‹ Le méchantChapitre 14 sur 46 · FLORISE, CLÉON · texte numérisé non relu

FLORISE, CLÉON

FLORISE

evous cherche par tout. Ce que prétend mon frère, Eft-il vrai? Vous parlez, m'a-t-il dit, pour Valere ? Changeriez- vous d'avis?

CLÉON

Comment, vous l'avez crû ?

FLORISE

Mais il en eft fi plein & fi bien convaincu...

CLÉON

Tant mieux. Malgré cela, foyez perfuadée Que tout ce beau projet ne fera qu'en idée,

Vous y pouvez compter, je vous réponds de tout; En ne paroiffant pas contrarier fon goût, J'en fuis beaucoup plus maître, & la bête eft fi bonne, Soit dit fans vous fâcher...

FLORISE

Ah! je vous l'abandonne, Faites-en les honneurs, je me fens entre nous Sa fceur, on ne peut moins.

CLÉON

Je penfe comme vous : La parenté m'excède, & ces liens, ces chaînes De gens, dont on partage ou les tocts ou les peines, Tout cela préjugés, miféres du vieux tems, C'eft pour le peuple enfin que font faits les parens : Vous avez de l'efprit, & votre fille eft fote, Vous avez pour furcroît un frère qui radote, Eh bien, c'eft leur affaire après tout, félon moi Tous ces noms ne font rien, chacun n'eft que pour foi.

FLORISE

Vous avez bien rai fon; je vous dois le courage Qui me foutient contr'eux, contre ce mariage; L'affaire preffe au moins, il faut fe décider: Arifte nous arrive, il vient de le mander, Et par une façon des galans du vieux ftile, Geronte fur la route attend l'autre imbécile. Il compte voir ce loir les articles fignés.

CLÉON

Et ce folr finira tout ce que vous craignez. Premièrement, fans vous on ne peut rien conclure, Il faudra, ce me femble, un peu de fignature De votre part; ainfi tout dépendra de vous,

Refufez de ligner, grondez, & boudez-nous,

Car pour me conferver toute fa confiance

Je ferai contre vous moi-même en fa préfence,

Et je me fâcherois, s'il en étoit befoin;

Mais nous l'emporterons fans prendre tout ce foin.

Il m'eft venu d'ailleurs une affez bonne idée,

Et dont, faute de mieux, vous pourrez être aidée...

Mais non : car ce feroit un moyen un peu fort :

J'aime trop à vous voir vivre de bon accord.

FLORISE

Oh! vous me le direz : Quel fcrupule eft le vôtre? Quoi! ne penfons-nous pas tout haut l'un devant

l'autre ?

Vous fçavez que mon goût tient plus à vous qu'à lui, Et que vos feuls confeils font ma règle aujourd'hui, Vous êtes honnête homme, & je n'ai point à craindre Que vous propofiez rien dont je puiffe me plaindre: Ainfi, confiez-moi tout ce qui peut fervir A combattre Geronte ainfi qu'à nous unir.

CLÉON

Au fond, je n'y vois pas de quoi faire un miftére..

Et c'eft ce que de vous mérite votre frère;

Vous m'avez dit, je crois, que jamais fur les biens

On n'avoit éclairci ni vos droits, ni les (iens,

Et que vous affurant d'avoir fon héritage,

\ ous aviez au hazard réglé votre partage :

Vous fçavez à quel point il détefte un procès,

Et qu'il donne Chloé pour acheter la paix;

Cela fait contre lui la plus belle matière :

Des biens à répéter, des partages à faire,

Vous voyez que voilà de quoi le mettre aux champs,

LE MECnANT.

En lui faifant prévoir un procès de dix ans : S'il va donc s'obftiner malgré vos répugnances, A l'établifiement qui rompt nos efpérances, Partons d'ici, plaidez, une afïignation Détruira le projet de la donation; Il ne peut pas fouffrir d'être feul : vous partie, On ne me verra pas lui tenir compagnie, Et quant à vos procès, ou vous le gagnerez, Ou vous plaiderez tant que vous l'achèverez.

FLORISE

Contre les préjugés dont votre ame eft exemte, La mienne, par malheur, n'eit pas auiïi puiflante, Et je vous avouerai mon imbécillité :

Je n'irois pas fans peine à cette extrémité : Il m'a toujours aimée, & j'aimois à lui plaire, Et foit cette habitude ou quelque autre chimère, Je ne puis me réfoudre à le défefpérer : Mais votre idée au moins fur fui peut opérer, Dites-lui qu'avec vous, paroiffant fort aigrie. J'ai parlé de procès, de biens, de brouillerie, De départ, & qu'enfin, s'il me pouffoit à bout, Vous avez entrevu que je fuis prête à tout.

CLÉON

S'il s'obftine pourtant, quoiqu'on lui puifie dire... On pourroit confulter pour le faire interdire, Ne le laiffer jouir que d'une penfion, Mon Procureur fera cette expédition :

C'ell un homme admirable, & qui par fon adreffe Auroit fait enfermer les fept Sages de Grèce, S'il eût plaidé contre eux. S'il e(t quelque moyen De vous faire palTer fes droits & tout fon bien,

L'affaire efl immanquable, il ne faut qu'une lettre De moi....

FLORISE

Non, différez... Je crains de me commettre; Dites-lui feulement, s'il ne veut point céder, Que je fuis, malgré vous, réfolue à plaider : De l'humeur dont il eft, je crois être bien sûre Que fans mon agrément il craindra de conclure, Et pour me ramener ne négligeant plus rien, Vous le verrez finir pour m'affurer fon bien; Au refte, vous fçavez pourquoi je le defire.

Vous connoiffez aufTi le motif qui m'infpire,

Madame : Ce n'eft point du bien que je prétends,

Et mon goût feul pour vous fait mes engagemens,

Des amans du commun j'ignore le langage,

Et jamais la fadeur ne fut à mon ufage,

Mais je vous le redis tout naturellement;

Votre genre d'efprit me plaît infiniment;

Et je ne fçai que vous, avec qui j'aye envie

De penfer, de caufer, & de palier ma vie,

C'eft un goût décidé.

FLORISE

Puis-je m'en alfurer.' Et, loin de tout, ici, pourrez-vous demeurer? je ne fçai, répandu, fêté comme vous l'êtes, Je vois plus d'un obflacle au projet que vous faites : Peut-être votre goût vous a féduit d'abord. Mais tout Paris

CLÉON

Paris! il m'ennuye à la mort,

Et je ne vous fais pas un fort grand facrifice,

En m'éloignant d'un monde, à qui je rends juf-

tice.

Tout ce qu'on eft forcé d'y voir & d'endurer

Pafle bien l'agrément qu'on peut y rencontrer.

Trouver à chaque pas des gens infuportables,

Des flatteurs, des valets, des plaifans déteftables,

Des jeunes gens d'un ton, d'une ftupidité!...

Des femmes d'un caprice, & d'une faufleté!...

Des prétendus Efprits fouffrir la fufhfance,

Et la grofle gayeté de l'épaifie opulence,

Tant de petits talens où je n'ai pas de foi;

Des réputations on ne fçait pas pourquoi ;

Des Protégés fi bas! des Protecteurs fi bêtes!...

Des ouvrages vantés qui n'ont ni pieds, ni têtes;

Faire des foupers fins où l'on périt d'ennui;

Veiller par air, enfin fe tuer pour autrui;

Franchement, des plaifirs, des biens de cette forte,

Ne font pas, quand on penfe, une chaîne bien

forte :

Et, pour vous parler vrai, je trouve plus fenfé

Un homme fans projets, dans fa terre fixé,

Qui n'eft ni complaifant, ni valet de perfonne,

Que tous ces gens brillans qu'on mange, qu'on

fripponne,

Qui pour vivre à Paris avec l'air d'être heureux

Au fond n'y font pas moins ennuyés qu'ennuyeux.

FLORISE

J'en reconnois grand nombre à ce portrait fidelle.

CLEON

Paris me fait pitié, lorfque je me rappelle Tant d'illustres Faquins, d'infectes freluquets...

FLORISE

Votre eftime, je crois, n'a pas fait plus de frais Pour les femmes?

CLÉON

Pour vous, je n'ai point de mifléres, Et vous verrez ma lifte avec les caractères : J'aime l'ordre, & je garde une collection Des lettres dont je puis faire une édition. Vous ne vous doutiez pas qu'on pût avoir Lesbie, Vous verrez de fa profe. Il me vient une envie Qui peut nous réjouir dans ces lieux écartés, Et défoler là-bas bien des Sociétés :

Je fuis tenté parbleu d'écrire mes mémoires, J'ai des traits merveilleux, mille bonnes hiftoires Qu'on veut cacher...

FLORISE

Cela fera délicieux.

J'y ferai des portraits qui fauteront aux yeux.

11 m'en vient déjà vingt qui retiennent des places :

Vous y verrez Mélite avec toutes lés grâces,

Et ce que j'en dirai tempérera^ l'amour

De nos petits Meffieurs qui rodent à l'entour.

Sur l'aigre Céliante, "& la fade Uranie

Je compte bien aufïi paffer ma fantaifie;

Pour le petit Damis, & Monfieur Dorilas,

Et certain plat Seigneur l'Automate Alcidas

Qui glorieux & bas se croit un perfonnage,

Tant d'autres importants, Efprits du même étage; Oh ! fiez-vous à moi, je veux les célébrer Si bien que de fix mois ils n'ofent fe montrer; Ce n'eft pas fur leurs mœurs que je veux qu'on en

caufe.

Un vice, un déshonneur font aflez peu de chofe, Tout cela dans le monde e(t oublié bien-tôt, Un ridicule refte, & c'eft ce qu'il leur faut. Qu'en dites-vous? cela peut faire un bruit du diable, Une brochure unique, un ouvrage admirable, Bien fcandaleux, bien bon, le ftile n'y fait rien, Pourvu qu'il foit méchant, il fera toujours bien.

FLORISE

L'idée eft excellente, et la vengeance eft sûre.

Je vous prierai d'y joindre, avec quelque avanture,

Une Madame Orphife, à qui j'en dois d'ailleurs,

Et qui mérite bien quelques bonnes noirceurs :

Quoiqu'elle foit affreufe, elle fe croit jolie,

Et de l'humilier j'ai la plus grande envie :

Je voudrois que déjà votre ouvrage fût fait.

CLÉON

On peut toujours à compte envoyer fon portrait, Et dans trois jours d'ici défefpérer la belle.

FLORISE

Eh comment?

CLÉON

On peut faire une chanfon fur elle; Cela vaut mieux qu'un livre, & court tout l'univers.

FLORISE

Oui, c'eft très-bien penfé : mais faites- vous des vers ?

CLÉON

Qui n'en fait pas? Eft-il fi mince cotterie Qui n'ait fon bel-efprit, fon plaifant, fon génie? Petits Auteurs honteux, qui font, malgré les ge Des bouquets, des chanfons, & des vers innocens Oh! pour quelques couplets, fiez-vous à ma Mu Sî votre Orphise en meurt, vous plaire eft mon excu Tout ce qui vit n'eft fait que pour nous réjouir, Et fe moquer du monde eft tout l'art d'en jouir. Ma foi, quand je parcours tout ce qui le compc Je ne trouve que nous qui valions quelque choie

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