Elorairc est l’anagramme de Molière
vation les tableaux si vrais, si saisissants qu’il a faits des médecins et de la médecine, des apothicaires et de l’apothicairerie. Client et ami d’un médecin que la Faculté comptait parmi les novateurs, c’est-à-dire parmi ceux qui réagissaient contre l’ancienne médecine, qui se déclaraient les partisans des idées nouvelles, qui soutenaient que Galien et Hippocrate n’avaient pas tout dit, et adoptaient la théorie circulatoire du sang, la découverte de Pecquet, l’utilité du quinquina, de l’émétique, Molière fut certainement Initié par Mauvillaln aux scènes souvent passionnées, parfois tumultueuses que ces questions provoquaient rue de ta Bûcherie. L’antimoine, particulièrement, eut le privilège de susciter une guerre acharnée, implacable, qui dura plusieurs années, qui lit noircir un monceau de papier, engendra de nombreux procès, et provoqua, en prose et en vers, des pamphlets qu’on dirait avoir été écrits avec de la boue plutôt qu’avec de l’encre. Il y avait, à cette époque, 102 docteurs légalement reçus à Paris ; 60 se prononcèrent en faveur de l’antimoine. Mauvillain fut de ce nombre, comme on le voit dans une curieuse Légende, écrite par Blondel, portant la date du 26 mars 1652, et dans laquelle le médecin de Molière est ainsi traité : « M. Jean-Armand Mauvillain paroist estre homme sans fiel, ny désir de vengeance, ne lesmoignant aucun ressentiment contre cette drogue infernale, qui a tué son beau-père, le sieur Cornuty; mais, au contraire, il semble la chérir d’autant que, l’ayant osté du nombre des vivants, il luy est arrivé refusion de pratique^. » , ,
Quoi d’étonnant, alors, que Mauvillain ait trouvé bon et plaisant de faire porter sur la scène des railleries qui ridiculisaient un groupe de médecins enlacés encore dans les filets du passé, défenseurs imprévoyants d’une orthodoxie médicale (comme on disait alors) qui n’avait plus sa raison d’être devant les acquisitions du jour I /
Car, il est temps de le dire, Molière a bien moins ridiculisé la médecine et les médecins en général, que de vieux routiniers, si l’on veut me permettre cette expression, qui fermaient les yeux pour ne point voir, se bouchaient les oreilles pour ne point entendre, se prosternaient devant Riolan, leur chef, et criaient haro à Bartholin, à Harvey,, à Pecquet, qui voulaient que le siècle marchât et que la lumière se fît.
On le répète, tel puissant qu’ait été le génie de Molière, les données fournies par un médecin lui ont été nécessaires pour écrire certaines scènes de YAmour médecin, du Médecin malgré lui, de Monsieur de Pourceaugnac et du Malade imaginaire. Ce ne sont pas ses études de droit ni son titre d’avocat qui eussent pu suggérer à Poquelin des expressions absolument médicales, des points de doctrine et de philosophie, les habitudes prises dans les consultations, les querelles nées au sein de la Faculté. Il a eu certainement en main de ces consultations étonnantes, écrites en latin, et dont nous avons donné dans ce journal même un réjouissant échantillon (1). C’est du Molière tout pur, et la réalité y est presque aussi ridicule que la fiction. Poquelin a dû aussi pénétrer plus d’une fois dans les Écoles de la rue de la Bûcherie, assister à des réceptions doctorales, à des argumentations ; car si les Écoles supé-
(1) Union Médicaie, 1879, n° 120.
rîeures, c’esl-à-dire celles où les docteurs régents avaient seuls le droit de pénétrer, où se tenaient les comices et les assemblées, étaient inaccessibles aux profanes, tout le monde, à peu près, pouvait entier dans les Écoles inférieures, où le public avait une place réservée. Les « impuretés dans le corps », les « humeurs corrompues », la théorie des crises hippocratiques, le formalisme de nos confrères d’autrefois, la « grande chaleur du sang », la «pourriture d’humeurs », les « vapeurs fuligineuses qui picotent les membranes du cerveau », la « malignité » de ces mêmes humeurs « qui fument », la folie des saignées à outrance, même celles de précaution, les oscillations des doctrines médicales tour à tour en vigueur et en mépris, les « vapeurs noires et grossières qui obscurcissent, infectent et salissent les esprits minéraux », la puissance du nombre impair dans le gouvernement des maladies, le choix fort ! important de telle ou telle veine pour la phlébotomie, les évacuations par « chalogogues, mélanogogues », les disputes relatives à la circulation du sang, à l’antimoine, les quatre types de médecins, les uns sceptiques en diable, les autres phlébotomistes entêtés, les troisièmes émétiseurs convaincus, les quatrièmes entichés de la médecine occulte, guérissant par les
paroles, les sons, les lettres, les talismans, les anneaux constellés.Tout cela se trouve sous
la plume du grand comique, renseigné, dirigé évidemment par son médecin. L’intermède ! final du Médecin malgré lui, la cérémonie de réception est une moquerie complète des graves usages de la Faculté, mais une moquerie prise sur le vif, et dans laquelle la réalité ne perd j pas ses droits. |
Que les docteurs Tomès, Des Fonandrès, Macroton, Bahys et Fillerin, qui jouent les rôles que l’on sait dans {'Amour médecin, ne soient que des portraits, qu’ils aient réellement existé au temps de Molière, et qu’ils aient appartenu à ta coür, cela n’est pas douteux. Une lettre j
de Guy Patin en fait foi, non moins que les assertions de Brossette et de Cizeron-Rival. On I
peut en dire autant des docteurs Diaphoirus, père et fils, qui ont posé devant le peintre, le père faisant devant la charmante Angélique l’éloge de son fils, « redoutable dans toutes les disputes de l’École..., argumentant à outrance pour la proposition contraire..., fort comme un Turc sur les principes, ne démordant jamais de son opinion..., s’attachant aveuglément aux opinions des anciens, n’ayant jamais voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes du siècle touchant la circulation du sang, et autres opi- j nions de même farine... » En vérité, on serait presque tenté de reconnaître, dans ces deux 1
Diaphoirus, Guy Patin et son fils Charles, d’autant que, trois ans avant la première représen- |
tation du Malade imaginaire, Guy Patin avait présidé (18 décembre 1670) à une thèse dans | laquelle la circulation harveyenne était fort mal menée, et que Diaphoirus fils, pour vaincre ' tout à fait la fille d’Argan, lui offre, toute roulée, une thèse de sa façon contre cette même circulation. i
Dans ce même Malade imaginaire, où il a osé se mettre lui-même en scène, Molière fait ainsi parler Argan et Béralde ;
Argan : C’est un bon impertinent que votre Molière, avec ses comédies; et je le trouve bien plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins.
Béralde : Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.
Non, Molière ne nourrissait pas de haine contre les médecins, dont il appréciait les qualités,
et dont il recherchait le commerce. Par son esprit, par son enjouement, par le charme de sa conversation, Mauvillain les lui eût fait, du reste, aimer. Mais un malheureux scepticisme l’éloigna toujours de la médecine, et il refusa avec opiniâtreté les secours réels qu’elle pouvait lui apporter dans son triste état de santé, n’acceptant que quelques soins dans le régime, l’usage du lait, ne comprenant pas que l’on pût s’introduire impunément des médicaments dans le corps, et n’ayant confiance que dans les traitements externes. Il fut victime d’une incrédulité à l’égard d’une science qui eût pu sinon le guérir, du moins prolonger ses jours. Né avec une poitrine faible, atteint d’accidents graves du côté du cœur ou des gros vaisseaux, troublé de passion et de tracas domestiques, dévoré de jalousie conjugale, directeur d’une troupe qui lui imposait des devoirs incessants, comédien lui-même, au service d’un roi qu’il fallait amuser quand même, il fut emporté, dans un crachement de sang, une heure après avoir joué sa plus vive satire contre la médecine, le vendredi 17 février 1673, à dix heures du soir. Mauvillain lui survécut douze ans, regrettant, peut-être, le rôle qu’il avait joué auprès du grand comédien, et se repentant d’une docilité, d’une souplesse, qui ne sont pas dans les attributions du vrai médecin.
l’iais. — l'ypugraptiie Félix Mxlteste et C«, rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur, 22.