne désirait point se marier, mais que si elle se trouvait un jour dans une situation trop pénible, elle aurait recours au généreux cœur de Léonie pour qu'elle lui cherchât un petit emploi.
Dès lors Léonie, toujours pleine de promesses et d'éloges, reconnut que Caroline n'entendait pas la vie de ressources, et cessa de s'occuper d'elle jusqu'au jour ou d'anciennes amies, qui peut-être plaignaient Caroline plus sincèrement, firent savoir à Léonie qu'elle cherchait une place d'institutrice dans une famille sérieuse ou de lectrice chez quelque vieille dame intelligente. Léonie aimait à protéger, elle avait toujours quelque chose à demander pour quelqu'un; c'était l'occasion de se faire voir et de plaire. Se trouvant à Paris dans ce moment-là, elle se hâta plus que les autres, et tout en cherchant, elle tomba sur la marquise de Villemer, qui renvoyait précisément sa lectrice. Elle en voulait une vieille à cause de monsieur le duc, qui aimait trop les jeunes. Madame d'Arglade fit ressortir les inconvénients de l'âge qui avaient rendu Esther acariâtre. Elle diminua de beaucoup aussi la jeunesse et la beauté de Caroline. C'était
une fille d'une trentaine d'années, assez bien autrefois, mais qui avait souffert et qui devait être fanée. Puis elle écrivit à Caroline pour lui dépeindre la marquise, pour l'engager à se présenter vite et pour lui offrir de partager son pied-à-terre à Paris. On a vu que Caroline la trouva partie, se présenta elle-même à la marquise, l'étonna par sa beauté, la charma par sa franchise, et fit par l'ascendant et le charme de son aspect plus que Léonie n'avait espéré pour elle.
En voyant Léonie grasse, pimpante et dégourdie, mais ayant conservé ses mines de petite fille et même exagéré son blaisement ^ enfantin, Caroline fut étonnée, et se demanda de prime abord si tout cela n'était pas affecté; mais elle en prit vite son parti avec bienveillance et partagea l'erreur de tout le monde. Madame d'Arglade fut charmante pour elle, d'autant plus qu'elle avait déjà questionné la marquise sur son compte, et qu'elle la savait bien ancrée dans les bonnes grâces de la vieille dame. Madame de Villemer la déclarait parfaîte de tous points, vive et sage, franche et douce, d'une intelligence hors ligne et du plus noble caractère. Elle avait chaudement remercié madame d'Arglade de lui avoir procuré cette perle d^Orient, et madame d'Arglade s'était dit: « A la bonne heure! je vois que Caroline pourra m'être utile; elle l'est déjà. On fait donc bien de ne dédaigner et de ne négliger personne. )) Et elle l'accablait de caresses et de flatteries qui semblaient aussi ingénues que des effusions de pensionnaire.
Au moment de se rendre chez son frère, le duc.
qui était résolu à provoquer un raccommodement, marcha pendant cinq minutes dans le préau. Il lui revenait des bouffées de colère, et il craignait de n'être pas maître de lui, si le marquis renouvelait la semonce. Enfin il se décida, monta, traversa un long vestibule, entendant son sang battre si fort dans ses tempes, qu'il couvrait pour lui le bruit de ses pas.
Urbain était seul au fond de la bibliothèque, pièce longue et d'un style ogival, à voûtes élancées, qu'éclairait faiblement sa petite lampe. Il ne lisait pas; mais, entendant venir le duc, il avait placé un livre devant lui, rougissant de paraître hors d'état de travailler.
Le duc s'arrêta pour le regarder avant de lui adresser la parole. Sa pâleur mate et ses yeux creusés par la douleur l'émurent profondément. Il allait lui tendre la main, lorsque le marquis se leva et lui dit d'un ton grave: — Mon frère, je vous ai beaucoup offensé il y a une heure. J'ai été injuste probablement, et dans tous les cas je n'avais pas le droit de remontrance envers vous, moi qui, n'ayant aimé qu'une femme en ma vie, me suis rendu coupable de sa perte et de sa mort. Je reconnais donc l'absurdité, la dureté, la vanité de mes paroles, et je vous en demande sincèrement pardon.
— Eh bien ! je t'en remercie de toute mon âme, répondit Gaëtan en lui serrant les deux mains, tu me rends grand service, car j'étais résolu à te faire des excuses. Si je sais de quoi par exemple, je veux que le diable m'emport! Mais je me suis dit qu'en luttant
avec toi sous ces arbres je t'avais excité les nerfs. Je t'ai fait du mal peut-être, j'ai la main dure . . . Pourquoi ne me parlais-tu pas? ... Et puis ... et puis . . . Tiens, je t'avais fait bien souffrir, et peut-être depuis longtemps, sans le savoir; mais je ne pouvais pas deviner . . . J'aurais pourtant dû deviner cela, et de cela je te demande sincèrement pardon, moi aussi, mon pauvre frère! — Ah! pourquoi as- tu manqué de confiance en moi après ce que nous nous étions juré?
— Avoir confiance en toi! reprit le marquis; eh! ne vois-tu pas que c'est mon plus grand besoin, ma soif la plus vive, et que ma colère n'était que du chagrin? . . . Je la pleurais, cette confiance remise en question, je la pleurais avec des larmes de sang! Rends-la-moi, je ne peux plus m'en passer.
— Que faut-il faire? Voyons, dis! . . . Je suis toujours prêt à l'épreuve du fer et du feu! 11 n'y a que l'épreuve de l'eau dont je te prie de me dispenser. S'il fallait en boire! . . .
— Ah! tu ris toujours, tu vois bien!
— Je ris, je ris . . . parce que c'est ma manière d'être content, à moi, et du moment que tu m'aimes toujours, le reste n'est rien. Et puis qu'est-ce qu'il y a donc de si grave? ... Tu aimes cette charmante fille? Tu n'as pas tort. Tu veux que je ne lui parle plus, que je ne la rencontre jamais, que je ne la regarde pas? C'est fait, c'est juré, et si cela ne suflGit pas, je pars demain, tout de suite, si tu veux, sur la Blanche. Je ne vois pas ce que je peux faire de pis!
— Non, non, ne pars pas, ne m'abandonne pas! . . . Ne vois- tu pas, Gaëtan, que je me meurs?
— Ah! grand Dieu! quedîs-tudonclà? s'écria le duc en soulevant l'abat- jour de la lampe et en regardant son frère au visage; puis il se jeta sur ses mains, et, ne trouvant pas le pouls assez vite, il tâta avec les deux siennes la poitrine de son frère, et sentit les battements désordonnés et irréguUers du cœur du malade.
Cette affection avait gravement menacé la vie du marquis dans sa première jeunesse. Elle avait disparu, laissant une complexion délicate, de grands malaises nerveux, des réactions de force un peu brusques, mais en somme une existence aussi assurée que cent autres plus énergiques en apparence et réellement moins bien trempées, moins soutenues par une volonté saine et une puissance d'élite. Cette fois cependant le mal ancien avait reparu, et même avec assez de violence pour justifier la terreur de Gaëtan et pour produire par moments chez son frère les accablements et les sensations de l'agonie.
— Pas un mot à ma mère! dit le marquis en se levant et en allant ouvrir la fenêtre. Ce n'est pas demain que je dois succomber; j'ai encore des forces, je ne m'abandonne pas. Où vas- tu?
— Parbleu! je monte à cheval, je cours chercher un médecin . . .
— Où? qui? Il n'y en a point ici qui connaisse assez mon organisation pour ne pas risquer de me tuer s'il m'entreprend au nom de sa logique. Garde-toi bien,
si je faiblis, de m'abandonner à ces Esculapes ^ de village, et rappelle-toi que la saignée m'emportera comme le vent emporte , une feuille à l'automne. J'ai été assez médicamenté, il y a dix ans, pour savoir ce qu'il me faut, et je me soigne. Tiens, n'en doute pas, ajouta-t-îl en montrant au duc des poudres dosées dans im tiroir de son bureau. Voici des calmants et des excitants dont je sais varier l'emploi; je connais parfaitement mon mal et le traitement. Sois sûr que si je peux guérir, je guérirai, et que je ferai pour cela tout ce que doit faire un homme qui connaît l'étendue de ses devoirs. Calme-toi. J'ai dû te dire ce dont je suis menacé pour que tu me pardonnes bien dans ton cœur une fureur toute fébrile. Garde-moi le secret; il ne faut pas alarmer inutilement notre pauvre mère. Si le moment de la préparer arrive . . . , je le sentirai, et je t'avertirai. Jusque-là, du calme, je t'en supplie!
— Du calme! c'est à toi qu'il en faut, reprit le duc, et te voilà justement aux prises avec la passion! C'est la passion qui a réveillé ce pauvre cœur au physique en même temps qu'au moral. C'est de l'amour, c'est du bonheur, de l'ivresse ou du sentiment qu'il te faut! Eh bien! rien n'est perdu alors . . . Dis, tu veux qu'elle t'aime, cette fille? Elle t'aimera. Qu'est-ce que je te dis? Elle t'aime, elle t'a toujours aimé . . . dès le premier jour. A présent je me rappelle tout. Je vois clair. C'est toi . . .
— Laisse, laissie! dit le marquis en retombant sur son fauteuil; je ne peux pas t'en tendre ... ; cela m'étoufie.
Mais après un instant de silence, durant lequel le duc l'observait avec inquiétude, il parut mieux et dit avec un sourire où sa figure mobile retrouva tout le charme de la jeunesse:
— C'est pourtant vrai ce que tu disais là! C'est peut-être l'amour! ce n'est peut-être pas autre chose! Tu m'as bercé d'une illusion, et je m'y suis laissé aller comme un enfant. Tâte mon cœur à présent; il est rafraîchi. Le rêve a passé là comme une brise.
— Puisque tu te sens mieux, lui dit le duc après s'être assuré qu'il y avait réellement du calme, tu devrais en profiter pour tâcher de dormir. Tu veilles, que c'est effrayant! Le matin, quand je pars pour la chasse, je vois souvent ta lampe qui brûle encore.
— Et pourtant, depuis bien des nuits, je ne travaille plus!
— Eh bien! si c'est l'insomnie, tu ne veilleras plus seul, je t'en réponds! Voyons, tu vas te coucher, t'étendre sur ton lit.
— C'est impossible.
— Ah! oui, tu étouffes. Eh bien! tu t'assoiras et tu sommeilleras. Je resterai près de toi. Je te parlerai d'elle jusqu'à ce que tu ne m'entendes plus.
Le duc conduisit son frère dans sa chambre, l'installa sur un grand fauteuil, le soigna comme une mère eût soigné son enfant, et s'assit près de lui, tenant sa main dans les siennes. Là, toute la bonté de sa nature reparaissait, et Urbain lui dit pour le remercier:
— J'ai été odkux ce soîrl D^moi hkn que tu me pardonnes,
— Je fais mieux: je t'aime^ rqmndit Gaétan, et je ne suis pas le seuL Elle aussi pense à toi à Ilieure qu'A est.
— Mon Dieu! tu mens, tu me bœes avec une chanson du ckl; mais tu mens. Elle n'aime personne, elle ne m'aimera jamais!
— Veux-tu que j'aîQe la chercher en hiî disant que tu es malade sérieusement? Je parie que dans dnq minutes elle est ici!
— C'est possible, répondit le marquis avec une douceur languissante. Elle est pleine de charité, de dévouement; mais ce serait pire pour moi de constater la pitié — et rien de plus!
— Bah! tu n'y entends rien! La pitié, c'est le commencement de l'amour. H faut bien que tout commence par quelque chose qui n'est pas encore le milieu ni la fin. Si tu voulais te laisser guider par moi, dans huit jours, vois-tu . . .
— Ah! voilà où tu me fais plus que du mal. S'il était aussi facile que tu crms de se faire aimer d'elle, je ne le souhaiterais plus si ardemment.
— Eh bien! l'illusion serait dissipée. Tu redeviendrais calme. Ce serait déjà quelque chose.
— Ce serait ma fin, Gaétan! reprit le marquis en s'animant et en retrouvant de la force dans la voix. Ah! que je suis malheureux que tu ne puisses pas me comprendre ! Mais il y a là im abîme qui nous sépare.
Prends-y garde, mon pauvre ami! avec une imprudence, avec une légèreté, avec une erreur de ton dévouement, tu peux me tuer aussi vite que si tu prenais un pistolet pour me faire sauter la tête.
Le duc était fort embarrassé. Il trouvait la situation simple entre deux êtres plus ou moins portés Tun vers l'autre et séparés seulement par des scrupules qui avaient peu d'importance à ses yeux; mais, selon lui, le marquis compliquait cette situation par des délicatesses bizarres. Si mademoiselle de Saint-Geneix s'abandonnait sans passion, il sentait la sienne s'éteindre, et, en perdant cette passion qui le tuait, il se sentait foudroyé plus vite. C'était une impasse qui désespérait le duc, et où il lui fallait pourtant bien suivre et respecter la pensée et la volonté de son frère, En causant encore avec lui et en tâtant avec précaution toutes les fibres de son âme, il en vint à reconnaître que la seule joie possible à lui donner était de l'aider à deviner l'affection de Caroline et à lui en faire espérer le progrès patient et délicat. Tant que son imagination se promenait dans ce jardin des premières émotions romanesque et pures, le marquis se berçait d'idées suaves et de jouissances exquises. Dès qu'on lui faisait entrevoir l'heure où il faudrait prendre un parti et risquer un aveu, il avait comme un sombre pressentiment de quelque désastre inévitable, et par malheur pour lui il ne se trompait pas. Caroline devait refuser et fuir, ou, si elle acceptait sa main, car l'honneur du marquis n'admettait pas
ridée de la séduire, la vieille mère devait se désespérer, succomber peut-être à la perte de ses illusions.
Le duc était plongé dans ces réflexions, car Urbain conmiençait à s'assoupir après lui avoir fait jurer qu'il le quitterait pour se reposer lui-même dès qu'il le verrait endormi. Gaétan s'irritait de ne point trouver le moyen de le servir véritablement. Il aurait voulu avertir Caroline, faire appel à sa bonté, à son estime, lui dire de gouverner doucement le moral de ce malade, de lui épargner la vue de l'avenir, quel qu'il dût être, de le bercer ^.'espoirs vagues et de poétiques rêveries; mais c'était lancer la pauvre fille sur une pente bien dangereuse, et elle n'était point assez enfant pour ne pas comprendre qu'elle y risquait sa réputation et probablement son propre repos.
La destinée, qui est très-active dans les drames de ce genre, parce que son action rencontre toujours des âmes prédisposées à la subir, fit ce que le duc n'osait faire.
Malgré la promesse que le duc avait faîte à son frère de n'avertir personne, il ne put se résoudre à endosser la périlleuse responsabilité du silence absolu. Il croyait au médecin, quel qu'il fût, tout en disant qu'il ne croyait pas à la médecine, et il résolut d'aller à Chambon pour s'entendre avec un jeune homme qui ne lui avait paru manquer ni de savoir ni de prudence, un jour qu'il l'avait consulté sur une indisposition
légère. Il lui confierait sous le sceau du secret la situation du marquis, l'engagerait à venir au château le lendemain sous prétexte de vendre un bout de prairie enclavé dans les terres de Séval, et là il ferait en sorte que le médecin vît le malade, ne fût-ce que pour observer sa physionomie et son allure, sans donner d'avis officiel; on verrait à soumettre cet avis à M. de Villemer, et peut-être consentirait-il à le suivre. Enfin le duc, qui ne savait pas veiller dans le calme et le silence de la nuit, avait besoin d'agir pour secouer son inquiétude. Il calcula qu'en une demi-heure il serait à Chambon, et qu'une heure lui suffirait ensuite pour réveiller le médecin, parler avec lui et revenir. Il pouvait, il devait être de retour avant que son frère, qu'il voyait calme et qui paraissait endormi, fût sorti de son premier sommeil.
Le duc le quitta sans bruit, gagna le dehors par le Jardin, afin de n'être entendu de personne, et descendit d'un pas rapide vers le lit de la rivière jusqu'à une passerelle de moulin et à un sentier qui le conduisit à la ville en droite ligne. En prenant un cheval et en suivant la route, il eût fait du bruit et gagné fort peu de temps. Le marquis ne dormait pas si profondément qu'il ne l'eût entendu sortir de sa chambre; mais, ignorant son projet et ne voulant pas l'empêcher d'aller se reposer, il avait feint de ne s'apercevoir de rien.
Il était alors un peu plus de minuit. Madame d'Arglade avait suivi Caroline dans sa chambre pour babiller encore, après avoir pris congé de la marquise.
— Eh bien! chère belle, lui disait-elle, êtes-vous rédlement aussi contente de cette maison que vous le dites? Soyez franche avec moi, si quelque chose vous y chagrine. Eh! mon Dieu! il y a toujours et partout
quelque petite chose qui cloche! ^ Profitez de ce que
me voilà pour me le confier. J'ai quelque ascendant sur la marquise, sans le chercher, à coup sûr; mais elle aime les têtes folles, et puis moi, qui suis d'un naturel heureux et qui n'ai jamais besoin de rien pour moi-même, j'ai le droit de servir mes amis sans me gêner.
— Vous êtes très-bonne, répondit Caroline; mais id tout le monde aussi est bon pour moi, et si j'avais quelque ennui, je le dirais tout simplement.
— A la bonne heure, merci, dit Léonie en prenant la promesse pour elle. Eh bien! et le duc? il ne vous a jamais taquinée, le beau duc?
— Très-peu, et c'est fini.
— Bien, vous me faîtes plaisir de me dire cela. Savez-vous qu'après vous avoir écrit pour vous engager à entrer id, j'ai eu un remords de consdence? Je ne vous avais point parlé de ce grand vainqueur?
— n est vrai que vous aviez semblé craindre de m'en parler.
— Craindre, non, je l'avais complètement oublié; je suis si étourdie! Je me suis dit ensuite: « Mon Dieu, pourvu que mademoiselle de Saint-Geneix ne soit pas ennuyée de ses manèges! » car il en a, des manèges, et avec tout le monde!
— Il n'en a pas eu avec moi, Dieu merci.
— Alors tout est bien, répondit Léonie, qui n'en crut pas un mot. Elle parla chiffons, et tout à coup: — Ah! mon Dieu! dit-elle, voilà que l'envie de dormir me prend, moi! Ce que c'est que le voyage! A demain, chère Caroline. Êtes- vous matinale?
— Oui, et vous?
— Moi, hélas! pas trop; mais dès quç j'aurai les yeux ouverts, . . . entre dix et onze, n'est-ce pas? je vous trouverai chez vous.
Elle se retira, décidée à se lever matin, à errer partout, comme au hasard, et à surprendre tous les détails d'intimité de la famille. Caroline la suivit pour l'installer dans son appartement et rentra dans sa petite chambre, qui était assez éloignée de celle du marquis, mais dont les croisées en retour sur le préau se trouvaient à peu près en face des siennes.
Avant de se coucher, elle mit en ordre quelques cahiers, car elle étudiait beaucoup et aimait à s'instruire; elle entendit sonner une heure du matin, et alla fermer sa persienne avant de se déshabiller. En ce moment, elle saisit un coup sec frappé sur les vitres d'en face, et, ses yeux se portant dans la direction du bruit, elle vit tomber en éclats une glace de la fenêtre éclairée du marquis. Étonnée de cet accident et du silence qui suivit, Caroline prêta l'oreille. Personne ne bougeait, personne n'avait entendu. Peu à peu des sons confus lui parvinrent, d'abord de faibles plaintes, puis des cris étouffés et une sorte de râle. — On assas-
94 I^ MARQUIS DE Vn.L£M£R
sine le marquis! fut sa première pensée, car les murmures sinistres partaient évidemment de chez lui. Que faire? appeler, chercher, avertir le duc, qui demeurait encore plus loin? . . . Tout cela était trop long et d'ailleurs, sous l'oppression de pareils avertissements, l'indécision n'est pas permise. Caroline mesura de l'œil la distance: c'étaient vingt pas de gazon à parcourir. Si des malfaiteurs avaient pénétré chez M. de Villemer, c'était par l'escalier de la tourelle du Griffon, qui faisait face à celle du Renard. Ces deux cages à degrés portaient le nom des emblèmes grossièrement sculptés sur le tympan ^ des portes. L'escalier du Renard desservait de ce côté l'appartement de CaroUne. Nul autre qu'elle ne pouvait arriver aussi vite, et sa seule approche pouvait faire lâcher prise aux égorgeurs. Dans la tourelle du Griffon se trouvait d'ailleurs la corde d'un petit beffroi. Elle se dit tout cela en courant, et elle avait fini de se le dire en arrivant à cette porte, qu'elle trouva ouverte. Le duc était sorti par là, se promettant de rentrer par là au jour sans faire crier les gonds, et ne croyant nullement aux brigands, race inconnue dans le pays. Pourtant Caroline, confirmée d'autant plus dans cette imagination, monta d'un trait l'escalier de pierre en spirale. Là, elle n'entendit plus rien, avança dans le couloir et s'arrêta hésitante devant l'entrée de l'appartement du marquis. Elle se hasarda à frapper, on ne lui répondit pas. Il n'y avait certes pas d'assassins autour d'elle; mais alors qu'était-ce donc que ces cris
entendus? Un accident quelconque, maïs grave à coup sûr et qui réclamait de prompts secours. Elle poussa la porte, qui n'était même pas renfermée au loquet, et trouva M. de Villemer étendu sur le carreau, près de la fenêtre qu'il n'avait pas eu la force d'ouvrir, et dont il avait brisé la vitre pour respirer, se sentant comme foudroyé par un étouffement subit.
Le marquis n'était pas évanoui. Il avait eu les affres de la mort, il sentait revenir la respiration et la vie. Comme il avait le visage tourné vers la fenêtre, il ne vit pas entrer Caroline, mais il l'entendit, et croyant que c'était le duc: — N'aie pas peur, lui dit-il d'une voix faible, ça se passe. Aide-moi à me relever, je n'en ai pas encore la force.
Caroline s'élança et le releva avec l'énergie d'une volonté surexcitée. Ce fut seulement en se retrouvant assis qu'il la reconnut ou crut la reconnaître, car sa vue, encore voilée, était traversée par des ondes bleues, et ses membres avaient contracté une demi-rigidité qui les rendait insensibles au toucher des bras et des vêtements de Caroline.
— Mon Dieu! . . . est-ce un rêve? dit-il en la regardant avec une sorte d'égarement; vous! est-ce vous?
— Mais oui, c'est moi, répondit-elle; je vous ai entendu gémir ... Qu'y a-t-il donc? mon Dieu! que faut-il faire? Appeler votre frère, n'est-ce pas? Mais je n'ose encore vous quitter. Que sentez- vous? qu'avez vous?
— Mon frère! reprit le marquis en se ranimant jus-
qu'à recouvrer la mémoire; ah! c'est lui qui vous amène ici! Où est-il?
— Il n'est pas là, il ne sait rien.
— Vous ne l'avez pas vu?
— Non! je vais le faire appeler.
— Ah! ne me quittez pas!
— Eh bien! non; mais vous secourir! . . .
— Rien, rien! Je sais ce que c'est, ce n'est rien. N'ayez pas peur, me voilà tranquille. Et . . . vous êtes là! et vous ne Saviez rien?
— Rien au monde! Depuis quelques jours, je vous trouvais changé ... Je pensais bien que vous étiez malade, mais je n'osais pas m'en inquiéter . . .
— Et tout à l'heure, ... j'ai donc appelé? . . . Quoi? qu'ai- je dit?
— Rien ! Vous avez brisé cette vitre, en tombant peut-être! Ne vous a-t-elle pas blessé?
Et Caroline, approchant la lumière, regarda et toucha les mains du marquis. La droite était assez fortement coupée: elle lava le sang, et, retirant adroitement les parcelles de verre, elle pansa la blessure. Urbain la laissa faire en la regardant avec l'étonnement attendri d'un homme qui, ramassé sur le champ de bataille, se sent dans des mains amies. Il répétait faiblement: — Mon frère ne vous a donc rien dit, vrai?
Elle ne comprenait rien à cette question, qui lui semblait rentrer dans la fixité d'une idée maladive, et pour la lui ôter elle lui raconta, tout en le pansant, qu'elle l'avait cru aux prises avec des assassins.
— C'était absurde à coup sûr, dît-elle en s'efforçant de l'égayer; mais que voulez- vous? cette peur-là s'est emparée de moi, et je suis accourue comme au feu, sans avertir personne.
— Et si cela eût été réel, vous veniez vous jeter dans le danger?
— Ma foi, je n'ai pas songé à moi, je n'ai pensé qu'à vous et à votre mère. Ah! bah! je vous aurais aidé à vous défendre, je ne sais pas comment, je ne sais pas avec quoi, mais j'aurais trouvé quelque chose, j'aurais fait diversion d'ailleurs . . . Allons, vous voilà pansé, ceci ne sera rien; mais le reste, qu'est-ce donc? Vous ne voulez pas me le dire? Il faut pourtant que vos amis sachent vous secourir; votre frère? . . .
— Oui, oui, le duc sait tout; ma mère, rien!
— Je comprends, vous ne voulez pas, ... je ne lui dirai rien; mais vous me permettrez de m'inquiéter, moi, de chercher avec le duc ce qu'il faut faire pour vous soulager. Je ne serai pas importune. Je sais comment il faut être avec ceux qui souffrent. J'ai été garde-malade de mon pauvre père et du mari de ma sœur . . . Voyons ... ne trouvez pas mauvais que je sois venue là sans savoir, sans réfléchir . . . Vous vous seriez relevé vous-même, un peu plus tard, je le sais bien; mais c'est triste de souffrir seul. Vous souriez? Allons, monsieur le marquis, il me semble que vous êtes un peu mieux. Oh! que je le voudrais!
— Je suis dans le ciel! répondit le marquis, et, comme il ne se faisait aucune idée de l'heure: Restez encore!
lui dît-îl; il n'est pas tard. Mon frère m'a veillé un peu dans la soirée, il va revenir.
Caroline ne se permit aucune objection, elle ne songea seulement pas à ce que le duc pourrait penser en la trouvant là, à ce que les domestiques pourraient dire s'ils la voyaient rentrer chez elle, en présence d'un ami en péril, elle ne supposait même pas l'outrage du soupçon. Elle resta.
Le marquis voulait lui parler encore, il n'en avait pas la force. — Ne parlez pas, lui dit-elle. Essayez de dormir, je vous jure de ne pas bouger.
— Quoi? vous voulez que je dorme? Mais je ne le puis pas . . . Quand je m'endors, j'étouffe.
— Et pourtant vous êtes accablé de fatigue, vos yeux se ferment malgré vous. Eh bien! il faut obéir à la nature. Si vous avez encore une crise, je vous aiderai à la supporter, je serai là.
La confiance et la bonté de Caroline eurent sur le malade un effet magique. D s'endormit, H reposa paisiblement jusqu'au jour. Caroline s'était assise près d'une table, et maintenant elle savait quel était son mal physique, et comment il fallait le soigner, car, sur cette table, elle avait trouvé une consultation avec le traitement simple et rationnel signé d'un des premiers médecins de France. Le marquis, pour rassurer son frère sur sa manière de se soigner lui-même, lui avait montré cette pièce revêtue de l'autorité d'un grand nom, et la pièce était restée là, sous la main, sous les yeux de Caroline, qui l'étudiait avec un grand soin. Elle vît
LE aCARQUIS DE VILLEMER ÇÇ
que le marquis avait eu depuis qu'elle le connaissait un régime très-opposé à celui qui lui était prescrit: il ne faisait pas d'exercice, il mangeait mal et veillait trop. Elle ne savait pas si cette rechute ne serait pas mortelle; mais si elle ne l'était pas, elle se promettait d'être sur ses gardes à l'avenir et d'oser s'occuper de sa santé, eût-il encore avec elle cet air froid et sombre que maintenant elle attribuait à une angoisse toute physique.
Le duc fut de retour avant le soleil. H n'avait pas trouvé le médecin, il lui fallait aller le chercher à Êvaux. Avant de s'y rendre, il voulut voir son frère. L'aube dessinait sa première ligne blanche à l'horizon lorsqu'il regagna sans bruit la chambre du marquis. Celui-ci dormait alors si réellement qu'il ne l'entendit pas monter, et que Caroline put aller au-devant de lui sur l'escalier pour qu'il ne fît aucune exclamation de surprise en la voyant. Sa surprise fut grande en effet lorsqu'il la vit descendre vers lui en mettant un doigt sur ses lèvres. 11 ne comprit rien à ce qui s'était passé. Il crut que le marquis lui avait caché la vérité, qu'elle savait son amour, son chagrin, et qu'elle était venue le consoler.
— Ah! ma chère amie! lui dit-il en lui prenant les mains, soyez tranquille; il m'a tout confié. Vous êtes venue, vous êtes bonne, vous le sauverez! — Et il porta les mains de Caroline à ses lèvres avec une véritable affection.
— Mais, lui dit-elle un peu étonnée, puisque vous
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le saviez si mal, comment l'avez- vous quitté cette nuit? Et puisque vous comptiez sur mes soins, pourquoi ne m'avez- vous pas avertie?
— Que s'est-il donc passé? dit le duc, qui vit qu'ils ne s'entendaient pas. — Elle lui raconta en trois mots l'événement, et comme, préoccupé de ce qu'il apprenait, il la reconduisait, à travers le préau, jusqu'à l'escalier dû Renard, madame d'Arglade, qui était déjà debout derrière sa croisée, les vit passer, causant à voix basse, d'im air d'intimité mystérieuse. Ils s'arrêtèrent devant la porte, et là ils se parlèrent encore. Le duc raconta à mademoiselle de Saint-Geneix la tentative qu'il avait faite pour amener un médecin à voir son frère, et Caroline le dissuada de cette pensée. Elle croyait que la consultation lue par elle sufcait, et qu'il serait fort imprudent de suivre une nouvelle marche quand on avait eu de la première des résultats certains. Le duc lui promit vivement de se conformer à son avis, d'avoir confiance par conséquent. Madame d'Arglade les vit se serrer la main, et le duc, retournant sur ses pas, remonter l'escalier du Griflfon.
— Eh bien! j'en aï assez vu, pensa Léonîe, et je n'ai que faire d'aller courir dans la rosée ^, que je n'aime pas du tout; je peux dormir la grasse matinée. Et en se rendormant: — Cette Caroline! se disait-elle; je voyais bien qu'elle mentait ! Comme c'était probable que le duc lui laisserait conserver sa vertu! mais je le tiens, son beau secret! et si j'ai jamais besoin d'elle, il faudra bien qu'elle en passe par où je voudrai.
LE MARQUIS DE VILLEMER lOI
Caroline se coucha vite, pour dormir vite, pour se retrouver au service de son malade.
A huit heures, elle fut debout, et regarda par sa fenêtre. Le duc était derrière la vitre de son frère. Il lui fit signe qu'il allait la rejoindre par l'intérieur dans la bibliothèque. Elle s'y rendit aussitôt de son côté, et là elle apprit de Gaétan que le marquis était extraordinairement bien. Il venait seulement de s'éveiller, et il avait dit: — Mon Dieu, quel miracle! voici mon premier sommeil depuis une semaine entière de ce supplice! et je ne sens plus rien, je respire, il me semble que je suis guéri. C'est à elle que je dois cela! — Et c'est la vérité, ma chère amie, ajouta le duc; c'est vous qui l'avez sauvé et qui nous le conserverez, si vous voulez avoir pitié de nous!
Le duc avait résolu de ne rien dire; il l'avait juré à son frère; mais, en se croyant bien discret, il laissait échapper la vérité malgré lui. Cette vérité traversa l'esprit de Caroline comme un éclair. ■ — Que ditesvous donc, monsieur le duc? s'écria- t-elle. Qui suis- je, moi? et que suis- je ici pour avoir cette influence?
Le duc fut effrayé du regard effrayé de Caroline. — Voyons, à qui en avez-vous? lui dit-il en reprenant le masque de son tranquille sourire. Qu'est-ce que vous allez vous mettre dans la tête? Ne voyez- vous pas que j'adore mon frère, que je tremble de le perdre, et qu'en raison de l'assistance que vous lui avez donnée cette nuit, je vous parle comme si vous étiez ma sœur? Je suis très-embarrassé, je perds la tête, voyez- vous!
I02 LE ItA&QUIS DE VILLEICER
Urbain se tue au travail. Je n'ai pas assez d'ascendant sur lui; il ne veut pas que j'avertisse notre mère de la reprise de son ancien mal. L'avertir en effet, c'est l'agiter dangereusement; infirme comme elle l'est, elle voudrait être toujours là, veiller . . . Au bout de deux nuits, elle y succomberait ... Il faut donc qu'à nous deux nous sauvions mon frère sans qu'il y paraisse, sans mettre de laquais et de filles de chambre dans la confidence. Ces gens-là parlent toujours. Voyons! êtes-vous ime femme de cœur et de tête comme je me le suis persuadé? Voulez-vous, pouvez-vous, osezvous m'aider sérieusement à le soigner en secret, à le veiller alternativement avec moi pendant plusieurs soirées, plusieurs nuits au besoin, à ne pas le laisser seul une heure, afin que, même pendant ime heure, il ne puisse pas reprendre ses maudits bouquins? Il ne lui faut pas autre chose, j'en suis persuadé, qu'un repos absolu de l'esprit, assez de sommeil, un peu de promenade, et qu'il pense à manger. Pour cela, il faut l'autorité despotique, oui, despotique, d'une personne qui ne s'embarrasse pas de le contrarier, d'un cœur dévoué, . . . pas susceptible, ni fier, ni défiant mal à propos, qui supporte ses boutades s'il en a, ses élans de reconnaissance exaltée s'il lui en échappe, une amie sérieuse enfin qui ait la délicatesse, l'intelligence de la charité pour lui faire accepter et peut-être aimer son joug. Eh bien! Caroline, vous seule ici pouvez être cette personne-là. Mon frère a une grande estime, un profond respect, et même, je crois, ime sincère amitié pour
VOUS. Essayez de le gouverner huit jours, quinze jours, un mois peut-être, car si aujourd'hui il peut se lever, ce soir il sera ici feuilletant et prenant des notes; s'il dort encore la nuit prochaine, il se croira hors d'affaire, et la nuit suivante il ne se couchera pas. Vous voyez quelle tâche nous devons nous imposer. Moi, j'y suis tout résolu, tout dévoué, mais à moi seul je ne pourrai rien. Je l'ennuierai, il se lassera de ne voir que moi, et son impatience neutralisera l'effet de mes soins. Avec vous, . . . une femme, une gardienne volontaire, généreuse, ferme et douce, patiente et tenace comme les femmes seules savent l'être, je vous réponds qu'il se soumettra sans dépit, et que plus tard, quand les crises auront disparu, il vous bénira de l'avoir contrarié.
Cet insidieux exposé de la situation chassa entièrement le vague et rapide soupçon de Caroline. — Oui, oui, répondit-elle avec fermeté, je serai cette gardienne-là. Comptez sur moi; je vous remercie de me choisir, et ne m'en sachez aucun gré. Je suis habituée au métier d'infirmière; cela ne me coûte ni ne me fatigue. Votre frère est pour moi comme pour vous quelque chose de si respectable et de si supérieur à tout ce que nous connaissons, que c'est un bonheur et un honneur de le servir. Voyons, entendons-nous pour nous partager cette bonne tâche sans éveiller le soupçon de son état autour de nous. D'abord vous vous installez la nuit dans sa chambre.
— : Il ne le souffrira pas.
— Eh bien! d'ici on doit l'entendre respirer. Voilà
un grand sofa où on peut très-bien dormir, roulé dans un manteau. Nous y passons la nuit à tour de rôle, vous et moi, jusqu'à nouvel ordre.
— Très-bien!
— Vous le faites lever de bonne heure, afin qu'il prenne l'habitude de dormir la nuit, et vous l'amenez déjeimer avec nous.
^- Si vous le lui faites promettre!
— J'essayerai. C'est absolument nécessaire qu'il mange plus d'une fois en vingt-quatre heures. Nous le faisons promener ou seulement s'asseoir avec nous à l'air jusqu'à midi. C'est l'heure de sa visite et de la vôtre à la marquise; je travaille ensuite avec elle jusqu'à cinq heures; alors je m'habille . . .
— Il ne vous faut pas ime heure. Vous reviendrez lui faire une petite visite dans la bibliothèque? J'y serai.
— Soit! nous dînons tous ensemble; nous le retenons au salon jusqu'à dix heures. Alors vous le suivez.
— Tout ceci est parfait, mais quand ma mère a des visites, elle nous laisse libres, et vous pourriez bien, à ces moments-là, venir causer ici avec nous une heure ou deux?
— Non pas causer, répondit Caroline, je viendrai lui faire un peu de lecture, car vous pensez bien qu'il ne passera pas tout ce temps-là sans vouloir s'intéresser à quelque chose, et je lirai de manière à l'assoupir, à le disposer au sommeil. Voilà, c'est convenu. Seulement, aujourd'hui, nous allons être bien empêchés par madame d'Arglade.
— Aujourd'hui je me charge de tout, et madame d'Arglade part demain avec le jour; donc mon frère est sauvé, et vous êtes un ange!
Le marquis, informé par son frère de tout cet arrangement, se soumit avec reconnaissance. Il était extrêmement faible et comme convalescent d'une crise aiguë qui l'avait, non pas épuisé, mais vaincu moralement presque autant qu'eût pu le faire une longue maladie. Il ne pouvait plus combattre son amour, sa résistance était à bout, et, ne sentant plus dans cet état de faiblesse les orages et les dangers de la passion, il se livrait à la douceur d'être l'objet d'une tendre sollicitude. Le duc ne lui permettait pas d'interroger l'avenir. — Tu ne peux prendre aucune détermination dans l'état où te voilà, lui disait-il. Tu n'as pas ton libre arbitre; sans la santé, point de clairvoyance morale. Laisse-nous te guérir, et tu verras bien que guéri, tu recouvreras l'énergie nécessaire pour résister soit à ton penchant, soit aux scrupules qu'il te cause. Jusque-là, je ne vois pas ce que tu aurais sur la conscience, puisque mademoiselle de Saint-Geneix ne se doute de rien, et ne fait après tout que ce qu'une sœur ferait à sa place.
Ce mezzo termine pacifia toutes les agitations du malade. Il se leva un instant pour aller voir sa mère, à laquelle il fit croire qu'une indisposition insignifiante
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était cause de l'altération de ses traits. H demanda la permission de ne pas reparaître ce jour-là, et put pendant vingt-quatre heures, c'est-à-dire jusqu'au départ de madame d'Arglade, se livrer à un repos presque absolu.
Durant cette journée, il régna entre le duc et Caroline im air de bonne intelligence et un échange de regards qui n'avaient pour objet que l'état du marquis, mais qui achevèrent d'abuser Léonie. Elle partit bien sûre de son fait, mais sans dire à la marquise rien qui eût pu faire supposer en elle une pénétration quelconque.
Au bout de huit jours, M. de Villemer était guéri. Tout symptôme d'anévrisme ^ avait disparu, et, soumis à un régime rationnel, il reprenait même un certain éclat de santé et une habitude de calme intérieur qui l'avaient fui depuis longtemps. Personne, depuis dix ans, ne s'était occupé de lui avec l'assiduité, le dévouement, l'égalité d'himieur, le charme inoui dont savait l'entourer mademoiselle de Saint-Geneix; on pourrait dire même que jamais il n'avait rencontré des soins à la fois si éclairés et si doux, car sa mère, outre qu'elle manquait de force et d'activité physique^ s'était montrée trop ardente et trop inquiète dans ceux qu'elle lui avait prodigués à l'époque où sa vie avait été déjà menacée. Elle eut bien cette fois quelque soupçon d'une rechute en voyant son fils plus souvent près d'elle, par conséquent moins acharné à son travail; mais quand vint ce soupçon, la crise était passée: le bon accord de tranquillité concerté entre le duc et Caroline, l'ignorance absolue des dômes-
tiques, peu nombreux et par cela même très-occupés, la sérénité du marquis, tout contribua à la rassurer, et au bout d'une quinzaine, elle remarqua même que son fils reprenait un air de jeunesse et de bien-être dont elle n'eut plus qu'à se réjouir.
On avait caché avec soin l'état du marquis à madame d'Arglade. Le duc ne renonçait nullement pour lui au grand mariage projeté. Il jugeait Léonie babillarde, évaporée, et ne voulait pas qu'on sût dans le monde que la santé de son frère pouvait, à un moment donné, causer des craintes sérieuses. Le duc avait bien averti Caroline à cet égard. Il jouait avec elle, dans l'intérêt de son frère, tel qu'il l'entendait, le double jeu de la prédisposer autant que possible et peu à peu à un dévouement sans bornes, et pour cela il trouvait bon de lui rappeler souvent que l'avenir de la famille reposait tout entier sur le fameux mariage. Caroline n'avait donc garde de l'oublier, et confiante dans la loyauté des deux frères, dans la notion de son devoir et dans le désintéressement de son propre cœur, elle marchait résolument vers un abîme où pouvait s'engloutir à jamais sa destinée. Et c'est ainsi que le duc, bon de sa nature et animé des meilleures intentions pour son frère, travaillait de sangfroid à la perte d'une pauvre fille, digne par son mérite personnel d'être au faîte du bonheur et de la considération.
Heureusement pour mademoiselle de Saint-Geneix, si la conscience du marquis était assoupie, elle ne dormait pas complètement. D'ailleurs, sa passion fit
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tellement large la part de Tenthousîasme et de la véritable affection, qu'elle sembla disparaître et fut du moins vigoureusement enchaînée par la volonté. Il exigea que le duc fût presque toujours entre eux, et peu s'en fallut que dans sa sincérité il ne dispensât brusquement Caroline de toute surveillance en lui donnant sa parole de ne pas se remettre au travail sans sa permission. Un moment vint même où il la lui donna pour l'engager à cesser de veiller dans la bibliothèque: plus d'une fois il l'y avait trouvée, gardienne doucement et gaiement farouche des livres et des cahiers, mis, disait-elle, sous le scellé jusqu'à nouvel ordre; mais le duc contraria l'effet de cette imprudence de son frère, en disant tout bas à Caroline qu'il ne fallait pas se fier à une parole donnée sincèrement à coup sûr, mais qu'il n'était pas au pouvoir d'Urbain de tenir. — Vous ne savez pas à quel point il est distrait, lui dit-il; quand une idée le tient, elle le domine et lui fait oublier toute promesse. Vingt fois je l'ai trouvé furetant dans ces rayons lorsque j'avais le dos tourné, et quand je lui criais: Eh bien! eh bien! maraudeur! il semblait sortir d'un rêve et me regardait d'un air de profonde surprise.
Caroline ne se relâcha donc pas de sa surveillance. La bibliothèque était beaucoup plus voisine de l'appartement du marquis que du sien, mais encore assez au centre du manoir pour qu'il n'y eût rien de remarquable pour les domestiques à l'assiduité de la lectrice dans cette pièce consacrée à l'étude. On l'y
voyait tantôt seule, tantôt avec le duc ou le marquis, le plus souvent avec l'un et l'autre, bien que le duc eût mille prétextes pour la laisser seule avec son frère; mais dans ces moments-là les portes toujours ouvertes, le livre Souvent dans les mains de Caroline, qui lisait réellement avec intérêt, enfin, plus que tout cela, la vérité de la situation, vérité qui a plus de force que les ruses les mieux ourdies, ôtaient tout prétexte, toute velléité même à la malignité des commentaires.
Dans cette situation, Caroline se trouva trèsheureuse, et plus tard elle se la retraça souvent conmie la plus douce phase de sa vie. Elle avait souffert de la froideur d'Urbain, et elle le retrouvait plus bienveillant, plus confiant qu'elle ne l'avait espéré. Dès que toutes les inquiétudes relatives à sa santé furent dissipées, il s'établit donc entre eux un lien qui, pour Caroline, fut exempt de nuages. Le marquis se plut extraordinairement à l'entendre lire, et bientôt même il consentit à se laisser aider par elle dans son travail. Elle fit des recherches pour lui, et prit des notes qu'elle rédigea dans J'esprit où il les désirait, esprit qu'elle parut deviner merveilleusement. Enfin elle lui rendit ses études si agréables et lui en allégea si bien la partie sèche et rebutante, qu'il put se remettre à écrire sans fatigue et sans souffrance.
[Caroline helps the marquis with his book, Histoire des Titres, When they return to town, Caroline finds that the marquis has settled her sister and her children at Êtampes, not far south of Paris, and put the oldest girl into a convent school. The sister has been to Paris for this purpose.]
Le jour suivant, quand elle eut vu sa sœur monter dans le wagon qui la reconduisait à Êtampes, elle se sentît horriblement seule, et pour la première fois le mariage du marquis se présenta à sa pensée comme un désastre irréparable dans sa propre vie. Elle sortit vite de la gare pour cacher ses larmes; mais dans la cour elle se trouva en face de M. de Villemer. — Eh bien! lui dît-il en lui offrant son bras, vous pleurez? Je m'attendais bien à cela, et j'ai voulu me trouver ici, où les prétextes ne manquent pas pour le public, afin de vous soutenir un peu dans ce chagrin si naturel, et de vous rappeler qu'il vous reste des amis sincères.
— Quoi! vous êtes venu ici pour moi? répondit Caroline en essuyant ses larmes. Ah! je suis honteuse de ce moment de faiblesse. C'est de l'ingratitude envers vous qui avez comblé ma famille, qui la rapprochez de moi, et que je devrais bénir dans la joie au lieu de sentir le petît déchirement d'une séparation qui ne peut plus être de longue durée. Ma sœur pourra revenir souvent voir sa fille, que je verrai, moi, plus souvent encore. Non, non, je n'ai pas de chagrin; je suis au contraire bien heureuse, et c'est grâce à vous!
Pourquoi donc pleurez-vous encore? lui dit le marquis en la conduisant à la voiture qu'il avait amenée pour elle; voyons, c'est un peu nerveux, n'est-ce pas? mais cela m'inquiète. Retournons sous la gare comme si nous cherchions quelqu'un. Je ne veux pas vous quitter dans les larmes. C'est la première fois que je vous vois pleurer, et cela me fait beaucoup de mal.
Tenez, nous sommes à deux pas du Jardîn des Plantes; ^ à huit heures du matin, il n'y a pas de risque que nous y rencontrions personne de connaissance. D'ailleurs, avec ce manteau et ce voile on ne peut pas savoir qui vous êtes. Il fait assez beau, voulez-vous venir voir la vallée suisse? Nous tâcherons de nous croire encore à la campagne, et en vous quittant je serai sûr ... du moins j'espère, que vous ne serez pas malade. Il y avait tant d'amicale sollicitude dans l'accent du marquis que Caroline ne songea point à refuser son offre. Qui sait, pensait-elle, s'il ne désire point me dire là un adieu fraternel au moment d'entrer dans une nouvelle existence? Au fait, cela nous est permis, cela nous est peut-être dû. Il ne m'a encore jamais parlé de son mariage; il serait étrange qu'il ne m'en parlât pas, et que je ne fusse pas préparée et disposée à l'entendre.
Le marquis fit signe au fiacre de suivre, et il conduisit Caroline à pied en l'entretenant doucement de sa sœur et des enfants; mais ni durant ce court trajet, ni dans les allées ombragées de la vallée suisse du Jardin des Plantes, il ne lui parla de lui-même. Ce ne fut qu'au moment de revenir, et en s'arrêtant avec elle sous les branches pendantes du cèdre de Jussieu,^ qu'il lui dit du ton le plus détaché et en souriant: — Savezvous que c'est aujourd'hui que ma présentation officielle à mademoiselle de Xaintrailles doit avoir lieu?
Il sembla au marquis qu'il sentait tressaillir le bras de Caroline appuyé sur le sien; mais elle lui répondit avec sincérité et avec résolution: — Non, je ne savais pas que ce fût aujourd'hui.
— Si je vous parle de cela, reprit-il, c'est parce que je sais que ma mère et mon frère vous ont tenue au courant de ce beau projet. Moi, je ne vous en ai jamais parlé; cela n'en valait pas la peine!
— Vous avez donc cru que je ne m'intéresserais pas à votre bonheur?
— Mon bonheur! est-ce qu'il peut être dans les mains d'une inconnue? Et vous, mon amie, pouvez-vous parler ainsi, vous qui me connaissez?
— Alors ... je dirai le bonheur de votre mère, puisqu'il dépend de ce mariage.
— Oh! ceci est une autre affaire, reprit vivement M. de Villemer. Voulez-vous que nous nous reposions sur ce banc, et puisque nous trouvons ici la solitude, voulez-vous me permettre de vous parler un peu de ma situation?
Ils s'assirent. — Vous n'aurez pas froid? reprît le marquis en ramenant les plis du manteau de Carolme autour d'elle.
— Non! et vous?
— Oh! moi, grâce à vous, j'ai une santé robuste à présent, et c'est pour cela que l'on songe sérieusement à faire de moi un père de famille. C'est un bonheur dont je n'ai pas autant besoin que l'on croit. Il y a dans la vie des enfants que l'on aime, ... ne serait-ce
que comme vous aimez ceux de votre sœur! Mais passons là-dessus, et supposons que je me sois rêvé une nombreuse lignée! Vous savez bien que je ne tiens pas à cela au point de vue de l'orgueil du nom;vous connaissez mes idées sur la noblesse. Ce ne sont pas précisément celles de mon entourage; malheureusement pour mon entourage, je n'en puis pas changer, cela ne dépend plus de moi.
— Je sais cela, répondit mademoiselle de Saint- Geneix, mais vous avez Pâme trop complète pour ne pas désirer connaître les plus ardentes, les plus saintes affections de la vie.
— Supposez tout ce que vous voudrez à cet égard, reprit le marquis, et reconnaissez dès lors que le choix de la mère de mes enfants est l'affaire la plus importante de ma vie. Eh bien! cette chose immense, ce choix sacré, pensez- vous que quelqu'un puisse le faire à ma place? Admettez- vous que même mon excellente mère puisse s'éveiller un matin en disant: (( Il y a de par le monde une demoiselle dont le nom est illustre, dont la fortune est considérable, et qui doit être la femme de mon fils, parce que mes amis et moi trouvons la chose avantageuse et convenable? Mon fils ne la connaît pas, n'importe! Elle ne lui plaira peutêtre en aucune façon: il lui déplaira peut-être également: n'importe encore! Cela ferait plaisir à mon fils aîné, à mon amie la duchesse, à tous les habitués de mon petit salon. Il faudrait que mon fils fût dénaturé, s'il ne sacrifiait pas sa répugnance à cette fan-
taîsîe! Et si mademoiselle de Xaintrailles s'avise de ne pas le trouver parfait, elle ne sera plus digne du nom qu'elle porte! ...» Vous voyez bien, mon amie, que tout cela est insensé, et je m'étonne beaucoup si un seul instant vous avez pu le prendre au sérieux!
Caroline se débattit en vain contre l'indicible joie que lui causait cette déclaration; mais elle se rappela vite tout ce que le duc lui avait dit et tout ce que le devoir lui commandait de dire elle-même.
— Vous m'étonnez aussi beaucoup, reprît-elle. N'avez-vous pas donné votre parole à votre mère et à votre frère de voir mademoiselle de Xaintrailles à l'époque fixée?
— Aussi la verrai-je ce soir; c'est une rencontre arrangée de manière à ce que le hasard paraisse l'amener, et qui ne m'engage en aucune façon.
— C'est là un faux-fuyant que je m'admets pas dans une conscience comme celle du marquis de Villemer! Vous avez donné votre parole de faire tout votre possible pour reconnaître le mérite de cette personne et pour lui faire apprécier le vôtre.
— Ah! je ne demande pas mieux que de faire tout mon possible pour cela! répondit le marquis en riant d'un rire doux qui l'embellit tellement que Caroline fut éblouie du regard qu'il attachait sur elle.
— Vous vous êtes donc moqué de votre mère?
reprit7elle en s'armant de toute sa défense intérieure; voilà ce dont je ne vous aurais jamais cru capable!
— Non, non, je ne le suis pas! répondit M. de Ville-
mer en reprenant son sérieux. Quand ils m'ont arraché cette promesse, je ne riais pas, je vous le jure! J'étais profondément malheureux et gravement malade; je me sentais mourir, et je croyais mon âme déjà morte. Je cédais à de tendres et cruelles obsessions, dans l'espoir qu'on me laisserait finir en paix; mais j'en ai rappelé, mon amie: j'ai fait un nouveau bail avec la vie, je me sens encore plein de jeunesse et d'avenir. L'amour fermente en moi comme la sève dans ce grand arbre; oui, l'amour, c'est-à-dire la foi, la force, le sentiment de mon être inmiortel, dont je dois compte à Dieu et non aux préjugés humains! Je veux être heureux, moi, je veux vivre, et je ne veux être époux qu'à la condition d'aimer avec toutes les forces de mon âme! . . .
Ne me dites pas, continua-t-il sans laisser à Caroline le temps de répondre, que j'ai des devoirs en contradiction avec celui-là. Je ne suis pas un honmie faible et flottant. Je ne me paye point de mots consacrés par l'usage, et je ne prétends pas me faire l'esclave et la victime des chimères de l'ambition. Ma mère aspire à recouvrer l'opulence! Elle se trompe ellemême. Son vrai bonheur et sa vraie gloire, c'est d'avoir su y renoncer pour sauver son fils aîné. Elle est plus riche, depuis que j'ai arrangé son existence au prix de presque tout ce qui me reste, qu'elle ne l'était depuis dix ans en subissant avec terreur une situation douteuse, et qu'elle croyait devoir être pire. Voyez donc si je n'ai pas fait pour elle tout ce que je
Il6 LE MARQUIS DE VILLEMER
pouvais faire! J'ai des opinions ardentes, fruit des études et des réflexions de toute ma vie. Je leur ai imposé silence. J'ai horriblement souffert de chagrins qu'elle n'a jamais connus. J'ai été véritablement torturé par mon propre cœur, et je lui ai épargné la douleur de voir mes supplices. J'ai souffert même par elle, et je ne me -suis jamais plaint. N'ai-je pas vu, dès mon enfance, qu'elle avait une préférence irrésistible pour mon frère, et ne sais- je pas d'ailleurs qu'elle croyait la devoir à l'aîné et au plus titré de ses fils? J'ai vaincu le dépit de cette blessure, et le jour où mon frère m'a enfin permis de l'aimer, je l'ai aimé passionnément; mais jusque-là que n'avais -je pas dévoré de secrets affronts et d'amères plaisanteries de sa part et de celle de ma mère, liguée avec lui contre le sérieux de ma pensée et de mon existence! Je ne leur en voulais pas, je comprenais leurs erreurs, leurs préjugés; mais sans le savoir ils me faisaient bien du mal! ...
Au milieu de tant de dégoûts, une chose pouvait tenter un solitaire conmie moi, la gloire des lettres. Je sentais en moi une certaine flamme, un élan vers le beau qui pouvait grouper autour de fnoi de nombreuses sympathies. J'ai vu que cette gloire blesserait ma mère dans ses croyances, et j'ai résolu de garder le plus strict anonyme, de ne pas même laisser soupçonner la paternité de mon œuvre. Vous seule, vous seule au monde, avez reçu la confidence d'un secret qui ne doit jamais être trahi, et je ne veux pas ajouter
tant que ma mère vivra, car j'ai horreur de ces restrictions mentales, de ces projets parricides qui semblent appeler la mort sur ceux que nous devons chérir plus que nous-mêmes. J'ai dit jamais à cet égard, afin de n'avoir jamais en moi la notion d'un état de choses où une satisfaction personnelle pourrait diminuer en moi la douleur de perdre ma mère.
— Eh bien! en tout ceci, je vous approuve autant que je vous admire, reprit mademoiselle de Saint- Geneix; mais il me semble que tout peut et doit s'arranger, relativement à votre mariage, selon les désirs de votre famille et selon les vôtres. Puisqu'on dit mademoiselle de Xaintrailles tout à fait digne de vous, pourquoi donc, au moment de vous en assurer, prononcez-vous d'avance que cela n'est ni possible ni probable! Voilà où je ne vous comprends plus du tout, et où je doute que vous ayez des motifs sérieux et respectables à me faire accepter.
Caroline parlait avec une décision qui changea tout à coup les dispositions du marquis. Il était au moment de lui ouvrir son cœur à tout risque, il s'y sentait entraîné par une lueur d'espoir; elle la lui ôta, et il devint triste et comme accablé.
— Eh bien! vous voyez, reprit-elle, vous ne trouvez rien à me répondre!
— Vous avez raison, dit-il; je n'avais pas le droit de vous dire que mademoiselle de Xaintrailles me serait à coup sûr indifférente. Je le sais, mais vous ne pouvez être juge des raison secrètes qui m'en donnent la
Il8 LE MARQUIS DE VILLEMER
certitude. Ne parlons plus d'elle. Je tenais à vous bien convaincre de ma liberté d'esprit et du droit de ma conscience à cet égard. Je ne veux pas qu'une pensée comme celle-ci puisse exister en vous: M. de Villemer doit se marier pour de l'argent, de la considération et du crédit! Oh! cela, mon amie, je vous en supplie, ne le croyez jamais. Descendre à ce point dans votre estime serait un châtiment gue je n'ai mérité par aucune faute, par aucun tort envers vous ni envers les miens. Je tiens aussi à ce que, d'autre part, vous ne me fassiez point de reproche, s'il arrive j:iue je me voie forcé de contrarier ouvertement les désirs de ma mère dans mon établissement. J'ai cru devoir vous dire tout ce qui me justifie d'une prétendue bizarrerie. Voulez-vous bien maintenant m'absoudre d'avance si j'ai tôt ou tard à déclarer à elle et à mon frère que je peux leur donner mon sang, ma vie, mes dernières ressources, mon honneur même, mais pas ma liberté morale et ma vérité intérieure, pas cela! Oh! cela, non, jamais, c'est à moi, et c'est le seul bien que je me réserve, car cela vient de Dieu, et les hommes n'y ont aucun droit.
En parlant* ainsi, le marquis avait posé la main sur son cœur et le pressait avec force. Sa figure, à la fois énergique et charmante, exprimait une foi enthousiaste. Caroline, éperdue, eut peur d'avoir compris, et en même temps elle eut également peur de se tromper; mais qu'importe ce qui se passait en elle en dépit d'elle-même? Il fallait paraître ne pas supposer que
le marquis pût songer à . elle. Elle avait un grand courage et une invincible fierté. Elle répondit qu'il ne lui appartenait pas de se prononcer sur l'avenir, mais que, quant à elle, elle avait tant aimé son père, qu'elle lui eût sacrifié même son cœur, si elle eût pu, par une immolation sans réserve, prolonger sa vie. — Prenez garde, ajouta-t-elle avec feu, quelque chose que vous décidiez aujourd'hui ou plus tard, pensez toujours à ceci: c'est que, quand nos parents aimés ne sont plus, tout ce que nous aurions pu faire pour leur rendre la vie heureuse et longue se présente devant nous avec une terrible éloquence. Les plus petites négligences prennent alors des proportions énormes, et il ne doit pas y avoir un moment de bonheur et de repos pour quiconque, même en usant de tous ses droits à la liberté, a le souvenir d'une douleur sérieuse infligée à la mère qui n'est plus.
Le marquis serra en silence et convulsivement la main de Caroline; elle lui avait fait beaucoup de mal, elle avait frappé juste.
Elle se leva, et il lui offrit de nouveau son bras jusqu'à la voiture. — Soyez, tranquille, lui dit-il en rompant le silence au moment de la quitter, je ne blesserai jamais ouvertement le cœur de ma mère. Priez pour moi afin que j'aie, à un jour donné, l'éloquence de la convaincre! Si je n'y parviens pas, ... eh bien! que vous importe? Ce sera tant pis pour moi!
Il jeta l'adresse au cocher et disparut.
xn
n n'était plus guère possible à Caroline de révoquer en doute la passion qu'elle inspirait. Pour n'y pas répondre, elle n'avait qu'un moyen de défense qui était ou de ne jamais paraître la deviner, ou de ne jamais sembler admettre que le marquis osât lui en parler même indirectement une seconde fois. Elle se promit de le décourager si bien qu'il n'y reviendrait plus, et de ne jamais se retrouver seule avec lui assez longtemps pour qu'il pût perdre sa timidité naturelle sous le coup d'une émotion croissante.
Quand elle se fut ainsi tracé sa ligne de conduite, elle se flatta d'être calme; mais il lui fallut bien céder à la nature et sentir son cœur se fondre dans les sanglots. Elle s'abandonna à cette douleur en se disant que, puisqu'il fallait que cela fût ainsi, mieux valait subir un moment de faiblesse que de trop lutter contre elle-même. Elle savait bien que, dans la lutte ouverte, les instincts de personnalité se réveillent malgré nous et nous font chercher ime issue, un compromis avec l'austérité du devoir ou de la destinée. Elle s'interdit de rêver et de réfléchir; mieux valait s'ensevelir et pleurer.
Elle ne revit M. de Villemer que le soir, vers minuit, au moment où se retiraient les habitués de la maison; il arrivait avec le duc, tous deux en toilette de soirée. Us venaient de chez la duchesse de Dunières.
Caroline voulut se retirer aussi. La marquise la
retînt en disant: — Oh! tant pis, ma chère, vous vous coucherez ce soir un peu plus tard. Ceci en vaut bien la peine; nous allons savoir ce qui s'est passé.
L'explication ne se fit pas longtemps attendre. Le duc avait l'air incertain et comme étonné; mais le marquis avait une physionomie ouverte et calme. — Ma mère, dit-il, j'ai vu mademoiselle de Xaintrailles. Elle est belle, aimable, pleine de séductions; je ne sais pas quels sentiments elle ne pourrait pas inspirer à un homme qui aurait le bonheur de lui plaire, mais je n'ai pas eu ce bonheur-là. Elle ne m'a pas regardé deux fois, tant la première avait suffi pour asseoir son jugement sur mon compte.
Et comme la marquise consternée gardait le silence, le marquis lui prit et lui baisa les mains en ajoutant: — Mais il ne faut pas que cela vous affecte le moins du monde. Au contraire, je vous arrive plein de rêves, de projets et d'espérances. Il y a dans l'air ... oh! je l'ai senti tout de suite, un bien autre mariage que celui-ci, et qui vous causerait infiniment plus de joie!
Caroline se sentait renaître et mourir à chaque parole qu'elle entendait; mais elle sentait aussi les yeux du duc attachés sur elle, et elle se disait que peut-être le marquis la regardait à la dérobée entre chacune de ses phrases. Elle fit bonne contenance. On voyait bien qu'elle avait pleuré; mais le départ de sa sœur pouvait en être l'unique cause. Elle l'avait dit, le marquis lui-même avait été témoin de ses larmes à cette occasion.
— Voyons, mon fils, dit la marquise, ne me faites pas languir, et si vous parlez sérieusement . . .
— Non, non, dit le duc en minaudant avec grâce, ce n'est pas sérieux.
— Mais si fait! s'écria Urbain, qui était extraordinairement gai; cela s'annonce comme la chose la plus vraisemblable et la plus aimable du monde!
— C'est du moins assez singulier, . . . assez piquant! reprit le duc.
— Allons donc! finissez vos énigmes! s'écria la marquise.
— Eh bien! raconte, dit le duc à son frère en souriant.
— Je veux bien, je ne demande pas mieux, répondit le marquis; c'est tout une narration, et il faut procéder avec ordre. Figurez-vous, chère maman, que nous arrivons chez la duchesse beaux comme vous nous voyez, . . . non, encore plus beaux, car il y avait sur nos physionomies cet air de conquête qui sied si bien à mon frère, et auquel je m'essayais pour la première fois, mais qui, vous l'allez voir, ne m'a point du tout réussi.
— C'est-à-dire, reprit le duc, que tu avais l'air prodigieusement distrait, et que, pour commencer, tu as regardé un portrait d'Anne d'Autriche ^ nouvellement placé dans le salon de la duchesse, au lieu de regarder mademoiselle de Xaintrailles.
— Ah! dit la marquise en soupirant, il était donc bien beau, ce portrait?
— Très-beau, répondit Urbain. Vous me direz que
ce n'était pas le moment de m'en apercevoir; mais vous allez voir comme c'est heureux que cela me soit arrivé! Mademoiselle Diane était assise au coin de la cheminée avec mademoiselle de Dunières et deux ou trois autres filles de haute race plus ou moins anglaise. Pendant que mes yeux distraits s'accrochent au visage rondelet de la feue reine, mon frère, croyant que je suis sur ses talons, va droit, en qualité d'aîné, saluer d'abord la duchesse, puis sa fille, et collectivement le jeune groupe, en reconnaissant tout de suite, d'un œil d'aigle, la belle Diane, qu'il n'avait pas vue depuis l'âge de cinq ans. Ayant promené son beau sourire dans ce coin privilégié et traversé les autres groupes avec cette élégance à la fois modeste et trioniphante qui n'appartient qu'à lui, il revient vers moi, qui commençais mon évolution vers la duchesse, et me dit d'un ton courroucé, bien qu'à voix basse: (( Allons donc! que fais-tu là? )) Je m'élance, je salue la duchesse à mon tour, je cherche à regarder ma fiancée; elle avait précisément le dos tourné. Mauvais augure! Je recule vers la cheminée afin de me montrer dans tous mes avantages. La duchesse m'adresse la parole dans l'intention charitable de me faire briller. Mon Dieu, moi, j'étais tout prêt à parler comme un livre; mais c'eût été peine perdue: mademoiselle de Xaintrailles ne me regardait point du tout et m'écoutait encore moins; elle chuchotait avec ses jeunes compagnes. Enfin elle se retourne et me lance un coup d'œil très-étonné et encore plus froid. On me
présente à sa voisine, mademoiselle de Dunières, une jeune bossue très-spirituelle à ce qu'il m'a semblé, et qui bien évidenunent lui pousse le coude, mais en vain, et me voilà forcé de retourner à la tribune, c'està-dire à la cheminée, sans avoir provoqué la moindre rougeur. Je ne perds pas la tête, et, reprenant la conversation avec le duc, je prononce plusieurs phrases très-judicieuses sur la séance de la chambre, lorsque j'entends la musique de charmants éclats de rire mal étouffés partant du coin des demoiselles. Probablement on me trouvait stupide. Je ne me démonte pas, je continue, et après avoir convenablement montré la facilité de mon élocution, je m'enquiers du portrait historique, à la grande satisfaction du duc de Dunières, qui ne pensait pas à autre chose qu'à faire apprécier son acquisition. Pendant qu'il me conduit auprès pour me faire admirer la beauté du travail, mon frère prend ma place, et quand je me retourne, je le trouve installé entre le fauteuil de la duchesse et celui de sa fille, à deux pas de mademoiselle Diane, et tout à fait mêlé au groupe et à la causerie des demoiselles.
— Est-ce vrai, mon fils? dit la marquise au duc avec un sentiment d'inquiétude.
— C'est très- vrai, répondit le duc avec candeur. Je commençais le siège de la place, je prenais position. Je comptais qu'Urbain allait manœuvrer de manière à venir à mes côtés: point, le traître me laisse seul exposé au feu, et ma fei! je m'en tire comme je peux. Que s'est-il passé pendant ce temps-là? Il va Vous le dire.
— Hélas ! je le sais de reste, dit la marquise désolée, il a pensé à autre chose!
— Pardon, maman, répondit le marquis, je n'en ai eu ni l'intention ni le loisir, car la duchesse, laissant Gaëtan aux prises avec les jeunes personnes, m'a emmené à l'écart, et, riant malgré elle, m'a dit ces mémorables paroles, que je vous rapporte textuellement: — Mon cher marquis, il se passe ce soir ici quelque chose qui ressemble à une scène de comédie. Figurez-vous que la jeune personne, . . . qu'il est inutile de nommer, vous prend pour votre frère, et par conséquent s'obstine à prendre votre frère pour vous. On a beau lui dire qu'elle se trompe, elle prétend que nous la mystifions-, qu'elle n'est pas notre dupe, et, . . . faut-il tout vous dire? . . .
— Oui, certes, madame la duchesse; vous êtes trop l'amie de ma mère pour me laisser faire fausse route!
— Oui, oui, c'est cela! Je ne dois pas vous laisser faire fausse route, j'en serais désolée, et il faut que vous sachiez tout de suite où les choses en sont. On trouve le duc charmant, et vous ...
— Et moi absurde? Allons! soyez bonne jusqu'au bout.
— Vous, on ne vous trouve pas, on ne vous voit pas, on ne regarde, on n'entend que le duc! Si je ne savais pas à quel point vous chérissez votre frère, je ne vous dirais pas cela . . .
Je rassurai si vivement la duchesse, je lui exprimai tant de joie à l'idée que mon frère pouvait m'être
préféré, qu'elle reprit: — Eh bien! mon Dieu! nous voici dans un roman! Croyez- vous donc que quand on saura que c'est le duc qui plaît, on ne jettera pas les hauts cris?
— Qui donc criera? Vous, madame la duchesse?
— Moi peut-être, mais elle à coup sûr! Voyons, il faut que tout ceci s'éclaircîsse. Venez avec moi voir ce qui se passe, nous ne pouvons pas nous séparer sur un quiproquo.
— Non, non, répondis-je à la duchesse, il faut que vous m'entendiez d'abord. J'ai à plaider ici une cause qui m'est cent fois" plus chère que la mienne. Vous avez dit un mot qui m'alarme, qui m'affecte, et que je vous supplie de rétracter. Vous paraissez portée à vous prononcer contre mon frère dans le cas où votre aimable filleule lui pardonnerait de n'être pas moi. Comme je suis certain à présent qu'elle ne le lui donnera pas sans peine, si ce n'est déjà fait, je veux connaître vos préventions contre lui, afin de les combattre. Mon frère est, par ses aïeux paternels, d'un sang beaucoup plus illustre que le mien; il a toutes les qualités d'un vrai gentilhomme et toutes les séductions d'un honmie charmant; moi je ne suis pas même un homme du monde, et, s'il faut tout confesser, je tourne quelquefois un peu au libéralisme.
La duchesse fit un mouvement d'horreur; mais elle se mit à rire, pensant que je plaisantais . . .
— Voyant que vous plaisantiez, mon fils! dit la marquise d'un ton de reproche.
— Bonne ou mauvaise, reprît le marquis, la plaisanterie ne fit pas mauvais effet. — La duchesse me laissa faire ressortir le mérite de mon frère, convint avec moi qu'un homme de qualité qui n'a jamais forfait à rhonneur a le droit de se ruiner, qu'une vie de plaisir a toujours été bien portée dans le grand monde lorsqu'on sait s'arrêter à temps, accepter noblement l'indigence et se montrer tout à coup supérieur à soimême . . . Enfin j'invoquai l'amitié de la duchesse pour vous, le désir qu'elle avait de votre alliance pour sa filleule, et j'eus le bonheur d'être assez persuasif pour qu'elle me promît de ne point influencer le choix de mademoiselle de Xaintrailles.
— Ah! mon fils! qu'avez- vous fait? s'écria la marquise tremblante. Je reconnais bien là votre cœur, mais c'est un rêve! Une fille élevée au couvent doit avoir peur d'un beau vainqueur comme ce sacripant-là! Elle n'osera jamais se fier à lui! . . .
— Attendez-donc, maman! reprit le marquis, je n'ai pas fini mon récit: quand nous retournâmes auprès des demoiselles, mademoiselle Diane appelait mon frère monsieur le duc gros comme le bras. Elle causait et riait avec lui, et il me fut permis de l'aider à briller devant elle. Au reste, il n'avait pas grand besoin de moi. Elle Te faisait briller elle-même, et je vis qu'elle n'était pas fâchée non plus, en lui donnant la réplique, de montrer qu'elle a beaucoup d'esprit, et que l'enjouement lui sied à merveille.
— Le fait est, dit le duc emporté par un mouve-
128 LE MAIIQUIS DE VIIX
ment de fatuité irrésistible, qu'elle est ravissante, cette petite Diane que j'ai vue jouer à la poupée! Je lui ai rappelé cela, ne voulant pas m'en faire accroire sur mon âge . . .
— A quoi, reprit le marquis, j'ai ajouté que tu mentais, que c'était moi qui avais vu cette poupée, et que dans ce temps-là tu jouais encore au cerceau; mais mademoiselle Diane n'a pas voulu me laisser croire qu'elle vît encore en moi l'étoffe d'im duc. « Non, non, monsieur le marquis, a-t-elle dit en riant; monsieur votre frère a trente-six ans, je le sais fort
bien! ...» Et cela était dit d'im ton, et d'im
air . . .
— Ah me rendre fou! j'en conviens, dit le duc en se levant et en faisant sauter en l'air jusqu'au plafond les lunettes de sa mère, qu'il rattrapa très-adroitement: mais voyons, tout ceci est une folie! Mademoiselle Diane est une naïve et adorable petite coquette, une vraie pensionnaire, un peu ivre de son entrée prochaine dans le monde, et s'apprêtant, dans l'intimité de la famille, à faire tourner bien des têtes en attendant que la sienne tourne aussi; mais c'est encore trop tôt! . . . Demain matin, quand elle aura réfléchi ... Et puis on lui dira tant de mal de moi!
— Demain soir, tu la reverras, dit le marquis, et tu sauras fort bien combattre les mauvaises influences, s'il y en a autour d'elle, ce que je ne crois pas. Ne te fais pas plus intéressant que tu ne l'es, monsieur mon frère! D'ailleurs la duchesse est pour toi à présent, et
elle ne t'a pas laissée partir sans te dire: A bientôt/ Nous sommes ici tous les soirs; nous n^ entrons dans les fêtes qu^ après VAvent^^ ce qui signifie en bon français: (( Nous avons encore un grand mois avant que ma fille et ma filleule ne voient le monde. C'est à vous de plaire avant que Ton ne se grise avec le bal et les toilettes. Nous ne recevons guère de jeunes gens, et c'est à vous d'ailleurs d'être le plus jeune, c'est-à-dire le plus pressé et le plus heureux.»
— Mon Dieu, mon Dieu ! dit la marquise, je crois faire un rêve, mon pauvre duc! Et moi qui ne pensais pas à toi! Moi qui me figurais que tu avais attrapé tant de femmes que tu ne pourrais plus en rencontrer une assez simple, . . . assez généreuse, . . . assez sage après tout, car te voilà corrigé, et je jurerais que tu rendras la duchesse d'Aléria parfaitement heureuse . . .
— Cela, ma mère, je vous en réponds! s'écria le duc. Ce qui m'a rendu mauvais, c'est le doute, c'est l'expérience, ce sont les coquettes et les ambitieuses; mais une fille charmante, une enfant de seize ans qui se fierait à moi, ruiné comme me voilà, . . . mais je redeviendrais enfant moi-même! Ah! vous seriez bien heureuse aussi, vous, n'est-ce pas? Et toi, Urbain, qui craignais tant d'être obligé de te marier?
— A-t-il donc fait vœu de célibat? dit la marquise en regardant le marquis avec tendresse.
— Non pas! répondit Urbain avec vivacité; mais vous voyez bien qu'il n'y a pas de temps de perdu, puisque mon aîné fait encore de si belles conquêtes 1
Quand vous me donneriez encore quelques mois de réflexion . . .
— Au fait, au fait, rien ne presse en réalité, reprit la marquise, et puisque nous avons si bonne chance, je me fie à l'avenir ... et à toi, mon excellent ami!
Elle embrassa ses deux fils. Elle était ivre de joie et d'espérance, elle tutoyait tous ses enfants. Elle embrassa aussi Caroline en lui disant: — Et toi, bonne et belle petite blonde, réjouis-toi donc aussi!
Caroline avait plus envie de se réjouir qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même. Vaincue par la fatigue d'une journée d'émotions, elle s'endormit délicieusement en se disant que la crise était ajournée, et que pendant quelque temps encore elle ne verrait pas l'obstacle sans appel et sans retour du mariage se placer entre elle et M. de Villemer.
[The marriage of the duke and Diane is arranged and celebrated. At the wedding the marquis can hardly restrain himsdf, so beautiful does Caroline appear.3
xm
A minuit, les mariés s'étant éclipsés discrètement, la marquise fit signe à son fils qu'elle était fatiguée et désirait se retirer aussi. — Donne-moi ton bras, cher enfant, lui dit-elle quand il fut à ses côtés; ne dérangeons pas Caroline, qui danse et que je laisse sous la protection de madame de D . . .
Et conmie le marquis la soutenait dans le vestibule
qui conduisait à son appartement, situé au rez-dechaussée, — on avait eu cette attention de lui épargner la crainte des escaliers: — Cher fils, dit-elle, tu n'auras plus la fatigue de porter sur tes bras ton pauvre petit paquet de mère! Tu Tas fait bien souvent quand tu te trouvais là, et avec toi j'avais confiance; mais je souffrais de ta peine.
— Et moi, je la regretterai, dit Urbain.
— Comme ce bal est beau et d'un grand air! reprit la marquise arrivée dans son appartement, et cette Caroline qui en est la reine! Je n'en reviens pas, de la beauté et de la grâce qu'elle a, cette petite!
— Ma mère, dit le marquis, êtes-vous réellement bien fatiguée dans ce moment-ci, et si je vous demande de causer un quart d'heure avec vous? ...
— Causons, causons, mon fils! s'écria la marquise; je n'étais fatiguée que de ne pouvoir point causer avec ceux que j'aime. Et puis je craignais de sembler ridicule en parlant trop de mon bonheur. Parlons-en, parlons de ton frère ... et de toi aussi! Mon Dieu! ne mettras-tu point dans ma vie un second jour comme celui-ci?
— Ma mère chérie, dit le marquis en s'agenouillant devant sa mère et en prenant ses deux mains dans les siennes, il ne tient qu'à vous que j'aie aussi bientôt mon jour de suprême joie.
— Ah! que dis-tu là? Vrai? Dis donc vite! . . .
— Oui, je parlerai! c'est le moment que j'attendais. Je m'étais réservé, et j'avais appelé de tous mes vœux cette heure bénie où mon frère, réconcilié avec Dieu,
avec la vérité et avec luî-même, presserait dans ses bras purifiés une compagne digne d'être votre fille. Et à ce moment-là, moi je comptais vous dire ced: Eh bien! ma mère, moi aussi, je puis vous présenter ime seconde fille plus aimable encore et non moins pure que la première. J'aime avec passion depuis un an, depuis plus d'un an, la créature la plus parfaite. Elle l'a peut-être deviné, mais elle ne le sait pas; j'ai tant de respect et d'estime pour elle, que je savais bien ne pouvoir jamais, sans votre consentement, obtenir le sien. Voilà d'ailleurs ce qu'elle m'a fait rigidement comprendre un jour, un seul jour où mon secret allait m'échapper malgré moi, il y a de cela quatre mois, et je me suis de nouveau imposé le plus rigoureux silence avec elle comme avec vous. Je ne devais pas vous jeter dans des incertitudes qui, grâce à Dieu, n'existent plus. Votre sort, celui de mon frère, le mien sont désormais assurés. Convenablement riche, j'ai le droit de ne pas vouloir augmenter ma fortune et de me marier selon mon cœur. Pourtant vous avez un sacrifice à me faire, et votre amour maternel ne me le refusera pas, puisque le bonheur de toute ma vie en dépend. Cette personne appartient à une famille honorable, vous vous en êtes assurée vousmême en l'admettant dans votre intimité; mais elle n'appartient pas à ime de ces antiques illustrations pour lesquelles vous avez une partialité que je n'entends pas combattre. J'ai dit que vous aviez quelque chose à me sacrifier, le voulez-vous? m'aimerez-vous à ce
point-là? Ouï, ma mère, oui, votre cœur que je sens battre va céder sans regret et avec son immense bonté maternelle à la prière d'un fils qui vous adore.
— Ah! mon Dieu! c'est de Caroline que tu me parles! s'écria la marquise tremblante. Attends, attends mon fils! le coup est rude, et je ne m'y attendais pas!
— Oh! ne dites pas cela, reprit le marquis avec feu: si le coup est trop rude, je ne veux pas que vous le receviez! Je renoncerai à tout, je ne me marierai jamais ...
— Ne pas te marier! ... Eh bien! ce serait là le pire! Voyons, voyons! laisse-moi donc me reconnaître! C'est peut-être plus facile à digérer que cela n'en a l'air! Ce n'est pas tant la naissance . . . Son père était chevalier; c'est mince; . . . mais enfin si c'était tout! H y a cette misère qui est venue tomber sur elle ... Tu pourrais me dire, que sans toi j'y serais tombée aussi, moi; mais j'en serais morte, tandis qu'elle, elle a eu le courage de travailler pour vivre, et d'accepter une sorte de domesticité . . .
— Grand Dieu! s'écria le marquis, lui feriez- vous une tache de ce qui est le mérite sublime de sa vie?
— Non, non, pas moi! reprit vivement la marquise; au contraire! mais le monde est si . . .
— Si injuste et si aveugle! . . .
— C'est encore vrai, et j'ai tort de m'en préoccuper. Allons! puisque nous sommes dans les mariages d'amour, je n'ai plus qu'une objection à faire! Caroline a vingtcinq ans ...
— Et moî j'en aï plus de trente-quatre à présent!
— Ce n'est pas cela. Elle est toute jeune, si son cœur est aussi pur, aussi neuf que le tien; mais elle a aimé!
— Non. Je sais toute sa vie, j'ai causé avec sa sœur, elle a dû se marier, elle n'a jamais réellement aimé.
— Mais entre ce mariage manqué et le jour où elle est venue chez nous, il s'est passé des années . . .
— Je me suis informé. Je connais sa vie jour par jour et presque heure par heure. Si je vous dis que mademoiselle de Saint-Geneix est digne de vous et de moi, c'est parce que je le sais. Une folle passion ne m'a pas rendu aveugle. Non, un amour sérieux, fondé sur la réflexion, sur la comparaison avec toutes les autres femmes, sur la certitude, m'a donné la force de me taire, d'attendre et de vouloir vous convaincre en connaissance de cause.
Le marquis parla encore longtemps à sa mère, et il triompha. Il y mit toute l'éloquence de la passion et toute la tendresse filiale dont il avait donné tant de preuves. La mère s'attendrit et céda.
— Eh bien! s'écria le marquis, me permettez- vous de l'appeler id de votre part? Voulez-vous que, pour la première fois, devant vous, à vos pieds, je lui dise que je l'aime? Voyez, je n'ose pas le lui dire encore à elle seule. Un regard froid, une parole de défiance me briseraient le cœur. Ici, en votre présence, je parlerai, je saurai la convaincre!
— Mon fils, dit la marquise, vous avez ma parole!
Et tu vois, ajouta-t-elle en le pressant dans ses faibles bras, si ce n'est pas avec une joie bien spontanée que je te Tai donnée, c'est du moins avec une tendresse sans bornes et sans arrière-pensée. Je te demande, j'exige une seule chose: c'est que tu prennes vingtquatre heures encore pour réfléchir à ta situation. Elle est nouvelle, puisque te voilà en possession de mon consentement, dont tu n'étais rien moins qu'assuré il y a une heure. Jusque-là tu t'eS cru séparé de mademoiselle de Saint-Geneix par des obstacles que tu ne croyais peut-être pas vaincre si aisément, qui donnaient peut-être une énergie factice à ton désir. Ne secoue pas la tête. Qu'en sais- tu toi-même? D'ailleurs, ce que je te demande, c'est bien peu de chose. Vingt-quatre heures sans lui parler de rien, voilà tout. Moi-même j'ai besoin d'accepter complètement devant Dieu le parti que je viens de prendre, afin que ma figure, mon trouble, mes larmes ne laissent pas deviner à Caroline que cela m'a un peu coûté . . .
— Oh! oui, vous avez raison, s'écria le marquis. Si elle le devinait, elle ne me laisserait pas lui parler . . . A demain donc, ma bonne mère! Vingt-quatre heures, dites- vous? C'est bien long! ... Et puis ... il est une heure du matin. Vous veillerez donc encore la nuit prochaine?
— Mais oui, puisque nous avons concert demain dans les appartements de la jeune duchesse. C'est pour cela qu'il faut que nous donnions cette nuit. Est-ce que tu vas retourner au bal?
— Ah! pennettez-le-moî; elle est encore là! . . . et elle est si belle avec sa robe blanche et ses perles! Je ne Tai vraiment pas assez regardée. Je n'osais pas . . . C'est à présent seulement que je vais la voir!
— Eh bien! fais-moi ce sacrifice à to;i tour, de ne pas la revoir, de ne pas lui parler avant demain soir. Jure-moi, puisque tu ne songes guère à dormir, de penser à elle, à moi et à toi-même, tout seul, pendant quelques heures, et encore demain matin. Tu ne viendras pas ici avant l'heure du dîner. Il le faut, jure-le-moi!
Le marquis jura et tint parole; mais la solitude, la nuit, la douleur de ne point voir Caroline et de la laisser entourée de regards et d'hommages étrangers ne firent qu'augmenter son impatience et aviver le feu de sa passion. D'ailleurs les précautions de sa mère, quoique sages en elles-mêmes, étaient puériles vis-à-vis d'un homme qui réfléchissait et voulait depuis si longtemps.
Caroline s'étonna de ne pas voir reparaître le marquis, et se retira une des premières, voulant se persuader qu'elle ne s'était pas trompée en supposant qu'il reprendrait vite possession de lui-même. On voit qu'elle était loin de pressentir la vérité.
Madame d'Arglade avait des espions dans ce bal, un entre autres qui se flattait de l'épouser, un secrétaire d'ambassade, qui, dès le lendemain matin, lui rapporta le grand succès de la detnoiselle de compagnie. L'air enflammé. du marquis n'avait point échappé à la pénétration de la malveillance, l'apprenti diplo-
mate avait même flairé un entretien intéressant entre le marquis et sa mère au moment où ils étaient sortis ensemble.
Léonie parut écouter ce compte rendu avec indifférence; mais elle se dit qu'il était temps d'agir, et à midi elle était chez la marquise au moment où Caroline s'y présentait.
— Un instant, chère amie, lui dit-elle, laissez-moi passer avant vous; c'est pour une chose qui presse, un service à rendre à de pauvres gens qui ne veulent pas être connus.
A peine seule avec la marquise, elle s'excusa de lui venir parler des pauvres dans ses jours de liesse. — C'est au contraire le jour des pauvres, répondit la généreuse dame; parlez. Une de mes grandes joies sera de pouvoir à présent faire plus de bien que je ne le pouvais naguère.
Léonie avait son prétexte tout préparé. , Quand elle eut présenté sa requête et porté la marquise sur sa liste de souscription, elle feignit de vouloir s'en aller bien vite, pour se faire un peu retenir. Inutile de rapporter les habiles détours par lesquels sa perversité sut amener le point intéressant de la conversation. Ces infamies de cœur, malheureusement trop communes, sont dans la mémoire de tous ceux qui en ont ressenti les effets cruels, et ceux-là sont bien rares qui ont été oubliés par la calomnie.
On parla naturellement du bonheur de Gaëtan et des perfections de la jeune duchesse. — Ce que j'aime
le plus en elle, dît Léonîe, c'est qu'elle ne soit jalouse de personne, pas même de . . . Ah! pardon, le nom allait m'échapper!
Elle y revînt par troîs f oîs, refusant toujours de dîre ce nom quî commençait à inquiéter la marquise. Enfin îl lui échappa, et ce nom, c'était celui de Caroline.
Elle se hâta de le reprendre, de dîre que la langue lui avait fourché; mais en dix minutes le coup n'en fut pas moins porté d'ime main sûre, et la marquise dut lui arracher le serment qu'elle avait vu, de ses deux yeux vu, à Séval, le duc ramenant Caroline chez elle au point du jour, et tenant ses deux mains dans les siennes en lui parlant avec effusion, pendant trois bonnes minutes, au pied de l'escalier du Renard.
Là-dessus, elle fit jurer à la marquise, dont elle savait la parole sérieuse, de ne point la trahir, de ne pas lui faire d'ennemis, à elle qui n'en avait jamais eu, disant qu'elle était désespérée de l'insistance qui lui avait arraché cette révélation, qu'elle eût mieux fait de désobéir, qu'au fond elle aimait Caroline, mais qu'après tout, puisque c'était elle qui avait répondu de ses mœurs, son devoir était peut-être de confesser qu'elle s'était trompée.
— Bah! bah! dît la marquise, parfaitement maîtresse d'elle-même, tout cela n'est pas si grave! Elle peut avoir été fort sage d'ailleurs et avoir cédé à cet irrésistible duc! H est si habile! . . . Ne craignez rien, je ne sais rien, et j'agirai en temps et lieu, si besoin est, sans qu'il y paraisse.
Lorsque Caroline entra, au moment où Léonîe sortait, celle-ci lui tendit la main d'un air de bonne humeur, en lui disant que le bruit de son succès de la veille était venu jusqu'à elle, et qu'elle lui en faisait son compliment.
Caroline trouva la marquise d'une pâleur qui l'inquiéta, et (Juand elle lui en demanda la cause, elle en reçut une très-froide réponse. — C'est la fatigue de tous ces jours de fête, lui dit-elle; ce ne sera rien. Ayez l'obligeance de me lire mes lettres.
Pendant que Caroline lisait, madame de Villemer n'écoutait pas. Elle pensait à ce qu'elle allait faire. Elle contenait une profonde indignation contre cette jeune fille, un violent chagrin du coup qu'il lui faudrait porter au marquis, et à ces souffrances de la mère se mêlait cependant l'involontaire satisfaction de la grande dame dégagée d'ime parole qui lui avait coûté, et que, depuis douze heures, elle ne se retraçait pas sans effroi.
Quand elle eut pris son parti, elle interrompit brusquement la lectrice en lui disant d'un ton glacial: — C'est assez, mademoiselle de Saint-Geneix, j'ai à vous parler sérieusement. Un de mes fils, je trouve inutile de dire lequel, a paru éprouver pour vous, dans ces derniers temps, des sentiments que vous n'avez certainement pas encouragés?
Caroline devint plus pâle que la marquise; mais, forte de sa conscience, elle répondit sans hésitation: — J'ignore ce que vous me dites, madame. Aucun de
VOS fils ne m'a jamais exprimé aucun sentiment dont je pusse m'alarmer sérieusement.
La marquise prit cette réponse pour im effronté mensonge. Elle lança à la pauvre fille un regard de mépris et garda un instant le silence; puis elle reprit: — Je ne vous parle pas du duc, il est tout à fait inutile de vous défendre sur ce point.
— Je ne me plains ni de lui ni de son frère, répondit Caroline.
— Je le crois bien! dit la marquise avec un sourire écrasant; mais moi, j'aurais fort à me plaindre si vous aviez la prétention . . .
Caroline interrompit la marquise avec une violence dont elle ne fut pas maîtresse. — Je n'ai jamais eu aucune prétention, s'écria-t-elle, et personne au monde n'a le droit de me parler comme si j'étais coupable ou seulement ridicule! . . . Pardon, madame, ajouta-t-elle en voyant la marquise presque effrayée de son emportement; je vous ai coupé la parole, je vous ai répondu d'un ton qui ne convient pas! . . . Pardonnez-moi. Je vous aime, je vous suis dévouée jusqu'à donner mon sang pour vous. Voilà pourquoi un soupçon de vous me fait tant de mal que j'en perds l'esprit . . . Mais je dois me contenir, je me contiendrai! ... Je vois qu'il y a je ne sais quel malentendu entre nous. Daignez vous expliquer ... ou m 'interroger; je répondrai avec tout le calme qu'il me sera possible d'avoir.
— Ma chère Caroline, dit la marquise adoucie, je ne vous interroge pas, je vous avertis. Mon intention
n'est pas de vous trouver coupable ni de vous contrister par des questions inutiles. Vous étiez maîtresse de votre cœur . . .
— Non, madame, je ne l'étais pas.
— Eh bien! à la bonne heure, il vous a échappé malgré vous! dit la marquise avec un retour d'ironique dédain.
— Non! cent fois non! reprit Caroline avec énergie ce n'est pas là ce que je voulais dire. Sachant qu'il m'était interdit, par mille devoirs plus sérieux les uns que les autres, d'en disposer, je ne l'ai livré à personne!
La marquise regarda Caroline avec étonnement. — Comme elle sait mentir! pensa- t-elle. — Puis elle se dit qu'en ce qui concernait le duc, cette pauvre fille n'était pas forcée de se confesser, que l'entraînement qu'elle avait eu pour lui devait être considéré comme non avenu, puisque, après tout, elle n'avait point créé d'embarras dans sa vie, ni réclamé aucun droit nuisible à son mariage.
Cette idée, qui ne s'était pas encore présentée, changea subitement les dispositions de la marquise, et comme elle vit que son silence navrait Caroline, dont les yeux se remplissaient de larmes brûlantes, elle revint à son amitié pour elle et même à un nouveau genre d'estime.
— Ma chère petite, lui dit-lUe en lui tendant les mains, pardonnez-moi! Je vous ai fait du mal, je me suis mal expliquée. Admettons même que j'aie eu un moment d'injustice. Au fond, je vous connais mieux
142 LE MARQinS DE VILLEMER
que vous ne pensez, et j'apprécie votre conduite. Vous êtes désintéressée, prudente, généreuse et sage. S'il vous est arrivé . . . d'être plus émue de certaines poursuites que, pour votre bonheur, vous n'eussiez dû l'être, il n'en est pas moins certain que vous avez toujours été prête à vous sacrifier dans l'occasion, et que vous seriez encore prête à le faire, n'est-il pas vrai?
Caroline ne comprenait pas et ne pouvait pas comprendre qu'il y eût dans tout ceci une allusion au mariage de Gaétan. Elle crut qu'il ne s'agissait que de son frère, et comme elle n'avait jamais faibli un instant vis-à-vis d'elle-même, elle trouva que la marquise n'avait pas le droit de fouiller dans les douloureux secrets de son âme. — Je n'ai jamais rien eu à sacrifier, répondit-elle avec fierté. Si vous avez quelque chose à m'ordonner, dites-le, madame, et ne pensez pas qu'il y ait aucun mérite de ma part à vous obéir.
— Vous voulez dire ... et vous dites, ma chère, que vous n'avez jamais partagé les sentiments du marquis pour vous?
— Je ne les ai jamais connus.
— Vous ne les aviez pas devinés?
— Non, madame, et je n'y crois pas. Qui a pu vous faire penser le contraire? Ce n'est pas lui assurément!
— Eh bien! pardonnez-moi, c'est lui. Vous voyez quelle confiance j'ai en vous! Je vous dis la vérité, je me livre sans réserve à votre grandeur d'âme. Mon fils vous aime et croit pouvoir être aimé de vous!
— M. le marquis s'est étrangement trompé, répon-
dit Caroline, blessée d'un aveu qui, présenté ainsi était presque une offense.
— Ah! vous dites la vérité, je le vois, s'écria la marquise, abusée par la fierté de mademoiselle de Saint-Geneix, et, voulant s'emparer d'elle par Tamourpropre, elle la baisa au front. Merci, ma chère enfant, lui dit-elje; vous me rendez la vie! Vous êtes franche, vous êtes trop noble pour me punir de mes soupçons en jouant avec mon repos. Eh bien! permettez-moi de dire à mon fils Urbain qu'il avait fait un rêve, et que ce mariage est impossible, non par ma volonté, mais par la vôtre.
Cette parole imprudente éclaira Caroline. Elle comprit l'admirable délicatesse qui avait porté le marquis à s'adresser à sa mère avant de lui déclarer sa passion; mais elle n'abusa pas de cette découverte, car elle vit combien la marquise repoussait l'idée de leur mariage. Elle attribua cette rigueur à l'ambition qu'elle lui connaissait et qu'elle avait depuis longtemps prévue. Elle était bien loin de croire qu'après avoir cédé sans trop de résistance, la marquise ne retirait sa parole que parce qu'elle croyait à la souillure d'une faute. — Madame la marquise, répondit-elle avec une certaine sévérité, vous ne devez jamais avoir tort aux yeux de votre fils, je comprends cela, et, quant à moi, je n'ai à craindre de sa part aucun reproche en déclinant l'honneur qu'il voulait me faire. Vous lui direz au reste ce que vous croirez devoir lui dire: je ne serai pas là pour vous démentir.
— Quoi! VOUS voulez me quitter? s'écria madame de Villemer, effrayée d'un résultat qu'elle n'avait pas prévu si soudain, bien qu'elle l'eût secrètement désiré. Non, non! cela est impossible! ce serait tout perdre . . . Mon fils vous aime avec ime impétuosité . . . dont je ne crains pas les suites pour l'avenir si vous m'aidez à les combattre, mais dont je crains la vivacité dans le premier moment. Tenez! ... il vous suivrait peutêtre ... il est éloquent! ... il triompherait de votre résistance, il vous ramènerait, et je serais forcée de lui dire ... ce que je ne veux jamais lui dire!
— Vous ne voulez jamais lui dire non/ reprit Caroline, toujours abusée et ne sentant nullement la menace de sa prétendue faute suspendue sur sa tête: c'est moi qui dois le lui dire? Eh bien! je lui écrirai, et ma lettre passera par vos mains.
— Mais sa douleur, ... sa colère peut-être, ... y songez-vous?
— Madame, laissez-moi partir! répondit vivement Caroline, que la pensée de cette douleur remua jusqu'au fond des entrailles. Je ne suis pas venue ici pour souffrir à ce point. On m'a fait entrer chez vous sans me dire seulement que vous eussiez des fils. Laissez-moi en sortir sans trouble comme sans reproche. Je ne reverrai jamais M. le marquis de Villemer, voilà tout ce que je peux vous promettre. S'il doit me suivre . . .
— N'en doutez pas! Mon Dieu, parlez plus bas! Si quelqu'im vous entendait! ... Et s'il vous suit, que ferez-vous?
— Je ne m'exposerai pas à être suivie. Veuillez me permettre d'arranger ceci selon ma prudence. Dans une heure, je reviendrai prendre congé de vous, madame la marquise.
Caroline sortit avec une si énergique résolution que madame de Villemer n'osa pas ajouter un mot de plus pour la retenir. Elle la sentait irritée et blessée. Elle se reprocha de lui avoir trop fait comprendre qu^elle savait tout, et la pauvre femme ne savait rien, puisqu'elle ne voyait pas le véritable amour de Caroline.
Loin de là, elle voulut se persuader que Caroline aimait toujours le duc, qu'elle s'était immolée à son bonheur, ou que peut-être, en fille positive, elle avait accepté ses conditions et comptait sur le retour de son amitié après la lune de miel de son mariage. (( Dans ce dernier cas, pensa la marquise, il serait dangereux qu'elle restât dans la maison. Cela pourrait attirer le malheur un jour ou l'autre sur mon jeune ménage; mais il est trop tôt pour la laisser s'éloigner si brusquement: le marquis serait comme un fou! Elle va se calmer, faire ses plans, et quand elle reviendra me les soumettre, je lui persuaderai de s'en rapporter aux miens.»
Pendant une heure, la marquise fit donc Sjes projets. Elle reverrait son fils le soir, comme c'était convenu, et lui dirait qu'elle avait tâté les dispositions de Caroline, qu'elle l'avait trouvée froide pour lui. Elle évi-
146 LE MARQXnS DE VILLEMER
teraît pendant quelques jours TexpUcation décisive. Elle gagnerait du temps, elle amènerait Caroline à le décourager elle-même, mais avec douceur et prudence. Enfin elle croyait maîtriser les destinées lorsqu'elle vit que l'heure était passée et que Caroline n'arrivait pas. Elle la fit demander. Elle apprit qu'elle était sortie en fiacre avec un très-petit paquet en laissant la lettre que voici:
(( Madame la marquise,
« Je reçois la triste nouvelle qu'un des enfants de ma sœur est gravement malade. Pardonnez-moi de ne pas vous demander la permission de courir chez elle; vous avez du monde. D'ailleurs, je sais combien vous êtes bonne; vous m'accorderez vingt-quatre heures. Demain soir, je serai de retour. Agréez l'expression de mon plus tendre et de mon plus profond respect.
«Caroline. 9
— Eh bien! c'est à merveille! se dit la marquise après un instant de surprise et de crainte. Elle entre dans mes idées; elle me fait gagner la première soirée, la plus difficile assurément. En promettant de revenir demain soir, elle empêche mon fils de courir à Étampes. Demain probablement elle aura un nouveau prétexte pour ne pas revenir . . . Mais j'aime mieux ne pas savoir ce qu'elle compte faire. Je ne craindrai pas que le marquis m'arrache la vérité.
Le soir arriva pourtant trop vite à son gré. Ses
craintes grossirent en voyant approcher Theure où Ton devait dîner ensemble. Si Caroline fuyait réellement un peu plus loin qu'Étampes, il fallait gagner du temps. Elle se décida dès lors à mentir. Elle ne parla point à son fils avant le moment de se mettre à table, s'arrangeant de manière à être toujours entourée: c'était un grand dîner très-officiel; mais, ne pouvant supporter le regard d'anxiété que son fils attachait sur elle, avant de s'asseoir elle dit à la jeune duchesse et de manière à être entendue du marquis: — Mademoiselle de Saînt- Geneix ne viendra pas dîner. Elle a au couvent une petite nièce malade, et m'a demandé la permission d'aller la voir.
Aussitôt après le dîner, le marquis, au supplice, tenta de parler à sa mère. Elle l'évita encore; mais, voyant qu'il se disposait à sortir, elle lui fit signe de s'approcher, et lui dit à l'oreille: — Ce n'est pas au couvent, c'est à Étampes qu'elle a été.
— Mon Dieu! pourquoi avez- vous dit autrement tout à l'heure ?
— Je m'étais trompée. J'avais mal lu le billet qu'on m'a remis ce soir. Ce n'est pas de la petite qu'il s'agit, c'est d'un autre enfant; mais elle revient demain matin. Voyons! il n'y a là rien d'alarmant. Faites attention, mon fils, que votre figure bouleversée étonne tout le monde. Il y a des méchants partout: si quelqu'un venait à croire et à dire que vous êtes jaloux du bonheur de votre frère ! On sait que dans le principe c'était vous ...
— Eh! ma mère, il s'agît bien de cela! Vous me cachez quelque chose! C'est Caroline qui est malade. Elle est ici, j'en suis sûr! Laîssez-moî m'înformer de votre part ...
— Vous voulez donc la compromettre? Ce ne serait pas le moyen de la disposer en votre faveur!
— Elle est donc bien mal disposée? Ma mère, vous lui avez parlé!
— Non! je ne l'ai pas vue; elle est partie ce matin . . .
— Vous disiez que le billet était de ce soir.
— Je l'ai reçu . . . tantôt, je ne sais quand; mais ces questions sont peu aimables, mon enfant! De grâce calmez- vous, on nous regarde!
La pauvre mère ne savait pas mentir. L'effroi et la douleur de son fils passaient dans son âme. Elle lutta une heure contre ce spectacle. Chaque fois qu'il s'approchait d'une porte, elle le suivait des yeux avec crainte, croyant qu'il partait; leurs regards se rencontraient, et le marquis restait, enchaîné par l'air d'anxiété de sa mère. Elle n'y put tenir longtemps. Elle était brisée par la fatigue des émotions endurées depuis vingt-quatre heures, par le mouvement des fêtes qu'elle avait voulu animer de son esprit et de sa gaieté depuis plusieurs jours, et surtout par la violence qu'elle se faisait depuis le dîner pour paraître calme. Elle se fit reconduire à son appartement, et s'évanouit dans les bras du marquis, qui l'y avait suivie.
Urbain lui prodigua les plus tendres soins, se reprochant mille fois de l'avoir agitée, et lui jurant qu'il
était tranquille, qu'il ne l'interrogerait plus avant qu'elle ne fût remise. Il la veilla toute la nuit. Le lendemain, la voyant tout à fait bien, il hasarda quelques timides questions. Elle lui montra le billet de Caroline, et il attendit avec résignation jusqu'au soir. Le soir apporta un nouveau billet daté d'Étampes. L'enfant était mieux, mais encore si souffrant que madame Heudebert désirait garder Caroline vingt-quatre heures de plus.
Le marquis promit de patienter encore vingt-quatre heures; mais, le lendemain venu, il trompa sa mère, et, feignant d'accompagner son frère et sa belle-sœur au bois, il partit pour Étampes.
Là il apprit que Caroline était venue en effet, mais qu'elle était repartie aussitôt pour Paris. On avait dû se croiser. Il sembla au marquis qu'à son approche, qui en effet était prévue, on avait caché un des enfants et fait taire les autres. Il demanda des nouvelles du petit malade et désira le voir. Camille répondit qu'il dormait et qu'elle cragnait de l'éveiller. M. de Villemer n'osa insister et repartit pour Paris, doutant sérieusement de la sincérité de madame Heudebert et ne sachant comment s'expliquer son air embarrassé et comme éperdu par moments.
Il courut chez sa mère, Caroline n'avait pas reparu; elle était peut-être au couvent. Il alla l'attendre à la grille, et au bout d'une heure il se décida à la faire demander de la part de madame de Villemer. On lui répondit qu'on ne l'avait pas vue depuis cinq jours.
Il retourna encore à Thôtel de Xaîntraîlles, îl attendît le soir; sa mère parraîssaît toujours souffrante, îl se contînt. Enfin le lendemain, à bout de forces, îl sanglota à ses pieds, la suppliant de lui rendre Carolîne, qu'il croyait cachée au couvent par son ordre.
Madame de Vîllemer ne savait réellement plus rien; elle commençait à partager l'inquiétude de son fils. Cependant Caroline n'avait emporté qu'un très-mince paquet de hardes; elle devait avoir fort peu d'argent, puisqu'elle envoyait tout à mesure à sa famille; elle avait laissé ses bijoux, ses livres, elle ne pouvait pas être loin.
Pendant que le marquis retournait encore au couvent avec une lettre de sa mère, qui, de bonne foi et vaincue par sa douleur, cherchait à lui faire retrouver Caroline, celle-ci, enveloppée et voilée jusqu'au menton, descendait d'une diligence venant de Brioude,^ et, portant elle-même son paquet, elle se dirigeait seule le long du boulevard pittoresque de la ville du Puy en Velay,^.vers le bureau d'une autre petite voiture publique qui partait à cette heure-là pour Issingeaux.^
Personne ne vît sa figure et ne songea à s'en inquiéter. Elle ne faisait point de questions et paraissait connaître parfaitement les habitudes du pays et les localités.
Elle y venait pourtant pour la première fois; mais, résolue, active et avisée, elle avait acheté, en sortant de Paris, un Guide, avec un plan du chef-lieu et des environs, qu'elle avait bien étudié en route. Elle
LE MARQXnS DE VILLEMER 151
monta donc dans la patache d'Issîngeaux, en disant au conducteur qu'elle s'arrêtait à Brives, c'est-à-dire à une lieue du Puy. Là, elle se fit descendre au pont de la Loire, et disparut sans demander son chemin à personne. Elle savait qu'elle avait à suivre la Loire jusqu'à sa rencontre avec la Gâgne,^ puis à se diriger sur La Roche-Rouge,^ en suivant le torrent qui passe au pied et en remontant son cours jusqu'au premier village. Il n'y avait pas à se tromper. C'était environ trois lieues à faire à pied, dans le désert, et il était minuit; mais le chemin était doux, et la lune se dégageait claire, en beau demi-globe, des gros nuages blancs refoulés à 'l'horizon par une bonne brise de mai.
[[Caroline goes to the home of her old nurse Justine Peyraque, tells her difficulties, and receives a warm welcome.]
Caroline avait raison de redouter les investigations de M. de Villemer auprès de sa sœur. Il était déjà retourné deux fois à Étampes, et, comprenant bien que la délicatesse lui interdisait tout ce qui aurait pu ressembler à un système d'interrogations, il se bornait à observer l'attitude et à commenter les réticences de Camille. Il pouvait dès lors se tenir pour assuré que madame Heudebert connaissait la retraite de sa sœur, et que sa disparition ne lui causait point d'inquiétude réelle. Camille tenait en réserve la lettre où Caroline disait avoir trouvé un emploi hors de France, et elle
ne la produisait pas. Elle voyait tant d'angoisse et de souffrance dans les traits déjà profondement altérés du marquis qu'elle n'osait porter ce dernier coup au bienfaiteur^ au protecteur de ses enfants. Puis madame Heudebert ne partageait pas tous les scrupules et ne comprenait pas toute la fierté de Caroline. Elle n'avait osé l'en blâmer, mais elle ne se fût pas fait un si grand crime d'affronter un peu le mécontentement de la marquise^ et de devenir sa bru quand même, t Puisque les offres du marquis étaient si sérieuses, pensaitelle^ puisque sa mère l'aime au point de n'oser le contrarier ouvertement, puisque enfin il est majeur et maître de sa fortune, je ne vois pas pourquoi Caroline n'eût pas employé son crédit sur la vieille dame, son esprit de persuasion et l'évidence de son propre mérite à lui faire doucement accepter la convenance de ce mariage . . . Allons, ma pauvre Caroline, avec toute sa vaillance et tout son dévouement, est trop romanesque, et elle va se tuer pour nous faire vivre, tandis qu'avec un peu de patience et d'habileté, elle pouvait être heureuse et nous rendre tous heureux.»
C'était là une autre théorie du bon sens que le lecteur j)ourra mettre en regard de celle de Peyraque et de Justine. Le lecteur est libre d'accorder la préférence à celui des deux raisonnements qui lui semblera le meilleur; mais le narrateur est forcé d'avoir une opinion, et il avoue un peu de partialité pour Caroline.
Le marquis sentit que madame Heudebert faisait des allusions timides à cette situation, et il vit qu'elle
savait tout. Il se livra un peu plus qu'il n'avait fait encore, et Camille, encouragée, lui demanda avec assez de maladresse si, dans le cas où la marquise serait inexorable, il était bien décidé à offrir à Caroline de l'épouser. Elle semblait prête à trahir le secret de sa sœur, si le marquis engageait sa parole.
Le marquis répondit sans hésiter: — Si j'étais sûr d'être aimé, si le bonheur de mademoiselle de Saint- Geneix dépendait de mon courage, je saurais faire fléchir à tout prix les répugnances de ma mère; mais vous ne me donnez pas d'espoir! Donnez-m'en, et vous verrez! . . .
— ^Moi? dit Camille, interdite et confuse. — Elle hésita à répondre. Elle avait bien cru deviner le secret de Caroline; mais celle-ci s'en était toujours fièrement défendue, non par des mensonges, mais en ne se laissant pas interroger, et madame Heudebert ne se sentait pas la hardiesse de la blesser profondément dans sa dignité en prenant sur elle-même de la compromettre. — Voilà ce que je ne sais pas plus que voug, reprit-elle. Caroline est une âme si forte, que je ne la pénètre pas toujours.
— Et cette âme est si forte en effet, dit le marquis, qu'elle n'accepterait jamais mon nom sans la véritable bénédiction de ma mère. Voilà ce que je sais encore mieux que vous. Ne me dites donc rien; c'est à moi seul d'agir. Je ne vous demande plus qu'une chose, c'est de me permettre de veiller sur votre existence et sur vos enfants jusqu'à nouvel ordre, et même . . . oui,
154 tE MARQUIS DE vnXEMEK
j'oserai vous dire cela! j'ai une crainte affreuse que mademoiselle de Saint-Geneix ne se trouve sans ressources, exposée à des privations qui me font frémir. Otez-moi cette amertume — Permettez-moi de vous laisser une somme que vous me remettrez, si l'emploi n'en est pas nécessaire, mais que vous lui ferez passer au besoin comme venant de vous.
— Oh! cela est bien impossible, répondit Camille: elle devinerait, et ne me pardonnerait jamais d'avoir accepté !
— Je vois que vous la craignez beaucoup.
— Je la crains comme tout ce qu'on respecte.
— C'est donc comme moi! répondit le marquis en prenant congé. Je la crains au point de n'oser plus la chercher, et pourtant il faudra la retrouver ou mourir!
Le marquis eut peu après avec sa mère une explication assez vive. Bien qu'il la vît souffrante, triste, et regrettant Caroline cent fois plus qu'elle ne voulait l'avouer, bien qu'il se fût promis d'attendre un meilleur moment pour s'éclairer, l'explication arriva, malgré lui et malgré la marquise, par la fatalité des circonstances. La situation était trop tendue et ne pouvait plus se prolonger. Madame de Villemer avoua qu'elle avait conçu des préventions soudaines contre le caractère de mademoiselle de Saint-Geneix, et qu'au moment de tenir sa parole, elle lui avait fait sentir qu'elle en souffrait amèrement. Peu à peu, sur les questions ardentes du marquis, l'entretien s'anima, et madame de, Villemer, poussée à bout, laissa échapper la con-
damnation de Caroline. L'infortunée avait commis une faute, pardonnable aux yeux de la marquise en tant qu'amie et protectrice, mais qui lui rendait impossible la seule pensée d'en faire sa fille.
Devant le résultat de la calomnie, le marquis ne faiblit pas un instant. — C'est un mensonge infâme, s'écria-t-il hors de lui, un lâche mensonge, et vous avez pu y croire! Il a donc été bien habile et bien audacieux? Ma mère, vous allez me dire tout, car, moi, je ne suis pas disposé à me laisser tromper!
— Non, mon fils, je ne vous dirai «plus rien, répondit madame de Villemer avec fermeté, et toute parole que vous ajouterez à celles que vous venez de me dire, je la considérerai comme un manque d'affection et de respect.
La marquise resta donc impénétrable; elle avait donné sa parole à Léonie de ne pas la trahir, et d'ailleurs pour rien au monde elle n'eût voulu semer la discorde entre ses deux fils. Le duc lui avait dit si souvent devant Urbain que jamais il n'avait cherché ni obtenu un seul doux regard de Caroline! Ceci était, selon la marquise, un mensonge que le marquis ne pardonnerait jamais. Elle savait maintenant qu'il avait pris le duc pour confident, que celui-ci s'affectait de sa douleur et faisait faire des démarches à sa femme pour chercher Caroline dans tous les couvents de Paris. « Il ne parle pas, se disait la marquise; il ne détourne pas sa femme et son frère de cette extravagance, lorsqu'il devrait au moins confesser le passé au mar-
quîs pour le guérir! Il serait donc trop tard pour risquer de pareils aveux, et je ne puis le faire sans exposer mes deux fils à s'égorger après s'être tant aimés.»
[Letter of Caroline to her sister telling of her new life, and of a little boy she has met and to whom she has been strongly attracted.J
Quelques jours plus tard, Caroline écrivait de nouveau à sa sœur.
Polignac, 15 mai.
« Me voilà depuis cinq jours dans une des plus imposantes ruines de la féodalité, au faîte d'un de ces gros blocs de lave noire dont je t'ai parlé à propos du Puy et d'Espaly. Tu vas croire que ma position a changé et que mon rêve s'est réalisé. Non; je suis bien auprès du petit Didier, mais je me suis chargée moi-même de veiller sur lui, et ma sollicitude est tout à fait désintéressée, car le père ou le protecteur n'a point reparu. Voici ce qui est arrivé:
« J'avais envie de revoir l'enfant, un peu envie aussi de m'informer de ce qui le concerne, et enfin j'avais le désir de voir de près ce manoir de Polignac qui se présente de loin comme une ville de géants sur une roche d'enfer. C'est la plus forte citadelle du moyen âge dans le pays; c'était le nid de cette terrible race de vautours sous les ravages desquels tremblaient le Velay, le Forez ^ et l'Auvergne. Les anciens seig-
neurs de Polîgnac ont laissé partout, dans ces provinces, des souvenirs et des traditions dignes des légendes de Togre et de Barbe-bleue. Ces tyrans féodaux détroussaient les passants, pillaient les églises, massacraient les moines, enlevaient les femmes, mettaient le feu aux villages, et cela de père en fils pendant des siècles. Le marquis de Villemer a fait là-dessus un des plus remarquables chapitres de son livre, concluant que les descendants de cette famille, bien innocents, à coup sûr, des crimes de leurs ancêtres, semblaient avoir, par leurs mauvais destins, expié les triomphes de la barbarie.
« Leur citadelle était inexpugnable. Le rocher est taillé à pic de tous les côtés. Le village est groupé audessous, porté par la colline qui soutient le bloc de lave. C'est assez loin de Lantriac. Les ravins infranchissables rendent ici les distances sérieuses. Toutefois, étant partis de bonne heure, nous sommes arrivés mardi dernier vers midi, et notre petit cheval nous a portés jusqu'au pied de la poterne. Peyraque m'a laissée là pour s'occuper de la bête et pour voir d'autres bêtes, car il est en bonne renommée de science vétérinaire, et là où il paraît, la pratique accourt toujours.
« J'ai trouvé une petite fille de dix ans pour m'ouvrir la porte; mais quand j'ai demandé à voir la Roqueberte, l'enfant m'a répondu en pleurant que sa mère se mourait. J'ai couru à la partie du manoir encore debout et bien réparée qu'elle habite, et je
l'ai trouvée en proie à une fièvre cérébrale Le petit Didier jouait dans la chambre avec un autre enfant de cette pauvre femme, celui-ci très-gai, ne comprenant rien, quoique plus âgé, tandis que Didier, demi-souriant, demi-pleurant, regardait du côté du lit d'un air étonné, avec autant d'inquiétude qu'en peut montrer un enfant de trois ans. Quand il m'a vue, il efet venu à moi, et au lieu de faire le coquet pour m'embrasser, comme il avait fait la première fois, il s'est jeté après ma robe, en me tirant avec ses petites mains et en me disant marnant d'une voix si plaintive et si douce que tout mon cœur en a été bouleversé. Il m'avertissait, à coup sûr, de l'état incompréhensible de sa mère adoptive. Je me suis approchée du lit. La Roqueberte ne pouvait parler, elle ne reconnaissait personne. Son mari est arrivé au bout d'un instant, et a commencé à s'inquiéter, car elle n'était ainsi que depuis quelques heures. Je lui ai dit qu'il était temps d'envoyer chercher un médecin et ime femme pour garder la sienne, ce qu'il a fait aussitôt, et conmie je ne savais pas trop s'il n'y avait pas de la fièvre typhoïde, j'ai enmiené les enfants hors de la chambre, en avertissant le mari du danger de les y laisser.
« Quand le médecin est arrivé au bout de deux heures, il m'a approuvée, disant que la maladie n'était pas encore bien déterminée, et qu'il fallait installer les enfants dans un autre bâtiment, ce que je me suis chargée de faire avec l'aide de Peyraque, car le mari perdait beaucoup la tête, ne songeait qu'à faire brûler
des cierges dans Téglîse du village, et à marmotter des prières en latin qu'il ne comprenait pas, mais qui lui semblaient plus efficaces que les prescriptions du médecin.
« Quand il a été un peu calmé, il était déjà quatre heures, et il nous fallait repartir, Peyraque et moi, pour ne pas nous trouver la nuit dans le ravin de la Gagne. Il n'y a pas de lune pour le moment, et l'orage menaçait de plus belle. Alors le pauvre Roquebert s'est pris à se lamenter, disant qu'il était perdu, si quelqu'un ne prenait soin dés enfants, et surtout de Venfant, désignant par là Didier, la poule aux œufs d'or du ménage. Il fallait à celui-là des soins particuliers; il n'était pas fort comme ceux du pays, et puis il était curieux, il voulait passer partout, et ces ruines sont un labyrinthe de précipices où il ne faut pas perdre de vue un seul instant un petit monsieur de cette humeur aventureuse. Il n'osait le confier à personne. L'argent que ce petit apportait dans son ménage lui avait fait des jaloux, il avait des ennemis; que sais-je? Bref, Peyraque me dit tout bas: — Tenez! votre bon cœur et ma bonne idée sont ici d'accord. Restez; je vois qu'il y a de quoi vous bien loger. Je reviendrai demain voir où la chose en est, et vous ramener si on n'a plus besoin de vous.
« J'avoue que je désirais cette décision; il me semblait qu j'avais autant le devoir que le besoin de veiller sur l'enfant. Peyraque est revenu le lendemain, et comme j'ai vu que la Roqueberte, bien que hors
l6o LE MARQUIS DE VILLEMER
de danger, ne pourrait se lever avant plusieurs jours, j'ai consenti à rester, et j'ai dit à Peyraque de ne venir me chercher qu'à la fin de la semaine.
« Je suis très-bien id, dans une vaste chambre qui est, je crois, une ancienne salle aux gardes que l'on a coupée en plusieurs pièces à l'usage des métayers. Les lits, très-rustiques, sont propres, et je fais moi-même le ménage. J'ai les trois enfants à mes côtés à toute heure. La petite fait notre cuisine, que je dirige; je surveille les soins qu'il faut donner à la mère; je lave et j'habille Didier moi-même. Il est vêtu comme les autres, en petite blouse bleue, mais avec plus de soin, surtout depuis que je m'en mêle, et je m'attache à lui d'une manière qui m'effraye pour le moment où il faudra m'en séparer. Tu sais mes passions pour les enfants, c'est-à-dire pour certains enfants; celui-ci est un des mieux conditionnés. Chariot en serait jaloux comme un- tigre. C'est que, vois- tu, ce Didier est certainement le fils d'une fenmie ou d'un honmie de mérite. Il est de haute et fine race, moralement parlant; sa figure est d'une blancheur un peu mate avec de petites couleurs comme celle des roses de buissons. Il a des yeux bruns admirables de forme et d'expression, et ime forêt de cheveux noirs demibouclés, fins conmie de la soie. Ses menottes sont des chefs-d'œuvre, et il ne les salit jamais. Il ne gratte pas la terre, il ne touche à rien; sa vie se passe à regarder. Je suis sûre qu'il a des pensées au-dessus de son âge qu'il ne peut exprimer, ou plutôt une suite
LE MARQUIS DE VILLEMER l6l
de rêves charmants et divins qui ne se peuvent traduire dans les langues humaines, car il parle très-couramment pour son âge en français et en patois. Il a pris l'accent du pays, mais il le rend très-doux en grasseyant un peu. Il a les plus jolies raisons du monde pour faire tout ce qu'il veut, et ce qu'il veut, c'est d'être dehors, de grimper sur les ruines ou de se glisser dans les fentes; là, il s'assied et regarde les petites fleurs et surtout les insectes sans y toucher, mais en suivant tous leurs mouvements et en ayant l'air de s'intéresser aux merveilles de la vie, tandis que les autres enfants ne songent qu'à écraser et à détruire.
« J'ai essayé de lui donner les premières notions de lecture, persuadée (peut-être contre l'avis du père) que plus on prend les enfants de bonne heure, plus on leur épargne le gros effort de l'attention, si pénible quand la force et l'activité sont plus cjéveloppées. J'ai tâté son intelligence et sa curiosité; elles son extraordinaires, et, avec notre merveilleuse méthode qui a si bien réussi avec tes enfants, je suis sûre que je lui apprendrais à lire en un mois. •
(( Et puis cet enfant est tout âme, et sa volonté se fond dans une affection sans bornes. La nôtre va vraiment trop vite, et je me demande comment nous allons faire pour nous quitter.
(( En outre, quoique ma Justine et mon Peyraque me manquent, je me plais beaucoup dans ces ruines grandioses, d'où l'on embrasse un des plus beaux sites de la terre, et d'où l'on plonge sur les abîmes, au-
dessus de toute habîtatîon. L'air est si pur que les pierres blanches mêlées aux débris de mœllon de lave sont blanches comme au sortir de la carrière. Et puis rintérieur de ce manoir immense est rempli de choses très-curieuses.
(( Il faut que tu saches que les Polîgnac ont la prétention de descendre d'Apollon ou de ses prêtres en droite ligne, et que la tradition consacre ici l'existence d'un temple de ce dieu, temple dont quelques débris subsisteraient encore. Moi, je crois qu'il n'y a pas à en douter et qu'il suffit de les voir. La question est de décider si les inscriptions et les sculptures ont été apportées pour décorer le manoir selon l'usage de la renaissance, ou si le manoir a été construit sur ces
vestiges. Roqueberte me dit que les savants du pays se disputent là-dessus depuis cinquante ans, et moi, je donne raison à ceux qui pensent que la margelle du puits était la bouche aux oracles du dieu. L'orifice de ce puits immense, auquel communique bizarrement un autre puits plus petit, était fermé par une tête colossale d'un grand style, et dont la bouche percée laissait passer, dit-on, la voix souterraine des pythies. Pourquoi non? Ceux qui disent que c'était seulement le mascaron d'une fontaine n'en sont pas plus sûrs. Cette tête a été mise à l'abri de la destruction dans le rez-de-chaussée d'une tourelle avec un amas de boulets de pierre trouvés dans le puits. Je me suis amusée à en faire le dessin que je t'envoie dans cette lettre avec le portrait en pied de mon petit Didier, couché tout
LE MARQXnS DE VILLEMER 163
entier et endormi sur la tempe du dieu. Cela ne lui ressemble pas, mais le croquis te donne l'idée du bizarre et charmant tableau que j'ai eu sous les yeux pendant un quart d'heure.
(( Au reste, je ne lis pas ici, je n'ai pas les huit ou dix volumes épars et la grosse vieille bible protestante de Peyraque. Je ne cherche plus à m'instruire et je n'y songe guère. Je raccommode les hardes de mon Didier en le suivant pas à pas; je rêve, je suis triste sans révolte et sans m'étonner davantage d'une situation que je dois subir, — et je me porte bien, c'est là l'important.
(( Le bon Peyraque arrive et m'apporte ta lettre. Ah! ma sœur, ne faiblis pas, ou je suis désespérée! Tu dis qu'i/ est pâle et déjà malade, qu'il t'a fait tant de peine que tu as failli me trahir. Camille, si tu n'as pas la force de voir souffrir un homme courageux et si tu ne comprends pas que mon courage seul peut soutenir le sien, je partirai, j'irai plus loin, et tu ne sauras pas où je suis. Tiens-toi pour avertie que le jour où je verrai ici, sur le sable de mon île, la trace d'un pied étranger, je disparaîtrai si bien que ...»
Caroline n'acheva pas d'écrire la phrase; Peyraque, qui venait de lui remettre la lettre de madame Heudebert, rentra en lui disant: — Voilà le monsieur qui arrive.
— Qui? quoi? s'écria Caroline en se levant toute troublée; quel monsieur?
164 LE MARQXnS DE VILLEMER
— Le père de l'enfant inconnu, M. Bemyer qu'il s'appelle.
— Tu sais donc son nom? Personne ici ne le savait ou ne voulait le dire.
— Ma foi, je ne suis pas bien curieux; mais il a jeté sa valise sur un banc à la porte de la Roqueberte, et moi, j'ai jeté les yeux dessus et j'ai lu.
— Bernyer! je ne connais pas cela, et je pourrais peut-être me laisser voir sans inconvénient.
— Mais certainement qu'il faut le voir, lui parler du petit, . . . c'est le moment.
Roquebert entra et mit à néant le projet de Peyraque. M. Bemyer demandait son fils; mais, selon sa coutume, il était entré dans une chambre à lui réservée, et ne voulait voir en ce moment aucune personne étrangère à la famille.
— C'est égal, ajouta Roquebert, je lui dirai comme vous avez eu soin de ma femme et du petit, et pour sûr il me remettra quelque chose de bon pour vous récompenser. D'ailleurs, moi, je le ferais de ma poche! Soyez tranquille là-dessus.
Il prit l'enfant dans ses bras et sortit en refermant la porte derrière lui, comme pour empêcher qu'un regard curieux ne le suivît dans le passage qui conduisait chez l'inconnu.
— Eh bien ! partons, dit Caroline, dont les yeux se remplirent de larmes à l'idée qu'elle ne reverrait probablement jamais Didier.
— Mais non, reprit Peyraque, restons un peu pour
voir ce que le monsieur pensera quand il saura que vous avez passé ici cinq jours pour garder son enfant.
— Eh! ne vois- tu pas, mon ami, que Roquebert se gardera bien de le lui dire? Il n'osera pas avouer que, pendant la maladie de sa femme, il n'a su confier Tenfant qu'à une étrangère. Et d'ailleurs n'est-il pas jaloux de le garder encore un an, ce qui serait bien possible? Nous laissera-t-il insinuer au père que chez nous il serait non-seulement encore mieux soigné, mais encore élevé comme il est en âge de l'être? Non, non. La Roqueberte elle-même, en dépit des soins que j'ai eus pour elle, dira que personne ne me connaît, que je ne suis peut-être qu'une aventurière, et en quêtant la reconnaissance et la confiance, nous aurons l'air d'intriguer pour recevoir quelques sous qu'on nous offre déjà.
— Mais quand nous refuserons, on verra bien qui nous sommes! Je suis connu, moi, et on sait bien que Samuel Peyraque n'a jamais menti ni tendu la main à personne.
— Cet étranger n'en sait rien du tout et ne se renseignera qu'auprès des Roquebert, puisqu'il ne connaît qu'eux. Partons donc vite, mon cher ami; je souffre de rester un instant de plus ici.
— C'est comme vous voudrez, dit Peyraque. Je n'ai pas dételé, et nous ferons reposer le cheval au Puy; mais c'est égal, si vous vouliez me croire, nous resterions ici pendant une ou deux heures. D'ici là, on se rencontrerait dans les cours, l'enfant vous cher-
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cherait et vous demanderait de lui-même, il vous aime déjà tant! Tenez! si le monsieur vous voyait seulement une minute, je suis sûr qu'il dirait: Voilà une personne qui n'est pas comme une autre; il faut que je lui parle. Quand il vous aurait parlé . . .
En causant ainsi, Pe)rraque suivait Caroline, qui, bien décidée à partir, avait rassemblé ses bardes et se dirigeait vers la porte du manoir. En passant devant le banc où la valise de l'inconnu était encore à côté de son caban de voyage, elle lut le nom que Pe)rraque lui avait fidèlement rapporté, mais en même temps elle fit un geste de surprise et se hâta de s'éloigner avec une émotion extraordinaire.
— Qu'est-ce qu'il y a donc? lui dit le bonhomme en prenant les rênes.
— Rien! une rêverie! répondit Caroline lorsqu'ils furent sortis de l'enceinte. Je me suis imaginé reconnaître l'écriture de celui qui a tracé ce nom de Bemyer sur la valise.
— Bah! c'est écrit comme de l'imprimé.
— C'est vrai, je suis folle ! C'est égal, allons-nous-en, mon bon Peyraque!
Caroline fut absorbée pendant la route. Elle attribuait l'émotion singulière que lui avait causée la vue de cette écriture déguisée à celle qu'elle venait d'éprouver en lisant la lettre de sa sœur; mais elle avait une nouvelle préoccupation. M. de Villemer ne lui avait jamais dit qu'il eût vu de ses yeux le manoir de Polîgnac, mais il en avait fait dans son livre une belle
et fidèle description; il l'avait pris comme un des types de la force- des repaires féodaux du moyen âge, et Caroline savait qu'il avait souvent voyagé dans les provinces pour aller se pénétrer lui-même de l'impression des lieux historiques. Elle interrogeait tous les replis de sa mémoire pour y retrouver ce qui ne pouvait pas y être, à savoir s'il ne serait pas échappé au marquis de lui dire qu'il avait été là. — Non! se répondait-elle; s'il me l'eût dit, j'en aurais été frappée à cause des noms de Lantriac et du Puy, que Justine m'avait rappelés. — Alors elle cherchait à se souvenir . encore si, à propos de Polignac, elle n'avait point parlé de Lantriac et de Justine; mais cela n'avait pas eu lieu, elle en était sûre; elle se tranquillisait.
Elle restait cependant émue et pensive. Pourquoi s'était-elle prise d'amour pour cet enfant inconnu? Qu'avait-il donc de si particulier dans les yeux, dans l'attitude et le sourire? Est-ce qu'il ne ressemblait pas au marquis? Est-ce que, dans l'idée qui lui était subitement venue d'élever un enfant et de désirer celui-là, il n'y avait pas un vague instinct plus puissant que le hasard et les instigations de Peyraque?
A tout ce trouble se joignait, en dépit de Caroline, le tourment secret d'une jalousie confuse. Il aurait donc un fils, un enfant de l'amour? se disait-elle. Il aurait donc passionnément aimé une femme avant de me connaître, car les aventures frivoles sont incompatibles avec son caractère exclusif, et il y aurait là un mystère important dans sa vie! La mère vit
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peut-être encore. Pourquoi suppose-t-on qu*elle soît morte?
En avançant dans la fièvre des suppositions, elle se retraçait les paroles du marquis sous le cèdre du Jardin des Plantes, et cette lutte qu'il avait laissé pressentir entre son devoir filial et un autre devoir, un autre amour, dont Caroline n'était peut-être pas l'objet après tout! Qui sait si la vieille marquise n'avait point fait également fausse route, si le marquis avait nommé à sa mère la femme qu'il voulait épouser, si enfin, dans leur trouble, et madame de Vîllemer et Caroline ellemême n'avaient point passé à côté de la vérité?
En s'exaltant ainsi malgré elle, Caroline cherchait en vain à se réconcilier avec sa destinée. Elle aimait, et pour elle la plus vive émotion était bien plutôt la crainte que l'espoir de n'être pas aimée.
— Qu'est-ce que vous avez donc? lui dit Pe)rraque, qui avait appris à lire ses anxiétés sur son visage.
Elle lui répondit en l'accablant de questions sur ce M. Bernyer qu'il avait vu une fois. Peyraque avait du coup d'œil et de la mémoire; mais, habituellement pensif et recueilli, il n'accordait son attention qu'aux gens qui l'intéressaient particulièrement. Il fit donc du prétendu Bernyer un portrait si incomplet et si vague que Caroline n'en fut pas plus avancée. Elle dormît mal cette nuit-là; mais vers le matin elle se calma, et s'éveilla en se disant que ses agitations du jour précédent n'avaient pas le sens commun.
Peyraque, ayant des courses à faire, n'avait pu
attendre son réveil. Il rentra à la nuit tombée. Il avait Pair triomphant.
— Notre affaire va bien, dit-il. M. Bernyer viendra ici demain, et vous pouvez être tranquille: c'est un Anglais, un marin. Vous ne connaissez pas ça?
— Non, pas du tout, répondit Caroline. Tu Tas donc revu?
— Non, il venait de sortir; mais j'ai vu la Roqueberte, qui va bien et qui commence à avoir sa tête. Elle m'a raconté que le petit avait beaucoup pleuré hier soir, et même qu'en s'endormant il avait beaucoup redemandé sa Charlette. Le père a voulu savoir ce que c'était. Il paraît que Roquebert n'avait pas grande envie de parler de vous; mais sa femme, qui est bonne chrétienne, et la petite fille, qui vous aime aussi beaucoup, ont dit que vous étiez un ange du ciel, et le monsieur a répondu qu'il voulait vous remercier et vous récompenser. Il a demandé où vous demeuriez: il n'est jamais venu chez nous; mais il s'est bien souvenu de moi, et il a dit qu'il viendrait nous voir au plus tôt. Il l'a promis au petit, et même qu'il vous ramènerait, pour le faire endormir tranquille.
— Dans tout cela, répondit Caroline, je ne vois qu'une chose, c'est que cet étranger va venir m'offrir de l'argent.
— Eh! laissez-le faire, tant mieux; ce sera l'occasion de montrer que vous n'êtes pas ce qu'il pense. On se verra, on causera; ... on lui dira que vous êtes une demoiselle instruite, au-dessus de ce qu'on croit, et je
lyo LE MASQUIS DE VILLEMER
lui raconterai votre histoire, parce que cette histoire-là vous fait honneur!
— Non, non! répondit vivement Caroline. Comment! je livrerais mon secret à un inconnu après tant de précautions pour déguiser mon nom et ma position!
— Mais puisque tu ne le connais pas? dit Justine
Si vous vpus accordiez sur le compte de Tenfant, on lui confierait tout. Ayant son secret, on peut bien lui livrer le nôtre. Il n'aurait pas intérêt à le trahir . . .
— Justine! s'écria mademoiselle de Saint-Geneix, qui était auprès de la fenêtre de la rue, attends, mon Dieu! tais-toi! Le voilà sans doute, ce M. Bemyer, il vient ici, et c'est . . . Oui, j'en étais sûre, c'est lui! c'est
M. de Villemer! Oh! mes amis, cachez-moi! Dites
que je suis partie, que je ne dois pas revenir! S'il me voit, s'il me parle! . . . Est-ce que vous ne sentez pas que je suis perdue?
Justine suivît Caroline, qui s'enfuyait dans sa chambre, et elle fit signe à Peyraque de recevoir le marquis et d'avoir du sang-froid.
Peyraque n'en manquait pas. H reçut M. de Villemer avec le calme et la dignité d'un homme qui a la plus austère notion du devoir. H n'était plus question de le mettre en relations avec la prétendue Charlette; il fallait l'éloigner sans qu'il conçût de soupçons, ou, s'il en avait, les lui ôter. Il vît, dès les premiers mots,
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que M. de Villemer ne se doutait de rien. Voulant repartir dans peu de jours avec son fils, qu'il comptait placer plus près de lui, il avait profité d'une belle matinée pour venir à pied s'acquitter d'une dette de cœur envers une généreuse inconnue. Il ne croyait pas que la distance fût aussi grande, il arrivait un peu tard. Il avouait être un peu fatigué, et sa figure révélait en effet une lassitude douloureuse.
Peyraque s'empressa de lui offrir à boire et à manger, l'hospitalité devant passer avant tout. Il appela Justine, qui avait eu le temps de se remettre, et on servit M. de Villemer, qui, saisissant l'occasion de récompenser largement ses hôtes, accepta de bonne grâce. Il apprenait avec regret que la Charlette était partie; mais il n'avait aucune raison pour faire beaucoup de questions sur son compte. Il pensait laisser son présent, que Justine conseillait tout bas d'accepter, afin qu'il ne s'étonnât de rien. Caroline trouverait toujours le temps de le lui renvoyer. Peyraque n'y vit pas de nécessité: son orgueil se révoltait contre l'idée de paraître accepter de l'argent pour son compte.
Caroline entendait, de sa petite chambre, ce combat de délicatesse. La voix du marquis lui faisait passer des frissons. Elle n'osait bouger. Il lui semblait que M. de Villemer reconnaîtrait son pas à travers le plancher. Quant à lui, espérant trouver sous une autre forme le moyen de s'acquitter, il essaya et feignit de manger un peu, après quoi il demanda s'il pourrait trouver un cheval de louage pour s'en retourner. La
nuit était noire et la pluie recommençait. Peyraque se chargea de le reconduire et sortit pour apprêter sa carriole; mais auparavant il monta doucement chez Caroline. — Ce pauvre monsieur me fait peine, lui dit-il à voix basse. H est bien malade, je vous en réponds! On voit la sueur perler sur son front, et cependant il se fourre dans le feu comme un homme qui a la fièvre. Il n'a pas pu avaler deux bouchées, et quand il respire, on dirait que ça lui déchire le cœur, car il y met sa main, tout en souriant d'un bon courage, mais en la reportant à son front, comme quand on souffre beaucoup.
— Mon Dieu! dit Caroline effrayée, quand il est malade, c'est si grave! ... Il ne faut pas le reconduire ce soir, ta carriole n'est pas douce, et les chemins d'ailleurs! . . . puis le froid, la pluie, avec la fièvre! Non, non, il faut qu'il passe la nuit id . . . Mais où? Il aimerait mieux coucher dehors qu'à l'auberge, qui est si malpropre! Il n'y a qu'un moyen! Garde-le, retiens-le. Donne-lui ma chambre. Je vais rassembler mes effets, ce ne sera pas long, et j'irai chez ta belle-fille.
— Chez ma bru ou dans le village, c'est trop près : Il se trouverait un peu plus malade dans la nuit que vous viendriez malgré vous le soigner . . .
— C'est vrai! Que faire?
— Voulez- vous que je vous dise? Vous avez du courage et de la santé; je vais vous conduire à Laussonne, où vous passerez la nuit chez ma belle-sœur:
c'est aussi propre qu'ici, et j'irai vous chercher demain quand il sera parti.
— Oui, tu as raison, dit Caroline en faisant son paquet à la hâte. Fais-le consentir à rester, et en passant tu diras à ton fils d'atteler Mignon.
— Non pas Mignon! il a marché toute la journée. Nous prendrons la mule.
Peyraque, ayant donné ses ordres, retourna dire au marquis que le temps était à la pluie pour toute la soirée, ce qui était vrai, et, s'entendant de l'œil avec Justine, il insista si cordialement pour le garder, que M. de Villemer accepta. — Vous avez raison, mes amis, leur dit-il avec un sourire navrant; je suis un peu malade, et je suis de ceux qui n'ont pas le droit de vouloir mourir.
— Personne n'a ce droit-là, répondit 'PeyrsLqne; mais vous ne serez pas malade à mourir chez nous, je vous en réponds! Ma femme vous soignera bien. La chambre de là-haut est bien propre et bien chaude, et si vous vous sentiez mal, vous n'auriez qu'à frapper un petit coup: on l'entendrait.
Justine monta préparer la chambre et embrasser sa pauvre Caroline, qui était vraiment éperdue. — Eh quoi! lui dit-elle en lui parlant bien bas, je le sais malade et je vais le laisser ainsi! Non, j'étais folle! je reste.
— Ah! voilà ce que Peyraque ne souffrira jamais, répondit Justine. Peyraque est dur; mais que veux- tu? Il a peut-être raison. Si vous vous apito-
yez, vous ne pourrez plus vous quitter. Et alors . . . Je sais bien que vous ne ferez certainement rien de mal, mais la mère ... Et puis ce qu'on dira!
Caroline n'écoutait pas: Peyraque monta, lui prit la main d'un air d'autorité et la fit descendre. Elle avait mis son pauvre cœur sous la gouverne du protestant des Cévennes; il n'y avait plus moyen de le reprendre.
H la conduisît dehors vers la carriole et y jeta son paquet. En ce moment, Caroline qui avait réellement perdu la tête lui échappa, s'élança par la porte de derrière dans la maison, et vit M. de Villemer, qui avait le dos tourné. Elle n'alla pas plus loin, la raison lui revînt. Et puis son attitude la rassura un peu. Il n'avait pas l'air brisé qu'elle lui avait vu à la veille de sa crise. Il était assis devant le feu et lisait dans la bible de Peyraque. La petite lampe de fer accrochée au manteau de la cheminée éclairait ses cheveux noirs, ondulés comme ceux de son fils, et le coin de sa tempe, toujours pure et ferme. M. de Villemer souffrait beaucoup sans doute, mais il voulait vivre: il n'avait pas perdu l'espérance.
— Me voilà, dît Caroline en retournant vers Peyraque. Il ne m'a pas aperçue, et moi je l'aï vu! Je suis plus tranquille. Partons; mais tu vas me jurer sur ton honneur, ajouta-t-elle en s'approchant du marchepied de la carriole, que, s'il était pris cette nuit d'un étouffement, tu viendrais me chercher, quand tu devrais crever ton cheval! Il le faut, vois-tu! Moi
seule je sais soigner ce malade-là ... Et vous autres, vous le verriez mourir chez vous! Vous auriez cela sur la conscience à tout jamais!
Peyraque promit, et ils partirent. Le temps était affreux et le chemin effroyable; mais Peyraque en connaissait tous les trous et toutes les pierres. D'ailleurs la distance était courte. Il installa Caroline chez sa parente et fut de retour chez lui à onze heures.
Le marquis s'était senti mieux, il s'était couché après avoir causé avec Justine de si bonne amitié qu'elle en était ravie. — Vois-tu, Peyraque, cet hommelà, disait-elle, c'est un cœur comme celui de . . . Et je comprends bien, moi . . .
— Tais-toi! dit Peyraque, qui savait le peu d'épaisseur du plancher; puisqu'il dort, c'est à nous de dormir aussi.
La nuit fut parfaitement tranquille à Lantriac. Le marquis reposa réellement et s'éveilla à deux heures, débarrassé de la fièrve. Il se sentait pénétré d'un calme agréable qu'il n'avait pas connu depuis longtemps, et qu'il attribua à quelque doux rêve déjà effacé, mais dont l'impression devait être restée en lui. Ne voulant pas réveiller ses hôtes, il se tint immobile, regardant les quatre murs de la petite chambre qu'éclairait en plein la lampe, et résumant sa situation mieux qu'il ne l'avait encore fait depuis la disparition de Caroline. Il avait agité en lui-même mille partis extrêmes, puis il s'était dit qu'il se devait à son fils, et la vue de cet enfant lui avait rendu la volonté de combattre le mal physique qui recommençait à le menacer. Depuis
vingt-quatre heures il s'était arrêté à un plan définitif. Il voulait conduire Didier chez madame Heudebert, laisser à celle-ci une lettre pour Caroline, et quitter la France pour quelque temps, afin que, rassurée par son absence, mademoiselle de Saint-Geneix revînt se fixer près de sa sœur à Étampes. Pendant quelques semaines de calme, la marquise s'éclairerait peut-être, ou peut-être laisserait-elle pénétrer son secret au duc, qui avait juré de le lui arracher par surprise. Si le duc échouait, Urbain n'abandonnait pas la partie. Il reviendrait sans bruit au château de Mauveroche, où sa mère devait passer l'été chez sa. belle-fille, et il ne ferait savoir son retour à Caroline que lorsqu'après l'avoir justifiée auprès de sa mère, il aurait de nouveau levé tous les obstacles.
L'important et le plus pressé était donc de faire sortir mademoiselle de Saint-Geneix de sa mystérieuse retraite. Le marquis supposait toujours qu'elle était à Paris dans un couvent. Il se voyait obligé de passer encore quelques jours à Polignac pour bien s'assurer de la guérison de la Roqueberte avant de lui causer le chagrin de lui reprendre son fils, et ce retard l'agitait plus que tout le reste. Pour tromper son impatience, il se demanda pourquoi il n'écrirait pas à madame Heudebert, et surtout à Caroline, pour qu'elle fussent préparées à se réunir aussitôt après son départ pour l'étranger. C'était peut-être gagner quelques jours. H ferait partir sa lettre dans la journée en passant au Puy pour retourner à Polignac.
Ce qui lui donna cette idée d'écrire de Lantriac, ce fut surtout la vue du petit bureau où Caroline avait laissé des plumes, de Tencre dans une tasse et quelques feuillets de papier épars. Ces objets où sa vue se fixait machinalement semblaient l'inviter à suivre son inspiration. Il se leva sans bruit, mit la lampe sur la table, et écrivit à Caroline.
(( Mon amie, ma sœur, vous n'abandonnerez pas un malheureux qui, depuis un an, avait mis en vous Fespoir de sa vie. Caroline, ne vous méprenez pas sur mes intentions. J'ai à vous demander un service que vous ne pouvez pas me refuser. Je pars.
(( J'ai un fils qui n'a plus de mère. Je l'aime passionnément, je vous le confie. Revenez! . . . Moi, je vais en Angleterre. Vous ne me reverrez jamais si vous manquez de confiance en moi . . . mais cela est impossible! Quand donc ai-je été indigne de votre estime? Caroline ...»
Le marquis s'arrêta brusquement. Un objet de peu d'importance avait frappé sa vue. Le papier commun, les plumes de fer, n'offraient aucune particularité; mais une perle noire se trouvait sur la table entre sa main et l'encrier, et cet objet insignifiant portait en lui tout un monde de souvenirs. C'était un grain de jayet taillé et percé d'une certaine façon inusitée. Cela faisait partie d'un bracelet sans valeur que portait Caroline à Séval, et qu'il connaissait bien, parce qu'elle avait l'habitude de l'ôter pour écrire, et que lui-même, tout en causant, avait coutume de jouer avec ce bra-
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celet. Il l'avait touché cent fois, et un jour elle lui avait dît: — -Ne le cassez pas, c'est tout ce qui me reste de l'écrin de ma mère! — Il l'avait regardé avec respect et retenu, dans ses mains avec amour. Au moment de quitter sa petite chambre de Lantriac, Caroline, dans sa précipitation, avait brisé ce bracelet; elle en avait ramassé vite toutes les perles, ime seule était restée.
Cette perle noire bouleversa toutes les idées du marquis; mais quelle rêverie était-ce là? Ces jayets taillés pouvaient être une industrie du pays. Cependant il resta immobile et plongé dans des réflexions nouvelles. Il respira et interrogea le vague parfimi de la chambre. H regarda partout sans bouger. Il n'y avait rien sur les murs, rien sur la table, rien sur la cheminée. Enfin il avisa dans le foyer des parcelles de papier qui n'avaient pas entièrement brûlé. Il se courba auprès des cendres, chercha minutieusement, et trouva un fragment d'adresse où ne restaient que deux syllabes: l'une, écrite à la main, c'était la dernière du mot de Lantriac; l'autre, am, faisant partie du timbre de la poste. Le timbre, c'était celui d'Êtampes; l'écriture, c'était celle de madame Heudebert. Plus de doutes: la Charlette n'était autre que Caroline, et elle n'était peut-être pas partie, elle était peut-être dans la maison.
Dès ce moment, le marquis eut l'attention, la ruse, le calme et la finesse de perception d'un sauvage. Il découvrit le goulet de la petite fontaine qui commu-
nîquaît avec le lavoir d'en bas. Le goulet était fermé, mais il y avait plus d'une fissure dans le plâtre qui l'entourait. Il y appliqua son oreille, et saisit la respiration égale et longue de Peyraque, qui dormait encore. Aucune parole, si bas qu'elle fût dite, ne pouvait donc lui échapper. Quelques moments après, il entendit Justine se lever et prononcer ces mots distincts: — Allons, lève-toi, Peyraque; notre pauvre Caroline n'a peut-être pas aussi bien dormi que nous!
— Une nuit est une nuit! dit Peyraque; d'ailleurs je n'irai la chercher que quand il sera parti, lui!
Justine écouta et reprit: — Il ne bouge pas, mais il a dit qu'il se levait avec le jour. Le jour n'est pas loin; il doit s'en aller sans rien prendre, il l'a dit.
— C'est égal, reprit Peyraque, qui se levait et qu'on entendait encore mieux, bien qu'il parlât assez bas; je ne veux pas qu'il parte à pied; c'est trop loin! Ton garçon lui sellera mon cheval, et, quand je le verrai en route, je partirai pour Laussonne.
M. de Villemer était fixé. Il fit du bruit pour annoncer qu'il se levait, et descendit après avoir glissé sa bourse dans le tiroir du bureau. Il se montra fort pressé de retourner à Polignac, et, jurant qu'il se sentait plein de force, il refusa obstinément le cheval. C'eût été un embarras pour la guerre d'observation qu'il voulait faire. Il serra affectueusement les mains de ses hôtes, et partit; mais, à peine hors du village, il changea de direction, s'informa auprès d'un passant et s'enfonça dans un sentier qui conduisait à Laussonne.
iSo LE KARQUIS D£ VlLLEMElt
n pensait y arriver avant Peyraque, l'attendre sans se montrer, et le voir remmener Caroline. Quand il la saurait revenue à Lantriac, il aviserait. Jusque-là, voyant bien qu'elle le fuyait, il ne voulait pas s'exposer à perdre de nouveau sa trace. Mais Pe3rraque était fort diligent; Mignon marchait vite, en dépit des chemins toujours plus difficiles qui montent sans désemparer vers Laussonne tout en franchissant plusieurs versants de montagnes. Le sentier coupait fort peu les angles de ce chemin, et le marquis fut devancé par l'équipage rustique. Il le vît passer et reconnut Peyraque, qui, de son côté, crut distinguer dans la brume matinale un homme autrement couvert qu'un paysan, et qui se dissimulait vite derrière un mur d'enclos en pierres sèches.
Peyraque était méfiant. — Peut-être bien, pensa-t-il, qu'il s'est moqué de nous, ou qu'il a surpris quelque chose. Eh bien! si c'est lui, et s'il n'est pas plus malade que ça, je vais le dégoûter de suivre à pied un cheval de montagne.
Il pressa Mignon et arriva près de Laussonne aux premiers rayons du soleil. Caroline, mortellement inquiète, après une insomnie cruelle, venait à sa rencontre.
— ' Tout va bien, lui dît-il. Je m'étais trompé hier; il n'est guère malade, car il a bien dormi et il a voulu repartir à pied.
— Ainsi il est parti? répondit Caroline en montant auprès de Peyraque. Ainsi il ne s'est douté de rien? Et je ne le verrai plus jamais? Allons, tant mieux! —
LE MARQUIS DE VILLEMER l8l
Et elle éclata en sanglots sous son capuchon, qu'elle ramena en vain devant son visage. Peyraque entendit que sa poitrine se brisait. •
— Voilà donc que c'est vous qui allez être malade à présent? lui dit-il d'un ton sévèrement paternel. Voyons! soyez raisonnable, ou votre Peyraque ne vous croira plus quand vous lui direz que vous êtes chrétienne!
— Mon Dieu! pourvu que je ne pleure pas devant lui! . . . Ne peux- tu me passer un instant de faiblesse? Mais qiie fais- tu? Pourquoi continuons-nous de marcher vers Laussonne?
Peyraque avait cru apercevoir de nouveau le marquis avançant toujours. — Il faut que vous m'excusiez, dit-il, mais j'ai une commission à faire dans le village. C'est tout près.
Il entra dans le village, pensant bien que le marquis se tiendrait en observation à distance. Il alla échanger quelques paroles au bout de la rue avec un des habitants. Les prétextes ne pouvaient lui manquer. Puis, revenant à Caroline: — Voyons, ma fille, lui dit-il, vous avez trop de souci. Je veux vous secouer les esprits; vous savez que la promenade vous remet toujours. Voulez-vous que je vous en fasse faire une, oh! mais une belle?
— Si tu as affaire quelque part, je ne veux pas te gêner. J'irai où tu voudras.
— Il me faudrait aller jusqu'au pied du Mezenc,^ au village des Estables. C'est un bel endroit, oui, et
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VOUS aviez tant d'envie de voir la plus grande des Cévennes !
— Tu disais que c'était difficile avant la fin du mois prochain?
— Dame! le temps est un peu nuageux et les chemins sont peut-être un peu gâtés. Je n'ai pas été par là depuis l'année dernière; mais on dit qu'on y a travaillé, et d'ailleurs vous savez bien qu'avec moi il n'y a pas de danger.
— Je t'assure que je ne suis pas en humeur de me soucier du danger. Partons.
Peyraque anima son cheval, qui franchit Laussonne et descendit bravement la colline rocailleuse pour la remonter aussitôt plus rapide sur l'autre versant. Quand on eut gagné le haut, Peyraque se retourna, ne vit plus personne dans les sentiers derrière lui, et regarda en avant le chemin, qui prenait mauvaise mine. — Vous allez voir le désert, dit-il; ça ne vous chagrine pas?
— Non, non, répondit-elle; quand on est désespéré, on ne se chagrine plus de rien.
Peyraque avança, non sans avertir sa compagne à plusieurs reprises que le soleil ne se montrait pas bien décidé à luire, qu'il y avait quatre lieues à faire, et que peut-être le Mezenc serait embrouillé. Tout cela était fort indifférent à Caroline, qui ne devinait pas les hésitations et les remords de conscience de son vieil ami.
On traversa une montagne couverte de pins et tranchée d'une vaste clairière, résultat d'une ancienne
coupe qui ouvrait comme une allée gigantesque où le chemin paraissait de loin une route pour faire passer cent chariots de front; mais, quand la carriole y fut engagée, ce fut un travail terrible que de gravir cette terre détrempée et creusée en mille endroit d'ornières profondes. Plus loin, ce fut pis encore: la tourbe était parsemée de blocs de lave qui laissaient des fondrières dans leurs intervalles, et, quand on retrouvait des traces de chemin travaillé, il fallait franchir des amas de monstrueux cailloux, s'arrêter devant de larges coupures, chercher l'ancienne voie parmi vingt voies effondrées. Le cheval faisait des prodiges de courage, et Peyraque des miracles d'adresse et de raisonnement.
On n'avait fait encore que deux lieues au bout de deux heures, et on était en pleine lande sur un interminable plateau, à quinze cents mètres d'élévation. Sauf les accidents de la voie, on ne distinguait rien autour de soi. Le soleil avait disparu, le brouillard enveloppait tout comme d'un suaire, et rien ne saurait rendre le sentiment de désolation morne qui s'était emparé de l'esprit de Caroline. Peyraque lui-même était démoralisé et gardait le silence. Le chemin barré qu'il avait été forcé de laisser de côté ne reparaissait plus, et depuis un quart d'heure on marchait sur un gazon spongieux crevé par les pieds du bétail au pâturage, mais n'offrant plus aucune trace de roues. Le cheval s'arrêta, baigné de sueur; il avertissait qu'il n'avait jamais passé par là.
Peyraque descendit, entrant dans la tourbe jusqu'à
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mi-jambeSy et chercha à s^orienter. C'était tout à fait impossible. Les montagnes et les ravins n'offraient qu'une plaine de vapeur blanche.
— Nous avons perdu la route? lui dit Caroline avec indifférence.
En ce moment, le vent fit une trouée dans le brouillard, et on vit au loin de fantastiques horizons empourprés par le soleil; mais la nuée se referma si vite que Pe3rraque n'avait rien pu reconnaître sur ce point isolé de la ceinture lointaine des montagnes. Cependant on entendit des aboiements et puis des voix, et on ne distingua les chiens que quand ils furent à deux pas. Hs devançaient ime caravane d'hommes et de mulets portant des légumes et des outres. C'étaient des montagnards qui étaient allés échanger dans la plaine le fromage et le beurre de leurs vaches contre des fruits et des légumes du bas pays. On s'aboucha et on se renseigna. Il fut dit à Peyraque qu'il avait eu grand tort de vouloir aller en voiture aux Estables dans cette saison, que cela ne se pouvait pas, et qu'il fallait retourner. Peyraque y mit de l'amour-propre, et demanda s'il était encore loin du village. On le remit dans la voie en lui disant qu'il y en avait pour une heure et demie, et conmie les bêtes étaient chargées, qu'elles avaient chaud, qu'eux-mêmes étaient pressés d'arriver, ces montagnards n'offrirent aucune assistance et disparurent en se moquant un peu de la carriole. Caroline les vit s'effacer rapidement comme des ombres dans le brouillard.
Il fallait absolument laisser souffler le cheval, qu'un nouvel effort pour reprendre la voie escarpée avait épuisé. — Ce qui me console, dit Peyraque, très-affecté, c'est que vous ne vous plaignez de rien! Il fait pourtant un gros froid, et je suis sûr que l'humidité a percé votre capote!
Caroline ne répondit que 'par un tressaillement.
Une nouvelle ombre venait de passer sur la lisière du chemin, et c'était M. de Villemer. Il ne semblait pas voir la carriole, quoiqu'il la vît très-bien; mais il voulait ne pas paraître se douter qu'elle portât des gens de sa connaissance. Il avançait avec une énergie extraordinaire et en affectant un air d'indifférence.
— C'est lui! je l'ai vu! dit Caroline à Peyraque. Il va où nous allons!
— Eh bien! laissons-le passer, et retournons!
— Non! je ne peux plus, je ne veux plus! Il va mourir après une course pareille! Il n'arrivera pas aux Estables. Suivons-le!
Il y avait tant d'autorité cette fois dans l'épouvante de Caroline, que Peyraque obéit. On atteignit M. de Villemer qui se dérangea pour laisser passer, ne leva pas la tête et ne s'arrêta pas. Il ne voulait être ni importun ni rebelle, mais il voulait savoir, il voulait suivre jusqu'à la mort.
Malheureusement ses forces étaient à bout. La difficulté de cette marche toujours ascensionnelle depuis Lantriac, et surtout depuis deux lieues dans un chaos de pierres et de gazons tourbeux, avait provoqué une
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sueur abondante qu'il sentît se glacer au souffle d'une brise âpre qui tournait à Test subitement. La respiration lui manqua, et il fut forcé de s'arrêter.
Caroline tourna la tête vers lui, prête à s'écria . . . Peyraque lui saisit le bras: — Du courage, ma fille! lui dit-il avec un accent profondément religieux; Dieu veut cela de toi! — Et elle se sentit écrasée par la foi robuste du paysan.
— Que voulez- vous qu'il lui arrive? reprit-il en avançant toujours. Il a eu la force de venir jusque-là, il aura celle de faire encore un bout de chemin. Un homme ne meurt pas pour une course à pied! H se reposera aux Estables. Et s'il est malade ... j'y serai!
— Mais il me suit! Tu vois bien qu'il faudra lui parler là ou ailleurs!
— Pourquoi vous suivrait-il? H ne se doute pas seulement que vous êtes là. Tant de voyageurs veulent voir le Mezenc!
— Par le temps qu'il fait?
— Le soleil s'est levé beau, et nous y allions aussi pour le voir, le Mezenc!
Le marquis avait vu Caroline hésiter et se résigner. Cette émotion lui avait porté le dernier coup. Il ne se vit pas plutôt devancé qu'il sen it qu'il n'irait pas plus loin. Il se laissa tomber sur une pierre, les yeux fixés sur ce point noir qui se perdait lentement devant lui, car le vent s'était élevé tout à coup et chassait avec violence les vapeurs que de légers tourbillons de neiges
et de grésil commençaient à remplacer. — Elle veut donc que je ne sache plus rien d'elle? se dit-il en se sentant défaillir. Elle fuit l'espérance, elle a perdu la foi! C'est qu'elle ne m'a jamais aimé!
Et il se coucha pour mourir.
— Avançons, avançons! disait Peyraque au bout d'une demi-heure, en voyant la neige s'épaissir. Voilà quelque chose de plus mauvais que le brouillard! Quand ça se met à tomber, le chemin vous monte vite plus haut que la tête.
Cette parole imprudente mit Caroline en révolte ouverte: elle voulut s'élancer hors de la carriole, résolue à retourner sur ses pas et à marcher jusqu'à ce qu'elle rencontrât M. de Villemer.
Peyraque la retint, mais il dut céder et recommencer, malgïé le danger toujours croissant et la difficulté d'une marche toujours plus ralentie, la demi-lieue qu'ils venaient de franchir avec tant de peine depuis qu'ils avaient perdu de vue le marquis.
Ils le cherchèrent en vain des yeux. En une heure, la neige, large et dilatée, avait fait disparaître le sol et ses aspérités. Il leur était impossible de savoir s'ils n'avaient pas dépassé l'endroit qu'ils voulaient explorer. Caroline gémissait sans s'entendre elle-même, ne trouvant à dire que: (( Mon Dieu! mon Dieu! )) Pey-
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ranimai n'avait pas voulu fouler aux pieds. Aux cris de Caroline, Peyraque accourut, et, dégageant M. de Villemer, il le mit dans la voiture, où mademoiselle de Saint-Geneix le soutint et tâcha de le réchauffer dans ses bras.
Peyraque prit la bride et marcha de nouveau dans la direction du Mezenc. Il voyait bien qu'il n'y avait pas un instant à perdre, mais il allait sans savoir où il mettait le pied, et bientôt il disparut dans une ravine qu'il n'avait pu éviter. Le cheval s'arrêta de lui-même; Peyraque se releva, et, voulant le faire reculer, vit que les roues étaient prises dans un obstacle invisible. D'ailleurs le cheval était à bout de courage; il le rudoya vainement, il le frappa pour la première fois de sa vie, il poussa sur le mors jusqu'à lui faire saigner la bouche. Le pauvre animal le regarda d'un œil presque humain, comme pour lui dire: J'ai fait plus que je ne pouvais, et je ne peux plus rien pour vous sauver.
— Il faudra donc périr ici? dit Peyraque découragé, qui regardait tomber la neige en tourbillons inexorables. Le plateau était devenu un steppe de Sibérie au fond duquel le Mezenc montrait seul sa tête livide à travers les rafales. Pas un arbre, pas un toit, pas un rocher pour s'abriter. Peyraque savait qu'il n'y avait rien à faire.
— Espérons! dit-il, ce qui, dans le sens de cette locution toute méridionale, signifie, comme on sait, tout simplement: attendons!
igo LE MARQUIS DE VILLEMES
Cependant il pensa bientôt à gagner un quart d'heure, fût-ce le dernier de la vie. Il prit une planchette de sa carriole et se battit contre les amas de neige qui, chassés par le vent, menaçaient d'ensevelir le cheval et la voiture. Pendant dix minutes, il travailla conmie un athlète à ce déblaiement sans relâche, se disant que c'était peut-être bien inutile, mais qu'il se défendrait et défendrait Caroline jusqu'au dernier souffle.
Au bout de ces dix minutes, il remercia Dieu; la neige s'éclaircissait, le vent tombait; le.brouillard, bien moins dangereux, s'efforçait de reparaître. H ralentit son travail sans l'abandonner. Enfin il vit conmie une Kgne blafarde se dégager dans les profondeurs du ciel; c'était une promesse de beau temps.
Jusque-là il n'avait pas dit un mot, pas proféré un blasphème. Si Caroline eût dû périr là, elle ne s'en fût doutée qu'au dernier moment. Cependant il la regarda et la vit si pâle et l'œil tellement égaré qu'il en fut effrayé.
— Eh bien! eh bien! lui dît-il, qu'est-ce qu'il y a? Il n'y a plus rien! Ce ne sera rien!
— Oh! rien! lui répondît-elle avec un rire amer, en lui montrant Urbain renversé sur le banc de la charrett, le visage bleuî par le froid, les yeux grands ouverts, vitreux comme ceux d'un cadavre.
Peyraque regarda encore autour de lui. Aucun secours humain n'était à espérer. Il sauta dans la voiture, serra étroitement M. de Villemer dans ses bras,
le frictionnant avec vigueur, le meurtrissant dans ses mains de fer, cherchant à lui communiquer la chaleur de son vieux sang, ranimé par le travail et la volonté; mais ce fut en vain. A l'effet du froid se joignait celui d'une crise nerveuse particulière à l'organisation du marquis.
— Il n'est pourtant pas mort! disait Peyraque; je le sens, j'en suis sûr. Ah! si j'avais de quoi faire du feu! mais je ne peux pas en faire avec des pierres!
— Si nous brûlons la carriole! s'écria Caroline à tout hasard.
— C'est une idée . . . oui! mais après?
— Après, après, Dieu nous enverra du secours. Ne vois-tu pas que la première chose à faire, c'est d'empêcher la mort de nous prendre ici?
Peyraque vit Caroline si pâle, avec des tons violets sous les yeux, qu'il crut qu'elle se sentait mourir aussi. Il n'hésita plus et risqua le tout pour le tout. Il détela son cheval, qui, aussitôt, comme les chevaux cosaques, se roula dans la neige pour se reposer. Il enleva la capote de sa voiture, et, la plaçant à terre, il y porta M. de Villemer, toujours inerte et glacé; puis, tirant de ses coffres quelques poignées de foin, de vieux papiers et des débris de toile d'emballage, il plaça le tout sous la charrette et y mit le feu avec son briquet à fumer; cassant avec ses outils de maréchal ferrant les planches et les ais de son pauvre véhicule, il réussit à faire de la flamme et des tisons en peu d'instants. Il démolissait et brisait à mesure qu'il brûlait. La
neige ne tombait plus, et M. de Villemer, placé dans un demî-cercle de débris enflammés, commençaît à regarder avec stupeur l'étrange scène qu'il prenait pour un rêve.
— n est sauvé! sauvé! entends-tu, Peyraque? s'écria Caroline, qui le sentit faire un effort pour se soulever. Sois cent fois béni! tu l'as sauvé!
Le marquis entendît la voix de Caroline près de lui, mais, se croyant toujours halluciné, il ne cherchait pas à la voir. Il ne comprit ce qui se passait qu'en sentant sur ses mains les lèvres éperdues de Caroline. Il pensa alors qu'il allait mourir, puisqu'elle ne le fuyait plus, et, d'une voix faible, essayant de sourire, il lui dit adieu.
— Non, non, pas adieu! répondit-^elle en couvrant son front de baisers; il faut vivre, je le veux, je vous aime!
Une faible rougeur couvrit la figure livide, mais aucune parole ne put exprimer sa joie. Le marquis craignait de rêver encore; il se ranimait visiblement. La chaleur s'était concentrée sous la capote de la voiture qui lui servait d'abri. Il était là aussi bien que possible, étendu sur les manteaux de Caroline et de Peyraque.
— Mais il faudra pourtant sortir de là, pensa celui-d, et ses yeux inquiets interrogèrent l'horizon éclaîrcî. Le froid était vif, le feu s'éteignait faute d'aliment, et le malade ne marcherait certainement pas jusqu'aux Estables. Caroline, d'ailleurs, le pourrait-elle?
Les mettre tous les deux sur le cheval était la seule ressource; maïs l'animal exténué en aurait-il la force? N'importe, il fallait essayer et lui donner d'abord l'avoine. Peyraque la chercha et ne la trouva plus: la flamme avait consumé le petit sac avec le coffre.
Une exclamation de Caroline lui rendit l'espoir. Elle lui montrait sur le relèvement du terrain qui les abritait une légère vapeur. Il y courut, et vit au-dessous de lui un char à bœufs qui approchait péniblement, et dont le bouvier fumait pour se réchauffer.
— Tu vois bien! lui dit Caroline quand le char fut arrivé près d'eux; Dieu nous a secourus!
M. de Villemer était encore si faible qu'il fallut le porter sur le char, heureusement chargé de paille, où Veyraque l'enterra en quelque sorte. Caroline y monta près de lui. Peyraque enfourcha son cheval, laissant là les débris de sa pauvre carriole, et en une heure on gagna enfin le village des Estables.
Peyraque passa avec dédain devant l'auberge d'une certaine géante, aux jambes nues et au carcan d'or, véritable tardigrade d'une étrange té repoussante. Il savait que le marquis ne trouverait là aucun zèle. Il le fit descendre chez un paysan qu'il connaissait. On s'empressa autour du malade en l'accablant de questions et d'offres qu'il n'entendait pas. Peyraque fit sortir d'autorité les inutiles, donna des ordres et agit lui-même. En peu d'instants, le feu flamba, et le vin bouillant écuma dans la chaudière. M. de Villemer, étendu sur une épaisse couche de paille et de gazon
sec, voyait Caroline, à genoux près de lui, occupée à empêcher que le feu ne prît à ses vêtements et ie couvant avec l'amour d'une mère. Elle s'inquiétait pour lui du breuvage terrible que Peyraque préparait avec force épices; mais le marquis avait confiance dans l'expérience du montagnard. Il fit signe qu'il voulait lui obéir, et Caroline approcha en tremblant le gobelet de ses lèvres. Il put bientôt parler, remercier ses nouveaux hôtes, et dire à Peyraque, en lui serrant Jes mains, qu'il voulait être seul avec lui et Caroline.
Ce ne fut pas chose facile que d'obtenir de la famille d'abandonner son toit pour quelques heures. Les abris sont rares sous ce ciel inclément, et les troupeauxj unique ressource de Cévenols, sont logés de manière à ne point laisser de place aux habitants. Ceux-cî, en particulier, ont une réputation de rudesse et d'inhospitalité qui remonte au meurtre du géomètre envoyé par Cassini ^ pour mesurer le Mezenc, et qui fut pris pour un sorcier. Ils ont beaucoup changé et se montrent plus affables aujourd'hui; mais leurs habitudes sont celles d'une misère profonde, et pourtant ils sont très-commerçants, bons éleveurs de bestiaux magnifiques, et aussi bien fournis que possible de denrées d'échange. Seulement la dureté du climat et l'isolement du site le plus âpre ont passé dans leur esprit comme dans leur sang<
La pièce qui composait, avec l'étable, tout l'intérieur de la maison, enfin abandonnée à Peyraque et à ses amis, était fort petite, et à peine plus riche que ia
grotte celtique de la vieille femme d'Espaly. La fumée s'engouffrait partie dans la cheminée, partie dans un trou béant sur le côté de la muraille. Deux lits en forme de caisse recevaient la nuit, chose incompréhensible, une famille de six personnes. La roche brute formait le sol; mais à côté, les vaches, les chèvres, les moutons et les poules avaient leurs aises.
Peyraque étendit partout de la paille propre, s'approvisionna de bois, fouilla dans le bahut, trouva le pain, et força Caroline à manger et à se reposer. Le marquis la suppliait du regard de songer à elle-même, car elle n'osait le quitter d'un pas, et tenait toujours ses mains dans les siennes. Il voulait lui parler, il le pouvait maintenant, et il n'osait pas lui dire un mot. Il craignait qu'elle ne s'éloignât de lui dès qu'elle verrait qu'il se sentait aimé. Et puis Peyraque l'embarrassait cruellement. Il ne comprenaitTien au rôle de cette rustique Providence qui, en veillant sur Caroline, s'était montrée si opiniâtre et si cruelle envers lui, et qui maintenant revenait à lui avec un dévouement et une sollicitude sans bornes. Enfin Peyraque sortit. Il ne pouvait pas oublier son pauvre cheval, son fidèle compagnon, qu'il se reprochait d'avoir brutalisé, et qu'en arrivant il avait dû confier à des soins étrangers.
— Caroline, dit le marquis après s'être assis sur un escabeau en s'appuyant encore sur le bras de son amie, j'avais bien des choses à vous dire, mais je n'ai pas ma raison, . . . non, vrai, je ne l'ai pas, et j'ai peur de vous parler dans le délire. Pardonnez-moi, je suis heureux,
. . . heureux de vous voir, de vous sentir là en sortant encore une fois des bras de la mort! Mais je ne peux plus vous inquiéter! Mon Dieu! quel fardeau j'ai été dans votre vie! Il n'en sera plus ainsi, ceci n'est qu'un accident, . . . une folie, une imprudence de ma part; mais pou vais- je me résigner à vous perdre encore? Vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, . . . non, vous ne savez rien, vous n'avez pas compris ce que vous étiez pour moi, et peut-être ne voudrezvous jamais le comprendre! Demain, peut-être vous me fuirez encore! Et pourquoi, mon Dieu? . . . Tenez, lisez, ajouta-t-il en cherchant sur lui et en lui remettant le feuillet froissé de la lettre commencée à Lantriac le matin même; c'est peut-être illisible à présent la pluie, la neige . . .
— Non, dit Caroline en se penchant vers le foyer, je lis, . . . je lis bieif, ... et je comprends! ... Je savais, j'avais deviné, et j'accepte . . . C'était le désir de mon cœur, le rêve de ma vie! Est-ce que ma vie et mon cœur ne vous appartiennent pas?
— Hélas! non, pas encore; mais sî vous vouliez croire en moi . . .
— Ne vous fatiguez pas à parler, à vouloir me convaincre, dit Caroline avec une animation souveraine. Je crois en vous, mais non à ma destinée. Eh bien! je l'accepte telle que vous me la ferez. Bonne ou mauvaise, elle me sera chère, puisque je n'en peux accepter aucune autre. Écoutez-moi, écoutez-moi, je n'ai peutêtre qu'un instant pour vous dire cela. Je ne sais pas
quels événements votre conscience et la mienne auront à subir; je sais votre mère inexorable, j'ai senti le froid de son mépris, et nous n'avons rien à espérer de Dieu si nous lui déchirons le cœur. Il faudra donc se soumettre et pour toujours! Vous l'avez dit: établir un projet de bonheur sur la perte d'une mère, c'est placer le rêve du bonheur dans la plus criminelle des pensées, et ce bonheur-là serait cent fois maudit; nous le maudirions en nous-mêmes!
— Pourquoi me rappelez- vous tout cela? dit le marquis avec douleur; ne le sais- je pas? Mais vous croyez le retour de ma mère impossible, et c'est à cela que je vois que vous ne voulez pas me permettre de le tenter, et que la pitié seule . . .
— Vous ne voyez rien, s'écria Caroline en lui mettant la main sur la bouche, vous ne voyez rien si vous ne voyez pas que je vous aime!
— Dh! mon Dieu! dit le marquis en se laissant glisser à ses pieds, dites-le encore! Je crains de rêver! C'est la première fois que vous le dites, je croyais le deviner, et je n'ose pas le croire . . . Dites-le, dites-le, et que je meure après!
— Oui, je vous aime plus que ma vie, répondit-elle en pressant contre son cœur ce noble front, siège d'une âme si grande et si vraie; je vous aime plus que ma fierté et plus que mon honneur! J'ai nié cela longtemps en moi-même, je l'ai nié à Dieu dans mes prières, et je mentais à Dieu et à moi! J'ai enfin compris et j'ai fui par lâcheté, par faiblesse! Je me sentais
igS LE MARQUIS DE VILLEMER
perdue, et je le suis! Eh bien! qu'importe après tout? Il ne s'agit que de moi! Tant que j'ai pu espérer de me faire oublier, je pouvais lutter; mais vous m'aimez trop, je le vois bien, et vous mourrez si je vous quitte. Je vous ai cru mort, il y a quelques heures, et là j'ai vu clair dans notre existence: je vous avais tué! Je pouvais vous faire vivre, vous le plus noble et le meilleur des êtres, et je vous sacrifiais au vain respect de moimême! Et que suis-je donc, moi, pour vous laisser mourir, quand tout ce qui n'est pas votre estime ne m'est rien? Non, non, j'ai assez combattu, j'ai été assez orgueilleuse, assez cruelle, et vous avez trop souffert par ma faute! Je vous aime, entendez- vous? Je ne veux pas être votre fenMne, parce que ce serait vous plongOT dans des remords poignants, dans d'irrémédiables douleurs; mais je serai votre amie, votre servante, la mère de votre enfant, votre compagne cachée et fidèle. Je passerai pour votre maîtresse, pour la mère véritable de Didier, peut-être! Eh bien! j'y consens, j'accepte le mépris que j'ai tant redouté, et il me semble que le calice versé par vous me donnera une vie nouvelle!
— noble cœur! âme trois fois sainte! s'écria le marquis, je l'accepte aussi, moi, ton divin sacrifice! Ne me méprise pas pour cela, j'en suis digne, et je le ferai vite cesser. Oui, oui, je ferai des miracles! Je sais que je le peux maintenant! Ma mère cédera sans regrets. Je sens là, dans mon cœur, le feu de la foi et les trésors de la persuasion! Mais quand même
j'échouerais, vois- tu, quand même le monde se lèverait pour te maudire, toi, ma sœur et ma fille, ma sainte compagne, mon amie adorée, tu n'en serais que plus grande à mes yeux, et je n'en serais que plus fier de t'a voir choisie! Eh! qu'est-ce que le monde, qu'est-ce que l'opinion pour un homme qui a sondé dans la vie des hommes du passé et du présent les mystères de leur égoïsme et le néant de leur mauvaise foi? Cet homme-là sait bien que de tout temps, à côté d'une pauvre vérité qui surnage, mille vérités sont égorgées et marquées du sceau d'infamie! Il sait bien que les meilleurs et les plus généreux des êtres ont dû marcher sur les traces du Christ dans le sentier d'épines où pleuvent les blessures et les outrages. Eh bien! nous y marcherons, s'il le faut, et l'amour nous y rendra insensibles à ces lâches atteintes! Oh! cela, je t'en réponds par exemple, et voilà ce que je peux te jurer en dépit de toutes les menaces de la destinée que les hommes voudraient nous faire: tu seras aimée, donc tu seras heureuse! Tu me connais bien, cruelle qui fermais les yeux en fuyant! Tu savais bien que toute ma vie, toute mon âme, tout est amour et rien que cela! Tu savais bien que, si j'ai quelquefois cherché la vérité avec ardeur, c'était par amour pour elle, et non pour la vaine gloire de la proclamer en personne! Je ne suis pas un savant, je ne suis pas un auteur, moi! Je suis un inconnu qui passe volontairement à côté du bruit et de la fumée, combattant à l'écart et dans l'ombre, non par manque
de courage, mais pour ne pas risquer de blesser ma mère et mon frère dans la mêlée. J'ai accepté ce rôle effacé sans éprouver aucune souffrance d'amourpropre. Je sentais que ma poitrine n'avait pas besoin d'encens, mais d'amour. Toutes les ambitions de mes pareils, toutes leurs vanités démesurées, leur soif de domination, leurs besoins de luxe, leur continuel désir de paraître, que m'importait tout cela? Je ne pouvais pas m'amuser avec ces jouets-là! Je n'étais, moi, qu'un pauvre honmie simple, épris d'idéal, un enfant naïf, si l'on veut, cherchant l'amour et le sentant vivre en lui, longtemps avant d'avoir rencontré celle qui devait développer en lui sa puissance. Je me taisais, sachant bien que je serais raillé, ce qui m'était indifférent, quant à moi, mais ce qui m'eût fait souffrir comme un outrage à ma religion intime et sacrée! . . . Une fois, une seule fois dans ma vie . . . je veux vous raconter cela, Caroline, j'ai aimé . . .
— Ne me le racontez pas! s'écria- t-elle; je ne veux rien savoir.
— Vous devez tout savoir au contraire. Elle était bonne et douce, et mon souvenir peut sans effort la respecter et la bénir dans la tombe; mais elle ne pouvait pas m'aimer. C'était la faute de sa destinée et non la sienne. Il n'y a point en moi de reproche contre elle, il y en a beaucoup contre moi-même. Je me suis beaucoup haï et beaucoup puni d'avoir cédé à une passion qui n'était ni permise ni réellement partagée. Je ne me suis réconcilé avec la vie qu'en voyant fleurir
en VOUS la vie dans son expression la plus belle et la plus pure. J'ai compris alors pourquoi j'étais né dans les larmes, pourquoi j'avais été destiné à aimer, et condamné à aimer trop tôt, et mal, et dans le péché, en appelant trop ardemment le rêve et le but de ma vie! Et à présent je me sens à jamais réhabilité et sauvé. Je sens que mon être va retrouver son équilibre, ma jeunesse ses espérances, et mon cœur son aliment naturel. Ayez confiance en moi, vous que le ciel m'a envoyée! Vous savez bien qu'il nous avait faits l'un pour l'autre. Vous l'avez bien senti mille fois, en dépit de vous-même, que nous n'avions qu'un esprit et une pensée à nous deux, que nous aimions les mêmes idées, les mêmes arts, les mêmes noms, les mêmes êtres et les mêmes choses, sans agir jamais l'un sur l'autre que pour affermir et développer ce qui y était déjà, pour y faire fleurir les germes de nos plus profonds instincts. Ah! rappelez- vous, Caroline, rappelez- vous Séval, et nos heures de soleil dans la vallée, et nos heures de fraîcheur délicieuse sous les voûtes de cette bibliothèque où vous fêtiez par de si beaux vases de fleurs la mystérieuse et profonde union de nos âmes! N'était-ce pas un mariage indissoluble que nos mains consacraient chaque matin par une pure étreinte? Notre premier regard ne nous livrait-il pas chaque jour et pour toujours l'un à l'autre? ... Et tout cela serait perdu, envolé pour jamais? Vous l'avez pu penser un instant, vous, que cette vie-là pouvait finir, que cet homme, désormais sans lumière et sans air, pourrait exister sans
VOUS, qu'3 consentirait à retomber dans le néant! Non, non, vous ne Tavez pas cru! Cet homme vous eût suivie aux extrémités du monde, fl eût marché sur des glaces, et dans le feu, et sur les eaux, pour
vous rejoindre! Et quand vous me laissiez mort
dans la neige aujourd'hui, ne sentiez-vous pas que mon âme séparée de moi, que mon spectre désespéré vous suivait encore à travers les rafales de la montagne? — Écoute, écoute-le! dit Caroline à Peyraque, qui était rentré et qui contemplait avec stupeur le marquis exalté et comme transfiguré par la passion; écoute ce qu'il me dit et ne t'étonne plus si je Taime plus que moi-même! Ne t'eflFraye pas, ne t'aflBige pas, ne t'éloigne pas en nous plaignant! Reste auprès de nous, et vois que nous sommes heureux! La présence d'un vieux saint comme toi ne nous gêne pas. Tu ne nous comprendras peut-être pas, toi qui, au delà d'un certain devoir que je comprenais hier et que je n'admets plus aujourd'hui, ne veux plus rien entendre; mais, malgré toi, tu me béniras et tu m'aimeras encore, car tu sentiras l'autorité et le droit de cet homme-là, qui est plus que tous les autres hommes, et en qui Dieu ne peut pas mettre autre chose que des paroles de vérité. Oui je l'aime, ... je t'aime, toi que j'ai failli perdre aujourd'hui, et je ne te quitterai plus, je te suivrai partout; ton enfant sera le mien, comme ta patrie est ma patrie, comme ta foi est ma foi. Il n'y a pas d'autre honneur en ce monde, il n'y a pas d'autre vertu devant Dieu que de t'aimer, de te servir et de te consoler.
M. de VîUemer était debout et rayonnant d'une joie pure qui éblouissait et n'effrayait pas Caroline. Dans cette heure d'enthousiasme, il n'y avait pas de place, il n'y avait pas de souvenir pour le trouble des sens. Il la pressait sur son cœur avec cette sainteté du sentiment paternel qui était en lui, et que suscitait un instinct de protection puissante, droit d'une grande intelligence sur un grand cœur, et d'une âme supérieure sur une âme élevée par l'amour à son niveau.
Ils ne se demandaient ni l'un ni l'autre si la passion les emporterait un jour au delà de cette effusion sublime, n faut dire à leur louange qu'ils ressentaient les infinies tendresses de l'amitié, enthousiaste, il est vrai, mais naïve et profonde, avant toute autre ivresse, et que le but de leur avenir n'était en cet instant défini et résumé en eux-mêmes que par un mot: ne plus se quitter!
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Pendant que, vers quatre heures, le temps éclaîrci permettait à Peyraque de faire les préparatifs du retour, de louer un autre char bien garni de paille et de couvertures avec des bœufs et un bouvier habile pour regagner Laussonne avant la nuit, la jeune et belle duchesse d'Aléria, couverte de moire et les bras chargés de camées, entrait dans l'appartement de sa belle-mère, au château de Mauveroche,^ en Limousin^ laissant ensemble son mari et madame d'Arglade causer d'un air de bonne amitié dans un magnifique salon.
Diane avait un air de joie et de triomphe qui frappa la marquise.
— Eh bien! quoi, ma beauté? s'écria- t-elle, qu'y a-t-îl? Est-ce que mon autre fils est revenu?
— Il reviendra bientôt! répondit la duchesse, on vous Ta promis, et vous savez bien que nous n'avons pas d'inquiétude sur son compte. Son frère sait où il est, et répond que nous le reverrons à la fin de la semaine. Aussi vous me voyez excessivement gaie . . . et même excessivement heureuse . . . Cette petite madame d'Arglade est ravissante! C'est elle, chère maman, qui fait mon bonheur!
— Oh! . . . vous raillez, petite masque! vous ne pouvez pas la souffrir. Pourquoi l'avoir amenée ici? Je ne vous le demandais pas. Personne ne peut me distraire, si ce n'est vous!
— Je m'en charge plus que jamais, reprit Diane avec un charmant sourire, et justement cette d'Arglade que j'adore va me fournir des armes de bonne guerre contre votre vilain chagrin. Écoutez, bonne mère, nous tenons enfin l'affreux secret! Ce n'est pas sans peine. Il y a trois jours que nous manœuvrons autour d'elle, le duc et moi, que nous l'accablons de notre confiance, de notre laisser-aller, de toutes nos plus tendres gentillesses. Enfin, la bonne personne, qui n'est pas notre dupe et que nos moqueries ont poussée à bout, vient de me donner à entendre que la grosse faute de Caroline a eu pour complice ... Oh! vous savez qui, elle vous l'a dit. J'ai fait coroine si jç
n'entendais pas; j'ai bien reçu un petit coup dans le cœur . . . Non! un gros coup, il faut être vraie! mais j'ai couru trouver mon cher duc, et je lui ai jeté en pleine figure: — Est-ce vrai, ça, affreux homme, que vous avez été l'amant de mademoiselle de Saint-Geneix? Le duc a bondi comme un chat . . . non! comme un léopard à qui l'on marcherait sur la patte. — Ah! j'en étais sûr, a-t-il dit en rugissant; c'est la bonne I.éonie qui prétend cela! — Et alors comme il parlait de la tuer, j'ai dû le calmer et lui dire que je n'en croyais rien, ce qui n'était pas bien vrai; j'y croyais un peu. Et lui, qui n'est pas sot, monsieur votre fiJs, il s'est aperçu de cela, et il s'est mis à mes genoux, et il a juré, oh! mais juré par tout ce que je crois et par tout ce que j'aime, par le vrai Dieu d'abord, et puis par vous, que c'était là une infâme calomnie, et j'en suis aussi sûre à présent que d'être venue au monde rien que pour aimer M. le duc.
La duchesse avait un parler enfantin aussi naïf que celui de madame d'Arglade était affecté, et il s 'y joignait un accent de franchise et de résolution qui la rendait adorable. La marquise n'avait pas eu le temps de s'étonner de ce qu'elle entendait, que le duc entra aussi triomphant que sa femme.
— Ouf! s'écria- t-il. Dieu soit loué! vous ne reverrez plus jamais cette vipère! elle a demandé sa voiture, elle va partir, furieuse, mais aplatie, je vous en réponds, et privée de tout son venin! Ma mère, ma pauvre mère! comme vous avez été trompée, et comme Je
comprends ce que vous avez souffert! Et vous ne vouKez rien dire, même à moi, qui d'un mot . . . Maiii enfin je Tai confessée, cette odieuse femme qui eût mÎLi le désespoir dans mon ménage, si Diane n'était pas ue ange du ciel contre lequel les enfers ne prévaudront jamais. Tenez, maman! soyez donc un peu en colère avec nous, cela vous fera du bien. Madame d'Argladc a vu, n'est-ce pas? de ses deux yeux vu, mademoiselle de Saint-Geneix, appuyée sur mon bras, traverser au jour naissant le préau de Séval? Elle m'a vu lui parler d'un air affectueux et lui serrer les mains? Eh bien! elle a mal vu, car je les lui ai baisées l'une après l'autre, et ce qu'elle n'a pas entendu, je vais vous le dire, car je m'en souviens comme d'hier, j'étais assez ému pour ça. Je lui ai dit: Mon frère a failli mourir cette nuit, et vous l'avez sauvé! Plaignez-le, soignez-le encore, aidez-moi à cacher son état à ma mère, et, grâce à vous, il ne mourra pas. — Voilà ce que j'ai dit, je le jure devant Dieu, et voici ce qui s'était passé . . .
Le duc raconta tout, et même, prenant les choses de plus haut, il confessa ses mauvaises pensées, ses vaines coquetteries auprès de Caroline, qui ne s'en était pas seulement aperçue. Il dit l'accès de jalousie du marquis contre lui, leur brouille d'une heure, leur embrassade passionnée, les aveux de l'un, les serments de l'autre, la découverte qu'il avait faite en ce momentJà de l'état alarmant de son frère, l'imprudence qu'il avait conmiise de le quitter, le croyant apaisé
et le voyant endormi; la vitre cassée, les cris que Caroline avait entendus, et Caroline s'élançant au secours, ranimant le malade, restant près de lui, et se consacrant depuis ce moment à le soigner, à le distraire, à Paider dans son travail.
— Et tout cela, ajouta le duc, avec un dévouement, une candeur et un désintéressement personnel dont je vous déclare n'avoir jamais vu d'exemple! Cette Caroline, tenez, c'est une femme d'un rare mérite, et j'ai beau chercher une personne dont l'âge, le caractère, les goûts et la modestie conviennent mieux à mon frère, je n'en peux pas trouver. Vous savez si j'ai désiré qu'il fît un mariage plus brillant. Eh bien! à présent qu'il est à l'abri de la gêne, grâce à l'ange que voici, qui nous a rendu à tous notre liberté et notre dignité; à présent que j'ai vu la persistance et l'exaltation de l'attachement de mon frère pour une personne qui est avant tout son amie sérieuse et nécessaire; depuis enfin que Diane comprend tout cela mieux que moi-même, et m'exhorte à croire que les mariages d'amour sont les bons, je n'ai plus, ma chère mère, qu'une chose à vous dire: c'est qu'il faut retrouver Caroline et la bénir avec joie, comme la meilleure amie que vous ayez jamais eue avant ma femme et la meilleure fille que vous puissiez souhaiter après elle.
— Ah! mes enfants, s'écria la marquise, vous me rendez le bonheur! Je ne vivais plus depuis cette calomnie. La douleur d'Urbain, l'absence de cette enfant qui m'était chère, ... la crainte de brouiller
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et le voyant i-n'l-nurl; (i Caroline svnlf i-n'-fri-:secourt, titnUxt'-t i* *..-»■/'' cotL^af rainl 'Uu'f''- -* -"■■-■ ■
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2oS LE MARQUIS DE VILLEMER
deux frères parfaits l'un pour l'autre en avouant ce que je croyais être vrai, ce que je suis si joyeuse de savoir faux . . . Ah! il faut courir après le marquis, après Caroline . . . Mais où donc, mon Dieu? . . . Vous savez où est votre frère; .mais lui, sait-il donc où elle est?
— Non, il est parti sans le savoir, répondit la duchesse; mais madame Heudebert le sait.
— Écrivez-lui, chère maman, dites-lui la vérité, et elle la dira aussi.
— Oui, oui, je vais écrire, dit la duchesse; mais comment faire savoir cela bien vite à mon pauvre Urbain?
— Je m'en charge, dit le duc. J'irais moi-même si la duchesse pouvait m'accompagner, car la quitter trois jours, . . . ma foi, c'est trop tôt!
— Fi! s'écria la duchesse; vous comptez que, la lune de miel passée, vous courrez comme cela sans moi, le cœur léger et le pied aussi? Oh! comme vous vous trompez, homme charmant, et comme je saurai mettre ordre à votre inconstance!
— Et comment ferez-vous, voyons? dit le duc en la regardant avec ivresse.
— En vous adorant toujours plus! Et nous verrons bien si vous vous en lasserez!
Pendant que le duc embrassait les cheveux d'or de sa femme, la marquise écrivait à Camille avec une juvénilité merveilleuse. — Tenez, mes enfants, leur dit-elle, est-ce bien comme ça? — La duchesse lut: « Ma chère madame Heudebert, ramenez-nous Caroline, et qu'elle accoure avec vous dans mes bras. Elle
avait été horriblement calomniée, je sais tout. Je pleure d'avoir cru à la chute d'un ange. Qu'elle me le pardonne! Qu'elle revienne, qu'elle soit ma fille à jamais, qu'elle ne me quitte plus! Nous sommes deux qui ne pouvons pas vivre sans elle! ))
— C'est à ravir! c'est bon comme vous! dit la duchesse en fermant la lettre, et le duc sonna pendant que sa mère écrivait l'adresse.
La lettre partie, elle leur dit: — Pourquoi n'iriezvous pas tous les deux chercher le marquis? Est-il donc bien loin?
— Douze heures en poste tout au plus, répondit le duc.
— Et je ne peux pas savoir où il est?
— Je ne dois pas le dire; mais à présent je suis persuadé qu'il n'aura plus de secrets pour vous. Le bonheur rend expansif .
— Mon fils, reprit la marquise, vous m'effrayez beaucoup. Votre frère est peut-être ici malade, et vous me le cachez, comme vous me l'avez caché à Séval. Il est plus malade encore; puisqu'on me fait croire à son absence, c'est qu'il ne peut pas se. lever!
— Non, non! s'écria Diane en riant; il n'est pas ici, il n'est pas malade. Il est absent, il voyage, il est triste, peut-être; niais il va être heureux, et il n'est pas parti sans espoir de vous fléchir.
Le duc jura que sa femme disait la vérité. — Eh bien! mes enfants, reprit la marquise inquiète, je voudrais vous savoir près de lui. Que voulez-vous que je vous dise? Il n'a jamais été maFade sans que je ne.
Taie, sinon deviné, du moins senti à une agitation particulière. J'ai éprouvé cela à Séval précisément à l'époque où il a été si mal à mon insu. Je vois que ce que vous m'avez raconté coïncide avec une nuit affreuse que j'avais passée! Eh bien! aujourd'hui, ce matin, j'étais là toute seule, je rêvais tout éveillée. J'ai vu le marquis pâle, enveloppé dans quelque chose de blanc, un linceul peut-être, et j'ai entendu dans mon oreille sa voix, sa véritable voix qui disait: ma mère/
— Mon Dieu! de quelles chimères vous vous tourmentez! dit le duc.
— Je ne me tourmente pas volontairement et je me laisse rassurer par mes instincts, car je veux tout vous dire. Depuis une heure, je sais que mon fils est bien; mais il a couru un danger aujourd'hui, il a souffert . . . ou bien un accident . . . Rappelez-vous le jour et l'heure!
— Voyons, partez, dit la duchesse à son mari. Je ne crois pas un mot de tout cela, mais il faut rassurer votre mère.
— Vous irez avec lui, dit la marquise. Je ne veux pas que mes idées noires, qui après tout sont peutêtre maladives et rien de plus, vous causent le premier chagrin de votre mariage.
— Mais vous laisser seule avec ces idées-là! . . .
— Je ne les aurai plus, dès que je vous verrai courir après lui!
La marquise insista. La duchesse commanda une malle légère, et deux heures après, elle courait en
pré
LE HAKQtJIS DE Vtl.I.KMKR «n
-ïte avec son mari sur la route du I\iy |mt T\x\\c ' fX
urillac'
La duchesse connaiss^t le secret <lc son ItOAti-fn^lv; 'te ignorait le nom de la mère, mai:) elle siiviilt IVxIhence de l'enfant. Le marquis avait permU ftU diif dç 'l'avoir pas de secrets pour sa femme.
A six heures du matin, ils arrivaient & l'ultuntu'. 1.0 premier visage qui frappa les rcgurds de Diane fui celui de Didier. Elle fut saisie, comme l'iividl (•ift Caroline, d'une soudaine tendresse pour «et f'\rc cliiir* mant qui captivait tous les cœurs, l'endiini c|iiVlln l'embrassait et le contemplait, te duc N'InruriiiiiIt du prétendu M. Bemyer. — Mon amie, dll-ll & mu fcinilio en revenant à elle, mu mèrt- a.M|k r;Li^r,tJ, il cî^i nrrlvi
lelque accident à mon Irèt^KÊni Mjg^jii-r luitlln
lur faire una»ramL-nude d^|HU|'t< montagne, e^^V n'est P|^^^^^ ^I^^^V J'''
Ici sont ÎQ^^^k de luJ
rapidement Lantrîac, à la grande surprise des habitants, et ils descendaient chez Peyraque-Lanion, à la grande jalousie de l'aubergiste du village.
La famille était à table dans le petit atelier. On était rentré la veille un peu tard, mais sans accident. Le marquis, fatigué, mais non malade, avait accepté Phospitalité du fils de Peyraque, qui demeurait dans la maison voisine. Caroline avait dormi délicieusement dans sa petite chambre. Elle aidait Justine à servir les hommes de la maison^ c'est-à-dire le marquis et les deux Peyraque. Embellie par le bonheur, elle allait et venait, tantôt servant et tantôt s'asseyant en face de M. de Villemer, qui la laissait se dévouer et la regardait avec ravissement, comme pour lui dire: — Je vous le permets, mais comme je vous rendrai ces soins-là!
Quels cris de joie et de surprise remplirent la maison de Peyraque à l'apparition des voyageurs! Les deux frères se tinrent longtemps embrassés. Diane embrassa Caroline en l'appelant sa sœur.
Il y en eut pour une heure à raconter à bâtons rompus, follement, sans se comprendre, sans savoir si on ne rêvait pas. Le duc mourait de faim et trouva exquis les mets de Justine, qui refit un déjeuner copieux, et que CaroUne aidait toujours, riant et pleurant à la fois. Diane était folle de l'aventure, et voulait, au grand effroi de son mari, se mêler de l'assaisonnement. Enfin on reprit posément les récits et les explications de part et d'autre. Le marquis avait commencé
Le marquis de villemer 213
par envoyer un exprès au Puy, avec une lettre pour sa mère, dont on lui avait dit tout d'abord l'inquiétude et l'étrange divination.
On ne pleura pas en quittant les Peyraque, on avait leur parole qu'ils viendraient à la noce. Le jour suivant, on était de retour à Mauveroche avec Didier, que le marquis mit sur les genoux de sa mère. Elle était prévenue par la lettre de son fils. Elle couvrit l'enfant de caresses, et, le remettant dans les bras de Caroline: — Ma fille, lui dit-elle, vous acceptez donc le soin de nous rendre tous heureux? Soyez mille fois bénie, et si vous voulez me conserver longtemps, ne me quittez plus. Je vous ai fait bien du mal, mon pauvre bon ange; mais Dieu n'a pas permis que ce fût long, car j'en serais morte avant vous!
Le marquis et sa femme passèrent le reste de la belle saison à Mauveroche et quelques jours d'automne à Séval. Ce lieu leur était cher, et malgré la joie de retrouver leur famille à Paris, ce ne fut pas sans effort qu'ils s'arrachèrent d'une retraite consacrée par leurs souvenirs.
Le mariage du marquis n'étonna personne; les uns l'approuvèrent, les autres prédirent avec dédain qu'il se repentirait de cette excentricité, qu'il serait délaissé de tous les gens raisonnables, que c'était une existence effacée, manquée. La marquise faillit souffrir un peu de ces propos. Madame d'Arglade poursuivait Diane, Caroline et leurs époux de sa haine; mais tout tomba à la révolution de février,^ et on pensa à bien autre
chose! La marquise eut grand'peur et crut devoir se réfugier à Séval, où elle trouva le bonheur quand même. Le marquis, au moment de faire paraître son livre anonyme, remit la publication à des temps plus calmes. Il ne voulut pas frapper sur les vaincus du jour. Heureux par l'amour et la famille, il est peu pressé de connaître la gloire.
Aujourd'hui la vieille marquise n est plus. Débile de corps et trop active d'esprit, ses joxirs étaient comptés. Elle s'est éteinte au milieu de ses enfants et petits-enfants, les bénissant tous sans croire qu'elle les quittait, se sentant faible, mais ayant dans l'esprit du nerf et de la bonté jusqu'à la dernière heure, et faisant des projets comme la plupart des mourants^ pour Vannée prochaine!
Le duc a beaucoup grossi dans la prospérité; mais il est toujours aimable, beau et assez ingambe. H vit dans un grand luxe, mais sans prodigalité, et se remettant de tout à sa femme, qui le gouverne et le maintient sage avec un rare esprit de conduite et une admirable finesse dans les gâteries de la passion proclamée. Nous ne voudrions pas jurer qu'il n'ait jamais pensé à la tromper; mais elle a su déjouer les fantaisies sans qu'il s'en aperçût, et son triomphe, qui dure encore, prouve une fois de plus qu'il y a quelquefois assez d'art et de force dans le cerveau d'une fillette de seize ans pouv régler au mieux la destinée d'un professeur de scélératesse. Le duc, admirablement bon et assez faible, trouve plus de charme qu'on ne croit à ne plus ourdk
de savantes perfidies contre le beau sexe et à s'endormir, sans remords nouveaux, sur Toreiller du bien-être.
Le marquis et la nouvelle marquise de Villemer passent maintenant huit mois de l'année à Séval, toujours occupés, on ne peut dire l'un de l'autre, puisqu'ils se sont identifiés l'un à l'autre au point de penser ensemble et de se répondre avant de s'être questionnés, mais de l'éducation de leurs enfants, tous remarquables d'intelligence et de charme. M. de G . . . est mort. Madame de G ... a été oubliée. Didier a été reconnu par le marquis pour un de ses enfants. Caroline ne se rappelle plus qu'elle n'est pas sa mère.
Madame Heudebert est fixée à Séval. Tous ses enfants sont élevés par les soins du marquis et de Caroline. Les fils du duc, plus gâtés, sont moins intelligents et moins bien portants; mais ils sont aimables et pleins de grâces précoces. Le duc est excellent père et s'étonne, à tort, d'avoir déjà de si grands enfants.
Les Peyraque ont été comblés. On est retourné les voir l'année dernière, et cette fois on a gravi, par un beau soleil levant, la cime argentée du Mezenc. On a voulu revoir aussi la pauvre cabane où, en dépit des largesses du marquis, rien n'a été changé en mieux; mais le père a acheté de la terre, et on se croit riche. Caroline s'est assise avec bonheur sous l'âtre misérable où elle a vu à ses pieds pour la première fois l'homme avec qui elle eût partagé sans effroi une hutte dans les Cévennes et l'oubli du monde entier.
Nohant, 30 avril 1860,
PAGE NOTE
1 I par- "by way of."
X 2 Blois. County seat of the départ ment of Loir-et-Cher, on the river Loire, about one hundred miles southwest of Paris. Site of a une historié castle.
2 I Chariot. Diminutive of Charles, "Charlie."
8 I allez -"I tellyou."
9 I à livre ouvert = "at sight."
11 I faubourg Saint-Germain. A quarter of Paris favored by
the noble familles, especially those of the conservative type.
12 I phénix = "prodigy."
12 2 blond cendré (applied to cheveux). Note that modified
adjectives of color are invariable.
13 I vert de mer (applied to yeux) y cf. note 2, p. 12.
14 I lettre chargée «= "registered letter."
15 I jour = "Ught."
16 I basse Bretagne « "lower Brittany."
16 2 Velay. An old province of France in the south central part, near the city of Toulouse.
16 3 femme Peyraque = " wife of Peyraque."
20 I serpent à sonnettes » ^'rattle snake."
25 I Lovelace. The type of the unprincipled seducer, the villain in the epistolary romance, "Clarissa Harlowe," by Richardson, the noted English novelist of the eighteenth century.
28 I Lantriac. A little village in the department of Haute-Loire, in south central France, near the sources of the Loire. Le Puy is the county seat of the same department.
31 I Oreste et Pylade. Orestes and Pylades are characters of Greek mythology, often cited as examples of close friends. Orestes was the son of Agamemnon and Clytemnestra. To avenge his father he murdered his mother, and was
PAGE NOTE
relentlessly pursued by the furies, only appeasing them by brînging back to Argos from Tauris a statue of Diana. Pylades was his companion.
33 z La Bruyère (1645- 1696). French writer and moralist of tbe seventeenth century. His chief work is "Les Caractères," a collection of little essays or sketches of people and Society, caUed "Portraits." 36 I Rubens (15 7 7-1 640). A famous Flemish paînter. 36 2 s'en donnaient à cœur joie « " gave themselyes up to ît to
their hearts' content." 49 I à jour frisant » " At daybreak."
53 I Florian (i 756-1 794). Grand nephew of Voltaire; author of
sentimental novels and dramas; especially noted as
writer of fables, called the greatest French fabulist after
La Fontaine.
56 I Polignac. Town in the department of Haute-Loire, q.v.,
note page 28.
60 z Séyal. The country home of the family in the district of
Auvergne in south central France.
68 z D*** = duchesse.
68 2 cour citoyenne. It must be remembered that the events of the story take place during the reign of Louis Philippe, the " citizen king," and that the legitimists or supporters of the elder branch of the Bourbons whom Louis had supplanted at the révolution of Z830 would not be reconciled. comme quoi » "how."
biaisait. The standard dictionaries spell thîs word é, not ai. It describes a defect of speech that consists in substituting one Sound for another: e.g. zeval for cheval, cloche - "limps," "is not just right." tympan - "arch." je n'ai que faire d'aller courir dans la rosée « "I hâve no
use for running in the dew." anévrisme = "aneurism," i.e., enlargement of the arteries. Jardin des Plantes. A combined "zoo " and botanical garden in Paris.
zzz 2 Jussieu. A celebrated French family of botanists (three
zoo
zzz
PAGE NOTE
brothers, a nephew and his son), dating from 1686 to 1853.
The eldest brought a cedar tree from Palestine and planted
it in the Jardin des Plantes.
zaa I Anne d'Autriche. The daughter of Philippe III of Spain,
wife of Louis XIII and mother of Louis XIV (i 601-1666). 129 I Avent = "Advent," the first season of the church year,
including the four Sundays immediately before Christmas. 150 I Brioude, Puy en Velay» Issingeaux. AU towns in the départ-
ment of Haute-Loire in south central France.
156 I le Forez. An old name of a part of south central France. z8i z Meienc. A mountain of southern France near the sources
of the Loire.
Z94 z Cassini. A family of French scientists, astronomers and
topographers, of Italian origin. For four générations
they were directors of the Observatory of Paris. Which
one is meant hère is not certain, as two of them were
connected with work upon a large map of France (1625-
303 z Limousin. The old name of a part of southwestern France.
azz z Tulle et Aurillac. Towns of southwestern France not far
east of Bordeaux.
3Z3 z révolution de février. The référence is to the révolution of
1848 which deposed Louis Philippe in favor of the short-
lived second Republic, soon converted by Louis Napoléon
into the second Empire.