‹ Le marquis de VillemerChapitre 177 sur 197 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

un mot qui vous aurait blessée? Soyez indulgente. Parlezlui.

ANDULE.

Ne me demandez pas cela.

JEAN B AU DR Y

Que vous a-t-il donc fait? Andrée, s'il part aujourd'hui, c'est pour toujours. Et, voyez-vous, c'est là une chose impossible. Tenez, je veux que vous soyez bonne pour lui, et vous me forcez à vous dire ce que je n'ai jamais dit à personne. Mais vous allez être ma femme, c'est-à-dire moi-même. Puis, je vous sais l'âme assez haute pour juger qu'une faute réparée devient un mérite. îS'est-ce pas? Être né bon, c'est du bonheur: s'améliorer, c'est de la vertu.

ANDRÉE

Vous dites vrai.

JEAN BAUDRY

Eh bien ! Olivier s'est amélioré ! Il n'a pas été honnête sans combat; c'est un victorieux ! Il n'est pas né dans les conditions où le bien est facile; sa probité de maintetenant, il ne l'a pas trouvée dans son berceau toute faite, il l'a faite lui-même, elle lui appartient. 11 a dû tout effacer et tout produire, déraciner ses instincts, arracher ses habitudes. 11 a droit de regarder son passé du haut de son présent, comme du sommet de la montagne on regarde avec orgueil la profondeur de l'abîme. 11 peut dire : J'ai bien monté!

ANDRÉE

Yous êtes bon !

92 JEAN BAUDRY

JEAN BAUDRY

Un soir, il y a onze ans, je marchais dans une foule, quand je sentis quelque chose se glisser sous mon habit. D'un geste rapide, je saisis une main qui laissa tomber mon portefeuille; je me retournai et je vis un enfant, de dix à douze ans, en guenilles, pieds nus, maigre, blême, chétif. Que faire? le livrer à la justice? un enfant! le lâcher, en lui jetant une pièce de monnaie et un bon conseil? il aurait ramassé la monnaie et laissé le conseil à terre. Je le regardai; il ne baissa pas les yeux; son attitude était plutôt un défi qu'une prière, et l'on sentait qu'il avait agi moins par cupidité que par audace. 11 avait dans le regard une certaine clarté naturelle qui me frappa, une dernière étincelle par où l'âme pouvait se rallumer. Je l'interrogeai. Pas de famille, pas de gîte. Sa faute n'était pas de lui, mais de sa naissance. 11 ne savait pas lire. Alors, je me dis que c'était un devoir que le hasard mettait sur mon passage. Moi sans enfant, lui sans père, nous nous convenions. Il faut vous dire qu'alors j'étais beaucoup plus vieux que maintenant. Comme j'avais toujours vécu seul, j'étais très-sérieux. Je n'ai pas eu de jeunesse; je vous attendais pour cela. Même avant vous, l'âge m'avait déjà un peu rajeuni. Mais à trente-cinq ans, j'en avais cinquante. L'idée me vint donc de me charger de cet enfant, de l'élever, d'emporter chez moi ce pauvre être malade et d'essayer de le guérir. J'ai toujours pensé qu'un homme n'est quitte envers Dieu qu'après avoir fait pour un autre ce que Dieu a fait pour lui. Dieu m'a donné le bien-être et l'éducation, je les ai rendus à Olivier.

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