Le médecin de la cité
— Malheur! malheur et fatalité! s'était écrié Minard, demeuré seul dans sa chambre en donnant cours à sa douleur et à un affreux transport. Ainsi commence donc
le châtiment que le ciel me réserve ! re- II. 1
pril-il en se frappant le front; insensé î (pii ayant oublié qu'il est un Dieu vengeur, croyait avec impunité jouir du fruit de ses crimes. . . Hélas l mais ma pauvre fille est innocente et pure • pourquoi la rendre victime du châtiment qu'a seul mérité son père? Grâce! grâce! ô mon Dieu, pour ma Denise, et ne punissez que moi... Cher enfanfî pauvre fille' que ta douleur sera cuisante ! que de larmes ton indigne père va te coûter!,.. Que faire? quel moyen employer pour m(^ soustraire à l'odieuse domination de cet homme que l'enfer confonde?... Aucun! aucun! hélas! et il me faut obéir ; déchirer le cœur de ma fille, la tuer enfin pour sauver ma tète ■ Ah ! c est affreux! horrible! s'écriait Minard, en versant un torrent de larmes, en cachant son visage dans ses deux mains. Oh ! si ! il
existe un seul , reprend Minard en se ranimant, celui de poignarder ce Laridon ; de le tuer cette nuit même !... Mais non ! cent fois non ! ce moyen funeste ne me sauverait pas encore, car l'infâme n'a rien négligé, et cette dénonciation, cette preuve accusatrice , écrite de sa main, qu'on trouverait chez lui après sa mort, me perdrait inévitablement. Plus d'espoir donc ! il me faut obéir ; il me faut sacrifier mon enfant- malheur, cent fois malheur!
Ces dernières paroles prononcées, le médecin tomba subitement dans un profond et muet affaissement, auquel Denise l'arracha en venant doucement s'assurer de l'état de sa santé.
— C'est toi, chère fille? dit Minard en \oyant Denise s'avancer ù pas de loup vers le lit sur lequel il reposait tout habillé.
• — Oui, mon père, comment vous portezvous?
— Mais, beaucoup mieux! 11 fait nuit, quelle heure est-il donc ?
— Bientôt neuf heures qui vont sonner à la Notre-Dame.
— Où sont nos amis, Antonin et la baronne de Courvale ?
— liCS premiers, après votre accident, ont aussil(M regagné leur demeure, mais Anto-
nin et sa mère sont en bas qui , avant de me quitter pour ne plus revenir que demain, désirent s'assurer de l'état de votre santé.
— Va les tranquilliser, mon entant, et surtout ne les retiens que !e moins possible afin de remonter au plus vile peur causer avec moi.
Denise, afin d'obéir à son père, rejoignit la baronne et son amant, à qui elle s'em pressa de donner des nouvelles rassurantes sur la santé de Minard, puis après avoir passé encore quelques instants avec la mère et le fils et reçu d'eux un tendre baiser, le cœur serré elle les vit s'éloigner. Restée seule, la jolie fille, avant de remonter auprès de son père et se senlant au fond de l'àme une mélancolie profond?, se
mit à verser quelques larmes, puis à murmurer douloureusement ces mots :
— Hélas ! qu'a donc mon cœur pour èlre triste à ce point? d'où vient l'inquiétude qui l'agite, et quel malheur inattendu me présage-t-il ? 0 mon Dieu ' pitié pour nous, protégez-nous, sainte mère de Dieu, et je vous consacrerai le premier né de mes petits entants.
Cette prière achevée, Denise s'élança sur la montée et rentra dans la chambre où elle trouva son père debout et en proie à une violente agitation.
- Denise, ma fille, ce soir nous sorti-
rons ensemble, lu niaccoiiipagueras, non loin d'ici, dans une visite que je dois faire, dit Minard a la jeune fille en la voyant rentrer.
— A une heure semblable, vous voulez sortir, bon père ? mais ne redoutez-vous pas quelque mauvaise rencontre d'être attaqué par les assassins de la Cité , blessé par eux, peut-être, comme cela vous est malheureusement arrivé il y a six semaines?
— Rassure-toi , (niant , nous ne courrons aucun danger, d'ailleurs ne serai-je pas là pour te défendre ?
— Hélas ! d'où vient donc , bon père ,
que vos yeux sont pleins de larmes : hélas! auriez-vous quelques peines , quelque chagrin secret que vous cachez à votre fille? oh ! parlez, parlez, de grâce , hâtez-vous de dissiper l'horrible inquiétude où me plonge l'aspect de ces pleurs^ dit Denise d'un ton suppliant en entourant le cou de son père de ses bras caressants.
— Denise, ne m'interroge pas ; demain tu connaîtras le secret qui déchire mon cœur, répondit Minard en sanglotant et en rendant à sa fille caresse pour caresse.
Oh ! je veux savoir tout de suite 1
— N'insiste pas, chère fille, attends, attends !
En ce moment l'horloge de la cathédrale fit entendre la onzième heure de la nuit, et ce bruit, ce terrible avertissement fit bondir et frissonner le cœur de Minard , alors qui s'écria de i'accentdu désespoir
— 11 le faut ! malédiction î
— Mon père! mon bon père' que se passe-t-il en vous? quel affreux malheur est donc venu subitement troubler la paix de votre àme , vous causer ces larmes qui me désespèrent?., hélas! je parierais que c'est l'entretien que vous avez eu avec ce vilain homme que je déleste, ceLaridon, qui vous chagrine ainsi.
— Denise , dispose-toi à m'accompagner, hàle-toi. il faut partir.
— J'obéis, mon père.
Cela dit, la jeune fille se retira pour aller couvrirsatèted'un petit bonnet, sesépaules d'un mantelet, et ensuite revint rejoindre son père qui l'attendait dans la salle-basse où elle le retrouva encore plus agité et marchant à grands pas.
— Me voici à vos ordres, dit Denise avec tristesse.
— Partons! s'écria Minard , avec effort, en entraînant sa fille d'une main tremblante.
— Comme il lait noir, que les rues sont
(iéserles^ j'ai peur, mon père, murmura Denise en se pressant contre IVlinard.
— Pauvre enfant ! soupira le médecin pour toute réponse , en entourrant la craintive jeune fille de son bras.
— Mon Dieu! ou allons-nous donc ainsi?
— Au pont Saint-Michel.
Arrivés au but de leur course, Minard, à travers l'obscurité, distingua la voiture de Laridon , arrêtée sur le quai et au coin du pont, de laquelle voiture un valet s'empressa d'ouvrir la portière en les voyant approcher.
— Montons , dit alors Minard à Denise.
— Dans celle voilure ! pourquoi, mou père? interrogea la jeune fille en se reculant effrayée.
— Pour nous rendre à Passy, où un malade réclame mes soins.
— Mais, mon père, vous n avez pas pour habitude de m emmener avec vous dans vos visites.
— Denise, plus de questions et obéismoi, répondit Minard d'un ton ferme auquel Denise ne résista plus.
Le père el la fille une fois montés en voilure, les chevaux partirent au jjalop
pour franchir en Cort peu de temps l'espace qu'ils avaient à parcourir et atteindre Passy, où la voiture entra brusquement dans la cour d'une vaste maison de campagne, pour aller s'arrêter au pied d'un péristyle. Nos deux voyageurs qui, pendant la route, avaient gardé un morne silence, interrompu seulement par de profonds soupirs, descendirent alors du carrosse pour être introduits par un valet dans l'intérieur de la maison et le petit salon où le domestique les laissa seuls après avoir allumé plusieurs bougies. De nise qui n'osait plus questionner son père, s'en fut s'asseoir, triste et inquiète, sur un soyeux divan d'où son regard se promena avec indifférence sur la richesse de l'appartement. Minard qui, en proie à une violente agitation, n'avait fait encore que
se promener dans la pièce , s'arrêta enfin devant sa fille et lui prenant la nnain pour la serrer tendrement dans la sienne :
— Denise, dit-il en paraissant faire un effort épouvantable, Denise, connais enfin la vérité^ mais auparavant, pauvre fille, promets-moi de ne point maudire ton père !
— 0 ciel! moi vous maudire? jamais, jamais! parlez, parlez sans crainte, bon père.
— Apprends-donc, ma fille, que ce père, que tu aimes et honore, a commis un crime, un crime affreux dans sa vie...
— Vous! vous! un crime! c'est im-
possible! s'écria Denise plus pâle que la mort et frissonnant en fixant sur le médecin un regard éperdu.
— Oh • je comprends que ton àme honnête et pure se refuse à me croire coupable; mais hélas' ma bouche, en ceroomenl, ne te dit que l'affreuse vérité. Oui, je suis un criminel, un coupable dont les lois puniraient la faute du plus grand supplice si quelqu'un, un ennemi , voulait me dénoncer...
— Mon père î silence donc ! ah ! taisezvous, au nom du ciel' si on vous écoutait! ..
— Denise, ici mon crime est connu, ici est un homme qui veut ma mort, qui veut
me livrer à la justice, qui le fera, car il est implacable •
— Mon Dieu ! mon Dieu ! que m'apprenez-vous, mon père?... ah! parlez, où est cet homme, que je tombe a ses pieds pour implorer son silence, pour lui offrir ma vie en échange de la vôtre? ah! parlez, parlez, je vous en conjure ! s'écriait Denise la tête perdue.
— Cet homme, tu vas le voir, tu vas entendre de sa bouche la cruelle condition qu'il met à son silence, à la conservation de notre honneur et celle de ma vie.
Une condition ! laquelle ! laquelle ? mais dites donc • dit impatiemment Denise.
— Il veut ta main, il veut que lu deviennes sa femme 1
— Vivez, mon père, vivez ! car je consens à tout ! dit la pauvre fille en se jetant en larmes au cou de son père.
— Fille généreuse- ange du ciel -sois bénie mille fois... mais non ■ tu ne pourras Jamais te soumettre à un pareil sacrifice, à cette odieuse union, car cet homme, Denise, cet homme est Laridon •
— Fusse ie bourreau, mon père, pour vous sauver je me donnerais à lui, répond Denise d'une voix faible, Denise, que Minard sentait en ce moment mourir entre ses bras, etqu'il se hâte dedéposer sur le sopha.
— Ah ! ne la tuez pas, Dieu puissant ■ pitié, pitié pour elle! s'écriait Minard hors delui, en secourant sa fille. Oh! reviensàtoi, enfant , ma bien-airaée , reviens, car je consens à payer de la perte de mon honneur et de ma vie le bonheur auquel mon egoïsme, la crainte de la mort osaient t'arracher.
— Ainsi le docteur Minard consent à se faire pendre? interrogea une voix sourde au bruit de laquelle le médecin retourna la tête pour apercevoir près de lui Laridon qui souriait à sa douleur.
— Oui, de préférence à causer la mort démon enfant... cours donc me dénoncer.
misérable, car je n'ai plus de peur que pour les jours de ma fille.
— Çà, parlons raison, camarade : pourquoi, lorsque cette jeune fille consent à devenir ma tendre moitié ainsi qu'elle vient de le faire entendre avant de s'évanouir, fais-tu le rodomont en pure perte ? crois-moi, laisse l'enfant se plaindre, gémir et regretter quelque peu l'union à laquelle je l'arrache, et résigne-toi à vivre afin d'être l'heureux témoin, et de pouvoir partager avec elle toutes les félicités mondaines que je lui réserve, tout le bonheur dont je veux l'inonder... le docteur Minard se venait-il avec plaisir attaché à la cour, en qualité de médecin de Sa Majesté? oui, n'est-ce pas ' cette honorable sinécure
le flallerait infiniment. Eh bien ! qu'il apprenne donc que pour lui et en qualité de mon beau-père, je suis sur le point d'obtenir sa nomination à ce poste important.
— Médecin du roi ' s'écrie Minard surpris.
— Ah ! ah ! ceci, l'ami, éveille ton attention, à ce qu'il me paraît^ que sera-ce donc lorsque tu sauras qu'en vertu de mes services et de par le crédit de mes puissants amis, Sa Majesté est sur le point de me nommer contrôleur général, nomination que j'attends d'un instant à l'autre. Maintenant, dis-moi, suis-je un parti tant à dédaigner, et mon alliance ne t'assure-t-elle pas, ainsi qu'à ta fille, honneur, plaisirs et
iortune?. . . Allons,allons, tu t'humanise, qui ne dit mot consent. Empresse-toi donc de rendre les sens à cette jolie fille, car dans la chapelle de cette maison des champs, le prêtre nous attend et l'autel est prêt.
Comme Laridon terminait gaiment ces derniersmots, Denise ouvrait la paupière pour en laisser échapper un torrent de larmes.
•— Vois ces pleurs, cruel, et dis-moi si je puis y demeurer insensible? s'écria alors Minard d'un accent désespéré.
— Le tout est de bien s'entendre^ or, laisse-moi, l'ami, interroger cette toute charmante, dit Laridon en s'approchanl
plus près de Denise qui, effrayée et revenue à elle, releva sa tête avec effort pour s'accouder sur l'oreiller du siège.
— Votre père vous a fait savoir que je vous aime, et vous souhaite pour ma légitime , et qu'à ce prix je m'engage à lui garder le secret sur certaines peccadilles de sa part, dont la connaissance amènerait indubitablement des suites assez fâcheuses; et je ne doute nullement, belle Denise, que vous allez vous empresser de lui éviter ce petit désagrément en comblant mes vœux et enconsentant à devenir,parce moyen, la femme la plus heureuse de France et de Navarre. Parlez maintenant, mais songez qu'un refus de votre part deviendrait l'arrêt de mort de votre père, termina Laridon d'une voix sévère et menaçante.
— Misérable! s'écrie alors Minard, en élevant sur Laridon une main armée et furieuse.
— Arrêtez , mon père ! qu'allez-vous faire? dit Denise avec eiïort et en se soulevant pour se joindre à Laridon qui, en ce moment, retenait le bras prêt à le Irapper.
— Allons-nous donc recommencer, cher ami ? ce que c'est que l'habitude, dit Laridon en riant et en désarmant la main tremblante de Minard, pour reprendre ensuite: maladroit! àquoiteserviraitcecrime de plus et surtout ma mort? à engloutir avecmoitoncrime dans la tombe, penses-tu? Erreur, l'ami , car mes précautions étant prises, tu tarderais peu à venir me rejoindre
dansl'autre monde. Apprendsdonc, Minard, ' afin de l'ôter toute envie de m'expédier en tiaître, que la relation de tes crimes, écrite de ma main, se trouve en ce moment pliée et cachetée entre ies mains de gens qui me sont dévoués, lesquels ont reçu l'ordre de la porter au lieutenant de police, s'il se passait vingt-quatre heures sans que ma présence vint les rassurer.
jT— Hé,que m'importe cette révélation et la perte de la vie, si je sauve ma fille ? s'écrie le médecin.
Ah! ne l'écoutez pas! conservez-moi mon père, et disposez de moi, monsieur, dit Denise en tombant aux pieds de Laridon qui s'empressa de la relever.
' — Eh bien! vous l'entendez, monsieur le médecin du roi, elle consent ! à l'autel donc et à l'instant même, car le prêtre et les témoins nous v attendent.
Cela dit, Laridon d'entraîner Denise , et Minardde les suivre , la douleur au cœur , jusqu'à la chapelle où le prêtre , sur un signe de Laridon, s'empressa de prononcer l'union de ce dernier avec la pauvre Denise qui, retombée sans connaissance après le oui fatal, fut emportée dans une chambre et déposée sur un lit.
Déceplion.
Ayant passé le reste de la nuit à secourir Denise avec qui Laridon l'avait laissé seul au sortir de la chapelle , après avoir ranimé une seconde fois les sens de la jeune fille et longtemps pleuré avec elle,
puis, de l'accent du désespoir, lui avoir demandé grâce, ainsi qu'au ciel, d'être la cause de son malheur , Minard, ayant promis un prompt retour, s'éloigna d'un pas rapide malgré les larmes et les prières , de Denise, sans avoir même revu son gendre de fraîche date.
Ce fut vers sa demeure que le médecin dirigea ses pas , où il courut s'enfermer pour se livrer au plus vif désespoir, maudire ses crimes, et en demander grâce à Dieu.
Depuis plus de deux heures, et ne pouvant plus tenir en place, il parcourait sa maison, que l'absence de Denise transformait pour lui en un affreux désert, saisis-
santet baisanl avec un transport d'amour et de rage tout ce qui appartenait à sa fille et la lui rappelait, lorsque le roulement d'un carrosse vint frapper son oreille et mourir à sa porte.
— Hélas ! ce sont eux • Ah! que leur répondre lorsqu'ils vont me demander ce que j'ai fait de mon enfant? pensa Minard, après avoir jeté un regard à travers la fente d'un volet, pour reconnaître Anîonin, la baronne de Courvale , et dans ceux qui les accompagnaient, la comtesse de Ricmann et Gobinac , ces derniers conviés à une cérémonie qui ne pouvait plus avoir lieu.
Ces quatre personnages, descendus de voiture, s'empressèrent aussitôt d'agiter
la cloche de la porte de la maison avec bruit et empressement.
— Ah ! gardons-nous de leur répondre ! qu'ils passent, qu'ils passent ! ici , plus de bonheur ni de joie ; rien pour eux ! murmurait tristement Minard, en se retirant dans le coin le plus éloigné de sa maison, pour y demeurer sourd, insensible aux coups sréitérés et impatients de la cloche.
Tandis qu'au dehors la foule curieuse des \oisins s'amassait autour du marié, Antonin, surpris de ne voir personne ouvrir, après avoir promené son regard du haut en bas de la maison, le reporta avec inquiétude sur sa mère.
— Hé! sandis! c'est qu'ils sont sortis, faisait entendre Gobinac, en grande tenue de noce, le bouquet enrubanné à la boutonnière, et possesseur du bras monstre de la comtesse de Ricmann.
~- Cela ne bas être boli du tout de leur bart, alors observa la dame allemande avec aigreur, en agitant les nombreux panaches qui ombrageaient sa tête.
— Ma mère, cette absence m'inquiète ; serait-il arrivé quelque malheur à Denise ou à son père? dit Antonin.
— Ainsi que toi, je ne puis me rendre compte d'une absence qui, à bon droit, a
celui de me surprendre, surtout un jour
comme celui-ci, repondit îa baronne de
Gourvale en s'efforçant de dissimuler la surprise et la violente contrariété qu'elle
ressentait.
«jjfTT Cadédis ! c'est se fichtre du monde, que dé brûler ainsi la politesse un jour dé noce!
— Che havre beaucoup l'envie de m'en aller, car ce bobulace qui nous entoure havre le talent de déblaire à moi. Ainsi disait la comtesse en voyant la foule qui les entourait rire de leur désappointement et lâcher force quolibets.
— où
— Retournons chez nous,, Antonin. où sans doute nous tarderons peu à connaître le mot de cette surprenante énigme, fit entendre la baronne de Courvale.
— Pardon, excuse, madame; mais hier, Yers onze heures de la nuit, et en revenant du port ousque j étions allé amarrer mon bachot, j 'avons rencontré ce bon monsieur Minard et sa jolie fille qui filions ensemble du côté du pont Michel, ousque j'ies avons vu monter dans un beau carrosse, après avoir suivi l'même chemin qu'eux, dit un marinier à la baronne, après s'en être approché.
— Ce que vous disons là le voisin Gour-
don étions la vraie vérité, not' dame ; voire Il 3
oA —
même que c inatin, étant à balayer nof porle, j'avons \ii rentrer le médecin Minard sans sa fille, fii entendre à son tour une servante du quartier,
— Partons, mon fils; regagnons notre demeure, dit la baronne en voyant Anlonin pâle et pensif, fixer un regard inquiet sur les fenêtres de la maison, tout en se poignant le sein avec impatience.
Antonin ne répondit pas, mais il se laissa entraîner par sa mère pour regagner, à pied, la maison qu'ils habitaient, située au coin de la rue de la Colombe, en compagnie de la comtesse de llicmann et de Gobinac. A peine étaient-ils rentrés chez eux , qu'Antonin, n'y tenant plus, prévint sa mère qu'il
allait retourner à ia maison de Minard afin d'en enfoncer les portes pour s'assurer s'il ne serait pas arrivé malheur au médecin et à sa famille, à Denise surtout, dont il ne pouvait comprendre ni la sortie de nuitj ni l'absence de chez elle à pareille heure, un jour d'hymen, et lorsqu'elle savait que lui et sa mère devaient venir la prendre pour la conduire à l'autel.
— Non, ma mère, non, ne me retenez pas, car mon cœur alarmé me dit qu'il est arrivé quelque chose d'étrange ou de funeste à nos amis, pour qu'ils nous oublient ainsi contre leur usage, disait Antonin à madame de Courvale qui, moins indulgente que son fils, et froissée par la conduite étrange de Minard. s'opposait à la sortie-
de son fils qu elle engagea d'attendre que le père de Denise vint les trouver et s'excuser auprès d'eux.
Antonin n'écoutant que son amour et son impatience, malgré la volonté et les conseils de sa mère, allait s'éloigner, lorsqu'un de leurs valets entra pour remettre une lettre à l'adresse de la mère et du fils, lettre qu'un étranger venait d'apporter.
— Lisez, mon fils , dit la baronne en remettant la lettre à Antonin sans l'avoir ouverte.
Et Antonin, contrarié de ce retard, de briser le cachet avec impatience pour ensuite pâlir et tomber sans force sur un
siège, après avoir lu lapidemcni a voix basse les lignes suivantes et anonymes :
<c Le docteur Minard, séduit par la pro- » messe d'être nommé, sous peu de jours, » médecin de sa majesté le roi Louis XV, -> et de voir sa fille reçue à la cour, vient de >» marier Denise en secret, au favori d'un de » nos ministres , homme aimable et en >> crédit à Versailles, pour lequel la jeune » fille, depuis longtemps, ressentait en ca- >. chette un tendre sentiment. Celte union a » été prononcée cette nuit même, à une >. heure du matin, au village de Passy et » dans une chapelle' particulière.
» Avis au baron Anlonin de Cïjurvale, >. iie la part d'un ami qui i Cngagc fort à
» oublier la femme hypocrite qui s'est jouée » de son amour, de sa crédulité, pour satis- » faire le penchant de son cœur et les idées » ambitieuses de son père, dont Dieu vous » garde. »
La baronne effrayée ainsi que la comtesse et Gobinac s'empressèrent d'abord de porter secours au jeune homme dont les premières paroles, à sor.. retour à la vie^ furent une imprécation adressée à Minard et à Denise, tout en indiquant à sa mère la lettre tombée sur le parquet, et que la baronne s'empressa de ramasser pour en parcou^rir le contenu et pousser, à son tour, un cri de surprise et d'indignation après en avoir pris lecture.
— Sandis ! cela ne m'élonne pas' ce polisson dé Minard né m'a-t-il pas joué lé même tour en mé refusant sa fille qu'il m'avait promise, pour la donner à ce cher monsieur Antonin, auquel il la souffle aujourd'hui pour la donnera un autre qui lui convient encore mieux que nous deux. Cet homme est un infâme tartufe, cadédis!
— Cette médecin n'havre pas d'honneur ni de barole di îout; quanta son fille, j'havre la conviction, ma petite gascone, que ce femme n'havre pas élédi tout votre aflaire, dit la comtesse en lorgnant tendrement Gobinac.
— Non, non, cela ne se peut pas ! cette lettre est un tissu d'impostures; Denise est
trop pure pour s'être jouée ainsi de mon cœur et de mon amour^ elle m'aimait, elle m'aime encore, et victime de quelque affreuse machination, cet ange de vertu, de bonté, m'est ravie malgré elle. . . Je veux la voir; je veux entendre sa bouche démentir l'imposture et me dire encore que je lui suis cher, qu'elle est libre et pour moi :^ je veux voir Minard, l'interroger, le contraindre à me rendre mon bien suprême, le bonheur et la vie, puisque sans sa fille je ne puis plus exister... ah: laissez-moi, ma mère! il faut absolument que je les trouve, que je leur parie et connaisse mon sort ! s'écriait Antonin en s'arrachant des bras de sa mère qui le retenait, pour ensuite s'échapper et gagner la rue, suivi de Gobinac qui, sur la prière de la baronne, courait sur ses tracesw
Le jeune homme se dirigeait vers la demeure de Minard, lorsqu'il aperçut au loin ce dernier au détour d'une rue où, après une course rapide, il l'atteignit et l'arrêta par le bras. A la vue d'Antonin, Minard, interdit, pâlit et baissa les yeux.
— Denise, mon amie, ma femme, qu'en avez-vous tait, monsieur? qh! rendez-la moi, rendez-la moi!... répondez, de grâce! cette lettre, cette affreuse lettre seraitelle une affreuse vérité? auriez-vous sacrifié Denise en la faisantîa femme d'un autre que moi? oh ' parlez, parlez ! dites-moi que cela est impossible, que vous n'êtes point un barbare, un homme sans fci ni parole, s'écriait Antonin éperdu et de l'accent du déses[>oir.
Minard, avant de répondre, prit la lettre des mains du jeune homme pour en parcourir rapidement le contenu et d'une voix étouffée, avec eflbrl et en présence de Gobinac qui venait de le rejoindre , répondre ainsi en rendant la lettre :
— Oui, Denise est mariée, Denise est à jamais perdue pour vous; oubliez-là I
— Infâme!! s'écria alors Antonin.
— Ah! ne m'accusez pas! je prends le ciel à témoin que l'intérêt ni l'ambition ne m'ont séduit ainsi que le dit cette lettre maudîtt;; mais, hélas- il ma fallu céder à une nécessite mi|)érieusc. terrible ! répon-
dit Minartl d'un accent douloureux où perçait l'expression de la vérité.
— A un autre ! celle qui devait être aujourd'hui ma témme, à un autre! Mais cette pensée est affreuse ! insupportable 1 Denise que j'aime, que j'adore, qui disait m'aimer tant, perdue à jamais pour moi ! c'est horrible ! disait Antonin en versant un torrent de larmes et presque fou de désespoir.
— Cadédis ! je voudrais bien savoir , docteur, ce qui vous a contraint à jouer cette mauvaise farce à ce pauvre jeune homme? sandis! si c'était à moi qu'on ait fait un semblable affront, j'en demanderais raison !
— Monsieur, où est Denise ? je veux la voir et entendre sa bouche confirmer mon malheur; je veux savoir si l'infortunée, pour contracter un hymen que son cœur à dû repousser, n'y a pas été contrainte par la force et le désespoir; si, dans cette circonstance, vous n'avez point été le père ie plus coupable comme le plus inhumain; je veux enfin connaître si vous ne m'abusez pas, vous qui venez de me donner le droit de douter de votre franchise, reprit Antonin avec fermeté.
— Monsieur de Courvale, je vous le répète, Denise est mariée, bien mariée; quant à la cause qui a nécessite ce prompt hymen, ceci est un secret important qu il no me plail point de vous révéler, mais
gardez-vous, par vos mépris, d'insuller à la douleur d'un père à qui on a ravi sa fille bien-aimée, et auquel il ne reste plus que le désespoir et le regret de ne pouvoir plus vous nommer son gendre.
— Hélas ! mais quel est donc ce secret inextricable? quelle puissance assez impérieuse , irrésistible j a pu changer aussi subitement votre volonté, et vous contraindre à taire le malheur de votre fille et le mien?
— Je ne puis vous répondre, monsieur.
— Au nom du ciel ■ apprenez-moi où est Denise, qu'il me soit permis de la voir et
de lui dire un éternel adieu. Minard. ne repoussez pas ma prière, prenez pitié de ma souffrance.
— Loin de chercher à revoir cette infortunée, efforcez-vous, au contraire, de l'oublier, et craignez de la compromettre aux yeux d'un époux jaloux et soupçonneux.
— Son époux ' ah ! la mort à cet homme, la mort pour lui et pour moi ! s'écria Antonin animé subitement d'un transport furieux.
— Hé sandis ! dites-lui donc où démeure la petite, si vous né préférez qu'il arrive malheur.
— Silence, maudit gascon, et loin de nous va porter ta jactance importune, dit Minard à Gobinac, en lui lançant un regard menaçant et sévère devant lequel le gascon perdit de son assurance et baissa les yeux. Monsieur de Courvale, reprit le médecin avec fermeté, je jure Dieu que violence m'a été faite, qu'il m'a fallu céder à une volonté suprême, que je suis à votre égard exempt de perfidie ^ je jure Dieu qu'hier j'étais glorieux de vous nommer mon gendre, et que la rupture de cette heureuse union fait et fera toujours le désespoir de ma vie. N'exigez rien de plus que ces aveux, plaignez-moi autant que je vous plains, croyez à mes regrets éternels et separons-nous pour ne plus nous revoir jamais.
— Nous séparer, ne pius revoir Denise, impossible, impossible ! monsieur, par pitié , qu'il me soit permis de lui adresser un dernier adieu, je vous le demande en grâce ! dit le jeune homme d'un ton suppliant et en retenant les pas de Minard prêt de s'éloigner.
— Ce que vous demandez ne dépend plus de moi ; allez donc implorer cette faveur auprès de l'époux de ma fille, auprès du seigneur Brizard dit Laridon , que l'enfer puisse confondre après que vous l'aurez tué, répondit vivement le médecin pour s'éloigner ensuite d'un pas rapide, en laissant Gobinac et Antonin confondus.
— Sandis! Denise la femme dé Laridon !
dé ce fripon , dé ce gueux à pendre ! la chère petite, que lé ciel la protège!.. Eh bien ! qu'avez-vous, mon cher ami ? Dieu mé damne, vous vous trouvez mal; en terminant ainsi, Gobinac recevait dans ses bras Antonin, à qui l'excessive douleur à laquelle il était en proie en ce moment, venait de ravir les sens.
Parmi la foule qui s'assembla aussitôt autour de nos jeunes gens, se trouvèrent heureusement des personnes charitables qui, après avoir essayé, mais en vain, de rappelerAntoninàlavie, aidèrentGobinac à transporter le jeune malade à son domicile . où le reçut une mère au désespoir; et quelques instants après, un médecin appelé à la hâte, après avoir examiné Ânto-
nin et consulté son mal, le déclara atteint d'une longue et dangereuse maladie.
L'art de bien solliciter.
Depuis trois jours déjà , Denise était la lémme deLaridon, qu'elle n'avait pas revu depuis la nuit de leur mariage, depuis l'instant qu'il s'était éloignéd'elle sans lui avoir adressé une seule parole; et depuis trois
— séjours qu'elle était retenue captive dans la maison de Passy, constamment surveillée par les valets de son mari, la pauvre Denise n'avait cessé de s'abandonner au plus violent désespoir et de repousser toute nourriture. Une femme, entre deux âges, raide et sévère, espèce de camériste, de duègne renfrognée, placée auprès d'elle par Laridon, était le seul ètrequi se fût jusqu'alors permis d'entrer chez elle et de lui adresser la parole. Minard , son père, qu'elle espérait revoir à chaque instant, dont elle désirait ardemment la présence et les consolations n'était pas même venu la voir, et l'infortunée, abandonnée de tout ce qui lui était cher, redoutant la présence d'un mari qu'elle détestait, priait Dieu en silence et de toute la force de son àme de lui ùter une vie devenue insupportable.
Oui, la pauvre iemme priait ainsi au moment où la porte de la chambre qui lui servait de prison vint à s'ouvrir, etqueLaridon apparut à son regard effrayé, un sourire railleur sur les lèvres, pour ensuite venir s'asseoir à ses côtés.
— Comment, des larmes : de la frayeur, ma gracieuse! lui dit-il, suis-je donc un monstre^un démon, mon bel ange, pou rvous inspirer cet effroi? Cependant, vous avouerez avec moi que je suis un mari des plus commodes et des moins exigeants; allons, regardez-moi et veuillez m entendre, ma chère femme.
— Je vous écoute, monsieur, répondit d'une voix faible et saccadée par les lar-
mes la pauvre Denise, les yeux baissés, en se tournant avec peine vers son mari.
— Je sais,ma chère, que vous ne m'aimez pas, que vous ne m'aimerez même jamais, et cependant cet homme que vous avez pris en grippe , je ne sais trop pourquoi ni comment, n'a jamais eu d'autre désir que celui de vous faire la plus heureuse des femmes, à sa manière, bien entendu! Vous végétiez jadis dans une misérable mansarde , exténuée de faim et de fatigue, et moi, pour vous sortir de cet état précaire, j'ai stimulé le courage abattu de votre père, tout en lui indiquant le moyen de s'enrichir dans la pratique de son art, moyen qui lui a réussi au parfait. Plus tard, dernitremenl enfln, vous alliez devenir la
femme d'un obscur et petit gentilhommeau de province, lequel avait le perfide dessein de vous ravir à l'admiration de la capitale pour courir enfouir vos grâces et vos charmes dans son lugubre et lointain castel, où vous fussiez morte, dans peu, de regret et d'ennui ; ch bien, pour vous ravir à cette existence de fossile, qu'ai-je fait? je vous ai épousée, afin de vous ouvrir un nouvel être, un être de plaisir, de joie, d'hommage et d'adoration, pour vous rendre la plus heureuse de toutes les femmes, puis égaler votre sort à celui d'une reine.
A ces belles paroles Denise, se mit à répondre par un profond soupir, et Laridon à continuer ainsi :
— J'espère, madame, que pour prix de
mes bonnes intentions à votre égard, vous ne me condamnerez pas à être éternellement témoin de vos larmes et à entendre vos soupirs ! qu'en femme non moins spirituelle que belle, vous saurez prendre bravement votre parti, sécher ces pleurs qui gâtent votre beau visage et rappeler le sourire qui sied si bien à vos lèvres de rose ; puis une fois consolée, préparez-vous à me suivre dans le monde, à paraître à la cour où je veux vous conduire, où vous attendent un succès immense et éclatant, l'enthousiasme et les hommages des plus grands seigneurs.
— Dans le monde, à la cour ! oh, non ! exemptez-moi de cette pénible tâche, monsieur, de ces plaisirs, de ces adulations que mon cœur et ma douleur repoussent.
— Pour vous laisser pleurer tout à votre aise à la maison, n'est-ce pas? Du tout! j'ai pris femme jolie pour me faire honneur et non pour la cacher au monde; or, disposezvous donc, Denise, à m'accompagner partout où il me semblera bon et utile de vous conduire ; soyez docile à mes désirs, à mes conseils, et les richesses, les joies de ce monde nous seront acquises.
— Non, monsieur, non...
— Silence, pas de réplique, levez-vous et quittons cette maison qui n'est pas la nôtre, mais celle d'un jeune seigneur de mes amis qui a bien voulu me la prêter pour quelques jours... allons! dépêchons, corbleu ' s'écria Laridon avec brusquerie,
€n voyant Denise rester immobile sur son siège; Denise qui, effrayée, se leva tremblante,dont le mari prit la main pourla conduire jusqu'au carrosse qui les attendait au pied du péristyle, carrosse dans lequel ils montèrent pour rouler vers Paris et l'hôtel de la rue desTrois-Pavillons, où Laridon laissa Denise, pour se faire conduire à l'hôtel d'Argenson et s'introduire dans le cabinet du comte, qui se mit à sourire à son approche.
— Eh bien , ce mariage ? fit entendre le seigneur.
— Accompli , depuis trois jours que je suis possesseur et maître de la belle Denise, après l'avoir soufflée à son petit de Courvale. Vous voyez, maintenant , monsei-
gneur, que lorsque je me mets une chose en tête, il faut qu'elle réussisse, répliqua Laridon avec fatuité et en se caressant le menton.
~ Si ce que tu me dis là est vrai, je te proclame le plus adroit coquin des deux hémisphères.
— Cela est. monsieur le comte, sur mon... sur votre honneur.
— Comment, misérable! tu es venu à bout de te faire le mari d'une fille qui te déteste, de la plus jolie femme de France, et de la ravir à l'homme jeune et riche
qu'elle aimait et allait épouser? interroge le comte avec surprise ?
J'ai fait cela , monseigneur.
— D'honneur, je n'en reviens pas ! mais comment t'y es-tu pris, maraud? est-ce donc le diablCj avec lequel tu as sans doute fait un pacte, qui t'a aide dans cette entreprise ?
— Non, monseigneur; mais bien mon génie,
— Dis ton intrigue, cette audace qui le fera pendre un beau jour, à la grande sa-
lisfaction des honnêtes gens Mais que
pense la belle Denise de ce mariage ?
■— Elle s'amuse à pleurer, monseigneur.
— Et comment la pauvre enfant a-t-elle reçûtes caresses?...
Monseigneur, j'ai respecté dans Denise la femme dont vous êtes amoureux, et de laquelle je ne me suis fait le mari que pour mieux en disposer en votre faveur.
— Quoi, possesseur de tant d'attraits, d'une femme divine, tu as eu la force de résister à la tentation? s'informe le seigneur joyeux.
— Je connais trop le prix du bien que j'ai respecte pour mètre avisé d'en ternir l'éclat et ce qui en fait le charme principal, dit le mari en souriant.
— Et c'est pour moi, Laridon, que tu as conservé ce trésor inestimable ? bien! très bien •' ceci s'appelle du dévoùment, ou je ne m'y connais pas . . Laridon, je saurai reconnaître cette délicatesse en faisant ta fortune, mon cher... Ah ça, quand me sera-t-il permis de faire ma cour à ta femme ? réponds, et surtout songe que je suis pressé et friand en diable.
— Aussitôt après, monseigneur, que vous aurez satisfait à quelques petites de-
laaandes que je me propose de vous adres ser.
— Hum : je te sais exigeant : n'importe, explique-loi.
— Il y a des gens indélicats, cupides, intéressés qui, abusant de vos bonnes intentions, s'empresseraient, en pareille circonstance, de vous demander de l'or,
beaucoup d'or, ou une de vos terres en guise de petit cadeau ; mais ambitieux seulement de vous complaire, je veux, sans bourse déliée, vous mettre à même, Excellence, de récompenser en moi un serviteur dévoué, en usant quelque peu de votre immense crédit à la cour.
— Je comprends ; fidèle à ton système, tu prétends continuer ce que tu as commencé, c'est-à-dire, faire trafic de mes faveurs et entreprendre la chose en grand.
— Il y a du vrai dans ce que vous venez de dire, Excellence, répond effrontément Laridon.
— Sachons donc, drôle, ce que tu attends en ce momenl de ma complaisance.
— Monseigneur, aujourd'hui, j'ai un pressant besoin d'un contrôle général et d'un gouvernement pour deux de mes amis, l'un financier et l'autre noble gentilhomme.
— Plaisantes-tu, maraud?
— Jamais , monseigneur , je n'oserais prendre cette liberté avec vous ^ je le répète, un contrôle général et un gouvernement; par exemple, celui de Saintonge, lequel, en ce moment, se trouve vacant par la mort récente de monsieur le vicomte d'Oberval.
— Il n'appartient «qu'au roi d'en disposer, répond brusquement d'Argenson.
— Cela est vrai, mais il vous appartient aussi de désigner un aspirant à ce même gouvernement, et de l'appuyer de votre infaillible crédit auprès de Sa Majesté.
— Eh bien, que ta femme vienne ce soir en causer avec moi, car, désormais, ce n'est plus que par sa bouche qu'il me plaira l'entendre solliciter mes faveurs.
Soit, monseigneur, ce soir j'aurai l'honneur de vous présenter madame Brizard.
— A propos, tu lui remettras , de ma part, ces brillants d'oreille, reprend le comte après avoir tiré un petit écrin d'un tiroir et en le présentant à Laridon.
— Fichtre! les beaux diamants' s'écrie Laridon en examinant le présent.
-Surtout fais en sorte qu'ils arrivent a
leur destination et qu'ils ne s'égarent pas en chemin sur quelque tapis vert.
— Fi ! pour qui me prenez- vous, mon seigneur?
— A propos, sais-tu que cet Anatole de Montigny, de qui tu redoutais la présence chez le médecin Minard et que sur ta demande j'ai fait mettre à la Bastille, crie à l'injustice de toute sa force, qu'il remue ciel et terre pour recouvrer sa liberté? Je pense que les quelques semaines de prison qu'il vient de faire l'auront assez puni de sa petite opposition à nos projets, et maintenant que tu es l'époux de Denise, ce jeune homme ne pouvant plus te faire
ombrage, il serait généreux de notre part de lui donner la clé des champs.
— Pas encore , monseigneur , songez que cet homme est amoureux de ma femme et qu'il y aurait à craindre de sa part quelques entreprises galantes et audacieuses.
— Amoureux de ta femme ' lui aussi ?
Comme un fou, répond Laridon.
— Alors , c'est différent, laissons donc ce téméraire où il est et cessons cet entretien; puis empresse-toi de n^ourner auprès de ta femme pour me l'amener ensuite.
— Un mot^ncore. Excellence
— Je t 'écoute.
— Voire très humble serviteur aurait besoin au plus tôt d'une toute petite lettre de cachet qui lui est en ce moment des plus indispensables.
— En faveur de qui prétends-tu en faire usage ?
— D'un pleurnicheur, raisonneur, et
sentencieux des plus gênants.
Son nom ?...
— Je ne puis vous le dire, monseigneur; qu'il vous suffise de savoir que c'est un être sans conséquence, dont la disparition de la société passera inaperçue^ et qu'il ne s'agit ici, non d'un prisonnier pour la Bastille, mais seulement d'un pauvre diable qui se trouvera fort honoré d'un séjour de quelques mois au fort l'Evêque,
— Est-ce un homme de noble origine ?
— C'est peuple^ de répondre Laridon à la demande du ministre.
— Alors, c'est sans conséquence, comme tu dis fort bien; ce soir tu auras cette lettre.
Pendant que l'époux de Denise conver-
sait ainsi avec le comte d'Argenson, Minard, que Laridon avait, selon son intention, oublié de consigner à la porte de son hôtel, ainsi qu'il Tavallfait àPassy^ Minard donc, désireux de revoir sa chère fille, de lui prodiguer ses consolations et de lui demander miile t'ois grâce de l'attreux hymen qu il l'avait forcée de contracter, s'était donc introduit chez elle où il l'avait trouvée en larmes et les traits altérés par la douleur. En voyant paraître son père, la jeune femme poussa un cri et courut s'élancer dans ses bras pour appuyer sa belle tète sur sa poitrine et se plaindre de son absence; reproche auquel le médecin répondit par des larmes et en comblant sa fille de caresses.
— Ah ! ne pleurons pas ainsi, ma Denise,
et profitons de cet instant de solitude pour nous entretenir et nous consoler ensemble... Denise, tu verses des larmes, enfant, et sans doute tu maudis ton père •
— Vous maudire, moi, oh ■ jamais i
— Parle, parle! calme ma vive inquiétude; ce Laridon, comment se conduit-il avec toi ?
— Mon père, depuis que vous m'avez fait sa femme, je n'ai revu cet homme qu'aujourd'hui seulement.
— Quoi! il n'a pas passé les nuits auprès de toi ?
— Non, mon père.
— Quel langage t'a-t-il tenu aujourd'hui ?
— Celui du maître qui console un esclave affligé , dont il promet de dorer les chaînes.
— Et tu t'estimes, malgré cela, la plus malheureuse des femmes ; ce mariage te fait toujours horreur, n'est-il pas vrai ? de mande encore Minard.
— J'en mourrai, mon père, répondit douloureusement Denise.
— Tu en mourras, dis-tu? oh non! ne meurs pas, cher enfant ! \is, vis pour être heureuse un jour, car bientôt tu seras libre ! libre, entends-tu ! prononce Minard d'un air sombre et menaçant.
— Auriez-vous l'espoir de briser cette union ? ah î prenez garde , mon père , d'encourir la haine et la vengeance de l'homme qui a eu assez de puissance sur votre àme pour vous contraindre à faire le malheur de votre fille bien-aimée , et si ma résignation peut vous éviter quelque peine douloureuse, je me soumets, mon père, et je ne me plaindrai plus, dit Denise en entourant le cou du médecin de ses bras caressants.
— Cher enfant I quel noble dévoûment
est le lien ! Ah ! malheur à moi si. au prix de tout mon sang et de ma vie, je ne cherchais pas le moyen de le rendre le bonheur auquel je l'ai arrachée '
— Au nom du ciel^ conservez-vous pour moi , bon père ! vivez, si vous voulez que je vive.
— Espère , pauvre fille, et sois sans crainte; bientôt, sans doute, nous serons réunis de nouveau.
— Père , ne me parlerez-vous point d'Antonio? reprend timidement Denise.
— Antonin ! non , répond Minard embarrassé.
— Quoi ! n'est-il pas venu pour s'unir à moi? n'a-t-il pas été surpris , désespéré de mon absence ? ne vous a-t-il pas demandé ce que j'étais devenue? s'informe vivement Denise le cœur palpitant.
— Il est venu , il a tout appris . sa douleur a été profonde ; mais, ne m'interroge pas davantage, car, honteux, désespéré, j'ai fui loin de lui et de sa mère pour ne plus les revoir, et j'ai quitté notre demeure pour n'y rentrer jamais !
— Hélas ! pourquoi cet abandon et qu'allez-vous devenir, mon père^ s'informa Denise alarmée.
— Tu le sauras demain , enfant ; de-
main, où il nous faudra fuir ensemble, quitter ia France et aller nous cacher sous un ciel étranger audelà des mers.
— Je vous suivrai partout, père, partout ! . . mais, hélas ! ne reverrai-je donc plus Antonin ?
— Peut-être ! répondit Minard.
Cet entretien entre le père et la fille se continua quelques instants encore et Minard, craignant le retour et la présence de Laridon, quitta Denise après lui avoir promis de ses nouvelles pour le lendemain, puis conseillé la patience et le courage. 11 y avait à peu près une heure que Denise était seule lorsque rentra Laridon accompagné
de plusieurs valets chargés de paquets et de cartons qu'il fit déposer dans la chambre de sa femme, pour congédier ensuite ses gens; et du ton le plus enjoué, s'adresser à Denise qui se tenait tristement assise et accoudée sur un fauteuil.
— Chère amie, tout cela est votre corbeille de noce , des choses superbes dont je vous fais hommage , enfin , des robes, des challes, des dentelles du plus haut prix, le tout conditionné à votre taille et accompagné de cet écrin dans lequel vous trouverez des diamants admirables dont^l'éclat rehaussera encore, s'il se peut, celui de votre rare beauté. Maintenant, en femme aimable et soumise, appelez votre camériste et hâtez-vous de vous mettre à votre toilette, de vous faire élégante et belle, car il
ne s'agit, mon ange , rien moins que de m'accompagner ce soir dans une brillante réunion où je désire vous conduire, et que vous me fassiez honneur.
En vain Denise, désireuse de fuir ie monde et de rester tout entière à sa douleur , supplia-t-elle Laridon de la laisser au logis; forcée d'obéir à une volonté suprême , de plier devant le courroux de son mari , la jeune femme se livra à sa caraériste , puis , vêtue avec autant d'élégance que de grâce , belle comme la mère des amours, Denise, tremblante, se laissa emmener par i'impaiient Laridon, pour monter avec lui en carrosse et s'asseoir à ses côtés. Après avoir roulé l'espace d'une demi-heure, la voiture fut s'arrêter dans la cour de l'immense hôtel du comte d'Ar-
genson où Laridon, conduisant la triste Denise parla main, l'introduisit au travers de vastes et somptueux appartements jusqu'à un délicieux et coquet boudoir^ dans lequel ils tardèrent peu à voir paraître le comte qui, un bouquet de roses à la main, s'approcha galamment et en souriant de la jeune femme qui, reconnaissant dans d'Argenson l'homme qui avait osé lui faire, pour ainsi dire, violence chez son père, se mit à pâlir et à trembler de tous ses membres.
— Soyez mille fois la bien venue chez moi, charmante dame , et daignez, de ma main, accepter ces roses, moins fraîches et moins admirables que votre charmante personne.
Disant ainsi , le comte présentait le bou-
quet à Denise après l'avoir fait asseoir sur un riche sopha et s'être placé près d'elle sur le même siège, tandis que Laridon, debout devant eux, les contemplait en riant. N'osant refuser , ne sachant que faire , Denise prit les fleurs et, d'un simple signe de tète, remercia le seigneur de sa galanterie.
— Excellence , voici ma femme qui vient solliciter auprès de vous en faveur des deux amis dont je vous ai parlé tantôt, fait entendre Laridon. Allons, madame, adressez-vous à monseigneur , et faites en sorte qu'il nous obtienne, de Sa Majesté^ le gouvernement deSaiutonge et le contrôle général dont je lui ait fait la demande... Eh bien ! êtes-vous muette ou imbécile? ajouta impatiemment Laridon et attachant un re-