Dulrcûhet, ouvrage cité, Préface, p. xix
qui entrent ne trouvent pas de trous tout faits pour se placer. Evidemment, les molécules nouvelles doivent déplacer les molécules précédentes de manière que les tissus s'élargissent successivement. Il n'en est pas ainsi dans les minéraux. Les molécules n'y peuvent entrer que par les trous déjà faits, et le minéral reste ce qu'il était. Certainement, dans les trous il peut se loger de la matière, mais cela ne ressemble pas à cette assimilation intérieure de nos tissus, à cette fusion intime qui constitue la nutrition. Une différence plus profonde entre l'accroissement des êtres vivants et celui des corps inorganiques, c'est que dans un être vivant les molécules nouvelles n'arrivent que parce que d'autres s'en vont. Il y a un échange perpétuel entre les molécules du dehors et les molécules du dedans. C'est ce qu'on appelle le tourbillon vital. Ce fait a été rendu très-frappant par les expériences de M. Flourens sur les os; car, si les os, substances solides, quelquefois assimilés à des corps bruts, se renouvellent continuellement, à plus forte raison en est-il ainsi pour les parties molles et liquides de l'animal . « Dans les profondeurs les plus cachées des êtres vivants, régnent deux courants contraires : l'un, enlevant sans cesse, molécule à molécule, quelque chose à l'organisme, l'autre réparant au fur et à mesure, des brèches qui, trop élargies, entraîneraient la mort (4). » Or de ce fait fondamental résultent des conséquences qui tranchent plus encore les différences du règne vivant et du règne minéral :
1. Qualrefnges, Métamorphose de Vhomme et des animaux, chapitre I.
c'est la croissance et la décroissance corrélatives et alternatives dans les individus vivants. L'être vit, grandit jusqu'à un moment donné, puis décroît, puis s'affaiblit, puis dépérit et meurt. Or, rien de semblable dans les corps inorganiques. Vous n'y trouverez pas cette croissance limitée à un temps donné, à une forme donnée, à une grandeur donnée, puis suivie nécessairement d'une décroissance successive et enfin de dissolution. Supposez l'être vivant soumis aux pures lois de la physique et de la chimie, comment comprendre ce dépérissement successif que l'on appelle la vieillesse, la caducité, et qui finit toujours par la mort? J'admets très-bien que l'être organisé périsse par accident, qu'une force externe le détruise comme elle peut détruire les rochers. Mais comment un être vivant dépérit-il en quelque sorte spontanément et dans des limites de temps rigoureusement fixées? Cela ne peut guère s'expliquer dans une hypothèse purement matérialiste de la vie. Si l'être vivant n'échangeait pas ses molécules contre des molécules nouvelles, on pourrait dire que ces molécules s'usent par le frottement, et qu'il vient un moment où ces molécules sont incapables d'agir, comme les ressorts usés d'une machine. Mais dans un être qui renouvelle sans cesse ses matériaux, il n'y a aucune raison pour que cette combinaison, ce mouvement intérieur chimique ou physique ne dure pas toujours en vertu des lois de la matière. Cette force intérieure qui s'épuise, malgré le renouvellement des matériaux, est un fait dont les explications physicochimiques ne peuvent pas rendre compte.
Dutrochet, dans une curieuse préface où ii combat énergiquement le principe vital, dit que la vie n'est autre chose qu'une exception temporaire aux lois générales de la matière, une suspension momentanée et accidentelle des lois physiques et chimiques, lesquelles finissent toujours par avoir le dessus : et c'est ce qu'on appelle la mort. Cette théorie pourrait se comprendre, si la vie était, en effet, un simple accident, si l'on voyait un être vivant apparaissant ou disparaissant çà et là, comme, par exemple, les monstres dans le règne organisé. Mais il n'est pas vrai que la vie soit une exception. C'est un phénomène aussi général qu'aucun de ceux que présente la matière brute. D'ailleurs, la mort ne triomphe pas de la vie d'une manière absolue. L'individu meurt, les espèces ne meurent pas; ou si certaines espèces disparaissent, d'autres leur succèdent. La vie se maintient donc en équilibre avec les causes extérieures de destruction qui la menacent. Il n'y a qu'une cause générale et permanente qui puisse expliquer un phénomène aussi permanent.
Quelques physiologistes très ennemis des explications mécaniques, physiques et chimiques des phénomènes vitaux, et très-partisans des propriétés vitales, n'admettent pas cependant que la vie soit considérée pour cette raison comme l'effet d'une cause immatérielle. Car pourquoi, disent-ils, la matière n'aurait-elle pas des propriétés vitales distinctes des propriétés chimiques, de même que celles-ci le sont des propriétés physiques'/ Ainsi le vitalisme n'exclurait pas nécessairement le matérialisme. Mais ces savants ne me pa-
raissent pas se rendre bien compte de leur propre opinion.
Si Ton voyait, en effet, que toute matière est douée de propriétés vitales, on pourrait supposer que ce sont des propriétés inhérentes à la matière, aussi bien que les propriétés physiques et chimiques. Mais comme nous voyons qu'il n'y a que certains corps qui sont doués de vie, il est évident que la vie n'est pas une propriété essentielle de la matière, mais le résultat d'une certaine condition particulière dans laquelle la matière se trouverait; en d'autres termes, d'un certain groupement de molécules, d'une certaine rencontre d'affinités, etc., et vous retombez évidemment dans les explications physico-chimiques. On pourrait, à la vérité, faire une hypothèse, et soutenir qu'il y a deux sortes de matières, la matière brute et la matière vivante, douées chacune de propriétés différentes : ce fut la doctrine de Buffon, dont l'hypothèse des molécules organiques a été trèscélèbre au xvme siècle. Suivant lui, ces molécules sont naturellement vivantes, c'est-à-dire douées de sensibilité et d'irritabilité : elles passent sans cesse d'un être vivant à un autre : il y a un échange perpétuel de ces molécules entre tous les êtres vivants; mais ces molécules n'entrent pas dans les corps inorganisés, et les molécules inorganiques n'entrent qu'accessoirement dans les corps vivants. Mais cette hypothèse est aujourd'hui complètement détruite par les récents progrès de la chimie organique : il est démontré que la matière des corps vivants est la même que celle des corps inorganiques, et que les éléments de la matière vivante sont au
fond de l'oxygène, de l'hydrogène, de l'azote et du carbone, auxquels viennent s'adjoindre d'autres éléments, comme le phosphore, le fer, le soufre, etc.
De ces deux faits combinés : 1° que tous les corps ne sont pas vivants; 2° que les corps vivants sont composés des mêmes matériaux que les autres corps, il résulte évidemment que la vie, si elle est une propriété de la matière, n'en est pas du moins une propriété primitive et irréductible, mais seulement une condition particulière, due au groupement de certains éléments disposés dans des proportions déterminées : .or, c'est là précisément ce que prétendent les adversaires des propriétés vitales. On ne peut donc soutenir à la fois sans inconséquence, le vitalisme et le matérialisme; à moins toutefois que le mot de vie ou de force vitale ne soit autre chose qu'un signe conventionnel destiné à représenter un groupe de phénomènes provisoirement indépendant de tout autre groupe : or, c'est à quoi consentiront volontiers les matérialistes les plus décidés.
Ainsi le vrai débat est donc entre ceux qui pensent que les phénomènes vitaux pourront un jour s'expliquer par les lois de la physique et de la chimie, c'est-à-dire par les lois générales de la matière, considérées dans certaines applications particulières; et ceux qui, voyant entre la vie et la matière brute des différences si prononcées et si profondes, considèrent cette réduction de la vie à la matière comme une hypothèse gratuite démentie par les faits les plus éclatants.
Cependant il faut bien reconnaître que, depuis Descartes jusqu'à nos jours, l'explication des phénomènes
vitaux, par les lois générales de la matière, a fait et fait encore chaque jour de nouveaux progrès. C'est ainsi que le fait de la respiration a été ramené, depuis Lavoisier, au phénomène tout chimique de la combustion. Les expériences sur les digestions artificielles, inaugurées par Spallanzani, et depuis développées par tant de physiologistes éminents, tendent à prouver également que la digestion n'est qu'un phénomène chimique (1). La découverte de l'endosmose par Dutr^chet a rapproché les faits d'absorption des phénomènes de capillarité, et les récentes découvertes de M. Graham ont jeté beaucoup de jour sur les sécrétions (2). L'électricité, sans pouvoir expliquer tous les phénomènes de la vie, comme on lavait cru dans le premier enivrement de la découverte de Galvani, n'en est pas moins un des principaux agents des corps organisés, et entre certainement pour beaucoup dans la théorie du mouvement. La théorie mécanique de la chaleur a peut-être poussé plus loin qu'aucune autre théorie la possibilité d'une explication physique de la vie. La transformation de la chaleur en mouvement, phénomène que nous pouvons observer dans nos machines et dont on connaît rigoureusement la loi, ne serait-elle pas le fait capital de la vie? Enfin, bien avant toutes ces découvertes et au siècle même de Descartes, l'école de Borelli avait appliqué les théories de la mécanique au mouvement des corps vivants. De tous ces faits, il semble bien résulter qu'un très-grand