Névés se formant en elace
la pesanteur, peut contribuer à faire avancer les névés, au moins dans la situation présente des altitudes. Sur la surface externe des névés, lorsqu'il fait chaud, que le soleil brille de tout son éclat, on voit se former des nappes d'eau qui glissent sur ces surfaces sans les pouvoir pénétrer; mais, dès qu'elles atteignent une crevasse, ces nappes liquides s'y engouffrent et forment à la base des névés, à leur contact avec le rocher, de la glace. Il y a donc, dans bien des circonstances, un glacier sous le névé. Ce glacier sert de véhicule à la masse des névés qui le recouvre, mais ce phénomène ne nous paraît pas être général, et nous avons vu nombre de tranches de névés qui, à leur base, ne montraient nulle apparence de
glace, et conservaient dans toute l'étendue de leur section cet aspect opaque blanc, qui rappelle les gerçures dans une masse de chaux éteinte (1).
L'action destructive des véritables névés sur les altitudes supérieures n'a pu primitivement s'exercer autrement qu'elle ne s'exerce aujourd'hui; c'est-à-dire par pression et par avalanches.
Ces névés entraînaient sous leur masse puissante les parties les moins solides des roches et celles qui formaient saillie et obstacle.
Mais alors, ces altitudes étaient loin de présenter les anfractuosités, les déchirures, les ravins qu'elles nous montrent aujourd'hui, et les névés n'avaient sur leur structure qu'une faible action, si épais qu'ils fussent. Pour qu'ils pussent occasionner les dégradations dont nous voyons aujourd'hui les effets , il a fallu bien des siècles, l'action de la glace et l'affaissement graduel des glaciers.
(1) A ce sujet, nous rappellerons qu'Agassiz avait déjà fait une série d'observations analogues : « Lorsque la température, dit-il, n'est pas assez élevée pour favo- « riser la formation du névé , on peut la provoquer et l'activer en arrosant la neige. « M. Nicolet a fait, à ce sujet, plusieurs expériences fort intéressantes. Quand il « arrosait la neige très-légèrement avec de l'eau à 0°, il obtenait constamment un « névé régulier ; mais, lorsqu'il inondait la neige de cette même eau, celle-ci ne « s'arrêtait pas dans les interstices des couches superficielles, mais s'accumulait à « la base du dépôt, où elle détrempait la neige et se transformait en glace terne par « la congélation nocturne. » [Sij.^tème glaciaire, ou Recherches sur les glaciers^ Ire partie, p. 141^ Agassiz.) Des fontes abondantes, pendant des journées chaudes, peuvent ainsi brusquement imbiber d'eau les couches inférieures des bas-névés et établir sous leur masse une lame glaciaire qui lubréfie le lit et permet à cette masse de se mouvoir déjà suivant les conditions auxquelles le glacier est soumis.
Les glaciers, leur action sur les roches.
Depuis les observations des Charpentier, des Tyndall, des Faraday, des Thomson, des Forbes , des Agassiz, des Desor, des Dollfus, des Charles Martins et de tant d'autres illustres savants, il n'est plus possible de douter de la marche des glaciers et des causes principales qui déterminent leur mouvement. Les glaciers descendent dans les vallées qui les encaissent ou sur les plateaux qui les reçoivent, non point en raison de la pente, mais en raison de leur masse ou plutôt de leur épaisseur, et un épais glacier, sur une pente de 10"" descendra plus vite que son voisin d'une épaisseur plus faible ne le fera sur une pente de 25°. Il y a progression du glacier même lorsqu'il trouve un obstacle, une digue. Il s'élève sur le dos de la digue, la recouvre et redescend de l'autre côté sans ralentir ni accélérer sa vitesse, qui d'ailleurs se prononce à mesure que le glacier s'avance vers son point moyen, pour se ralentir de nouveau en atteignant son point terminal. Il y a donc, dans le cours d'un glacier, un maximum d'activité vers la partie moyenne de sa longueur.
Ce sont les névés qui alimentent en très-grande partie les glaciers, et ceux-ci sont d'autant plus puissants, descendent d'autant plus bas par conséquent, qu'ils ont pour origine des névés plus étendus et plus épais. C'est ainsi que le glacier des Bossons, qui descend dans le val de Chamonix et dont le point terminal atteint une altitude de 1,000 mètres, a pour aliment les névés immenses qui descendent du Mont Blanc, du dôme du Goûté, du mont
Blanc du Taciil, du mont Maudit et de l'Aiguille du Midi. Le glacier des Bois, dont le point terminal est à 1,100 mètres actuellement d'altitude, est alimenté par les névés des grands cirques de l'AUée-Blanche , du Géant, du ïacul, de Leschaux et du Talèfre (1).
Nous disons que les glaciers s'alimentent en grande partie des névés, et non en totalité. C'est qu'en effet le glacier puise encore à d'autres sources. Il reçoit les avalanches de neiges latérales au printemps et il absorbe les vapeurs, les regèle et s'accroît d'autant plus par cet appoint qu'il présente une plus grande masse. Si, au contraire, le glacier est faible en raison des vapeurs qui interviennent, en absorbant celle-ci en trop grande abondance, il prend leur calorique et fond d'autant plus rapidement que l'air est plus saturé d'humidité. D'où il résulte que plus un glacier est puissant et plus il est pourvu de la faculté d'accroître son volume ; que plu? il est faible et plus il est soumis aux chances de l'ablation. La croissance ou la décroissance est donc en raison directe de leur volume.
MM. Ch. Dufour et J.-A. Forel, professeurs à Morges, ont fait en ces derniers temps des expériences d'un puissant intérêt sur la condensation de la vapeur aqueuse de l'air au contact de la glace et sur l'évaporation (2). Agassiz avait déjà, dès 1847, exposé une théorie hygrométrique de la condensation et de l'évaporation à la surface d'un glacier et concluait : que ces deux phénomènes devaient probablement se contre-balancer et que l'un doit rendre au glacier la vapeur d'eau que l'évaporation lui enlève.
Dans l'état présent des glaciers, ces deux phénomènes peuvent en effet se neutraliser, mais en était-il de même à l'apogée de l'époque glaciaire? Il est à croire qu'alors les glaciers, à cause de leur étendue, absorbaient et regelaient une beaucoup plus grande quantité de vapeurs aqueuses qu'ils n'en rendaient par l'évapo-
(1) Voir la carte générale.
(2) Recherches sur la condensation de la vapew aqueuse de l'air au contact de la glace et sur V évaporation, par Ch. Dufour et J.-A. Forel, professeurs à Morges ; tiré des Archives des sciences de la Bibiioth. universelle. Mars 1871.
ration. Ces vapeurs aqueuses, apportées par les courants atmosphériques en nuées perpétuelles, se résolvaient en neiges ou étaient absorbées très-promptement par les immenses glaciers qui couvraient les Alpes.
S'il survenait une période de temps clair, le soleil provoquait une évaporation considérable qui se résolvait bientôt en orages terribles. Ces orages déposaient de la grêle et des neiges sur les points élevés, et partie de la pluie était absorbée et regelée par l'immense surface glaciaire (1).
Tous les ascensionnistes ont éprouvé combien l'air est sec pendant un temps clair sur les altitudes, et, en effet, les vêtements mouillés, les aliments sont desséchés sur les glaciers avec une grande rapidité. Mais MM. Charles Dufour et J.-A. Forel ont fait, sur le glacier du Rhône, une série d'expériences qui permettent d'apprécier exactement l'intensité du phénomène.
« A la surface du glacier l'air était beaucoup plus sec qu'à l'hôtel du Glacier du Rhône, quoique ces deux stations soient fort rapprochées l'une de l'autre (900 mètres environ) et, par conséquent, soumises aux mêmes influences générales.
(( Il résulte de 85 observations faites à l'hôtel du Glacier du Rhône, du 27 juillet au 4 août 1870, à toutes les heures du jour et de la nuit, que la moyenne d'humidité relative a été de 7,5""°" ou 7,95 grammes de vapeur d'eau par mètre cube. »
Il résulte de 90 observations faites dans la même série de jours sur le glacier du Rhône , entre huit heures du matin et cinq heures du soir, que la moyenne d'humidité absolue y a été de g^jmm Q^ g^^i grammes par mètre cube d'air.
« La différence d'humidité en faveur de l'air de l'hôtel a donc été de 2,54 grammes par mètre cube; l'air était de 32 pour cent plus sec sur le glacier du Rhône qu'à Thôtel...
(1) Encore aujourd'hui, les orages sur les altitudes provoquent un abaissement subit de la température ; la grêle et la neige couvrent les sommets et descendent même, en juillet, jusqu'à 2,000 mètres. Le 25 juillet 1874, après une journée pendant laquelle le thermomètre s'est maintenu à Plan-Praz (2,064™) à + 25», survint un orage qui dura toute la nuit. Le matin, à cinq heures, la neige couvrait les alentours du chalet et le thermomètre marquait + 2o. Toute la journée, il se maintint en moyenne à 4- 7». Pendant la période glaciaire, ce phénomène avait évidemment des conséquences bien autrement puissantes.
« La moyenne de 6 observations faites le 2 août, entre onze heures et deux heures du jour, au milieu du glacier, par une altitude de 2,350 mètres environ, donne pour la tension de la vapeur d'eau de l'air 4,18°"". »
Une observation faite le même jour à 2^.50 dans une prairie à quelques cents mètres du glacier et à la même altitude, donne pour la tension de la vapeur d'eau de l'air 5, 91'"'".
Quelles étaient les conditions hygrométriques de l'air pendant la période glaciaire ?
Il fallait nécessairement que l'air fût très-chargé de vapeurs pour pouvoir alimenter les glaciers. Mais la condensation de la vapeur sur des surfaces gelées tend à fondre la masse, et cette condensation de la vapeur d'eau dessèche l'air; donc, pour que les glaciers pussent prendre un grand accroissement, il fallait : 1*" que l'état des sommets fût favorable au dépôt et à la conservation des névés ; 2"" que les vapeurs fussent perpétuellement amenées sur ces régions pour saturer l'air de manière à neutraliser la dessiccation et pour fournir de nouveaux aliments aux névés et aux glaces qui tendaient à descendre dans les régions basses.
Les glaciers s'avançant en raison directe de leur masse , si aujourd'hui la mer de glace de Chamonix avance de 80 mètres, annuellement, en moyenne, on peut supputer quelle était la rapidité du courant glaciaire qui remplissait le val de Chamonix jusqu'à une hauteur de 1,000 mètres au-dessus du sol actuel de cette vallée (lequel était beaucoup plus bas, puisqu'il n'était pas remblayé), et qui donnait alors une section transversale moyenne de 2,200, 000"\
La section transversale de la mer de glace aux Moulins étant de 160,000 mètres, c'est-à-dire près de quatorze fois moindre, la vitesse du glacier de Chamonix pouvait être annuellement de 1,100 mètres environ et peut-être plus, car les observ^ations n'ont pu encore établir la puissance des vitesses des glaciers en raison de leur masse, et si cette puissance s'accroît, suivant les rapports de leurs sections analogues ou en raison de leur cube (1). Or, un
(1) La section de la mer de glace, au point indiqué, est analogue à celle que don-
glacier agit sur ses parois en raison de sa masse et de sa vitesse, c'est-à-dire qu'il brise ou lime les roches avec d'autant plus d'énergie qu'il présente une masse plus volumineuse et plus rapide. La force de poussée des grands glaciers de l'époque glaciaire devait donc produire, sur une très-grande échelle, les phénomènes de brisure, d'arrachement et de limage des roches que nous observons encore aujourd'hui sur une échelle réduite. Mais le glacier s'avançant par suite de la dilatation de sa masse ,
26. — Action latérale d'un courant glaciaire dans une dépression large.
sous l'influence de la regélation de l'eau qui le pénètre, et d'autres causes dont il sera parlé plus loin , et cette dilatation étant en raison directe de cette masse, il est évident, par exemple, que si, figure 26, le glacier se trouve compris entre des parois rocheuses A,B,G, la dilatation de B en D tend à relever la surface D et à isoler la surface inférieure I du thalweg B ; mais qu'elle exerce une pression considérable en A et G. Dès lors, le courant glaciaire enlève, comme le ferait un béher, toutes les aspérités des parois, et arrive ainsi à élargir son lit à la partie supérieure,
nait le grand glacier du val de Ghamonix , c'est-à-dire que les rapports de hauteur et de largeur sont proportionnels.
d'autant plus que cette section donne plus de puissance à la masse glacée. Ainsi (voir en X), le courant glaciaire ruine les rampes a, les parties b s'éboulent et sa surface occupe peu à peu un espace plus large c d, en charriant sur ses deux bords une masse de débris, qui composent successivement, à mesure que le glacier tend à décroître, des moraines latérales.
De ce que la paroi inférieure d'un glacier actuel est isolée du thalweg et laisse, entre elle et le lit, un espace libre, semé de