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JVIS.&,
Si nous jetons les yeux sur une carte de l’Afrique, dressée il y a cinquante ou soixante ans, l’immense continent noir présentait des lacunes que nos pères ne devaient jamais songer à combler. Au nord, les États barbaresques, comme on les appelait encore, l’Egypte avec ses vieux souvenirs; au sud, la colonie naissante du Cap; sur les côtes de l’Atlantique ou de l’Océan Indien, quelques villes clairsemées, quelques établissements, simples comptoirs commerciaux, où les Européens allaient mourir. A l’intérieur, des lacs mal indiqués, le haut Nil plutôt deviné que connu, le Niger empêché par la barrière infranchissable des monts Kong ou de la Lune 1 de se jeter dans le golfe de Guinée, déversant, croyaiton, ses eaux dans un lac intérieur auquel notre ignorance donnait le nom de mer de Nigritie. Puis rien, absolument rien, si ce n’est de larges espaces portant le mot désert, écrit en gros caractères, et traversés par des lignes avec les noms d’Equateur, ou des tropiques du Cancer et du Capricorne d’antique mémoire. Aujourd’hui, grâce aux merveilleux progrès accomplis, grâce aux ressources nouvelles créées par une science sûre d’elle-même, nous connaissons ce massif continental trois fois plus grand que l’Europe, s’étendant dans sa plus grande largeur sur 71 degrés de latitude, couvrant des millions de kilomètres carrés, plus du sixième de la terre, du Ras el-Kerun au cap Aguilhas, du cap Yerde au cap Guardafui. Les lacunes de nos cartes sont en grande partie comblées, les déserts sont peuplés; nous connaissons les races bien diverses qui les habitent; nous avons étudié leur conformation
1 On croyait sur la foi de Ptolémée, qui tenait lui-même ses renseignements des Arabes, que les monts de la Lune existaient soit près de la côte orientale, soit dans la région du Kilima-N’djaro, soit encore plus au sud. Stanley (A travers le continent Noir , t. II, p. 279) déclare impossible l’existence de ces montagnes. Elles ont, en effet, disparu de toutes nos cartes modernes. A la rigueur, on pourrait les identifier avec les monts M’foumbino à l’ouest du Victoria-Nyanza.
LU MASHONÀLANÛ
physique, leurs mœurs et leurs coutumes; nous savons les lacs et les montagnes, les fleuves et les rivières; les forêts impénétrables elles-mêmes n’ont pu arrêter nos intrépides pionniers. Bien plus, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie, sans compter le Portugal, qui élève une voix timide au nom de son glorieux passé, ou la Belgique, parlant au nom du progrès moderne, se disputent avec acharnement des lambeaux de territoire aux limites mal définies, des terres difficiles à coloniser, des nègres difficiles à civiliser, des côtes malsaines dont le commerce ne saurait tirer que de faibles profits, de médiocres débouchés pour ses produits. Et cependant, telles sont la faiblesse ou la folie humaines, la guerre, la guerre sanglante et sans trêve peut sortir à chaque instant de cette soif d’annexions inutiles et dispendieuses, des hécatombes de vies précieuses peuvent être sacrifiées à un puéril point d’honneur ou à d’inassouvissables convoitises.
Ce n’est pas que les générations qui nous ont précédés n’aient elles aussi cherché à connaître le mystérieux continent. Nombreuses ont été les tentatives pour pénétrer dans le pays noir; tout ce que le courage et le dévouement peuvent inspirer a été essayé. De 1800 à 1850, plus de huit cents pionniers, missionnaires ou explorateurs, ont fait d’héroïques mais inutiles efforts; plus de six cents l’ont payé de leur vie, massacrés par les indigènes ou atteints par le climat plus dangereux encore que l’homme1. Les données incomplètes et trop souvent exagérées que les survivants ont rapportées dépeignaient un pays inculte, des déserts de sable privés d’eau, des marécages malsains, où toute habitation était impossible, des populations nègres plongées dans la plus complète barbarie, presque partout l’idolâtrie ou le fétichisme dans leur forme la plus grossière, et l’islamisme faisant des progrès menaçants pour l’avenir que l’on pouvait rêver pour ces misérables hommes.
Nous ne pouvons aborder ici ni le passé ni le présent du continent noir; notre rôle est plus modeste, nous nous contenterons d’étudier une des plus récentes acquisitions anglaises, le Mashonaland, qui, dans les espérances ambitieuses de nos voisins, doit, avec le Bechuanaland, le Matabeland, l’Ouganda, l’Ounyoro, la vaste et fertile région comprise entre les lacs Victoria-Nyanza, Albert-Édouard et Albert-Nyanza, compléter l’empire africain, le futur rival de l’empire indien, et assurer la domination de l’Angleterre, du cap de Bonne-Espérance aux bouches du Nil. Les hommes ne lui font pas défaut pour cette œuvre gigantesque, et dans
’ Congrès a fricaiiik Chicago, 22 août 1893.
sir Cecil Rhodes, pour ne citer que celui-là, elle a trouvé l’énergique organisateur, le froid calculateur, capable, si elle est possible, ce dont il est encore permis de douter, de la mener à bonne fin L
Le Mashonaland1 2, débris de l’empire encore si peu connu du Monomotapa3, nous intéresse, non seulement à cause de son présent et peut-être de son avenir, mais plus encore à raison de son mystérieux passé. Sur tous les points d’un territoire plus grand que la France, se dressent des ruines, des murs à demi écroulés, des forteresses envahies par la végétation, témoins irrécusables de ce passé ; puis des puits pour la recherche de l’or, des fourneaux pour la fusion du précieux métal qui montrent la raison d’être de cette civilisation disparue. Les Arabes, dans les temps préhistoriques, les Portugais, au seizième siècle, entraînés par Yauri sacra famés , ont connu ces régions, et la légende veut que ce soit dans le Mashonaland que la reine de Saba allait chercher les trésors qu’elle offrait au roi Salomon 4.
Ces ruines étaient complètement oubliées. Ce fut un voyageur allemand Karl Mauch5, qui, en 1871, les fit de nouveau connaître au monde savant. Elles ont été visitées depuis par de nombreux explorateurs; entre autres, par M. Bent, qui, en 1891 et 1892, parcourut tout le Mashonaland. Il en a donné la meilleure description que nous connaissions, elle va nous servir de guide dans la suite de ce récit 6.
1 L’importance de sa flotte marchande doit aussi aider au succès de l’Angleterre. En 1860 elle comptait un tonnage de 4 586 000 tonnes; aujourd’hui ce tonnage est de 7 759 000 tonnes, dont 4 717 000 à vapeur.
2 Les habitants que le P. dos Santos appelait il y a trois siècles Mocorangas se nomment eux-mêmes Makalangas. Le vrai nom du pays devrait doncêtr e Makalangaland. L’usage en a décidé autrement.
3 Monomotapa est un titre et devrait s’écrire Muenematapa, le seigneur de Matapa. Dans les traités passés avec les Portugais nous voyons plusieurs noms différents de Muenematapa. Livingstone, dans un de ses voyages, rencontra, auprès du Zambèse, un roitelet nègre qui portait encore ce titre.
4 Paralipomènes, ix, 1 et 3. Le royaume de Saba, que l’on s’accorde à placer en Arabie, existait sûrement bien avant le temps de Salomon.
3 Karl Mauch nous a donné une description assez exacte des ruines qu’il avait visitées; mais la partie historique est singulièrement erronée; il veut voir dans l’acropole de Zimbabwe la copie du temple érigé par Salomon sur le mont Moriah, et dans les ruines voisines de la vallée, le palais de la reine de Saba.
6 J. T. Bent, The ruined Cities of Mashonaland , London, 1892. Il existe déjà sur le pays une nombreuse collection d’écrits : nous citerons Anderson ,
Le Mashonaland, la terre la plus élevée du sud-est africain, est à 5 ou 6000 pieds au-dessus du niveau de la mer. La partie centrale se compose d’une série de plateaux granitiques dominés par le mont Wedza, d’après les levés de M. Swan1, la plus haute montagne de la région. Çà et là, on aperçoit sur les collines, comme dans les plaines, de nombreux et gigantesques boulders couverts de lichen rouge, qui caractérisent géologiquement le pays. Quelques-uns, figurant des cônes d’un seul bloc, semblent, dans un passé incalculable, être sortis du sol d’un jet sous une immense pression.
Le climat est excellent; si, durant la saison chaude, le soleil est parfois brûlant, la chaleur est moins intense qu’à Kimberley, à Pretoria, ou même au Cap; les nuits sont toujours fraîches et quelquefois en hiver extrêmement froides. Cette température est due à la situation élevée du pays et à la brise de mer venue de l’Océan Indien, qui souffle librement sur ces hauteurs. Les Européens s’acclimatent facilement; les enfants s’élèvent, sans que l’on soit obligé, comme aux Indes, de les renvoyer en Angleterre; et avec quelques précautions très simples, on évite les fièvres, ces dangereux ennemis des colons africains, mais qui disparaîtront sûrement avec la malaria qui les fait naître, à mesure que le pays se cultivera et s’assainira.
Ceux qui, sur la foi de vieilles traditions, représentent toujours l’Afrique comme un désert privé d’eau, se trompent singulièrement, tout au moins en ce qui concerne le Mashonaland, et nos explorateurs citent, à chaque page, ses rivières et ses nombreux cours d’eau. Le Sabi et son principal affluent le Mwaïrari, le Shashi, le Limpopo, le Lundi, l’Odzi, qui sépare le Mashonaland du Manicaland, d’autres encore sont importants, et bien que les alluvions que chaque jour accroît les ensablent et les rétrécissent, la navigation, pour la plupart, pour le Sabi, par exemple, serait encore possible sur un assez long parcours.
A chaque instant, M. Bent pousse un cri d’admiration à la vue de la riche nature, du pays splendide qui se déploie devant lui, des vallées, à la puissante végétation, dominées par de hautes montagnes couvertes d’arbres au feuillage varié. D’immenses baobabs, auxquels on donne une antiquité fabuleuse, mais que les botanistes réduisent à quelques siècles seulement, des mimosas, des macha-
Notes on the Geography of S. Central Africa. — Emil Holub, Seven Years in South Africa. — Philips, Royal Gcogr. Society , 24 nov. 1890. — Col. Woocl, Through Matabeland, Capetown, Port Elizabeth and Johannesburg, 1893.
1 M. Swan accompagnait comme géomètre M. Bent et sa femme, qui avait tenu à suivre son mari dans cette aventureuse expédition.
bels, dont les feuilles offrent aux éléphants une nourriture dont ils sont très friands; des mapanis, des figuiers, avec leurs fruits d’une belle couleur brune, apportent au voyageur l’ombre et la fraîcheur. A côté de ces puissants végétaux, comme pour les protéger, des arbrisseaux aux épines menaçantes qui défient tout passage 1 ; plus loin, des bananiers, des dattiers chargés de dattes, des palmiers épineux et des palmiers doums, dont ceux qui grandissent dans le midi de l’Europe ne donnent qu’une faible idée; des bambous, des fougères arborescentes qui sont de véritables arbres, des troncs chargés de bégonias aux couleurs éclatantes, de lianes aux fleurs merveilleuses, montrent aux yeux éblouis toute la richesse d’une nature tropicale.
Les nègres se livrent rarement à la culture; là où ils la tentent, la fertilité du sol les récompense largement. « Quel riche pays s’il était cultivé! s’écrie avec enthousiasme le colonel Wood ». — « Des milliers d’hectares de terre excellente sont là attendant le cultivateur, ajoute Bent. « Toutes nos céréales y prospéreraient, dit-il plus loin. » Déjà, sur bien des points, on récolte le riz, dont les grains, d’une couleur rosée, plus gros et d’un goût plus prononcé, renferment plus de gluten que le riz indien ou le riz américain 2, le millet, dont les indigènes font une consommation considérable, le maïs, l’orange cafre aux propriétés singulièrement astringentes, le tabac, la tomate, les yams, le papyrus, d’autres végétaux encore. Plusieurs sont d’origine européenne; de la côte, où ils ont été sans doute importés par les Portugais, ils se sont peu à peu répandus dans l’intérieur du pays.
L’abondance des pâturages à l’herbe haute et drue permet d’élever des bestiaux. Les bœufs, les moutons, en général plus petits que les nôtres, les chèvres, les ânes, sont la principale richesse de la contrée. Leur nombre tente singulièrement leurs voisins, les Matabèles, et de fréquentes razzias viennent ruiner les Mashonas qui ne savent ou n’osent se défendre. Les bœufs sont presque l’unique moyen de transport. La caravane de M. Bent comprenait deux immenses chariots et trente-six bœufs d’attelage. Ce moyen de locomotion, si défectueux qu’il soit, fait même souvent défaut. Une mouche venimeuse, le tsétsé, un des fléaux de l’Afrique, y met bon ordre. Sa piqûre est mortelle pour tous les animaux domestiques, chevaux, bœufs, moutons, ânes, chiens succombent rapidement. Il ne paraît pas que les animaux sauvages en souffrent, et ce qui est le plus étrange encore, l’homme est également indemne; ni le blanc ni le nègre n’ont à le redouter, et sa morsure
1 Harpagophytum procumbens.
2 Le riz est ordinairement pauvre en gluten.
ne fait pas plus d’effet sur eux que celle d’un cousin, nous apprend aussi M. Bent.
Les animaux sauvages sont peu nombreux. On rencontre rarement ces troupes immenses de girafes, de zèbres, d’antilopes, de kudus1, de gnous, d’élans, qui passent si souvent devant le voyageur dans d’autres parties de l’Afrique2, et la mort de l’un d’eux était un grand événement dans la caravane, joyeusement accueilli, quand la viande faisait défaut. Les lois ou plutôt les coutumes sur la chasse sont strictes et donnent lieu à d’interminables querelles. Celui qui, le premier, a blessé un animal a un droit sur lui; celui qui l’a achevé peut seulement emporter le membre qu’il lui plaît de choisir.
Si les éléphants, les rhinocéros, les hippopotames, tendent à disparaître du Mashonaland, il en est de même des félins. Innombrables sont les légendes sur les lions, toujours empreintes d’une grande exagération, racontées par les nègres en tremblant. Mais, durant son long voyage, M. Bent n’aperçut jamais la trace d’un seul d’entre eux, et ce fut seulement la veille de son départ qu’il entendit pour la première fois leur rugissement. Un jour, il vit la peau du roi des animaux pendue à un arbre auprès du kraal ou campement d’un chef, et celui-ci ne paraissait pas peu fier de cet exploit. Une autre fois, séjournant dans la vallée du Mazoë sous la tente d’un ingénieur anglais venu pour étudier les gisements d’or, son hôte lui raconta qu’il avait tué un de ces dangereux félins, et la fierté qu’il en concevait était au moins égale à celle du nègre. Notre voyageur devait cependant faire plus ample connaissance avec eux. Une nuit, auprès de Mapanda, petit port où le steamer qu’il attendait allait le prendre pour le ramener en Europe, trois lions, malgré les feux allumés, se précipitèrent dans un campement voisin du sien et dévorèrent presque entièrement trois ânes. La nuit suivante, mis en goût, ils revinrent pour achever leur festin; mais accueillis par une vive fusillade, ils se hâtèrent de déguerpir, et le
1 Variété d’antilope.
2 Cette rareté des animaux sauvages est un fait exceptionnel, du moins dans les régions où les Européens n’ont pas encore pénétré et où l’œuvre de destruction n’est pas encore commencée. Le capitaine Cordon Cumming rapporte avoir vu dans les plaines au nord du Cap, d’immenses troupeaux de gazelles ou d’antilopes émigrant vers le sud en un temps de sécheresse et dévorant tout sur leur route. Il décrit avec l’enthousiasme du chasseur un de ces passages : « La plaine était littéralement couverte d’animaux. Pendant deux heures, des hordes pressées défilèrent devant ses yeux, entraînant, comme un torrent irrésistible, tout avec elles. Vers le soir du même jour, une troupe plus considérable encore s’avança dans la même direction. Le nombre de têtes était incalculable et devait, au dire du voyageur anglais, s’élever à plusieurs centaines de milje, » Oustalet, Les antilopes. Nature 1879, 1er semv p. 98,
lendemain de larges flaques de sang témoignèrent des blessures qu’ils avaient reçues.
Il y a vingt ans, les lions, paraît-il, étaient autrement nombreux. Un des compagnons de Wood lui montrait l’endroit où il reposait tranquillement, attendant ses voitures qu’il avait devancées. Leur arrivée, le claquement des fouets des conducteurs, les sonnettes des bœufs, dérangèrent cinq lions couchés à quelques mètres de lui; les coups de fusil les firent rapidement disparaître.
Trois Anglais venant de Natal traversaient le Matabèland. En établissant chaque soir leur kraal, ils prenaient toutes les précautions possibles, des traces fraîches indiquant un dangereux voisinage. Une nuit, malgré les feux et malgré les barricades, des lions sautèrent dans le campement et tuèrent un bœuf d’attelage. Pris d’une frayeur indicible, six autres bœufs s’élancèrent hors du camp et disparurent dans la brousse, sans que les recherches permissent de retrouver leurs traces. Ces mêmes explorateurs furent longtemps poursuivis par deux lions remarquables par leur taille; le kraal était entouré de formidables épines qu’un fauve même ne se soucie guère de braver. Un des lions, cependant, s’élança par-dessus et enleva lestement un cheval. Gomme dernière ressource, un piège fut préparé avec un fusil fortement chargé; le lion s’avança imprudemment et fut tué. Son compagnon vivait encore; il pénétra à son tour dans le camp; mais il éventa le piège et le lendemain le fusil fut retrouvé à 50 mètres du kraal, littéralement broyé sous les puissantes mâchoires du félin. Plusieurs fois le lion parut pendant le jour, ne craignant pas de s’approcher à bonne portée et méprisant les coups de fusil qu’on lui tirait. Il finit cependant par être tué à la grande joie de Throgmorton et de ses amis, à qui il avait camé de longs jours et de longues nuits d’anxiété. « Il y a bien quelques mécomptes dans cette vie africaine, » ajoute philosophiquement un autre explorateur qui avait subi les mêmes attaques et partagé les mêmes craintes L
Certaines tribus, pour achever ce qui regarde les lions, n’osent les tuer; ils sont considérés comme des amis, ou plutôt on espère ainsi les fléchir et éviter leurs déprédations. Bent ayant dit un jour que s’il était attaqué par un lion, il n’hésiterait pas à se défendre. Vous le pouvez, fut la réponse prompte et unanime des Indurias 1 2 qui l’entouraient, ce ne pourrait être qu’un lion étranger, jamais un des nôtres ne voudrait attaquer nos amis.
1 « Certainly there are many drawbacks to the enjoyement of life in this country ».
2 Les Indunas sont les conseillers dn chef; ils ont une autorité assez considérable.
Des ennemis autrement dangereux pour le voyageur sont les crocodiles dont certaines rivières sont infestées ; il est très imprudent de s’y baigner et il est même nécessaire de prendre certaines précautions pour les traverser. Les morsures de quelques serpents noirs ou gris, au venin puissant sont plus redoutables encore. Toujours mortelles, elles font périr chaque année des milliers d’indigènes, sans qu’aucun remède puisse les sauver. Assurément la vie africaine a quelques mécomptes, comme le remarquait naïvement l’Anglais que j’ai cité.
Les Mashonas appartiennent à une race probablement alliée à celle des Zoulous. Les uns et les autres sont d’origine cafre1. Mais, en cela bien différents de leurs redoutables voisins les Matabèles, ils sont doux et pacifiques. M. Selous 2, un des pionniers du sud africain, parcourait, il y a vingt ans déjà, toute la région, tuant nombre d’éléphants dont les nègres dévoraient la chair avec délice. Souvent il était le seul Européen ; rarement avait-il des compagnons de sa race; jamais il n’eut une plainte à faire, partout il fut reçu avec respect et sympathie.
Telles sont également les impressions de Bent. Il était accompagné de sa femme, de M. Swan, d’un autre Anglais et d’interprètes envoyés par la Compagnie à qui une charte royale a concédé le Mashonaland. Il n’eut durant tout un long voyage qu’à se louer des Mashonas. Il dut en employer un certain nombre soit comme porteurs, soit pour ses fouilles : jamais il n’eut de plaintes à faire et, fait assez rare pour être signalé, la caravane n’eut à souffrir d’aucun vol, d’aucune déprédation. D’un caractère naturellement gai, ces hommes pouvaient être trempés toute la journée par une de ces pluies tropicales, si terribles pour le voyageur, le soir, ils n’en dansaient pas avec moins d’entrain le vindomba , leur danse de guerre avec force chants et hurlements, avec force surtout de gestes menaçants que ces pauvres gens auraient été bien empêchés de mettre à exécution. Les petits cadeaux que Bent leur faisait étaient reçus avec enthousiasme, et avec quelques grains de verroterie, il était sûr d’obtenir toutes leurs bonnes volontés pour les plus rudes travaux.
1 Le nom de Cafre vient probablement de Kafir, surnom que les musulmans appliquent volontiers à tous ceux qui ne professent pas l'islamisme. Le rameau cafre, selon notre éminent anthropologiste, M. de Quatrefages, comprend toutes les populations qui vivent dans l’Afrique australe, au delà du Zambèse, à la seule exception des Hottentots et des Boschimen; il comprend aussi certaines tribus établies plus à l’Est, entre la baie Delagoa et Quilimane.
2 Manchester Journ. Geog. Soc., 1893. Le premier voyage de M. Selous, qui joue aujourd’hui un rôle important dans les affaires africaines, date de 1874.
Quelques-uns de ces nègres fièrement campés sur leurs jambes sont vraiment beaux et leur aspect diffère assez sensiblement de celui de leurs congénères du centre ou de l’ouest de l’Afrique. Ils sont vaniteux de leur personne et de leurs ornements ; en tout, ils peuvent être favorablement comparés aux autres races de la même origine. Malheureusement, ils sont extrêmement poltrons. A la première attaque des Matabèles, dont le nom seul les fait trembler, ils se réfugient au sommet de leurs montagnes et ne reparaissent que quand tout danger est passé. Leurs luttes contre des tribus plus nombreuses et plus vigoureuses, luttes dans lesquelles ils étaient invariablement vaincus, expliquent, si elles ne le justifient, leur manque de courage.
Gomme tous les nègres, ils sont extrêmement superstitieux, et Bent cite un trait de ce genre vraiment curieux. Il avait été envoyé par la Compagnie porter des présents au chef M’Koto, dont le père, après une visite de M. Selous, avait accepté le protectorat anglais, et dont le royaume, mot bien ambitieux pour les possessions de ce roitelet, est situé à l’extrême nord du Mashonaland. Ces présents comprenaient un uniforme complet avec le casque aux plumes tombantes de la Yeomanry du Cap, des couteaux, des mouchoirs, des chemises, des miroirs, des grains de collier, nombre d’autres objets qui devaient paraître très magnifiques à un nègre. Et cependant M’Koto se refusait à recevoir les envoyés. Feignant une vive irritation de ce qu’ils étaient venus camper auprès de son kraal, sans avoir préalablement obtenu son consentement; il forçait nos Anglais à lever leurs tentes et à aller les établir plus loin. Indigné d’un pareil traitement auquel il n’était guère habitué, Bent donna l’ordre d’emballer les présents et se préparait à partir, lorsque les émissaires de M’Koto vinrent le pacifier, lui offrir un chevreau et lui annoncer la visite du chef. Après quelque attente, les Anglais le virent enfin paraître entouré de ses indunas et suivi de sa garde armée de haches et d’assegais. Arrivés à 200 mètres environ des tentes, tous s’assirent par terre et tinrent entre eux un conseil, — indaba , — qui paraissait ne devoir jamais finir. Il se termina enfin par un message du chef demandant que les présents: annoncés lui fussent envoyés là où il se trouvait. Une femme, prétendait-il, avait été vue le matin arrosant les présents de son urine, et M’Koto craignait qu’ils ne fussent ensorcelés. Nouveau et péremptoire refus des Anglais; déjà on chargeait les cadeaux que ce roi, est-il besoin de le dire, convoitait avec ardeur. C’en fut trop pour lui, et, oubliant toute dignité, il s’empressa d’accourir. Mais rien ne put le décider à s’asseoir sur le tapis préparé pour lui. Son émotion était pénible à voir; il tremblait de tous ses membres comme saisi d’une frayeur
IG
intense, la sueur coulait à grosses gouttes sur son front, il n’osait meme lever les yeux sur mistress Bent, encore moins toucher sa main. La vue des cadeaux, l’éclatant uniforme écarlate étalé devant lui, changèrent rapidement ses dispositions.
Méprisant toutes ses craintes passées, il invita les Anglais à son kraal, leur promit un bœuf et ne cessa de leur témoigner sa joie et sa reconnaissance. Mistress Bent elle-même ne lui inspirait plus aucune terreur, et il ne cessait de lui prodiguer des poignées de main dont elle se serait sans doute volontiers dispensée.
Après son départ, on connut la cause de la terreur du pauvre M’Koto. Son père était mort peu de temps après la visite de Selous, chacun était persuadé que cette mort avait été causée par les maîé^ fices des Anglais, et son fils craignait pour lui-même un sort semblable. La superstition est de tous les temps et de tous les pays. Nous la voyons se perpétuer chez les nations en apparence les plus civilisées : peut- on s’étonner de son existence chez des nègres ignorants et misérables!
Le Mashonaland est partagé entre une infinité de petites tribus dont les territoires sont mal limités; de là des luttes incessantes. Le pouvoir des chefs est héréditaire et illimité, et nous possédons des récits curieux de la soumission qu’ils rencontrent.
Khama, le chef des Ba-mangwatos l, est certainement un des hommes les plus remarquables du sud africain. Son territoire, situé aux limites du Béchuanaland, d’une superficie considérable, est divisé en districts confiés à des indunas dont il surveille avec soin l’administration. En toutes choses, il est le maître absolu; il fixe la valeur des denrées, et nul n’oserait vendre même un pot de lait ou une ration de millet au-dessus ou au-dessous du prix établi par lui. ïl s’est converti au protestantisme, et ses sentiments religieux, chose rare chez le nègre, paraissent ardents et sincères. Chaque dimanche, il se rend deux fois au temple provisoire2 3 dressé sous les arbres de la kotla 5 pour assister au service divin, qu’il dirige souvent lui-même. La congrégation est toujours nombreuse, car les absents et ceux qui travaillent le jour du repos sont aussitôt dénoncés et sévèrement punis.
Avant leur conversion vraie ou forcée, les Ba-mangwatos adoraient une variété de chevreuil, le duyker , totem et protecteur de la tribu. Le duyker leur inspirait un respect superstitieux; nul n’aurait osé le tuer, et le père de Khama, Sekkomo, ne voulait même pas mettre
1 Ses sujets, selon le colonel Wood, peuvent être au nombre de 40 000.
2 Khama prétend élever une véritable église dans sa nouvelle capitale; il a déjà réuni, à cet effet, une somme assez considérable.
3 La place publique.
les pieds sur une peau de cet animal. Pour guérir ses sujets de leur idolâtrie et pour mieux leur montrer l’impuissance de leur dieu, Rbama affecte fréquemment d’en manger devant eux.
Deux faits, étranges pour nous autres civilisés, donnent une idée plus haute encore de son pouvoir. Le grand vice des Ba-mangwatos est l’ivrognerie; ils s’enivraient avec une sorte de bière très forte dont ils absorbaient des quantités considérables. Voulant couper le mal à sa racine, Khama défendit toute fabrication, et la boisson favorite disparut presque aussitôt. Nul n’osait en boire, nul n’osait en posséder chez lui. Les missionnaires eux-mêmes avaient réclamé contre un ordre qu’ils jugeaient trop sévère. Ils furent surpris du résultat obtenu avec une inconcevable rapidité. Les sorciers sont une autre plaie du pays; nul ne faisait un acte important, n’entreprenait un voyage, ne concluait un marché, sans consulter le sorcier en qui il avait mis sa confiance. Aujourd’hui, par la volonté de Khama, les sorciers ont disparu et la terreur abjecte qu’ils inspiraient a complètement cessé. Grâce à la sévère discipline qu’il a établie, grâce aussi à la crainte qu’il inspire, les crimes sont inconnus sur son territoire, et un wagon peut être abandonné sans gardien pendant des nuits sans que personne se permette d y toucher.
Le pays qu’il gouverne avec tant de fermeté se ressent d’un tel chef. Partout on constate un grand progrès. Mais le système de culture est encore bien défectueux; les terres portent sans interruption les mêmes récoltes, aussi au bout de quelques années toute fertilité a-t-elle disparue. Tel était le cas pour les terres qui entourent Shoshong, la capitale de Khama, véritable ville où, au milieu d’innombrables huttes coniques en torchis, s’élevaient quelques maisons en briques ou en fer appartenant soit à des traitants, soit à des missionnaires. En une nuit, toute une population de 15 000 âmes environ s’éloigna, et, à leur grand étonnement, les Européens, à leur réveil, ne virent plus autour d’eux qu’une complète solitude! Frappé des inconvénients que présentait le séjour de Shoshong, Khama, après de longues recherches et de fréquents conseils avec ses indunas, avait choisi un nouvel emplacement pour sa capitale, à 60 milles de l’ancienne. Palapwe, tel est le nom qu’il lui donna, est admirablement situé sur une colline entourée de beaux arbres dont la végétation est entretenue par de nombreux cours d’eau coulant au milieu de terres d’une fertilité exceptionnelle. Tout avait été préparé, les lots fixés, et chaque Ba-mangwato en arrivant n’eut qu’à bâtir sa hutte et à entourer l’enclos qui lui était concédé. Pas un seul des habitants de Shoshong n’avait voulu désobéir aux ordres du chef; pas un seul n’était resté en arrière. Tous, hommes, femmes, enfants, vieillards, s’étaient mis en marche à l’heure
indiquée; les malades étaient portés; les riches prêtaient leurs wagons, les voisins s’entr’aidaient; l’exode était complète; en moins de deux mois, la nouvelle capitale était installée dans les meilleures conditions, et l’ancienne tombait en ruines! Une volonté énergique est le plus grand don que Dieu puisse faire à l’homme; on est étonné des prodiges qu’elle sait accomplir; mais hâtonsnous d’ajouter qu’heureusement pour les colonisations rêvées, un homme comme Khama est rare parmi les populations nègres.
Et, cependant, malgré ses remarquables talents, malgré une autorité si incontestée, Khama a beaucoup à faire pour se maintenir en face de Lobengula, le chef des Matabèles *, autrement nombreux et autrement féroces que ses sujets, et sans la protection anglaise, il succomberait rapidement dans cette lutte inégale.
Lobengula est un nègre déjà vieux et d’une forte corpulence. Il souffre de violentes crises de goutte, et le vin de Champagne qu’il absorbe en grande quantité, comme la meilleure preuve de son adaptation à la civilisation des blancs, contribue peu à rétablir sa santé. Il reçoit ses hôtes et ses sujets du haut du siège de son wagon; c’est là aussi qu’il rend la justice et qu’il dicte ses arrêts. Ils sont sévères ou débonnaires, suivant l’humeur du jour. Une jeune esclave chargée de la garde de la calebasse royale s’était oubliée un instant avec un Matabèle, et, chose plus grave, la calebasse était avariée et le vin quelle renfermait perdu. Le Matabèle fut amené devant le roi, qui ordonna qu’une de ses oreilles fut coupée et jetée aux chiens, ajoutant gaiement qu’il n’en avait guère besoin, puisqu’il n’entendait pas les ordres de son maître.
Quand il veut, il ne manque pas de repartie. Un jour les soldats de sa garde1 2, tous de pure race zoulou, lui ayant demandé l’autorisation de tuer les Européens qui se trouvaient dans le Matabèland : « Us sont trop peu nombreux, répondit-il avec bonhomie, et n’en valent guère la peine. Si vous voulez tuer des blancs, allez donc à Kimberley; là, vous en trouverez tant que vous voudrez. »
Une grossière superstition est une des plaies du pays, et Lobengula n’en est pas plus exempt que le dernier de ses sujets. Il avait une sœur élevée avec lui et pour laquelle il paraissait éprouver toute la tendresse dont il est susceptible. Les indunas, jaloux de l’influence qu’ils lui supposaient, persuadèrent à son frère qu’elle
1 Les Matabèles, au dire de Wood, sont au nombre de 100 000 environ. Buluwayo, leur capitale, compte 4000 habitants. Lobengula, d'après la même autorité, peut mettre sous les armes plus de 15 000 guerriers ne rêvant que razzias et pillages.
2 Ces hommes, qui vivent à part, plus féroces et plus sanguinaires que les autres Matabèles, s’appellent les Mabazis,
lui avait jeté un sort. Sans un instant d’hésitation, il la fit mettre à mort.
Lobengula, très inférieur à Khama comme intelligence et comme moralité, se rend cependant très bien compte des avantages que peut lui procurer la civilisation ; il comprend surtout les avantages pécuniaires qu’il peut obtenir des concessions aux nombreux aventuriers qui accourent à la recherche de l’or et des redevances qu’il est en droit d’exiger d’eux.
Les progrès des Européens amèneront sûrement et rapidement la chute de ces tyranneaux locaux. L’Afrique sera-t-elle plus heureuse; il est permis d’en douter. Une seule chose paraît certaine, autant qu’il est possible de préjuger l’avenir d’un pays ou d’une race : le nègre, incapable de s’assimiler la civilisation des Européens, incapable de lutter contre eux, devra fatalement disparaître.
Nous avons déjà dit que les demeures des nègres de cette partie de l’Afrique sont des huttes de forme conique mesurant seulement quelques pieds de diamètre, grossièrement construites en terre glaise et soutenues par des perches. Ces demeures souvent inaccessibles rappellent par leur position celles des anciens habitants du Nouveau-Mexique ou du Colorado. Comme les Clilf Dwellers, les Africains regagnent leurs habitations aériennes avec une adresse et une agilité simiennes. Ces cases réunies forment des villages. A l’entrée croissent de grands arbres, et, accroupis sous leur ombre, les Mashonas passent des journées à jouer à Yissafuba , jeu assez mystérieux et assez difficile à comprendre1. Chaque hutte est au milieu d’une enceinte ou kraaî,où paissent et reposent les bestiaux, unique richesse du pays. L’intérieur de la hutte est en terre battue; les plus soignées d’entre elles possèdent un revêtement d’argile chargé de peintures noires et blanches imitant les cases du damier. Le foyer, construit en une sorte de ciment, se trouve généralement au milieu de la chambre, et la fumée s’échappe, comme elle peut, par les fentes du toit. Tout autour sont des gradins avec d’immenses jarres renfermant les provisions de la famille. Le toit sert de réceptacle pour les pipes, les ornements, les outils, les oreillers, sorte de croissants en bois presque toujours chargés de fines sculptures2. Dans un coin, les nattes sur lesquelles ils couchent, complètent le mobilier. Une porte très basse donne seule l’air et la lumière.
1 On joue le même jeu à Wary sur la côte ouest de l’Afrique; et on en cite un à peu près semblable connu dans l’Inde sous le nom de pullangooly. Il y a là des rapprochements intéressants pour l’observateur.
2 Souvent ces oreillers, puisqu’il faut les appeler ainsi, figurent des formes humaines avec les attributs sexuels très développés.
Un chef nommé Umgabé invita un jour Bent et sa femme à lui faire une visite. Ils acceptèrent avec empressement, pour mieux connaître les mœurs et le mode de vie des Mashonas. Une hutte fut mise à leur disposition; ils parvinrent, après de longs efforts, à déménager les veaux dont elle était le domicile et qui s’obstinaient mal à propos à y rentrer. Mais pendant la nuit, les poules, les rats, les souris, toutes les vermines imaginables, par-dessus tout l'extrême puanteur, rendirent le sommeil impossible, et ce fut avec bonheur, que nos voyageurs virent enfin apparaître le jour.
Le rocher sur lequel le village d’ Umgabé est situé est percé d’innombrables grottes formant un dédale inextricable et communiquant les unes avec les autres, au moyen de planches en bois faciles à enlever. C’est là que les Mashonas se retirent à la première apparence de danger, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs troupeaux. Ils ont, avec une prévoyance bien rare chez les races africaines, préparé des dépôts de grains qui leur permettent de vivre jusqu’à ce que les Matabèles se soient retirés. Mais malheur à eux si leurs retraites sont découvertes, les grottes sont enfumées, les hommes et les femmes sont massacrés, les troupeaux enlevés, et les enfants, les jeunes filles surtout, sont emmenés en captivité.
Le kraal de M’tasa, un des principaux chefs des Manicas, est situé au milieu des montagnes, à 4000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Il comprend une suite de petits villages si bien dissimulés au milieu cl’immenses boulders et d’arbres à l’épais feuillage, que l’on a quelque peine à les découvrir. Tout autour, les rochers sont chargés de dessins, tantôt gravés en creux, tantôt peints à l’ocre rouge, jaune ou noir; ils figurent des hommes, des éléphants, des antilopes, des scènes de chasse ou de guerre, rappelant curieusement ceux de nos ancêtres préhistoriques.
Les grands chefs, ceux surtout qui sont voisins des villes anglaises, commencent à bâtir des habitations plus élégantes et plus confortables.
Séchélé, le chef des Ba-Quaina, en possède une sur la rivière Molopolole, où l’on voit des tables, des buffets, et jusqu’à un lustre de cristal. Mais tout cela est d’une saleté révoltante, brisé et disloqué.
Lobengula se servait comme architecte d’un matelot anglais qui, après un naufrage, était venu s’échouer chez lui. Il avait appris la langue du pays, et s’était habitué à la vie des Matabèles. Il avait même, par pitié, accepté comme femme, une fille du harem royal, que Lobengula avait condamnée à mort pour je ne sais quel méfait, et à qui il consentait à faire grâce, sous la condition que notre Anglais l’épouserait; plusieurs enfants étaient nés du mariage et l’ancien matelot, si étrangement transformé en maçon, semblait
LE MASHÔNÀLA.NÜ
satisfait de sa nouvelle existence et ne regretter nullement la vie civilisée1. La maison qu’il avait construite était régulière, divisée en plusieurs chambres; une vérandah régnait tout autour. Le sol était en terre très fine, tirée des immenses fourmilières qui abondent dans toute l’Afrique ; les filles du harem la délayaient avec leur salive, l’étendaient et lui donnaient, par un frottement répété, un poli remarquable. Fatiguées de ce travail pénible, elles osèrent un jour se révolter. Le roi, irrité, ordonna de donner à chacune un gros bâton, et de les faire combattre les unes contre les autres. Le combat devint rapidement si acharné, que Lobengula le fit cesser, non assurément par pitié, c’est là un sentiment auquel il est absolument étranger, mais par crainte de voir sa marchandise humaine perdre de sa valeur. Est-il besoin d’ajouter que la leçon profita et que le travail s’acheva sans murmure. La maison était un vrai bazar, remplie d’objets bizarres et disparates venus d’Europe. Lobengula ne l’habitait jamais; il préférait son kraal et son wagon, où ses femmes favorites devaient, à tour de rôle, lui tenir compagnie. De là, il surveillait un grand enclos, où le colonel Wood vit cinq à six cents bêtes à corne, nombre de moutons et de chèvres qui sont dépecés devant le roi, et dont il distribue libéralement la chair à ses visiteurs et à ses guerriers2.
La nourriture principale, dans tout le Mashonaland, est une pâte de millet, sodza ou ufa , à laquelle les femmes ajoutent, pour lui donner un peu plus de goût, des sauterelles ou des chenilles 3. Elles les recueillent en grand nombre durant la saison où elles paraissent, les font sécher, les réduisent en poudre et les conservent dans de grands sacs d’écorce pendus aux arbres du kraal, leur unique garde-manger. Le manque complet de sel, qui ne se rencontre pas dans cette partie de l’Afrique, est une des plus grandes privations dont les indigènes aient à souffrir. Il n’est pas de présent qui
1 1l n’en avait guère conservé qu’une seule coutume, à laquelle il n’aurait jamais voulu manquer; le jour de naissance de la reine, sa famille et lui, comme de loyaux Anglais, ne manquaient jamais de boire à sa santé.
2 Pendant que je préparais ce travail, Lobengula, poussé par ses mauvais instincts, par les passions de ses indunas et de ses soldats, ne craignit pas d’attaquer les Masbonas, comptant comme toujours sur une victoire rapide et facile. Les Mashonas invoquèrent le secours des Anglais. Une force de 620 hommes de la police locale se mit en marche. Lobengula, malgré une résistance acharnée, complètement vaincu, dut s’enfuir, et sa capitale Buluwayo tomba aux mains des Anglais.
3 Ces chenilles, longues de près de 3 centimètres, sont de couleur brune, et couvertes de longs poils noirs. Elles abondent dans le pays, et les nègres s’en servent pour assaisonner leur sodza; ils les croquent aussi crues avec avidité.
leur soit plus acceptable qu’un morceau de sel ; ils le sucent avec autant de plaisir qu’un de nos enfants un bonbon. Tous les moyens leur semblent bons pour suppléer à ce manque de sel. Un jour, à Chipunza, Bent vit nombre de femmes occupées à brûler de petits tas de bouze de vache et à recueillir avec soin les cendres pour les mêler à leur nourriture, à laquelle les nitrates contenus dans la cendre devaient ajouter un peu de saveur. Dans de rares occasions, ils mangent de la viande de bœuf ou de chèvre. Nous avons dit que les cervidés étaient rares dans le pays : les lièvres pris au piège, les rats, les souris, qu’ils mangent avec grand plaisir, complètent leur nourriture animale. Pour la cuire, ils obtiennent du feu en frottant rapidement deux bâtons l’un contre l’autre et en recueillant l’étincelle sur un fragment de tissu végétal ou de toute autre matière facilement inflammable, qu’ils ont toujours soin de porter dans une petite boîte suspendue à leur ceinture. Leurs boissons sont le lait aigre, mast , ou la bière, sodza. Pour fabriquer la bière, on laisse des grains de mahatla macérer dans l’eau jusqu’à ce qu’ils germent; ils doivent alors être séchés au soleil, mêlés à d’autres grains non germés, écrasés ensemble dans des mortiers, puis bouillis pendant deux jours. La fermentation est rapide, et on obtient ainsi une boisson forte et enivrante; mais elle ne peut se conserver longtemps. C’est un talent très apprécié chez une jeune fille de savoir bien préparer le sodza, et sa valeur vénale s’en accroît dans de notables proportions.
Le costume est facile à résumer : hommes et femmes vont à peu près nus, se contentant pour tout vêtement d’un pagne très court. Quelquefois les hommes jettent sur leurs épaules une peau de bête, d’autres plus simplement ont une plume d’oiseau plantée derrière l’oreille. L’orgueil du nègre est dans sa chevelure haute et touffue, ou la vermine se plaît et se reproduit. On a si souvent décrit ces coiffures monumentales, qu’il est inutile d’y revenir; elles varient de tribu à tribu et deviennent une marque distinctive qui permet de les reconnaître. Nous en citerons une seule assez originale.
A Zamopera, petit village non loin du Sabi, Bent vit venir à lui une troupe d’hommes et de femmes. Les hommes portaient les cheveux tressés en nombreuses petites nattes agrémentées de cauries ou de grains divers et retombant sur le visage qu’elles cachaient presque entièrement. Les femmes, au contraire, rasent tous leurs cheveux, réservant seulement une petite place au sommet de la tête. Elles se rendent mutuellement le service d’enfiler des perles sur les cheveux qui restent et qui forment ainsi une mince calotte sur le haut du crâne.
Hommes et femmes, à défaut de vêtement, se couvrent d’ornements, si l’on peut les appeler ainsi. Dans le Matabeland, les deux sexes portent des anneaux de la cheville au genou. Dans le Manicaland, les hommes ont les oreilles percées d’un large trou dans lequel ils insèrent un gros roseau décoré de dessins très élaborés et qui sert à renfermer leur provision de tabac. Umgabé, le chef de la région oh sont situées les ruines de Zimbabwe, avait pour tout vêtement un collier de gros grains de verroterie d’origine vénitienne dont il n’était pas peu fier et qui datait vraisemblablement de plusieurs siècles. Les ornements indiquent quelquefois le rang. Les femmes de Lobengula ont seules le droit de se parer de grains d’une certaine couleur ou de placer sur le sommet de leur tête une petite plaque en métal de la taille d’une pièce de cinq francs. Les guerriers Matabèles sont fiers d’un costume destiné, croient-ils, à frapper l’ennemi de terreur. Il consiste en un manteau de plumes d’autruche, en plumes noires plantées droites sur la tête et en queues d’animaux divers attachées aux jambes. Quand ils vont au combat, ils prennent aussi un bouclier couvert de peau de bœuf, qui les garantit contre les assegais et les lances.
Les deux sexes portent, pendus à la ceinture de leur pagne, certains objets usuels, des étuis pour les aiguilles, des boîtes pour le tabac, des peignes, des strigilles pour racler la sueur qui les couvre dans les chaudes journées de marche. Tous ces objets, en bois, en os, en ivoire, sont couverts de fines gravures, lignes, cercles, rinceaux, zigzags, losanges, aussi de fils de cuivre ou de laiton , montrant, par leur disposition, un certain goût esthétique.
Les femmes mashonas sont tatouées; à M’iala, elles portent sur le ventre de longues lignes cicatricielles au nombre de trente ou quarante, toujours tracées avec une extrême régularité. Bent voulut en vain photographier ces tatouages ou même les compter. Les femmes fuyaient éperdues, dans un élan tardif de modestie1. Sur d’autres points, la mode est différente; dans le pays de Musungaikwa, le tatouage représente des lézards ; dans le Gambidji, des points. On l’obtient tantôt au moyen de certaines préparations connues seulement de quelques vieilles femmes, tantôt par des scarifications. Quel que soit le procédé employé, le tatouage reste indélébile.
1 De petites tourelles assez semblables à nos pigeonniers et qui servent de greniers, les fourneaux destinés à la fonte du fer portent cette même décoration surmontée de deux ronds figurant les seins. Evidemment elle avait un sens qui nous échappe. Elle présente une curieuse analogie avec les figures gravées sur les parois des cavernes de la Marne ou de notre Midi ou bien encore sur les vases de diverses provenances, et notamment sur ceux d’Hissarlik.
Nous savons peu de chose sur le mariage; les coutumes varient singulièrement dans ces immenses territoires, chez ces peuplades dispersées, souvent sans rapport entre elles. La polygamie existe; mais elle est surtout en usage chez les chefs qui seuls peuvent se donner le luxe de plusieurs femmes. Dans le pays gouverné par M’koto, le fils aîné hérite des femmes de son père, et si elles sont encore jeunes ou jolies, aucun préjugé ne l’empêchera de les épouser.
Gomme dans presque tous les pays barbares, les femmes s’achètent sans que l’on songe à consulter leur désir. C’est le droit du plus fort dans son odieuse rigueur. Au Bechuanaland, le prétendu se présente avec un troupeau de bœufs. Le marchandage est long et vivement discuté. Il faut tant de bœufs pour le père qui a élevé la jeune fille, tant de bœufs pour la mère qui l’a nourrie de son lait. D’autres parents réclament aussi leur part. En cas de divorce du moins, la femme a le droit de récupérer tout ce qui a été payé pour elle, et elle ne peut plus être vendue de nouveau. Si la femme n’a pas été achetée et payée, comme compensation, les enfants appartiennent à la famille maternelle. Chez les Mashonas, une partie de la valeur de la jeune fille doit être payée avant le mariage, le solde à la naissance du premier enfant. Si à ce moment, le mari et la femme sont dans l’impossibilité de se libérer il est d’usage pour les parents de la femme d’attendre la naissance du second. Si la même situation continue, les deux époux deviennent esclaves et on ne répugne guère à les employer aux plus rudes travaux.
Dans une autre tribu de la même race, nous voyons le prétendu tenu de ne jamais parler à celle qui doit devenir sa femme qu’en présence de ses parents; et du plus loin qu’il aperçoit sa bellemère, il doit se mettre à genoux et attendre dans cette humble attitude quelle se soit éloignée.
Chez les Matabèles, les mariages entre parents jusqu’au degré de cousin germain inclusivement sont strictement prohibés. Le roi, tout despotique que soit son autorité, ne peut, par un vieil usage, épouser qu’une femme choisie par ses guerriers. C’est elle seule qui porte le titre d’épouse royale, et c’est à son fils aîné qu’échoit l’héritage. Si elle n’a pas d’enfants mâles, le roi est tenu de prendre pour femme une de ses sœurs et c’est à elle et à ses enfants qu’appartiennent tous les droits. Lobengula avait un fils né avant qu’il ne fût parvenu au rang suprême, les Indunas décidèrent qu’il ne pouvait succéder à son père. Fait rare chez les nègres, où le suicide est presque inconnu, le jeune homme, désespéré de la situation qui lui était ainsi faite, se tua, et sa sœur, ne voulant pas lui survivre, imita son exemple.
L’esclavage existe chez les différents peuples de l’Est africain sous la forme la plus dure. On vend les prisonniers faits dans le combat; on vend ceux obtenus dans les trop fréquentes razzias. Les parents n’éprouvent aucun scrupule à vendre leurs enfants; et leur unique souci, en les voyant partir, est que le marché n’a pas été aussi avantageux qu’ils l’espéraient. Le prix actuel pour un enfant fort et bien venu est un fusil. Naturellement, quand les filles sont nubiles, elles deviennent les femmes de leurs acheteurs, sans que pour cela leur esclavage cesse, et il est bien probable que, chez certaines tribus, nous serions condamnés à retracer des scènes aussi odieuses que celles que le P. Àccaire a vues récemment dans les villages situés sur la rive droite de l’Oubanghi. On amène les esclaves sur le marché public, et celui qui ne peut se payer le luxe d’un homme entier, achète seulement le membre qu’il désigne à son gré. S’il choisit le bras ou la jambe, il les marque avec de la craie, et le propriétaire attend que d’autres clients viennent marquer les parties à leur convenance. Quand le malheureux est ainsi vendu en détail, on lui coupe la tête, et ses restes sont dévorés sur place par les acquéreurs1.
Les explorateurs qui sont nos guides en disent moins encore sur les rites funéraires de ces peuples que sur les coutumes du mariage. Nous savons seulement qu’ils permettent difficilement à un étranger d’en être le témoin. En général, dans toute la Cafrerie, les corps roulés dans des nattes sont confiés à la terre au milieu des chants et des coups de tam-tam. On dépose à côté du mort un bol et une calebasse, puis on élève une pyramide de pierres. IJn Mashona ne passera jamais devant un de ces cairns sans ajouter pieusement une pierre. Le même usage, inspiré par un sentiment semblable, a existé pendant de longs siècles dans le nord de l’Europe ; et selon toute apparence, on le retrouverait encore de nos jours dans maintes localités. Chez les Séchuanas, un homme ne doit pas mourir chez lui; on se hâte d’enlever le malade dès que l’agonie commence. Si l’enlèvement a trop tardé, la maison est abandonnée, nul ne voudrait plus l’habiter. C’est le même sentiment, sans doute, qui pousse les Matabèles à traîner les mourants loin du campement et à les abandonner aux félins et aux loups, qui en font rapidement leur proie. Un trafiquant vit ainsi traîner un jour un malheureux Cafre atteint d’une grave dyssenterie, et ce fut à grand’peine qu’il parvint à l’arracher à ses bourreaux. La même inhumanité se montre dans le traitement infligé aux jumeaux; ils sont regardés, je ne sais pour quelle raison, comme une honte pour la famille, et
* Anthropologie , 1894, p. 374.
dès leur naissance, les parents se hâtent de les déposer dans une jarre et de les abandonner.
11 est difficile de se rendre compte des sentiments religieux d’une race étrangère. Ce sont là des sentiments intimes qui échappent à toute analyse. Une étude longue et sérieuse permettrait seule de les approfondir; et les voyageurs, trop pressés pour contrôler les récits qui leur sont faits, se prononcent souvent avec une insouciante légèreté, en accommodant les croyances religieuses des populations qu’ils visitent à leurs propres opinions, voire même à leurs préjugés. C’est donc avec une grande réserve que nous abordons la question.
Répétons tout d’abord ce que nous avons déjà dit pour les mariages; la diversité extrême de ces peuplades s’étend à leurs manifestations religieuses. Certaines d’entre elles regardent les lions comme des dieux; les Ba-quaina éprouvent le même sentiment pour les crocodiles. C’est un honneur pour toute une famille, honneur dont la victime elle-même se serait sans doute volontiers passé, si un des leurs est dévoré par ces monstres. Les sujets de Khama avant leur conversion avaient, nous l’avons vu, un chevreuil pour protecteur. Le jour de la nouvelle lune est une fête pour les Matabèles; tout travail cesse et de nombreux bestiaux, bœufs, moutons ou chèvres sont amenés au kraal. Les animaux sont immolés en présence du roi et des principaux chefs, comme une offrande au dieu suprême Muali et aux ancêtres Mozïmos dont on invoque l’intercession auprès de Muali. Mais nul ne doit, sous peine de la vie, toucher à la viande avant vingt-quatre heures révolues, afin que les Mozimos puissent choisir les morceaux à leur convenance. Quelquefois on ajoute à la viande de la bière préparée avec un soin particulier et extrêmement capiteuse. Cette dernière offrande est sans doute plus agréable aux ancêtres, car elle disparaît presque toujours durant la nuit, au grand profit de quelques-uns de leurs descendants.
La pierre elle-même est sur certains points l’objet d’une grande vénération et probablement d’un sentiment plus puissant encore. On cite, sur les bords du Daka, une grande dalle qui porte sur l’une de scs faces entaillées de quelques centimètres, les empreintes du pied d’un homme et des griffes d’un lion; sur les autres faces, les empreintes des pieds de divers animaux. Nul ne peut dire l’origine de ces gravures, ni la raison du respect superstitieux dont elles sont environnées.
1 Léo Africanus, géographe arabe du seizième siècle, cite Muzimo comme le dieu suprême du Monomotapa, et Gravenboëk, qui écrivait à la fin du dix-septième siècle, dit en parlant des mêmes peuples : « Divinitatem aliquam Messimo dictam in lucis, summo cultu venerantur. » Il est difficile de ne pas faire remonter jusque-là l’origine du mot Monmo.
Les Mashonas paraissent avoir un sentiment religieux plus élevé que les autres peuplades de l’Est africain. Ils croient à un dieu unique ( Muali ), qui voit tout et qui sait tout. Ce dieu demeure au fond d’une caverne mystérieuse. Ils admettent aussi une autre vie, cette pensée si haute, si consolante et si profondément gravée dans le cœur de l’homme de tous les temps et de tous les pays. Malheureusement, ils déshonorent ces nobles croyances par les plus abjectes superstitions. Partout, les sorciers jouent un grand rôle; couverts d’oripeaux les plus bizarres, ils prétendent guérir les malades et prédire l’avenir par des danses, des contorsions et des chants absolument grotesques, mais qui fascinent les assistants. Leurs ordres, quelque cruels qu’ils puissent être, sont implicitement obéis. Une maladie épidémique inconnue avait éclaté chez les Mangwatos; elle frappait surtout les enfants; trois cents étaient atteints, cinquante étaient morts et ceux qui vivaient encore restaient en grand danger. Les sorciers furent consultés ; ils ordonnèrent le sacrifice d’un enfant; ses pieds, ses mains devaient être bouillis et cet affreux bouillon administré aux malades. L’explorateur qui m’a raconté le fait n’a pu me dire l’effet que le remède avait produit.
Les divers peuples de l’Europe et de l’Amérique ont fait et font de grands efforts pour répandre le christianisme en Afrique; mais, il faut bien l’ajouter, les résultats obtenus sont loin de répondre aux généreux dévouements qu’ils suscitent. Pour ne parler que des pays que nous étudions, les Jésuites eux-mêmes, malgré leurs talents et malgré leur zèle, ont échoué dans le Matabeleland. J’ai cité, il est vrai, Khama; c’est là jusqu’à présent un fait unique parmi les chefs de l’Est africain. Séchélé, un des grands chefs du Bechuanaland, était chrétien ; il paraissait sincère et assistait régulièrement aux offices de son église; mais sa femme étant morte, il est revenu à ses errements passés et il n’est pas d’idolâtre plus malfaisant. 11 faut ajouter qu’au temps de sa prétendue conversion, il se montrait vis-à-vis de ses sujets le tyran le plus cruel et le plus odieux. Le frère d’un chef voisin s’étant réfugié chez lui, il le fit traîtreusement assassiner. Un des siens lui ayant dérobé un peu de poudre, il lui fit crever les yeux, puis assommer à coups de bâton. On pourrait multiplier à l’infini de semblables traits; tel était ce chrétien que les missionnaires protestants se plaisaient à citer comme une de leurs plus brillantes conquêtes!
Les hommes de Masoupa possédaient une église, une école, une station de missionnaires. Tout cela tombe aujourd’hui en ruines. Appelés à contribuer à des réparations urgentes, ces hommes répondirent, d’une voix unanime, que la maison appartenait à Dieu, que c’était à Dieu qu’il appartenait de la réparer. On croirait, en
vérité, entendre un de nos conseils municipaux. Un vieillard, à qui l’on donnait chaque année une couverture, s’écria en voyant le cadeau omis : « Plus de couvertures, plus & alléluia. » C’était la couverture qui dictait sa conviction. Les couvertures, hélas ! ont été trop souvent les mobiles de ces conversions intéressées ; et il est permis de se demander si nos doctrines si pures et si élevées ne dépassent pas le niveau des nègres grossiers et sensuels que nous connaissons.
Sauf sur les côtes, le commerce, ce grand lien entre les nations, ne se fait que par échange. A mesure que l’on pénètre dans cette partie de l’Afrique, les vivres, les acquisitions, les services, se payent en couvertures, en grains de verroterie, en menus objets d’importation européenne; et durant les longs mois que Bent passa dans le Mashonaland, il n’eut jamais besoin de recourir à l’emploi de l’argent, dont les nègres paraissaient ignorer totalement la valeur.
L’industrie est aussi peu avancée que le commerce. Dès la plus haute antiquité, les Africains savaient fondre le fer. Sans doute, les moyens dont ils se servaient étaient très primitifs, très défectueux, et ne devaient guère différer de ceux encore actuellement en usage. Le minerai mêlé, en général, d’une certaine quantité de manganèse, existe en abondance dans les montagnes, sur les pentes du mont Wedza principalement. Les nègres le broient et le déposent dans d’immenses fours construits en terre et munis d’une cheminée large et basse, chauffée au charbon de bois. Le feu est activé par quatre grands soufflets en peau de bœuf ou de chèvre insérés dans des cheminées d’appel et que deux ouvriers suants et haletants ne cessent de faire mouvoir jusqu’à ce que la fusion soit complète. Les forgerons s’emparent alors de la masse en ignition et l’amènent à la forme voulue, à l’aide de lourds marteaux en diorite. Des villages entiers n’ont que cette occupation ; ils échangent les assegais, les pointes de flèche barbelées, les outils nécessaires au travail de la terre contre les grains, les bestiaux indispensables à leur subsistance, que les villages voisins viennent à leur tour apporter.
Nous avons dit l’antiquité de ces fonderies de fer. L’écrivain portugais dos Santos 1 les décrivait, il y a trois siècles déjà, telles qu’elles sont aujourd’hui; les Arabes les connaissaient certainement bien des siècles auparavant ; et si nous acceptons ce qu’avancent certains préhistoriens, elles étaient déjà en usage alors que nos ancêtres ne se servaient encore que de la pierre pour toute arme et pour tout outil.
1 Ethiopia Oriental e varia historia de causas notaveis de Oriente , Evora 1609, tract, par le Théatin Charpy, Paris, 1864. Dos Santos a joui longtemps d'une grande autorité, mais nous devons reconnaître que sa crédulité est extrême.
Les nègres fabriquent aussi la poterie; en général, ce sont les femmes qui se chargent de ce travail. De grandes jarres noircies à l’aide de la plombagine sont recherchées pour les besoins du ménage. Sur quelques points, dans la vallée du Mazoë, notamment, on trouve des poteries plus fines, de formes plus artistiques, décorées de lignes, de chevrons, de dessins divers tracés avec de la plombagine ou de l’hématite. Quand nous aurons ajouté que les habitants de l’Est africain tirent quelques étoffes grossières de la fibre des arbres ou de certaines plantes textiles, le coton, par exemple, qui croît spontanément dans la région, nous aurons complété tout ce qu’il est possible de dire sur cette très primitive industrie.
Ces populations sont douées d’un sens musical développé. Dans chaque village, il y a un ou plusieurs musiciens désignés. Leurs instruments, cymbales, harpes, tambours, tamtams, sont rudement fabriqués. On est frappé de leur ressemblance avec les mêmes instruments dans la haute Égypte ou dans le Congo. C’est un argument qui vient s’ajouter à beaucoup d’autres, pour établir l’origine commune des diverses peuplades africaines1. Les chants des Mashonas sont lents et monotones ; la mélodie est triste ; c’est un fait assez général chez les sauvages; ils s’encouragent réciproquement en chantant, dans leurs durs travaux ou dans leurs expéditions de guerre ou de chasse. Leurs danses, je l’ai dit, sont une série de sauts, de contorsions bizarres; ils s’y livrent avec ardeur pendant des heures, jusqu’à ce qu’épuisés, couverts de sueur, ils tombent à terre presque inanimés.
Une seule de leurs coutumes paraît assez originale; dès qu’un induna se montre, on doit l’accueillir par des battements de mains répétés et ils doivent durer jusqu’à ce qu’il soit assis. C’est un honneur dont ils se montrent fort jaloux, et un Européen lui-même les offenserait gravement en manquant à ce cérémonial habituel.
Nous venons de résumer tout ce que les explorations les plus récentes nous ont appris sur ces populations intéressantes à tant de titres. Il reste maintenant à dire le passé du pays et à rechercher tout ce qu’il est possible de savoir sur les antiques monuments qui le couvrent.
* Remarquons ici, bien que ce soit étranger à notre sujet, que les savants les plus éminents de l’Amérique, Morgan et Brinton, pour ne citer que ceux-là, sont d’accord pour admettre l’unité primordiale des races américaines, en apparence si diverses. Partout et toujours, la vérité finit par triompher.
L’explorateur peut pénétrer dans le Mashonaland1 par deux routes différentes, soit en débarquant à Beira ou à Sofala, sur la côte baignée par le canal de Mozambique, et en empruntant le territoire portugais; soit par le Bechuanaland 2, vaste région annexée, en 1885, à l’Empire britannique et dont la superficie est à peu près égale à celle de la France3.
Peu après son annexion, le Bechuanaland a été érigé en colonie de la Couronne et placé sous l’administration du gouverneur du Cap. Dans la partie où les Anglais sont établis, s’élèvent des villes naissantes et déjà prospères : Taungs, Vryberg, Mafeking, reliées par des voies ferrées à Kimberley, la capitale du Griqualand, possèdent des télégraphes électriques, des hôtels, des clubs, des journaux, toutes les ressources, en un mot, et tous les avantages du progrès moderne. Au nord et à l’ouest, résident des chefs complètement soumis au protectorat anglais. Montsoia, le chef des Barolongs, jadis le plus redoutable de tous, aujourd’hui vieux et usé par les excès de tout genre, est nominalement chrétien. Le gouvernement anglais lui fait une pension de 25 livres sterling par mois (625 francs), et il passe son temps à compter son or et à le disputer avec ténacité à ses nombreuses femmes qui en réclament leur part pour acheter des robes voyantes et tout le clinquant européen. Quelle que soit la défiance des nègres et leur haine probable contre leurs conquérants, la domination de ces tyranneaux d’une cruauté souvent révoltante est peu regrettée. Chacun de leurs sujets était tenu d’un tribut annuel en ivoire, en peaux, en plumes rares, en graines de mahatla. Malheur à celui qui n’avait pu s’acquitter au moment voulu, il devait amener un de ses enfants qui devenait esclave pour la vie!
Certains chefs, Khama par exemple, jouissent encore d’une semi-indépendance; mais cette indépendance disparaîtra rapidement si, comme on l’affirme, des filons d’or propres à être
1 Les limites très approximatives encore du Mashonaland sont le Zambèse au nord, le Transvaal, dont il est séparé par le Limpopo, au sud.
2 L’origine du nom de Bechuanaland est inconnue. Quelques-uns veulent le faire dériver des Ba-quaina, une des tribus les plus puissantes de la région.
3 La superficie totale des possessions britanniques dans le Sud-Est africain est de 943 270 milles carrés, soit 1 665 310 kilomètres carrés. La population, d’après un recensement récent, est de 3 156 502 âmes.
exploités se rencontrent dans le pays. Déjà les prospectors arrivent pour étudier le terrain. Us campent auprès de Victoria ou de Salisbury. Si leur rapport est favorable, ce qui ne paraît guère douteux, bientôt affluera la foule des chercheurs d’or avec leurs violences, leurs vices, leur misère morale, et le pays entrera dans une nouvelle phase dont il est difficile de prévoir les conséquences L
C’est dans des wagons attelés de bœufs que nos explorateurs quittèrent Mafeking, disant adieu pour de longs mois à la vie civilisée. Les bœufs vont d’un pas bien lent; il faut s’arrêter après chaque trek ou marche de trois heures, et un repos au moins égal est obligatoire. Pour comble de malheur, des pluies torrentielles avaient changé les chemins en marécages. Six fois dans la même journée, il avait fallu décharger les wagons pour les retirer de l’océan de boue où ils s’étaient effondrés; et en deux jours, on n’était arrivé qu’à un mile de Mafeking.
La route était triste et déserte; nos voyageurs n’avaient devant eux que de vastes plaines, où les arbres étaient abattus pour les besoins des mines de diamant de Kimberley. Chaque jour, la zone de destruction s’étend plus loin; et, avec une coupable imprévoyance, on sacrifie les nécessités de l’avenir aux exigences surexcitées du présent. Après une marche longue, pénible et monotone, sans autres péripéties que de nombreux accidents journaliers, toutes les fatigues, tous les mécomptes sont oubliés, les explorateurs sont arrivés au Shashi, qui forme de ce côté la limite entre
* La Compagnie a fait élever deux forts, Victoria au sud, Salisbury au nord des possessions qui lui ont été concédées par une charte royale du 29 octobre 1889. A Salisbury, le drapeau anglais a été planté dans une vaste plaine absolument déserte le 11 septembre 1890 et aujourd’hui la ville possède des églises, un hôpital, une banque, un conseil d’hygiène; le télégraphe la relie au monde civilisé, des journaux vont porter au loin ses nouvelles, et la poste lui apporte chaque semaine celles de la mère-patrie. Des routes sont ouvertes; un chemin de fer à travers le Mashonaland devant aboutir à Beira est concédé; un autre se dirigeant vers le nord, est en exécution sur un parcours de 100 miles. Mais jusqu’à ce que ces voies ferrées soient en exploitation, les vivres, les marchandises, ne peuvent arriver que sur des wagons à bœufs et avec de grandes difficultés et de grands mécomptes. Aussi les habitants sont-ils toujours exposés à la famine, et les provisions atteignent-elles parfois des prix fantastiques. Peu de temps avant l’arrivée de M. Bent à Victoria, une livre de lard se payait 10 francs et un pot de confitures presque autant. Ce dernier fort est assez mal situé au milieu de marécages; tous les Européens sont atteints par la fièvre et les chevaux par une maladie mal définie à laquelle aucun d’eux jusqu’à présent n’a pu résister. Malgré ces graves inconvénients, comme on signale dans les environs, de riches dépôts d’or, Victoria est certainement destinée, pour un temps tout au moins, à une grande prospérité.
LH MASHONALAND
le Bechuanaland et le Mashonaland; ils ne sont plus qu’à une faible distance de Zimbabwe, ces ruines qu’ils sont venus chercher si loin.
Disons tout d’abord que Zimbabwe n’est pas un nom propre; il est d’origine cafre et signifie le kraal ou le campement du chef, et les nègres parlent de nombreux Zimbabwe sur le Limpopo, sur le Sabi, et même dans l’intérieur des terres. Pour nous conformer à l’usage, nous réservons ce nom aux seules ruines les plus remarquables et les plus considérables de toutes, situées non loin de Victoria.
Ce n’était pas tout d’arriver à Zimbabwe, d’établir un camp, à l’abri également des maraudeurs et des chacals, les seuls hôtes désagréables que l’on eût à redouter; il fallait visiter ces ruines envahies depuis longtemps par une abondante végétation tropicale, par une véritable forêt d’orties gigantesques et dangereusement piquantes ; il fallait les étudier, les photographier, exécuter des fouilles qui permissent de s’en mieux rendre compte. Pour cela, il fallait s’entendre avec Umgabé, le chef auquel le territoire appartenait.
L’entente ne fut ni longue ni difficile à établir. Umgabé promit le nombre d’ouvriers demandés à la condition, tant sa défiance des Européens à cet égard était grande, que l’on respecterait ses femmes. Trente nègres furent engagés au prix d’une couverture par mois. Ces couvertures avaient été achetées au fort Tuli, au prix de à sh. 6 d. (5 fr. 60) pièce; à Londres, elles auraient valu à peine la moitié. C’étaient là les gages réguliers du moment; ils augmenteront sans doute rapidement avec la recherche de l’or, destinée à prendre un grand développement. Ces hommes se montrèrent bons ouvriers, toujours gais et contents ; mais ils eurent bien de la peine à s’accoutumer à nos outils, à la pelle et au pic surtout. Leur principal emploi fut de détruire la brousse, ce dont ils s’acquittaient à merveille, à l’aide des petites hachettes du pays. Comme tous les Mashonas, ils étaient très craintifs et il est difficile de dire qui leur inspirait le plus de frayeur, des Anglais ou d’ Umgabé. Au premier mot de reproche, ils disparaissaient rapidement et restaient plusieurs jours sans revenir. Quelquefois même, ils ne reparaissaient plus du tout; mais nombre d’autres se présentaient pour prendre leur place; et les travailleurs, durant tout le séjour de Bent, ne lui firent jamais défaut. Chaque matin, le camp offrait l’aspect le plus animé. De toutes les hauteurs descendaient des hommes, des femmes, des enfants, chargés de provisions de toute espèce : des poules, des œufs, du miel, des patates, des tomates d’une taille exceptionnelle, du riz, des câpres,
des noisettes, dont les habitants sont très friands l. Voyant le désir des Anglais, ils joignirent bientôt aux provisions des ornements en bois ou en os, des couteaux, des boîtes à tabac ou à graisse, des instruments, des outils de toute espèce, souvent artistiquement travaillés, qu'ils cédaient volontiers pour quelques verroteries, ou quelques mètres d’étoffe commune; mais ce n’était qu’après un long marchandage où ils étaient passés maîtres, que le marché pouvait se conclure.
Les ruines de Zimbabwe, situées par 20° 16' 30" de latitude sud et par 31° 10' 10" de longitude-est, à 3300 pieds au-dessus du niveau de la mer, s’étendent sur la rive ouest du Sabi, et on peut les suivre sur un assez long parcours 2. Les plus remarquables sont l’acropole, planté sur une colline granitique, Kopje , qui domine toute la plaine; un temple sur le versant de cette colline; et dans la vallée même, à proximité de l’eau, une masse de ruines également difficiles aujourd’hui à distinguer ou à décrire 3.
L’acropole, de forme elliptique, est entourée par une muraille construite en pierres de petit appareil, blocs de granit équarris au marteau sans aucun emploi du ciseau, dressés et superposés L Ni ciment, ni mortier n’ont été employés, ce qui a contribué à l’absence de toute végétation pariétaire et, par suite, à la remarquable conservation de la citadelle.
Cette muraille atteint encore sur certains points jusqu’à 30 pieds de hauteur, sur 15 ou 16 d’épaisseur à sa base 5. Pour rompre la monotonie que devait présenter un pareil amas de pierres sans ouverture, l’architecte avait placé, de distance en distance, des rangs de pierres posées obliquement dans des directions différentes, essai évident d’ornementation. Pour ajouter à la solidité, des contreforts, construits avec les mêmes procédés et les mêmes matériaux, étaient placés à l’intérieur de distance en distance. Sur certaines de ses parties, le mur était couronné de petites tours alternant avec des monolithes d’un effet original et bizarre6. Avec
* Quelques-uns de ces végétaux ne croissent pas spontanément en Afrique. Les semences ont dû être apportées par les traitants divers qui ont visité le pays.
2 Les ruines connues jusqu’à présent couvrent une superficie d’environ 1600 mètres de longueur sur 400 mètres de largeur.
3 British. Ass. for the Advancement of Science, Edinburgh, 1892, p. 558, 900. — R. Swan, The Orientation and architectural Nature of the ruined Temples of Mashonaland, ibid., p. 816.
4 Sur un seul point le schiste remplace le granit.
5 Nous reproduisons les mesures de Bent. Rappelons seulement ici, que le pied anglais dépasse légèrement 30 centimètres.
G « Producing one of the most peculiar and unique form of décoration I hâve ever seen. » Bent, L c., p. 107.
ses assises régulières et sa parfaite symétrie, il présente un aspect vraiment imposant; et bien que ses fondations ne dépassent guère deux pieds de profondeur, sa solidité paraît aujourd’hui encore, aussi entière qu’au jour de sa construction. Trois portes donnaient accès dans l’acropole; on y accédait par des couloirs longs et tortueux, présentant à chaque pas des coudes et formant un véritable labyrinthe, où il était presque impossible de se retrouver sans une exacte connaissance des lieux.
Outre ces fortifications créées par les hommes, l’acropole était protégé, d’un côté, par un précipice pouvant avoir de 70 à 90 pieds de profondeur; au sud, par une suite de gigantesques boulders qui rendaient toute escalade impossible à tenter. Des marches creusées dans une faille du rocher permettaient bien d’y arriver; mais ces marches étaient interrompues à chaque pas par des tournants nombreux, par des passages souterrains. Tous les interstices entre les boulders étaient bouchés; les portes étaient murées; tout indique les dangers qui menaçaient les habitants, véritable garnison en pays ennemi, et les précautions infinies qu’ils avaient prises pour les éviter.
Dans les différentes perturbations géologiques qui ont marqué le passé de notre globe, des boulders de taille et de poids considérables ont été plantés debout sur le sommet du Ropje. Les plus grands mesurent jusqu’à 50 pieds de hauteur. Les anciens habitants avaient ménagé sur le plus élevé de tous une petite plateforme; des marches en ciment1 permettaient l’accès. Était-ce un lieu d’adoration? Était-ce un poste de vigie? Nul ne le saurait dire. Bent nous apprend seulement que du sommet, la vue, limitée au loin par les monts Livouri et Bessa et par des massifs d’arbres magnifiques, est splendide, et que ses compagnons et lui ne se pouvaient lasser de la contempler.
Quand nous aurons dit qu’un petit temple s’élevait au milieu de l’acropole, qu’il était soutenu ici par des boulders, là par des murs souterrains établis sur un sol argileux; qu’à l’intérieur, on peut voir encore des traverses en stéatite chargées d’oiseaux en relief, nous aurons mentionné tout ce qu’il est possible de connaître de l’acropole de Zimbabwe, la partie la plus ancienne parmi ces ruines et assurément celle érigée avec le plus de soin.
Le temple sur le versant de la colline, presque au niveau de la naissance de la vallée, est, selon toutes les apparences, postérieur à l’acropole. Il est également de forme elliptique, comme le temple
{ Remarquons ici, comme sur plusieurs autres points, l’emploi du ciment. Si donc les habitants de Zimbabwe bâtissaient en pierres sèches, c’était par choix et non par nécessité ou par ignorance.
de Saba, la capitale des Sabéens; comme la forteresse de Nakab-el- Hajar, situés l’un et l’autre dans l’Arabie du Sud L Le mur qui l’entoure mesure 280 pieds de longueur et s’élève à 35 pieds audessus du sol. Sur quelques points, on relève une largeur de plus de 16 pieds; sur d’autres, elle n’est que de 5 pieds seulement. Son érection date certainement d’époques différentes; au sud-est, nous voyons des murs, construits en petit appareil, aussi réguliers que ceux de l’acropole; une décoration tentée à l’aide de fragments de schiste noir, tous ramenés au même volume, un couronnement de larges dalles de granit sur lesquelles les servants du temple ou les adorateurs du dieu pouvaient circuler à l’aise. Au nord-ouest, au contraire, la maçonnerie est irrégulière, peu soignée. Pouvons-nous en conclure que cette partie a été plus tardivement élevée?
Le temple possède trois entrées : celle du nord, faisant face à l’acropole, paraît la principale; elle est très étroite, pavée en ciment, tiré de roches granitiques réduites en poudre. C’est sur ce point que convergent les différents passages souterrains très nombreux sous le temple. A l’intérieur, nous noterons une plate-forme construite avec des couches successives de ciment et précédée de plusieurs marches aussi en ciment; puis deux tours rondes présentant dans leur construction la plus remarquable symétrie. Leur hauteur est de 35 pieds, leur diamètre au sommet de 4 pieds environ. L’une et l’autre sont de maçonnerie pleine, et leur solidité paraît assurée bien que leurs fondations aient à peine un pied de profondeur et que, comme pour les autres édifices de Zimbabwe, les pierres n’aient entre elles aucune sorte de liaison. On ne saurait mieux comparer ces tours qu’aux Nuraghi de la Sardaigne 2 et, comme pour celles-ci, le but de leur érection nous échappe.
Trois monolithes d’un poids considérable sont placés dans l’intérieur du temple, deux au nord-ouest, non loin de l’entrée principale, le dernier auprès de l’autel. Ce sont de grossiers blocs de granit de 11 pieds environ de hauteur3; ni ciseau, ni instrument d’aucun sorte ne les ont touchés. On veut y voir l’influence sémite et le culte de la pierre brute.
La vallée, jusqu’à une longue distance, n’est qu’une masse de
K Encyclop. Brit.
2 Les Nuraghi, au nombre de cent environ, répandus sur toute la surface de Tîle, sont des constructions massives en forme de cône tronqué édifiées sans mortier avec d’énormes blocs de pierre disposés en assises régulières. Les blocs paraissent taillés, bien que l’on ne puisse y relever aucune trace de scie ou de ciseau. {Les premiers hommes et les temps préhistoriques , t. Ier, p. 292.)
3 Le plus grand de tous atteint 13 pieds.
ruines, tellement mêlées, tellement confondues, qu’il devient impossible, comme je l’ai dit, de les décrire. Des tribus cafres y ont longtemps séjourné; Karl Mauch les a encore trouvées à Zimbabwe, lors de sa visite; puis ces Cafres ont disparu, cédant la place aux Mashonas, qui habitent aujourd’hui les hauteurs, sous l’autorité suprême d’Umgabé. Nous ne savons les motifs qui ont poussé les Cafres à émigrer, si ce n’est l’esprit migratoire de la race; nous pouvons seulement dire que leur séjour et les traces de leur habitation, probablement assez longue, ont singulièrement aggravé les difficultés qui attendent l’archéologue.
Ces ruines peuvent être regardées comme les restes des demeures des anciens occupants de la forteresse. Ce qui est encore debout montre qu’elles ont été construites avec les mêmes matériaux, avec les mêmes dispositions que le temple ou l’acropole, mais avec infiniment moins de soin et de régularité. Les broussailles épineuses, les orties gigantesques, véritable jungle qui les recouvre, en rendent l’étude détaillée, l’approche même, très pénibles et, sur certains points au moins, dangereuse.
Des ruines rappelant aussi tout ce vieux passé et dont quelquesunes sont presque aussi importantes que celles de Zimbabwe s’élèvent dans le pays. Celles reconnues par Bent s’arrêtent, au nord, à la rivière Lund; au sud, à la vallée du Mazoë.
D’autres explorateurs en ont rencontré sur le Limpopo, dans le Transvaal, dans le Matabeland, sur plusieurs autres points. Evidemment, elles se rapportent à la même race, et probablement au même temps. Des forts formaient une véritable chaîne de postes détachés, dont Zimbabwe était comme la capitale. Ils étaient destinés à protéger les travailleurs, — des esclaves probablement, — qui exploitaient les gîtes aurifères, à leur fournir un lieu de retraite, où iis pouvaient se réfugier quand le danger les menaçait. Il est impossible de ne pas admirer la puissance, le talent architectural, les conceptions stratégiques de cette race encore inconnue mais certainement étrangère, ainsi implantée au cœur de l’Afrique.
Il serait long et singulièrement monotone d’énumérer tout ce qui la rappelle. Parmi les points actuellement connus et qui ont été visités par des Européens, nous nous contenterons de mentionner Matindella1, situé à 8 miles de Zimbabwe, sur une colline granitique de 150 pieds de hauteur, dominant une vallée à la riche végétation. Les constructions sont plus grossières, moins régulières que celles que je viens de raconter; elles les rappellent cependant et doivent avoir la même origine, bien qu’elles remontent à une
1 Matindella est aussi connu sous le nom du Petit-Zimbabwe.
époque postérieure où la décadence de Fart était déjà très visible.
La colline est couronnée par d’immenses baobabs1. Deux de ces géants forestiers ont grandi au milieu de la forteresse, repoussant les pierres et écroulant les murailles. Des siècles se sont donc écoulés depuis leur abandon. Les murs encore debout ne mesurent guère que 15 pieds de hauteur sur 11 pieds 6 pouces d’épaisseur. Les portes sont carrées au lieu d’être cintrées comme celles de Zimbabwe ; c’est là une différence assez caractéristique pour être mentionnée. Elles sont aussi murées; les mêmes dangers menaçaient les deux villes. Tout autour, dans un rayon de deux cents mètres environ, on rencontre de nombreuses habitations circulaires; d’autres, dont les fondations sont très visibles, existaient sur les flancs de la colline et à la naissance de la vallée. C’étaient les demeures des anciens habitants ; elles attestent une population riche et nombreuse. L’or exerçait sa puissance habituelle.
Les fouilles exécutées par Dent à Zimbabwe n’ont guère été productives que dans l’enceinte du petit temple à l’est de l’acropole. Les oiseaux perchés sur des colonnes en stéatite 2, avec lesquelles ils faisaient corps, sont parmi les objets les plus remarquables qu’elles aient donnés. Plusieurs de ces statues ont été transportées en Angleterre. Les plus grandes mesurent 5 pieds 4 pouces, les plus petites un pied environ de moins3. De nombreux fragments, des colonnes brisées, attestent la destruction de beaucoup d’autres par le temps ou par la main des hommes.
Il est difficile de dire le nom de l’oiseau que ces statues étaient censées figurer. La forme du bec fait penser au vautour. On sait que, chez les Phéniciens, le vautour était consacré à Astarté; de là à supposer qu’à Zimbabwe, il représentait l’élément féminin de la création, il n’y qu’un pas: mais la conclusion paraît bien forcée. Nous savons seulement que dans l’antiquité, en Égypte notamment, on rencontre souvent des oiseaux perchés sur des colonnes, emblèmes certainement d’un culte, mais d’un culte qu’il est diffi-
1 Le baobab (Adansonia digitata) de la famille des bombacées, est le plus grand des végétaux connus. Son tronc, dont la hauteur dépasse rarement 4 ou 5 mètres, atteint parfois jusqu’à 30 mètres de circonférence. Il est surmonté d’un faisceau de branches qui n’ont pas moins de 20 à 25 mètres de longueur.
2 La stéatite se trouve dans le pays ; elle est facile à tailler, et les nègres s’en servent aujourd’hui encore pour sculpter les pipes dans lesquelles ils fument le dokha, variété du chanvre qui produit le même effet stupéfiant que le hachich, également on le sait une préparation du chanvre.
3 Bent a pu rapporter huit de ces oiseaux de pierre et nombres d'autres figurines qui les imitent et que l’on ne peut mieux comparer qu’à nos amulettes ou à nos ex-voto.
cile, avec les données actuelles, de suivre dans le Mashonaland.
De nombreux phalli , tantôt de forme réaliste, tantôt de forme conventionnelle1, des objets où l’on a prétendu reconnaître les lin gams de l’Inde gisaient épars sur le sol. Comme dans la plupart des religions de l’antiquité, les uns et les autres étaient sans doute consacrés aux forces reproductives de la nature 2.
Nous avons cité les monolithes assez nombreux à Zimbabwe, et nous avons dit la vénération que les habitants semblaient leur porter. La présence d’une colonne de stéatite, couverte de dessins géométriques au milieu d’un groupe de monolithes plantés debout, en serait au besoin une preuve de plus. Les Phéniciens professaient un culte pour les Baitulies3; les Arabes, au dire d’El-Mas’udi 4, pour la pierre brute; et nous trouvons dans la Bible les traces du même respect superstitieux chez les Hébreux. C’était donc là un sentiment essentiellement sémite, et il est intéressant de le relever chez la race inconnue qui a élevé les monuments que nous venons de décrire 5.
La stéatite servait à tous les usages, et les fouilles ont donné de nombreux fragments de bols tirés de ce minéral. Ces vases étaient toujours parfaitement ronds, souvent chargés de sculptures qui témoignent de la tendance artistique de la race. Le plus remarquable des fragments recueillis porte une scène de chasse exécutée avec vigueur et avec un vrai sentiment de la vie. Un homme, rappelant assez par sa physionomie les Cafres actuels, poursuit, une flèche à la main, une horde de zèbres. Derrière lui, on voit un
1 Bent assure que sur ces phalli on peut reconnaître ia pratique de la circoncision. Cette pratique, on le sait, remonte à la plus haute antiquité. Hérodote ( Euterpe , c. xxxvn, 104) rapporte qu’elle existait déjà de son temps chez les Egyptiens et chez les Éthiopiens.
2 Le culte du serpent se rapportait à celui que nous signalons ici. On peut consulter sur la question un savant article du docteur Antoine Nâgele, Zeitschrift für Vôlkerpsychologie , t. XVII, p. 285.
3 Hérodien (1. V, p. 204, trad. Mongaut) cite un temple dédié au Soleil à Emesse en Syrie, où le dieu était adoré sous la forme d’un grand cône de pierre noire que l’on disait tombé du ciel. Ce temple était célèbre dans l’antiquité.
4 El Mas’udi, Historical Encyclopedia entitled Meadows of Gold and Gems , translated from the Arabie by Sprenger, t. Ier (seul paru), London, 1841.
5 Palgrave (Une année dans l'Arabie centrale , t. Ier, p. 221, trad. française), rapporte de nombreux monolithes dans le Nedjed. A Kasim notamment, sur la route d’Hayel à Bereydah, il vit d’énormes pierres mesurant jusqu’à 15 pieds de hauteur plantées debout sur le sol, les unes isolées, les autres surmontées de masses semblables, placées transversalement. Leur disposition semble annoncer qu’elles faisaient partie d’un vaste cromlech, comparable à celui de Stonehenge par exemple.
animal assez mal figuré, — un chien ou un chacal probablement, — que l’homme tient en laisse et qui se retourne pour hurler contre deux hippopotames qui se montrent dans le lointain.
Le zèbre joue un grand rôle dans ces sculptures; nous le voyons souvent représenté, plus grossièrement, il est vrai, sur d’autres fragments. Citons aussi une suite de taureaux en ronde-bosse qui ne manquent pas d’un certain mérite et qui offrent, dit-on, tous les caractères d’un travail phénicien.
Nous ne pouvons omettre trois fragments provenant de bols de grande^taille. Sur l’un d’eux, il est facile de reconnaître une main humaine et un peu plus loin un encensoir. Etait-ce une cérémonie religieuse TCela est possible; malheureusement, toutes les recherches ont été inutiles, et on n’a pu retrouver les morceaux qui auraient complété la scène et permis une affirmation. Un autre fragment appartenant au goulot d’un vase, porte un épi de blé. Ce fait, s’il était absolument certain, serait important; il montrerait qu’à une époque très éloignée, les habitants de l’Afrique cultivaient ou du moins connaissaient les céréales qui aujourd’hui ont disparu du pays. Le troisième fragment est couvert de lettres appartenant à une inscription qui courait sur les bords d’un vase mesurant au moins 2 pieds de diamètre. À en juger par les photographies que j’ai sous les yeux, il est difficile d’affirmer que ce soient des lettres, encore moins qu’elles offrent quelque ressemblance, soit avec les lettres protoarabiques, soit avec celles gravées sur' les rochers du Bechuanaland et relevées par M. Anderson.
D’autres vases aussi en stéatite présentent des ornementations diverses rappelant celles que nous sommes accoutumés à voir sur les poteries des races primitives de nos régions. ïl faut mentionner un cylindre] de 2 pieds 2 pouces de circonférence, percé d’un trou au milieu et chargé tout autour?de bosses régulièrement disposées. Un cylindre presque semblable, aujourd’hui au Fitzwilliam Muséum à Cambridge, a été récemment trouvé à Paphos, dans l’île de Chypre; il est désigné comme d’origine phénicienne.
On est étonné de trouver des objets témoignant d’une civilisation déjà avancée au centre de l’Afrique australe, dans des régions qu’hier encore on supposait avoir toujours été habitées par des nègres ignorants et dégradés. OmTest plus encore quand M. Bent parle de fragments de céladon dont l’origine chinoise est incontestable, de porcelaine persane, de ;perles de verre arabes ou égyptiennes. Sir J. Rirlc a trouvé des objets à peu près semblables à Quiioa, où nous savons l’existence d’un comptoir arabe au moyen âge. Contentons-nous de citer ces faits, nous dirons plus loin quelles conclusions ilsfpermettent.
La poterie est remarquable par l’élégance de ses formes» par les procédés de fabrication» par le vernis dont elle est revêtue. Elle est en général ornée, comme presque tous les objets en stéatite, de dessins géométriques obtenus par une roue, par un moule ou posés en relief avant la cuisson ; elle confirme ce que nous avons dit de la civilisation déjà avancée des habitants de Zimbabwe.
Les fouilles ont aussi donné des objets en fer ou en bronze, des armes principalement; mais comme la région a été occupée, pendant plusieurs siècles, par des Cafres connaissant l’art de fondre le fer, et que les armes recueillies rappellent les armes actuelles de ces populations il devient difficile de se prononcer avec quelque sécurité sur leur origine.
Répétons encore notre surprise de voir dans l’Afrique australe d’aussi nombreuses reliques d’un État puissamment constitué, prospère durant de longs siècles et dont les monuments qui lui survivent attestent l’importance. La comparaison de cette population riche, industrieuse, commerçante, soucieuse de défendre son indépendance avec les nègres actuels nomades et inaccessibles à tout progrès ajoute à cette surprise.
Le peuple qui a dominé des régions importantes de l’Afrique est encore sans nom. Nous ne savons affirmer avec quelque précision ni son origine, ni la ràce à laquelle il se rattache, ni ses migrations successives. Une brèche pratiquée dans les murs de Zimbabwe montre trop clairement comment il a fini. C’est par là que l’ennemi pénétra dans la forteresse; dès lors toute lutte cessa; selon le cruel usage du temps, les hommes furent sans doute massacrés, les femmes et les enfants emmenés en captivité. La solitude et la mort remplacèrent le travail et la vie.
Nous ne pouvons dire l’époque de la défaite de cette race, comparativement civilisée, et de sa disparition du sol africain. Nous ne pouvons dire le nom des vainqueurs. El-Mas’udi, écrivain arabe du dixième siècle, rapporte que peu de temps avant celui où il écrivait, les Zendj de l’Abyssinie se ruèrent sur le Mashonaland et occupèrent tout le pays de l’or, comme il l’appelle, jusqu’à Sofala. Bent accepte cette version et prétend identifier les Zendj avec les Abantus, une des peuplades les plus arriérées et les plus
{ Citons aussi parmi les objets trouvés de grandes sonnettes en fer semblables à celles qui se fabriquent aujourd’hui encore au Congo.
féroces de l’Afrique. Hommes et femmes allaient entièrement nus, se contentant de jeter parfois sur leurs épaules une peau de panthère, plutôt comme trophée de victoire que pour se couvrir. Selon l’usage de beaucoup de nègres actuels, ils limaient leurs dents pour se donner un air plus terrible. La lance était leur arme, l’embuscade leur mode favori d’attaque. Au moment du combat, les sorciers, qui jouaient un grand rôle parmi eux, les exhortaient à la victoire, en leur rappelant les hauts faits de leurs ancêtres; ils leur promettaient le succès pour prix de leur courage. Après le combat, les prisonniers étaient mis à mort et un hideux festin célébrait le triomphe. Si la bataille, au contraire, se terminait contre ces sauvages, les sorciers payaient le prix de la défaite et c’est eux qui faisaient les frais du repas.
Les Abantus chassaient l’éléphant et l’autruche; mais ils ne savaient utiliser ni l’ivoire ni les plumes. L’or leur était plus indifférent encore; toutes les exploitations furent abandonnées et le nom même du pays fut rapidement oublié par les trafiquants qui ne trouvaient plus à y exercer leur commerce1.
Tel est le maigre résumé des connaissances actuelles. Sur tous les points, nous sommes réduits à des conjectures, à des hypothèses plus ou moins plausibles. Nous allons les exposer sans nous dissimuler les objections que l’on peut opposer à chacune d’entre elles.
Deux faits sont cependant certains; ni les Mashonas, ni les Gafres, ni les Abantus, ni aucune des populations nègres du continent africain n’étaient capables des efforts continus que les ruines attestent, des efforts nécessaires pour surmonter les difficultés qu’offraient de semblables constructions. C’est donc hors de l’Afrique qu’il faut chercher les hommes de Zimbabwe, c’est à une immigration étrangère qu’il faut les demander. Ln second fait n’est pas moins certain ; ces nouveaux venus étaient attirés par les dépôts de quartz aurifère dont ils avaient appris à extraire le précieux métal devenu la base de leur commerce et l’origine de leur richesse.
Aucun doute ne peut exister à cet égard. Le nombre de puits creusés dans la région pour l’extraction de l’or est très considérable. Partout, le voyageur les rencontre; ils abondent dans toute la vallée du Mazoë; à Tati, Holub a reconnu nombre de puits mesurant jusqu’à 50 pieds de profondeur. Les traces d’importantes exploitations se voient à 12 miles de Zimbabwe. Bien avant que ces gîtes eussent été épuisés, les ouvriers avaient dû fuir devant des ennemis, auxquels ils ne voulaient ou ne savaient résister.
1 Proceedings Royal Geog. Soc. (London, 1890, 1892). La Société possède une collection précieuse de cent cinquante photographies prises dans le Mashonaland.
Le quartz que l’on obtenait était apporté sur certains points où Ton avait érigé des fourneaux pour fondre le minerai *, et telle paraît être l’importance que l’on y attachait, qu’un de ces fourneaux était établi sous le temple même de Zimbabwe, comme pour le mettre sous la protection du dieu auquel le temple était consacré. Le fait est d’autant plus intéressant, qu’il ne paraît pas avoir existé autour de la capitale d’autres exploitations que celles que j’ai mentionnées. Il fallait donc aller chercher le quartz à plusieurs miles, et le transport effectué à dos d’hommes devait être des plus pénibles. Des marches au sud du temple permettaient d’accéder au fourneau. Il était construit en un ciment de granit très compact et très résistant, muni d’une cheminée d’appel et de tuyaux de soufflerie aussi en ciment. De vastes amas de fragments de quartz rejetés par les ouvriers gisaient auprès des houlders qui formaient les parois du souterrain ; tout autour, on voyait de nombreux outils abandonnés, des creusets ayant servi à la fusion et renfermant encore des parcelles du précieux métal, des moules où l’or en fusion était versé. Fait curieux, que nous ne devons pas omettre, une de ces lingotières, de la forme d’une astragale, est semblable aux moules à lingots d'étain dont les Phéniciens avaient l’habitude de se servir. Un de ces derniers a été trouvé dans un comté du midi de l’Angleterre, le Cornwail2. Aucun doute n’existe sur sa provenance primitive.
Les procédés des mineurs devaient être les mêmes que ceux en usage de toute antiquité chez les Egyptiens, à Wadi-Alîaga, par exemple. Diodore de Sicile les décrit, et les peintures des tombes les représentent. Le quartz était broyé par le travail humain; des lavages répétés dégageaient l’or des impuretés qui le salissaient; on le faisait ensuite fondre dans des creusets fermés avec de T’ argile agglutinée; le creuset restait cinq jours dans le fourneau exposé à un feu ardent; au bout de ce temps, l’or était fondu et on le versait dans des moules pour lui donner les formes voulues. Ajoutons que sur les bords du Nil tout le travail était fait par des esclaves; il en était probablement de même dans le Mashonaland.
Aujourd’hui encore, l’or se rencontre en assez grande abondance
] Outre l’or, les formations de quartzites renferment du minerai de fer, du fer magnétique et de l’hématite. On trouve aussi dans le Mashonaland des mines d’argent, de cuivre, d’étain, de blende (sulfure de zinc naturel), de plomb, d’antimoine. De nombreuses concessions ont déjà été accordées par la Compagnie royale du Sud-Africain et bientôt sans doute les mineurs seront à l’œuvre.
2 Ce moule appartient aujourd’hui au musée de Truro. Un moulage est déposé à l’Ecole des mines de Jermyn-Street à Londres.
sur certains points de la région. Wood raconte qu’à plusieurs reprises, on lui apporta des pépites d’or renfermées dans des tuyaux de plumes; elles lui étaient volontiers cédées pour un mouchoir. Les femmes les obtiennent par le lavage de terres prises sur les rives de nombreux cours d’eau, dans les anfractuosités des rochers principalement. Elles déposent ces terres dans de grandes terrines en bois, de forme ovale, qu’elles agitent fortement et longuement. Wood ajoute qu’avec des moyens moins primitifs un ouvrier habile pourrait recueillir jusqu’à une once d’or dans sa journée.
Un point reste très obscur. La distance de Zimbabwe, soit à la mer des Indes, soit à l’océan Atlantique, est considérable. Gomment les hommes parvenaient-ils à la franchir? Gomment transportaient-ils le métal après sa fusion pour l’échanger contre des produits étrangers? Communiquaient-ils avec la mer par les grands fleuves qui arrosent la région, le Zambèse, le Sabi, le Limpopo, d’autres encore? La navigation est un des premiers progrès de l’homme; nous la voyons dans les pays les plus éloignés les uns des autres, dès l’aube de la préhistoire. G’est peut-être l’hypothèse la plus plausible; mais ce n’est encore qu’une hypothèse. De nouvelles recherches, de nouvelles découvertes permettront peut-être un jour de l’affirmer. Seuls les rapports qui ont existé entre nos Africains et les Phéniciens restent incontestables.
Et cependant ce n’est pas aux Phéniciens que nous attribuerons la fondation des colonies du Sud-Est africain. Ils étaient de grands navigateurs, ils n’étaient pas colonisateurs; rarement, ils s’éloignaient des côtes pour s’enfoncer dans les terres. Püen dans les monuments de Zimbabwe ne les rappelle. Ges monuments, autant que l’on en peut juger sur des photographies, ne se rapportent par leur style à aucune des nations de l’antiquité; tout au plus, peut-on remarquer que, comme les anciens édifices arabes, ils ne renferment ni dôme, ni voûte, ni arcade1. G’est par le petit nombre de faits connus, par les rapprochements qu’ils suggèrent, que l’on peut résoudre le problème de l’origine des hommes qui, bien des siècles avant notre ère, peuplèrent les déserts de l’Afrique puis disparurent dans des cataclysmes restés inconnus.
Suivant toutes les présomptions, ces hommes appartenaient à la race sémite et ils étaient venus du sud de l’Arabie. Malgré les immenses progrès que notre siècle a vu accomplir, malgré les voyages, les explorations sans nombre qui ont porté sur toutes les parties
1 On pourrait peut-être comparer ces monuments au temple d’Aksum en Abyssinie. Des inscriptions relevées à Aksum montrent que ce temple datait du huitième siècle avant notre ère et que sa construction était due à une colonie himyarite.
LE MASHONA.LAND
du globe, nous ne savons encore presque rien sur la région comprise entre la mer Rouge et le golfe Persique. Le grand empire arabe avait poussé ses vigoureux rameaux en Egypte, en Syrie, en Afrique, en Espagne, en Sicile; nous connaissons tous les faits relatifs à la civilisation, aux migrations, au vieux passé des races issues de ce tronc fécond; nous ne savons presque rien sur leur berceau, sur YArabia felix cette terre fortunée, abondante en épices, en ivoire, en or, en pierres précieuses, que vantent sans cesse les géographes et les historiens grecs ou romains.
Notre ignorance tient au fanatisme des habitants actuels de ces régions et aux difficultés presque insurmontables que l’explorateur éprouve pour y pénétrer. Ces hommes appartiennent, en général, au wahabisme1, et les musulmans qui ne se conforment pas aux rigoureuses prescriptions de cette secte ne peuvent eux-mêmes voyager dans le sud de l’Arabie, sans courir les plus grands risques. Un Français écrivait, il y a quelques mois2, qu’à partir de Sana, la dernière ville soumise à la Turquie, tout voyage était impossible. On peut essayer, ajoutait-il, d’avancer plus loin en se présentant comme un derviche; mais l’emploi n’est pas facile à remplir; il faut faire des conférences religieuses, accepter des discussions publiques avec les savants de l’endroit, expliquer les versets du Coran réclamés par les assistants, diriger les prières, n’omettre aucune des pratiques très compliquées du vrai croyant, aucune de celles bien plus sévères encore des wahabites. Certes, un pareil rôle est difficile à jouer, et à la première hésitation, au premier soupçon, la mort, et souvent une mort lente et cruelle, attend l’imprudent. Palgrave3 a cependant tenté ce voyage en 1862-1863; il a parcouru avec un seul compagnon des distances considérables dans la partie centrale de la péninsule, sous le déguisement d’un médecin syrien. Malheureusement, son récit ne nous apprend rien sur le vieux passé du pays, sur les monuments encore debout qui attestent ce passé glorieux; il faut y suppléer dans la mesure du possible.
4 Mohamed-Ebn-Abd-el-Wahab, le fondateur de la secte à laquelle il a donné son nom et qui domine aujourd’hui dans la moitié de l’Arabie, naquit à Horeymelah dans le Nedjed, vers le milieu du siècle dernier. Sa réforme fut des plus rigoureuses. Les wahabites doivent prier cinq fois par jour, s’abstenir de toute boisson stimulante, ne porter ni vêtements de soie, ni broderies d’or ou d’argent, s’obliger à des jeûnes fréquents et sévères et, prescription la plus dure de toutes pour qui connaît les Arabes, renoncer au tabac, el mufczhi , la honte, selon l’énergique expression des wahabites.
2 Bull. Société de géographie , 1er juin 1894.
3 Une année de voyage dans V Arabie centrale, trad. franc. Paris, 1866.
L’Arabie Pétrée était peuplée dès les temps les plus reculés. Le docteur Alexandre Elyséef *, en la parcourant, a trouvé des instruments datant de toutes les périodes de 1 âge de pierre, des menhirs, des dolmens, des cromlechs. La découverte la plus intéressante pour nous est celle de nombreuses maisonnettes rondes (; nawanis ), qui rappellent les habitations de Matindella. Les restes de cuisine, les kjôkkenmôddings, montrent que les hommes qui avaient fabriqué les instruments, qui avaient élevé les mégalithes, se nourrissaient de coquillages et de la viande de vertébrés. On trouve aussi des ossements humains brisés pour en retirer la moelle. Us étaient donc anthropophages comme les nègres de l’Afrique.
Le progrès, cette grande loi des sociétés humaines, arrive rapidement; dès l’aube de l’histoire, nous voyons en Arabie une richesse, une civilisation qui surprennent. La mer Rouge était le centre d’un commerce important, malheureusement encore peu connu. Les navires arabes allaient dans l’Inde chercher les épices; en Afrique, l’or et les pierres précieuses. M. Glaser, qui a relevé de nombreuses inscriptions himyarites, affirme que de longs siècles avant notre ère, les Arabes possédaient toute la partie est de l’Afrique; le royaume de Saba1 2 existait avant Salomon, mille ans avant notre ère, et nous savons aujourd’hui qu’il avait été précédé par l’empire Minéen, qu’un jour il sera sûrement possible de faire remonter aux temps de Ménès ou de Sargon l’Ancien 3 4.
La richesse des Arabes égalait leur puissance; dans les temps anciens, on la vantait comme inépuisable :
... Quid cerises munera terræ,
Quid maris extremos Arabas ditantis et Indos ?
dit Horace *. Agatharchidès 5 parle avec enthousiasme de la richesse des Sabéens; et Ezéchiel6, dans ses imprécations contre Tyr, s’écrie :
1 Recherches sur les peuplades de l'Arabie Pétrée (Bull. Soc. anthr., 12 mars 1894).
2 II existe aujourd’hui deux villes du nom de Saba; mais nous n’oserions affirmer que l’une ou l’autre fût la capitale de la reine chère à Salomon. Saba (Mahreb) est en ruines et abandonnée. Ses anciens monuments sont importants et on en a enlevé des statues de marbre et d’autres antiquités. L’autre Saba (Sandah) est aussi une ville très ancienne, autrefois la capitale du pays, le centre des lettres et de l’industrie. Il est impossible aujourd’hui d’y pénétrer; les Arabes eux-mêmes ne le peuvent, s’ils n’ont embrassé la réforme wahabite. (Bull. Soc. Geog., I. c.)
3 Sayce, Ancient Arabia (Contemporary Review, nov. 1890).
4 « Que dis-tu des trésors de la terre, de ceux dont la mer enrichit les plages reculées de l’Arabie ou des Indes?» (Epist. I, vi, 5-6.)
s Historien grec qui vivait au deuxième siècle de notre ère,
6 Ezéchiel, xxvn, 21 et 22.
« L’Arabie et tous les princes de Cédar étaient engagés dans ton commerce... Saba et Ramma venaient vendre et acheter chez toi; ils exposaient dans tes marchés les plus excellents parfums, les pierres précieuses et l’or. »
Ce n’est pas tout, nous voyons constamment l’or figurer parmi les présents ou les tributs offerts par les souverains arabes aux pharaons égyptiens ou aux rois de l’Assyrie. La reine Hatasou, de la XVIIIe dynastie, 1700 ans avant notre ère, reçut un tribut provenant du sud-est de l’Afrique et consistant en léopards, en singes, en ivoire, en peaux de lion et de tigre, en or surtout. Plus tard, Teglath-Phalasar, 733 ans avant Jésus-Christ, reçut également, comme présents d’une reine arabe, de l’or, de l’argent et de l’encens. Est-il besoin de citer la reine de Saba? « Etant entrée dans Jérusalem porte le texte sacré avec une grande suite et un riche équipage, avec des chameaux qui portaient des aromates et une infinie quantité d’or et de pierres précieuses. » Il est inutile de prolonger ces citations; les preuves delà richesse des Arabes, de l’or qu’ils possédaient en abondance sont innombrables. Mais d’après toutes les données géologiques que nous avons, l’or n’est pas un produit de l’Arabie, et on ne connaît dans toute la région aucun dépôt aurifère. Il fallait donc bien le chercher là où il se trouvait, et on peut dire presque avec certitude que ce sont les Arabes qui ont construit les forteresses pour protéger les ouvriers, les villes pour les recevoir, qui ont creusé les puits pour obtenir le métal qu’ils convoitaient, et ce sont ces mêmes Arabes qui, éloignés peu à peu de l’intérieur par des envahisseurs étrangers, occupaient encore les villes du littoral au seizième siècle, à l’arrivée des Portugais.
Dans ces temps plus modernes, Vasco da Gama parvint le premier dans la mer des Indes; en 1495, il doublait le cap de Bonne- Espérance. Dix ans plus tard, Alvarez de Gahal s’emparait de Sofala au nom du roi de Portugal. Deux dhows arabes chargés d’or étaient dans le port. Cet or, obtenu sans doute par le lavage, provenait de l’intérieur du continent et les indigènes l’échangeaient contre des marchandises de mince valeur. Duarte Barbosa écrivait en 1514 : « Les marchands apportent l’or à Sofala sans le peser et le vendent aux Maures pour des étoffes peintes ou des perles de verre qui sont pour eux de grand prix. »
Les Portugais entendirent parler des ruines de Zimbabwe, mais ne paraissent jamais les avoir visitées. Barros 2 en donne cep en-
* Rois, III, x, 2.
2 Joam de Barros, Decadas XII da Asia. Lisboa, 1552.
LE MASHOMLAND
dant une description, qu’il tenait, ainsi qu’il le raconte lui-même, des Arabes; et Bent confirme son exactitude. Le père dos Santos, que j’ai déjà cité, n’est pas moins fidèle dans ce qu’il nous apprend des mœurs et des coutumes de ces populations africaines. Telles il les a vues il y a trois siècles, telles elles sont encore de nos jours.
Pour compléter ce travail, peut-être devrai-je parler du Monomotapa, dont le Masbonaîand a du dépendre pendant un temps tout au moins. Les récits les plus fabuleux ont pris corps sur cet empire de l’Afrique australe; mais son histoire est inconnue, sa situation et ses limites n’ont jamais été bien définies et les récits qui le concernent renferment de telles exagérations, de si flagrantes inexactitudes, qu’il est difficile de les admettre. On place l’empire du Monomotapa,, tantôt sur le Zambèse, tantôt à l’ouest du canal de Mozambique, tantôt plus au sud. Pour beaucoup, son existence même, en tant que grand empire, est problématique, et nous savons aujourd’hui que le nom même sous lequel il est parvenu jusqu’à nous, n’est qu’un titre de son souverain.
Nos lecteurs reconnaîtront avec nous qu’aucune conclusion absolue sur le vieux passé du Mashonaland, sur l’époque de l’érection de ses monuments, sur les hommes à qui on les doit, n’est encore possible. Il semble que l’hypothèse qui les attribue aux Arabes est de beaucoup la plus plausible; mais ce n’est encore qu’une hypothèse et nous ne saurions l’affirmer avec certitude.
Dans nos études sur l’origine des peuples et des races, sur la formation et le développement des nations, malgré les immenses recherches anthropologiques, historiques, géographiques, qui sont l’honneur de notre temps, l’inconnu, le redoutable inconnu se dresse toujours devant nous et nous ne parvenons ni à l’élucider, ni à satisfaire notre soif de savoir.
Mais en vérité, n’en est-il pas de même pour toutes les sciences humaines? Je dînais, il y a quelque temps, chez un membre éminent de l’Académie des sciences. Plusieurs de ses confrères, d’autres savants distingués étaient parmi les convives. La conversation s’engagea sur les progrès merveilleux, dont nous sommes les témoins, et qui donnent aux dernières années du dix-neuvième siècle un éclat incomparable. Mais tous, nous étions forcés de reconnaître que si l’homme a beaucoup fait, il est toujours arrêté dans ses plus hautes conceptions par un mur d’airain devant lequel chaque génération s’épuise en vain, comme si Dieu avait dit à l’homme : Tu n’iras pas plus loin. Le physicien ne peut dire ce qu’est l’éther suspendu au-dessus de nos têtes, il ne sait ni l’isoler ni déterminer exactement ses propriétés. Il ignore ce qu’est le fluide électrique et il ne peut que constater
les effets qui nous causent un si profond étonnement. L’astronome s’appuie sur une hypothèse, la gravitation, qui reste inexplicable. Le chimiste ne peut rigoureusement définir les molécules, ni le mathématicien démontrer les problèmes en apparence les plus simples. Le météorologiste ne sait absolument rien des lois qui gouvernent les phénomènes atmosphériques. L’anthropologiste ne connaît ni l’origine des êtres, ni la formation des espèces; pour ceux qui étudient la question sans parti pris, les principes nouveaux qu’on invoque avec tant de confiance ne sauraient les expliquer, et les objections qu’on leur oppose sont autrement fortes que les raisons qui militent en leur faveur. Le géologue est écrasé sous le poids des siècles accumulés, sous ces immenses assises de la terre, qu’il ne sait ni nombrer ni mesurer. Il parvient à calculer les affaissements et les exhaussements du sol sur lequel nous vivons ; mais la cause de ces mouvements est-elle dans les couches profondes? Est-elle due à une poussée des forces internes assez analogues aux poussées volcaniques? Nul ne le sait, nul ne peut le dire. Le physiologiste ignore le principe de la vie. Nous la sentons en nous, nous la voyons autour de nous et nous ne parvenons à connaître ni comment elle prend naissance, ni comment elle finit. Quelle que soit la science qu’il embrasse, le savant, quelque éminent qu’il soit, est forcé d’avouer son impuissance devant les insondables problèmes qui se pressent autour de lui.
Un grand philosophe a dit un mot profond que je ne puis m’empêcher de répéter souvent, scire ignorare magna scientia ; quelque étude que l’on entreprenne, quelques recherches que l’on poursuive, c’est l’inévitable conclusion à laquelle il faut arriver; c’est par elle qu’il faut terminer ce travail.