Le médecin volant de Molière
L'Odéon mettait dernièremant à la scène Tune des premières pièces du grand comique, depuis longtemps oubliée. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner l'opportunité de celle reprise; les opinions les plus diverses se sont manifestées à ce sujet. On s'accorde généralement à blâmer de telles exhumations littéraires; la réputation d'un grand écrivain n'y saurait absolument rien gagner. D'un autre côté, n'est-ce pas un spectacle curieux et instructif de pouvoir suivre, pas à pas dans son œuvre l'homme de génie, de le voir peu à peu développer et modiGer ses idées premières et, par des transformations successives, arriver enfin à produire le chefd'œuvre qui léguera son nom à la postérité? Et quand cet illustre écrivain s'appelle Molière, quand le Médecin volant est la forme primitive du Médecin malgré lui, l'élude d'un tel morceau prend pour nous un double intérêt, littéraire et professionnel.
Le Médecin volant est l'une des plus anciennes farces de Molière. Sur le registre de La Grange, elle est inscrite pour la première fois à la date du 28 avril 1659, quoiqu'elle soit probablement antérieure à VÉtourdi (1653). Elle fut jouée à différentes reprises devant Louis XIV. Conservée dans la bibliothèque de J.-B. Rousseau, elle fut imprimée avec la Jalousie du Barbouillé, en 1819. On ne saurait douter que ces ébauches soient l'œuvre du grand auteur comique; on a d'ailleurs produit, à l'appui de cette attribution, des documents presque certains (1).
Molière fit de fréquents emprunts au répertoire italien de son temps; le Médecin volant est lui-même calqué sur une farce italienne : Il Medico volante oa Arlecchino inedico volante.
(1) Œuvres de Molière, éd. Molnnd, t. I, p. lxxxi. Paris, Garnier, 1863, in-8". — Nouvelle biogr. g(én.,art. Moliicre, par Fournel, t. XXV, col. 866. Paris, Didot,186l, in-8". — Deux pièces inédites de J. B. P. Molière. Paris, Désoer, 1819, br. in-8".
Ses ennemis, et entre autres Devilliers, Soraaize elBoiirsault, ue se firent pas faute de lui reproclier amèienienl ces emprunts. On le traita de singe, de grimacier qui copie Scaranwitche (1), et Arlequin lui-même l'accusa d'avoir pris à sou liioâlre ses premières idées ('2).
La pièce italienne ne nous est pas parvenue sous la forme où Molière la trouva d'abord. Mais parmi les documents que nous oui conservés les frères l'arfaict (3), se rencontrent les analyses de deux morceaux offrant avec notre pièce de grandes ressemblances. Ces farces sont la Zerla {la Hotte) et le Medecino volante. Le troisième acte de la Zerla, qu'aucun lien ne rattache aux deux premiers acies de la même pièce, a fourni le sujet du Medecino, farce en trois actes remaniée à une époque postérieure; entre iiutres traces de ce remaniement, on peut citer deux vers de WAtys, de Quinault, jouée en 1676 (6), et les frères Parfaict ont cru y trouver plusieurs passages imités du Médecin malgré lui (5). C'était, du reste, dans les liabitudes des acteurs italiens d'allonger ou de raccourcir les rôles, suivant les besoins du moment ; on nommait cela la Commedia aU'improviso (6). « On écrivait à peu près les rôles, ne fiil-ce que pour bien préciser les situations, pour conserver les détails une fois trouvés... Le but qu'on voulait atteindre en rédigeant ces facéties n'était nullement de les fixer d'une manière invariable, mais d'avoir un aide-mémoire bien complet (7). »
Dans la Zerla (8), pour tromper Pantalon, Arlequin se déguise en docteur; il excelle dans la médecine, il possède la plus parfaite connaissance de l'astrologie. L'habile homme! et les merveilleuses découvertes qu'il a su faire! Il connaît le genre de la lune, il a enrichi le soleil de quatorze viuisons nouvelles, ce qui en fait vingt-six au lieu de douze. Pantalon se récrie à ce chiffre; heureux peut-être de surprendre en défaut le prétendu savant, il s'empresse de lui faire remarquer son erreur. El Arlequin de répondre: « Il y a plus de soixante ans que je l'ai entendu dire pour la première fois, mais depuis lors pourquoi ne voulez-vous pas qu'on en ait bâti de nouvelles? » — l/astrologue qui construit de nouvelles maisons dans le ciel, deviendra sous la plume de Molière le rf/'frm«/fMr du corps humain. N'est-ce pas vraiment le germe du fameux Nous avons changé tout celai {Méd. malgré lui, acte ii, se. 6.)
La fille de Pantalon, Eularia, est tombée malade; Arlequin entre la voir, et revient presque aussitôt annoncer qu'elle a cessé de vivre. Par une ruse que reproduira le Malade imaginaire (acte m, se. 18 et 20), apparemment pour s'assurer de l'amour d'Octave, Eularia se fait passer pour morte. Le désespoir de ce dernier l'a touchée, sans doute, car les enchanteraeiils d'Arlequin d'accord avec la belle, vont la rappeler à la vie. Le « médecin des morts » (c'est lui-même qui se donne ce titre singulier) est versé dans « l'art de la néa-omancie ; »> il chasse les diables, marmotte des mots barbares et fait relever la défunte, non sans extorquer quelques écus à l'amoureux ravi. Le bonhomme Pantalon surprend Octave avec sa fille; appréhendé au corps par les archers, celui-ci déclare qu'épouser la belle serait pour lui le comble du bonheur, et, comme toujours, la comédie finit par un mariage.
Les acteurs sont presque tous les mêmes dans la seconde pièce italienne, le Medecino
(\] Moland. Loc. cit , t. I", p. ccxxxiv. — l-ournel. Les Contemporains de Molière, Paris, Didot, 1863, in-8", t- I", pp. XXX et i.xxx.
(2) IJayie. Dirt. Iiist. et critiq., art. Poijcelin, t. III, p. 2360, S-édit.
n) Ilittoire de l'ancien théâtre italien. Paris, in-12, 1753, pp. 212 et suiv.
fl) Ihid., p. 217.
(5j Ibid., p. 225.
(6 Le Médecin volant priiscnte en plusieurs endroits des traces d'improvisations de ce genre (se. III, clc).
(7) Moland. Loc. cit., p. ccxxxv.
(K) llist. de l'our. théâtre ilalicii, pp. 2i2-2ir..
volante (1). Celte pièce se rapproche beaucoup plus de la farce de Molière, quoiqu'elle contienne nombre de scènes que l'auteur français n'a pas reproduites. On peut citer, entre autres, la consuUation du Capilan, qui avait un grand mal de dents, bouiïonnerie grossière et triviale, mais qui fait bien voir quelles étaient les tendances et les habitudes comiques à cette époque. Le révulsif que prescrit Arlequin contre l'odontalgie est vraiment fort énergique... Nous donnons la recette sans nous en exagérer la valeur. « Prenez de l'ail, du poivre et du vinaigre, et vous en frottez le derrière, cela fait oublier le mal. » Autre remède héroïque et peu usité... Coupez une pomme en quatre, mellez-en un quartier dans votre bouche et tenez la tête dans un four, jusqu'à ce que la pomme soit cuite... le mal de dents se trouve infailliblement guéri!
Un homme qui s'occupe de sf^iences occultes, comme Arlequin, doit nécessairement connaître les mystères de Vonéirocritie. Aussi le voyons-nous un peu plus loin expliquant à Eularia un songe qu'elle vient de faire. D'où viennent donc les songes? lui demande-t-on
Arlequin : Us viennent du sommeil.
Eularia : El le sommeil?
Arlequin : Le sommeil?.... Oh! oh! de l'envie de dormir.
Et dans Molière :
Opium facit dormire , Quia est in eo Virtus dormitiva, Cuj'us est proprium Sensus assoupira.
J'en arrive au Médecin volant de Molière ; ce médecin, c'est Sganarelle ; valet dans notre farce, fagotier dans une autre, il deviendra ce « docteur de cabaret » si spirituel, si plein de verve, le Médecin malgré lui. Actuellement, c'est un farceur de bas étage, un vrai fripon de comédie, qui, pour quelques pistoles, endosse la soutane, et vient étourdir de ses discours le simple Goigibus.
Il ne faut pas chercher dans cette farce les violentes attaques contre la médecine et les médecins qu'on trouvera plus tard dans Molière. Il en est presque encore aux banales invectives de ses prédécesseurs contre les médecins qui font mourir leurs malades. Comme ses contemporains, il se contente le plus souvent de cette accusation traditionnelle.
Dans VOmbre de Molière, (le Brécourt (se. xii), Platon représente les médecins comme ses meilleurs amis; «.... d'Iionnestes gens à qui je dois trop pour bur rien refuser. Ils ont augmenté le nombre de mes sujets, et je leur eu dois sans doute une ample reconnoissance. » Et plus loin : « Je sais, leur dit-il, toutes les obligations que je vous ai, et que dans ce vaste empire (!es morts vous pouvez vous vanter avec raison d'y avoir aussi bonne part que moi (2). »
Quand Boursault dédie sa pièce an sieur de Canteal, médecin de M""= la princesse : « Je mourray bien, écrit-il (Zi), sans le secours de personne, et particulièrement de vostre Faculté, pour qui j'ay trop de vénération pour ne pas luy en épargner la peine.,.. Paris est
(1) Ibid., pp. 215 el suiv.
(2) Fourncl. Contemp. de Moi, t. I, p. TiSl. r^j Id., ibid., pp. 105, 106.
si misérable pour les malades, que l'on prend plus de soin pour les faire mourir que vous n'en prendriez pour les sauver, elc. »
Ces attaques sont, on le voit, de véritables lieux communs dans la littérature du temps. Sganarelle ne se fait pas faute de les reproduire : « Je vous réponds que je ferai aussi bien mourir une personne qu'aucun médecin qui soit dans la ville. On dit un proverbe, d'ordinaire : après la mort, le médecin; mais vous verrez que si je m'en mêle, on dira : après le médecin, gare la mortl » (se. ii.)
Ce n'est pas que l'on ne rencontre dans la pièce quelques traits mordants contre le pédanlisme médical, les grandes phrases vides de sens, et ce culte ridicule de l'autorité qui fut pendant des siècles le plus grand obstacle au progrès scientifique. Mais Molière a pris aux Italiens la plus grande partie de ces boutades satiriques. La tradition était depuis longtemps établie au théâtre, et les Italiens avaient eux-mêmes puisé dans notre ancien répertoire presque tous les lazzi qu'ils dirigeaient contre les médecins et leur ignorance prétendue.
Parler de Galien et d'Hippocrale, être un peu effronté, suffisent, au dire de Valère — l'amoureux de notre farce — pour en imposer au bonhomme Gorgibus. Lucile fait la malade ; il s'agit d'engager son père à lui faire prendre l'air de la campagne. Valère pourra l'enlever et l'épouser; Gorgibus en sera quitte pour « pester tout son soûl » avec Villebrequin, qu'il a choisi pour gendre.
A beau mentir qui vient de loin, dit un vieux proverbe; aussi Sganarelle, qui arrive « des pays étrangers, » sait-il « les plus beaux secrets du monde. » — « Il est si savant, dit Sabine, que je voudrois de bon cœur être malade, afin qu'il me guérît. » On le reçoit avec respect, et il commence : « Hippocrate dit, et Galien, par vives raisons, persuade qu'une personne ne se porte pas bien quand elle est malade. Vous avez raison de mettre votre espérance en moi ; car je suis le plus grand, le plus habile, le plus docte médecin qui soit dans la Faculté végétable, sensitive et minérale. Ne vous imaginez pas que je sois un médecin ordinaire, un médecin du commun. Tous les autres médecins ne sont, à mon égard, que des avortons de médecins; j'ai des talents particuliers, j'ai des secrets. Salamalec ! Salamalec! Rodrigue, a?-tu du cœur? Signor, si, signor, no. Per onmia sxcula sœculorum!.... » Le fourbe audacieux, mais aussi le stupide homme que Gorgibus!
Nous verrons bientôt s'il est vrai que tant d'ignorance et tant de vanité soient dans la pensée de Molière, le fait de la médecine de son temps.
« Le sang du père et de la fille ne sont qu'une même chose, dit plus loin notre charlatan, et par raltéralion de celui du père je puis connaître la maladie de la fille. » Dans le Medecino, le docteur Olivâtre, surnommé Tète d'Ane, adresse à Pantalon cette demande : « N'avez-vous jamais lu la loi Scotia sur la puissance paternelle, qui dit : tel est te père, tels sont les enfants? Votre fille n'est-elle pas votre chair et votre sang?... Eh bien! le sang de
votre fille étant échauffé, altéré, le vôtre le doit être aussi Il est vrai qu'Olivâtre a jadis
étudié Barthole. (Act. II, In fine.) (1).
On sait qu'au xvii* siècle, chaque praticien menait à sa suite un ou plusieurs élèves qu'il se chargeait d'instruire. Noire docteur Tête d'Ane, qui n'est autre qu'Arlequin, s'est fait accompagner par Octave vêtu de noir, qu'il fait passer pour son disciple. Peut-être estce de cette scène que Molière s'est inspiré dans le Médecin malgré lui (act. III, se. v et vi), s'il n'y a pas ici une interpolation de DomenicoLocatelli ou de quelque autre acteur {Parfuict., p. 217 et 225)...
(1) Il se vante d'avoir étudié Hippocrate, Galien, Avicenne et Barthole. L'auteur, pour mieux faire ressorlir l'ignoriince du charlatan, n'aurail-il pas substitué le nom du célèbre juriste b celui de lUatthiole, dont les Commentaires furent si ionjitemps elassiciues?
La scène qui suit celle-ci, dans le Médecin volant, a été supprimée à la représentation. On comprend que la consultation du Médecin aux urines ait assez peu d'attrait pour les spectateurs d'aujourd'hui. El pourtant, pendant bien des années, le Médecin aux urines a fait sur le théâtre la joie de nos ancêtres, depuis le « fisicien » du Jeu de la feuillie (1) jusqu'à « maislre Éloy » le « médecin bien appert » de la Farce de l'Amoureux (2). Si ce dernier reconnaît, à la vue du liquide, le sexe du malade et ses secrètes habitudes, Sganarelle, en la goûtant à l'imiiation d'Olivâtre, discerne tout aussitôt « la cause et les suites de la maladie! »
Passons rapidement sur les trivialités que débile notre empirique pour arriver à une question capitale au point de vue tout spécial où nous nous sommes placés. Est-ce à la médecine elle-même qu'en voulait le grand comédien? On esl généralement d'accord aujourd'hui pour croire le contraire; et c'est bien ainsi que le comprenait Brécourt, quand il faisait dire à l'auteur de V Amour Médecin : « Je jure icy... que ce n'est point contre ce grand art de la médecine que je prétends me déchaîner. J'en adore l'élude, j'en révère la judicieuse pratique, mais j'en abhorre et déleste le pernicieux el méchant usage qu'en font, par leur négligence, de fourbes ignorants que la seule robe fait appeler médecins (3). »
Quelque fondées que fussent ses critiques, Molière a voulu, dès le principe, manifester ^ toutes ses sympathies pour la science elle-même, et distinguer nettement du charlatan qu'il bafoue la médecine qu'il honore. Et il introduit tout exprès sur la scène un personnage spécialement chargé d'en célébrer l'utilité. Ce personnage est un avocat, l'ami de la maison.
L'homme de loi, dans la farce italienne, s'efforce d'embarrasser le docteur Olivâtre ; l'ami de Gorgibus, au contraire, fait ressortir autant qu'il le peut les bienfaits de l'art médical. « Il faut avouer que ceux qui excellent en quelque science sont dignes de grandes louanges, et particulièrement ceux qui font profession de la médecine, tant à cause de son utilité que parce qu'elle contient en elle plusieurs autres sciences, ce qui rend sa parfaite connoissance fort difficile, et c'est fort à propos qu'Hippocrate dit dans son premier aphorisme, etc.. » C'est à ia médecine pratique que s'adressent ces éloges, si précieux sous la plume de Molière : « Vous n'êtes pas de ces médecins, continue notre avocat, qui ne s'appliquent qu'à la médecine rationnelle ou dogmatique, et je crois que vous l'exercez tous les jours avec beaucoup de succès. Experientia magistra rerum. Les premiers hommes qui firent profession de la médecine furent tellement estimés d'avoir celle belle science qu'on les mit au nombre des dieux pour les belles cures qu'ils faisoient tous les jours. Ce n'est pas que l'on doive mépriser un médecin qui n'auroit pas rendu la sanlé à son malade puisqu'elle ne dépend pas absolument de ses remèdes ni de son savoir,
« Interdum doclâ plus valet arte malum. »
Cette apologie fait un frappant contraste avec maint autre passage de Molière, et, quoi qu'on puisse dire, les conditions dans lesquelles fut jouée d'abord celte farce ne suffisent pas pour rendre compte de ce phénomène.
Pour en finir avec l'analyse de la pièce, il nous reste à raconter brièvement les ruses de Sganarelle surpris par Gorgibus dans son premier costume, et jouant un double rôle pour sauver sa peau du cautère royal. Ils sont deux frères jumeaux (Gorgibus le croit du moins) brouillés sous un vain prétexte : celui-ci veut rétablir la paix, et sur ses instances le docteur
(1) Ap. Théâtre français au mogen âge, par de Monmerqué et Fr. Michel. 1 vol. grand in-8°. Paris,
(2) Ane. th. fr.,l. 1, pp. 220 et suiv. (Bibl. Elzév. de Jannet. Paris, 1854.)
(3) Se. XIII. ap. Fournel. Op. cit.
pardonne à son frère Narcisse; mais le vieillard désire qu'ils s'embrassent en sa présence. L'adroit coquin, valel dans la maison, médecin dans la rue, passe par la fenêtre pendant que le bonliomme entre et sort par la porte. Ce sont ces jeux de scène, très-amusants d'ailleurs, qui ont fait donner h la pièce ce nom de Médecin volant. Sganarelle finit par embrasser trèsadroitement le bonnet doctoral dont il a coilTé son coude; mais Gros-René, qui a tout vu, découvre à la fois au père de Lucile la ruse du valet et la fuite du maître. Sganarelle finit par apaiser Gorgibus; les coupables se jettent aux pieds du vieillard qui leur pardonne et les unit.
Le M édecin votant esi devenu, par des transformations successives, le Médecin malgré tiii^ cette pièce dont on a pu dire, sans exagération, qu'elle est le modèle de la farce élevée jusqu'à la comédie. Mais les formes intermédiaires par lesquelles elle a dû passer pour devenir un chef-d'œuvre nous échappent malheureusement. On n'eu compte pas moins de trois (1) ; aucune d'elles n'est arrivée jusqu'à nous.
Dans l'intervalle qui sépare la farce de la comédie, Molière est devenu lui-même : s'il continue à imiter, du moins il domine l'imitation de toute la hauteur de son génie. L'élément original va sans cesse augmentant dans son œuvre; « le fleuve continue de charrier du bois de tous bords, mais dans un courant de plus en plus étendu et puissant (2). »
Il n'est pas dans notre intention d'insister sur une œuvre connue de tous. Il nous suffira de relever en passant quelques-unes des critiques que l'on a voulu y trouver contre l'art et ses adeptes. Sganarelle doit être parfaitement au courant du langage, des mœurs et des habitudes du corps médical. Pendant six ans, il a servi un fameux médecin ; tout faiseur de fagots qu'il est, il a su dans son jeune âge son rudiment par cœur (acte i, se. 1) ; même il a poussé ses études jusqu'à la sixième (acte m, se. 1). Il reproduira donc, comme il pourra, la tenue du docteur qui fut jadis son maître, il abusera du peu de latin qu'il a su pour en imposer à Géronte; mais le ridicule dont il va se couvrir rejaillira bien plus sur l'impudence de l'ignorant empirique que sur les défauts plus ou moins apparents du médecin dont il a revêtu la robe. Ainsi, n'est-il pas bien plus naturel de voir dans les procédés qu'il emploie pour séduire la nourrice (acte ii, se. Zt et 5 ; acte m, se. 3) la ruse d'un sensuel fripon abusant de son costume, que d'y chercher quelque attaque contre la moralité des médecins. Lorsqu'il met ici la médecine en cause, il est vraiment dans son rôle, puisqu'elle est l'arme dont il se sert pour arriver à ses fins. Nous ne croyons pas que Molière ail eu un autre but.
Qu'en un temps de barbarie, on ait vu un Théodoricmontrer dans ses décrets une défiance insultante pour le Corps médical, cela n'a rien qui nous doive étonner. Sans doute le vice a toujours coudoyé la vertu. Aussi, au xii* siècle, après Hippocrate et Galien, Archimataeus insista-t-il longuement sur les devoirs professionnels : « N'arrêtez pas vos yeux, écrivaitil (3), sur la femme, la fille ou la servante, quelque belles qu'elles soient; ce serait forfaire à l'honneur et compromettre le salut du malade en attirant sur sa maison la colère de Dieu. » Au XVII* siècle, les médecins avaient généralement trop de respect de leur art pour jamais en compromettre la dignité par leur conduite : leur moralité l'ut rarement l'objet de
(i) Le Fagotier, IfiGl ; le Fagotenx, IC63; le Médecin par force, 1664; le Médecin vtalgré lui, 1666. (Reg. (le l.a Grange.) Molaïul, édit. cit., t. IV.
(2) Saiiitc-l$ciiv(>. Étude sur Molière, p. 19. Ap. OEiivrcs de Molière. Paris, Leçon. I8;>f. iii-12.
(3) Introduction à ta pratique médicale. Ap. IKuciiiborg l.a .Médecine, Hisl. et Doctr.Viùs, Didier, 1«G5. in-12, p. lil).
]a critique. Uû sonnet de Ronsard, quelques anecdotes compromettantes racontées par Guy- Patin, sont tout ce qu'a pu recueillir sur ce sujet M. le docteur Montanier (1). Ha! dit Ronsard (2),
Ha ! que je porte et de liaine et d'envie Au médecin qui vient soir et matin Sans nul propos tastonner le tétin, Le sein, le ventre et les flancs de m'amie! Las! il n'est pas si soigneux de sa vie Comme elle pense : il est meschant et fin; Cent fois le jour il la visite, afin De voir son sein, qui d'aimer le convie. Vous qui avez de sa fièvre le soin, Parens, chassez ce médecin bien loin, Ce médecin amoureux de Marie, Qui fait semblant de la venir penser.
Que pleust à Dieu pour le récompenser, Qu'il eust mon mal, et qu'elle fust guarie.
« Boutade de poète, peut-être, ajoute M. Montanier, exception dans tous les cas. Pour la plupart des vieux médecins, comme pour ceux d'aujourd'hui, la médecine est un sacerdoce dont le plus grand nombre comprend toute l'importance et la sévérité. »
Nous nous bornerons à faire observer que l'épigramme de Ronsard ne saurait s'appliquer aux médecins de son temps; cette boutade poétique Qii tout simplement l'imitation gracieuse de quelques vers d'Ovide.
Pas plus que Ronsard, Molière n'attaque la moralité des médecins; mais, au nom des idées nouvelles, il engage hardiment la lutte contre l'esprit d'autorité et les doctrines surannées de l'École. Laissons de côté ses satires contre le métier et ceux qui l'exercent, satires dont on trouve le germe dans le Médecin volant, et que Molière a condensées dans la célèbre tirade qui commence le troisième acte du Médecin malgré lui. On a tout dit sur ce sujet; nous ne pouvons que renvoyer aux intéressants travaux de MM. Fauconneau-Dufresne, Maurice Raynaud, Montanier, Daremberg, etc. (3). Mais un fait domine, il nous semble : toute cette lutte de Molière contre les médecins de son temps, et ce fait on ne saurait trop le mettre en lumière. S'il a maintes fois tourné en ridicule les gens de l'art, s'il les a trop souvent traités en charlatans ineptes et bavards, n'oublions pas que, presque toujours, il s'est fait le défenseur des théories nouvelles contre le galênisme ou dogmatisme. Nous avons vu avec quel soin, dès le début, Molière distinguait de la médecine pratique la médecine rationnelle ou dogmatique. Les discours des docteurs ridicules de son répprloire se ressentent toujours plus ou moins de l'influence du dogme galénique. Dans son Étude sur l'appareil spléno-hépalique (ù), Beau n'a pas manqué de faire ressortir les tendances doctrinales de l'illustre écrivain. Sans parler d'un Thomas Diafoirus, qui soutient une thèse contre les circulateurs, d'un Diafoirus père, aveuglément attaché, comme son fils, aux opinions des
(1) Gaz. des hôp., 1863, p. 437.
(2) Le second livre des Amours, xLvr. Ap. Œuvres de Pierre de Ronsard, Paris, 1623. In-f", p. 169,
(3) Fauconneau-Dufresne. Élude médicale sur Molière [Vu. Méd., t. Il, mai 1848). — M. Ravnaud. Les Médecins au temps de Molière. 1 vol. in-S", Didier, 1862.— II. Montanier, loc. cit. — Daremberg, op. cit., pp. 198 et suiv. — Etc.
(4) Arch. aén. de méd., 1851.
anciens, etc., etc., nous trouverons dans le Médecin malgré lui plus d'un exemple de ces critiques contre le galénisme.
Ce sera, si l'on veut, cette « malignité causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme ; » on bien encore : ce foie, ce ventre ou cette rate, qui, « au lieu de faire du sang, ne fait plus que de l'eau. » On sait quel rôle immense joue le foie dans le système de Gaiien. Organe fabricateur du sang, il reçoit le chyle qu'il transforme, dépure le liquide sanguin et en sépare les esprits naturels; il est le siège des facultés naturelles et de l'àme concupiscible. Par leurs immortelles découvertes, Harvey et Pecquet avaient bien amoindri les fonr^lions physiologiques du foie, et l'on vit Bartholin célébrer ses funérailles {hepatis excquiœ) et Ini composer une épitaphe (1). Molière, mis au courant des nouvelles dociriiies par Mauvillain ou par quelque autre, contribua pour une bonne part à leur victoire définitive.
Revenons au Médecin malgré lui : Établir nn parallèle entre cette pièce et le Médecin volant serait ici superflu; le Médecin malgré lui est entre les mains de tout le monde, et les textes que nous avons précédemment cités suffiront pour faire connaître la part qui revient à la farce dans la comédie, et les modifications qu'a subies le principal personnage. Un nouvel élément est venu se mêler à celui qu'avait fourni la farce italienne; Rabelais est le trait d'union entre le fabliau du xiii* siècle et la pièce du xvii' (2).
(1) Cf. Dezeimeris. Dict. hist. de la méd. anc. et mod. Paris, 1828, ia-8», t. I, p. 292 et suiv. — Beau, lac. cit. — Etc.
(2) Voir, à ce sujet, l'intéressante étude de M. Moland dans le quatrième volume de son excellente édition de Molière. (Paris, Garnier, 1864, in-8\)