Conférences faite par François de Witt-Guizot
féconde de la même brisé qui, au travers d'une vie faite de rudes besognes et de réalités, vient murmurer à nos oreilles les consolations, les joies et les espérances de l'idéal. — Ainsi donc que résulterat-il de cette rencontre destinée à durer quelques quarts d'heure? Même en résultera-t-il quoique ce soit, lorsque tout à l'heure nos vies, un instant affrontées, vont se séparer pour ne plus se joindre peut-être jamais? Question amère et, je vous assure, empreinte de mélancolie pour celui qui a la responsabilité de vous entretenir ; question qui à elle seule me mériterait toute votre indulgence; question que je me pose depuis quelques semaines tous les jours en pensant à vous, chaque fois que, m'asseyant à ma table de travail, ^ je songe au rendez-vous qui nous a été donné.
Et ne croyez pas qu'en vous parlant ainsi je sois hors de l'esprit de ces réunions ou hors de mon sujet puisque, ayant charge de vous parler du matérialisme dans la littérature, je ne peux pas ne pas vous indiquer ma manière de penser sur un point que je vais avoir à traiter constamment devant vous, à savoir la personnalité, la dignité, la responsabilité et, si je peux me permettre ce barbarisme, « l'intégralité » de l'écrivain.
Je pense que l'homme, portant partout avec soi le fardeau glorieux de son âme, est un tout qui, sous le prétexe qu'il parle ou qu'il écrit, ne peut
pas laisser cette àme dans un coin obscur de son logis et lui donner froidement son congé comme un chirurgien sépare du corps je ne sais quelle tumeur sur une table d'opération. Ah! cela serait vraiment trop commode ! Je pense que s'il est vrai que nos actions nous échappent, une fois accomplies, nous ne pouvons pas cependant voir leurs répercussions du même regard que l'enfant qui suit à la surface de l'onde indifférente les sauts de ses ricochets. Je pense que la parole est une action, que le livre est une action, la plus raisonnée de toutes les actions, la plus redoutable peut-être et la plus grande et la plus mystérieuse puisque cette action qui rebondit et se multiplie est celle par laquelle nous prétendons nous prolonger dans le temps et dans l'espace par mille fils ténus partis de notre cœur et de notre cerveau pour aboutir à mille cerveaux et à mille cœurs divers. Et cette responsabilité que je veux pour moi, dont je suis fier, bien que assurément je ne puisse pas augurer tout ce qu'inventera de saugrenu l'inconnu qui m'entendra ou qui me lira, cette responsabilité, je demande qu'on me dise comment pourrait la récuser celui qui (malgré tous les « distinguo » des théoriciens de l'art) écrit pour que je le lise, ou parle, j'imagine pour que je l'entende 1 Gomment, en particulier, puisque le matérialisme est bien autre chose qu'une théorie de l'art, puisqu'il est toute une con-
ception de la vie, comment n'aurions-nous pas I« droit de lui demander : Par la littérature mise au service de cette conception de la vie, qu'avez-vous fait de l'art, qu'avez-vous apporté à la société humaine?— « Une fois le livre imprimé, publié, il ne m'intéresse plus, je l'oublie », a dit naguère M. de Régnier, symboliste. « C'est à merveille, lui a répondu à l'Académie Française M. de Mun, et vous voilà hors d'affaire. Mais nous? » — Vous pensez que ce « Mais nous? » si légitime reviendra plus d'une fois sur nos lèvres quand nous nous demanderons : Qu'est-ce que le Matérialisme dans la littérature? — Quelles sont ses manifestations actuelles? — Quelles sont ses responsabilités et quelles raisons avons-nous d'en penser ce que nous en pensons?
Et pour commencer, il est quelques équivoques possibles que je veux très franchement dissiper.
Epris de vie, de mouvement, de beauté, de force, de réalité (et vous savez combien il y a de réalisme dans l'art français d'une part et dans l'art protestant de l'autre) mais épris aussi bien de poésie, de grâce et de fantaisie, nous n'apporterons pas dans cette excursion littéraire cet esprit grondeur et de contention chagrine que les observateurs superficiels du protestantisme se font un plaisir de lui reprocher; ardemment attachés à des opinions lit-
téraires raisonnées, nous ne les défendrons pas non plus avec cet esprit de champ clos, assurément courageux mais stérile, qui amenait jadis M='' Dupanloup, évêque, à quitter l'Académie Française pour ne pas risquer de s'y asseoir à côté de M. Littré, matérialiste. Le monde n'est pas une Assemblée" du Clergé, quelque respectables et nécessaires que soient les Assemblées du Clergé. « Je ne discute jamais qu'avec des gens de mon opinion »,me disait naguère une brave dame de province, qui entendait par là me donner une leçon sur mes mauvaises fréquentations ! Non plus, nous ne confondrons pas matérialisme, badinage et libertinage et quelques raisons que Renan ait pu avoir d'écrire : « Un matérialisme grossier, n'estimant les choses qu'en vue de leur utilité immédiate tend de plus en plus à prendre la direction de l'humanité », nous n'aurons pas la naïveté maladroite de croire à l'accouplement fatal du matérialisme et de la grossièreté. Car, s'il a appartenu au matérialisme de reculer dans notre littérature les bornes de la grossièreté physique et de la grossièreté morale, si le prodigieux et contradictoire Diderot, en particulier, qui a été l'un des premiers à faire sortir le matérialisme du domaine de la spéculation philosophique et de la curiosité mondaine et à le faire passer dans le courant de la littérature quotidienne et bourgeoise, n'a (sur ce point de l'indé-
cence matérielle et du sans-gène moral) rien laissé à inventer à ses successeurs lorsqu'il a écrit La Religieuse ou Jacques le Fataliste, cependant penserez-vous que le poète Lucrèce, apologiste de l'Epicurisme et du matérialisme, n'a pas dans son De Nalura Jîerum, écrit quelques-uns des plus nobles vers qui soient? Estimerez-vous que le philosophe matérialiste Hobbes, que l'abbé matérialiste Condillac, que le solennel et matérialiste Buffon, que le philanthrope subtil et matérialiste Ilelvetius, que M. de La Mettrie, inventeur, avant Les Contes d'Hoffmann, de V Homme-Machine et de IJ Homme- Plante, que M. d'Holbach, lui-même, auteur du déplorable Système de la Nature, tout mort qu'il soit pour avoir mangé trop de pâté de faisan truffé, aient été des hommes voués essentiellement, pour eux-mêmes, à la satisfaction des instincts grossiers? Et, inversement, pour rester dans le mèmexvin* siècle, parce qu'il se piquait de spiritualisme, Voltaire n'en est-il pas moins coupable de ce crime qui s'appelle « La Pucelle d'Orléans ^^"^
Nous ne confondrons pas le matérialisme avec le réalisme, avec ce réalisme probe, sincère, de bon aloi, qui a pénétré, nourri, soutenu toute notre littérature classique, aussi bien celle du xvi* que celle du xvn*^ siècle, réalisme qui a donné une partie de sa vigueur tranquille et féconde à notre art français si mâle, si râblé, si bien proportionné et qui
faisait dire à Molière avec plus de raison que n'en aurait eu Emile Zola, cette vérité que Racine et La Fontaine auraient contresignée :
... Il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.
Et. avant tout, devant ce va-et-vient des doctrines et des procédés, devant cette loi perpétuelle, inévitable, de l'action et de la réaction qui, en littérature aussi bien qu'en histoire et en philosophie emporte dans ses tourbillons les esprits et les imaginations comme le font les grands vents du large, nous voudrons voir quelle richesse nouvelle chacune de ces doctrines nouvelles a apportée à notre patrimoine. N'y a-t-il pas, suivant Shakespeare, « une âme de beauté dans les choses mauvaises » ? Encore, puisqu'il n'y a pas un «< art », homogène et concret, nous ne confondrons pas « les arts » entre eux, sachant qu'il doit y avoir et qu'il y a effectivement autre chose dans une tragédie ou dans un poème que dans la brouette de légumes que nous représente une nature morte ou dans le paysage le plus enveloppé de charme par Corot, mais sachant bien aussi que les plus illustres artistes ont dû à la flamme de leur esprit la part éternelle de leur génie et la garantie de leur gloire. Hier encore, l'un d'eux (et non pas l'un des moins amoureux de la forme), M. Rodin, ne déclarait-il pas que, à cet esprit qui
est l'un des règnes de la nature, il faut faire sa place dans le monde et dans l'art, parce que, dit-il, « l'expérience le commande ». — « L'art, écrivait Hegel, est l'esprit pénétrant la matière et la transformant à son image. » — Enfin nous ne confondrons pas l'art avec la science et avec la morale, car nous savons que l'art, la science et la morale n'ont ni les mêmes fins ni les mêmes moyens, mais nous nous rappellerons cependant et nous ne cesserons pas de répéter que si le drame, si le roman, si le poème veulent réaliser leur ambition de représenter (( la Vie », il faut que la circulation spirituelle et morale les pénètre, de même que notre vie, pour être complète, doit être intérieurement charpentée de spiritualité et de moralité, sans qu'il soit nécessaire pour cela de la transformer à tout instant et pour tout venant en sermon pédantesque ou en galimatias de Tartufe. Et, du reste, n'est-ce pas ce qu'entendait dire notre grand Vinet, lui qui a découvert en quelque sorte la misère morale du xvui* siècle, lorsque, montrant comment pour expliquer le devoir il faut remonter par le dedans, au centre des devoirs et comment pour expliquer « la Vie », il faut remonter parle dedans k la source intérieure de la vie, il rappelait cet aphorisme de La Bruyère qui prouve, par son allure de paradoxe démodé, quel chemin croit avoir fait la pensée littéraire : « Corriger est l'unique but que l'on doit se propo-
li5
ser en écrivant « . Eh ! c'est Alexandre Dumas fiis et non pas La Bruyère ou vous ou moi qui écrivait, il y a cinquante ans, dans la préface du Fils Naturel : « Toute littérature qui n'a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, l'utile en un mot est une littérature rachitique et malsaine. La reproduction pure et simple des faits et des hommes n'est qu'un travail de greffier et de photographe ». Vous savez que pour ce dernier travail nous avons depuis lors « conquis » toutes les ressources du cinématographe. En vérité, l'art est autre chose qu'un cinématographe !
Au reste, cette conception de la vie intérieure, comment la littérature matérialiste l'aurait-elle, alors que dans la philosophie matérialiste tout conspire pour la restreindre ou la nier ? Système étriqué, superficiel, primitif, que celui qui aboutit à ne voir dans la pensée qu'une fonction physique semblable aux autres, à ne reconnaître que la faible partie de la nature révélée par l'expérience sensible, à n'admettre en définitive comme principe de nos actions que le plaisir et la douleur physiques, à châtrer la volonté et à ne nous concéder qu*«n semblant de liberté boiteuse résumée dans le seul pouvoir de nous incliner devant ce que nous commande la plus grande somme de nos désirs ! Cette prétendue découverte de l'unité des choses, mais c'est pour ainsi dire la philosophie du
nouveau-né, avant même que le premier sourire se soit éveillé sur ses lèvres I Et parce qu'il supprime de la vie tout ce qui en lait « le dedans » pour n'en laisser subsister que l'enveloppe, le matérialisme littéraire, à la suite du matérialisme philosophique, loin de résoudre aucune question, se contente de les supprimer. Le matérialisme qui se proclame très savant est, au fond, prodigieusement simpliste. Quoi ! les mille et mille siècles de l'ascension spirituelle à laquelle l'humanité s'est acharnée ne seraient que les étapes de quelques réactions chimico-physiologiques et les conquêtes de nos civilisations se résumeraient dans les modifications passagères de quelques cellules inévitablement vouées à la destruction ! Le matérialisme ne veut pas regarder par delà l'enchevêtrement des fils derrière lesquels se prépare cependant et se résume tout l'avenir de la chrysalide. Il ne peut pas nous peindre « La Nature >'. puisqu'il s'arrête à l'apparence de la nature et à l'extérieur de la vie ; il les amoindrit, il les découronne : absorbé dans la définition extérieure et superficielle de l'être, il s'interdit d'en scruter les raisons intimes, il ne connaît que l'apparence d'une nature forcément implacable et que le reflet d'une vie toujours vue sous les mêmes aspects.
Ainsi donc même lorsqu'il est saisi d'un prurit paradoxal de réformes, comme ce philosophe au-
quel M""' Du DelTaiid avait l'impudence de dire : « Bravo, mon cher, vous avez le courage de dire le secret de tout le monde ! » même lorsqu'il se tempère de larmes et de prosopopées à la vertu, même lorsqu'il s'écrie comme les écrivains du xvni* siècle : « Je veux de l'honnête I de l'honnête ! de l'honnête! », le matérialisme est implicitement condamné à des faux-fuyants, à la contradiction, à l'imperfection, à l'erreur, et la persévérance volontaire dans cette erreur constitue précisément, vous le verrez, son immoralité. L'idée de réforme morale, de réforme sociale, de progrès et l'idée de matérialisme ? Mais elles sont dans leur essence profonde à l'antipode l'une de l'autre ! Né de l'apparence et prétendant en vivre, le matérialisme en meurt comme tout ce qui se contente de l'apparence. Il se trompe sur lui-même et il nous trompe sur ce qu'il peut. 11 est la plus gigantesque et la plus décevante et la plus stérile illusion dont nous puissions être victimes. Il ne peut pas, malgré qu'il déclare, ne pas être bien plutôt au service des passions qu'à celui de l'observation et au service des sens plutôt qu'à celui de la science. Le voilà contraint au sensualisme et incapable de le tempérer: Direz-vous que le sensualisme ce soit la nature entière ? Allons donc ! A défaut d'appareil philosophique et de jargon d'école, le vulgaire bon sens est là pour crier : « Jamais de la vie ! » Une
petite lille ;i laquelle j'entendais l'autre jour demander quelles étaient ses occupations favorites répondit : « Manger, lire et penser ». Ah, comme elle avait, l'ignorante, mieux saisi le secret de la nature que les pontifes du matérialisme î Gomme elle était, d'instinct, réfractaire à l'illusion matérialiste! Comme elle était, dans sa simplicité spiritualiste originale, plus près de la vérité naturelle que celui qui dans l'emportement de son sensualisme romantico-naluraliste, s'écriait : « Quand est-ce- que la nature prépare des modèles de l'art ? C'est au moment où les enfants s'arrachent les cheveux autour du lit d'un père moribond, où une mère découvre son sein et conjure son fils par les mamelles qui l'ont allaité, où un ami coupe sa chevelure et la répand sur le cadavre de son ami, où c'est lui qui le soutient par la tête et qui le porte sur son bûcher, qui recueille sa cendre et qui la renferme dans une urne qu'il va en certains jours arroser de ses pleurs, où les veuves échevelées se déchirent le visage de leurs ongles si la mort leur a ravi un époux, où les chefs du peuple dans les calamités publiques posent leur front humilié dans la poussière, ouvrent leurs vêtements dans la douleur et se frappent la poitrine, où un père prend entre ses bras son fils nouveau-né, l'élève vers le ciel et fait sur lui sa prière aux dieux, où le premier mouvement d'un enfant s'il a quitté ses parents et
les revoit après une longue absence c'est d'embrasser leurs genoux, d'en attendre prosterné la bénédiction, où les repas sont des sacrifices qui commencent et qui finissent par des coupes remplies de vin et versées sur la terre »
Eh ! direz-vous que dans ce paradis artificiel de l'art ainsi défini par Diderot il y ait grand 'place pour la sincérité de « la vie intérieure » et que tout le tintamarre'de cette pompe païenne et de mauvais goût, cela soit: la naissance, la vie, la mort et c'est donc dire : La Nature !
La philosophie et la littérature matérialistes étaient nées chez nous au xvm^ siècle, lorsque la science, au nom de ses premiers bégaiements, croyait avoir le droit de réformer le monde, il était tout naturel que cette philosophie et cette littérature qui se figuraient résumer la science, fissent comme une gigantesque poussée au milieu du XIX* siècle, lorsque la science se crut apte au nom de son royal épanouissement à dominer le monde... voire même à le tyranniser sous les espèces du « scientifisme ». Et, de fait, ce vertige de puissance n'était pas très surprenant tant toutes choses semblaient nouvelles et étaient merveilleuses. Mais puisque, à la même époque, le roman transformé par la doctrine réaliste se proposait de ne plus décrire que la vie quotidienne et commune, il était non moins naturel que, dans uneso-
ciété devenue chaque jour un peu plus démocratique et dans laquelle l'influence des idées par le théâtre et le roman augmentait en raison du nombre chaque jour accru des spectateurs et des lecteurs, le matérialisme voulût profiter de ces transformations pour pénétrer par le théâtre et par le roman, une société dont il flattait les passions, les intérêts extérieurs et la paresse instinctive de l'esprit : puisqu'elle dominait tout, la matière ne nivelaitelle pas tout, n'excusait-elle pas tout, ne nous dispensait-elle pas tous de la réflexion, du remords et de l'effort?
Le Romantisme, né de la révolte contre la froideur impérieuse, l'épuisement et le mensonge du faux classicisme, avait voulu faire dans l'art une révolution, comme d'autres en avaient fait dans la vie sociale; il y avait apporté le charme de la fantaisie, la fougue, le goût du sentiment, l'individualisme... et beaucoup de désordre. Avec Balzac qui affirmait « qu'un livre doit amuser ou instruire » on était rentré dans la précision de l'observation réelle et dans la profondeur de ce que vous me permettrez d'appeler le regard psychologique : sans doute est-ce à ce dualisme prémédité et véridique que nous devons tant de chefs-d'œuvre impérissables, bien que, en passant, je tienne à indiquer la part de matérialisme pratique que l'on pourrait trouver dissimulée sous l'étiquette de ce
traditionalisme, de ce catliolicisme et de ce royalisme dont Balzac avait coutume de se réclamer. A l'exubérance et à l'intempérance romantiques, vraiment lassantes, il était impossible qu'une digue ne fût pas un jour opposée, car on ne peut à la longue se contenter de vivre dans la chimère et dans l'irréel : vous savez comment ce fut la mission du « Réalisme » concrétisé par Flaubert et celle des poètes du Parnasse, ciseleurs prestigieux et incomplets des belles formes impersonnelles : « L'homme n'est rien, l'œuvre est tout, disait Flaubert; l'homme doit s'oublier lui-même ». C'est l'heure de « l'art pour l'art », de la prétention à l'extériorité, à l'impassibilité superbe et impitoyable, seule condition, prétend-on, de la sincérité. « Cela est donné comme le dernier mot de l'expérience, dit Sainte-Beuve, on ne demande pas estce moral ? mais ceci, est-ce vrai ? >> Cet effort très noble et également incomplet, parce qu'il était basé sur un dédoublement factice de la personnalité humaine devait, ainsi que le romantisme, durer trente ans à peine, comme si, en trente ans, l'effort d'une génération de penseurs et d'artistes s'épuisait et commandait des ambitions et des formules nouvelles. Vous vous rappelez, peut-être, la fierté aristocratique et quelque peu méprisante de Leconte de Lisle :
Tel qu'un noble animal, meurtri, plein de poussière, La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d'été, Promène qui voudra son cœur ensanglanté Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière !
Pour mettre un l'eu stérile en ton œil hébété, Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière Déchire qui voudra la robe de lumière ,
De la pudeur divine et de la volupté.
Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire, Dussé-je m'engloutir pour l'éternité noire, Je ne te vendrai pas mon ivresse et mon mal.
Je ne livrerai pas ma vie à tes huées, Je ne danserai pas sur ton tréteau banal Avec tes histrions et tes prostituées.
Mais si déjà, en 1865, par leur Gm-minie Lacei'teux, où sont entassés « tous les plus forts blasphèmes à l'endroit des religions de toutes sortes» et qui n'est pas fort respectueuse de ce que Leconte de Lisle appelait" la pudeur divine », les Goncourt « ces âmes maladivement impressionnables », comme ils disaient eux-mêmes, inaugurant le roman anatomique, physiologique et pathologique, avaient, par opposition au Parnasse, tenté de rendre à l'auteur le droit à la personnalité, insisté sur la théorie du milieu et donné la première formule du roman naturaliste, il appartint à Emile Zola, vers 1870, de prétendre définir le naturalisme entier. Lorsque le naturalisme anglais, réaliste, chrétien et protestant, avait produit avec Eliott et
Dickens des chefs-d'œuvre de vie intérieure et d'observation synthétique, lorsque le réalisme russe de Tolstoï et de Dostoïewski se nourrissait de spiritualité, Zola en refusant au naturalisme français tout contact psychologique, le compromit irrémédiablement dans la cause matérialiste. On ne peut pas dire que ce coup d'éclat fut un coup de maître. C'était rendre un triste service au naturalisme français déjà trop asservi à la violence et à la dureté et trop enclin à « prendre pour principe le malaise qui, dit Sainte-Beuve, n'est pas un principe de beauté ». Zola rédigea l'acte de baptême et poursuivit la tâche avec toute la lourdeur qu'impliquait son manque absolu de tact et de mesure, avec toute la violente passion d'un romantique qu'il était au fond, avec toute la présomption de la fausse science mais aussi avec la ténacité d'un infatigable travailleur et non pas, certes, sans puissance. Assurément, personne n'est plus « a priori » que ce soi-disant expérimentateur : car il se déclare effectivement « expérimentateur et matérialiste «.Remarquez qu'il prétend à l'histoire, à l'histoire naturelle et sociale d'une famille. On ne peut pas vouloir être plus complet. Nous sommes avertis, attendons-nous à trouver ici réunis pour le moins Hippolyte Taine, Cuvier et Leplay ! Il ne croit qu'à l'hérédité brutale, qu'à ce qu'il appelle « l'homme physiologique )>, vivant de ce qu'il ose définir : « la vie totale,
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universelle, qui va d'un bout à l'autre de l'humanité, sans haut ni bas, sans beauté ni laideur » et dont tous les actes, ceux de la garde-robe comme ceux de l'alcôve ont le droit « d'être tirés de la honte où on les cache et replacés dans la gloire, sous le soleil ». — Il prend soin de nous le dire par les lèvres de l'un de ses personnages ; il veut : « étudier l'homme tel qu'il est et non plus l'homme métaphysique mais l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de ses organes... La pensée! La pensée! Eh! tonnerre de Dieu ! La pensée est le produit du corps entier î Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez ce que devient la noblesse du cerveau quand le ventre est malade ! Non ! C'est imbécile 1 La philosophie n'y est plus, la science n'y est plus, nous sommes des positivistes, des évolutionnistes. Et nous garderions le mannequin littéraire des temps classiques I Et nous continuerions à démêler les cheveux emmêlés de la raison pure ! Qui dit psychologue dit traître à la vérité. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne suffit à rien : l'une a pénétré l'autre et toutes deux ne sont qu'un aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme totale de ses fonctions... Ah! la formule est là ; notre révolution moderne n'a pas d'autres bases ; c'est la mort de l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle et c'est nécessai-
rement la poussée d'uu nouvel arbre dans un nouveau terrain... Oui! on verra la littérature qui va pousser pour ce prochain siècle de science et de démocratie ! »
Et il n'a pas été nécessaire d'attendre « le prochain siècle » pour « voir » et pour juger. Le XIX* siècle, à son déclin, était assez grand garçon pour discerner que cela n'était pas même là « de la physiologie », car je pense qu'il n'est pas besoin d'être médecin pour reconnaître que la physiologie est une des plus admirables sciences qui soient lorsqu'elle se contente d'être « la physiologie ». Pour moi, je sais bien que si la fantaisie me vient de l'étudier, je prendrai le chemin de la faculté, du laboratoire ou de l'hôpital et que je ne demanderai pas au romancier de m'en instruire. Je vous assure, c'est prodigieux ce que le calme bon sens nous manque aujourd'hui et ce que tout s'embrouille, comme à plaisir. Si « la science n'y est plus M comme dit Zola, si « la philosophie n'y est plus » pensez-vous que le « mannequin matérialiste » H y soit » et qu'il ne soit pas lui surtout traître à la vérité et à la nature? Il est vrai que, suivant le dictionnaire, qui dit « mannequin », dit : « épouvantail à figure humaine » 1
Peut-être, cependant, que vous pensez encore au charme d'une promenade sous les ombrages embaumés du Paradou, dans La Faute de l'Abbé Mou-
ret », au frémissement mystérieux de Paris vu le soir des hauteurs du Trocadéro, dans Une page d'Amour, à la sombre armée des grévistes, dans La Conrjucle de Plassans ou dans Germinal et vous n'avez pas tort, car précisément parce qu'il n'y a plus là dans ces paysages et dans ces foules de prétendue physiologie, il y a de la masse, si j'ose dire, et de la puissance et de l'honnêteté. Mais citezmoi, je vous prie, sincèrement, un caractère qui se dresse et subsiste et s'impose. Où sont dans les fameuses « tranches de vie » chères à Zola, ces véritables « échantillons de vie » dont les noms appris ailleurs reviennent d'instinct sur nos lèvres et dont le souvenir nous charme ou nous oppresse h tant de titres divers? Y a-t-il, dans les dix mille pages de Zola, un Dominique, une Petite Fadette, une Indiana, une Eugénie Grandet, un Père Goriot, une Madame Bovary, un Monsieur Homais, un David Copperfield, un Adam Bede, un Prince André, une Boule-de-Suif, un Père Milon, même un Petit Chose ou une Sapho? Et, du point de vue général, y a-t-il un « paysan », un « bourgeois », un « soldat», une « femme du monde », une « courtisane », et même si vous le voulez un « épicier », qui reste comme prototype? Ces êtres factices, allégoriques, synthétiques, grossiers assurément mais nçn pas pour cela réels qui n'ont pas de véritable charpente individuelle, qui n'ont pas d'âme puisque de parti pris et
LE MATÉRIALISiTE ET LA LITTÉRATURE 127
par définition d'école ih ne doivent pas en avoir, ne sont que la contrefaçon de la nature ; ils n'ont que l'apparence de la vie et en cela ils répondent parfaitement à ce que nous avons dit du matérialisme : c'est le point où l'on est bien sûr qu'ils ne trompent pas. De même que cette prétention à la science et à ses méthodes n'est que la contrefaçon de la science et de ses méthodes, cette prétention à la philosophie, à l'histoire, à la sociologie, à l'observation, n'est que la caricature des unes et des autres. Et, vraiment, dans Pot-Bouille et dans La Terre, êtres et choses sont des insultes à la nature qui pourraient suffire à servir de châtiment au matérialisme et consacrer, en l'espèce, l'imposture matérialiste. Jamais cette imposture n'avait été plus crûment et plus complètement mise à nu. Du seul point de vue du « métier», combien Sainte-Beuve avait raison : « 11 y a des points où la description, en se prolongeant, trahit le but, je ne dis pas du moraliste, mais de tout artiste sévère... La vérité, d'ailleurs, à ne chercher qu'elle, n'est pas tout entière et nécessairement du côté du mal, du côté de la sottise et de la perversité humaines ». — Et penser que Sainte-Beuve n'a jamais eu à lire une seule page de Zola! Jamais la nature, l'homme, les goûts et les habitudes de l'homme, n'ont été plus rabaissés. C'est là, pour moi, l'un des reproches essentiels à adresser au naturalisme matérialiste.
128 LE BIATÉRIÂLISHE
reproche dont on ne peut pas dire qu'il soit mérité par le naturalisme anglais ou par le naturalisme russe; quelles qu'aient été la puissance et, j'en suis convaincu, la sincérité d'Emile Zola, cela suffirait pour faire de lui un grand coupable : il a collaboré à la déchéance du goût; il a donné au lecteur (et particulièrement à la petite bourgeoisie et à l'homme du peuple) l'habitude de la déchéance personnelle. — Croyez-moi, ce nest pas dans cette humanité déformée que la sympathie humaine, que la pitié humaine, ont à apprendre « la Vie » et à chercher ses enseignements. Nature auguste et immense, réponds-leur par le témoignage de tout ce qui vit et de tout ce qui pense ! Ils ont beau dire, ah, certes non, tu n'es pas là !
Pas d'âme, pas de vie intérieure, donc pas de vérité. « Je crois que seuls l'idéal, la passion et le sérieux consacrent », pensait Gœthe qui voyait le véritable art dans « ce qui est sain, énergique, frais et dispos ». C'est en rentrant dans la tradition française de la mesure, de la sobriété réaliste, de tout l'aigu de l'observation psychologique et du « regard intérieur » que deux anciens et célèbres disciples d'Emile Zola se sont affranchis de sa tutelle et ont échappé au matérialisme. Écoutez l'incomparable (je dirai presque, le classique) Maupassant, voyez le secret de sa force tel qu'il le révèle et comparezle à ce que nous^ ont déjà dit, dans le langage de
leur époque, La Bruyère, Balzac ou Dumas fils : « 11 faut l'observation simultanée du cœur et de rexpérience... Le but du romancier est de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements. A force d'avoir vu et médité, il regarde l'univers, les choses et les hommes d'une certaine façon qui lui est propre et qui résulte de l'ensemble des observations réfléchies ». Et voici l'aveu de Huysmans dans Là-Bas : « Je ne reproche au naturalisme ni ses termes des pontons, ni son vocabulaire de latrines et d'hospices, car ce serait injuste et absurde... Ce que je reproche au naturalisme c'est d'avoir incarné le matérialisme dans la littérature, d'avoir glorifié la démocratie de l'art 1... Quelle théorie de cerveau mal formé, quel étroit système ! Vouloir se confiner dans les buanderies de la chair, rejeter le suprasensible, de même le rêve I Ne pas comprendre que la curiosité de l'art commence là où les sens cessent de servir!... Le matérialisme naturaliste a abouti à l'éloge de la force brutale, à l'apothéose du coffrefort... Il faudrait garder la véracité du document, la précision du détail, la langue étoffée et nerveuse du réalisme, mais il faudrait aussi se faire puisatier d'àme et ne pas vouloir expliquer le mystère par la maladie des sens. Il faudrait faire en un mot un naturalisme spiritualiste ; ce serait autrement fier, autrement complet, autrement fort. »
Fierté? Totalité de la vie? Force? Mais n'est-ce pas la prétention toujours renouvelée à travers le temps, de chaque école? N'est-ce pas l'ambition secrète ou avouée de tout écrivain? — Vous attendez-vous à les trouver dans le sensualisme contemporain? Car c'est bien, je crois, sous l'aspect du sensualisme que le matérialisme trouve aujourd'hui son succès.
Ah là, je crois que si nous [n'avions pas précieusement gardé les petites pierres blanches qui ramènent au bercail, nous pourrions prendre à notre compte l'aventure des frères du Petit Poucet et que nous risquerions de nous perdre dans la forêt immense, embroussaillée, plus remplie d'embûches que celle de Brocéliande, où peine, gémit et rédige inlassablement la fouie innombrable de nos romanciers. Aussi bien, ne tenterai-je pas de vous nommer même l'élite de ces romanciers de grand talent qui depuis vingt ans sont nés à la vie littéraire et qui ont écrit avec une fécondité que l'on croyait réservée à la seule race des microbes ou à celle des peintres qui ne cessent de décorer les murs de tous nos Salons d'hiver, de printemps, d'été et d'automne. Encore moins, bien qu'il n'y ait jamais eu
plus de talent répandu et plus de disponibilité de savoir-faire et de mérite, ne suis-je pas de ceux qui trouvent nécessaire d'amasser toutes les hyperboles que la mode a accréditées, car vous savez que le moindre d'entre eux est, dès sa naissance, comme on dit aujourd'hui, «talentueux » ou «génial ». Comme le murmurait en mourant le PorthOs d'Alexandre Dumas : « Ils sont trop ! » Il s'agit donc seulement de tenter de rassembler sur le point qui nous occupe quelques idées d'ensemble qui puissent aider nos réflexions personnelles.
Vous savez comment toute une partie des admirables efîorts de la civilisation contemporaine s'est naturellement portée vers la satisfaction plus complète et plus rapide des besoins matériels et comment (puisque toutes choses se tiennent en ce monde) l'individualisme, le scepticisme, l'apologie de la force et du succès, la morale utilitaire et la théorie banale (et très « primitive ») du droit à la jouissance ont en se dosant et en se combinant pénétré notre société. — Je voudrais, ici. en courant, vous indiquer combien il est curieux de comparer du point de vue du mariage et de la famille, l'idée du droit à la passion et du droit au bonheur telle que l'expose le théâtre des Latins Alexandre Dumas fils et Paul Hervieu et telle que la conçoit le théâtre du Scandinave Ibsen, tout pénétré du sentiment de la vie intérieure et de la crovance à une
synthèse possible des droits de l'âme et de ceux du corps. — De cet effort constant et pour ainsi dire fatal vers plus de satisfactions physiques et vers moins de souffrance, il n'y avait qu'un pas à faire pour se laisser glisser dans le sensualisme, du moment que l'on se croyait autorisé en conséquence à se délivrer des anciennes et précieuses disciplines qui ont affirmé la maîtrise de l'âme. Et cela a été fait de mille manières diverses. Je vous prie de bien remarquer qu'il s'agira surtout ici de nuances, queje risque d'être accusé de paradoxe ou même d'injustice et que j'entends parler seulement des idées et de leurs manifestations et jamais des personnes.
Tandis que le théâtre « brutal » et « rosse », en retard sur l'évolution du roman, continue toujours de fleurir parmi nous avec l'audace de scandales que vous lui connaissez, tandis que le théâtre « physiologique » s'épanouit sous la plume vigoureuse de M. Bernstein, de M. Bataille ou de M. de Porto- Riche, tandis que les affiches les plus détaillées dans leur cynisme s'étalent sur nos murs en spécifiant aimablement que les spectacles qu'elles célèbrent ne s'adressent qu'à des spectateurs « âgés de plus de seize ans», tandis que les journaux les plus obscènes s'alignent à la devanture des kiosques et à la porte de nos collèges, une véritable crise morale et l'excès des mauvaises odeurs chères au
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roman naturaliste avaient fini, il y a vingt ans, par écarter du naturalisme matérialiste et de son chef les meilleurs de ses soutiens, Maupassant, Huysmans. les Margueritte, l'honnête et vigoureux Edouard Rod. Vous vous rappelez comment, en même temps, le bon sens révolté, la vigueur psychologique et les précieux dons de Melchior de Vogué, de Brunetière et de M. Paul Bourget lui portaient, par divers moyens, les derniers coups.
Cependant, quelques disciples attardés du naturalisme, adeptes de ce qu'il convient, paraît-il, d'appeler « la vigueur ». ne craignent pas. avec M. Descaves ou M. Octave Mirbeau, par exemple, de se rappeler quelques-unes de ses plus fâcheuses et matérielles hardiesses dans leur étude brutale de « la chair ». En nous représentant M. Mirbeau comme « tout enflammé d'une ardeur d'humanité», on a dit : « c'est par le sensualisme même que M. Mirbeau dans Le Jardin des Supplices aboutit à une sorte de mysticisme ». Pour l'amour de la vérité, je demande si M. Mirbeau avait précieusement gardé en réser\e quelques grains de mysticisme lorsqu'il écrhii Le Journal d'une Femme de Chambre. De grâce, alors, qu'on nous préserve de cette sorte de mysticisme car. puisqu'il s'agit, paraît-il, de M haïr le mal », j'aime mieux, quant à moi, qu'on le haïsse d'une autre manière. — !Mais enfin, si l'on était encore naturaliste en Allemagne, on ne fut
plus naturaliste en France en 1890. Je crois bien vous avoir indiqué comment à mon sens la loi de réaction domine volontiers la vie et particulièrement chez nous autres Latins. Donc, par réaction contre les professionnels du matérialisme, suivant la fine expression de M, Mœterlink (qui a su, lui, faire une part si pleine d'émotion aux nuances imprécises du mystère) onse rappela que : « le monde ne finit pas aux portes des maisons » ; ce fut comme une nouvelle naissance ; on s'échappa de la nature matérielle, on fut tout esprit; on rêva de pénétrer « l'àme des choses » ; on s'analysa de mille et mille sortes ; on mit à la mode d'être « intellectuel » ; vous vous rappelez celte époque : on perdit pied. Ainsi, dans l'extase du symbolisme né dans le salon de Stéphane Mallarmé, on fit ce qu'on appela de < l'art pour la beauté )i et non plus seulement de l'art impersonnel, de « l'art pour l'art » comme jadis le très noble et très sévère Parnasse, mais de l'art de cénacle, de l'art de petites chapelles closes, de l'art pour le plus petit nombre possible d'initiés... et d'admirateurs, de l'art pour soi seul au besoin. Au diable l'homme et le public : c'est une marque d'aristocratie, affirme t-on, de n'être pas compris ! On fut farouchement, ombrageusement, mystiquement individualiste et, du même coup, si compliqué qu'un beau jour il fallut faire l'honneur de traductions françaises à ces excellents
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auteurs français. On se serait cru au temps de l'Hôtel de Ilanibouillet, des Précieuses, de Voiture et de M. Trissotin. A quoi aboutissent toutes les ruptures d'équilibre ! Ah ! comme Molière se serait diA'erti :
D'amour, belle marquise, Vos beaux yeux mourir me font.
C'étaient donc tous jeux d'esprit et de manège, détachement apparent de ce qui est la réalité de la vie, divertissements d'intelligences subtiles et oisives, caresses voluptueuses et musique des mots amoureusement accouplés par des écrivains merveilleusement maîtres de leurs moyens, enfin mille rêves combinés à « la joie de ne provenir de rien d'autre (jue du goût de se divertir à des événements et à des personnages». — « C'est un charme inquiétant et subtil », disait Brunetière en parlant de l'œuvre sensuelle, déshçibillée et séductrice de M. de Régnier, car c'était l'heure où ce dernier ardemment symboliste n'était pas encore en quête de ce qu'on appelle, je crois, aujourd'hui, suivant les jours, le « vérisme », « levitalisme » ou « l'humanisme ».
Ne voyez-vous pas qu'il y avait précisément dans ces recherches et ces curiosités de l'esprit tout ce qu'il fallait pour devenir un jour parfaitement sensualiste :
Ah ! jeunesse, qu'un jour vous ne soyez plus là,
Vous, vos rêves, vos rires et vos roses, Les plaisirs et l'amour vous tenant — quelle chose. Pour ceux qui n'ont vraiment désiré que cela !
(Comtesse de Noailles. L'Ombre des Jours.)
«Pour ceux qui n'ont vraiment désiré que cela»? Voilà sous la grâce de ce parler chatoyant la définition même du sensualisme. Remarquez que je ne dis pas qu'il s'agisse là d'une théorie du sensualisme officiellement matérialiste. Non, certes; puisque précisément on était très légitimement et très vaillamment parti en guerre contre la forme naturaliste du matérialisme effondré dans la grossièreté. Et puis, cela aurait été trop rude pour les oreilles et les yeux de ces raffinés ; mais enfin, on était sensualiste, de ce sensualisme qui est, au fond, la manière confortable d'être matérialiste pour les gens extrêmement raffinés, d'un sensualisme élégant, souple, aristocratique, complaisant, opportuniste, pratique, ennemi des gros mots et des vilains gestes, d'un sensualisme épicurien, de dilettante et de Raminagrobis, d'un sensualisme de boudoir qui guette de très honnêtes gens parce qu'il ne les effarouche pas et que l'on trouve un beau matin tranquillement installé dans sa douillette à tisonner au coin du feu sans qu'il ait crié gare, d'un sensualisme qui sait disposer à son gré des réticences les plus savantes et des aveux les plus
osés, qui se pare des brocards du xviu'^ siècle, de la grâce des courtisanes d'Alexandrie ou du sourire enchanteur d'une Parisienne. C'est ainsi que lorsqu'on est M. de Régnier et que l'on dispose des délicieuses mélodies de son rythme, l'on écrit les Rencontres de M. de Bréot et que l'on chante :
J'ai feint que les dieux m'aient parlé Celui-là ruisselant d'algues et d'eau, Cet autre lourd de grappe et de blé,
Cet autre ailé
Farouche et beau, En sa stature de chair nue; Et celui-là toujours voilé.
Cet autre encore...
Aucun de vous n'a donc vu Que mes mains tremblaient de tendresse, Que tout le grand songe terrestre Vivait en moi pour vivre en eux; Que je gravais en métaux pieux.
Mes dieux, Et qu'ils étaient le visage vivant De ce que nous avons senti des roses, De l'eau, du vent, De la forêt et de la mer, De toutes choses En notre chair, Et qu'ils sont nous divinement.
(Les Médailles d'argile.)
C'est ainsi que lorsqu'on est M. Pierre Louys on écrit Aphrodite la licencieuse, ou la Chanson de Bilitis, si parfaitement imprégnée de paganisme
grec que les savants allemands s'y sont lourdement trompés et, au cours d'une aventure vraiment plaisante, l'ont prise pour une traduction. C'est ainsi encore que l'on célèbre : « Cette jeunesse enivrée de la terre, que nous appelons la vie antique, où la nudité humaine, la forme la plus parfaite que nous puissions connaître et même concevoir puisque nous la croyons à l'image de Dieu, pouvait se dévoiler sous les traits d'une courtisane sacrée devant les vingt mille pèlerins qui couvrirent la plage d'Eleusis ; où l'amour le plus sensuel, le divin amour d'où nous sommes nés était sans souillure, sans honte et sans péché » .
Ne retrouvez-vous pas dans ces lignes, bien qu'amorties parce qu'elles sont écloses sous un ciel moins chaud, quelques-unes des notes que font vibrer sous la lyre les doigts de feu de M. d'Annunzio, lorsqu'ils chargent de tout l'orgueil d'un doge, de toute l'impertinence d'un Médicis, ce sensualisme suraigu qui paraît gonflé de désirs comme sont gonflées les grenades dont il a fait son emblème ou la pulpe de ces raisins qui éclatent en été aux treilles de la Campagne romaine ? Rappelez-vous comment dans le Feu. le poète italien faisant parler son héros Stelio Eff'rena, paraît résumer sa doctrine de sensualisme aristocratique lorsqu'il déclare que sa conception de l'art ne se sépare pas de sa
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conception de la vie : ce qu'il faut, c'est « être magnifiquement sensuel », se plaire aux « fêtes des sons, des couleurs et des formes, ces privilèges de Princes », car « la seule attitude qui convienne est celle à laquelle la Nature nous dispose ». Donc « stimulons l'énergie de la vie humaine par L'exaltation de tous les désirs jusqu'à la fièvre », Duisque « le plaisir est le moyen le plus certain le connaissance que nous ait départi la Nature et >uisque l'homme qui a beaucoup souffert est moins sage que l'homme qui a beaucoup joui ».
Ne vous contentant pas de regarder quelques appa- •ences voyez donc comme ce sensualisme de principe, égoïste et dominateur, dont nous venons de parler, liffère radicalement par l'intention, par la modaité, par l'inspiration, par les conclusions, de celui jui ne manque pas cependant d'accompagner à ravers le monde les grands coups d'ailes auxquels e rêve inquiet et magique de M. Pierre Loti nous i accoutumés; voyez encore, si je peux me pernettre des rapprochements déconcertants et un >eu injustes de part et d'autre, voyez comme ce iremier sensualisme qui diffère de celui de I. Pierre Loti, diffère également du sensualisme
prétention pédagogique et un peu bourgeoise uquel M. Marcel Prévost (ce « chrétien erotique », omme l'a défini M. Jules Lemaitre), se croit obligé e sacrifier en l'honneur des Demi-Vierges et des
vierges fortes ou folles pour lesquelles il rêve de réhabiliter le mariage chrétien... car c'est son ambition. Et vous discernez, n'est-il pas vrai, que ce n'est pas de la même philosophie, des mêmes habitudes d'esprit que les premiers et les seconds sont partis et qu'ils ne nous entraînent pas les uns et les autres vers les mêmes conceptions de la vie. Voyons, bien franchement, quand une œuvre tout entière, comme les premières que j'ai citées, ou comme celle de M""' de Noailles, se réclame de cette inspiration, quand elle y trouve son essence et sa charpente, quand elle y aquelques-unes des raisons de son succès, n'a-t-on pas le droit de dire qu'elle a emprunté au paganisme antique, dans la forme et dans le fond, quelques dérivées de son matérialisme, celles qui {muiaiis mutandis), convenaient en qualité et en quantité au temps où elles naissaient, au raffinement de la société policée à laquelle elle s'adressait et qui était elle-même assez hypocrite, déshabituée de la morale et portée à se soucier médiocrement de ses succédanées ? Ce demi -matérialisme de détail caché chez cent auteurs qui assurément protesteraient si on se hasardait à parler ouvertement de leur matérialisme, les insinuations de cette philosophie sensualiste et luxueuse du plaisir coûte que coûte, n'étaient pas, il faut le reconnaître sans, correspondre aux habitudes d'esprit et de vie d'une catégorie de
lecteurs heureux de se croire délivrés des précisions de tous dogmes et des obligations inhérentes à toute foi. Ainsi, le sensualisme attaché à la description d'une vie factice s'est, à sa manière, écarté de la « Vie ». Par le charme contagieux d'une littérature caressante, délicieusement nuancée, éprise de toutes les originalités, de toutes les raretés et de tous les exotismes, il n'a pas été sans jouer pour les classes dites élevées auxquelles il s'adressait, un rôle d'éducation matérialiste, de complaisance et même de complicité, analogue à celui que les brutalités du naturalisme ont pu jouer pour les milieux populaires demeurés, eux. parfaitement réfractaires à toutes les subtilités de nos cénacles contemporains; car. vous n'êtes pas sans savoir, je pense, que les romans naturalistes de Zola sont, avec ceux d'Erckmann-Chatrian, presque les seuls qui aient pénétré dans les milieux populaires.
Non, ces « Cœurs innombrables », compliqués et égoïstes malgré leur prodigalité n'ont pas dénombré l'essentiel des battements de nos cœurs. Ah! certes, qu'ils chantent l'amour en vers harmonieux comme ils savent le faire ! qu'ils aiment l'amour que nous aimons et que nous voulons, mais comme ils le rapetissent dans la manière qu'ils ont de l'exalter, en ne voyant dans l'amour que la seule volupté sensuelle plutôt que la passion qui envahit l'âme et la renouvelle :
<« C'est Vénus tout entière à sa proie attachée ». Aussi bien no vous semble-t-il pas qu'ils ont passé en ignorants ou en indilTérents à côté de tout ce qui constitue aujourd'hui l'effort, le travail, la lutte et, du même coup, à coté de la crise morale, spirituelle et sociale qui fait battre à cette heure tant de cœurs. Non ! ce c'est pas encore là le rythme entier et puissant de « la Vie ».
Et, comme les extrêmes se touchent parfois, c'est dans la fraction de la nouvelle école la plus inféodée aux agaceries de la curiosité intellectuelle que se groupent comme à plaisir les conclusions les plus âpres et les plus désolantes que nous aurons à reprocher tout à l'heure au matérialisme , dans son ensemble. Il me coûte infiniment d'avoir à vous nommer ici M. André Gide et son' cénacle, car je ne peux oublier ni son talent d'écrivain, ni la culture de son esprit, ni. en ce qui me concerne, les heures charmantes que Jadis comme enfants, puis comme adolescents à l'âge merveilleux des rêves et des grandes espérances, nous avons passées à courir ensemble les sentiers embaumés des bois normands en devisant de choses très graves I>our notre âge ; ce sont de ces moments que l'on aime, quoi qu'il arrive, à repasser dans son cœur et dont on garde toujours de la reconnaissance ; mais vraiment quand on veut avoir des «disciples», u and on a écrit Vlmmoraliste et quand on a pu
faire croire au lecteur que c'était le résumé d'une conception de « la Vie », on a bien quelques comptes à rendre. On a. dans cette petite école, des prétentions d'avant-garde, bien que l'on soit en retard de quelques dix ans sur le mouvement actuel des esprits et l'on imprime très sérieusement (car je vous prie de croire qu'il n'y a là rien pour « l'humour »), que l'on veut « marcher sur les mains aujourd'hui, plutôt que de marcher sur les pieds comme hier ». Voilà les gens qui entendent nous représenter « la Vie » et qui veulent être pris au sérieux ! Le plus singulier est que ces professionnels de la désillusion sont généralement fort heureux dans leur vie personnelle, mais étonnez-vous que, après ces belles déclarations, ils vous peignent un monde qui est véritablement à l'envers, maris, femmes, pères, mères, enfants, idées et mœurs 1 C'est tout jeu d'acrobates. Et pensez-vous qu'il faille applaudir celte doctrine que : « en art, il n'y a pas de problèmes dont l'œuvre d'art ne soit une suffisante solution » ? Je n'ai ni le temps, ni la volonté d'insister et je veux bien croire, comme on me le dit, que ce n'est là chez ces auteurs — (jeunes... d'avant-hier — qu'une crise de croissance déjà ancienne et presque oubliée. Ayons la patience de leur faire crédit en souhaitant qu'ils réfléchissent un jour une autre « Vie », dans d'autres miroirs et qu'ils soient également assez
sages pour quitter une tour d'ivoire un peu trop orgueilleuse et par celam ême pleine de dangers.
Ma conclusion sera très brève. — Si l'une des ambitions de la littérature est de représenter la vie, l'une de ses conséquences est indiscutablement d'engendrer de la vie. Pensez à Werther, à Julie, à Saint-Preux, à René, (jue d'imitateurs ils ont eus ! Kappeiez-vous tout ce qu'a facilité de destructions le persitlagt? corrosif de M. Bergeret; voyez la fierté qu'a stimulée près du parvis de la cathédrale de Metz ou dans les logis de Strasbourg et de notre vieille France le calme sourire de Colette Baudoche ; voilà une vaillance qui n'est pas disposée à capituler devant le matérialisme de l'impertinence ou le matérialisme de la force.
Matérialisme philosophique du xviii* siècle, matérialisme naturaliste du milieu du xix' siècle, matérialisme sensualiste et « intellectualiste » du début du XX*, qu'ont donc produit dans des mondes divers, les combinaisons, les évolutions et les dosages si divers du matérialisme dans la littérature ?
A quelle œuvre durable a-t-il attaché son nom? qu'a-t-il fécondé? Quel souffle de vie a-t-il fait pas-
ser sur les hommes et les choses? Quelles forces a-t-il accrues? Quelles portions de notre patrimoine a-t-il enrichies?
Rabaissant la nature humaine à laquelle elle enlève l'essentiel de sa dignité, la littérature matérialiste est l'une des collaboratrices les plus certaines de « l'anarchie » quelle que soit l'épithète que l'on ajoute à ce mot d'« anarchie » qui voudra toujours dire « absence de gouvernement ». De parti pris elle coupe l'homme en deux et elle en rejette la moitié. Elle part de l'apparence pour aboutir à mille ruines diverses. En somme, elle est comme une glace déformante qui reçoit l'image extérieure des éléments* des choses mais qui les brouille et qui leur enlève leur hiérarchie et leur véritable architecture ; en dehors de l'éclat de la forme, ou de l'adresse de la composition, ou de la grâce, ou de la puissance que peuvent posséder beaucoup de ses adeptes (qualités toutes personnelles devant lesquelles nous nous inclinons mais qui n'ont rien à voir avec une doctrine d'art ou un principe de vie) elle nous fait assister à la faillite de ce qui constitue l'essentiel de ses prétentions : à savoir de réaliser et de représenter « l'intégralité » de la vie.
J'ai essayé de vous esquisser son action par le roman ; combien il y aurait encore de choses à dire de son action par l'histoire (si tant est que l'on puisse appeler « histoire « cette énumération frag-
mentaire que l'on sépare de l'âme des hommes et des peuples), de son action par cette morale démoralisée qui en arrive à ne plus être que le catalogue matériel des mœurs, de son action par cette sociologie qui en arrive à nier aujourd'hui l'idée de toute responsabilité personnelle ! Reportez-vous à l'essence du matérialisme et demandez-vous comment la littérature matérialiste, quelle qu'elle soit, ne serait pas malgré son affirmation orgueilleuse des droits exclusifs de la matière, bien attachée surtout à la description, à l'étude, à renseignement (car tout lecteur est « un être enseigné ») des parties négatives de la vie. Et voyez donc si cela est un paradoxe !
Du point de vue métaphysique, la littérature ^ matérialiste, si elle est sincère avec elle-même, ne peut pas ne pas aboutir à l'athéisme ou à une sorte de panthéisme jjurement sensuel ; elle ne peut pas ne pas aboutir au fatalisme le plus aveugle et le plus inerte, à ce pessimisme que rien ne vient détourner ou corriger et dont Melchior de Vogiié disait dans son magnifique langage : « le pessimisme est sorti du matérialisme, comme le ver du fruit pourri ». — Du point de vue pratique elle ne peut pas ne pas aboutir à l'apologie de toutes les formes de l'égoïsme et donc à l'écrasement du plus faible ; et une des choses que je lui reproche assurément est ■ de ne pas contenir, soit dans sa forme naturaliste
soit dans sa forme sensualiste, une page qui soit pénétrée d'une véritable et efficace sympathie pour les humbles; elle ne nous révèle pas une analyse émue de la souffrance, cette part éternelle de la vie humaine, quelle que soit cette souffrance et quel que soit l'aspect sous lequel elle se présente à nous. La souffrance n'est au fond, pour elle, qu'un objet de curiosité clinique, qu'un motif d'analyse ou de reportage ; c'est une mauvaise souffrance ; elle n'est pas cette sœur jumelle où l'on est bien obligé de se reconnaître. Il n'y a pas là de ces grands cris de pitié qui trouvent un écho dans tout l'être et le secouent. — Cette littérature ne peut pas ne pas aboutir à la désertion effective des devoirs, à l'abstention, à la théorie de l'inutilité de l'action, aune sorte de nirvana jaloux dans la jouissance, à la lâcheté devant la vie, à un éternel « à quoi bon? », et non seulement à l'amoralisme, mais à l'immoralisme lui-même érigé en doctrine. Il y a une logique implacable dans le développement quotidien de cet illogisme. Est-ce là un principe de vie? Est-ce ce résultat que l'on voudrait nous faire admirer au nom de l'art?
Si, allant plus loin que cette constatation de l'amoindrissement de l'individu, nous portons nos regards sur les conséquences sociales de la littérature matérialiste, voyez-là dépeignant des sociétés avilies et dépravées, puis se glissant sous la capti-
vante magie des belles formes, et sous le couvert des signatures en vue, de la table de lecture d'un raffiné à la condescendance des mœurs quotidiennes, allant par l'exemple (par votre exemple de lecteur responsable) de votre salon à l'office et peutêtre à la chambre de vos enfants, passant d'un cercle de lettrés à la bibliothèque d'un étudiant ou à une société d'ouvriers, pénétrant ainsi par mille canaux qui se ramifient à l'infini, les pensées, les mœurs, puis les entreprises et les lois nouvelles, enseignant à tous le mécontentement parce qu'elle n'enseigne que la jouissance, cet élément d'instabilité qu'accompagne toujours le cortège des nouveaux désirs et des dégoûts inévitables, atteignant l'homme politique, le fonctionnaire, le professeur, l'apprenti, l'école et c'est donc dire l'enfant! pensez-vous quelquefois à ce drame qui se joue autour de nous, plein de terribles conséquences et qui s'appelle la déspiritualisation de l'enfance?
Et c'est ici que, descendant de plusieurs degrés, sortant de la « littérature » pour entrer dans le domaine du mercantilisme et devenant pour des gens sans scrupules un procédé de gain et un artifice de succès faciles, elle fournit certains journaux quotidiens (ces journaux qui constituent la seule lecture de la majeure partie de nos ouvriers et de tous nos paysans) d'articles graveleux que la femme ou la jeune fille peuvent lire après que le père les
a posés sur la table de famille et qu'elle étale aux devantures des librairies les éditions pornographiques à bon marché : pour cinquante centimes, on a tous les vices en un seul volume. Vraiment, songez-y : pourquoi les écrivains populaires se gêne-, raient-ils, alors que se gênent si peu dans leur langage élégant les puissants qui donnent le ton et qui sont censés mettre les idées en circulation ? « Je ne décris le vice que pour le combattre », disait l'un d'eux, mais il oubliait en même temps qu'il vivait... et largement, du goût que l'on a partout pour la peinture du vice.
J'entendais dire l'autre jour que la loi américaine pour atteindre le proxénétisme, poursuit non seulement les proxénètes, mais les propriétaires qui leur louent des maisons. Ainsi, il y a un proxénétisme de la littérature tout comme il y a un alcoolisme de la littérature. Est-ce de la force cela? Estde la vie? Pour des démocrates est-ce le respect légitime dû à la démocratie? Pour des aristocrates est-ce l'emploi légitime d'une aristocratie?
Comment s'étonner alors de rencontrer dans tant de nos villages où les idées sont longues à pénétrer, mais aussi bien longues à se modifier et à disparaître, le matérialisme sentencieux, ridicule, malfaisant des héritiers de M. Homais? Comment s'étonner que dans telle ou telle agglomération ouvrière que je pourrais vous citer le matérialisme
anarchique ait poussé de si vigoureuses racines dans le domaine des joies du cœur et de l'esprit qu'il semble les avoir désormais abolies ? Comment s'étonner que, de proche en proche, il y ait tué jusqu'à tout sentiment quelconque de l'art, jusqu'à toute notion d'une beauté possible de la vie? Comment s'étonner que, dans le domaine de la morale, de la politique et même de la vie syndicale il aboutisse à la formule de négation la plus simple et à la désorganisation de la Société succédant à la désorganisation de l'individu ? Voilà ce qui correspond à l'hypocrisie de tant de nos salons, à leur scepticisme, à leur désespérance. Est-ce de ces salons que peut partir un mot de blâme? Vraiment comment la vie pourrait-elle subsister là où l'on a enlevé ce qui fait le prix de la vie?
Et ne pensez-vous pas que pour nous autres Français et chrétiens le matérialisme est une des formes de la dilapidation de notre patrimoine religieux moral et national? N'est-il pas contraire à ce que nous pouvons trouver de plus certain, de plus net, de plus pur dans l'ensemble des traditions et des efforts séculaires de la France chrétienne? — Singulier retour des choses ! Les adversaires du christianisme n'ont pas arrêté de lui reprocher de mutiler la nature, d'asservir la nature et de la châtrer pour ainsi dire et voici que ce sont des chrétiens qui devant l'impuissance du ma-
térialisme à nous donner l'image de la vie, le sens et le goût de la vie, réclament les droits de la vraie nature! Uni donc, mieux que le christianisme, a possédé l'art merveilleux des hiérarchies de l'être? Oui donc, sinon le christianisme, a remis en honneur les droits de la nature entière et ceux de l'homme naturel, défigurés par le paganisme matérialiste? Qui les a, les uns et les autres, plus royalement célébrés? Où trouverez-vous plus complètement que dans le christianisme cette harmonie superbe qui est bien la vraie synthèse de la vie parce qu'elle unit la réalité des choses à l'empire glorieux de l'âme et l'expérience sensible à l'esprit?
Pour nous, qui comme Français et comme chrétiens, voulons être des constructeurs de vie plus pleine, nous pensons que moins que jamais aujourd'hui cette France passionnément aimée, mais épiée, jalousée et convoitée ne doit alimenter une telle entreprise de démolition nationale ; ce n'est pas ainsi qu'on fait, qu'on maintient ou qu'on affermit une nation. Nous n'hésitons donc pas à dénoncer dans la forme littéraire du matérialisme, non pas un progrès mais un recul vers une représentation mutilée de vies elles-mêmes amoindries et, par définition même, le plus dangereux et le moins discutable des mensonges.
Déjà, je le sais, notre jeunesse se lève : pénétrée d'une ilamme que ne possédaient peut-être pas
ceux qui ont eu vingt ans en même temps que moi, elle déclare porter ses regards vers d'autres horizons. Elle veut retrouver le fil des choses. Puisset-elle être assez sage pour écouter les appels de son âme sans perdre pour cela le contact avec la pleine et robuste réalité de la vie : le succès est à ce prix!
« L'àme est. après les dieux, ce que l'homme a de plus divin et ce qui le touche de plus près, a dit un philosophe. Il faut donc toujours donner la préférence à la partie qui a le droit de commander sur celle qui doit obéir. — Ce qui nous honore véritablement, c'est de suivre ce qu'il y a de meilleur en nous et de donner toute la perfection possible à ce qui est moins bon. mais susceptible d'amendement. »
C'est peut-être un peu vieux jeu de vous citer Platon. Mais, ((ue voulez-vous ? Si Platon a raison? Voici qui est plus moderne sous la plume de Renan : « La bonne littérature est celle qui, transportée dans la pratique, fait une vie noble ». — Pensez-vous que la littérature matérialiste puisse supporter cette épreuve ? Voulez-vous être, vous-mêmes, par l'art les missionnaires de ce qui ennoblit la vie?
Et, du reste, puisqu'il s'agit ici, rappelez-le vous, non pas seulement d'une doctrine d'art, mais de toute une conception de la vie, eh bien, j'aime encore mieux la conception de l'Évangile !
François de Witt-Guizot.
DU NATURALISME A L'IDEALISME