Conférence faite par Jean Friedel
de toute éternité; ils tombent sans commencement ni fin dans le vide infini, poussés par la pesanteur, suivant la direction de la verticale. Ces atomes ont des creux et des aspérités. Dans leur chute indéfinie, ils se heurtent parfois les uns contre les autres, ils s'accrochent, ils forment des corps. La liaison fortuite des atomes est l'origine de tout ce qui est : des corps inanimés, des plantes, des animaux, (le l'homme, des dieux eux-mêmes, disait Démocrite. Mais la pesanteur qui a fait tomber les atomes les uns sur les autres et qui les a réunis, agit toujours sur eux et tend à les dissocier. Au bout d'un temps plus ou moins long, tous les corps se détruisent, les atomes se séparent pour se grouper ensuite d'une autre manière, se quitter de nouveau et cela indéfiniment.
Si un groupe d'atomes possède la vie, s'il a conscience de lui-même, tôt ou tard ses éléments se séparent et les atomes qui ont constitué un homme ne se souviennent plus de rien. La vie. sortie de l'inconscience, sombrera fatalement dans l'inconscience. Les chocs d'atomes qui créent les êtres sont dus au hasard. Dans le système de Démocrite il n'y a aucune notion de finalité, aucun principe directeur; tout est un perpétuel recommencement sans but.
Transposons maintenant ceci en langage moderne. Il est évident que, depuis que Newton nous
a montré que la pesanteur est un cas particulier de l'attraction entre les corps, on ne peut plus attribuer à la matière cette chute éternelle dans le vide infini que Démocrite imaginait. Depuis l'antiquité la notion d'atome s'est singulièrement perfectionnée et compliquée, mais l'essentiel n'a pas changé. Un matérialiste moderne dirait que la matière est éternelle, composée d'atomes indestructibles; ces atomes sont animés de mouvements d'une nature quelconque, ils se heurtent, s'accrochent, forment des corps pour se séparer ensuite. Aucun principe directeur n'a présidé à l'union des atomes, il n'y a aucune finalité. Les atomes, en se groupant, ont produit la vie ; sortie de l'inconscience absolue, elle y retombera quand les atomes se seront séparés. Le caractère rialisme est Vabsence de toi
Pour juger la situation du matérialisme en présence des données actuelles des sciences de la vie, cherchons quelles sont, à l'heure présente, les conclusions essentielles de ces sciences et voyons si elles nous donnent une impression de finalité. Je dis impression, car, en fait de métaphysique, les sciences ne peuvent donner que des impressions, des présomptions en faveur de tel ou tel système sans jamais apporter de preuves absolument contraignantes.
Dans toute science, il faut distinguer soigneuse-
ictère essentiel du maté- ï mte notion de finalité. h
ment les faits que la science constate et les théories par lesquelles elle cherche à grouper les faits et à les expliquer. Les mêmes faits peuvent être expliqués par des théories opposées; en voici un exemple simple. Tout le monde sait que les organismes sont adaptés au milieu dans lesquels ils vivent : le canard, oiseau aquatique, a des pattes palmées qui sont d'excellentes rames; les plantes du désert sont constituées de manière à résister merveilleusement à la sécheresse. Ce fait positif, l'adaptation au milieu, peut être interprété dans des sens divers. Lamarck explique l'adaptation en supposant que le milieu modifie directement les organisme> et que ceux-ci ont une tendance naturelle à prendre la forme la plus favorable à la vie dans les conditions où ils sont placés. C'est la théorie delà transformation des organismes par l'influence du milieu. Darwin suppose, au contraire, que le milieu agit seulement en provoquant une sélection : les êtres qui ne sont pas adaptés aux conditions où ils sont placés meurent; ceux qui, pour une raison quelconque. sont adaptés, subsistent. Les mieux adaptés prennent la prépondérance. C'est la théorie de la sélection naturelle. Nous voyons donc qu'un même fait peut être expliqué par des théories opposées.
Supposons maintenant qu'un groupe de faits ait donné lieu à une théorie à tendances soit matérialistes soit spiritualistes; les savants qui auront
des conceptions métaphysiques opposées pourront très facilement imaginer une théorie nouvelle peutêtre aussi plausible que la première, et dont l'odeur philosophique sera tout à fait différente. Jamais les faits n'imposeront absolument de théorie particulière, jamais la science positive ne nous contraindra à adhérer à une métaphysique.
Et même, si une science pouvait nous faire atteindre le fond des choses, ce ne serait pas la biologie, la science des vivants. Notre physique, notre chimie sont universelles : notre biologie est terrestre. Grâce au spectroscope (appareil formé essentiellement par un prisme) on peut reconnaître les métaux qui existent dans les étoiles les plus lointaines. Au contraire, les seuls vivants que nous puissions étudier sont ceux de la terre. Il est peu probable que, dans le vaste univers, notre pauvre petite province terrestre soit seule habitée; mais après tout, nous n'en savons rien, nous ne pouvons rien dire sur les habitants des autres planètes de notre système solaire et ce n'est qu'en dépassant l'expérience que nous pouvons croire à leur existence. Notre biologie qui est purement terrestre est aussi presque uniqïïëinèrit actuelle. Sans doute, lâTpaléontologie nous donne des indications très intéressantes sur des êtres étranges qui ont vécu des siècles et des siècles avant l'apparition de l'homme, mais ses données seront toujours incomplètes.
Jamais nous ne pourrons avoir le catalogue complet de la flore et de la faune des époques disparues. Quant aux fossiles que nous possédons, nous ne pouvons en étudier ni la physiologie, ni la structure intime des tissus, nous avons seulement un squelette, une coquille, parfois même une simple empreinte laissée sur la roche.
Ces réserves faites, voyons les conclusions principales des sciences de la vie. Quelques points nous apparaîtront si bien établis que, tout en sachant fort bien que nous dépassons l'expérience, nous serons naturellement portés à croire qu'ils restent vrais fmême en dehors des régions que nous pouvons atteindre, partout où il y a des organismes.
Parmi ces conclusions les plus générales des sciences de la vie, l'une des plus importantes est l'unité fondamentale de la chimie des corps vivants et des corps inanimés.
Pendant longtemps, on a cru que certains corps ne pouvaient être produits que par des êtres vivants. Il y aurait eu deux chimies : celle de la matière inanimée, celle de la matière organisée. Wôhler, en faisant la synthèse de l'urée, donna le premier exemple net d'un produit de la désassimilation des organismes animaux fabriqué de toutes pièces dans les cornues et les ballons des laboratoires. Depuis, les synthèses se sont multipliées;
LE MATERIALISME ET LES SCIENCES DE LA VIE iO
le beau rouge de la garance et le délicat parfum de la violette ont été réalisés par les chimistes et sont j identiques aux produits naturels des plantes.
Un grand nombre d'actions mystérieuses et complexes, accomplies au sein des cellules vivantes sont effectuées par les diastases.
Arrêtons-nous un peu à ceci, qui est très intéressant. Il nous faut d'abord définir un terme peu courant, celui de propriété cataly tique. En vertu de cette propriété, une quantité donnée d'un corps produit indéfiniment une action chimique déterminée à la seule condition que l'expérimentateur fasse disparaître au fur et à mesure de leur apparition les produits de cette action chimique. Demandons-nous à présent ce que sont les diastases ; les diastases sont des ferments produits par les organismes (tels que la pepsine du suc gastrique, par exemple), ferments qui continuent à exercer leur action chimique s'ils sont transportés en dehors de l'organisme. On exprime cela, en langage scientifique, en disant que les diastases agissent non seulement in vivo mais aussi in vitro. Les diastases possèdent la propriété catalytique que nous avons définie plus haut : une quantité imperceptible de diastase peut transformer des quantités __ indéfinies de la substance sur laquelle elle agit, si les produits de la réaction sont éliminés au fur et à mesure de leur production.
Or, les diastases ne sont pas les seuls corps doués de propriétés catalytiques : certains métaux préparés dans des conditions particulières qui permettent de les obtenir à l'état colloïdal, agissent exactement comme des diastases. Leur action est catalytique. La chaleur, l'éther, le chloroforme, paralysants habituels des diastases, empêchent aussi l'action des métaux coUoïdaux. On peut ainsi, à l'aide d'éléments purement métalliques, produire des actions semblables à celles qui sont dues aux diastases, sécrétées par la cellule vivante. La science est loin d'avoir dit son dernier mot sur les phénomènes de catalyse, qu'ils soient réalisés par de l'argent colloïdal ou par une diastase sécrétée par la racine d'une jeune plante en germination; mais plus on étudie ces phénomènes, plus on voit s'abaisser la dernière barrière qui restait encore entre la chimie des vivants et la chimie de la matière inanimée.
Lavie^n'a pas de chimie spéciale mais elle est aulre chose qu'une chimie. Les réactions chimiques qui la manifestent à nos yeux s'accomplissent suivant un ordre, un plan, une organisation qui n'existent pas dans les substances inanimées. La vie est à la fois transformation et permanence : transformation par le flot de matière qui se renouvelle incessamment dans le moule du corps, permanence par ce moule qui se développe suivant sa
loi propre, conformément à un plan mystérieux, même lorsque la matière qui le réalise s'est complètement renouvelée.
Unité de la chimie universelle dans le macrocosme des systèmes sidéraux et dans le microcosme de chaque organisme, telle est, sans contredit, l'une des plus grandes lois que la science moderne ait formulée. Cette conclusion si certaine et qui a une portée si générale ne pose pas le problème du matérialisme; mais, si nous rapprochons de cette unité fondamentale de la chimie universelle la spécificité de la vie manifestée par la constance du moule, nous arrivons à une conclusion peu favorable au système matérialiste.
Il est un autre fait que l'on peut considérer comme l'une des données fondamentales des sciences de la vie : Vimpossibilité de la génération spontanée dans les conditions actuelles. Il est inutile de décrire ici les célèbres expériences de Pasteur qui sont dans toutes les mémoires. Pasteur a montré que les microbes n'apparaissent pas dans les substances nutritives mêmes les plus favorables à leur développement, si ces substances ont été maintenues à l'abri de tout germe vivant.
Un bouillon préalablement chauffé à haute température ne se peuple de bactéries que si on laisse arriver dans ce bouillon de l'air contenant des germes de ces bactéries. Il y a un point sur lequel
je désirerais attirer l'attention : les expériences de Pasteur sont refaites chaque jour dans des centaines de laboratoires, de dispensaires, d'hôpitaux. Toutes les fois qu'on prépare du lait stérilisé, des milieux pour cultures pures, toutes les fois qu'on fait un pansement aseptique on recommence l'ex-^ périence de Pasteur et le résultat est toujours le même. Les milieux organiques les plus divers y ont passé et jamais la vie n'est apparue sans ensemencement préalable. Il serait donc bien étrange qu'à l'époque où la terre, à peine refroidie, ne possédait que des traces de matières organiques, la vie ait apparu plus facilement que dans les excellents milieux nutritifs de nos laboratoires dont plusieurs contiennent des matières albuminoïdes, principe essentiel de la matière vivante.
Lesjnag[strales expériences de Pasteur rejettent l'origine de la vie dans un lointain inaccessible. S'il y a eu génération spontanée sur la lerrêT^ést dans des conditions dont nous ne pouvons avoir aucune idée. On crut un moment surprendre l'origine de la vie dans les profondeurs des Océans. On donna le nom de BothybïKs à une sorte de gelée ramassée au fond des abîmes; cette gelée aurait été de la matière inanimée en train de s'organiser, première ébauche de vie encore informe. Etudié de plus près, le Bathybius apparaît comme un déchet et non comme une aurore; c'est un amas
de détritus animaux ou végétaux dont on a pu retrouver l'origine. Mais, si la vie n'est pas sortie de la terre, elle vient peut-être du ciel? 11 n'est pas impossible que notre terre ait été ensemencée par des germes venus d'autres astres au travers des espaces interstellaires... C'est la théorie de la panspermie interastrale, théorie séduisante, qui soulève d'intéressants problèmes, mais qui reste en dehors des données actuelles des sciences bio logiques. L'origine de la vie est reculée aujourd'hui dans un lointain qui nous paraît inaccessible; il n'y a donc pas lieu de soulever à ce propos le problème du matérialisme.
Les deux grands faits de l'unité absolue de la chimie et de l'impossibilité actuelle de la génération spontanée étant établis, examinons l'impression d'ensemble que nous laissent les résultats les plus généraux de la biologie et voyons si cette impression implique l'idée de finalité d'une manière ou d'une autre.
Allons au Jardin des Plantes, visitons la grande galerie zoologique. Nous admirons des oiseaux au riche plumage, des poissons aux formes étranges, des papillons aux ailes resplendissantes. Au premier abord, nous sommes surtout frappés par la diversité des formes, par leur beauté; puis, en examinant de plus près les types, qui se présentent devant nous, nous voyons des ressemblances au
milieu de tant de différences. Voici deux animaux qui nous paraissent très dissemblables; mais en observant d'autres formes, nous trouvons toute une sérié de termes de passage qui montrent, d'une manière frappante, un enchaînement entre les organismes. Feuilletons un herbier; nous trouverons, entre les plantes, le même enchaînement qu'entre les animaux. Parfois, dans une série qui nous semble naturelle, nous constatons des lacunes mais, pour les combler, il nous suffira d'entrer dans la galerie de paléontologie ; nous retrouverons les intermédiaires qui nous manquent. Parfois, pour avoir la clef de l'enchaînement des organismes, il faudra aller dans les laboratoires où l'on étudie le développement, l'embryogénie générale. On trouvera que des organismes bien différents à l'état adulte, se ressemblent parfois beaucoup par leur développement; c'est ce que l'on observe en particulier si l'on étudie les oiseaux et les reptiles. La paléontologie complète ici merveilleusement les données de l'embryogénie, et nous fait toucher le terme de passage entre ces deux grands groupes, pourtant si différents : c'est V Archéoptéryx, animal singulier, à peu près de la grosseur d'une corneille, qui était couvert de plumes. Il avait presque tous les caractères essentiels d'un oiseau mais son bec était garni de dents semblables à celles d'un reptile et sa queue em-
pennée était soutenue par un squelette osseux, semblable à celui d'une queue de lézard. En examinant l'aspect des êtres vivants, une double impression nous saisit : nous admirons la variété infinie des moyens par lesquels la Nature a cherché à résoudre le problème de la vie et, en même temps, nous avons une impression frappante d'unité de plan, d'adaptation suivant des lois fixes. Les organismes ne nous apparaissent pas comme l'œuvre du hasard mais bien plutôt comme des essais tentés par une force mystérieuse cherchant à réaliser quelque chose de plus en plus parfait. Combien chaque espèce semble merveilleusement adaptée pour résoudre le problème complexe de la vie! Il semble que la finalité apparaît sans que la science puisse dire si c'est la finalité d'un esprit parfait, extérieur à sa création et cherchant à réaliser le meilleur, ou si c'est seulement la finalité interne d'une force obscure, encore incomplètement consciente, cherchant à se réaliser elle-même. Cette finalité qui semble résulter si bien des données mêmes de la science n'est pas une finalité.^ anthropocentrique comme celle qu'on imaginait autrefois. Il fut un temps où l'on se plaisait à voir dans l'homme le roi de la création pour lequel tout aurait été spécialement préparé; Bernardin de Saint-Pierre disait que les melons ontd^sjiùies-paur être mangés en famille. Il est certain que l'homme
avec son intelligence, avec sa conscience morale, avec son cœur qui i»eut aimer est, malgré ses faiblesses, malgré ses horribles péchés, la plus admirable fleur de la partie de la création que nous pouvons toucher, mais enfin, rien ne montre que, dans le plan de la Nature, tout doive lui être subordonné. La finalité que la science permet d'apercevoir n'a pas pour objet un être privilégié : chaque être a sa finalité propre; et c'est pour lui-même qu'il est organisé. Dans la Nature, un vivant n'est jamais simplement un moyen, il est toujours un but, il est son propre but. Cet être qui tend à perpétuer les formes ancestrales, en les modifiant progressivement, est-ce la matière qui en fait l'essence? Il n'a peut-être pas en lui un seul des atomes qui firent partie du corps d'un ancêtre dont il reproduit le type. Les éléments de notre corps lui-même se renouvellent complètement en une dizaine d'années environ. Ce qui reste constant, pendant des séries de générations, ce n'est pas la matière qui s'écoule continuellement comme l'eau d'un fleuve, c'est la forme de l'organisme, le moule qui subsiste comme le lit du fleuve. Cette prédominance de la forme sur la matière ne semble pas avoir une odeur matérialiste.
Si, laissant l'examen des divers organismes, nous passons à l'étude chimique des transformations de la matière organisée, nous avons encore
une impression de finalité sous une autre forme. Le carbone et l'azote sont deux aliments essentiels pour tout être vivant. Suivons d'abord les transformations du carbone au travers des organismes. Considérons un grand chêne qui étend vers le ciel ses larges rameaux couverts de feuilles vertes. Ses feuilles sont de mystérieux laboratoires qui, en utilisant l'énergie fournie par les rayons du soleil, s'emparent du carbone contenu dans l'acide carbonique de l'air et fabriquent avec ce carbone des substances telles que le sucre, Tamidon, substances nécessaires à la vie de la plante. En même temps toutes les parties de la plante respirent, brûlent une petite paiirtie du carbone fixé et en font de l'acide carbonique qui s'échappe dans l'atmosphère. L'automne vient : le chêne perd ses feuilles qui tombent sur la terre humide. Des champignons, des microbes se développent sur ses feuilles, s'en nourrissent; leur respiration fait passer le carbone de la feuille à l'état d'acide carbonique que les nouvelles feuilles du chêne retrouveront dans l'air et pourront utiliser à leur tour ; le cycle du carbone est accompli. Rien d'essentiel n'est changé si une feuille est rongée par une chenille, si un insecte carnassier dévore cette chenille, si l'insecte est avalé par un perdreau qui vient un jour orner la table de l'homme. Le carbone fixé par la plante finit toujours par redevenir de l'acide carbonique
qui peut rentrer dans la circulation générale de la vie.
Pour l'azote le cycle est un peu plus complexe. Tous les organismes ont besoin d'azote, mais ils n'ont pas tous les mêmes préférences pour tel ou tel aliment azoté. Nous consommons l'azote sous forme de beefsteaks ou de lentilles, par exemple, notre grand chêne préfère les nitrates, les sels d'acide azotique qui sont l'aliment azoté de choix pour les végétaux verts. Supposons que les racines du chêne trouvent dans le sol le nitrate désiré; nous verrons plus loin d'où vient ce nitrate. Avec ce nitrate, le chêne fabrique des substances albuminoïdes, corps azotés essentiels à la constitution de tout être vivant. Ces matières albuminoïdes qui ont été particulièrement étudiées par M. Gautier, sont des composés d'une complication extrême. Le chêne, habile chimiste, sans avoir conscience de son habileté, fabrique ces substances en utilisant l'azote pris dans le sol sous forme de nitrate.
L'automne vient, la feuille tombe; elle devient la proie d'une série de microbes d'espèces différentes qui agissent dans un ordre rigoureusement fixé. Il vient d'abord des bactéries qui ont besoin d'un aliment azoté très riche; elles transforment l'albumine de la feuille en substances albuminoïdes moins complexes, les peptones. D'autres microbes achèvent la décomposition et l'azote reste
dans le sol à l'état de sels ammoniacaux. Là de nouvelles bactéries interviennent et le terme ultime de toutes ces transformations est un nitrate que le chêne peut utiliser à nouveau. Je vous demande pardon de tous ces détails techniques un peu rébarbatifs : il me semble qu'ils montrent, dans le monde des vivants, une unité, un plan, une union universelle qu'il est nécessaire d'opposer à toutes les luttes partielles dont nous sommes témoins. La comparaison des organismes nous a montré chaque être travaillant pour soi-même avec une finalité merveilleuse; la chimie des vivants montre que chaque être travaille pour tous, qu'il le veuille ou non. Il n'y a pas de pur destructeur, aucun être ne fait seulement du mal et la plante verte qui réjouit nos yeux sait utiliser l'acide carbonique qui a été expiré par le plus abominable gredin.
L'impression qui se dégage des sciences de la vie n'est pas une impression matérialiste. Dans cet ordre, les sciences ne peuvent nous donner que des impressions, mais vraiment le merveilleux enchaînement des formes de la vie et surtout les cycles grandioses de la matière vivante sont des présomptions bien puissantes en faveur de l'existence d'une intelligence suprême qui, perpétuellement, avec la mort comme point de départ, sait faire refleurir la vie. La science ne peut nous dire rien de plus sur cette mystérieuse conscience qui
enveloppe et pénètre l'univers, notre expérience intime et personnelle pourra seule nous mettre en contact direct avec un Dieu vivant. Un physicien me disait qu'il comprenait à la rigueur qu'on puisse être matérialiste quand on se borne à étudier les lois de l'univers inanimé mais que, en présence du monde de la vie, cette attitude lui paraissait bien illogique. Telle sera aussi ma conclusion.
Jean Friedel,
Docteur es sciences.