CHAPITRE XV
Chapeaux de feutre et de paille.
Faut-il se vèLir ? — Illusions utiles ; les bienfaits du voile. -^ L'oiseau bleu n'est bleu que de loin. — Le « divertissement » du costume. — Sa transformation moderne par les moteurs à vapeur. — L'élégance d'autrefois. — Le « chapitre des chapeaux ». — Couvre-chef de 400 francs. — Le bonnet, symbole de l'égalité. — Chapeaux de « feutre » en laine ; chapeau de « paille » en bois. — Castor et « demi-castor ». — 70 millions de lapins sur nos têtes. — La mise en œuvre du poil. — Les manufactures de « melons » et de « cloches ». — 0,30 cent, de matière première. — Paille d'Italie. — « Cornets » de « pointes » de Florence. — Lé travail dans les caves. — Tresses de « pédales » d'Allemagne et Belgique. — Fibres d'arbustes et copeaux de bois. — Paille de riz. — Panamas — Yokos et chouchou.
^ Nourris et logés par la nature, les animaux, les •^«..^plantes, sont aussi par elle confortablement vêtus,
équipés de couvertures suffisantes : plumes ou laine, écorces ou coquilles, elle leur a tout donné. Seul, sous le ciel, riiomnie est nu: il ne trouve en venant au monde ni le vivre, ni le gîte, ni le couvert. Il a dû emprunter à de plus favorisés que lui, pour se cacher sous leurs dépouilles, le poil et le cuir, la soie et le coton.
A-t-il eu tort ? Peut-être se serait-il, à la longue, accoutumé à sa nudité ? Des peuplades sauvages, sous une latitude à peu près semblable à la nôtre, ne paraissaient point souffrir de l'absence des maisons de confection, lorsque nous sommes venus leur faire honte de cette indécence. Nous-mêmes gardons toujours, exposées aux intempéries, les plus délicates parties de notre corps : la bouche, les yeux^ le nez et les oreilles. Il n'y a pas de longs siècles qu'un paysan, travaillant en chemise au cœur de l'hiver, répondait à un bourgeois qui lui demandait comment il pouvait supporter cette misère : « Vous, monsieur, vous avez bien la figure découverte î Et moi, je suis tout figure ! » Les gens du peuple en Orient ont, à cause de l'usage du turban, la tête très sensible au froid; mais non les pieds, par suite de leur ignorance des chaussures.
M'est avis pourtant que la créature civilisée agit sagement, -— toute convenance à part, — en s'appliquant cette enveloppe artificielle, étui flexible et mouvant, qui pour socle a des bottines et pour couvercle un chapeau. L'esthétique gêné-
raie y gagne beaucoup : les tares, les déformations, les laideurs se dissimulent ou s'atténuent ainsi ; or la race humaine ne contient peut-être pas un sujet tout à fait réussi contre mille plus ou moins manques.
L'habillement introduit donc parmi nous un peu de beauté, de charme et, à tout le moins, de mystère. Mystère non point insondable, à dire vrai, ce qui est un grand mérite. Pour des êtres placés comme nous sommes, entre ce qu'ils connaissent trop et ce qu'ils ne peuvent du tout connaître, c'est donner de l'intérêt à la vie que de savoir créer des mystères pour les débrouiller, des boîtes à surprises pour le plaisir de les ouvrir, des joujoux compliqués pour en pénétrer les ressorts. Cacher ce qui se devine, imaginer ce qui se cache, apercevoir enfln ce qu'on imagine, sont de si sages raffinements de la sensualité visuelle qu'on n'inaugure jamais une statue sur nos places publiques sans la vêtir au préalable de quelque lustrine , dont Fenlèvement fait tout le piquant de la cérémonie ; tellement le voile toujours justifie son existence par l'attrait que chacun éprouve à le soulever.
S'il est vrai que l'oiseau bleu ne soit bleu que de loin, qu'il perde sa couleur lorsqu'on l'approche, et que ceux qui parviennent à le saisir ne tiennent le plus souvent qu'un vulgaire pierrot, le « voile », c'est-à-dire l'habillement, n'eût-il pour lui que d'entretenir dans les rapports des deux sexes, chez
la femme, cette grâce exquise la pudeur, chez l'homme, ce don inestimable Fillusion, qu'il mériterait pour cela seul toute notre reconnaissance. Mais il y possède d'autres titres : il représente un (( besoin », comme le manger, le boire ou le dormir ; moins général, si l'on veut, et quelquefois môme factice, mais non pas moins impérieux.
Il fait partie de cette diversion ou « divertissement )) qui, suivant le mot de Pascal, nous occupe et nous empêche de songer à notre malheureuse destinée. On frémit en supposant l'homme sur le globe sans faim ni soif, ni sommeil, sans soucis d'honneurs ou de volupté, en un mot sans aucun besoin à satisfaire, sans aucun désir à réaliser, sans aucune chimère à poursuivre, n'ayant plus ainsi d'autre distraction que de se creuser la tête en regardant ses jours s'enfuir et la mort s'approcher. Il ne l'attendrait pas : l'ennui le chasserait prématurément de ce monde, tandis que l'appétit de ces multiples besoins l'y retient et l'amuse.
Or rien n'amuse plus la moitié féminine de notre espèce que le soin de sa parure ; elle y consacre, dans les classes où elle a du loisir et quelque argent, une notable portion de son temps et de ses ressources. Même elle excède parfois celles-ci : de combien de ménages le bonheur n'a-t-il pas sombré dans des flots de dentelles? Mais ces tentations de la vertu par la toilette sont de toutes les époques. Ce qui caractérise au contraire le costume contemporain, à commencer par le « chapitre des cha-
peaux )), c'est la quantité de menues satisfactions qui se trouvent mises, par Fingéniosité moderne, à portée de la masse la moins fortunée.
Les 9 000 moteurs à vapeur, d'une puissance globale de 2S4 000 chevaux, employés par les manufactures françaises de vêtements et de tissus, bien qu'ils représentent, en force ^ plus du cinquième de toute notre machinerie industrielle, — chemins de fer non compris, — ne peuvent donner aucune idée de la transformation accomplie dans ce domaine par les innombrables mécaniques qui, multipliant la force par V adresse, nous ont doté d'un chiffre inouï de « bras » artificiels : aiguilles, ciseaux ou navettes, esclaves dociles, muets et sobres, progéniture immense d'un peuple que l'on accuse de ne plus engendrer assez d'enfants.
Le même habillement, que les Français de 1902 paient annuellement deux milliards, coûterait sans doute le triple avec les procédés usités il y a un siècle; et, comme la nation serait incapable de se livrer à une dépense aussi forte, chacun devrait se contenter de trois fois moins de vêtements, de linge ou de chaussures qu'il n'en consomme aujourd'hui.
Du moins parmi les classes populaires et dans la petite bourgeoisie dont le luxe relatif date d'hier ; car pour les riches, l'élégance n'a pas sensiblement augmenté. En fait de costume masculin elle a même diminué ; l'uniformité démocratique de la
mise à décharg-é les seigneurs du xx^ siècle d'une somptuosilé jadis obligatoire. Tout ce qu'un « plurimillionnaire » d'à présent peut mettre de plus cossu sur sa tête, consiste en un chapeau de soie de 25 francs. Au moyen âge un « chapeau de bièvre », brodé d'or ou de satin, valait une centaine de francs de notre monnaie, et ce n'était pas le plus onéreux de son espèce : un couvre-chef garni de perles montait sous Philippe le Bel à plus de 400 francs de nos jours.
Plus tard, quand le chapeau de castor se vendait 80 francs, comme sous Louis XIII, ou même éO francs, ainsi qu'à la fin de la monarchie, et que les chapeaux communs, en vigogne, allaient de 20 à 30 francs, le peuple portait des bonnets de coton ou de laine, unis ou bigarrés, plats ou pointus, mais toujours de petits prix : 1 fr. 60 à 3 francs. Le chapeau faisait partie de certaines livrées ; pour les laquais ou les valets de ville, les bourreaux ou les croque-morts, ils valaient de 10 à 23 francs suivant le galon dont ils étaient ornés. Le chapeau commença à se répandre lorsque l'industrie, pour quelques francs, put en établir de durables : les « bonnetiers », l'un des six anciens corps d'état de Paris, — dont le nom allait devenir un contresens, puisqu'ils se mirent à vendre des bas, — durent se consacrer aux extrémités inférieures de la généralité des citoyens, dont la tête leur échappait. Mais le chapeau était, en 1793, encore assez aristocratique, puisque le bonnet jacobin put
être présenté au prolétaire comme le symbole de Tégalité.
Dans la toilette féminine, le bonnet s'est montré plus opiniâtre, mais il est manifestement vaincu. « Jeter son bonnet par-dessus les moulins, » ou « avoir la tête près du bonnet, » sont des métaphores archaïques que nos petits-neveux ne comprendront plus sans commentaires. Bonnets enrubannés des douairières, que prenaient les dames décidément mûres, le jour oii elles arboraient la vieillesse, le renoncement aux prétentions et aux conquêtes ; bonnets tuyautés des ouvrières et des servantes, emblème si palpable de vertu, que la bonne ce portant chapeau » n'avait guère chance de se placer dans les ménages bourgeois, qui flairaient sourcilleusement chez elle Finconduite; tous ces bonnets ont disparu des villes et la fille des champs délaisse à son tour sa fanchon d'indienne ou son hennin féodal pour le chapeau à fleurs de 3 fr. 50.
Ce n'est pas que nos contemporaines se soient résignées au niveau économique sous lequel se complaît le sexe fort; celles qui se piquent de « braverie », comme disaient nos grand'mères, se dérobent tant qu'elles peuvent à l'uniforme de ce siècle désempanaché et, faute de se tirer du commun par la forme de leurs chapeaux, elles s'en distinguent au moins par le prix de leur modiste. Mais elles n'arrivent pas à payer beaucoup plus de 150 francs les capotes signées des meilleurs
noms; tandis qu'en 1340 un chapeau de velours fm était vendu 230 francs et qu'une grande dame d'alors déboursait 2 000 francs de notre monnaie pour un chaperon brodé d'oiseaux et d'armoiries. La femme du menu peuple, à moins de se contenter d'un réseau de lin de 60 centimes, payait en ce temps-là son chapeau de paille 2 fr. 40 et son bonnet de toile environ 4 francs.
c< Feutre )> et « paille )> servent encore, dans l'industrie, à désigner les diverses familles de couvre-chefs ; mais les matières premières dont ils se composent, sans parler de leur mise en œuvre, ont singulièrement varié : beaucoup de chapeaux de feutre sont en laine, beaucoup de chapeaux de paille sont en bois.
A mesure que le castor, trop rudement pourchassé dans les Montagnes Rocheuses, devenait rare et enchérissait sur les marchés d'Europe, on le mélangea à d'autres poils moins précieux, — d'où, le demi-castor — ; puis on se contenta de le poser « en dorure », sur les anciens feutres à haute forme d'un gris rosâtre, à raison de 30 grammes par chapeau. Depuis que le poil de castor vaut 180 francs le kilo, son usage est presque nul. Le rat musqué aux reflets d'argent, importé de Buenos- Ayres, et le rat gondin, sorte de loutre terrestre, que les États-Unis vendent 45 francs la livre, sont trop coûteux aussi pour être pratiquemment utilisés.
L'Allemagne nous envoie, avec ses propres
lièvres, ceux cF Autriche, des Balkans et d'Asie, qu'elle centralise dans ses foires. L'Angleterre expédie les « g-arennes » d'Ecosse et d'Australie; mais c'est surtout avec la dépouille de nos lapins nationaux que les manufactures françaises confectionnent le « melon » pour les chapeliers et la « cloche » pour les modistes. Sur 80 millions de peaux de lapin ou de lièvre, annuellement rasées dans notre pays, 70 millions environ viennent des simples clapiers indigènes. Le lièvre a la spécialité de fournir les sortes à longs poils; le garenne est recommandé pour les qualités mates ; mais, suivant la préparation et le foulage qu'il leur fait subir, le fabricant obtient avec les humbles lapins de chou, tantôt le feutre « poncé » ou « taupe », imitation de velours, tantôt le (( posé » ou le « flamand » qui joue la loutre.
Pour qui s'intéresse au détail et aux dessous des choses, je dirai que notre chapeau rond ordinaire absorbe à peu près 100 grammes de poil, dont le prix est d'environ 1 fr. 60. Il représente ainsi la tonture de deux lapins domestiques ; il en faut quatre lorsqu'on emploie le garenne, parce que l'animal, à l'état sauvage, a le poil moitié moins abondant.
Des humbles mains du a chineur », qui s'approvisionne chez les ménagères, les gargotiers ou simplement dans les boîtes d'ordures, les peaux de lapins arrivent, par l'intermédiaire de marchands petits et gros, à l'usine du préparateur. Elles y subissent l'opération préliminaire de Y « éjarrage »,
en passant sous une lame de couteau qui les purge de toute la bourre folle ou duvet ; on les « secrète », pour favoriser le feutrage, en les plongeant dans une eau additionnée de mercure et d'acide nitrique ; enfin on les rase. Ce travail naguère fait à la main, puis au moyen de la roue, qu'un homme actionnait en marchant comme Fécureuil dans sa cage, est maintenant exécuté par une machine d'invention américaine. La plupart des mécanismes dont se sert la chapellerie actuelle ont été imaginés aux États-Unis.
Les tondeuses font 3 000 tours à la minute ; chacune, desservie par un ouvrier, découpe par jour 1 100 peaux, dont le cuir déchiqueté, comme une poignée de crin ou de ficelle, tombe à terre tandis que le poil apparaît proprement rangé sur un plateau. Le premier se transformera en colle de peau; le second, vendu par bottes d'à peu près 40 toisons, est destiné à couvrir nos têtes. A l'Exposition universelle de 1867, le public s'arrêtait émerveillé devant un appareil, où des lapins, introduits vivants d'un côté, ressortaient de l'autre à l'état de chapeau. On abusait un peu de la crédulité des visiteurs. Le chapeau, ainsi obtenu, ne provenait pas du lapin qui semblait destiné à le fournir, mais d'un de ses frères ; c'est-à-dire de poil préparé et mis en place à l'avance pour une manifestation ostensible. La métamorphose complète aurait exigé beaucoup trop de temps, par les soins préalables qu'elle comporte.
l'habillement FEMININ 11
Tout le poil recueilli sur le corps d'une même bête n'a pas, au reste, la même valeur : avant cFêtre livré au commerce il est soumis à un triage délicat. La pelure du lièvre, par exemple, est de trois nuances distinctes : d'un jaune gris à la pointe, noire au milieu et blanche contre la chair; celle-ci, dite « émouchée », se paie le double de la précédente. Dans la peau de lapin le dos fournit une marchandise appréciée cinq fois plus cher que le ventre; pour le castor, c'était exactement le contraire.
Convertir en un tissu compact et solide ces poils, qu'aucun lien n'unit plus entre eux bien que, serrés côte à côte, ils offrent encore l'apparence d'une brosse très douce, est ce qu'on nomme le « feutrage. )) On commence par les secouer, les souffler » en terme technique, pour les épurer entièrement. Puis vient F « arçonnage » : l'ouvrier promenait, sur les brins alors brouillés et agglomérés en légers flocons, une corde à violon dont la vibration les crêpait, les fouettait comme une crème, les étalait enfin en nappe régulière. Le duvet commence déjà à s'entrelacer et à prendre corps. Le « bastissage » lui donne une forme conique, celle d'une cloche où d'un filtre h hqueur de grande dimension. Le « marchage » et le « couchage » complètent la besogne, en pliant, serrant et aplatissant ces cornets, en réglant leurs dimensions sur celle d'un patron de papier.
Après un « mouillage » indispensable pour lui
donner de la consistance, rétoffe est portée à la « foule ». Plongés en de vastes baquets de fonte, dont l'eau, maintenue à la température invariable de 100 degrés, contient une dose légère d'acide sulfurique, les prestigieux bonnets pointus de tout à rheure,faits, semblait-il,pour des pierrots géants, s'étriquent et se rétrécissent à vue d'œil, pendant qu'ils sont brassés, tordus, roulés et tripotés en tous sens. Ils se réduisent enfin au quart de leur développement primitif; tandis que leur substance gagne en épaisseur et en force ce qu'elle perd en étendue. Au sortir de ce bain où souvent elle reçoit par la teinture sa couleur définitive, la « cloche » est amenée au point où les fabricants de « formes » féminines en prennent livraison.
Le rôle du manufacturier est achevé, celui de l'artiste commence. En effet, s'il subsiste encore dans les faubourgs, quelques ateliers presque familiaux, rappelant, par leurs procédés manuels, l'ancienne organisation du métier, le temps où chaque ouvrier confectionnait lui-même ses chapeaux du commencement à la fin, — il n'en produisait en moyenne que deux par jour, — l'ensemble de la main-d'œuvre est devenu presque partout purement mécanique. Depuis « la souffleuse » et la « bastisseuse à injecteur », jusqu'à la « fouleuse » à marteaux ou à rouleaux, la transmutation du poil en feutre se fait automatiquement, y compris le « dressage » des chapeaux d'hommes sur des modèles de bois, qu'épouse la « cloche » humide
encore au sortir de la foule ; tout jusqu'à Y « apprêt » où passent les coiffes masculines que l'on veut rigides et jusqu'au ponçage à la pierre et au papier d'émeri. Cette extension du machinisme a réduit peu à peu le prix de façon du chapeau, au huitième de ce qu'il coûtait naguère. Il est descendu de 4 francs à 1 fr. 50 et enfin à 0 fr. 60.
Ceci ne suffirait pas à expliquer comment le chapeau mou ordinaire arrive à pouvoir se vendre im franc seulement au commerce d'exportation, si Ton ne savait qu'une invention moderne a remplacé le « feutre », — c'est-à-dire le poil de lapin — par la toison des agneaux, ou même par les déchets du peignage des laines. Ces derniers, bien qu'ils nous viennent de loin, — la France ne produit pas de laine assez fine pour cet emploi et tire ses approvisionnements d'Australie, du Cap ou de la Répuhhque Argentine, — ne reviennent pas, tout préparés, à plus de 2 fr. 50 le kilo. Il en faut 100 à 130 grammes pour faire un chapeau, dont la matière ne représente guère, par conséquent, plus de 0 fr. 30.
C'est, jusqu'ici, le dernier mot du bon marché, et le vendeur de ces chapeaux de laine à un franc, — les chapeaux de feutre les plus communs ne vont pas au-dessous de 2 fr. 65, — ne parvient à en retirer un bénéfice que par l'énormité de sa production. Nous avons, en France, des usines qui livrent quotidiennement 1 000 chapeaux ; il en existe une à Bruxelles qui fabrique 2 000 chapeaux,
et la plus importante du globe, à Buenos-Ayres, atteint 5 000 par jour.
Dans ces vastes établissements la laine n'est pas seulement « ouverte », cardée, bâtie en cône comme le feutre et dressée ; le cambrage, le tournurage des bords, Tappropriage au fer qui donne le brillant final, tout cela se fait à la vapeur, au moyen d'appareils perfectionnés sans cesse par les industriels des deux bémisphères, sous le coup de fouet d'une concurrence acbarnée. Tel est l'article de grosse consommation, variant à peine, un peu plus liant, un peu plus bas, un peu plus plat, un peu plus rond, mais uniforme cbaque année, et tiré à des centaines de millions d'exemplaires pour les têtes quelconques de la plèbe masculine.
Pour les femmes au contraire, le prix du feutre n'a guère d'importance ; brute, la plus chère des (( cloches » ne dépasse pas 4 francs, tandis qu'elle vaudra loO francs peut-être au sortir de chez la modiste en renom. Une différence analogue existe, entre les deux sexes, pour ces coiffures d'été que l'on continue à qualifier « chapeaux de paille », bien que la tige des diverses céréales n'y ait le plus souvent aucune part. Ici pourtant la matière même peut atteindre, par le travail dont elle est l'objet, un chiffre très élevé. Telle est en ce genre la classique « paille d'Italie. » La plus fine provient des « pointes » du seigle, récolté avant sa maturité, dans quelques districts de Toscane. Les « pointes, » en langage de métier, ce sont les sommités de
L HABILLEMENT FEMININ la
chaque tube, une longueur d'environ 25 centimètres auprès de Fépi. Le reste porte le nom de « pédale » s'emploie fendu, est moins ferme et a moins de valeur.
Avec ces « pointes » de Florence les paysannes du cru confectionnent les capelines ou a cornets » d'Italie, sortes de sacs pointus, si souples et si moelleux au toucher qu'on dirait une étoffe. Les plus beaux peuvent valoir jusqu'à 200 et 300 francs : chaque tresse est faite de 13 bouts de paille et le cornet se compose de 220 rangées de tresses « remmaillées » ensemble. La paille devant rester humide, pour ne point casser, l'ouvrage s'exécute dans des caves ; aussi demande-t-il de longs mois, parce qu'une ouvrière, sous peine de perdre ses yeux, ne peut s'y adonner pluâ de quatre heures par jour. De pareils chefs-d'œuvre ont du reste été très rares de tout temps, et Paris tout entier n'en possède pas plus de quelques douzaines.
Mais l'Italie du Nord et la Suisse nous fournissent, à des conditions assez modestes, des tresses issues de la (( pédale » du froment. Achetées par les négociants parisiens, elles sont envoyées dans l'est et le midi de la France, où nos villageoises trouvent leur gagne-pain de l'hiver à les coudre et à les façonner en chapeaux. Quant aux pailles d'origine française, elles sont trop grossières pour cet usage : l'Isère et le Tarn-et-Garonne cultivent exceptionnellement quelques graminées destinées aux sortes les plus communes; tandis qu'il nous
vient de la tresse estimée d'Allemagne ou d'Angleterre. Est-ce prédisposition de certains sols? Seule, par exemple, la province de Liège est capable de fournir la « corde )), ou paille à picot, supérieure par l'éclat à celle môme de Florence. Tout un coin de Belgique vit de cette industrie ; l'enfant y commence à tresser dès le jeune âge, plus tard il apprend à coudre et, ouvrier adulte, vient tous les ans, en décembre, à Paris, repasser et « bloquer » des chapeaux sur les moules jusqu'en juin, où il retourne travailler à la terre dans son pays.
La lutte est ouverte, d'ailleurs, pour cette marchandise comme pour toutes autres, entre les produits du monde entier : ainsi les « paillassons » anglais, un moment en faveur, ont été « tués » par les tresses de Cliinc et du Japon; ainsi encore la paille, dans son ensemble, a peine à se défendre contre les copeaux de bois, les feuillages, les fibres d'arbustes ou de légumes, dont l'ingéniosité contemporaine tire sans cesse de nouveaux éléments de chapeaux. Vers 1840 naissait à Strasbourg et dans la Lorraine allemande le chapeau de latania ou palmier « yarey «, dont la matière première venait de Cuba. Plus tard apparut le « panama », originaire de la république de l'Equateur, où il était fabriqué avec la feuille du bombo-naxa.
Léger, d'un porter agréable et d'une apparence bien plus belle qu'aucun de ses similaires de l'époque, il agrafa la vogue aussitôt. Ce premier contact de la bourgeoisie française avec le nom de l'isthme
qui devait plus tard lui coûter si cher, fut d'ailleurs de peu de durée.
Chacun a son panama,
Moi j'ai beaucoup d'peine à m'a-
coutumer au panama,
chantait un personnage comique dans un vaudeville de 1852. Le panama a reparu, comme chapeau, et a joué son rôle dans des scènes politiques toutes récentes et moins gaies. Mais ce n'était plus le vrai panama : le couvre-chef « nationaliste » qui lui empruntait ce nom provenait en général du hois de nos peupliers indigènes. De même les fibres découpées des saules que l'on cultive à Carpi, près de Modène, portent, on ne sait pourquoi, le nom de « paille de riz. »
La moitié des « chapeaux de paille » d'aujourd'hui sont des chapeaux de bois ou de sparte : le jonc commun de la Chine a fourni ces rustiques « yokos, )) qui rentraient plutôt dans l'article vannerie. Mais leur aspect fruste de paniers fut justement ce qui séduisit les femmes, jusqu'au moment où les magasins de nouveautés en ayant inondé la place, lorsqu'on les vit affichés à 0 fr. 25, ils devinrent universellement odieux. Le chapeau dit « rotin », originaire de Java, où d'ailleurs il se fabrique avec l'épiderme du bambou, eut peu après le môme sort : depuis longtemps connu, son prix élevé l'empêchait de se répandre; les marchands étant parvenus à l'offrir à meilleur marché, il fit fureur; mais sitôt que chacun s'aperçut qu'il
cessait d'être rare, il tomba dans le dernier mépris. Heureux l'inventeur d'une nouvelle tresse, s'il réussit à tenir secrète, pendant quelques années, la nature du végétal qu'il a su lancer ! Le premier qui, vers 1890, reconnut dans un melon de la Réunion, appelé « chouchou, » que les naturels du pays excellent à décortiquer, la propriété de fournir des fibres souples, lustrées et légères, baptisa ce produit du nom de « yedda », pour dérouter les investigations de ses confrères, et, grâce au monopole dont il jouissait, vendit 125 francs le kilo les tiges découpées de ce légume qui vaut maintenant 20 francs, depuis que la source en est connue. Il en fut de même du « yowa », que l'on fit passer pour venir des Indes, mais qui s'exportait réellement d'Haïti.
L'inédit de la matière ou la bizarrerie du dessin, — tel celui des coiffes de paille qui copiaient exactement des sièges de chaises, — ne constituent pas seuls le luxe de cette industrie ; il se fait en Argovie des broderies de paille, imitant la dentelle, ouvrages riches et cliers ; en Bohême, on mélange à la paille des lames de soie naturelle ou artiQcielle, du bois, du crin de cheval. Les modèles de gaufrages, godrons, reliefs et passementeries de paille, remplissent des albums entiers chez les négociants de gros. Chez la modiste, les nattes, déjà teintes en diverses nuances ou enduites de produits chimiques, sont mariées à des gazes multicolores et traitées de cent façons.
Les « formes » et les modistes.
Le fabricant de carcasses. — Les « coiffes ». — « Demi-ferme » et « souple-souple ». — Gomment s'inventent les formes. — Entre bond et volée. — Les chapeaux depuis 400 ans. — Une collection de gravures de modes. — Cornettes, tricornes, mitres, bousingots, turbans, casquettes, bandaux, bavolets et toques. — - « Mouvement de bords » et « chiffonné d'étoffes ». — Le conseil d'automne chez la grande modiste. — Histoire de Caroline Reboux. — L'atelier des modistes. — Garnisseuses et « grandes pre*mières ». — Détail d'un chapeau à 2 fr. 73. — Les clientes. — Une note de 74 000 francs de chapeaux. — Modistes de province,
La « forme » est le domaine d'un intermédiaire spécial : le fabricant de carcasses, chez qui les feutres entrent en « cloches », les pailles en tresses ou en cornets et la sparterie en pièces, pour s'y modeler au goût du jour, et en ressortir sous des apparences qui rappellent vaguement, tantôt le bourrelet d'un bébé ou le sombrero d'un planteur, tantôt les antiques aumusses des chanoines ou les « bourguignotes » ogivales, empruntées aux gens de guerre du xv^ siècle. Les feutres sont d'abord « apprêtés », c'est-à-dire trempés dans la gomme adragante, ou dans celle des cerisiers de la forêt
Noire, qui les pénètre et leur donne du corps. Séçhés à Fétuve, puis rafraîchis et assouplis par un passage à la vapeur, ils sont enfin appliqués, — dressés — sur des moules de bois, dont ils prennent le galbe et la structure. Un travail à la brosse, à l'éponge et au fer chaud leur communique le brillant définitif.
Les types trop contournés ou renversés pour se laisser « bloquer » d'une seule pièce sont façonnés en deux morceaux, fond et bords, que Ton assemble ensuite par la couture. Les simples coiffes de tulle, avant d'être corsetées de laiton, subissent une préparation analogue sur des gabarits de cuivre brûlants. Quand à la sparterie, employée à faire les « passes », partie comprise entre la calotte et les rebords, c'est un léger tissu de bois, longtemps importé de Russie et d'Autriche, fabriqué à Paris maintenant, à qui l'amidon confère une rigidité variable depuis le « demi-ferme » justju'au « souple-souple ».
Les menues fournitures sont ici de peu de valeur : Une carcasse de tulle de coton coûte 0 fr. 50 et se confectionne en vingt minutes ; mais les moules coûtent 20 francs en bois et 65 francs en cuivre. C'est la grosse dépense des industriels de cette catégorie ; c'est aussi la raison d'être de leur bénéfice et le secret de leur succès. L'une des maisons notables de la capitale, qui livre aux modistes 50 000 chapeaux par an, établit chaque année environ 600 formes différentes en bois, dont la plupart ne
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servent à tirer qu'un très petit nombre d'exemplaires. Quelques-unes seulement réussissent, et doivent compenser tous les débours. Dans la ferveur de la nouveauté, durant les premières semaines qui suivent leur apparition, celles-là se vendent jusqu'à 23 francs,-^ six fois le prix de la matière.
C'est un métier que l'invention renouvelle sans cesse, 011 les idées se happent, comme on disait jadis, « entre bond et volée ». Le hasard y joue son rôle : l'un des plus achalandés aujourd'hui dans cette branche de négoce me contait que son père, apprenti chapelier en 1848, désireux d'offrir à une grisette qui accueillait ses hommages, un de ces petits cadeaux qui entretiennent... l'affection, s'avisa, faute d'argent disponible, de lui fabriquer une capeline, en collant sur du carton la peluche de soie dépiautée d'un vieux chapeau d'homme. Le résultat fut jugé admirable ; le jeune ouvrier recommença et perfectionna son type, pouvant à peine suffire aux commandes. De là l'idée lui vint de faire d'autres chapeaux en étoffes de fantaisie : il créa des ateliers, étendit sa clientèle, et mourut à la tête d'un des premiers comptoirs de la place.
Les dames ont, depuis trois ou quatre cents ans, surmonté leur chef de tant d'appendices qu'elles ont nommé « chapeaux », ou qui ont passé pour tels, qu'il semble difficile de découvrir, sur ce terrain, du neuf qui ne soit pas un peu vieux. Aussi est-ce
du passé que la plupart des inventeurs actuels tirent leurs inspirations : la maison Liez possède une collection de livres et de gravures de modes, du xvi^ siècle jusqu'à nos jours, supérieure dit-on, au point de vue de la variété, à celle même de la Bibliothèque nationale. Elle a figuré à l'Exposition dernière, et les amateurs l'estiment à un prix énorme. Il y a de tout dans cette galerie, qui commence par le minois folâtre d'une reine de la main gauche, en 1470, et se termine par la silhouette pensive d'un « trottin » de 1902.
Que d'imagination, juste ciel ! et combien les hommes ont de génie pour avoir su accommoder tour à tour, au visage féminin, des encadrements si variés et si contraires ; de ces coiffures sphériques, carrées ou pointues, tantôt élancées et sveltes, tantôt aplaties et écrasées, les unes ressemblent à des cornettes de religieuses ou à des tricornes de mousquetaires, les autres à des mitres d'évêques ou à des bousingots de marins. Il en est qui copient le turban des bédouins ou le « corno » des doges de Venise ; il en est qui rappellent le bandeau des reines ou la casquette d'automobile, flanquée depuis peu des ailes de Mercure. Des « tromblons » à panaches ont été délaissés pour des « calèches » à bavolets, et parfois les têtes sont passées brusquement d'un attirail formidable qui les enclavait jusqu'au cou à des toques qui couronnaient à peine le sommet du crâne.
On ne sait quoi admirer davantage, de la plasti-
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cité des faces humaines qui, si bizarrement enchâssées et embordurées, continuent de plaire, ou de l'incohérence des goûts qui attachent successivement les agréments et la bienséance à des choses tout opposées. Car les parures mises aujourd'hui au rang des choses passées et qui ne sont plus ont, chacune en sa nouveauté, embelli celles qui les portèrent.
Au fait, n'est-ce pas naïveté de s'étonner des révolutions de la mode dans le costume, lorsque la mode change sans cesse, au long des siècles, dans le parler et dans le style, dans le gouvernement et dans la cuisine, dans les parfums et dans les dévotions, dans l'ameublement et dans les idées, dans les divertissements et dans les études, dans les relations des sexes et dans les rapports do famille, dans les arts et dans la façon de vivre, dans la morale môme et par exemple dans ce qu'on appelle « l'honneur », enfin dans tout ce qui nous intéresse, dans tout ou presque tout ce que nous disons, pensons, aimons, louons ou méprisons ?
La mode ayant donc beaucoup changé dans les chapeaux, c'est, semble-t-il, une tentative très supérieure aux forces d'un simple fabricant que celle de découvrir un a mouvement de bord », un (( chiffonné d'étoffe, une « pose de plumes ou de fleurs », une courbure enfin, un pli ou une disposition quelconque, que nul avant lui n'ait imaginé. Il en rêve pourtant et va par la ville, l'œil ouvert, là où le monde se réunit. Il hante les musées,
interroge les provinces et l'étranger, recherche les accoutrements populah^es et cueille ses modèles « à la pipée ». Les théâtres lui sont aussi de grand secours ; les actrices qu'il coiffe lancent ses créations : un chapeau porté par l'héroïne d'une pièce à succès donnera le style à toute une saison.
La grande modiste, qui achète feutres ou pailles ainsi façonnés, les modifie encore. Souvent elle en ordonne d'avance le dessin à sa guise, ou l'exécute elle-même en collahoration avec ses « premières ». On tient conseil en septembre ; chacun arrive dans le bureau de la patronne avec son sac plein de projets en papier ou en mousseline ; chacun s'efforce de sculpter ses idées en tulle ou en sparterie. Le résultat obtenu est successivement essayé sur vingt-cinq têtes de la maison, pour en mieux apprécier la perspective dans tous les sens et en corriger les défauts. L'ouvrière qui veut arriver se laboure la cervelle sans relâclie ; son imagination, pour être fertile, doit demeurer perpétuellement en éveil. Celle dont ses compagnes disent plaisamment (( qu'elle n'attrapera pas de méningite » n'a aucune chance de parvenir. Or « la mode » réserve à ses élues des situations très lucratives.
Je ne parle pas des privilégiées qui fondent et dirigent les maisons célèbres, dont le nom fait autorité dans les boudoirs comme celui des classiques dans les écoles. Celles-là sont « nées dans une peau de bonheur », suivant l'expression de la
légende Scandinave pour les enfants à qui tout doit réussir dans la vie : Ode, Alexandrine ou Hofële sous FEmpire ; aujourd'hui Virot, Reboux ou Esther Meyer. Leurs signatures, au fond des chapeaux, suffisent à en doubler la valeur ; elles atteignent ou dépassent le million comme chiffre d'affaires et réalisent une moyenne de 400 000 francs de profit net. Ces gains distribués à des actionnaires, lorsque la raison sociale ne représente plus qu'une société de commerce quelconque, sont, chez une des grandes « faiseuses » du jour, exactement partagés entre la maîtresse et ses ouvrières. Cette moitié des bénéfices y est répartie entre 70 personnes à peu près, dont quelques-unes ont touché de ce chef, l'an dernier, jusqu'à 16 000 et 20 000 francs de gratification.
La patronne à qui ce procédé généreux mérite une mention spéciale, M"''' Caroline Reboux, était la quatrième enfant d'un homme de lettres marié à une fille noble et pauvre; il laissa les siens, en mourant, dans un état voisin de la misère. Placée à 18 ans, comme sous-maîtresse, dans un pensionnat de Fontainebleau où elle s'ennuyait ferme et ne touchait nul appointement, elle revient à Paris, en quête d'un emploi meilleur, et reçoit l'hospitalité d'une amie qui logeait dans le haut de Montmartre, au troisième étage,
La (( dame du dessous », qui faisait des chapeaux la fit entrer, après lui avoir vaguement enseigné son état, dans une maison d'exportation où elle
était surtout employée aux réassortiments et aux courses, avec la nourriture : pour tout salaire. Admise ensuite, comme g-arnisseuse à 100 francs par mois, chez une véritable modiste, son goût personnel commençait à se développer, lorsque, après son mariage, elle résolut de travailler chez elle à façon : on la payait 3 francs par chapeau et elle en confectionnait six par jour.
Cependant, sur le conseil d'un marchand de soieries et d'un fabricant de tresses de paille qui lui offraient du crédit, elle osa s'établir à son compte : petite boutique au fond de la cour, rue de Richelieu, au loyer annuel de 700 francs, où, faute de bonne, la nouvelle a marchande de modes » frottait ellemême son parquet et repassait ses rideaux. La clientèle «bourgeoise » était lente avenir; souvent il fallait vendre, le cœur serré, ses modèles inédits, troussés si gentiment et sur qui l'on fondait tant d'espérances, à des confrères de province auxquels, seuls, en reviendrait l'honneur.
Peu à peu le nom se répétait pourtant. — « Connaissez-vous, ma chère, cette petite Reboux! » — De l'une à l'autre l'adresse se colportait ; chaque jour amenait de nouveaux visages. Entre temps la modiste avait monté ses prix et s'installait dans un local plus vaste. Elle y fut vite débordée et déménagea encore. La renommée était venue, éclatante, irrésistible, se propageant, comme le feu dans la paille, dans les mémoires passionnément badaudes des mondaines qui sacrent la réputation.
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Les étapes successives parcourues, dans son ascension vers le succès, par la personne philanthrope dont je viens de conter l'histoire, résument la diversité de hesog'ne et de situation des modistes d'aujourd'hui.
Autour des longues tables de l'atelier, où les grands manchons verts concentrent la lumière des lampes électriques, sont assises coude à coude, ici les « petites mains » à 50 francs par mois et les premières apprêteuses, là les garnisseuses ordinaires et les (( créatrices » du rang supérieur, à 500 francs de gages mensuels. Sous les doigts de celles-ci, les informes choses de tulle ou de carton, qui ressemblaient tout à l'heure à des sacs d'étoffe ou à des moules de pâtisserie, à des tambours de basque ou à des boîtes à bonbons ayant reçu des coups de poing, prennent doucement, tout doucement, l'aspect de chapeau.
Tandis que de leurs mains sortent des objets gracieux, ces jeunes et fraîches créatures travaillent en riant, et leur gai babil forme une musique agréable. Elles paraissent s'amuser de leur ouvrage; elles l'aiment en tout cas et sont fières quand elles voient « leurs » chapeaux passer, dans la rue, sur des fronts qui en soient dignes. A l'atelier, la majorité des ouvrières sont des épouses ou des vierges sages. Les vierges folles dominent parmi les demoiselles des salons de vente, dont le principal mérite est d'essayer les modèles en les faisant valoir sur des forets de cheveux ; car un chapeau sur le cham-
pignon « n'existe pas », il ne commence « crôtre » que sur une tête.
Il faut fixer le choix des clientes, tandis qu'affairées elles vont d'un coin à Fautre, parmi ces longues tiges de bois oii se balancent les coiffures fleuries, — parterre à la française planté de rosiers greffés, — et tandis qu'anxieuses, elles restent devant la glace, les traits crispés par le doute, se souriant àelles-mêmes avec angoisse parce qu'elles ne sont pas tout à fait sûres d'être, avec ces oiseaux, ou ces fleurs, ou ces rubans, aussi jolies qu'elles peuvent être jolies. Les maîtresses vendeuses apprécient d'un coup d'œil l'esthétique de chaque physionomie : elles savent, par des cadres harmonieux, raccourcir les longs nez et rabattre les nez retroussés. On ne les écoute pas toujours : Tétrangëre, entichée d'un « Montespan » volcanique qui ne lui va nullement, prétend, malgré tout, qu'il lui aille; la bourgeoise placide qui demande « le chapeau de M"® X..., » flambante divette du boulevard, serait furieuse qu'on lui déconseillât trop d'en faire emplette, comme ne convenant pas à son genre de beauté.
11 est dans la « Mode » beaucoup de déclassées qui, réduites au travail manuel, ont choisi cette profession pour son côté artistique. Le goût y est la qualité nécessaire ; ce qui donne au personnel un caractère plus relevé, plus délicat, que celui de la couture. Gela le rend aussi plus coquet; la modiste s'attife avec un rien : d'un journal plié en
deux elle se faisait une « tournure ». En un quart d^heure, tout un atelier d'ouvrières se transforma, un soir, par manière de jeu, en un salon de femmes décolletées.
L'air familial d'un calme atmosphère, les visages sûrs du lendemain, que Ton rencontre en certaines maisons, et qui contrastent si fort avec les descriptions pessimistes de sociologues éminents, ne sont pas, — il faut le dire, — le partage de toute la corporation. Il y a toujours des quartiers réservés à certaines branches de commerce : une centaine de boutiques formaient, dans le Palais-Royal de la Restauration, les galeries de bois appelées « le camp des Tartares, » très improprement, puisqu'il ne s'y trouvait guère que des modistes. Aujourd'hui la rue de la Paix, oii stationnent, le long de chaque trottoir, trois coupés de front entre 4 et 6 heures de l'après-midi, possède trente-sept modistes sur un parcours de 270 mètres.
C'est la mode du monde, du moins celle du (( beau monde » de tous pays. Là sont les garnisseuses que l'on s'arrache à prix d'or, les « grandes premières » rétribuées même pendant leurs vacances. Ailleurs la situation change : une « bonne main, » qui peut gagner jusqu'à 150 francs par semaine pendant la saison, se fait 40 francs avec peine durant le chômage ; en descendant un à un les échelons du métier on arrive aux apprêteuses à 2 fr. 50 par jour. D'ailleurs, dans le commerce d'exportation, dans la fabrication de gros, qui
fournit la grande masse des coiffures féminines, la division du travail cesse ; chaque ouvrière établit seule son chapeau pour une somme qui varie de 3 francs jusqu'à 0 fr. 40. C'est là le dernier mot du bon marché : il s'applique au chapeau de deuil, en crêpe anglais, à 23 francs la douzaine. Une femme arrive à en faire quinze par jour; ils se composent d'une carcasse de 0 fr. 25 et d'un mètre d'étoffe à 0 fr. 85.
Un peu au-dessus figure le chapeau de 2 fr. 75, — prix de vente, — qui ne revient pas à plus de 1 fr. 90. Car le marchand doit gagner, brut, 30 p. 100, sur lesquels il prélève ses frais généraux. La façon est à peu près la même que pour le précédent et les fournitures comportent deux mètres et demi de ruban à 0 fr. 20 le mètre, et un piquet de fleurs à 0 fr. 25. Puis on arrive au chapeau demi-bourgeois, que des industries spécialisées offrent à prix fixe ou qui sont marqués « à l'œil )>, à des taux variables, suivant leur aspect plus ou moins flatteur, par les magasins de nouveautés. Pour ces derniers, au reste, la lutte est difficile ; ils ont beau « sacrifier )> les articles chers, leurs rayons sous ce rapport demeurent ternes et les bonnes faiseuses croient déchoir en entrant à leur service.
Avec le prix augmentent et la façon et les fournitures : celles-ci reviennent plus cher qu'on ne se le figure. Il semble qu'il entre si peu de marchandise dans un chapeau. Les grandes maisons ont
une OU plusieurs employées exclusivement préposées à la manutention et au contrôle des matières mises en œuvre par l'atelier : elles établissent, sur une fiche séparée, le détail de chaque coiffure, en inscrivant, au-dessous du chiffre invariable de 10 francs pour la façon, la valeur d'achat des étoffes, fleurs et plumes, des colifichets multiples, des riens délicieux qui en font l'ornement. En haut de ces feuilles, constituant l'état civil de l'objet, sont ménagés des blancs, où Ton porte le nom de la garnisseuse, de la vendeuse et enfin de la personne qui l'achète.
Au bas figure le total des débours..., que l'on double pour déterminer le prix de vente. Le bénéfice est donc de 60 francs sur un chapeau de 120 francs. Est-ce trop payer l'inspiration et le génie se peut-il marchander? Le fait est qu'il se marchande souvent et que souvent il se livre gratis. Une cliente gentille, mais peu aisée, demande-t-elle un rabais ? La maison, sur sa belle mine, n'hésite pas à le consentir ; il y a beaucoup de sentiment dans la mode et la réclame y est toujours utile. C'est ainsi que les actrices paient un prix de faveur ou que l'on propose même à quelques-unes de leur fournir pour rien leurs chapeaux « de ville )), à la condition de leur faire aussi les chapeaux de théâtre, qui constituent la meilleure des publicités.
Parmi les élégantes enragées, parmi les demimondaines richement pourvues, qui commandent
chaque année pour 5 000 et 6 000 francs, — un procès récent, plaidé devant le tribunal de la Seine, mit aux prises avec sa modiste, pour un solde de facture assez bénin, une dame qui avait en cinq ans, fait emplette de 74 000 francs de chapeaux, — il se trouve d'assez nombreuses défaillances à passer aux profits et pertes... ou à peu près. Une maison connue, désespérant d'obtenir de Fépouse, attrayante mais insolvable, d'un député de FOuest, paiement d'une note de 12 000 francs, fît opposition sur l'indemnité parlementaire du mari, non moins dénué de ressources que sa femme, et fînit par obtenir un jugement qui lui alloue, jusqu'à règlement définitif, la somme de 50 francs par mois. Les accidents de ce genre sont moins fréquents dans le commerce de gros ; mais il y faut compter avec les voyages et les avaries qui fanent les chapeaux : les modistes de province, pour ne se point charger de marchandises, demandent à Paris, de droite et de gauche, de nombreux « choix à condition » au moment des fêtes, quittes à renvoyer plus tard ce qu'elles n'ont pas écoulé.
Plumes et fleurs.
Les oiseaux. — Paradis et couroucous ; « multifils » et « gorges d'acier » à 150 francs. — Les imitations ; vraies et fausses « aigrettes ». — Les races disparues ; 1' « argus ». — Plumages factices et imaginaires. — Ailes de pie, gouachées à la main. — Espèces exotiques ou communes. — La « fantaisie ». — Les plumes d'autruche dans le passé. — Autruches de Syrie, d'Egypte et du Yemen. — La disette de plumes au milieu du xix* siècle. — Elevage de l'autruche domestique au Gap. — Les plumes « à doublures ». — Les « couteaux ». — Le blanchiment et la teinture des plumes, — Les fleurs artificielles d'autrefois. — Les « chapeaux de roses ». — Tiges de caoutchouc ; moelle d'arabia. — La chair vivante des corps de fleurs. — Fabrication des feuillages. — Presses à découper et moules à ondulations. — Les quatre spécialités du fleuriste. — Division du travail. — Roses à, 10 francs et à 0 fr. 25. — Les chapeaux de soie, pour hommes,
L'agrément le plus coûteux que comportent les chapeaux de nos contemporaines, ce sont les oiseaux. Le « paradis » blanc et noir vaut 60 francs ; les « couroucous » de l'Inde, les « multifils » ou les « gorges d'acier » se paient 130 à 150 francs, et il en faut trois pour garnir une toque ordinaire. On les imite fort, il est vrai, et les copies ne diffèrent pas trop du modèle : le faubourg Saint-Denis
fabrique à merveille des petits volatiles jadis importés du Japon, et les « aigrettes », à 20 francs la pièce, lorsqu'elles proviennent réellement des oiseaux de ce nom, sont le plus souvent remplacées par d'estimables contrefaçons à 0 fr. 50.
Depuis un tiers de siècle cette industrie a subi une transformation complète : non seulement elle travaille les sortes les plus communes, tirées de nos basses-cours, de façon à simuler les plumes exotiques de n'importe quelle contrée; non seulement elle perpétue, par d'iiabiles postiches, des familles ornithologiques fort en vogue bien qu'à peu près disparues, comme celle de 1' « argus » ; mais elle arrive, par des mélanges compliqués, par des assemblages, découpures et recollages, à créer des types que la nature ne connaît pas, des plumages factices et imaginaires.
La recherche des idées, consistant à utiliser, combiner et déguiser de mille façons les manteaux de la gent ailée est chez nous si active : Paris est si bien, pour les idées, le premier marché du monde, comme Londres est le premier pour les matières premières, que les plumes d'autruche, dont le commerce à l'état brut est centralisé en Angleterre, passent et repassent le détroit pour se faire teindre, friser et préparer en France en vue de la vente.
Si les ailes d'alouette ou de pie, gouachées à la main afin de singer celles des papillons; si la plume des dindes ou des canards, convenablement tra-
vestie orne aujourcriiuileschapeauxles plus soignés; si l'on y voit figurer la dépouille du gibier le plus vulgaire, faisan ou perdrix, des oiseaux de mer ou d'eau douce les plus répandus, tels que goélands ou martins-pecheurs, les espèces exotiques jouent néanmoins un rôle beaucoup plus grand que jadis. La liste est innombrable de celles qui sont importées chaque saison; leur énumération ressemblerait à un catalogue d'histoire naturelle. Du condor au bengali, du colibri d'Amérique au lophophore d'Hindoustan, il est mis couramment en œuvre aujourd'hui mille plumages rares ou inconnus de nos pères, ceux de ces oiseaux aux couleurs étincelantes qui peuplent les forêts du continent africain.
Tout ce contingent, étranger ou indigène, n'est cependant, en terme de plumassier, que de la « fantaisie ». C'est ainsi que l'on dénomme tout article autre que la plume d'autruche ; et en effet celle-ci représente, à elle seule, un trafic plus important que toutes les autres ensemble. Venu d'Orient au moyen âge, ce luxe n'avait fait que croître jusqu'à la Révolution ; les panaches qui, durant la guerre de Cent ans, illustraient le heaume des chevaliers et le chanfrein ciselé de leurs chevaux, étaient passés, au temps de Marie-Antoinette, dans les cheveux des femmes de qualité.
Les plumes dont on faisait usage en Europe, au xvf siècle, provenaient presque toutes des États barbaresques ; l'autruche était alors commune dans le nord de l'Afrique et du Sahara. Les indigènes de
l'intérieur la chassaient avec acharnement et vendaient sa dépouille, par Fintermédiaire des caravanes, aux navires provençaux ou génois qui touchaient sur le littoral. Au siècle suivant, comme la consommation augmentait, les habitants d'autres pays, où l'autruche vivait en troupes nombreuses, entreprirent ce commerce de plus en plus lucratif. On vit entrer dans la circulation les plumes d' « Egypte », qui venaient du haut Nil et de Nubie; celles du « Yemen », exportées de la péninsule Arabique; celles de « Syrie », originaires de la Mésopotamie et du plateau de l'Iran. Enfin, dans les dernières années du x\uf siècle, apparurent les (c plumes du Cap » et celles du Sénégal, qu'on se procurait principalement aux environs du Gap Bojador.
Chacune de ces variétés avait ses caractères propres ; les animaux qui les fournissaient appartenaient à des familles différentes. Les plumes de Syrie passaient pour les plus belles : très longues, fines, soyeuses, d'une parfaite élégance de forme. Celles d'Egypte et de Barbarie, remarquables par leur souplesse etl'éclat de leurs couleurs, tenaientle second rang. Beaucoup moins prisées étaient les plumes du Cap, au duvet grêle et maigre ; quant à celles du Yémen, courtes, peu fournies, mal construites, on les considérait comme de mince valeur.
On n'estimait guère alors que les plumes blanches et noires ; les blanches surtout, qui se trouvent seulement sur l'oiseau mâle, dont elles ornent les ailes
et la queue. Fort rares par conséquent, celles-là se vendaient extrêmement cher. Les plumes grises, au contraire, qui garnissent les autres parties du corps chez le mâle et le corps entier de la femelle, étaient si peu appréciées que souvent les chasseurs ne se donnaient pas la peine de les recueillir. Des foires d'Alep, des comptoirs du Caire, de Tunis ou de Tanger, ces marchandises étaient dirigées, sur Vienne et Livourne. Plus tard un troisième marché s'établit à Londres pour la plume du Cap. Bien que la France ne reçut directement que les envois insignifiants du Sénégal, c'était pourtant chez elle, en dernière analyse que venaient se déverser tous les autres arrivages, parce que ses ouvriers savaient, seuls, manipuler la plume brute.
Brute ou travaillée, les négociants européens avaient commencé, vers 1830, à ne plus pouvoir l'acquérir avec la même facilité qu'autrefois. Elle se raréfiait d'année en année : les belles plumes valaient une cinquantaine de francs, on en offrait dans les corbeilles de mariage. Le renchérissement fut tel que ces produits semblaient destinés à ne trouver bientôt plus que peu d'acheteurs. Les chasses, depuis trois ou quatre siècles, avaient détrui t tant d'animaux que l'autruche, redescendue d'abord du nord de l'Afrique au Soudan, émigrée ensuite au sud, y était très difficile à capturer dans les immenses plaines de la région du Cap. En Arabie et dans l'Iran, les mêmes causes avaient produit les mômes effets. Malgré la prodigieuse fécondité
de ranimai, on pouvait craindre qu'il devînt un jour introuvable.
Nul n'ignorait que les anciens étaient parvenus à domestiquer l'autruche ; que, de nos jours, les tribus de Nubie et surtout les Boers du Transvaal et de l'Orange, au lieu de tuer les animaux qu'ils avaient forcés, les gardaient captifs dans de vastes enclos, pour les plumer à intervalles périodiques. Mais Félevage et la production méthodique de cet oiseau étaient regardés comme une chimère. La Société française d'Acclimatation mit la question au concours de 1836, et le prix fondé par elle fut remporté, après diverses expériences, en 1862, par M.Hardy, directeur de la pépinière du gouvernement général de l'Algérie, qui avait obtenu de plusieurs couvées un nombre respectable de petits autruclions, les avait élevés et fait reproduire à leur tour. Stimulés par l'heureuse issue de cette tentative, les colons anglais et hollandais organisèrent de grands parcs à autruches. On ne comptait dans l'Afrique du Sud que 80 de ces animaux à l'état domestique lorsqu'ils commencèrent leurs opérations en 1865. Dix ans plus tard le nombre avait passé à 22 000 et atteignait 50 000 en 1880, d'après un recensement officiel. L'exportation des plumes suivait un développement parallèle : de 1 500 kilos au début, elle s'éleva progressivement à 30 000, 60 000 et 90 000 kilos, représentant une valeur de 23 millioEs de francs et devenant, après les diamants et la hiine, le principal trafic de la colonie.
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Grâce à clés appareils perfectionnés crincubàtion, la réussite des couvées est toujours assurée ; à 3 ans Tautruche est parvenue à Fâge adulte, et sa période de productivité dure une quinzaine d'années. L'entretien annuel coûte environ 90 francs par tête et la tonte, représentée par l''°,500 de plumes, rapporte au minimum 250 francs et a parfois dépassé 1000 francs; l'élevage est donc très rémunérateur.
La plume ne s'arrache pas : elle se coupe, à une petite distance de la peau, tous les huit mois au Cap et tous les dix mois en Algérie, où cette industrie est aussi en voie de développement. Le tuyau, resté sur l'animal, se flétrit alors et tombe au bout de quelques semaines, tandis que pointe une plume nouvelle.
Les preneurs systématiques du « bon vieux temps )), — il s'en trouve parmi les plumassiers comme ailleurs, — prétendent que le duvet des autruches en liberté était, comme tout ce qui pousse à l'état sauvage, plus fort que celui des oiseaux privés de maintenant; que l'animal parqué se tourmente, se gratte, et qu'un coup de bec sur une plume lui fait perdre toute sa qualité. Les partisans du progrès remontrent au contraire que les autruches du Cap, par une nourriture appropriée et des soins intelligents, donnent de très belles plumes tandis qu'elles n'en fournissaient autrefois que de médiocres. Un détail tendrait à prouver que les types actuels ont dégénéré : on ne connaissait
naguère que les plumes « simples )), c'est-à-dire satis doublure; tandis qu'elles sont très rares aujourd'hui, et ce qui semble « une plume « n'est autre chose que la juxtaposition de deux ou trois cousues ensemble.
Les contempteurs du passé objecteront sans doute qu'en perfectionnant la nature, par ce groupement subtil, ils utilisent des « couteaux », — c'est le nom des spécimens communs, — dont, isolément, on ne pourrait rien faire. La plume brillante, veloutée, unissant la fermeté des duvets à la souplesse de la côte, bien « coiffée » aussi, c'està-dire ayant de l'arrondi dans sa forme, n'est pas facile à rencontrer. Le touriste paie avec joie et rapporte précieusement dans ses bagages, de Matarieh, près du Caire, d'Algérie ou du Cap, des plumes de 40 sous qui lui ont été vendues 10 francs. Mais les professionnels savent combien peu les 2S0 plumes, dont se compose ordinairement le kilo, peuvent fournir d'échantillons irréprochables.
Entre le moment où elle quitte les ailes de l'oiseau et celui où elle arrive aux ateliers de la modiste, la plume de « fantaisie » ou d'autruche passe par une série de préparations : savonnées mécaniquement dans des tonneaux d'eau chaude, séchées à la vapeur, elles sont ensuite battues à la machine, après avoir été recouvertes d'une poudre d'amidon impalpable qui favorise leur épanouissement. D'autres procédés permettent de modifier presque à volonté la coloration primitive des plumes
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et de réunir même sur une seule des colorations différentes.
Parmi ces inventions récentes, l'une des plus notables consiste dansle blanchiment de la dépouille, grise ou noire, de l'autruche. La chimie n'obtint un résultat parfait qu'avec de longs tâtonnements : elle se servit d'abord, pour dégrader les teintes sombres, du bichromate de potasse décomposé par l'acide sulfurique, qui donnait un ton plombé, un blanc impur ; plus tard elle usa d'hydrocarbures et spécialement d'essence de térébenthine. Elle eut enfin recours à Feau oxygénée, qui transforme aujourd'hui en plumes d'une blancheur éclatante, prêtes à être livrées telles ou nuancées en clair, toutes celles dont on ne pouvait jadis tirer parti qu'en les trempant dans des bains de couleur foncée.
La mise en œuvre des plumes apprêtées, travail presque exclusivement féminin, comporterait, comme tout ce qui touche à la toilette, une mortesaison écrasante, si les ouvrières n'exerçaient pour la plupart les deux métiers de plumassiëre et de fleuriste, dont les chômages se produisent périodiquement à des époques différentes.
La fleur artificielle ressemble fort peu au produit rudimentaire qu'elle était encore il n'y a pas beaucoup d'années : papier ou percale également grossiers, qui ne rappelaient en rien la finesse et l'aspect des végétaux; tiges en fer ou en laiton ayant une rigidité de choses mortes; coloris et formes sans exactitude, évoquant à peine le sou-
venir des modèles imités, tels étaient les spécimens barbares dont se contentaient nos g-rand'mères, depuis le temps lointain où la mode féodale avait disparue, qui consistait à porter chaque printemps des fleurs naturelles sur la tête, des « chapeaux de roses » ou des « chapeaux de violettes de mars. »
A Tancienne tige métallique a été substituée la tige flexible en caoutchouc, sur laquelle tremble la fleur factice, souple comme la véritable et prête comme elle à s'envoler; pour les calices, des tissus nouveaux simulent à s'y méprendre ceux des plantes elles-mêmes ; le papyrus ou « moelle d'arabia » procure la sensation, grasse et froide au toucher, de la chair vivante des corolles. Des apprêts spéciaux figurent les pistils et les étamines, et reproduisent ces petits organes avec toute la délicatesse de la réalité. Aux couleurs criardes et brutales a succédé la gamme des nuances infinies de l'aniline; aux types de convention des copies scrupuleusement étudiées sur la nature. Eclat changeant, délicieuse coquetterie, exhalaison fraîche des corps de fleurs, onctueux et délicats, créés pour augmenter la séduction des corps de femmes, l'industrie est parvenue à faire boire à nos yeux Fillusion de tout cela.
Et pour des familles horticoles miraculeusements différentes, fleurs communes ou « distinguées, » fleurs apprivoisées ou sauvages, depuis les souveraines familières de nos festins et de nos fêtes, roses ou camélias, lilas ou jacinthes, jus-
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qu'aux bizarres et énervantes orchidées > filles des pays brûlants et malsains.
Pour la fabrication des feuillages, on a imaginé des étoffes dont le grain change suivant qu'elles représentent telle ou telle variété botanique. Les presses qui servent à découper les feuilles et les moules d'acier gravés en creux, au moyen desquels on leur imprime les ondulations nécessaires, ont subi une transformation profonde. A Paris, la gravure de ces moules produit des chefs-d'œuvre artistiques. On ne savait jadis faire les fruits qu'en cire ou en verre : leur apparence était lourde, disgracieuse. Grâce à l'emploi de préparations chimiques on obtient maintenant des fruits « mous », si réussis que les dames peuvent, suivant les caprices de la mode, porter des cerises, des marrons, des légumes oii non seulement la vue mais le loucher se trompent.
Que de substances, en apparence hétéroclites, entrent dans la confection de ces fantômes de fleurs et de fruits ! Taffetas ou peluche, florence ou gaze, nansouck ou jaconas, satin de coton, meilleur que celui de soie pure, mousseline et surtout batiste, matière première des belles qualités, baleines et gutta-percba, baudruche, colle de poisson, dextrine, verroteries travaillées à Venise, poudres « étincelle » ou diamantée, de paillon, de bronze ou de brocart, importées d'Allemagne, papier a serpente » fourni par l'Angleterre ! Le tout mis en œuvre par de nouveaux outillages, qui ont simplifié laproduc-
tion et abaissé le coût des fleurs ordinaires. De sorte que la consommation, activée par la baisse du prix, a doublé dans les trente dernières années.
A Paris — c'est à Paris surtout qu'elle se pratique — la fabrication est morcelée entre des maisons distinctes, qui chacune ont spécialisé quelque détail et s'attachent à le porter au plus haut point possible de perfection. Des quatre débouchés du fleuriste : toilette féminine, églises, cimetières et plantes d'appartement, chacun est exploité par des catégories d'artisans qui excellent dans une branche et n'en sortent pas. Une dizaine au moins se partagent la toilette : les uns ne font que la fleur d'oranger pour mariée ; d'autres se confinent dans les bruyères et fougères; de chez ceux-là viennent les fleurs communes, de chez ceux-ci les fruits, etc. Encore chaque atelier s'adonne-t-il à une flore particulière : tel ne traitera que la rose; tel autre que la pâquerette; tel autre que les boutons.
Le rosiériste même ne fabrique pas ses pétales, mais les achète souvent tout teints et préparés; il établit deux ou trois types chaque année et reçoit de l'étranger des commandes de milles douzaines à la fois. L'exportation s'élève aux deux tiers de la production totale.
L'ouvrière, toujours appliquée à la même besogne acquiert une habileté de main, une virtuosité prodigieuse. Chaque mois il surgit à Paris un produit, une méthode, une améhoration nouvelle, et il se trouve qu'au bout de l'année toutes ces petites
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innovations réunies ont fait faire à cette industrie beaucoup de progrès. Dans de vastes établissements l'attention se disperserait forcément sur une foule d'objets; des difficultés matérielles s'opposeraient à ce qu'on introduisît dans la main-d'œuvre les mille changements imperceptibles qu'on y apporte au jour le jour. Ce perpétuel renouvellement est impraticable par exemple dans les usines florifères d'Allemagne.
Le soin qu'exige la fleur de tout premier ordre est d'ailleurs incroyable : les nervures s'y tracent à la main, avec un fer ou une plume d'oie qui donne le ton plus clair ou plus foncé. S'agit-il de copier une grappe de. lilas naturel composé d'environ 200 pétales on en prendra, pour faire la grappe artificielle, 400 que l'on collera deux par deux l'un sur l'autre; de sorte que dans la fleur apocryphe, comme dans le lilas authentique, chaque pétale a sa face et son revers différent, qui ne risquent pas de s'imprégner des nuances l'un de l'autre à la teinture.
La coloration à l'alcool, transparente, fragile, de ces produits de grand luxe, exige des précautions minutieuses; entre Paris et Londres, des hserons ou « belles de jour » passèrent du bleu au vert par suite d'un emballage défectueux. Des roses du plus beau rouge deviennent blanches en quelques heures, dans un local fraîchement peint, par la seule évaporation de la térébenthine.
Même l'ouvrière affligée d'une mauvaise haleine,
OU qui mangerait habituellement de l'ail, aurait une influence néfaste sur la tonalité des parures ou des guirlandes qu'elle doit manipuler. De ces fleurs aristocratiques, à Fenfantement desquelles préside une telle sollicitude, au peuple des humbles fleurs qu'engendre un machinisme économique, il y a tout l'écart de la rose des riches à la rose des pauvres, de la rose de 10 francs à la rose de 0 fr. 25.
Mais ce sont toujours des roses, et ces simulacres de fleurs, qui vont et viennent au long des rues, suffisent à égayer le regard. On n'en peut dire autant des chapeaux du sexe mâle qui, par leur imitation des noirs conduits de fumée en tôle, ont mérité du vulgaire le nom de « tuyaux de poêle. » C'est à coup sûr l'une des inventions les moins heureuses au point de vue esthétique, et il est à prévoir que les siècles futurs ne nous loueront point en cela.
Qu'une section géométrique de cylindre, circonscrite à sa base, à angle droit, par un rebord de médiocre dimension, ait été imaginée par l'élite des peuples civilisés comme la plus congruente chose à porter sur la tête; qu'elle soit le signe indélébile de la dignité bourgeoise et de la bonne tenue, dans les deux villes les plus avancées de l'occident: Paris et Londres; qu'en ces deux villes et en toutes les autres, les personnes mêmes qui ne font pas un constant usage de ce couvre-chef, ne manquent jamais de l'arborer lors des cérémonies importantes de leur vie, et qu'une pareille coutume se soit pu
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maintenir depuis cent ans, voilà qui doit à jamais nous empêcher de sourire des modes les plus burlesques du passé.
Le chapeau de peluche de soie, d'origine italienne apparut vers 1820, monté sur carton. L'Angleterre le perfectionna ; mais ce fut la France qui eut la gloire d'inventer, en 1854, la carcasse, — la « galette », en langue technique, — de toile, apprêtée à la gomme laque, que nous possédons aujourd'hui. Fière de ses succès et consciente de sa valeur, la corporation chapeliëre déploya des prétentions grandissantes, qui aboutirent à une grève mémorable vers la fin du second empire. Vainqueur, le syndicat ouvrier, imposa aux patrons battus des lois sous lesquelles il les tient encore, lois calquées sur celles de Fancien régime, étrange résurrection du passé : nul maître n'a le droit de former plus d'un apprenti tous les trois ans et ne peut lui faire enseigner son métier que par un homme travaillant aux pièces et payé par l'apprenti. Seulement les salariés, par leur triomphe, ruinèrent alors leur industrie au profit de l'étranger.
Il se manifeste d'ailleurs à l'égard du chapeau de soie certains symptômes de désaffection. Sa consommation est positivement en décroissance. Quatre fabriques de peluche suffisent depuis quelques années à alimenter l'univers. Serions-nous, hommes d'un siècle nouveau, à la veille de changer de coiffure ?
Les Fourrures.
Le lapin des fourrures artificielles. — « Loutre belge » et « vison du Bosphore ». — Chats, renards et putois. — L'imitation loutre. — Loutre à 100 francs, à 600 francs et à 8 000 francs. — 600 espèces de fourrures. — Les peaux du moyen âge. — Trafic actuel de la pelleterie. — La compagnie de la baie d'Hudson. — Les chasses de Sibérie. — Les phoques à fourrures. — Un million de peaux d'astrakan. — Le marché de Londres. — La préparation des peaux.
Le lapin dont le poil, après avoir remplacé celui du castor, est à son tour, comme je l'ai dit au commencement de ce chapitre, concurrencé dans les chapeaux communs par les laines du Nouveau Monde, a trouvé récemment un domaine où il règne sans conteste : celui des fourrures artificielles.
Sous les noms fantaisistes et euphoniques de « loutre belge » ou de « castor d'Australie », de « chinchilla de Mongolie » et de « vison du Bosphore », huit millions de lapins français donnent chaque année aux petites bourses la jouissance enviée de se couvrir du pelage des bêtes septen-
trionales. Ces imitations représentent à peu près les quatre cinquièmes des fourrures que nous voyons passer sur les épaules de nos concitoyens et vont en outre, dans le nord de l'Europe, réchauffer les habitants des contrées qui nous fournissent, en échange, les peaux authentiques de leur pays. L'exportation des lapins ainsi transformés atteint en effet une valeur annuelle de plusieurs millions de francs. Les chats, que les g-argotiers ont servi en gibelottes à leur clientèle, et dont la dépouille se vend pour quelques sous, sont employés aussi au nombre d'environ 80 000, et aussi les renards, les putois et les sconses ou « puans, )) dont la peau s'achète 4 ou 5 francs. Mais ce ne sont que d'insignifiants appoints auprès des soixante avatars différents que subissent avec succès les toisons moelleuses de nos lapins domestiques.
L'hiver est la morte saison de cette industrie, centrahsée dans des usines où la préparation des peaux s'exécute au moyen de vingt-cinq types de machines successives. Cela tient à ce que le poil d'été, au moment où l'animal fait sa mue, ne vaut rien. Le bon lapin doit être tué en janvier, février ou mars, et la marchandise est mise en œuvre durant la belle saison. A l'arrivée, après l'arrachage du gros poil ou « jar », les peaux passent à l'atelier des (( chiqueteuses », qui coupent têtes, pattes et queues. Les têtes sont vendues 15 francs les 100 kilos aux fabricants de colle; les pattes, les
déchets et balayures, qui renferment 12 pour iOO d'azote, sont expédiés dans le Midi, où ils servent d'engrais pour la vigne. L'épiderme intérieur est ensuite coupé au couteau chez les sujets mâles, et, chez les femelles, arraché à la main.
Un tiers des peaux, plus ou moins détériorées, doivent être l'objet d'un raccommodage préalable ; on leur remet des morceaux, cousus à la mécanique; une bonne ouvrière en rapièce ainsi près de 500 par jour. Puis viennent une série d'apprêts compliqués : le foulage, à Thuile de colza, qui assouplit le cuir comme un gant; le « parage » qui le blanchit; le (( battage » qui décolle le poil, le peignage, le dégraissage, dans une mixture de plâtre et de sciure d'acajou, achetée aux fabricants de meubles et recherchée pour son grain sec qui absorbe les corps gras.
Tous ces procédés sont dans le domaine pubhc; ceux de teinture au contraire constituent pour chaque maison un secret particulier. Le pelletier doit, en teignant le poil avec des mordants, ménager le cuir qui ne supporterait pas une trop haute chaleur. Aussi ne dépasse-t-on guère 30 degrés dans ce travail de « lustrage. « Il y a vingt ans les teintes claires étaient seules réussies; par suite des progrès réalisés, F « imitation loutre », naguère inconnue ou médiocre, est devenue le triomphe du métier. On y réserve le pur dos du lapin, plus fin que les côtés, dont l'extrémité du poil est coupée, « arasée », puis, coloré à la brosse. Pour faire le
chinchilla, où les pointes seules doivent être teintes, on se sert de la plume, et, pour simuler certains pointillés naturels, on sème à l'aiguille des poils de blaireau parmi ceux du lapin. Cet ensemble d'opérations, qui reviennent en moyenne à 0 fr. 80, pour des peaux vendues, suivant leur qualité, de 12 à 30 francs la douzaine, se termine par le « détirage », dont le but est de restituer au cuir sa longueur et largeur première.
Le plus beau collet de « loutre, » à la confection duquel participent une vingtaine de peaux de lapin, doublées de bougran et de ouaté, est offert au public pour 100 francs; en vraie loutre de Behring il coûterait 600 francs, et en loutre du Kamtschatka, 7 000 à 8 000 francs. Celle-ci provient d'animaux capturés dans les mers de Chine et du Japon, dont le poil serré, pressé, plus fin que la soie, a 4 centimètres de hauteur ; tandis que celui des loutres de Behring ou d'Alaska est, au maximum, de 15 millimètres. A l'état brut, la peau des premières se vend jusqu'à 1200 francs ! celle des secondes ne passe pas 130 francs. Leur taille, il est vrai, est beaucoup moindre, — 1",20 de longueur au lieu de 2 mètres. — Quant à la loutre française de rivière, ayant 0™80 de long, elle ne vaut pas plus de 12 à 15 francs.
Les fourreurs actuels utilisent le pelage d'une faune extrêmement variée; elle comprend 600 espèces, depuis la vulgaire peau de brebis, qui garnit la pelisse du paysan, jusqu'aux zibelines valant
leur poids d'or. Au moyen âge les classes aisées portaient, beaucoup plus qu'aujourd'hui, des vêtements chauds; parce qu'à l'intérieur même des maisons elles souffraient du froid. On ne connaissait cependant que la sauvagine autochtone; sous les noms de « gris » et de « menu vair », ce qui doublait les cotardies et les houppelandes était simplement le dos des écureuils de France ou d'Allemagne, toujours de petite valeur. La seule peau chère était l'hermine, que les marchands de Constantinople tiraient des montagnes d'Arménie et de Crimée.
Le trafic des fourrures, à partir du xvf siècle, accompagna la conquête et la civilisation des terres nouvelles. Maintenant les deux régions qui fournissent presque toute la pelleterie employée dans le monde entier, sont le nord de l'Amérique et la Russie, surtout la Russie d'Asie.
Pour l'Amérique, le commerce de la pelleterie est en partie aux mains de la compagnie anglaise de la baie d'Hudson, fondée au commencement du xviii^ siècle. Attachés à son service, un nombre considérable de trappeurs indiens partent, comme dans les romans de Fenimore Gooper, au début de l'hiver sur des traîneaux, pourvus de munitions et de vivres que leur fournit la Compagnie, et passent plusieurs mois à chasser dans les forêts et les déserts neigeux. La plupart des animaux qu'ils recherchent fuient en effet le voisinage de l'homme et se retirent dans les régions inhabitées.
De nombreux particuliers du Canada et de la partie nord des États-Unis entreprennent aussi des chasses, concurremment avec la Compagnie, à leurs risques et périls. Les frais de ces expéditions sont très élevés, et malgré l'énorme quantité de peaux récoltée chaque année, les bénéfices ne sont relativement pas très considérables.
Toutes ces peaux sont envoyées à Londres, qui est le grand centre de la vente en gros et oi^i les fourreurs de l'univers viennent s'approvisionner, dans les enchères publiques qui ont lieu tous les trois mois. La Compagnie de la Baie d'Hudson expédie en moyenne chaque année plus de 600 000 peaux, valant près de 10 millions de francs, dont les castors et les martres du Canada, à 33 et 40 francs l'une, forment le plus gros lot. Les chasseurs indépendants atteignent un chiffre d'exportation de 15 millions. Presque seuls ils fournissent le skung (800 000 peaux) et la marmotte.
De la loutre, il fut beaucoup parlé, voici quelques années, lors de l'arbitrage sur les pêcheries de Behring. Pour empêcher la destruction complète de ces phoques à fourrures dans la région, le gouvernement des États-Unis dut limiter à 20 000 peaux la chasse annuellement permise à la compagnie privilégiée. Une compagnie russe continua de récolter, sur les îles de Cuivre, environ 50 000 peaux par an. Mais la mesure restrictive prise par les États-Unis, détermina une hausse importante du prix delà loutre de première qualité. La consom-
b4 LE MECANISME DE LA VIE MODERNE
mation resta la même : à peu près 200 000 peaux; mais le déficit de F Alaska fut comblé par une production plus abondante de peaux inférieures venant des îles Lobos, des caps Horn et de Bonne-Espérance.
L'Australie et l'Amérique du Sud produisent aussi une petite quantité de fourrures : le chinchilla notamment, qui est un petit écureuil, vient de Bolivie et de la Plata. Quant à la Russie, ses grands marchés sont Wbit, au-delà de l'Oural, oii l'on arrive par un voyage de huit jours en traîneau, et Nijni-Novgorod, dont la grande foire a lieu au mois d'août. Ses principaux articles sontla zibeline, dont certains types se vendent jusqu'à 1 000 francs; le renard, qui atteint parfois 1 500 francs, lorsque son poil est complètement noir sans aucune trace d'argent, enfin et surtout l'astrakan, dont le chiffre annuel est de 15 millions de francs pour 1 million de peaux. Détail curieux, presque tous les troupeaux d'astrakan appartiennent à l'émir de Bokhara.
Lorsque toutes ces marchandises arrivent à Paris, les chasseurs se sont contentés de les faire sécher; elles doivent subir une préparation assez longue. Le fabricant, qui les a achetées, les confie aux apprêteurs pour les rendre souples et brillantes, souvent pour les teindre. C'est le cas de la loutre qui, à l'état naturel, est jaune. Et non seulement la loutre, telle qu'on la porte est teinte ; mais ce n'est que le duvet de l'animal d'oii il a fallu arra-
L HABILLEMENT FEMININ b5
cher les longs poils gris, durs et piquants, qui le recouvraient. Cette préparation, autrefois Tapanage de l'Angleterre^ se fait maintenant en France.
La peau, dûment conditionnée, revient chez le pelletier où elle passe encore par les mains des assortisseurs, coupeurs et cloueurs, qui la fixent sur des formes en hois, enfin des ouvrières chargées de la couture.
Du prix qu'atteignent alors, chez les fournisseurs à la mode, sous l'aspect de blouses ou d'étoles, de (( nuiteuses », de douillettes ou de polonaises, ces dépouilles des solitudes glacées, on peut inférer que la peau des bêtes sauvages, cette couverture des hommes primitifs, est devenue désormais un vêtement fort onéreux pour les peuples civilisés.
Les corsets.
Femmes laides sur qui les belles robes pleurent. — L'art de « se mettre ». — Démarcation moderne des toilettes masculine et féminine. — Robes de chevaliers, de marmitons, de bourgeoises et de magistrats au moyen âge. — Robes de 12 500 francs. — Les i'obes de luxe, aux deux derniers siècles. — Variations fréquentes des modes anciennes. — L'abdication du luxe mâle.
Déformations successives des corps fashionables. — Déplacement de la taille. — Le corset, pièce génératrice de l'ajustement. — Les « corps piqués » de la Renaissance. — Le « tour de taille » moyen des diverses nations d'Europe. — Différents types de corsets, en fuseau ou en corbeille. — Passage de l'amphore antique au verre de lampe. — « Docteur, faites-moi maigrir. » — Les hanches ne se « portent » plus. — Les usines à corsets. — Machines à poser les œillets. — Dangers de la suppression des corsets.
Il est des femmes laides sur qui les belles robes pleurent, et de jolies personnes à qui la nature laisse tout porter avec charme, jusqu'à des oripeaux ou des guenilles. Il est de petites bourgeoises qui ont, pour « se mettre », un goût inné; il est aussi des grandes dames faites « comme quatre œufs » — ainsi que disaient nos pères, là où nous disons aujourd'hui « faites comme quatre sous )), pour désigner celles qui s'habillent mal. —
Il est, dans tous les pays et à tous les âges, des corps auxquels nulle mode ne semble convenir ; d'autres, au contraire, sur qui les tons violents s'associent sans dureté et les nuances pâles sans fadeur, que les tissus moulent sans indécence ou drapent sans banalité. Mais, jeunes ou vieilles, calmantes ou désirables, vicieuses ou chastes, ou simplement platoniques et ne laissant toucher qu'à leur âme, les créatures féminines demeurent toutes plus ou moins coquettes ; en vraies filles de cette Eve qui demanda un costume dès qu'elle eut perdu son ingénuité et pris conscience de son sexe.
Ce sexe, que nous appelons « beau », l'est surtout par sa parure, tandis que le nôtre, par ses vêtements, est considérablement enlaidi. Phénomène tout spécial à la race humaine : parmi les bêtes, qu'elles vivent sur terre, dans les airs ou sous l'eau, s'il y a quelque différence sensible entre la femelle et le mâle, c'est toujours à l'avantage du dernier, orné d'un plumage plus riche, d'un poil mieux fourni, remarquable par des couleurs plus voyantes ou des attributs plus élégants.
Entre hommes et femmes d'ailleurs la démarcation extérieure par la toilette est assez moderne : la robe d'une vierge grecque ou romaine ne différait guère, soit comme forme, soit comme tissu, de celle de son frère. De même en France durant tout le moyen âge, la cotte hardie, le gipon ou le corset^ n'étaient pas, au temps de saint Louis, plus féminins que masculins ; la robe d'un marmiton
était plus commune et coûtait moins cher que celle d'un chevalier ; mais la coupe était la même pour une servante ou pour un maçon, pour une bourgeoise ou pour un archer. Lorsque, vers la fm du xv^ siècle, le sexe fort, dans son ensemble, adopta le vêtement ajusté et que la jupe flottante demeura seulement le signe distinctif de quelques catégories ■ — les « gens de robe longue » — magistrats, docteurs ou prêtres, les seigneurs et les dames opulentes continuèrent à rivaliser de luxe bien que sous des accoutrements différents.
Pour les uns comme pour les autres, ce chapitre de dépense ne paraît pas avoir augmenté depuis les temps féodaux jusqu'aux derniers règnes de la monarchie. La France des derniers Valois ou des Bourbons n'eut rien à envier, pour la pompe des atours à celle des âges antérieurs; mais elle ne les surpassa pas comme on serait tenté de le croire. En 1328, une robe de drap doublée de soie noire, destinée à la Reine, coûtait, en monnaie de nos jours ainsi que les chiffres suivants, 1 900 francs. Une autre, de velours cendré, montait à 4 000 francs et une de velours violet, doublée de menu vair, à
9 000 francs. C'est là-dedans que les princesses étaient vraiment « parées comme des cliâsses, » semblables à celles des contes de fées. Il y avait mieux encore : ces étoffes d'or et d'argent fin, dont notre xx^ siècle ne voit plus, au théâtre ou dans les églises, que de pâles imitations. La duchesse de Bourgogne se commandait, en 1375,
une robe de drap d'or de Chypre, semée de paons, qu'elle payait 12 500 francs.
Je n'ai rencontré nul chiffre aussi élevé de Henri IV à Louis XVI : en 1740, une robe de velours ciselé de fleurs naturelles, d'où sortaient des fleurs d'or et d'argent, se vend 5 700 francs ; une autre toilette de cérémonie, en 1683, atteint 6 500 francs. C'est le maximum des prix qui me sont passés sous les yeux. Mais, durant la même période, la facture détaillée d'un costume de seigneur exceptionnellement fastueux arrive au total de 6 200 francs.
Et si, laissant de côté ces types extraordinaires, nous considérons les habillements de gala de la haute société depuis la Renaissance jusqu'à la Révolution, nous les trouverons de valeur à peu prés analogue pour les femmes de qualité et pour les gentilshommes de cour, c'est-à-dire variant entre 1000 et 1500 francs. Mille francs seront payés, au x\f siècle, aussi bien pour un « corset » d'homme, en velours, avec bordures et franges d'or, que pour une robe de femme en taffetas de Gênes avec cotte de satin bleu. Sous Louis XIV, les toilettes de (c présentation, » en satin brodé ou en peluche couleur de feu, que M""'^ de Maintenon offre à sa belle-sœur d'Aubigné, valent environ 1 200 francs ; et c'est aussi 1 200 francs que paie le duc de Nemours pour ses habits complets. Encore faut-il ne « prendre du galon » qu'avec discrétion ; car les galons d'argent qui côtoient le bord du vêtement,
60 LE MÉCAr^ISiME DE LA VIE MODERNE
Cil sillonnent le dos, en encadrent les poches ou les revers, peuvent être, à eux seuls, tarifés jusqu'à mille francs.
De ces atours somptueux, les riches d'autrefois n'en avaient pas sans doute un grand nomhre; leur hudget ne Feût pas permis : l'entretien annuel d'une fille de France, sœur de Louis Xllf, figurait pour 40 000 francs d'aujourd'hui dans les comptes de la maison royale; mais une très grande dame comme la vicomtesse de Rohan ne disposait, pour sa toilette et celle de sa fille, au siècle précédent, que d'une pension de 11 000 francs.
Les modes étaient d'ailleurs très changeantes, presque autant que de nos jours. A distance, Fœil ne perçoit que faiblement ces mutations ; ce qui nous fait à peine l'effet d'une nuance dans faspect d'un surcot ou d'une tunique, d'un pourpoint ou d'un justaucorps, constituait une révolution pour les intéressés. Même l'on peut dire que, depuis quatre-vingts ans, la mode, pour les hommes, a varié moins que jadis : il y a beaucoup plus de dissemblance entre un contemporain de Charles VII et un contemporain de Louis XII, ou entre le sujet de Henri IV et celui de Louis XIV, qu'il n'y en a entre deux bourgeois de 1825 et de 1902. Le citoyen du xix^ siècle ne connaît d'autre magnificence, d'autre recherche d'étiquette, que l'uniforme habit noir. Il a fallu, pour en venir là, que les armures tombassent pièce à pièce et les broderies fleur à fleur ; « c'est, disait un poète, la raison
humaine qui a perdu toutes ses illusions et qui en porte elle-même le deuil afin qu'on la console. »
D'illusions, les dames n'en ont perdu aucune; elles n'ont pas besoin d'être consolées. Pendant que s'accomplissait, chez les hommes, ce sacrifice à l'économie et à Fégalité, qui remplaçait les broderies, les dentelles et les plumes, les culottes courtes et les étoffes claires, les boucles et les bijoux, par un frac abordable pour toutes les situations et toutes les fortunes, pendant le développement de cette longue série d'abnégations masculines, nos moitiés intraitables n'ont cessé de s'attifer à la grecque, à la turque, à la chinoise, à la Marie-Stuart, à la Médicis, de se costumer en bergère Watteau ou en marquise Louis XV. Si bien que, dans le ménage actuel, l'épouse fleurie, enrubannée, constellée, triomphante, enveloppée d'une atmosphère invisible de vénusté qui s'évapore autour d'elle, apparaît à côté du mari résigné, sombre, éteint et plat.
Félicitons les femmes de n'avoir fait aucune concession à la tendance niveleuse des toilettes, de n'avoir point entendu raison sur ce qui touchait à leur beauté ; mais reconnaissons qu'elles obéissent elles-mêmes, en esclaves, à la tyrannie de modes qui souvent furent absurdes et, ce qui est plus grave, parfois hideuses. Ces modes, nul ne sait qui les ordonne ; les couturiers, qui sont censés les diriger, avouent n'avoir sur elles presque aucune influence. C'est un souffle qui passe, mystérieux et irrésistible ; quelque chose comme le vent qui sou-
lève, à certaines heures, les peuples, ou apporte les épidémies; bien qu'avec moins de dommages, puisque le résultat est, au pis-aller, d'obliger pour quelque temps à des déformations artificielles, des êtres que la nature avait harmonieusement bâtis.
Le siècle qui vient de finir en a connu d'assez mémorables : la taille, remontée jusque sous les bras ou descendue jusque sur les reins ; les hanches, démesurément élargies par les paniers empruntés à Fancien régime; le..., comment diraisje..., follement amplifié par des « tournures » postiches, puis dissimulé, escamoté par de laborieux déplacements; les jambes, tantôt perdues au centre de cages ovoïdes — les crinolines — que soutenaient des cerceaux d'acier, tantôt ficelées en boudins dans des fourreaux qui paralysaient tout mouvement; les bras, un moment ballonnés sous des manches dont l'ample bouffissure rappelait le pantalon d'un zouave et réduits peu après, en tenue de soirée, à une épaulette de ruban, si étroite, qu'elle ne permettait plus de porter la main à ses cheveux sans immodestie.
De ces modes, les moins gracieuses ont même succès et souvent même durée que les plus seyantes; l'élite élégante y répugne peut-être au fond de soi, mais elle avale tout de même. Si le bon ton voulait un jour que les femmes s'appliquassent, au liant du dos ou au bas du ventre, la bosse de Polichinelle, sans nul doute elle se la mettraient. Elles se la mettraient dans toutes les contrées policées sans
l'habillement féminin 63
exception, et il ne faudrait pas plus de six mois pour universaliser cette gibbosité ; car ce domaine de riiabillement féminin ne connaît nulle frontière et les décrets internationaux et anonymes, par qui la matière est réglée, bien différents en cela des protocoles de conférences diplomatiques, ne souffrent aucun retard.
Le corset, soit qu'il épouse du plus près possible les contours réels, soit qu'il les corrige dans une vue esthétique, soit qu'il les repétrisse au gré d'engouements passagers, est la pièce essentielle et génératrice de l'ajustement moderne. Lui-même est assez récent. Du moins tel qu'il apparaît aujourd'hui; le mot de corset, aussi vieux que notre langue, signifiait naguère une sorte de corsage et Vidée est bien plus vieille encore : les femmes de l'antiquité se servaient de bandelettes, disposées les unes sur les autres, pour serrer leur taille, effacer leurs épaules, soutenir leurs seins, et en augmenter l'importance. Les dames du xv^ siècle obtenaient certains des effets que produit le corset actuel — cet « instrument de gène et de mensonge )), comme l'ont nommé ses adversaires ~ au moyen de poches rembourrées, cousues au bon endroit de la chemise.
Le « corps piqué », inventé sous Catherine de Médicis et mis par elle en grande vogue, était une terrible armature de bois, d'ivoire ou de métal, inflexible et inextensible. Ambroise Paré rapporte avoir vu sur sa table de dissection de jolies femmes
6i LE MÉCANISME DE LA VIE MODERNE
à taille fine, « leurs côtes chevauchant les unes pardessus les autres ». Pour faire « un corps bien espagnole^ disait Montaigne, quelle géhenne ne souffrent-elles pas, guindées et sanglées avec de grosses cloches jusques à la chair vive. Oui, quelquefois à en mourir ! » Allez au musée de Cluny voirie corset de fer de cette époque, l'assertion de Montaigne ne vous semblera pas exagérée.
« Espagnoler » un corps, c'était lui donner la taille dont les beautés de la péninsule voisine ont le privilège. Chacun sait — mais les fabricants de corsets le savent mieux que personne — combien sont différemment construites les femmes des divers pays de l'Europe : il faut, pour chaque nation, des modèles tout différents. L'espagnole a beaucoup de hanches et peu de ventre ; sa taille courte et cambrée, laisse épanouir librement les protubérances natives du buste; l'anglaise au contraire est droite et tient à être droite ; il lui faut un corset lacé et serré de haut en bas ; la russe et la Scandinave ont la taille longue avec des lignes peu saillantes; à Tallemande, à la hollandaise, volontiers massives, il faut des corsets emboîtant et fortement charpentés.
Le tour de taille, dont le minimum, en Espagne, est de 40 centimètres, varie en France de 48 à 70 centimètres; il mesure de 56 à 58 en moyenne, sauf à Paris, où les femmes sont, paraît-il, plus minces qu'ailleurs. Ces différences d'une race à l'autre, l)ien connues dans les industries de Tliabil-
lement, s'étendent à toutes les parties du corps : depuis le mollet par exemple, plus haut placé chez les sujettes britanniques que chez nos compatriotes, jusqu'à la gorge, située plus bas en général outre- Manche que de ce côté-ci de l'Océan.
La forme extérieure des corps fashionables change d'ailleurs tous les quatre ou cinq ans, suivant les bienséances que les couturiers imposent. Le corset se fait tantôt en fuseau et tantôt en corbeille ; parfois il enveloppe les hanches en laissant ressortir la croupe que l'on capitonne ; parfois il donne plus de largeur à l'épigastre et Ton fait descendre les « goussets )) jusqu'au nombril. La mode, suivant ses caprices, enchante successivement et les grasses et les maigres. Ce fut récemment au tour de ces dernières de se réjouir; la silhouette féminine passa brusquement de l'image fidèle d'une amphore antique, à l'aspect d'un verre de lampe, puis d'une bougie, puis d'un simple crayon.
Les médecins voyaient arriver à leurs consultations des dames éplorées qui leur disaient : « Docteur, donnez-moi ce que vous voudrez, empoisonnez-moi mais faites-moi maigrir. » Et comme le simple massage n'opérait pas assez vite, ces clientes ordonnaient à la corsetière, confidente des opulences de leur personne, de « leur rentrer immédiatement tout ça », comme si elles avaient affaire à un prestidigitateur. Ces artistes dociles inventèrent des harnachements secrets et extraordinaires pour obtenir une minceur artificielle; à qui se
jugeait trop forte encore ils répondaient, en manière de consolation : « Il est vrai, Madame, qu'on ne porte plus ni hanche, ni poitrine ; mais très probablement tout cela se portera de nouveau l'an prochain. »
Le corset sur, ou mieux contre lequel hygiénistes et moralistes ont, depuis deux siècles, écrit nombre de pages, est ainsi, suivantles variations du goût, suivant qu'il retranche ou qu'il multiplie, parfois malsain et parfois inoffensif. A cette innocente catégorie appartient une création contemporaine : le plastron baleiné, qui supprime les seins d'étoupe ou de caoutchouc et qui, moyennant une boucle intérieure, serrée à volonté, avantage ou diminue le volume de la gorge, la fait paraître abondante ou réservée, et simule à ravir la fermeté moelleuse de la chair vivante. A travers mille vicissitudes le corset, de Charles IX à Louis XV avait néanmoins progressé ; de nos jours il s'est transformé tout à fait : le corset « à combinaisons » de 4770, avec son buse épais descendant le long du torse comme une barre de fer ; le corset « à poulies » de la Restauration, sont des machines indignes d'être comparées au corset moderne, souple comme un gant, contourné dans ses coutures pour s'adapter à tous les mouvements et pesant 200 grammes à peine.
Les perfectionnements introduits, la création de grandes « usines à corsets », d'où sortent tous les types imaginables, depuis ceux de gros coutil pour
les paysannes, jusqu'à ceux de batiste moirée, de damas de soie, de satin broché — les tissus varient de 0 fr. 75 à 20 francs le mètre et il en faut SO centimètres carrés — ont révolutionné cette industrie depuis une trentaine d'années. On calculait en 1870 qu'il existait à Paris 4 000 corsetières environ, établissant en moyenne un corset tous les deux jours ; ce qui, d'après le nombre des ouvrières dans les autres villes de France, donnait un total de 1 KOO 000 corsets. Depuis cette époque, le chiffre d'affaires a triplé, le nombre des articles est quatre fois plus considérable et, tandis que le prix de chacun, considéré isolément s'abaissait, la façon, la substance s'amélioraient.
Notre production annuelle peut être estimée à 55 millions de francs, dont un quart seulement pour le corset sur mesure ; Paris fabrique à lui seul autant que la province. De cette somme, la maind'œuvre absorbe 25 pour 100 représentée par environ 20 000 ouvrières et un millier d'ouvriers mâles. Les salaires varient de 6 et 8 francs par jour, pour quelques privilégiées, employées chez les grandes faiseuses, jusqu'à 1 fr. 50 pour les femmes qui travaillent chez elles en soignant leur ménage, ou pour les prisonnières des « maisons centrales » à qui les manufactures confient nombre de travaux. L'on m'a fait admirer de johs petits corsets roses sortant des mains d'une jeune demoiselle, détenue à Clermont pour avoir étranglé ses deux enfants.
L'une des grandes entreprises dont je viens de
parler livre au commerce, à elle seule, 900 000 corsets par an, coupés, cousus, plissés, œilletés et apprêtés à la vapeur. Les scies tournantes découpent 36 pièces à la fois, en suivant le dessin tracé au crayon sur les tissus. Les divers morceaux, réunis en paquets par douzaines, sont portés aussitôt à la couture. L'ouvrage, si simple autrefois, est divisé en une foule d'opérations ; au point qu'un corset, avant d'être fini, passe entre plus de vingtcinq mains différentes. Mais il s'exécute aussi beaucoup plus vite : la macliine à 4 ou 5 aiguilles fait 4 ou 5 coutures à la fois.
Nous devons constater ici que, sur le terrain des inventions mécaniques, qui presque toutes viennent des États-Unis, la supériorité des Américains est écrasante et s'affirme en mille détails. Ainsi un appareil, imaginé par eux, avait permis de poser les œillets de laçage dix fois plus vite qu'on ne pouvait faire auparavant ; un effort tout récent a pour résultat d'accélérer cinq fois encore la rapidité de cette besogne. Au lieu d'incruster un par un les 15 ou 18 œillets de chaque corset, la nouvelle machine, d'un seul coup, perce tous les trous et y loge en même temps les petits anneaux de cuivre. On donne un apprêt spécial au corset par l'injection de vapeur d'amidon, ce qui le rend plus solide et presque indéformable. Le garnissage y ajoute les dentelles ou les broderies. Enfin il est repassé sur des moules de cuivre chaud, nommés je ne sais pourquoi des « potences », qui commu-
niquentaux « goussets » leur rondeur, aux baleines leur courbure définitive.
Le corset n'a plus alors qu'à être mis en carton ou en caisse, suivant sa destination plus ou moins lointaine : en voici d'alignés sur des bustesannonces, du galbe le plus sympatbique, en partance pour l'Australie et le Canada ; d'autres salles sont uniquement consacrées aux commandes des magasins de nouveautés. Le corset en gros traverse des jours difficiles : telle fabrique de premier ordre, qui gagnait il y a vingt ans 15 pour 100 sur un chiffre d'affaires de 4 millions de francs, voit ses affaires décroître à l'étranger et ne réalise plus qu'un profit de 5 pour 100. il faut beaucoup de capitaux, énormément de marchandises en magasin, des relations en tous pays, un personnel uniquement occupé à créer sans cesse des modèles : le « mignon )> ou r « aurore », le a siamois )) ou 1' « impérial », le « pliœbus » ou le « trianon ». Sans parler des catégories intimes : du corset « tuteur », pour les tailles déviées, du « dorsal » pour les épaules à saillies non symétriques, de 1' « abdominal » qui agrafe le ventre, de la « brassière » qui le ramène en l'air, des corsets « grossesse » ou « maternel », ces derniers munis d'un boutonnage automatique pour les mères qui allaitent.
Tous les articles bon marché sont vendus à peu près au prix de revient ; mais aussi la plus humble bourgeoise, l'ouvrière môme, satisfait en quelque mesure désormais cette volupté discrète des des-
SOUS soignés. Le commerce de détail réalise d'ailleurs d'assez forts bénéfices : les articles payés par le marchand 13 et 28 francs, en gros, sont revendus 18 et 49 francs au public.
Le corset, dangereux pour qui en abuse et se serre à l'excès, pourrait être abandonné sans inconvénient par des nymphes aux formes sans reproche; mais ne songe-t-on pas avec effroi à ce qu'il adviendrait de sa suppression générale? Pour un petit nombre de « gorges sociables », suivant l'expression du xvii*^ siècle, combien de poitrines manquent de conviction ; combien d' « appas » se raffalent d'année en année, quand vient l'âge où les belles d'antan aperçoivent déjà leur fantôme dans le miroir? Combien déjeunes aussi, diversement mal faites, des voûtées, des pansues, des osseuses, qu'il ne faudrait pas voir déplumées !
Les grands couturiers.
Un million de personnes dans l'industrie du vêtement. — Deux milliards de dépenses. — 1 700 couturières à Paris. — Les maisons notoires. — J. Doucet, Félix, Wortli ; les débuts et le lancement dun couturier en vogue. — Travailler le plus près possible de la nature. — Les « transcriptions » du dessin et leurs déceptions.
— La blanchisseuse de village et la Victoire de Samothrace. — La répercussion des modes sur le travail des campagnes. — Confidences d'un homme qui « n'a plus la foi ». — Modèles et « mannequins » à 1 800 francs par an. — Les salons d'essayage.
— « Nous ne voyons jamais le corset neuf de Votre Majesté » — Mademoiselle Louise et Madame Henriette, — 290 000 francs de robes en douze mois. — Goupeuses, apprêteuses, manchières. — Proportion des matières premières. — Chiffres d'affaires et bénéfices, — La « liste noire » ; la mutualité des renseignements. — Nécessités et résultats du crédit.
Le (( plumage », la toilette des Français de Tun et Tautre sexe, représente annuellement une dépense de deux milliards et occupe environ un million de personnes, tant ouvriers que patrons. De ces derniers, Paris en compte 2 000 pour le costume féminin — 1 700 couturières et 300 maisons de confection — d'importance très inégale pour lesquels travaillent au moins 80 000 individus.
La concurrence des magasins de nouveautés ne semble pas av^oir préjudicié depuis trente ans aux vêtements sur mesure, puisque le nombre des couturières parisiennes n'a cessé de s'accroître : il était de 700 seulement en 1872. La plupart sont à la tête d'une quinzaine d'ouvrières ; une centaine d'ateliers atteignent ou dépassent TefFectif de oO personnes ; enfin six couturiers de premier ordre commandent un bataillon enjuponné de 400 à 600 employées, hiérarchisées en « grandes premières », premières « de parties » et « de tables », apprêteuses, garnisseuses, corsagières et « associées », manchières ou mancholtes, jupières, « bonnes mains », mécaniciennes, collaborant toutes à divers titres aux atours signés du nom célèbre.
Celui qui porte ce nom est tantôt un enfant du métier, comme M. J. Doucet, dont les grandsparents vendaient en 1815 des bonnets sous une porte cochère, avant de s'établir marchands de vraies dentelles boulevard Saint-Martin ; la seconde génération se fit une spécialité des points anciens et rares ; la troisième passa sous la République actuelle, de la lingerie aux costumes, où son succès lui permit d'élargir le théâtre de ses opérations, devenu trop étroit pour contenir sa gloire. D'une simple boutique de coiffeur sortit un autre établissement de couture, dont le fondateur, M. Félijc Poussineau, prend une part active et intelligente aux œuvres philanthropiques d'aujourd'hui. Au salon
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de coiffure avait été annexé d'abord un rayon de chapeaux; après le chapeau vinrent naturellement les manteaux et les robes; puis, par la liaison naturelle des « trousseaux de mariées )), ce fut le tour de la lingerie.
Le couturier actuel, renouvelé du moyen âge, où les tailleurs avaient le monopole d'habiller les femmes de la noblesse et de la riche bourgeoisie, ne remonte pas au delà du second Empire. Sous Louis-Philippe les clientes apportaient leurs étoffes à des couturières, qui travaillaient uniquement à façon. Une d'elles, dans le Bottin de 1850, ajouta la première, à ses nom et adresse, cette formule : « Confections pour dames. Seule maison dans Paris où l'on trouve tout fait robes de femmes et d'enfants en tous genres. » Voyant que les couturières se mettaient à fournir des tissus, qu'elles achetaient au fur et à mesure de leurs besoins, un jeune commis du principal marchand de soieries de la rue du Sentier convainquit son patron qu'il aurait avantage à créer de son côté un atelier de couture.
C'était un anglais, nommé Worth, qui avait débuté à Londres, dès l'âge de treize ans, dans le commerce des châles, avant de venir chercher fortune à Paris. Rebuté d'abord par ses chefs, dont la vanité regardait ce métier d' « artisan » comme une déchéance, il obtint, à force d'insistance, l'autorisation de préparer quelques modèles à chacun desquels il donnait une forme spéciale, les variant
sans cesse dans le goût de Tétoffe, les appropriant aux diverses circonstances de la vie journalière. La taille féminine, dégagée, par Tadjonction des manches, du cachemire et du mantelet, qui la cachaient depuis longtemps, se fit voir au long des rues, d'abord indiquée, dessinée plus nettement ensuite, au grand scandale des personnes timides. L'instigateur de cette réforme, établi pour son propre compte (I808) passait peu à peu autocrate du goût, oracle et directeur de conscience sur les matières d'ajustement, aussi bien pour l'aristocratie du vieux continent que pour la ploutocratie du nouveau monde. Son nom britannique, naturalisé par la prononciation, devint celui d'une personnalité « éminemment parisienne, » et du reste son initiative avait été heureuse pour notre industrie.
Beaucoup d'autres ont suivi ses traces ; plusieurs l'ont égalé, surpassé même. De ces renommées, quelques-unes furent éphémères : la grande couture a ses favoris d'un jour, qui surgissent et disparaissent sans que l'on sache trop pourquoi. Le succès est souvent très rapide; l'un des plus récemment parvenus à l'apogée de cette profession, où l'on commence par chiffonner des flots de rubans et où l'on finit par en garder un brin à la boutontonnière, fit la première année 375 000 francs d'affaires, la deuxième 750 000, la troisième 1 500 000 et la quatrième près de 3 millions de francs. Une publicité intelligente dans les hôtels lui valut des
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clientes étrangères ; il en recruta parmi la haute société française, en écrivant aux dames, dont il relevait les adresses dans quelque annuaire, des lettres confidentielles où il leur offrait des toilettes superbes à bas prix. Séduites par les chiffres, beaucoup vinrent, très intriguées de savoir qui avait donné leurs noms? — On leur répondit que c'était une amie, désireuse de garder l'incognito. — Elles firent une première commande, non renouvelée, parce que dans Fintervalle les prix haussèrent; la maison était lancée.
Mais le sacrifice de plusieurs centaines de costumes ne suffit point à amener ce résultat sans quelque besogne d'esprit, sans le don inné pour le métier d'habilleur. C'est ce don qui a permis à telle patronne âgée de dix-neuf ans, récemment mariée à un jeune employé de banque, de faire en peu de mois ronfler la réputation, de se créer un nom, une marque. Le « novateur dans Fart du vêtement de la femme » suivant la qualité pompeuse que prend certain couturier, sur ses cartes de visite, est effectivement un liomme notable et de prix, plus près que Ton ne pense du statuaire : « Pour un tailleur qui sent, interprète et rectifie la nature, disait bravement Miclielet, je donnerais trois sculpteurs classiques. »
Pour attirer Fattention d'une clientèle blasée, il ne suffit pas d'apporter du neuf et de Fextraordinaire, d'avoir de Finouï plein ses poches, il faut découvrir au moment psychologique le modèle
dont les lignes originales se substituent à la silhouette dont Tœil était las. Le croquis d'un pas dansé aux Folies-Bergère est apporté à tel grand faiseur, qui y puise son succès de l'hiver. Le crayon pourtant est source de déceptions fréquentes ; on se passionne pour une image que Fétoffe reproduit mal, que l'on ne parvient pas à « transcrire » dans la réalité. Un dessinateur renommé de nos principaux théâtres, établi couturier à son compte, mangea 600 000 francs en un an. Il faut, pour bien atteindre le but, travailler le plus près possible de la nature, sur le corps féminin, à la fois élastique et rigide, vibrant tour à tour ou langoureux, pâte unique d'une plasticité mouvante.
A ceux qu'anime cette préoccupation constante, un détail, inaperçu pour d'autres, donne des idées de toilettes nouvelles. La robe à tunique, qui fit fureur sous Napoléon III, fut suggérée à Worth par la vue d'une blanchisseuse de village, accroupie au bord de la rivière. Pour ne pas mouiller sa jupe elle avait pris soin de la relever sur son jupon. Ainsi troussée, la paysanne n'était guère séduisante; mais la draperie de ces cotillons repliés fit imaginer une superposition gracieuse de deux tissus dont la contexture, les dessins, les coloris et les garnitures pouvaient être variés à l'infini. Un autre couturier réussit plus tard en s'inspirant uniquement du xvm^ siècle et des coupes Louis XV qu'il remit en honneur. Un autre, plus près de nous
encore, remonta jusqu'à Fantiquité, rêvant pour type de prédilection la statue de la victoire de Samothrace, poitrine bombée, ventre absent, enveloppée simplement plutôt que vêtue. Il reproduisit si bien ce galbe que ses fanatiques affirmaient pouvoir reconnaître, entre vingt autres, la femme habillée chez lui.
Lorsqu'une mode nouvelle réussit, c'est chaque fois une branche industrielle qui se crée ou qui ressuscite. La mousseline de l'Inde, dont Bernardin de Saint-Pierre avait vêtu sa Virginie, reprit ainsi faveur au milieu de ce siècle ; mousseline si nuageuse que la pièce passait par une bague d'enfant, si légère qu'il en fallait cent mètres pour peser deux livres. Puis, après une longue éclipse aussi, reparurent les lampas, les velours ciselés, malgré les répugnances des belles dames qui ne voulaient pas, disaient-elles, être vêtues comme des meubles. Ce fut, pour la fabrication lyonnaise qui languissait, le point de départ d'initiatives hardies. La Picardie trouvait, il y a quelques années, dans le succès des jupes « cloche », dont chacune exigeait cinq mètres de crin, l'emploi rémunérateur d'une masse de bras ruraux à la mise en œuvre de ce produit précédemment oublié. Le public souvent résiste : contre le goût du drap, delà tenue anglaise et de la chemisette économique, très préjudiciable au luxe, de grandes maisons ont sourdement fait campagne, jusque dans la presse quotidienne ; mais sans résultat.
« Kart du costume, me disait un couturier plein de son sujet, est régi par deux sortes de lois également impérieuses, les lois générales de l'esthétique et les lois particulières du vêtement. Leur ensemble constitue une théorie compliquée, dont l'homme qui connaît son métier à fond se pénétre avec un soin spécial. La part de l'innovation doit y être en parfait équilibre avec la part de la tradition, pour offrir quelque attrait imprévu qui pique et charme le regard. La revue des modes du passé est pour nous ce qu'est, pour le peintre, l'examen de l'œuvre des maîtres disparus ; elle fait revivre à nos yeux une foule de formes et de combinaisons oubliées ; elle nous révèle le secret de mille raffinements qui ont servi à embellir les femmes des autres siècles, vivifie notre invention personnelle et nous empêche de nous engourdir dans les formules du présent.
« C'est aussi une mine de renseignements où Ton puise des idées à pleines mains. L'imagination, la mémoire, ne fournissent pas toujours à point nommé ce qu'on désire. Alors les documents nous viennent en aide, on y trouve presque à coup sûr un ajustement, un ornement analogue à celui qu'on rêve et qu'il nous suffit d'adapter.
« Malgré tout, ajoute mon interlocuteur, il ne faudrait pas exercer trop longtemps notre profession. Nous sommes, comme les romanciers et les auteurs dramatiques, épuisés au bout d'une vingtaine d'années. Nous n'avons plus d'idées.. Pour
moi, j'ai lancé nombre de formes et essayé quantités de systèmes ; j'ai su tirer du velours, par la coupe, le maximum de son éclat, en faisant tomber sur lui la lumière dans le meilleur sens ; je suis parvenu, par la multiplication des coutures du corsage et par l'emploi de pièces symétriquement tissées, droite et gauche, à faire profiter la taille de la femme des fleurs et des dessins du damas; j'ai employé tous les tissus imaginables, avec ardeur, avec foi. Maintenant, concluait-il, non sans quelque mélancolie, je n'ai plus la foi. »
L'on combinait naguère une robe pour chaque cliente ; maintenant les modèles sont confectionnés d'avance pour la saison et montrés sur de belles filles — les <( mannequins » — qui les font valoir. Ce petit truc est utile à la vente ; en voyant un costume sur le dos de ces « mannequins )) à tournure élégante, à taille de guêpe, la personne qui possède une taille d'éléphant est portée à croire que l'effet, sur elle-même, sera identique. Et l'idole jolie, tout au long du jour parée, passe sur sa robe de soie mince les riches toilettes, l'une après l'autre, suivant que ces dames les souhaitent voir. Puis, le soir venu, elle rentre, si elle est vertueuse, dans sa condition d'employée à 150 francs, comme la reine de théâtre dépose sa couronne ou le garçon de recettes la sacoche aux millions.
Celles-là ne sont en effet que des figurantes. Dans ces salons d'essayage où gisent les costumes en formation, oii chaque visiteuse laisse son parfum
intime ; derrière ces portes d'où partent impatients, des appels de voix flûtées : — On demande le corsage de M"'" X... La sortie de bal de M""" Z... estelle prête ? — le long des corridors où frou-froutent les jupes soyeuses, triomphalement portées à bout de bras ; dans ces temples de la coquetterie internationale — car beaucoup d'étrangères ne viennent à Paris que pour s'habiller — les grands rôles sont tenus par les « premières vendeuses ». « Mademoiselle Henriette » ou « Madame Louise » sont là des personnages, largement appointés par le patron et recevant en outre, de la part des clientes satisfaites, des cadeaux de prix, bibelots, bijoux, de Fargent même. Telle américaine les gratifie, à son départ de Paris, de toute sa monnaie française dont le stock atteint jusqu'à un millier de francs.
Les longues séances d'essayage prêtent à la causerie; il se crée, entre la femme qui habille et celle qui est habillée, un semblant d'intimité qui permet d'aborder toutes les questions. Entre la pose de deux épingles ces demoiselles pénètrent bien des secrets, se chargent de bien des sortes de messages; elles ébauchent et négocient parfois des mariages véritables. Le chiffon abolit si bien les distances et autorise tant de familiarités î A la reine d'un pays voisin, dont les dessous étaient quelque peu négligés, une « première » qu'elle affectionne particulièrement ne se gêna pas pour dire, un jour qu'elle lui enlevait sa robe : « On n'imaginerait pas qu'une reine a un corset si sale ! — C'est le vieux, répond
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la souveraine, donnez-moi vite un cache-corset. — Votre Majesté nous dit toujours que c'est le vieux, réplique imperturbablement la demoiselle, mais nous ne voyons jamais le neuf. »
Ce sont les vendeuses qui tracent le plan de la robe future et en font le prix, par un rapide calcul mental de Tétoffe et des accessoires, doublure, garniture, fleurs et broderies. Elles doivent, autant que possible, pour guider les choix, se rappeler ou voir de suite à qui elles ont affaire, connaître l'entourage et les parentés de la dame, surtout le chiffre qu'elle ne dépassera pas; à celle-là il ne faut point montrer tout d'abord un tissu trop riche, parce qu'ensuite elle ne voudrait plus en agréer de moindres.
Devine-t-on au contraire, dans la nouvelle venue, quelque sujet opulent mais timide, ou bien une de ces hystériques de parure, comme Paris en voit débarquer chaque printemps, les vendeuses habiles s'en emparent, l'entreprennent et, à telle cliente transformée par l'ajustement, heureuse de se voir embellie au delà de ses espérances, elles « arrivent à faire dépenser » — c'est leur terme — 50 000 francs dans une saison. Pour élevé qu'il soit, ce dernier chiffre n'a rien d'insolite. En l'espace de douze mois une vieille américaine, célèbre par son luxe, paya pour 290 000 francs de factures à son couturier. De pareilles notes représenteraient un nombre inouï de robes moyennes, à 7 et 800 francs chaque ; mais quelques articles exceptionnels suffisent à grossir rapidement le total : telle fille de
brasserie anglaise, épousée pour sa beauté par un jeune clerck de la Cité, qui fit plus tard au Transvaal une rare fortune dans les spéculations minières, commandait à la fois une pèlerine de 70 000 francs en zibeline et un voile d'Alençon destiné à orner son manteau de cour, lors de sa présentation à la reine Victoria.
L'élégance masculine ne saurait de nos jours, atteindre de semblables taux, quelque prodigue qu'on la suppose. D'après les confidences du tailleur le plus renommé, son meilleur client détenait le « record » en ce genre avec une dépense annuelle d'environ 20 000 francs.
L'atelier oii se préparent les robes comprend deux sortes d'ouvrières : les coupeiises qui débitent l'étoffe, les apprêteuses qui rassemblent au moyen d'un bâti. Après un ou plusieurs essais, suivis des rectifications nécessaires, le travail se divise entre l'atelier des corsages et celui des jupes. Dans le premier les « mécaniciennes » piquent les coutures, que rabattent ensuite les « petites mains » auxquelles est dévolu le finissage intérieur et la pose des baleines, noires, grises ou blondes. Ces dernières beaucoup plus recherchées et coûtant, lorsque la pèche des fanons a été médiocre, jusqu'à 160 francs le kilo. Le corsage est alors remis aux manchières, puis aux garnisseuses^ si spécialisées que les unes font presque exclusivement les boutonnières ou les bas de taille, d'autres les nœuds ou les fioritures légères. Corsagières ou jupières.
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ateliers de manteaux, de boléros ou de jaquettes, ont à leur tête une sorte d'entrepreneuse responsable à qui le patron paye à forfait les façons de chaque objet.
En ce qui concerne plus particulièrement l'industrie parisienne, les marchandises employées chez un grand couturier se composent d'abord de soieries, dans la proportion de 46 pour 100, de dentelles 13 p. 100 et de passementeries 11 p. 100. Les 30 p. 100 qui restent se répartissent entre les fourrures (8 p. 100), les broderies (7 1/2 p. 100), le juponnage (4 1/2 p. 100), le lainage (3 1/2 p. 100), les plumes (2 p. 100), les fleurs (1,15 p. 100), les baleines de corsage (0,83 p. 100) ; enfin les menues fournitures de lingerie, mercerie, étoffes de crin, dessous de bras, etc., atteignent ensemble 2 1/2 p. 100.
Au point de vue de la clientèle, les fortes maisons de la rue de la Paix ont calculé que les expéditions à l'étranger s'élevaient à 17 p. 100 du chiffre d'affaires; les livraisons aux commissionnaires, aux couturières américaines et allemandes qui viennent au mois d'août cueillir de porte en porte les modes de la saison prochaine, représentent 8 p. 100; les ventes faites à Paris à des étrangers absorbent 38 p. 100; quant à la consommation française proprement dite elle ne constitue que 37 p. 100 du total.
Ce total varie, suivant l'imporlance relative de chaque établissement, de 3 à 8 millions de francs,
divisés entre 3 000 comptes environ, dont 7 à 800 nouveaux chaque année. Les titulaires de ces comptes sont de qualité très inégale sous le rapport de la fortune : nombre de dames riches, en France, ne se font pas habiller chèrement, tandis que beaucoup d'autres, médiocrement aisées, s'endettent pour se vêtir. S'assurer que ces dettes seront payées est une grosse préoccupation des fournisseurs. L'un d'eux eut naguère l'idée ingénieuse de coucher sur une « liste noire » les noms des insolvables convaincus. Le malheur voulut que cette liste secrète, imprimée à Fusage exclusif des membres de la corporation, tombât sous les yeux de l'un des débiteurs qui y figurait et qui mena, dans les journaux^ un terrible tapage contre une entreprise si indiscrète.
Les commerçants renoncèrent à ce procédé, mais perfectionnèrent leurs moyens d'investigation. Lorsqu'une inconnue se présente ils profitent du délai demandé pour l'essayage et, avant de donner un coup de ciseau dans le tissu^ se procurent, sur le genre de vie de cette cliente nouvelle, des détails , qui leur permettent d'évaluer le « découvert » qu'elle comporte. Ils n'ont pas toujours besoin de s'adresser à cet effet aux agences; on se prête entre confrères une assistance mutuelle sur ce chapitre ; la mode aussi renseigne la couture et aussi les bijoutiers ou autres négoces analogues, à charge de revanche. L'acheteuse de passage, logée à l'hôtel, est tenue de payer d'avance.
Les aigrefins du monde entier ont l'œil sur cette proie qu'est le quartier de l'Opéra pour les objets de luxe, du luxe qu'ils veulent obtenir gratis. Tous les jours et particulièrement dans le plein de la saison, àl'époque du Grand prix, arrivent, soit une débutante de la galanterie qui espère trouver, grâce aux robes qu'elle commande et qu'elle portera si gracieusement, le gentleman capable d'en acquitter le montant; soit des messieurs, de noms connus dans l'aristocratie européenne, qui sollicitent du crédit pour d'aimables compagnes, mais dont la garantie personnelle est trop mince en faveur de leurs protégées ; leurs promesses, ou même leurs billets, ne pouvant être acceptés nulle part.
Malgré les efforts de précaution du vendeur, ses pertes sont nombreuses. La délicatesse n'est pas toujours en honneur dans les couches sociales les plus élevées ; il se trouve souvent des altesses qui paient mal ou qui ne paient pas. L'histoire de la princesse de Saxe-Cobourg-Gotha a récemment défrayé la presse ; mais il est, au compte de familles souveraines, beaucoup d'autres créances irrécouvrables que le public ne connaît pas. Le crédit, vis-à-vis des clientes qui, plus ou moins exactement, finissent par s'acquitter, est une lourde charge chez les couturières, même les plus modestes. Un prédicateur influent a trouvé la question assez importante pour la traiter en chaire, dans des retraites consacrées aux femmes du monde. Il leur a fait un cas de conscience du retard qu'elles apportaient à
régler leurs noies ; il a cité Texemple d'une petite patronne récemment établie, malade de la fièvre typhoïde et n'ayant pas un sou à la maison pour acheter des remèdes, tandis qu'on lui devait, par fractions de 150 à 700 francs, une somme assez notable qu'elle n'osait pas réclamer, crainte de déplaire.
Mais les femmes ne commanderaient pas si elles savaient qu'on apportera la facture avec la robe ; pénétrées de ce principe, les grosses maisons consentent des crédits dont l'ensemble monte, chez l'une d'elles, jusqu'à 6 ou 7 millions. Le capital flottant n'est pas sans réduire leur bénéfice net, dont l'importance est assez difficile à préciser à cause de la manière dont elles le calculent. Ici on l'estime à 30 p. 100, tandis qu'ailleurs on affirme qu'il n'excède pas 10 p. 100 du chiiTre d'affaires. L'expert, commis par le tribunal de la Seine pour examiner les livres d'une couturière, dont les factures étaient taxées d'exagération par sa cliente, exposa, dans son rapport, que le prix de revient des marchandises ressortait à 43 p. 100 seulement du prix de vente ; et l'avocat de la plaignante fit remarquer que, dans ces livres même, le prix d'achat des étoffes était déjà majoré, suivant un usage d'ailleurs général, pour parer à la dépréciation que subissent, d'une année à l'autre, les coupons invendus.
De ces soldes, quelques-uns sont utilisés, d'après leur nature et leur dimension, sous forme d'om-
brelles, de jupons, de sachets ou de boîtes à gants. Mais le commerce des toilettes de luxe, offre, par certains côtés, tant d'aléas qu'un ordre plus ou moins strict dans la gestion, une prudence plus ou moins sévère dans l'acceptation des commandes, fait varier singulièrement le profit définitif.
YIl
Les confectionneurs.
Un million de nouvelles machines à coudre par an, sur le globe. — 2 000 points par minute. — Diversité de leur besogne ; elles festonnent, soutachent, brodent, piquent, faufilent et assemblent. — Machines « à tracer » sur le tissu, à l'encre. — Les « matelas » d'étoffes superposées. — Découpage avec la « scie à ruban. » — Entrepreneurs des grands magasins. — Economie de la matière. — Les « complets » pour hommes à 12 fr. 50. — Les (( effilocheurs » ; la même laine rachetée 10 fois de suite par le même fabricant. — Dépossession des petits tailleurs. — La disparition du fripier. — Concurrence allemande. — Les ouvrières de l'aiguille et leurs salaires. — Budgets vraisemblables. — La morte-saison. — Le remède. — Les fabrications en gros. — Influence de la première communion sur le commerce. — Les (( petites mains ». — Défaut d'apprentissage et d'habileté. — La concurrence des prix de façon sur la surface du monde. — La vente des modèles à l'étranger.
Tous autres, clans ce domaine du vêtement, sont le but, les moyens d'action, les chances de succès ou de perte du « confectionneur. » Sa clientèle, peuple et petite bourgeoisie, est immense mais peu fortunée. Cependant elle est sensible à Félég-ance. Pour obtenir sa faveur il lui faut donc offrir un costume dont la tournure attrayante séduise à petits
frais. L'émulation des fabricants d'étoffes, les progrès du machinisme dans la coupe et la couture ont permis de réaliser des économies incroyables.
Chaque année, sur la surface du globe, plus d'un million de nouvelles machines à coudre viennent accroître ou remplacer le stock précédemment en usage. D'une seule maison il en sort deux milliers par jour. Construites en vue de besognes très diverses, capables de faire en certaines spécialités jusqu'à 2 000 points par minute, à « navette » ou à « chaînette, » à jour ou en zigzag, elles festonnent, soutachent, brodent, piquent, faufdent ou assemblent avec une précision mathématique et une rapidité vertigineuse.
Le travail leur arrive tout préparé par des appareils, dont le public a pu suivre en 1900 la marche régulière dans les galeries de l'Exposition universelle au Champ-de-Mars. Avec la « machine à tracer », il suffit d'appliquer des clichés reproduisant en relief un groupement de patrons et de tourner une manivelle ; en quelques secondes, le cliché s'encre et ses lignes s'impriment sur le tissu avec une netteté parfaite. Une autre machine superpose les étoffes, pour en former des « matelas » destinés à être tranchés en bloc. Elle saisit automatiquement le bout de la pièce, transporte le pli à la longueur désirée, toujours dans le môme sens, le juxtapose et le marge exactement, le coupe, puis reprend d'elle-même le pli suivant.
L'épaisseur moyenne de 5 centimètres ainsi obte-
nue, sur laquelle on place le morceau où les contours du patron ont été reproduits, est portée à un établi que traverse la « scie à ruban. » Cette mince lame d'acier, tournant à grande vitesse, a vite fait de découper l'empilage de drap, d'après les sinuosités que l'ouvrier l'oblige à suivre. Un dernier outil perce et marque les poches aux dimensions voulues. L'ensemble de ces procédés réduisent au minimum les frais de fabrication et les déchets inutilisables qui vont s'émiettant sur le parquet. Or l'habile emploi de la matière entre pour beaucoup dans la science d'un coupeur : les économies que réalisent sur ce chapitre les entrepreneuses des grands magasins sont le plus clair de leur bénéfice. Si elles acceptent des façons à très bon marché, c'est parce qu'elles gagnent, sur 5 ou 6 costumes, que fournit une pièce, 3 ou 4 mètres d'étoffe que leur adresse personnelle leur permet d'épargner. La plupart des maisons de détail mettent en vente des « complets )> pour hommes à partir de 50 francs. Quelques-unes commencent à 25 francs, d'autres à 13 fr. 75 et l'on peut aller plus bas encore. Le costume, offert au public pour 13 fr. 75, est acheté au fabricant 12 fr. 50. Les 3 mètres de drap, à 2 fr. 30 chaque, qu'il absorbe communément ne sont pas, on le devine, une substance bien précieuse. Cependant la solidité est assez grande, le teint seul en est fragile. Ce genre de tissu, inventé à Lisieux, a été imité et perfectionné à Vienne, en Autriche.
Il porte le nom de « renaissance », sans doute parce qu'il se compose de vieux draps effilochés, niélang-és en trame à du coton qui augmente leur tenue. Le tout, foulé fortement, reçoit après tissage rimpression d'un dessin flatteur. Dans sa vieillesse, le vêtement, mis au rebut, retourne par une pente fatale aux effilocheurs. « Il y a telles laines, me disait un confectionneur de Lille, que j'ai peut-être rachetées dix fois ou davantage, sans le savoir, à mesure qu'elles me reviennent, sous Taspect d'étoffes neuves, de chez le fabricant qui les ressuscite.
Sur ce genre de vêtements, non seulement le détaillant ne gagne rien, mais le modeste écart qui sépare le prix de vente du prix d'achat est loin de couvrir ses frais généraux; d'autant mieux que c'est souvent sur ces sortes au rabais que porte le principal effort de sa réclame : l'affiche sensationnelle représentera un voyageur dans l'attitude de Tébahissement, proférant les paroles suivantes : (( Je viens de faire le tour du monde ; rien ne m'a plus étonné que les prix exceptionnels des vêtements de la maison X... ! » Ou bien encore un placard monstre posera cette question : « Trouvez la superbe jaquette, haute nouveauté d'Elbeuf, à 11 fr. 95? )) — A quoi un second placard, deux jours après, répondra : « On trouve la superbe jaquette à 11 fr. 95 aux magasins de... »
Mais le client, une fois attiré, achète autre chose et peut-être une qualité supérieure, où le marchand
trouve son compte. Au demeurant, l'ouvrier actuel se procure un costume « bourgeois » ; un costume neuf^ c'est quelque chose ; nul ne Ta endossé avant lui ; tandis que son grand-père se fournissait chez le fripier et poi'tait de vieilles hardes, souvent nuancées de pièces de rapport. « Les poètes, disait Régnier, s'en vont l'habit cicatrisé^ courtisant les grands seigneurs. » Les seuls vêtements que l'on eût naguère le droit de vendre tout faits étaient les vêtements d'occasion.
Depuis un demi-siècle qu'elle existe, Findustrie des confectionneurs n'a cessé de grandir. Elle a d'abord conquis la masse populaire, puis elle a dépossédé les petits tailleurs qui travaillaient pour la bourgeoisie. Dès 18G7, ceux-ci voyaient diminuer de moitié leur chiffre d'affaires; depuis lors, ils ont à peu près disparu et les patrons de second ordre sont menacés de les suivre. Avec une clientèle toute locale, des frais proportionnellement lourds, Fobligation de se procurer, à prix peu avantageux parce qu'il achète par petites quantités, un assortiment de marchandises supérieur à son débit, — ce qui l'expose à des pertes sensibles — le tailleur doit supporter une morte-saison de quatre à cinq mois. Il est condamné à payer très haut la main-d'œuvre et à consentir des crédits très longs aux acheteurs.
La maison de confection au contraire travaille au comptant, profite du chômage pour renouveler ses collections, utilise toutes ses matières pre-
miëres, les écoule en tout lieu et jouit des avantages de celui qui achète, produit et vend par masses. Seuls les grands tailleurs n'ont pas à redouter cette concurrence, parce que, pour leur public fortuné, la question d'argent n'existe pas.
Établis dans le nord pour les qualités communes, à Lyon ou à Paris pour les articles moyens et soignés, de vastes ateliers centralisent riiabillement de plus des deux tiers de la population masculine. Quelques maisons unissent à l'industrie le commerce : la Belle Jardinière vend, par les mains de ses 2 500 employés, les lainages achetés à des centaines de fabriques, que 7 000 ouvriers des deux sexes exécutent pour elle. Dans ces usines à vêtir, la division du travail est poussée au point que telles boutonnières sortent exclusivement de certaines localités et qu'il n'est pas de costume qui ne passe avant d'être livré, par les mains de 30 personnes.
La confection féminine, plus jeune de vingt ans, s'est organisée sur les mêmes bases, bien que d'une manière un peu différente, pour répondre aux mêmes besoins. Elle faisait déjà, il y a trente ans, moitié plus d'affaires que toutes les couturières de la capitale réunies et ses articles étaient demandés au dehors de préférence à tous autres. Durant les six ou sept mois que durèrent le siège et la Commune, les étrangers, dans l'impossibilité de communiquer avec Paris, portèrent leurs demandes à Berlin qui, depuis quelque temps, s'était outillé
pour produire le vêtement de femme à bas prix. La guerre terminée, on s'attendait à voir revenir cette clientèle; elle ne revint pas. On pensa que les marchands de Londres et de New^- York s'étaient laissés momentanément séduire par le bon marché des produits allemands, mais que cet engouement serait éphémère; on fut promptement détrompé. Il arriva, sur le marclié même de Paris, des articles berlinois d'un prix tellement inférieur que plusieurs de nos industriels, n'osant soutenir la lutte, se découragèrent et fermèrent leurs établissements. Le mal empira d'année en année ; à l'extérieur, nos anciens débouchés nous furent enlevés un par un ; en France de nouvelles maisons disparurent et l'importation allemande s'accrut dans des proportions effrayantes. Non seulement nous avions perdu notre primauté d'autrefois, mais nous étions menacés d'un anéantissement complet. Cela dura jusqu'en 1880.
A ce moment, des hommes d'initiative tentèrent de restaurer la fabrication parisienne et d'écraser la concurrence allemande en produisant meilleur marché qu'elle-même. La première chose à faire était d'économiser les frais de main-d'œuvre. A cet effet, ils s'entendirent avec nombre d'entrepreneurs qui prennent à forfait la couture et le finissage du vêtement de série. Ils leur fournirentles moyens d'organiser clans les quartiers populeux, comme Belleville, Montmartre, les BatignoUes, de vastes ateliers. Les procédés de travail améliorés, on obtint
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de nos tisseurs des étoffes à meilleur marché. Enfin Ton créa au fond des campagnes des manufactures qui livrèrent certains matériaux, comme les broderies, à des conditions tout à fait économiques.
Ces efforts furent couronnés d'un plein succès. Dès 1883, la marche ascendante de l'importation allemande s'arrêta, puis commença à décroître et n'a pas cessé depuis lors de décliner. Nos fabricants, après avoir reconquis le marché français, ont repris pied en Angleterre et en Amérique, d'où on les avait complètement délogés, et l'étranger revint chez nous. Sauf le vêtement d'hiver, que l'Allemagne établit encore à des prix plus avantageux que nous-mêmes, nos compatriotes remportent sur leurs rivaux des avantages marqués.
Mais l'âpreté de la lutte, oii faillit se tarir une des sources les plus abondantes du travail national, montre à quel point les patrons sont peu maîtres de fixer à leur gré le taux des salaires qu'ils distribuent; et l'on ne doit pas manquer de s'en souvenir lorsqu'on s'intéresse aux classes laborieuses et que l'on recherche les moyens pratiques d'améliorer leur sort.
De nobles et généreux esprits ont attiré l'attention publique sur la situation précaire des ouvrières de l'aiguille ; ils ont dressé des budgets de couturières et de lingères, dont beaucoup se réglaient en déficit. Fait improbable d'ailleurs, puisque celui qui n'a ni capital à dissiper, ni crédit à attendre, est forcé toujours de subordonner sa dépense à sa
recette. Après eux, et dénaturant leur pensée, quelques détracteurs superficiels du temps présent ont imputé au machinisme la responsabilité de ces misères ; empruntant à la poésie de quoi émouvoir Fâme du lecteur, ils ont cité à titre d'argument, la (( Chanson de la chemise » ; sans prendre garde que Thomas Hood, Fauteur de cette douloureuse complainte, The song of the shirt, était mort en 1845 !
Il semble, par un contraste facile à évoquer, que, dans le monde où se portent les toilettes, la femme, avec son luxe incomparablement plus grand que celui de l'homme, est la privilégiée; tandis que, dans le monde où les toilettes se font, elle est, avec son gain minime, la plus infortunée des créatures. Et comme personne plus que les intéressées n'est appelé à souffrir de ce contraste, il est clair que, pour ces ouvrières frôlant tout le jour le luxe et faisant de leurs mains la beauté des clientes, peu douées souvent du côté de la nature mais qui veulent être johes quand même, la rancœur de leur condition devient plus amère. La tentation d'en sortir doit être terriblement aiguë, lorsqu'une ancienne camarade d'atelier, une chanceuse, depuis peu (( arrivée, » leur envoie un bonjour amical du haut de sa calèche rangée le long du trottoir.
Comparé pourtant à l'ensemble de la corporation, le personnel des grandes maisons peut passer pour favorisé au point de vue du salaire! Il gagne en moyenne 4 fr. 50. Les salles où travaillent en commun les demoiselles de la couture n'engendrent
aucune mélancolie; le bavardage susurrant et ininterrompu, semblable au bourdonnement d'une ruche d'abeilles, témoigne qu'à défaut d'aliments plus substantiels ces jeunes personnes n'aiment pas avaler leur langue ; et les fusées de gaîté, qui partent d'un coin ou de l'autre, confirment la sagesse de ce dicton antique que « rire est ce qui contente le plus et ce qui coûte le moins. »
Mais nous sommes au moment de la presse ; vienne l'heure du chômage, beaucoup de ces chaises seront vides et comment vivront alors celles qui les occupent aujourd'hui ? D'autant plus que les licenciées sont les moins capables, par conséquent les moins payées durant les mois de forte besogne. Comment supprimer ces alternatives prodigieuses? Le 15 février, chez telle faiseuse connue, il n'avait été commandé encore que deux ou trois robes. Il y a des époques où les patrons n'ont pour ainsi dire rien à faire, bien qu'ils n'aiment pas avouer ces mortes-saisons . L'un d'eux avai t l'amourpropre de tenir éclairées jusqu'au milieu de la nuit les fenêtres de ses ateliers vides, afin de se donner, aux yeux des passants, l'air de veiller. Le fait a été constaté par un inspecteur.
Cette veillée, dont le législateur a prononcé la suppression, les ouvrières lui sont unanimement favorables, tant que la loi ne pourra abolir le chômage périodique de quatre ou cinq mois par an. Ce mal, contre lequel la force publique est impuissante, la charité tente vainement d'y remédier :
philanthropes ou religieux, tous ceux qui ont formé les œuvres de patronage et d'assistance sur lesquelles a été appelée l'attention du public, reconnaissent les premiers que ce sont là des palliatifs tout à faits insuffisants et presque chimériques. Une immense corporation de travailleurs ne peut pas normalement être à l'aumône, et nul ne concevrait qu'il en fût ainsi en un temps oii le salaire s'est partout accru, du haut en bas de l'échelle, pour la moitié féminine du genre humain, depuis l'ouvrière de manufacture jusqu'à la simple « bonne à tout faire », laquelle gagne cinq fois plus aujourd'hui qu'il y a cent ans.
Il est vrai que, pour rien au monde, la plupart des ouvrières de l'aiguille ne consentiraient à « se mettre en service », à moins d'entrer, avec des gages de 100 francs par mois, dans des intérieurs opulents où elles s'occuperaient uniquement à coudre pour leurs maîtresses. Aux autres métiers d'appoint, aux tâches transitoires que leur offrent des institutions bienfaisantes, elles répugnent manifestement. Sur 50 qui viennent solliciter un jour ces ouvrages un peu vulgaires, 25 ne se présentent même pas le lendemain au poste indiqué, et, parmi les 25 qui sont venues une fois, le plus grand nombre n'y retourne pas les jours suivants.
Un puissant correctif à cette inaction désastreuse serait d'engager les dames, sensibles aux questions sociales, à ne pas se donner le mot pour commander toutes au môme moment, comme elles font.
des objets de toilette qu'elles exigent sans aucun retard; mais personne ne peut sérieusement avoir une pensée aussi singulière. Et qui ne se révolte à ridée qu'un pareil système exposerait infailliblement quelques-unes de nos contemporaines à porter la mode d'il y a trois mois !
Ce que ni l'État, ni l'Église, ne sauraient améliorer avec des menaces ou des prières, l'intérêt privé, le brutal et sagace intérêt, maître du monde économique, se chargera de le réformer. Les maisons de confection, qui produisent en grand, font faire, par « séries » de tailles différentes, 500 ou 600 costumes du même modèle, aussi bien d'hommes que de femmes, tant d'hiver que d'été. Elles fabriquent à peu près tous les genres : peignoirs ou jupes, corsages ou matinées, manteaux ou pèlerines, tabliers ou sorties de bal. Elles parcourent toute la gamme pour chaque nature d'objets, depuis l'extrême distinction jusqu'à l'extrême médiocrité.
Je visitais l'une d'elles au moment des premières communions. Cet acte religieux est source d'affaires importantes, parce qu'il occasionne d'assez fortes dépenses, même dans les milieux anticléricaux — surtout dans ceux-là, m'a dit le chef d'un grand magasin populaire de Paris ; la France ne renferme-t-elle pas nombre de pieux sceptiques ? Un barbier libre- penseur de mon voisinage, le matin de la première communion de sa fille, affirmait que c'était bien là « le plus beau jour de sa
vie )) — Tout ce que porte la famille ce jour-là doit être neuf; le père, la mère s'habillent de neuf; la mère surtout, occasion favorable d'obtenir de son époux une toilette fraîche, alliance du profane et du sacré. Le confectionneur a prévu, pour toutes les bourses, un assortiment complet : aux fillettes pauvres il offre, pour 3 fr. 73, la robe, le corsage et le voile, avec un bonnet de 0 fr. 83 ; aux plus cossues, le bonnet de 13 francs, avec le costume do 130 francs, composé de deux jupes de mousseline étoffées d'un dessous en soie. La ceinture débute à 1 fr. 43 et s'élève jusqu'à 40 francs.
Même variété pour les deux sexes, môme échelle de prix pour les adultes que pour les enfants. Les stocks de vêtements de toutes sortes, accumulés sans relâche, aident à régulariser le travail dont les femmes vivent toute l'année. Par sa prévoyance et ses capitaux, cette industrie conjure les conséquences de la saison morte, en compensant la (( mesure » par la « série », l'atelier des commandes par les ateliers d'approvisionnement.
Mais, dit-on, le salaire distribué par ces derniers est d'une insuffisance notoire. Les entrepreneuses, avec qui traite le confectionneur et qui occupent chacune un certain nombre d'ouvrières, passent pour dévorer le profit des malheureuses qu'elles emploient, en leur payant des prix dérisoires de façon. L'imagination, l'intelligence et aussi cette sorte de bon jugement appliqué à la profession manuelle que l'on nomme le « goût », crée, parmi
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la classe laborieuse, une aristocratie, une bourgeoisie et un bas-peuple, bref une hiérarchie, où quelques-unes sont traitées très bien, d'autres assez bien, d'autres très mal; parce qu'on en a toujours assez de celles qui n'ont qu'une aiguille au bout des doigts et point d'idées dans les mains ni dans les yeux.
Or les trois quarts des « petites mains » ne connaissent pas leur métier ; elles peuvent coudre, voilà tout. On ne veut plus faire d'apprentissage, c'est un trop gros sacrifice et les enfants, casés trop jeunes parles parents, tant bien que mal, pour réaliser un gain immédiat, ne savent rien, pas même soutenir leurs points aux endroits où il est nécessaire. On ne peut pas se fier à elles et, si l'entrepreneuse n'existait pas, ces incapables mourraient de faim. 11 est indispensable de les guider, de repasser le travail après elles pour obvier à la mauvaise fabrication. Si d'ailleurs on approfondit la moyenne des risques et des bénéfices de ces intermédiaires, le nombre de ceux qui s'enrichissent et de ceux qui se ruinent, on apprécie ce que vaut, dans un prix de revient, leur activité et leurs efforts.
Encore faudrait-il, observe-t-on, que les plus déshéritées des ouvrières eussent de quoi vivre ; et l'on s'indigne contre ce que l'on a tôt fait d'appeler le (( sweating système, » l'exploitation de la sueur. N'empêche que le bourgeois qui parle ainsi s'applique, quand il achète quelque chose, à payer
le moins cher possible. Or les tarifs de façon rivalisent, les uns avec les autres, sur toute la surface du monde civilisé. Nécessairement les plus bas font la loi aux autres et il existe des hameaux en Europe ou les femmes gag^nent six sous par jour.
Sans sortir de France, beaucoup d'entreprises installées en province, en Bretagne, à Nancy, à Châteauroux, font travailler autour d'elles des paysannes qui acceptent en hiver — jamais en été
— des salaires très modestes. Toute l'année fonctionnent, auprès des centres miniers, des forges, des g-randes usines oi^i les hommes sont occupés, des ateliers analogues. C'est un bienfait pour ces ménages d'ouvriers et de cultivateurs. A Paris même, la femme mariée, la jeune fille vivant sous le toit paternel, sont heureuses d'un gain modique, qui augmente le bien-être du foyer et avec lequel la célibataire, isolée dans sa mansarde, consume ses forces sans a joindre les deux bouts », suivant l'expression vulgaire.
Qu'en conclure sinon que, pour les capacités médiocres ou ordinaires, la couture n'est un métier possible dans la capitale qu'à la condition d'habiter en famille. Il n'y a là rien d'injuste ni d'immoral, rien dont on puisse faire un crime à la société ; d'autant qu'il existe, pour les femmes seules et indépendantes une infinité d'autres emplois
— et le nombre en augmente tous les jours — où les autres femmes, attachées au logis d'un mari ou d'un père ne peuvent souvent lutter avec elles.
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Au vêtement confectionné se rattache une industrie toute spéciale, celle des « modèles. » De nombreuses maisons, à Paris, ne s'occupent pas d'autre chose ; les plus importantes vendent à l'Amérique et à FAngleterre. Si j'en crois ime tradition dont je ne garantis pas l'exactitude, la vente des modèles outre-manche daterait de loin : dès la fin du dernier siècle, on expédiait chaque semaine à Londres, paraît-il, une poupée de grande taille qui portait les modes de Paris. L'envoi se fit régulièrement, même pendant la Révolution et aux jours les plus sombres de la Terreur ; une seule fois il manqua d'arriver à la date ordinaire ; ce fut au mois d'octobre 1793, lorsque Marie-Antoinette venait d'être guillotinée. Les fabricants de modèles n'emploient qu'un personnel de choix, créateurs plutôt qu'ouvriers. Quelques-uns envoient encore des poupées, habillées de papiers dont la disposition reproduit très exactement la forme d'un costume que l'on peut, d'après elles, copier aisément. Sur ce terrain, l'Allemagne nous suit de près et exporte des « modèles français », exécutés à Berlin d'après les nouveautés parisiennes.
Les chaussures et les gants.
Les peaux des abattoirs de Paris. — Les saladeros de l'Amérique du Sud. — Moutons des Indes. — Chèvres et chevreaux de Turquie et des Balkans. — Antilope ; poulain de Russie. — Talons en bois de Romorantin. — La mégisserie ; la « chair » et la « fleur ». — Bottines jaunes et blanches. — « Efflorures » sur carton. — Les cordonniers de l'ancien type. — La fabrication mécanique. — L'élévation des salaires engendrant, aux Etats- Unis, le bon marché de la main-d'œuvre. — La location des machines, payée au mille de points. — Les « godillots ». — La longueur des pieds féminins, suivant les pays. — La cordonnerie de luxe.
Les gants de maçons et de laboureurs au moyen âge. — Les gants de travail en Amérique, pour les ouvriers. — Gants français retour de Londres. — Les War gloves. — 140 manipulations avant d'être porté. — Pseudo-gants de « chamois » et de « chien ». — Gants de Suède. — Le fromage de Roquefort et la peau de gant. — Les ingrédients de la teinture. — 30 millions de paires de gants.
(( Si tes bottes sont trop étroites, dit un proverbe Kirgbise, que t'importe que le monde soit vaste ; » maxime pleine de saveur par où nous apprenons, à ne prendre cet aphorisme barbare qu'au sens propre, en laissant de côté sa haute portée morale, que les descendants des Mongols, errants dans les
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steppes de FAsie, sont sensibles, ainsi que nousmêmes, aux influences d'une chaussure défectueuse sur la santé et même sur l'humeur. En fixant à 20 francs par personne, en moyenne, la part de la cordonnerie dans la dépense de chacun d'entre nous, on peut évaluer la production nationale à 800 millions de francs, auxquels il faut ajouter JOO millions d'exportation; soit 900 millions dont le tiers est absorbé par la main-d'œuvre.
Quand aux matières premières, une petite partie seulement est d'origine française. Les meilleures peaux de bœuf ou de vache sortent des abattoirs de Paris, mais le second choix, les « saladeros », viennent de l'Amérique du Sud et des Antilles; grande quantité de veaux s'achètent en Allemagne, Autriche et Hollande. Les moutons nous arrivent de plus loin : on les importe tout tannés des Indes. Quant aux chèvres et chevreaux, dont les grands marchés sont Londres et Marseille, c'est par la Turquie, l'Egypte, les Balkans qu'ils nous sont fournis. Les plus chers sont ceux de Kasan. La cordonnerie de luxe joint aux cuirs ordinaires l'antilope, le kangourou, le marsouin, au grain particulièrement lisse, le poulain, plus souple que tout autre, plus coûteux aussi, parce qu'on n'emploie qu'une partie prise sous la croupe, traitée suivant une méthode dont les Russes gardèrent longtemps le secret.
A ces dépouilles animales se marient parfois d'autres substances : Romorantin eut, pendant
vingt années, le monopole du façonnage des talons en bois pour bottines genre Louis XV ; nulle part, comme en Autriche, on ne sait tirer parti du carton pour donner de l'apparence aux semelles des chaussures bon marché; enfin les vieux souliers, lorsqu'après avoir passé de pieds en pieds, ils terminent, au sein des choses innomables, leur laborieuse et kilométrique carrière, ne sont pas encore tout à fait perdus. Tantôt on les met en pâte pour former un cuir factice, qui se dissimulera en certains coins invisibles des souliers neufs ; tantôt, après les avoir assouplis dans Teau et dépouillés de leurs clous qui se vendent à part, on y taille à Temporte-pièce des empeignes de souliers d'enfants.
Avant d'être mises en œuvre, les peaux sont traitées de bien des manières, tannées ou « mégissées. Ces dernières, trempées avec leur poil dans un bain de chaux, puis enduites d'une pâte sèche, d'un « habillage » fait avec des blancs d'œufs, de l'alun et de la farine, dont elles s'imprègnent et se « nourrissent. » Pour certaines préparations, comme celle du chevreau, les États-Unis rivalisent aujourd'hui avec la France qui en avait naguère la spécialité. La nature et le travail créent, dans chaque sorte, des qualités multiples, dont les unes, creuses ou veineuses, valent moitié à peine des meilleures, sans défaut.
L'homme du métier reconnaît, à l'aspect du plus petit morceau de cuir, de quel membre de l'animal
il est tiré. Du reste, les diverses portions crime même peau servent à divers usages : les semelles par exemple, se font en vache, sauf pour les très grosses chaussures ; mais la partie extérieure vient du « croupon » et la partie intérieure du ventre. Celle-ci est généralement du cuir « scié )), divisé en plusieurs épaisseurs, dont la carrosserie achète 'la (( fleur )), c/est-à-dire l'épiderme ; tandis que les cordonniers se contentent du dessous appelé « chair. » S'agit-il d'étahlir ces bottines jaunes, dont la mode s'est introduite depuis une dizaine d'années, il suffit de présenter le cuir à Tenvers. En veut-on de blanches pour les enfants, on utilise le jeune veau, dit ce mort-né » dont le poil est rasé de près. Le mouton sert aux contreforts et aux doublures ; quant aux pantoufles ou aux souliers du plus bas prix, on les obtient en collant une (( efflorure )> de peau sur du carton ou sur du feutre.
Quoique le pied passe, dans la personne humaine, pour l'organe le moins intelligent — on ne sait pourquoi, peut-être par son éloignement de la tête — tellement que c'était il y a deux cents ans une locution courante de dire d'un sot « qu'il avait peu d'esprit hors des talons, » d'oii sans doute l'expression moderne de a bête comme ses pieds », l'habillement de ces extrémités inférieures n'en constitue pas moins un art très délicat parce qu'il est sans retouche possible.
Ni le cordonnier qui prend méticuleusement les
largeurs de doig"ts et les saillies de cheville, après avoir tracé les contours de plante sur une feuille de papier, ni son client qui, pendant ces préliminaires, multiplie les avis et les conseils afin de n'être ni trop à l'étroit, ni trop au large, n'eussent imaginé, il y a trente ans, qu'un individu soucieux de sa toilette pût s'introduire sans déchéance dans des souliers fabriqués à la grosse par une usine.
C'est la botte
Qui dénote
L'homme vraiment élégant,
formulait excellemment le bottier fashionable de la Vie parisienne. Ambitieux de créer plus tard pareilles bottes, le jeune « bœuf » — ainsi désignet-on l'apprenti — commençait par poisser les fils et ajuster des soies de porc. Le grand jour venu où son patron lui mettait Talène en mains, il était admis à une initiation dont la durée, avant de passer compagnon, était de cinq ou six années. Sous 'ancien régime, c'était plus grave encore : à voir es cérémonies, les serments et les onctions laïques qu'il fallait pour affilier à Paris un cordonnier aspirant à la maîtrise, on eût dit qu'il s'agissait de graduer un docteur ou de consacrer un prêtre.
Le plus grand nombre, parmi ces a disciples de saint Crépin », ont déjà disparu devant le magasin de chaussures fabriquées à la mécanique. Le savetier seul résiste, le savetier chanteur de La Fon-
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taine, confiné dans son travail de réfection économique. Le commerce des souliers tout faits débuta en 1820, par des exportations de « pacotilles )> aux colonies. Mais le premier essai de division du travail ne s'affirma que vers 1835, après la découverte des appareils qui devaient déposséder la piqueuse de bottines de son intéressant ouvrage. Jusqu'en 1880, ces produits, le plus souvent cloués ou vissés, grossiers étuis de cuir, étaient demeurés très inférieurs au « cousu-main. » Mais l'invention de machines, imitant exactement le travail do l'homme et adaptées aux besognes les plus complexes, accomplit alors une révolution rapide de la cordonnerie.
Les Américains en furent les auteurs. Il s'est produit chez eux, pour cette industrie oii ils sont passés maîtres, comme pour beaucoup d'autres oii ils réalisent chaque jour des progrès inouïs, ce phénomène paradoxal : r élévation, des salaires y a engendré le bon marché de la main-d' œuvre : l'économie obtenue par une machine est d'autant plus sensible et, par suite, l'intérêt que l'on trouve à l'employer est d'autant plus grand, que le travail manuel à qui elle se substitue coûtait plus cher. Il y a par conséquent beaucoup de profit à imaginer des appareils nouveaux, parce que la vente en est énorme et assurée. Ces appareils, une fois trouvés, abaissent fort le prix do façon, mais non pas la paie de l'ouvrier — les ouvriers américains en ont fait l'épreuve, ils aiment les machines ; — seulement
la production augmente, en excitant le consommateur par Fappât du bon marché.
L'émulation à combiner, dans toutes les branches imaginables, des mécaniques ingénieuses, n^est pas récompensée chez tous. Bien des capitalistes ont englouti des millions en tentatives infructueuses. Un seul crée le type parfait; la fortune le récompense largement, mais la nation ellemême s'enrichit de son succès. La machine à coudre les semelles n'est vendue à nos industriels, par la compagnie Goodyear, que moyennant le paiement, en sus du prix principal, d'une redevance proportionnelle aux services qu'elle rend. Un cadran la surmonte et marque automatiquement le nombre de mille points — celle que j'ai vue en était à 377 millions — pour lesquels la vieille Europe doit, à la fin de chaque mois, payer le tribut à la jeune pupille transatlantique qu'elle émancipait hier.
Nombre d'outils américains ont marché longtemps, ou marchent encore dans nos usines, à des conditions identiques, rapportant à leurs inventeurs lointains 400 ou 500 francs par mois. Ils servent à piquer les tiges, à monter, estamper et fraiser, « déformer )> — c'est-à-dire à polir — les talons au moyen du mouvement alternatif d'un fer chauffé par un jet de gaz ; ils servent aussi à percer et à coudre les boutonnières : un petit chariot, muni de tous ses organes actionnés par Télectricité, s'approche de l'étoffe fixée sur la table ; il la
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troue, tandis que deux aiguilles. Tune droite, l'autre croche, formant et serrant tour à tour les boucles du fil, font en quelques secondes le tour de la fente, en y appliquant le garnissage de milanaise qui donne du relief. Le fonctionnement, malgré sa complication, est irréprochable et la mécanicienne qui y préside fait 3o0 boutonnières à Fheure, autant que 18 ouvrières de jadis.
L'État français, qui chauffe ses bureaux au bois et les éclaire à l'huile, exige que le brodequin militaire, pour lequel il paie 13 à 14 francs, et dont il fixe le nombre de clous sur les talons et les semelles, soit cousu et piqué à la main. La longueur des points est prévue par arrêté ministériel. N'empêche que le « godillot » est inférieur aux chaussures civiles et ne se recommande que par sa substance : d'épais « croupon » de bœuf.
Depuis que les fabricants ont dressé une échelle rationnelle et mathématique, comportant, pour chaque modèle, loO à 300 pointures différentes, à moins d'avoir le pied difforme on peut se chausser tout fait. L'établissement des formes, me dit un manufacturier qui fait annuellement 3 millions d'affaires, est l'alchimie de notre métier. Ces morceaux de charme ou de hêtre, taillés suivant des patrons étudiés avec soin, varient en longueur depuis 0'",20 de long pour les femmes du Pérou — les plus petits pieds du monde — jusqu'à O^'^Sl pour les négresses. Ce dernier chiffre correspond au maximum du pied d'bomme, en France, tandis
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que les extrémités féminines de nos compatriotes sont en moyenne de 0'"525.
Affaire de régime non moins que de race : habitués à marcher pieds nus, les nègres ont des doigts développés en éventail, qui refusent d'entrer dans aucune chaussure, tandis que dans les pays où les dames marchent à peine, le pied se ramasse et s'accourcit. Cette exiguïté n'est-elle pas payée trop cher? Senoritas hispano-américaines, l)eautés des harems orientaux, ne plaindrons-nous pas celles à qui le climat ou la coutume interdit de faire usage de leurs jambes, nous autres dont l'œil est réjoui sans cesse parla Parisienne en mouvement? Spectacle pédestre infiniment délicat, depuis le glissement cadencé et ondulatoire jusqu'au trottinement ailé, qui bat le sol à coups menus et légers.
L'assemblée des notables de 1597, gémissant sur l'excès des importations anglaises, affirmait que nos voisins d'outre -manche remplissent le royaume d'articles de toutes sortes, « jusqu'à de vieilles bottes et savates, qu'ils font porter à pleins vaisseaux en Normandie ! » Plaintes difficiles à admettre, semble-t-il, du moins pour les chaussures, étant donné leur bas prix habituel aux siècles passés. Les campagnards ne payaient leurs souliers que 0 fr. 90 sous Louis XI, soit, d'après la valeur relative de l'argent, 5 fr. 40 en monnaie de nos jours. Évalués aussi en monnaie contemporaine, des souliers à courroie pour la reine (1312) reviennent à 9 fr. 50 ; ceux du &ire de la Trémoillc
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(1400) coûtent 8 francs, les « escarpins » des gens de guerre sont vendus 4 francs au xvi^ siècle et Ton se procurait des « houseaux « en cuir de Cordoue — le houseau couvrait, on le sait, la moitié de la cuisse — pour 36 francs. Même bon marché aux temps modernes.
Cet article n'était vraiment onéreux que pour les raffinés, qui poussaient la profusion jusqu'à la démence, comme Cinq-Mars à qui Louis XIIl reprochait d'avoir 300 paires de bottes. Les souliers à talons rouges des gentilshommes montaient à 24 francs sous Louis XV ; les mules mignonnes de toile d'argent à mouches d'or allaient encore plus haut; mais la masse de la population se procurait une paire de chaussures communes pour 6 ou 7 francs — 3 livres 10 sous — ^ jusqu'à la Révolution.
La hausse des matières premières et des salaires avait enchéri jusqu'à nos jours, dans une proportion très forte, cette partie de l'habillement. La transformation récente l'a ramenée à des chiffres plus abordables. Il existe aujourd'hui, dans les bazars, des bottines de femmes depuis 5 francs; le détaillant les achète en fabrique 4 francs, somme qui, chez le manufacturier, se compose de 2fr. 50 de matière première — « croûte » de vache pour les campagnes, mouton pour les sortes urbaines — 1 franc de façon et 50 centimes de frais généraux et de bénéfice. De nombreux spécialistes d'une catégorie plus relevée offrent, pour un prix uni-
forme de 12 fr. 50. des chaussures qu'ils achètent, les unes 7 francs, les autres 11 francs, aux usines. La cordonnerie mécanique fournit, pour un prixréduit de moitié, des marchandises identiques à celles que confectionnaient péniblement les artisans ordinaires; elle ne prétend pas remplacer les produits de grand luxe, la tenue de chasse des sportsmen ou les souliers de théâtre des actrices en vedette, copiés sur des tableaux du Louvre. D'abord elle ne suit la mode que de loin. Le bon ton ordonne-t-il maintenant de « porter » des pieds longs et minces, elle en est encore aux bouts carrés, « Carnot » ou « sénateur ».
Puis l'artiste qui exige 5o francs pour une paire de bottines leur donne un degré de perfection, qu'apprécient eux-mêmes de riches fabricants de chaussures toutes faites, en s'adressant à lui pour leur consommation personnelle. Le bottier en renom met ses cuirs en magasin un an d'avance ; comme il n'emploie que les morceaux de choix, une peau, qui rapporte six paires à la confection, ne lui en rendra pas plus de deux; ses « joigneurs », monteurs et finisseurs sont des ouvriers du premier ordre. Ils savent, par de minutieux battages ou c( étirages », augmenter la fermeté de la substance et lui retirer tout son « prêtant », afin delà rendre indéformable. Mais aussi la façon des tiges lui revient à 6 francs, celle des pieds à 12 francs, autant que la matière elle-même. x\vec des frais généraux élevés et les pertes inhérentes au crédit,
le profit net ne dépasse pas 16 p. 100 ; chiffre d'ailleurs respectable lorsqu'on atteint, comme la maison la plus en vogue, 750 000 francs de ventes annuelles.
Un penseur avisé qui se refuse à admettre, pour les ouvriers de l'Europe, le danger imminent de la concurrence des races jaunes ou noires, prétend que dans les contrées où le salaire est très bas, l'absence de besoins vient uniquement de l'impossibilité de les satisfaire ; que la civilisation, partout oii elle pénètre, accroît en même temps et les ressources et les désirs. Et, symbolisant son idée avec humour, l'observateur dont je parle répondait finement à. qui lui objectait qu'un sauvage de l'Afrique, le jour où il aurait tout au plus une chemise à se mettre sur le corps, ne souhaiterait rien de plus : (f Le jour où il aura une chemise, eh bien ! il ambitionnera de faire faire sa photographie. »
Les faits, de par le monde, semblent confirmer cette opinion. Le fellah d'Egypte qui, depuis les Pharaons, n'était vêtu que d'une longue blouse, commence, depuis qu'il est plus fortuné, à porter des caleçons. Le nègre du Brésil, occupé sous un soleil torride à la récolte du caoutchouc, sitôt qu'il a réalisé quelque économie s'achète un chapeau haut de forme, une redingote noire et un gilet blanc; puis se rend à la ville voisine, s'y grise jusqu'à rouler par terre, gâte ses habits et retourne les poches vides à sa plantation. Il n'est pas jusqu'à ceux qui semblent le plus réfractaires à nos
inventions occidentales, comme les Célestes, que l'on ne voyait — avant la crise actuelle — se précipiter à Tenvi dans les wagons des chemins de fer récemment mis en service.
J'ai constaté les mêmes phénomènes dans le temps passé : les classes ouvrières, auxxiv'^et xv^ siècles, lorsque le hétail était à vil prix par rapport à la paie du manœuvre et que la valeur d'un mouton équivalait à trois ou quatre journées de moissonneur ^, la classe ouvrière mangeait de la viande et mettait des gants. Les gants de maçon, de laboureur, de servante, sont un article fréquent dans les comptes jusqu'à Louis XII et qui disparut ensuite, sans doute parce qu'il était devenu trop cher.
Si personne ne marche aujourd'hui pieds nus, le terme injurieux de « va-nu-pieds » n'étant plus guère qu'une hgure ; si même, dans notre république, ceux qui vont chercher fortune hors de leur village ne le quittent plus « en sabots » — suivant une expression devenue, elle aussi, allégorique — mais bien dans la troisième classe d'un train omnibus, le prolétaire actuel demeure les mains nues, du moins dans le sexe fort. Sur 100 paires de gants sortant des fabriques, les deux tiers sont à usage de femme. Mais rien n'empêche d'augurer que l'artisan se gantera, même pour effectuer son labeur. Il se fait déjà en Amérique des steel protectel g loves à 2 fr. 50 la paire ; ce sont des gants
1. Voyez mon ouvrage Paysans el Ouvriers depuis 700 ans, pages m et 2:23.
très forts, mais doux et souples, recouverts à Fintérieur de petites lamelles de métal pour éviter l'usure, employés par les ouvriers de la pierre, du fer, de la brique et autres métiers de fatigue.
La « main calleuse du travailleur » est-elle donc un cliché menacé de disparaître de la vie réelle, pour se confiner dans la rhétorique électorale ? Sans être aussi proches que les États-Unis de Fheure où tout ouvrier sera^ par sa mise, un gentleman, les gants, dont la fabrication occupe 150 000 personnes, deviennent de plus en plus chez nous un objet de nécessité. La France en exporte, il est vrai bon nombre à l'étranger et nos industriels déploient', dans la recherche des débouchés, une ingéniosité louable : les « gants de guerre » — w^ar gloves — gants patriotiques pour dames, qui firent fureur à New-York il y quatre ans, au moment de la campagne de Cuba, parce que leur couleur bleue, leurs crispins et leur boutonnage doré, rappelaient fidèlement la tenue militaire des troupes fédérales, venaient d'une maison française qui s'était procuré en Amérique une capote d'uniforme pour en mieux reproduire la nuance et les attributs.
Parmi les gants exportés au dehors, quelquesuns nous reviennent sous une nationalité d'emprunt. Le duc d'Aumale, un jour de chasse à Chantilly, vit arriver au rendez-vous certain cavalier qui, par une étude approfondie, était parvenu à se donner, jusque dans les plus minutieux détails de sa tenue, un aspect rigoureusement britannique :
« Qui est ce monsieur, interrogea le prince, c'est un Anglais ? — Non, Monseigneur. — Ah ! reprit-il avec un sourire, alors c'est un imbécile ». Le snobisme mérite des égards ; nombre de gants fabriqués à Millau, dans le Rouergue, vont recevoir leurs boutons à Londres, d'où ils sont réexpédiés à Paris.
Millau doit au fromage de Roquefort, issu du lait de ses brebis, d'être devenu un centre important de production des agneaux. Or la peau de gant vient exclusivement de Fagneau et du chevreau de lait, qui n'ont pas encore brouté d'herbe. La Toscane fournit des sortes fines, connues sous le nom de (( gants de Turin » ; mais les peaux étrangères, surtout celles de chèvres, souvent plates, maigres, nerveuses, sont d'une qualité inférieure. Les meilleurs chevreaux sont originaires de Tours et de Poitiers, où Ton pratiquait, il y a trois siècles, l'art (( d'accommoder les peaux de bœufs et autres en façon de buffle et chamois, qui sont, disait-on, de très bon service ». Cette industrie a disparu du Poitou ; mais Annonay, Grenoble, Saint-Julien (Haute-Vienne), principaux centres de mégisseries, tirent indifféremment de l'agneau et du chevreau, suivant leur préparation, des gants de « Suède », de (( chamois », de « daim », de a castor » ou de « chien ».
Il ne s'est jamais fait de gants en peau de chien ; elle serait trop dure. Quant au poétique chamois du Tyrol qui, dans le Tartarin d'Alphonse Daudet, va boire le vin chaud chez l'aubergiste, il prête
seulement son nom au gant d'ordonnance, que fournit la peau d'agneau, d'abord imbibée d'huile autant qu'elle en peut contenir, puis sécliée et blanchie par une exposition plus ou moins longue au soleil et à la rosée. Le castor n'est autre chose qu'un ((chamoisage» de premier choix. Lecc Suède )) s'obtient en mettant à l'envers les peaux qui n'ont pas assez de « fleur » pour être glacées, et en lissant leur (( chair » par un ponçage à la meule.
Un gant, avant d'être porté, subit plus de 140 manipulations, y compris le cousage et la teinture, où il entre parfois des ingrédients bizarres : dans les teintes foncées, données à la brosse, l'urine fut longtemps utilisée pour fixer les couleurs. Telle usine de l'Est avait passé marché avec un quartier de cavalerie de son voisinage, d'où elle tirait quotidiennement des barriques remplies par la troupe, moyennant une indemnité, d'ailleurs minime, qui servait à améliorer Fordinaire des soldats. Les gants, classés avant la teinture, suivant la couleur qui leur sera propice, d'après leur grain ou leur brillant, arrivent à Paris découpés en trois morceaux : la main, le pouce et les fourchettes ; ils vont alors se faire coudre et piquer en Normandie, en Bretagne ou dans les Vosges.
La coupe n'était autrefois soumise à aucune règle fixe ; on déterminait à peu près exactement la largeur, mais Fusage seul fixait la longueur des doigts ; de sorte que deux ouvriers différents ne donnaient pas les mêmes dimensions aux gants
qui avaient la même pointure. Xavier Jouvin introduisit des proportions qui ont servi de base à un numérotage par lettres et par chiffres et à une collection de calibres, perfectionnés et simplifiés depuis cinquante ans que cette invention est tombée dans le domaine public.
Il ne se fait plus de gants brodés d'or, où les perles et les pierreries se relevaient en bosse, tels qu'en portaient les Florentines au temps de Laurent le Magnifique ; il ne s'en fait plus ornés de peinture à la gouache, comme sous la Régence ; disparus sont les gants parfumés « à la Néroli», « à la Frangipane », et aussi les gants empoisonnés de sinistre mémoire. Les gants ne servent plus de cadeaux diplomatiques et le gantelet de fer du chevalier est devenu le gant de coton du fantassin; mais les gants contemporains sont sans doute mieux ajustés et il est certain que leur nombre augmente : en France, de 1830 à nos jours, la production annuelle s'est élevée de 10 à 30 millions de paires.