Le matérialisme actuel
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Les études qui paraissent ici sous le titre : Le Matérialisme actuel, ont d'abord été données à Paris aux Conférences de Foi et Vie, alternant avec une série d'études sur Pascal. Une seule, « Du naturalisme à l'idéalisme », a été donnée à part à Bordeaux; mais, étant d'un jeune, il nous a paru qu'elle devait être jointe aux aulres, pour être ainsi classée dans la vaste enquête qui se poursuit en ce moment sur ce que pensent, il vaudrait mieux dire, ce que rêvent les jeunes.
Des idées mêmes développées dans ces conférences, je n'ai rien à dire ici : le lecteur jugera. A peine ai-je besoin de noter avec quelle force ces opinions sont accréditées auprès du public par le nom même des conférenciers. Les pages signées par celui dont le monde savant déplore la perte, Henri Poincaré, sont parmi les dernières où il ait formulé sa pensée philosophique sur la science.
Je crois que ces études ne se présenteraient pas
SOUS leur vrai jour et dans une pleine lumière, si elles n'étaient pas replacées dans le milieu où pour la première fois elles parurent. Depuis six ans, la revue Foi et Vie a organisé des conférences qui ont pris leur place parmi les institutions savantes de la rive gauche une place à part — elles sont, si limité encore que soit leur programme, comme une école des Études morales et religieuses. Une année, on y a parlé de la Morale dans ses rapports avec la religion, la science, la question sociale et l'art; une autre année, de VAu helàK..
Il va sans dire que ce qui groupe les conférenciers, ce n'est pas un mot d'ordre : les esprits indépendants ne reçoivent pas de mot d'ordre. D'ailleurs les conférenciers appartiennent à des écoles philosophiques ou religieuses très diverses. Ce qui est entre eux le trait d'union, c'est la très grande préoccupation de tous pour les problèmes de la vie morale et religieuse. Ils considèrent que, dans la science de l'homme, ces problèmes sont d'une importance première, on peut dire centrale.
1. La plupart des conférences paraissent dans la revue Foi et Vie. Deux volumes in-S" sous le titre : Questions du temps présent, contenant des conférences de MM. E. Boutroux, V. Delbos, H. Poincaré, G. Richard, Mark Baldwin, H. Bois, Ph, Bridel, P. Gounelle. A. Hollard, E. Abelous, P. Doumergue, ont été publiés et sont en vente aux bureaux de le revue, 48, rue de Lille.
Enfin, et mieux encore, ils suivent ensemble une certaine direction de pensée qu'autrefois on aurait sans doute qualifiée de spiritualisme. Mais, tandis que l'ancien spiritualisme était lui-même une école... et aussi une église, tandis qu'il prétendait suffire pleinement à la vie morale et religieuse par ses quelques affirmations aussi courtes que tranchantes, en sorte qu'il heurtait de front les religions positives et n'était pas fâché de prendre vis-à-vis d'elles un air de bataille, ici les spiritualistes — on dit aujourd'hui les idéalistes — ne se sont rapprochés que pour mettre en commun certaines affirmations premières, élémentaires, vitales, mais non pas pour échafauder jusqu'au faîte une philosophie ou une théologie. Ils n'entendent pas du tout qu'on ne puisse pas et même qu'on ne doive pas aller plus loin : ils se réservent d'aller euxmêmes plus loin, jusqu'où ils le jugent bon, quelques-uns jusqu'aux affirmations chrétiennes, par delà le point de rencontre : mais s'ils divergent à partir de là, ils respectent ces divergences. Ils sont heureux de ce rassemblement au travail — un travail où il s'agit de poser fermement les fondations de la vie spirituelle, de la vie intérieure. Ensuite chacun bâtira sur ces fondations, qui son école, qui son église : il y aura désormais un sol pour attendre de telles constructions. Et que ce ne soit pas une besogne insignifiante de constituer ce
sol, de poser ces fondations à une époque où tout ce qui servait d'assises jusqu'ici à la vie spirituelle est ébranlé, où toutes les affirmations de la conscience morale ou religieuse sont mises en doute ou niées, c'est l'évidence même. M. Paul Desjardins a autrefois défini ces hommes d'un mot qui a fait fortune : ce sont des positifs. Ce caractère, qu'on peut du dehors, de loin, trouver très vague, est, au contraire, de près extrêmement net : tel il est apparu aux grands auditoires qui se pressaient autour des conférenciers. On n'a pas eu l'impression d'assister à un tohu-bohu d'idées; on n'a senti ni vertige, ni lassitude. Au contraire : à travers des considérations multiples, des raisonnements très divers, un flot d'idées à l'aspect ondoyant, on a observé un courant central, unique. Si l'on regarde un fleuve, alors que, grossi de ses affluents, il élargit et il étale ses eaux dans la plaine, toutes les parties du fleuve ne reflètent pas le ciel avec les mêmes couleurs, toutes ne coulent pas d'un mouvement égal : il y a sur la nappe d'eau des espaces plus clairs, d'autres plus sombres, il y en a de plus calmes et de plus lents, d'autres plus agités et plus rapides, mais il n'y a au courant qu'une direction, il n'y a qu'une orientation au chemin qui marche.
Le nombre des positifs — qu'on nous excuse de toucher ici nous-même à la question qui fait le
texte de notre enquête, mais notre remarque vient seulement contresigner les affirmations des conférences — le nombre des positifs grandit certainement d'année en année. Il y a six ou sept ans — ce petit fait a son importance — nous avions grand'peine à dresser la liste de nos conférenciers : la peine est bien moins grande aujourd'hui et. à chaque série, s'allonge la liste des bonnes volontés militantes qui répondent à notre appel.
Cette pensée s'impose à nous que la France est peut-être aujourd'hui le pays du monde où la préoccupation de la vie spirituelle travaille le plus profondément les consciences. On est en quête — et la recherche devient toujours plus inquiète, plus ardente — des idées, des croyances qui permettront à la personne humaine de déployer toutes les virtualités qu'elle sent au dedans d'elle et que le matérialisme, le « mécanisme », broyait. On est en train de poser comme un axiome évident ce qui était, il y a quelques années la suggestion presque risquée de l'esprit nouveau : il faut avoir une (hne.
Il y a quelques mois, en visitant le Musée de Leyde, je m'arrêtai dans une petite salle, la salle des sépultures gréco-romaines. Je fus tout de suite saisi. Tout autour de moi, sur les coffres de terre cuite ou de pierre où reposent leurs cendres, des personnages, à demi allongés, accou-
dés, les morts, regardent... Les uns regardent en bas, le regard rivé à la terre; d'autres regardent droit devant eux comme vers des espaces profonds, lointains, la région du mystère... et de la terreur; d'autres enfin, le regard dressé, semblent chercher, attendre — regards d'âme, tous très graves, tantôt résignés, tantôt anxieux, tantôt ardents, tantôt éteints : de pas un seul il ne monte de la joie. Et ces regards de morts sur la mort furent d'abord des regards de vivants sur la vie. Eh bien! il me semble qu'aujourd'hui parmi les vivants, le nombre de ceux dont le regard est rivé en bas diminue : le nombre de ceux dont le regard est tourné en haut grandit. Et c'est un regard que le monde ancien ne connaissait pas : devant le mystère de la vie et de la mort, il semble que la terreur tombe, car l'horizon de l'au-delà n'est plus fermé ; le regard qui s'emplit de son mystère ne s'en assombrit plus tout entier : il sent venir à lui la joie d'une clarté.
Paul Doumergue, Rédacteur en chef de Foi et Vie.
Le titre de cette conférence est « L'âme et le corps », c'est-à-dire la matière et l'esprit, c'est-àdire tout ce qui existe et même, s'il faut en croire une philosophie dont nous parlerons tout à l'heure, quelque chose aussi qui n'existerait pas. Mais rassurez-vous. Notre intention n'est pas d'approfondir la nature de la matière, pas plus d'ailleurs que la nature de l'esprit. On peut distinguer deux choses l'une de l'autre, et en déterminer jusqu'à un certain point les rapports, sans pour cela connaître la nature de chacune d'elles. Il m'est impossible, en ce moment, de faire connaissance avec toutes les personnes qui m'entourent; je me distingue d'elles cependant, et je vois aussi quelle situation elles occupent par rapport à moi. Ainsi pour le corps et