SUZANNE, CLARISSE
SUZANNE, fiirt.
Elle est furibonde.., tant mieux !
CLARISSE
Non, tant pis!... J’ai cédé à un mouvement involontaire, je m’en repens, et je vais...
SUZANNE
Te jeter à ses pieds ?
CLARISSE
Tout au moins la prier de me pardonner mes torts.
SUZANNE
Bah! une sous-maîtresse! — C’est une sotte! — Elle s’en va de la pension aux vacances, j'en suis enchantée.
CLARISSE
Elle es t bien heureuse !...
SUZANNE
Ton tour viendra, et le mien aussi. — Patience! l’Empereur travaille à ramener les émigrés. Ton père, comme le mien, se laissera désarmer par le grand homme; et il aura raison. Tu pourras alors épouser ce beau jeune homme qui, tous les dimanches, vient à l’église de Chaillot pour te voir..
CLARISSE
Folle!... Ce jeune homme ne sait même pas mon nom, je gage.
SUZANNE
Tant mieux! S’il t’aime déjà pour tes beaux yeux, son amour deviendra de l’adoration quand il saura que tu portes un des plus grands noms de France. — A propos... que devient ton
CLARISSE
Monsieur Laborie?... Tu sais bien que, depuis quatre mois, je ne l'ai pas vu.
ACÎfi !
süÜASne.
fit cdlîipteâ les jotirs, toi. •=£ Et qoe té dit-il àü sujet dê ta farhille ?
CLARISSE
Il évite de m’en parler.
• SUZANNE
Àu fait, que peut-il savoir?... On riê se confie pas au premier venu.
CLARISSE
Laborie est un atiii.
SUZANNE
Un ami à gages, je le veux bien.
Suzanne !
SUZANNE
Tu le défends? je me tais!
CLARISSE
Tu ne comprends donc pas mon affection pour lui ?
SUZANNE
Une grosse affection, bien sérieuse !
CLARISSE
Mais, pourquoi pas?... je n’ai jamais connu que sa (ante et lui.
SUZANNE
Ah!
CLARISSE
Tu le sais bien... Tout enfants, nous courions dans les bois.' — J’avais quatre ans à peine, il avait, lui, douze ou treize ans au plus. Ces jours de l’enfance ne s’effaceront jamais — Quand j'étais fatiguée, je grimpais sur ses épaules, et il me portait, - en riant, jusqu’à la ferme. Souvent, je m'endormais à l’ombre d’un vieux saule. Mais il disait que l’herbe fraîche était malsaine, et je me réveillais toujours dans quelque bonne meule de foin, où il m’avait creusé une petite couchette jonchée de fleurs. H était mon souffre-douleur, car j’étais méchante, je m’ert souviens. Ah! les beaux jours passés dans la joie ! — Et
quand sa tante mourut, ma pauvre et chère nourrice ! qui donc m’entoura de soins, m’amena à Paris, me conduisit dans cette pension?... Lui, toujours lui H.. Et tu ne veux pas que je lui fasse une petite place dans mon cœur?... Mais ce serait de l’ingratitude.:, et Dieu me préserve de ce malheur !
SUZANNE
Il a eu soin de toi, oui, mais avec l’argent qu’il recevait de tes parents.
CLARISSE
Je le veux bien. Mais, ce qu’il n’a reçu que de Dieu, c’est son bon cœur, son abnégation, son dévouement.
SUZANNE
Mon Dieu ! je voulais seulement te tenir en garde contre toi-même...
CLARISSE
Que veux-tu dire ?
SUZANNE
Ou plutôt contre ce jeune et beau protecteur, qui pourrait peut-être un jour abuser de ta trop vive sympathie.
CLARISSE
Je ne te comprends pas.
SUZANNE
Cela m’est venu à l’esprit, en lisant un roman de la bibliothèque de mon père.
CLA RISSE
Un roman?
SUZANNE
Où l’on voit un obscur serviteur qui a trente ans, comme monsieur Laborie, et qui ose se croire digne d’inspirer à sa sa jeune maîtresse un sentiment plus fort que celui de l’amitié.
CLARISSE
Laborie me respecte assez pour ne jamais oublier la distance qui nous sépare. Quant à ton roman, c’est un mauvais livre, un conte invraisemblable et absurde. (Eutre madame Duro-
zoir, suivie d'Hortense. — Elles se parlent bas; Hortease veut s’éloigner.)