AU RÉDACTEUR DE LA TRIBUNE
Le major général McClellan a prononcé dernièrement sur le balcon de l'hôtel du Fort William Henry, au lac George, un discours dans lequel il a dit :
" Après avoir vaillamment défendu les remparts aujourd'hui ruinés du fort William Henry, vos aïeux ont mouillé de leur sang la place que vous occupez en ce moment ; ils ont été égorgés dans une boucherie qu'avait autorisée la cruelle apathie de Montcalm. Mais deux ans plus tard, celui-ci subissait sous les murs de Québec le châtiment dû à ses crimes, durant la grande bataille à laquelle d'autres de vos aïeux prenaient aussi une part honorable. "
Ces mots doivent surprendre chacun. Comment admettre en effet qu'un lauréat de West Point connaisse aussi peu les hommes et les choses du siècle dernier? On doit regretter en même temps qu'un candidat à la présidence soit aussi mal versé dans l'histoire américaine.
Montcalm, qui est voué si froidement à l'infamie par l'orateur démocrate, était la personnification de la générosité et des sentiments chevaleresques. C'était le liayard du 18e siè-
cle. Il n'y a pas dans l'histoire militaire de l'Amérique et de la France, des pages plus brillantes que celles où sont enregistrés ses hauts faits et sa mort héroïque.
Il est à regretter qu'il se soit trouvé un officier américain capable d'insulter aussi grossièrement à la mémoire d'un brave soldat. • . . Dans les circonstances ordinaires, ceci ne serait qu'un malheureux incident, mais pour le général McClellan, que ses admirateurs traitent hautement de Périclès, cet incident doit prendre les proportions d'une véritable calamité.
Si le général McClellan voulait feuilleter le quatrième volume de Y Histoire des Etats- Unis par Bancroft et y lire le passage relatif au massacre du fort William Henry, il y découvrirait le démenti formel de ses accusations contre Montcalm. Le héros français est loin d'avoir montré la " cruelle apathie " dont le général McClellan a fait preuve en plus d'une occasion pendant la guerre de la Péninsule.
En terminant, disons que toutes les explications que lès amis du général démocrate pourra' ent donner de ses paroles ne parviendront pas à les justifier.
Nous leur recommandons au contraire de garder le silence, tandis que M. McClellan pourra f lire son profit des lignes suivantes sur Montca'm, dont il devrait* tenter d'imiter l'exemple et le patriotisme.
Quoique né et élevé dans les camps, Mont-
calm avait reçu une éducation soignée ; en môme temps qu'il était versé dans tous le* arts de la guerre, il parlait le langage d'Homère. Laborieux à l'excès, juste, désintéressé, confiant dans sa fortune, prompt dans l'action, Montcalm semblait être né pour achever des entreprises hardies et dangereuses. Il supportait admirablement la faim et le froid ; sans jamais songer à lui-même, il ne s'occupait que de ses soldats jet les Peaux Rouges l'admiraient et l'aimaient pour ces qualités. Enfin, au milieu de la corruption de l'époque, il n'eut jamais en vue que le bien public.
A Québec, il tombe frappé par une balle ennemie, taudis qu'il s'occupe de rallier ses troupes à demi-vaincues pour recommencer le combat.
Le chirurgien lui prédit sa mort prochaine; il ne s'occupe que de son armée ; il pourvoit à sa sûreté avant de songer à mourir. Puis lorsqu'il a accompli cette tâche, il congédie son entourage " pour pouvoir passer la nuit avec Dieu seul," et ses dernières pensées sont pour la France et ses soldats.
Quel abîme n'y a-t-il pas entre ce héros et celui qui ose insulter à sa mémoire ! mais il en a toujours été ainsi : le génie n'est jamais insulté que par la médiocrité.
[ Extrait du Canadien du 24 août. J
Monsieur le Rédacteur,
Votre feuille du 22 du courant contient l'extrait d'un discours prononcé récemment par le général McClellan, sur le balcon de l'hôtel du fort William Henry, au lac George, et vos lecteurs ont remarqué avec plaisir, que la Tribune de Chicago, et le Messager franco- Américain, avaient élevé la voix pour venger le mérite outragé dans la personne du général Montcalm. Et pourtant, pour qui connaît les sources historiques où puisent les écrivains de la grande république lorsqu'il s'agit des regrettables scènes qui, le 10 août 1757, ensanglantèrent les environs du fort George, rien d'étonnant dans l'accusation du général unioniste. Tout récemment encore, un touriste américain, d'un rang élevé, voyant sur la table de l'aumônier des Ursulines, à Québec, le crâne du héros de Carillon, s'écria : " Possibly a great gênerai, but after his conduct at fort George, certainly an inhuman monshr" En vain l'au-
mônier d'alléguer forces textes de nos historiens pour le détromper sur les événements du fort George :
— " II ne lisait point le français."
En vain lui opposa-t-ii l'autorité de Bancroft qui, dans ses récentes éditions, s? appuyant des documents puisés à Paris dans les archives de la marine et ailleurs, a rendu justice à Montcalm ; le yankee ne voulait pas en démordre : on eut dit qu'il s'agissait du siège de Petersburg ou de Richmond. Il tenait à ses préjugés comme à quelque chose de sacré : que dirai-je, un héritage de famille transmis pieusement de père en fils.
S'il est une page dans les Maple Leaves qui m'a été douce à tracer, c'est celle où j'ai entrepris de réhabiliter auprès de la population britannique, la mémoire de l'illustre Louis Joseph de Gozon, marquis de Montcalm. Je ne me dissimulais pas que la tâche que je m'imposais était rude, ingrate peut-être ; car en changeant d'idiome je voyagerais en terre étrangère, n'ayant plus autour de moi les amis, — dirai-je les nombreux amis, — qui constamment m'encouragèrent, qui oncques ne m'ont fait défaut dans mes entreprises littéraires.
Mais si un public indulgent n'était pas là) j'avais pour me soutenir les conseils de plu-
sieurs hommes éclairés, qui voyaient dans mon projet une nouvelle occasion pour le Canadien- Français de se manifester auprès de ses co-nationaux : l'un me fesait tenir, mémoires de familles, lettres et documents rares ; un autre, vénérable historien, me transmettait la superbe lettre écrite par le missionnaire abénaquis, témoin oculaire de la sanglante tragédie qui se passait, il y a de cela plus d'un siècle, sur les rives pittoresques du lac George ; c'est cette lettre même que j'ai traduite et que j'ai, entre autres pièces, soumise au public anglais, accoutume à* ne voir le massacre du Fort George que par les yeux de Fennimore Cooper, Moore, Carver et autres.
J'ai de plus en plus acquis la conviction que le plus beau livre français toute nationale que soit sa portée, ne parvient presque jamais à son adresse ; lorsque l'on veut dissiper les préjugés de nos frères d'origine saxonne, il faut leur parler un langage qu'ils entendent : c'est ce que j'ai fait. Si je me permets ces remarques, c'est pour donner une explication que l'on m'a paru désirer. On a demandé : pourquoi l'auteur des Oiseaux du Canada s'ingèret-il d'écrire dans deux langues ? La réponse : la voici. Les Maple Leaves n'auraient pas leur raison d'être, écrites en français. Ne serait-ce pas en
effet un peu présomptueux de ma part, si je prétendais peindre à neuf et avec succès en français les mœurs, les légendes canadiennes après MM. Cbauveau, Taché, Casgrain, Lajoie, Lacombe et autres; et qui se pressera de compiler en cette langue l'histoire du Canada, en présence des travaux de MM. Garneau, Ferland, Bibaud et autres ?
Voilà les parterres émaillés, mais inconnus du public anglais, où j'ai cueilli pour lui les fleurs les plus odoriférantes de ma modeste offrande : les Maple Leaves.
J'ai dit que les préjugés les -plus injustes existaient chez les Américains, relativement à la mémoire du général Montcalm : voyons maintenant sur quoi ils se fondent. Laissant de côté Fennimore Cooper, Moore et autres, examinons le compte-rendu du massacre du fort George, par un témoin oculaire : le capitaine Jonathan Carver.
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