‹ Le marquis de VillemerChapitre 60 sur 197 · URBAIN, CAROLINE · texte numérisé non relu

URBAIN, CAROLINE

URBAIN

Mademoiselle de Saint-Geneix, j'ai un grand service à vous demander. Vous pouvez préparer aujourd'hui ma mère ii apprendre une mauvaise nouvelle qu'il me faut lui dire au premier jour, les circonstances m'y obligent. On veut entamer pour moi un mariage impossible.

CAROLINE

Je devine, monsieur le marquis... Votre frère n'a pas si bien su cacher sa reconnaissance, que je n'aie compris votre sacriQce. C'est un droit de plus que vous avez acquis à l'estime; si mademoiselle de Saintrailles a du cœur, et je suis persuadée qu'elle en a, votre dévouement fraternel sera un titre véritable à ses yeux.

URBAIN

Mademoiselle de Saintrailles est une enfant !

CAROLINK.

Les enfants ont l'instinct du vrai. Fiez-vous aux dix-sept ans de mademoiselle Diane.

URBAIN

Je ne connais pas mademoiselle Diane, et il m'est odieux que madame d'Arglade s'occupe de me marier!

CAROLINE

Permettez-moi d'ignorer ce détail et de vous dire que je ne vois pas encore la nécessité d'infliger à madame votre mère deux chagrins à la fois, l'aveu de votre ruine, et celui de votre éloignement pour le mariage.

URBAIN

Mon éloignement... a existé longtemps, c'est vrai. Mais je l'ai toujours dissimulé h ma mère.

CAROLINE

Vous avez bien fait, vous avez senti que vous n'aviez plus le droit de briser en vous toutes les espérances de votre famille.

URBAIN, animé.

Ai-je donc résolu cela? et, si je refusais d'épouser une personne qui ne me connaît pas et qui ne peut pas m'aimer, serais-je indigne de former des liens plus sages et plus ciiers? Ne me jugez pas comme font les autres; ne me prenez pas pour un homme bizarre. Je suis un homme timide, voilà tout; peu satisfait de moi-même, et sachant fort bien que mes goûts sérieux sont une défaveur aux yeux du monde — car le monde n'aime pas qu'on lui préfère quelque chose — je n'aurai jamais la vaine prétention ni l'inutile désir de plaire à une femme du monde. J'ai toujours été très-malheureux, mademoiselle de Saint-Geneix! C'est ma faute, à coup sûr. Je ne me plains ni des autres ni de la vie... mais je souffre de mon isolement et je ne peux pas en sortir par l'etfort de ma seule volonté. Il faut que je rencontre une àme généreuse et grande qui me |)ardonne d'être comme je suis; qui, m'ayant inspiré une sympathie ardente, éprouve pour moi une de ces puissantes affections qui renouvellent une existence. Ce n'est pas là ce que l'on m'offre. Ma mère a les ambitions de son milieu, de ses idées... je ne veux pas dire de ses préjugés; pour elle et pour mon frère, j'ai pu disposer de ma furtune, c'était facile! IMais cela (frappant sa poitrine!, ce sentiment qui m'appartient et dont je ne dois compte qu'à Dieu ; cette chose sacrée, l'amour d'un lionnète homme, sa confiance, sa foi, le souffle qui le fait vivre... Non, personne ne peut me demander cela, et je sens qu'on ne me l'arrachera qu'avec la vie!

Monsieur le marquis... vous m'obligez presque à vous donrfbr un conseil...

Oui, je vous le demande, je le réclame... ou plutôt je vous

fais juge de ma destinée.

ACTli DEUXIÈME. 75

CAROLINE

Eh bien, ce jugement, ce conseil, je ne puis les trouver que dans ma propre expérience. Tenez, j'ai vu mon père mourir de chagrin pour avoir perdu la fortune qu'il me destinait. Il y avait, vous le voyez, quelque analogie avec la situation où se trouverait la marquise de Villemer si elle apprenait que votre ruine est irréparable. Je ne pouvais rien à celte douleur de mon père; jusqu'au dernier moment il m'en cachait la cause ; mais, s'il m'eût été donné de la guérir en immolant mon avenir, mes instincts, mes goûts, mes idées, mes alFections... je sais bien que je n'aurais pas hésité. N'attendez donc pas que votre mère s'épouvante et s'afTaiblisse, prenez garde'! Quelque chose que vous décidiez aujourd'hui ou plus tard, pensez toujours à ceci : c'est que, quand nos parents aimés ne sont plus, tout ce que nous aurions pu liiire pour leur rendre la vie heureuse et longue se présente devant nous avec une cruelle évidence ! Les plus petites fautes deviennent alors des crimes, et il ne doit plus y avoir un moment de repos pour celui qui garde le souvenir d'une douleur sérieuse inOigéc par lui à la mère qui n'est plus.

URBAIN

Vous avez raison, mademoiselle de Saint -Geneix, la raison terrible d'une personne qui n'a jamais aimé cl qui n'aimera

jamais! (n tombe sur le fauteuil ù gauolie.)

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