PREMIÈRE PARTIE
UN CAPITAINE D'AVENTURES ï
Il est indispensable de placer ici une très courte notice historique sur la situation de la Franche-Comté en 1638, c’est-à-dire dix-huit ans environ après la nuit sinistre du 17 janvier 1620, nuit dont nous avons raconté les incidents terribles dans le prologue de ce livre.
ous Jens nos lecteurs de vouloir bien ne point dédaigner ces rapides détails. ;
La Franche-Comté, nous le savons déjà, appartenait à l'Espagne depuis Charles-Quint. ;
la mort de IL, elle faisait partie de la dot de sa fille, l’infante Claire-Jsabelle-Eugénie, qui avait épousé l'archiduc Albert d'Autriche.
Il était spécifié dans l’acte de dotation que si cette princesse ra sans héritiers, son patrimoine retournerait à la maison
agne.
Claire-Isabelle-Eu énie n'eut pas d'enfant, et, en vertu de la
clause précitée, la Franche-Comté, vers 1634, passa entre les.
mains du nouveau roi, no va IV.
La Franche-Comté était alors divisée en trois bailliages : Le bailliage d’Amont;
. Le bailliage d’Aval ; Le bailliage de Dôle.
Vesoul, Besançon et Dôle étaient les chefs-lieux de ces trois |
bailliages. Un ps dont les états généraux nommaient
lee membres, a
savons, siégeait à Dôle.
Franche-Comté, bien qu’elle relevât de la couronne d'Te.
pagne, jouissait d’une liberté très grande, Elle votait elle-même
ministrait la province, et ce parlement, nous le
touffe de Fur desséchées, et, sur le mur blanc, se dissinaient en lettres noires les mots suivants :
AU CAPITAINE LACUZON.
VEBNIER, AUBERGISTE,
DONNE A BUIRE ET A MANGER, VEND SON, AVOINE ET RECOUPLHS, LOGE A PIED ET À CHEVAL.—BON LOGIS.
— Voilà mon affaire, pensa le cavalier.
Et il descendit de cheval lestement, en criant d’une voix tout à la tois douce et sonore :
— Hé! mon hôte!…
À cet appel, un homme de cinquante-cinq à soixante ans, robuste encore malgré son âge, et se redressant dans sa haute faille, sortit de l’auberge et répondit :
—- Voici l’hôte que vous É 0 0 messire. Faut-il mettre votre cieval à l'écurie ?
— Oui, et je vous recommande de lui donner litière abondante, bon fourrage et double ration d’avoine ; je tiens à ce qu'il soit mieux traité que moi-même...
— Et vous avez, pardieu! grandement raison, messire, répli-
ua l’aubergiste; l’homme a la langue pour commander et se aire servir, mais le cheval est obligé de se contenter de ce qu’on lui donne...pauvre animal !...C'est donc au maître à prendre suin
ué rien ne manque 4 ce bon serviteur...d’ailleurs, le vôtre mérite d'être traité comme un prince. C’est une bête de grande race, de haute valeur, et qui doit être infatigable.
— Vous vous y Connaissez, ce me semble ?..
— Pardieu ! si je m'y connais! mais je le crois bien, que je m’y connais ! J’ai servi quinze ans dans la cavalerie L.. Demandez plutôt au colonel Varroz des nouvelles de Jacques Vernier! Et qui sait si, quelque jour, malgré mes cinquante-huit ans bien sonnés, je ne remettrai pas le pied à l’étrier...Il y a dans l'écurie la Grise qui est un fière jument, et qui me porterait bien, savezvouë! et les pistolets d’arçon ne sont point tellement rouillés qu'ils ne puissent servir encore en les fourbissant un peu et mettre une balle, à cinquante pas, dans le ventre d'un Nuédois, ou d'un Gris! Enfin, suffit l...qui vivra verra, et vive le capitaine . Lacuzon !.. Vous avez dû voir, messire, que j'ai placé mon auberge sous son patronage, —et que le diable ou que Bernard de Saxe- Weimar m’enlève, si ce patron-là n’en vaut point unautre |... n'en déplaise à la bonne sainte Vierge Marie et au grand saint Jacques, que je vénère de tout mon cœur l’un et l’autre! .. Mais lé capitaine Lacuzon est un juste, lui aussi, et sera peut-être un martyr! le martyr de la liherté 1.
On devine que Jacques Vernier, cet aubergiste loyal et bon patriote, mais bavard, n’avait point donné cours à sa prolixité uaturelle tout au beau milieu de la rue,
LE MÉDECIN DES PAUVRES C'est en conduisant. à l'écurie et en installant devant un râtelier bien Sarni le cheval] du nouveau venu, qu'il se livrait cons. ciencieusement à cette joie si douce de pérorer Sans étre inter. rompu, — Tenez, reprit-il après Un silence fort Court Passer sous les eu i
» et en faisant X du Cavalier qui l'avait Suivi le ample mesure d’avoi Î i
Contenu d’une
Brain, messire : c’est e l'œil ; c’est de ma ernière
et Ça ne laisse rien à ésirer | Î
Charles de
en admirant la ce Chaïnue, les formes robusos le large Poitrail, le Poil luisant et les jambes èch 18e,
es de /a Après s'être longuement étendu sur les qualités et les perfec tions de cette InCOmparable Jument, ] Aubergiste ajouta : — Et maintenant, essire, Maintenant q e votre Chevala sa litière et sa Provende, rien ne AOUs empêche de songer à vous. angerez-vous Morceau ?
— Volonti Les temps sont durs, o sonne depuis
8, On ne Voyage Suère, je n'ai logé per.
plus de huit Jours, et j'ai &rand’p Manger ne soit mal fourni
eur que le garde.
. *eU importe, N ssiez-vous que du pain à me donner, je m'en Contenterai Parfaitement.
—Oh! a
VOUS aurez mieux que cela ire, Vous aurez des ÿaudes froides, VOUS aurez du lürd et des fs, vo poulet auquel je vais tordre e fromage de la Montagne, et, pour arroser to rez une vieille bouteille Ï
8 ne ressem.
blez guèr à vos co ers; vo ‘annoncez d’au avez rien à me nner, 8 Me servirez en réalité un festin de prince, tandis qu'ils o échan
me de vous Promettre Monts et me
en somme, pi
,Messire, répondit Jacques Vernier avec une Orgueil, cela est, ma foi, chose toute simple... Mes conf: t ur enseigne, ou ;
€ Cygne de la croix droit, M
PIS qu’un Suédois OU qu'un Gris, ou ue l’on ne Promet [..
disent les 8entilshommeg, et ils ont ral“on !... Moi qui u’un auberpiste, j'ai acCcommodé ce pr
di: Enseigne oblige / j'ai rai
ant un râte.
livrait cons.
8 être inter.
en faisant tenu d’une
La fl
Le voyageur ne pouvait qu'approuv:: d’une façon complète
les théories de son hôte. I] exprima son adhésion par le geste et
ar la parole, et il accompagna Jacques Vernier qui l’introduisit ns la maison. ;
La pue dans laquelle ils pénétrèrent ensemble était la cuisine.
En face de la porte d'entrée se trouvait une haute et large cheminée en pierre grise, portant sur son manteau les objets les plus disparates : une longue carabine retenue dans la position horizontale par deux crochets, une statuette en plâtre enluminée représentant saint Jacques de Compostelle deux pistolets d’arçon, Lu peu rouillés et dont nous avons entendu l’aubergiste
aire mention, un rameau de buis bénit, des Pâques dernières, et, enfin, un grand sabre de cavalerie.
Une porte, à gauche de la cheminée, donnait accès dans le êle, On nommait ainsi à cette époque, en Franche-Comté, et ‘on nomme de même encore aujourd’hui, une chambre contiguë à la cuisine et chauffée par la même cheminée.
Une seconde porte, à droite, laissait entrevoir dans la pénombre les premières marches d’un escalier de bois qui conduisait à l’étage supérieur. Enfin une troisième porte communiquait avec grange, d’où s’exhalait une bonne odeur de fourrage.
Sur la muraille nue et blanchie à la chaux, se voyait une grande image, très naïve et violemment peinturlurée de bleu, do rouge, de jaune et de vert, fixée par quatre clous à grosses têtes.
Cette image représentait le patron de la paroisse. Chaque année, le jour de la fête du pays, le ménétrier venait, avec un violon enrubanné, enlever cette image et la remplacer par ure autre exactement pareille, et recevoir en échange une petite somme qu’on lui donnait de bon cœur.
Ceci constituait une contribution peu onéreuse, prélevée par la coutume sur tous les paysans franc-comtois, pauvres ou riches.
Du côté opposé, un immense dressoir, en noyer pol que l’âge
et la fumée avaient rendu aussi noir que du vieux chêne, su por-
tait de la vaisselle d’étain, brillante comme de l’argenterie, et
quelques-unes de ces faïences naïves et charmantes que les ama-
teurs de ce qu’on est convenu d'appeler le bibelot, et, parmi eux,
l’auteur de ce livre, paient aujourd’hui volontiers au poids de l'or à l’hôtel de la rue Drouot.
Les ustensiles de cuisine, les seilles en bois de sapin bien blanc, cerclées de fer luisant, pendaient de chaque côté du dressoir.
Enfin, deux longues tables étroites, entourées d’escabeaux -à trois pieds, complétaient i'ameublement de la cuisine.
Une planche, suspendue au plafond par les deux bouts, loyait sous la lourde charge d’une demi-douzaine de miches de pain bis.
Uucrochet de fer soutenait sous le manteau dela cheminée un épais quartier de lard fumé; et des grappes de maïs blonii, qu'on appelle en Franche-Comté, par abréviation, des turquie, pen-
* daient à des perches transversales fixées le long des poutrelles de hoïs brut.
Telle était, en 1688, la cuisine d’une auberge de village, telle elle est encore aujourd’hui L"
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Dans cette pièce, une jeune servante coiffée de la câline francçomtoise, vêtue d’un caraco de futaine brune et d’une up courte de droguet rayé qui laissait voir jusqu'au-dessus de la cheville ses jambes robustes, chaussées de bas bleus, trottait à droite et à gauche, ébranlant le plancher sous l’énergique pression de lourds sabots À agree de peau de mouton dans lesquels disparaissaient ses pieds larges et Faune
lle allait, de la cheminée aux deux tables, et des deux tables au dressoir ; ici, surveillant le contenu d’une imposante marmite qui bouillait à outrance ; là, frottant les planches de sapin avec une vigueur toute masculine, en mettant en ordre quelque écuelle et quelque soupière ; bref, très occupée en apparence, et faisant en réalité fo:: peu de besogne, selon la louable et constante habitude des servantes de toutes les époques et de toutes les hôtelleries du monde.
Au moment de l’arrivée du voyageur que précédait Jacques Vernier, elle s’arrêta net, ébaucha une révérence, et fixa sur le nouveau venu ses petits yeux noirs que la curiosité semblait agrandir. .
— Dis donc, toi, eh ! la Jeanne-Antoine ! s'écria l'hôte, scanda-
. lisé de l’attitude de la jeune servante, occupe-toi un peu à jeter un bon fagot dans la cheminée, au lieu de rester là plantée à dévisa, a ce gentilhomme, comme si vous aviez gardé des gorets ensemble. .
— Quien ! not'maître, répliqua fort gaillardement la Jeanne. .
Antoine, un chien regarde bien un évêque. |
— C’est bon! c’est bon ! Fais ce que je te dis, et pas tant de paroles. :
— Ça suffit, on y va; mais ça n'empêche pas qu'un chien.
Jacques Vernier frappa du pied avec impatience, et interrompit ainsi la répétition du vieux dicton franc-comtois. *
‘La servante se tut et sortit, en haussant les épaules, pour aller chercher le fagot demandé.
L'aubergiste se mit à rire aussitôt qu’elle eut quitté la euisine.
À coup sûr cette fillo se montrait peu respectueuse à l’endroit de son maître qui ne s’en formalisait point.
— C’est jeune, dit-il, ça n’a point d'éducation, ça ignore les
belles manières, mais c’est honnête et travailleur. gs tient la maison propre comme un sou, du haut en bas, et ça ferait au besoin le coup de fusil contre les Suédois ou les Français, oui, pardieu! Asseyez-vous, messire, sur cet escabeau, sous la cheminée, et prenez un air de feu. Dans une minute, quand cette sotte fille aura jeté un bourrée sur ces charbons, vous verrez une belle flamme, claire autant qu’un jour de printemps, et rouge comme la crête d’un coq...
Le voyageur se bébarrassa en ce moment du large manteau dans lequel il s'enveloppait et du chapeau de feutre noir, relevé d’un côté et orné d’une plume de héron fichée dans sa gance, qui couvrait sa tête.
RL Lg sur l’une des tables ve chapoau ot vo manteau, 6t ii s'ap
procha de la cheminée.
GO Loto 0m 2 -. -"