‹ Le Mauvais-richeChapitre 1 sur 20 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

T avoue que f aurais pris plaisir à placer en cet endroit une sorte de biographie imaginaire du personnage dont je feins aujourd'hui de présenter les œuvres. ha figure, le temps et les décors, en vérité, se prêtaient à un haut développement: ils sont de ceux qui font parler une imagination sensible aux accents de F histoire. Par quelques traits, habilement choisis, il m'eût été loisible au surplus de faire nettement ressortir V unité doctrinale qui assure la concordance des parties un peu disparates de cet ouvrage. Mais les principes quil prétend ébruiter, s' ils ny sont intrinsèquement contenus, les plus belles explications du monde ne sauraient suppléer à leur absence. Du reste, à trop pousser mon héros, j'aurais risqué d' égarer le lecteur sur mes intentions. Dans Le Mauvais-Riche, il nest nullement

question de désigner un modèle, mais bien un exemple. Ce livre doit être considère comme une théorie du Caractère, une sorte de petit traité pratique de la conformité a la vocation, conçu a la façon des Exercices Spirituels de Loyola, mais avec des illustrations en plus, pour mieux saccomoder au goût de T époque : a chacun ensuite d 'interprêter et d'appliquer les méthodes, selon sa spécialité d'action. Rien de plus haïssable dans le monde moral que l'imitation ou même la simple propagation d'un type : cela revient tout bonnement à supprimer l'intérêt et l'imprévu de la vie. L'important pour le Mauvais-Riche, c est de reconnaître sa Destinée et de s'y consacrer inflexiblement. " Obéir longtemps et dans une même direction " , tel est son mot d'ordre, et en effet, il ne s agit pas d'une libre acceptation: tout en nous dépend étroitement du tempérament que le sang et la chair nous ont fait. Un Vincent de Paul, a tout prendre, n'eut pas plus de mérite a secourir les indigents que n'en eut Napoléon h brutaliser l'Eui ope : le mérite pour le premier eût été tout au contraire de violer la veuve et de martyriser les orphelins. La formule du Mauvais-Riche ne nous impose donc que d'être les hommes que nous devons être et d'agir en conséquence :

il ne s'occupe point du surplus : les applications et suites ne le concernent pas : elles sont affaire de convenance ou de simple police. Dans une société que désole V esprit ignoble de la démocratie, j'estime qu'on ne saurait accepter ces enseignements avec assez d'empressement. Le précieux, du reste, c'est que le Mauvais-Riche ne commande à chacun que le respect de sa volonté propre. Il accueille l'immense variété des individualités : il les suscite, les force et pour faire de nous d' énergiques et conscientes images, ne demande d'autre sacrifice que du superflu. On n'est pas plus éclectique. S'il eût vécu ae nos jours, je l'imagine volontiers applaudissant un Cecil Rhodes, un Deroulède, un Mallarmé ; nul doute d'autre part qu'il n'aurait sifflé a tout rompre un Guillaume II, un Maeterlinck, un Jaurès...

question de désigner un modèle, mais bien un exemple. Ce livre doit être considère comme une théorie du Caractère, une sorte de petit traité pratique de la conformité a la vocation, conçu a la façon des Exercices Spirituels de Loyola, mais avec des illustrations en plus, pour mieux s'accomoder au goût de V époque : à chacun ensuite d'interpréter et d' appliquer les méthodes, selon sa spécialité d'action. Rien de plus haïssable dans le monde moral que V imitation ou même la simple propagation d'un type : cela revient tout bonnement a supprimer V intérêt et V imprévu de la vie. U important pour le Mauvais-Riche, c'est de reconnaître sa Destinée et de s'y consacrer inflexiblement. " Obéir longtemps et dans une même direction ", tel est son mot d'ordre, et en effet, il ne s'agit pas d'une libre acceptation: tout en nous dépend étroitement du tempérament que le sang et la chair nous ont fait. Un Vincent de Paul, a tout prendre, n'eut pas plus de mérite a secourir les indigents que n'en eut Napoléon a brutaliser l'Eu? ope : le mérite pour le premier eût été tout au contraire de violer la veuve et de martyriser les orphelins, ha formule du Mauvais-Riche ne nous impose donc que d'être les hommes que nous devons être et d' agir en conséquence :

il ne s'occupe point du surplus : les applications et suites ne le concernent pas : elles sont affaire de convenance ou de simple police. Dans une société que désole V esprit ignoble de la démocratie, j'estime qu'on ne saurait accepter ces enseignements avec assez a" empressement. Le précieux, du reste , c'est que le Mauvais-Riche ne commande a chacun que le respect de sa volonté propre. Il accueille l'immense variété des individualités : il les suscite , les force et pour faire de nous d' énergiques et conscientes images, ne demande d'autre sacrifice que du superflu. On n'est pas plus éclectique. S'il eût vécu ae nos jours, je l'imagine volontiers applaudissant un Cecil Rhodes y un Deroulède, un Mallarmé; nul doute d'autre part qu'il n'aurait sifflé a tout rompre un Guillaume II, un Maeterlinck, un Jaurès...

LA FIN DE ROBINSON CRUSOÉ

Quand je rentrai en Angleterre, épuisé par les dix années d'épreuves et de fatigues de toute sorte que me coûtait ce dernier voyage, je n'éprouvai plus d'autre désir que d'achever paisiblement une carrière que tant de tribulations avaient emplie. En conséquence je dis adieu tout de bon à la mer que je ne comptais plus revoir et m'allai fixer non loin de Bedford, dans la petite ferme que j'avais acquise lors de mon précédent retour. La conviction où j'étais que l'air de la campagne et une vie bien réglée ne laisseraient pas de rétablir ma santé en ce moment fort ébranlée, avait été d'un grand poids sur ma résolution: j'estimais en outre que les travaux des champs, mieux que tous autres, étaient en mesure de

fournir de l'occupation à une activité que l'âge n'avait encore pu ralentir. Les nouveaux aménagements, en effet, auxquels donna lieu mon installation, certaines réformes qu'il me parut bon d'introduire sans délai dans l'administration de mon domaine et, d'une façon générale, le soin que je dus prendre de mettre de l'ordre en toutes mes affaires me tinrent en haleine six mois entiers, pendant lesquels je jouis d'une tranquillité si profonde que je commençai d'espérer qu'il me serait permis avant ma mort de goûter le repos convenable à mon labeur passé, à ma vieillesse et à mon état de fortune.

Mais qui peut se flatter de connaître l'inclination secrète de son cœur ? Au moment où je pensais enfin toucher le prix de mes peines, quelle ne fut pas ma surprise à constater soudain que mon cœur n'avait pas trouvé le bonheur auquel il aspirait et qu'il croyait si bien tenir. Certes, ce n'était pas le désir de nouvelles aventures qui me tourmentait, comme il avait fait durant ma jeunesse : j'en avais eu trop à souffrir pour qu'une

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sagesse tardive ne m'éclairât point sur la folie d'un goût pareil. Je ne souhaitais non plus voir encore une fois du pays : mes courses m'avaient ballotté d'un bout à l'autre de la surface du globe et aucun continent, je crois, n'eût été capable de m'offrir un spectacle imprévu. Je ne m'en trouvais que plus embarrassé pour découvrir la cause des accès de mélancolie noire, de langueur maladive qui me saisissant parfois, au sein de mon travail, sans que rien les pût justifier, me remplissaient tout à coup d'un découragement inexplicable et me faisaient presque prendre en dégoût l'existence que je menais. Tandis que je vaquais à quelque besogne de la ferme, il m'arrivait ainsi de m'arrêter en sursaut et de regarder autour de moi d'un air étonné, comme un homme qui revient d'un profond sommeil. Je sentais ensuite un grand vide en moi, et force m'était de laisser ma tâche abandonnée, car ce qui n'est pas fait avec le cœur est mal fait. Je me rendais alors à Bedford, pour souhaiter le bonjour à l'un de mes voisins. Mais ces visites dont j'attendais un réconfort ne servaient qu'à me

troubler davantage. Sans doute, les braves gens m'accueillaient-ils avec cordialité : je ne m'en sentais pas moins mal à l'aise parmi eux. Qu'étais-je à leurs yeux : un étranger, un inconnu qu'ils n'avaient point vu veillir. Ils ignoraient tout de ma vie. Quelle que fût leur complaisance, ils avaient tôt fait d'épuiser les sujets de conversation que nos relations comportaient. De mon côté, ne comprenant ni leurs soucis ni leurs joies, je ne parvenais pas à prendre de l'intérêt à leur compagnie ; tandis qu'ils parlaient, ma pensée était ailleurs et rien de commun entre nous ne venait jamais la rappeler. En un mot, j'avais été trop longtemps écarté de la société des hommes pour y pouvoir immédiatement retrouver une participation ou un agrément, et force m'était de reconnaître en fin de compte qu'il me fallait chercher ailleurs le remède à mes maux. Je les quittais alors, plus tourmenté que devant, et pour couvrir la voix de ces inquiétudes confuses qui m'inspiraient une méfiance toujours croissante, je me replongeais dans le travail avec une sorte de violence.

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Le répit était de courte durée. Encore une fois, au cours de mon labeur, je me dressais brusquement, et passant la main sur mon front, me prenais à demander avec angoisse ce que je faisais en cet endroit et quelle suite de circonstances m'y avait conduit. Un jour, tandis que plein de tristesse, j'essayais de me raisonner, ma pensée, sans que j'y eusse pris garde, se porta aux jours pénibles et cependant bénis que j'avais passés dans mon île. " Ah ! m'écriai-je aussitôt, que n'y suis-je resté !... ". A ces mots, je demeurai épouvanté, comme si quelqu'un en moi venait de les prononcer et que j'avais soudain reconnu sa voix. Je me levai incontinent, et n'osant donner cours à mes réflexions, car je prévoyais trop bien où elles aboutiraient, je me hâtai d'aller chercher à la ferme un asile contre des tentations aussi préjudiciables à mon repos.

Mais on résiste mal à un ennemi qui est dans la place ! Le lendemain je me retrouvai à l'endroit où, pour la première fois, je m'étais ressouvenu de l'île, et m'étant assis, l'image de l'existence heureuse que j'y avais

coulée s'imposa tout à coup avec tant de force à mon esprit que des larmes jaillirent de mes yeux. En proie à une agitation profonde, ne sachant si je devais accueillir ou repousser l'inspiration qui m'était venue, je demeurai une heure entière tantôt me disant : " Retourne, Robinson, dans l'île que tu n'aurais pas dû quitter ; Dieu t'avait tracé la route, tu t'en es écarté, reconnais ton erreur et répare-la tant qu'il est temps encore, ' et tantôt : " Bannis ces regrets de ton esprit malade. Ton âge ne te permet plus de tels projets; crains plutôt en les caressant, de tenter la Providence.... ". Ce dernier parti était dicté par la sagesse, et je n'aurais pas dû balancer un instant à m'y arrêter, mais la résistance que, comme malgré moi, j'opposais à l'idée d'un nouveau départ peu à peu se faisait plus timide et plus molle. J'avais beau ressasser les raisons qui s'élevaient d'ellesmêmes contre une résolution si hasardée : elle n'avaient plus de prise sur moi, et déjà j'étais hors d'état de les entendre. Un jour, enfin, que je me sentais plus accablé et plus désœuvré qu'à l'ordinaire, je pris sur

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moi de couper court à ces hésitations, et dans une sorte de transport, décidai solennellement de tout abandonner et d'aller retrouver mon île, pour ne plus jamais m'en éloigner.

Je rentrai chez moi en courant et, comme si j'avais craint de me raviser, du plus loin que j'aperçus mon fermier, je lui ordonnai de tout apprêter pour mon départ. Quand je l'eus mis au fait de mes intentions, et qu'il vit bien que je ne plaisantais point, il me considéra avec stupéfaction et fut un instant tout interdit. Ensuite il me dit : " Nul ne quitte impunément la position où Dieu l'a placé ; c'est sans doute parce que votre tâche n'était pas terminée qu'il vous rappelle là-bas ". Ces paroles empreintes de vraie pitié achevèrent de me fortifier en ma résolution : je l'embrassai avec effusion pour lui marquer tout le plaisir qu'elles me causaient, et le jour suivant, ayant réglé tous mes intérêts, je pris la grand'route de Londres.

Sitôt arrivé, je me mis en quête d'un navire en partance pour le Brésil qui consentît à faire relâche à mon île. Je n'eus pas grande peine à trouver mon affaire, car les relations

avec cette partie du monde étaient devenues bien plus fréquentes qu'autrefois. M 'étant muni ensuite de différents objets dont mes voyages antérieurs m'avaient démontré l'utilité et que je prétendais emporter avec moi, je n'eus plus qu'à attendre patiemment que le vaisseau, sur lequel j'avais pris place, levât l'ancre. Par bonheur il ne me fallut pas languir longtemps, et une huitaine ne s'était pas écoulée depuis mon départ de la ferme, que je faisais voile vers la mer des Caraïbes.

Le ciel nous fut propice d'abord, et étant tombés au sortir du canal de la Manche sur une forte brise de S. O. qui ne nous fit pas défaut de toute une semaine, nous prîmes terre à Madère quelque temps avant la date prévue pour cette escale. Déjà je m'applaudissais d'un début si heureux et m'étonnais en plaisantant qu'aucun contre-temps n'eût fait obstacle à mes desseins ainsi que je l'avais pour accoutumé, quand deux jours après avoir quitté les côtes de vue, nous fûmes assaillis par une affreuse tempête. Notre vaisseau heureusement n'était pas trop chargé

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et se comporta si bien qu'au bout de quarante heures pendant lesquelles chacun aida de son mieux à la manœuvre, nous nous étions pour ainsi dire habitués à la grandeur du danger. Mais enfin, une nuit, un coup de mer enleva notre gouvernail, et nous nous trouvâmes emportés à la dérive sur les flots démontés. Nul, dès lors, ne douta plus qu'il fût appelé à périr d'une mort prochaine, et le capitaine ordonna que les prières fussent récitées, tant il était évident que nous ne devions attendre de secours que d'En-Haut. En cette extrémité, loin de suivre l'exemple de mes compagnons, je ne m'abandonnai pas au désespoir. J'avais assez souvent vu la mort de près pour ne plus la craindre. D'ailleurs, me disais-je, et cette pensée me prêtait comme une force surnaturelle, périr ici dans cette mer déchaînée, n'est-ce pas une fin digne de ma vie de tribulations et conforme en tous points à ma singulière destinée. L'assurance que je tirais de cette conviction me permit même d'essayer de relever par mes exhortations le courage des malheureux avec qui je m'étais embarqué.

Je fis tant qu'au quatrième jour, les esprits s'étant un peu rassurés, je déterminai le maître-charpentier, quelque risque que présentât encore l'entreprise, à disposer un gouvernail de fortune, ce qui nous mit incontinent à même de reprendre la direction de notre marche. Sur ces entrefaites, le vent vint à tomber, et chacun se trouva dans l'étonnement d'échapper à une catastrophe que l'on n'avait cessé de croire inévitable. Par bonheur, nous ne nous étions point trop écartés de notre route ; nous n'eûmes aussi bien qu'à continuer droit devant nous, et sans autre incident, deux mois après avoir débouché la Tamise, je me retrouvai dans les parages de mon île.

Quelle fut mon émotion en entendant le cri des vigies qui signalèrent la terre et en reconnaissant devant moi les rochers et la grève déserte où un soir de tempête j'avais été poussé ! Pour annoncer mon arrivée, je fis aussitôt tirer le canon et incapable de résister à mon impatience, j'ordonnai qu'on rassemblât mon bagage et qu'on jetât une baleinière à la mer. Quand je touchai au

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rivage, plusieurs hommes armés s'y tenaient déjà ; cachés à demi derrière des blocs de rochers, ils observaient avec inquiétude tous nos mouvements. Je les reconnus pour ces Espagnols que j'avais recueillis autrefois et de loin, pour jouir de leur surprise, je les appelai par leur nom. Ils approchèrent alors et soudain l'un deux, comme éclairé par une révélation, frappa ses mains l'une contre l'autre, en s'écriant que j'étais le Seigneur Crusoé. Sur quoi, tous s'empressèrent autour de moi, émus aux larmes et s'excusant à l'envi de ne pas m'avoir remis. Je ne leur en voulus point ; ils étaient bien éloignés de supposer que je reviendrais un jour parmi eux : au surplus, lorsque je les avais quittés, j'étais dans toute la force de l'âge et c'était un vieillard qu'ils revoyaient à présent.

Comme nous en étions là, j'aperçus de loin l'Espagnol à qui j'avais sauvé la vie et qui gouvernait l'île en mon absence. Il s'avançait soutenu par deux hommes, car, ainsi qu'il me l'expliqua plus tard, une de ses jambes était tout à fait paralysée. Je courus à sa rencontre ; nous nous embrassâmes avec

émotion, et il fut quelque temps sans pouvoir prononcer une parole. " Ah ! Monsieur, fit-il enfin, je n'espérais plus vous revoir en cette vie ! C'est un grand bonheur que le Ciel m'envoie ! Personne ici ne vous a oublié et il ne se passe de jour que nous ne rappelions votre souvenir en le bénissant ! ". Après que nous eûmes ainsi témoigné la satisfaction que nous éprouvions à nous revoir, je saluai la foule des colons qui, accourus au bruit de mon coup de canon, m'entouraient respectueusement, et leur déclarai que désormais je ne les quitterais plus, ayant résolu de m'établir définitivement dans l'île. Mon ami l'Espagnol à cette nouvelle, ne sut contenir sa joie et il tint aussitôt, quelque difficulté que lui coûtât la marche, à me mener jusqu'à mon ancienne demeure de plaisance, qu'il me priait de bien vouloir occuper en attendant qu'il pût préparer un logement digne de moi.

Chemin faisant, je lui posai quelques questions touchant l'état de l'île, ses habitants et la façon dont s'étaient comportés les compagnons que j'y avais débarqués lors de mon dernier passage. Il me répondit que tout

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allait bien, que l'aisance et la sécurité de la colonie étaient désormais assurées, mais qu'il avait eu néanmoins bien des difficultés à traverser. Il m'avoua alors que ses compatriotes désiraient ardemment retourner dans leur patrie et qu'il avait eu beaucoup de peine à les empêcher de construire un vaisseau et de s'embarquer à l'aventure. Quant aux Anglais, ils habitaient toujours à l'extrémité opposée de l'île et se tenaient même un peu à l'écart ; les relations entre les deux communautés n'en étaient pas moins cordiales et jamais il n'y avait eu de froissement à déplorer, ce qui, à la vérité, était digne de remarque de la part de gens appartenant à des confessions et à des nationalités différentes.

En devisant de la sorte, nous arrivâmes à l'habitation qui m'était destinée. J'hésitai un instant à la reconnaître, tant les arbustes dont je l'avais entourée autrefois s'étaient développés, mais quand j'y eus pénétré par un passage secret de la palissade, il me sembla soudain que je me trouvais transporté à vingt ans en arrière. Je revoyais chaque chose dans l'ordre et à la place où je l'avais laissée ; moi

seul étais changé, mais j'avais compris enfin où était ma véritable voie et j'y rentrais le cœur plein de piété. Dès qu'on eut rangé mon bagage dans les quelques pièces du logis et que je me vis sans témoins, j'élevai mon âme vers Dieu, en le remerciant de m'avoir conduit sain et sauf jusqu'à cet endroit, et le priai de bénir la retraite d'un homme qui après avoir longtemps vécu comme un insensé, reniait ses erreurs passées et ne souhaitait plus que s'incliner humblement sous la destinée.

Quand je me réveillai le lendemain, je demeurai un instant pénétré d'un bonheur extraordinaire à la vue de tous les objets familiers qui m'entouraient ; mais le jour étant déjà haut, je me fis honte de ma paresse, et plein du désir de revoir mon île en détail et de faire visite à mes compatriotes, je me hâtai de sortir de ma demeure. Dès le seuil, je me vis salué par les cris joyeux d'une troupe d'enfants qui semblaient m'attendre. J'en fus, je l'avoue, un peu dépité, car j'avais compté être seul ce matin. Mais je me reprochai aussitôt ce sentiment et, surmontant ma mauvause humeur, je fis bonne mine

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aux petits qui étaient venus vers moi en la simplicité de leur cœur et leur demandai leur nom et leur âge. Ils me répondirent en fort bon anglais ce qui ne laissa pas de me faire plaisir. Ils étaient enfants d'Espagnols qui avaient contracté mariage avec des sauvagesses : leurs traits étaient fins et pareils à ceux de la race blanche : ils avaient seulement la peau un peu foncée.

Quelques efforts que je fisse pour les en dissuader, il tinrent à m'accompagner jusqu'aux établissements des Anglais. Je comptais y surprendre tout le monde par mon arrivée, mais pendant la nuit, on était venu les prévenir, et je trouvai chacun sur pied pour me recevoir. Je fus accueilli par les mêmes transports qui déjà m'avaient salué lors de mon débarquement ; cependant, pour la plupart de ces gens, je n'étais qu'un étranger et presque tous ceux à qui j'avais été utile autrefois étaient morts, entre autres Atkins le forgeron, et la jeune femme de chambre. En revanche, des recrues que je ne connaissais pas avaient augmenté la colonie : je veux dire que de nombreux enfants étaient

nés. On me les amena : ils étaient robustes et agiles et paraissaient bien au-delà de leur

âge-

Après que j'eus partagé leur repas et

qu'ils m'eurent mis au courant de leurs affaires, les braves gens me ramenèrent chez les Espagnols, auprès de qui j'avais dessein de finir la journée. J'y trouvai la désolation peinte sur tous les visages, et le gouverneur me prenant à part m'apprit combien leur peine avait été vive de voir au matin s'éloigner le vaisseau qui m'avait apporté. Ma venue heureusement détourna quelque peu le cours de leurs regrets et pour les consoler, je me mis à les entretenir familièrement. Je remarquai que, par déférence pour moi, ils évitèrent de faire allusion tant à leur récent chagrin qu'au désir qu'ils éprouvaient de quitter l'île. Le soir, il me reconduisirent en cortège pour ainsi dire à ma demeure où ils ne m'eurent pas plus tôt laissé que, harassé par les émotions et les fatigues de cette iournée, je tombai endormi.

Maintenant que j'avais pris langue avec ses habitants et les avais tous trouvés en

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bonne santé, il ne me restait plus qu'à parcourir mon domaine. C'est ce que je fis dès le lendemain. Je comptais en même temps, au cours de cette exploration, mettre la main sur quelque idée qui pourrait me servir à arrêter le plan de l'existence que j'allais mener désormais, car je me proposais bien de ne pas demeurer inactif en cet endroit où j'avais appris à connaître le prix du travail et acquis les seules qualités que je possédasse.

Mais avant d'aborder cette partie de mon récit, il faut que je rapporte un incident qui me parut sans importance sur l'instant, mais dont je jugeai par la suite qu'il avait contribué pour une bonne part à me faire prendre la résolution que l'on verra plus loin. On se rappelle la contrariété que j'avais éprouvée quand, mettant pour la première fois le pied sur le seuil de ma porte, je m'étais heurté à une bande d'enfants qui m'attendaient. J'avais pris sur moi à ce moment de dissimuler mon mécontentement; toutefois en les retrouvant le jour suivant, à la même place, enhardis, semblait-il, par

ma condescendance, je ne pus m'empêcher de laisser voir mon déplaisir et les gourmandai assez durement. D'ailleurs à peine les avais-je renvoyés, je me repentis de ma rigueur. Je les rappelai alors et leur signifiai que je voulais bien consentir à ce que deux d'entre eux m'accompagnassent.

Je commençai donc à inspecter mon île.

De bien grands changements y étaient survenus. Elle ne ressemblait plus guère au désert inhospitalier que j'avais rencontré quarante ans auparavant : des routes la parcouraient, la forêt avait été en partie défrichée et de riches plantations s'étendaient à la place. Dans la vallée même, je trouvai un véritable vignoble. C'est du produit de ce dernier que les Anglais un instant avaient songé à tirer du vin, mais le gouverneur le leur défendit, redoutant les désordres que pouvait entraîner l'usage des boissons enivrantes. Aussi bien, de quelque côté que je portasse mes pas, je n'apercevais que gens occupés à travailler la terre ou à soigner leurs cultures. A mon approche, ils s'interrompaient et accouraient jusqu'au bord du

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chemin pour me saluer. J'éprouvais à ces rencontres une contrainte singulière et que je ne m'expliquais pas nettement. Rien en vérité dans l'attitude de ces hommes n'était de nature à me donner de l'ombrage, mais je ne pouvais les croiser en mes promenades sans un sentiment de réel dépit que j'avais bien du mal à tenir secret. Je dois ajouter que j'étais agacé au plus haut point par la présence continuelle des enfants. Je me repentais maintenant de la faiblesse qui m'avait empêché de couper court à leur indiscrétion, mais il était trop tard et je n'aurais pu leur retirer le privilège de me suivre sans les mortifier et sans mortifier du même coup leurs parents.

Entretemps, comme si j'avais espéré trouver en la sauvagerie quelque chose que les endroits fréquentés ne m'offraient pas, je poussai mes excursions plus loin. Partout, cependant, je retrouvais des traces du voisinage de l'homme, un outil oublié, les cendres d'un campement, quelque colon isolé ; partout aussi mon mécontentement me suivit. Irrité enfin de la persistance d'un sentiment dont

je ne saisissais pas les raisons, je résolus de m'avancer jusqu'au bord de la mer, du côté où les cannibales avaient coutume d'opérer leurs descentes. Anglais et Espagnols s'étaient toujours également tenus à l'écart de cette partie de l'île qui leur faisait horreur et où d'ailleurs ils demeuraient exposés au danger d'une rencontre funeste. Charmé de la solitude qui y régnait, je me déterminai à passer une journée entière en cet endroit et comme je n'avais pas emporté de vivres avec moi, je chargeai les deux petits garçons qui m'accompagnaient d'aller en quérir auprès des Anglais dont l'établissement était le plus rapproché de nous.

Je consacrai les instants que je restai seul à réfléchir sérieusement à ma situation. Je ne pouvais me dissimuler que j'étais loin d'avoir trouvé la tranquillité que j'attendais. L'espèce d'irritation que je ressentais à trouver sans cesse des hommes sur mon chemin demeurait toujours inexplicable pour moi et je me la reprochais sévèrement, car je pensais que la misanthropie dont un vieillard ne peut se défendre en était cause. Mais il y

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avait encore autre chose qui attirait mon attention. Tout était si bien réglé dans la colonie, chacun y remplissait une tâche si bien définie qu'au bout du compte, il ne se présentait dans File pas plus de place pour moi qu'en Angleterre. Il est vrai que j'avais voulu me mettre à la besogne comme tous les autres colons, mais ils s'étaient récriés et ne l'avaient pas permis, alléguant qu'il ne séait pas que celui à qui ils devaient tout fût obligé de pourvoir à sa subsistance, alors qu'ils étaient là pour l'assurer. En outre, l'aisance était venue, les besoins avaient diminué et je n'aurais rien pu faire qui ne fût inutile. Je me voyais donc de toute façon condamné à l'inaction, et cet état auquel je n'étais guère habitué achevait d'aggraver mon embarras.

J'en étais à cet endroit de mes réflexions quand les enfants revinrent avec des provisions. Je poussai un soupir alors et m'efforçai de bannir pour un temps ces préoccupations de mon esprit. Mais au soir je reconduisis mes petits compagnons jusque chez eux, car j'étais déterminé, de guerre lasse, à confier le secret de mes inquiétudes au gouverneur, en

qui j'avais grande confiance et qui était un homme de sens. Je le trouvai soucieux : déjà j'avais remarqué que les Espagnols à ma vue montraient une certaine gêne. Je n'eus du reste pas à l'interroger : il s'ouvrit à moi avec beaucoup de franchise de ce qui faisait l'objet de son tourment. " Monsieur, cornmença-t-il, je vous ai dit précédemment que mes compatriotes désiraient avec ardeur revoir leur pays, auquel ils sont toujours attachés et qu'ils ont quitté depuis près de vingt ans. Je vous ai avoué aussi qu'ils m'avaient toujours prié de leur permettre de construire un vaisseau qui pût les porter à la colonie la plus proche. J'ai su m'opposer à leurs projets jusqu'à ce jour en leur représentant que nous étions vos sujets, que vous nous aviez confié cette île, votre domaine, et qu'ils ne pouvaient l'abandonner sans votre assentiment. Depuis que vous êtes ici, leur projet s'est fortifié et hier, ils sont venus, tous ensemble, me supplier d'obtenir l'autorisation qu'ils souhaitent, de construire un bateau et de tenter la mer. Je ne leur cachai pas que cette conduite était pleine d'ingra-

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titude, à présent surtout qu'ils ont le bonheur de vous compter parmi eux. Mais ils n'ont rien voulu entendre ; j'ai dû céder à leurs instances et promettre de vous exposer leur demande — ce dont je vous prie de m'excuser ".

Je ne pus d'abord répondre, tant la surprise me suffoquait, non que je fusse étonné de leur désir, bien naturel en vérité, mais plutôt à cause du sentiment tout nouveau que cette communication venait de déterminer en moi. Enfin, m'étant un peu remis, je dis à l'Espagnol que je ne pouvais me prononcer tout de suite sur un sujet aussi important et, prétextant la réflexion que j'y devais donner, je le quittai pour être seul avec moi-même.

Je n'en revenais pas d'avoir pu envisager comme une délivrance le projet dont mon ami le Gouverneur m'avait entretenu. Mais il y avait encore autre chose : à mon empressement à saisir au vol l'idée d'être enfin seul dans l'île, je venais de découvrir la raison du mécontentement que j'éprouvais depuis mon arrivée. Ce n'était pas uniquement l'île qu'il me fallait, mais la solitude aussi. J'avais cru

qu'il importait à mon bonheur de vivre en un endroit déterminé du monde ; je m'étais trompé, je reconnaissais maintenant que ma destinée véritable était de vivre seul et d'acheter ma vie au prix d'un travail de tous les instants, ainsi que je l'avais fait autrefois.

On conçoit que dans ces conditions je ne fus pas longtemps à prendre un parti. Aussi bien, m'étant rendu dès le lendemain chez les Espagnols, qui m'attendaient avec anxiété, quelle ne fut pas la joie de ces pauvres créatures quand je leur appris que je consentais à les laisser partir, " Toutefois, déclarai-je en terminant, je pose comme condition formelle à votre départ que jamais plus vous ne reveniez ici... ". Quoiqu'ils fussent étonnés de cette exigence singulière, ils y souscrivirent volontiers, et j'eus de la peine à modérer l'expression de leur gratitude. L'un d'eux alors osa avouer que, pour tromper l'attente, ils avaient déjà construit, en cachette, le vaisseau dont ils voulaient se servir. Le gouverneur les en blâma : mais j'excusai cette fraude, car j'avais appris qu'il faut beaucoup pardonner aux hommes qui sont possédés

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d'une passion vive. — Monsieur, me dit-il à son tour, quand nous fûmes seuls, vous avez bien voulu ne pas vous offenser de leur ingratitude : j'espère cependant que vous n'avez pas supposé un instant que je les suivrais. Je reste où vous êtes. Je me suis un jour déclaré votre esclave, je ne retire pas ma parole, quoique, ajouta-t-il avec un sourire, un pauvre homme comme moi ne puisse plus rendre de bien grands services ". Je n'avais pas prévu que le Gouverneur refuserait de suivre ses compatriotes et cette circonstance contrariait tous mes desseins ; il avait toutefois l'air si grave et si pénétré en me parlant de la sorte que je ne me sentis pas le courage de combattre sa détermination. Je me contentai de lui faire observer qu'il devait bien considérer l'occasion, que jamais plus sans doute elle ne se représenterait, et enfin, qu'étant le chef de ces hommes, il lui fallait peut-être les suivre par devoir.

Le samedi suivant, qu'ils appellent jour de la Vierge, les Espagnols quittèrent l'île. J'avais exigé qu'ils prissent avec eux tout ce qui leur appartenait, leurs outils, leurs meu-

blés et la récolte de Tannée. " Vous ignorez, leur disais-je, combien de temps durera votre voyage et d'une façon générale, on ne saurait prendre assez de précautions contre le malheur. ' Ce faisant, j'avais d'ailleurs une autre idée qui trouvera son explication dans la suite. Ils partirent en pleurant ; chacun d'eux m'embrassa, ainsi que le Gouverneur qui était demeuré inébranlable en sa résolution, et profitant de la marée, ils poussèrent leur vaisseau à flot.

Pendant que les Espagnols faisaient leurs préparatifs, je n'avais pas cessé de travailler à la réalisation de mon plan. Du jour où j'eus compris que ma tranquillité exigeait que l'île fût déserte, je m'étais bien juré de ne reculer devant rien pour me procurer la solitude. Du côté des Espagnols, on a vu que je n'avais guère rencontré d'obstacle ; le désir qu'ils éprouvaient de quitter le lieu de leur exil allait de lui-même au devant de mes vues. J'étais moins certain de la réussite quant au départ de mes compatriotes. Heureusement, je m'avisai de l'expédient qu'on va voir.

J'avoue qu'il m'en coûta d'abuser de leur

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simplicité ; mais quand la fin est juste, il n'est pas défendu parfois d'employer quelque ruse. Un jour donc, m'étant rendu chez eux, je pris les hommes à part et leur tins le discours suivant : " Depuis que je suis revenu parmi vous, il me paraît qu'aucun spectacle n'est plus capable de faire éclater à tous les yeux l'infinie bonté de Dieu que celui de l'île où vous vivez. Vous étiez, il y a dix ans, dénués, misérables, à peine abrités, incertains du présent et de l'avenir : vous voilà tous dans l'abondance et vous jouissez en sécurité du fruit de votre application. En un mot, vous êtes heureux là où vous n'auriez jamais imaginé autrefois qu'on pût goûter un instant de plaisir. Certes, vous louez Dieu en conséquence, et je sais que la dignité et la modération avec laquelle vous jouissez du bonheur qu'il veut bien, vous accorder sont une excellente façon de lui prouver votre gratitude : je crois cependant qu'il est un point sur lequel vous vous êtes montrés d'une négligence bien coupable. Je veux parler de l'éducation de vos enfants. Il ne suffit pas, en effet, de rendre à Dieu le culte qui lui

est dû. Il faut encore que par nos soins ceux qui n'ont pas la joie de le connaître, apprennent à lui adresser de justes louanges. Vos enfants ont les mêmes raisons que vous d'être reconnaissants envers le Tout-Puissant : pourtant, que savent-ils de Celui à qui ils doivent tout ? Il y là une grande responsabilité, et je ne saurais assez répéter qu'il est de votre devoir de les instruire fortement de ce côté ; d'abord pour qu'ils puissent unir leurs voix à vos actions de grâce, ensuite pour éviter que plus tard, ils ne se laissent prendre aux pièges de la fausse religion... "

Ils demeurèrent sans répondre à mes paroles, et leur contenance exprima une véritable consternation. Cependant, l'un d'eux, s'enhardissant, dit : — Nous leur avons appris à respecter et à craindre le nom de Dieu, nous leur avons appris les prières et parfois nous leur lisons des passages de l'Evangile, mais nous n'avons pas osé leur mettre la Bible entre les mains, car il s'y rencontre certaines choses sur lesquelles il n'est pas bon d'attirer trop tôt l'attention des jeunes enfants. Nous avions pensé que cela suffisait. "

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A cela, je répliquai que les Papistes invoquaient aussi le nom de Dieu et lisaient comme nous les Evangiles, qu'en conséquence leurs enfants pouvaient fort bien être amenés dans la suite à confondre leur croyance avec notre religion. J'ajoutai enfin qu'une circonstance particulière aggravait encore leur cas, à savoir qu'aucune bénédiction religieuse n'ayant sanctionné les unions qu'ils avaient contractées avec des sauvagesses, leurs pauvres enfants se trouvaient être tous illégitimes et conçus dans le péché. Cette dernière considération acheva de les affliger ; ils ne pouvaient d'ailleurs que reconnaître la justesse de mes observations et, incapables d'imaginer un remède à leur situation, se regardaient mutuellement avec désespoir. Je ne voulus rien ajouter ce jour-là et les quittai non sans avoir promis de revenir bientôt.

Quand je les revis, ils étaient aussi embarrassés qu'au premier moment, et les larmes aux yeux, ils me supplièrent de leur donner un conseil. Je leur déclarai alors que s'ils tenaient au salut de leurs enfants, ils n'avaient d'autre parti à prendre que de quitter l'île

au plus vite et gagner en cabotant l'un des établissements de Tobago dont j'avais reconnu qu'ils n'étaient pas très éloignés. Cette solution d'abord les frappa de surprise : ils se demandaient l'un à l'autre pourquoi ils ne s'en étaient pas avisés plus tôt ; d'ailleurs ils ne balancèrent pas un instant à l'adopter et décidèrent sur le champ de construire plusieurs grands canots qui pussent tenir leurs familles, ainsi que les natifs qui leur servaient de domestiques. Comme les Espagnols venaient précisément de quitter l'île, je leur recommandai encore, pour un motif qu'il est facile de deviner, de ne communiquer leur projet à personne et même d'éviter dorénavant tout rapport avec les autres habitants, afin, leur dis-je, que ceux-ci ne prétendissent les imiter ou les suivre. J'avais eu soin aussi de leur imposer les mêmes conditions que j'avais mises au départ des premiers. Les pauvres gens s'y étaient soumis avec peine, mais comme, d'un côté, ils n'avaient pas le choix et que d'un autre, ils reconnaissaient que l'instruction religieuse de leur progéniture ainsi que leur propre situation

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commandaient ce sacrifice, force leur fut de se résigner à la nécessité de ne plus jamais revoir l'île qui leur avait si longtemps tenu lieu de patrie.

Quand ils eurent terminé leurs préparatifs, je leur fis don de tout ce qu'il me restait d'argent, afin qu'ils ne se trouvassent pas au dépourvu en abordant dans une colonie, et le jour suivant, le vent étant favorable, ils partirent, emmenant leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves et des provisions de toute sorte.

Je rentrai chez moi en un état d'agitation qu'il me serait difficile de décrire. Je ne pouvais assez me féliciter du succès de mes artifices, mais par-dessus tout, j'étais transporté de joie à la pensée que je me trouvais seul désormais dans l'île et que j'allais pouvoir reprendre la vie de travail que j'avais eu la folie d'abandonner. Sans plus perdre de temps, je me résolus aussitôt à pourvoir à mon installation et à transporter mon domicile, de la maison de plaisance où je m'étais fixé provisoirement, à mon ancienne demeure en vue de la mer, qui était bien plus commode et

qui du reste m'ayant toujours abrité, ramenait plus vivement en mon esprit le souvenir de mon premier séjour. L'Espagnol ne put qu'approuver mon dessein et nous commençâmes aussitôt le déménagement. A la vérité, impotent comme il était, le gouverneur ne m'y fut pas d'une grande utilité, mais je ne m'en plaignis point : je commençais ainsi dès la première heure l'existence laborieuse que j'avais résolument choisie. Ayant fait plusieurs paquets de tout ce que contenait la maison, je les chargeai un à un sur une espèce de brouette et non sans beaucoup de difficulté, les charriai jusqu'à ma nouvelle habitation. Comme il ne pouvait marcher, je dus transporter mon ami le gouverneur de la même façon. Il ne me laissa pas faire sans s'excuser des peines qu'il me causait et saisit même cette occasion pour reprocher aux Anglais l'indifférence et la froideur qu'ils témoignaient à mon égard en ne donnant plus signe de vie. Je feignis de ne pas avoir entendu ce qu'il disait, et tout en le plaisantant sur son équipage, le convoyai jusqu'à notre demeure. A cause de la palissade qui

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en défendait l'entrée, j'eus encore beaucoup de mal à l'y introduire ; enfin ayant réussi à le hisser sur l'échelle et à le faire glisser de l'autre côté, je le laissai mettre l'ordre au logis et m'en fus chercher le restant de nos meubles. Après une demi-douzaine de voyages extrêmement pénibles et qui ne me prirent pas moins de cinq heures, j'arrivai à ma demeure avec la dernière charge et m'accordai un repos bien mérité. A vrai dire, j'étais si animé par l'heureuse issue de mes manœuvres que je ne sentais pas la fatigue et qu'après le souper que m'avait préparé le gouverneur, je le quittai encore une fois pour me promener quelque temps sur la plage.

Mon cœur débordait de félicité. Maintenant, faisais-je à haute voix, maintenant, Robinson, te voilà ramené à la vocation que tu n'aurais jamais dû oublier. Ce n'était pas sans dessein que Dieu t'avait fait vivre vingt-six ans à cette place. Tu n'as pas compris le plan de sa Providence et il t'a fallu douze ans d'erreur et d'inquiétude pour te ramener dans la bonne voie. On ne se

dérobe pas à sa destinée ; tant que tu ne te rendis à son appel, tu as été malheureux. Compare à ton agitation d'autrefois le contentement où tu te trouves aujourd'hui et apprécie tout ton bonheur. Enfin je tombai à genoux sur le sable et levant mes mains jointes, je rendis grâces à Dieu de m'avoir éclairé, d'avoir secondé mes efforts et même de m'avoir laissé comme compagnon l'Espagnol infirme, afin qu'étant obligé de travailler pour deux, je fusse mieux à même de regagner le temps que j'avais perdu à courir hors du chemin que, dès ma naissance, sa Miséricorde infinie m'avait tracé.

ARIANE A NAXOS

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