MÉRI^^VAL
Tii ne peux le penser : mon amitié pour toi , Depuis nos jeunes ans ne s'est point démentie; L'estime en est la base , et c'est ta garantie. Je ne me sers jamais de mon talent railleur , Qu'avec la sot , le fat , ou l'homme sans honneur. La raillerie , en France , est une arme permise , Pour faire voir aux gens combien on les méprise. Je suis , à ce qu'on dit , satyrique et mordant *• Je ne le suis jamais qu'à mon corps défendant. Si c'était autrement , j'aurais grand tort, sans doute ; Mais mon esprit malin fait que l'on me redoute. On sait qu'un mot piquant fait fortune à Paris, Et qu'on est à l'affût de tous ceux que je dis ; Aussi , de tous côtés on me fait politesse , On sait que j'égratigne, et chacun me caresse.
FÉLIX
C'est fort bien. Mais pour moi, qui n'égratigne pas, Pourquoi vouloir me mettre en un tel embarras ? Et me faire passer pour méchant . . .
MÉÏIINVAL.
C'est l'affaire.
Voilà le mot : Méchant. La chose est nécessaire , Si tu veux obtenir l'objet que tu chéris , Et cet emploi , surtout , qui vaut aussi son prix. Durville à Saint-Albin a destiné sa nièce ; Doligny de la place a donné la promesse. En vain tu parleras de ton amour ardent , Et de tes droits acquis par un travail constant. On rit ici des droits , de l'amour , du mérite ; Pour son propre intérêt , en donnant, l'on s'acquitte. Tu n'as que des talens , un cœur pur et point d'art , Si tu réussissais , ce serait grand hasard!
FEUX
Je dois donc l'avouer : mon erreur est profonde , Et malgré mes trente ans , je connais peu le monde. Cultivant ma raison , bien plus que mon esprit, J'ai cru que le bon sens donnait seul du crédit ; Que le goût devait être une constante étude, Et que du vrai bon ton il donnait Fhabitude ; Que des fats à la mode évitant le jargon, IVIodeste , on n'en était que mieux dans un salon : Qu'en respectant le sexe , on lui rendait hommage , Que l'amour seul pouvait faire un bon mariage ; Que des travaux constans et que de justes droits Faisaient seuls , aujourd'hui , parvenir aux emplois. Je me trompe , dis-tu; mais mon erreur m'est chère , Oui , mon cœur est d'accord avec mon caractère .
MERim^AL.
Cela te fait honneur : mais écoute un moment , Et ne t' écarte pas de mon raisonnement. Tel causeur insolent , et tel folliculaire , S'il te savent méchant , sur toi sauront se taire. Le bretteur te craindra , s'il sait que ta valeur Voudra punir l'affront d'un injuste agresseur. L'homme puissant , lui-même , évitera la lutte , S'il croit qu'à ton sarcasme il pourrait être en butte. Songe bien que l'on cherche à se faire un ami De celui que Ton craint d'avoir pour ennemi : Or , il est dans le monde , et tu le vois toi-même , Des méchans par noirceur : sois^le donc par système.
FELIX
Mais passer pour méchant !
MERINVAL.
Veux-tu que je te dise ?
Ce titre que tu crains échappe à Tanalyse. Soyez juste et sévère , on vous nomme méchant ; Ne soyez que moqueur , on en dit tout autant. Souvent un compliment passe pour épigramme. Vous louez la beauté , les vertus d'une femme : Méchant ! vous répond-t-elle avec un ton câlin : Méchant ! dit sa voisine avec un air malin. Si je suis quatre jours sans aller chez Hortense : « Vous êtes un méchant! » a beaucoup d'éloquence ! Du nouvel opéra si je dis quelque bien , On me répond : Méchant! tu sais qu'il ne vaut rien. Sur un homme en crédit, on veut que je m'explique : J'hésite ! mon sourire est compté pour critique ; Ainsi, qu'on parle ou non dans la société, Tout s'explique au profit de la méchanceté.
FÉLIX
Toujours ton ascendant est sur de me convaincre. D'ailleurs , je ne suis pas bien difficile à vaincre. Tu le veux : par faiblesse alors je suis méchant ; Je crois que je serai très-drôle en me fâchant. Essayons. . . Bon, je ris : je ne pourrai pas l'être.
MÉRINVAL.
Sans doute ; mais , du moins , tâche de le paraître ; Dis tout haut ta pensée , en appuyant beaucoup. IVIoi, je suis ton compère et me charge de tout ; Je ne te dirais pas d'employer cette ruse, Si ta position ne te servait d'excuse, Si tes droits , ton bonheur ne t'étaient contestés Par des gens très-peu faits pour être respectés. Allons, amusons-nous du despote Durville, Du pédant Saint-Albin , le savant inutile ; De l'administrateur qui place ses amis ,
En se moquant des droits par le mérite acquis. Rendons à la pupille un bien qu'on dilapide. Eh! morbleu! ce n'est pas Tinstant d'être timide. Ensuite, déposant notre juste courroux, Epousons notre belle, et puis. . -reposons-nous.
FÉLIX
Tu me parles raison du ton de la folie.
MÉRINVAL.
Quand une tache amuse , elle est bien mieux remplie. J'aperçois Saint.-Albin ; je- te laisse avec lui, Combattre en même temps et l'intrigue et l'ennui.
Il sort.