‹ Le marquis de VillemerChapitre 62 sur 197 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

LE DUC

Comment ?

Oui, elle a voulu cacher la naissance de l'enfant, elle a reparu trop tôt... Je te disais bien que je l'avais tuée!

LE DUC

Calme-toi !.. Et ton fds... tu l'as sauvé... élevé?

URBAIN

Oui.

Encore un que j'ai ruiné !

URBAIN, vivement.

Oh ! cela, selon moi, c'est tant mieux pour lui !

LE DUC

Mais ce n'est pas une raison pour qu'il n'ait pas do père! Il y a un moyen d'arranger ça... J'ai compris !

URBAIN

Quoi donc?

LE DUC

Le mari ne me connaît pas?

URBAIN

Non.

LE DUC

Il ne peut pas me soupçonner.

URBAIN

Eh bien ?

*LE DUC

Eh bien, je reconnjiis ton fils. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il me reste un enfant de ma vie passée, on s'étonnera môme qu'il ne m'en reste qu'un. Je le prends avec moi, je l'élève, tu deviens son oncle pour le monde, et, s'il n'a plus de mère, il a deux pères; c'est une compensation. J'ai toujours eu envie d'avoir un enfiint. Un qui me viendra de loi vaudra probablement mieux que celui dont je me serais mêlé.

URBAIN

Mon brave Gaétan, tu rève>, ton nom ne t'appartient pas!

LE DUC

Si fait ! mon nom ne m'a encore servi qu'à faire des sottises, il est temps qu'il me serve à faire une bonne action. J'ai brisé ma vie, laisse-moi en utiliser les morceaux. Cet enfant est un obstacle à ton mariage? Je supprime l'obstacle. Ma mère commence par gronder, on lui montre l'enfant, elle le trouve charmant, il doit l'être. Elle pardonne, tu te maries, arrivent les enfants légitimes, tout s'arrange.

URBAIN

Merci, mon ami !

LE DUC

Tu acceptes ?

URBAIN

Non pas ! je refuse! Un nom, vois-tu, c'est un esclavage, et je veux que mon fils soit libre. Élevé dans les montagnes par des paysans, il commence par acquérir la force physique... Plus tard, je lui donnerai la force morale! Peut-on l'avoir, et, si on l'a, peut-on l'exercer, dans le monde absurde oîi nous vivons, toi et moi? Non ! on appartient à une caste, à un rocher qui nous écrase à jamais la poitrine. Les devoirs du rang, les convenances ! Avec ces mots-là; on violente vos sentiments ou on pervertit vos idées! Je veux que mon fils soit affranchi de ces liens irritants, puérils! Je veux que le travail soit un levier dans sa main vigoureuse, et non un boulet rivé à son pied meurtri. Je veux qu'il se sente l'artisan de son avenir et le maître de sa vie; et, le jour où son cœur parlera sérieusement, je veux qu'il puisse épouser une paysanne, une servante si bon lui semble! sans que personne vienne lui dire : « Halte-là ! le sang des Ville^ mer coule dans tes veines et te force à réunir deux blasons au lieu d'associer deux âmes! » et sans que la femme aimée, sourde à son sanglot, lui dise qu'elle met sa gloire et sa vertu à le repousser!... Laisse-moi finir! Il faut que j'épouse une héritière, n'est-ce pas? mais je peux mourir auparavant. Songeons à mon fils. Voici mes dispositions pour 1(> présent et l'avenir;

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